Prov., VII, 26. — î. Jud., XII
louanges où il nous engage. Qu'est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l'expression d'un bon jugement que les hommes font de nous ; et si ce jugement et cette expression s'étendent beaucoup parmi les hommes, c'est ce qui s'appelle la gloire, c'est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m'y plaire tant ! et, si elles sont véritables, d'où me vient cette autre erreur de me délecter moins de la vérité que du témoignage que lui rendent les hommes ? Est-ce que, me défiant de mon jugement, je veux être fortifié dans l'estime que j'ai de moi-même par le témoignage des autres et, s'il se peut, de tout le genre humain ? Quoi ! la vérité m'est-elle si peu connue que je veuiHe l'aller chercher dans l'opinion d'autrui ? ou bien est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j'aime mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux à qui je les cache avec tant de soin ? Quelle faiblesse pareille !
Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et rétablit ses traits effacés ; ou qui fait peindre, dans un tableau trompeur, ce qu'elle n'est plus, et s'imagine reprendre ce que les ans lui ont ôté. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la louange, de la réputation,. de la gloire. La gloire ordinairement n'est qu'un miroir, où Ton fait paraître le faux avec un certain éclat. Qu'est-ce que la gloire d'un César ou d'un Alexandre, de ces deux idoles du monde, que tous les hommes semblent encore s'efl*orcer de porter, par leur louange et leur admiration, au faîte des choses humaines, qu'est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n'est un amas confus de fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions pleines d'une vigueur mal entendue, puisqu'elle n'aboutissait qu'à des injustices, ou, en tout cas, à des choses périssables, ont imposé au genre humain, et ont même ébloui les sages du monde, qui sont engagés dans de semblables erreurs et transportés par de semblables passions? Vanité des vanités, et
tout est vanité ; et plus Torgueil s'imagine avoir donné dans le solide, plus il est vain et trompeur.
Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle doit y être naturellement ; quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu sans la louange des hommes ! La vertu est-elle si peu considérable par ellemême ? Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux ? Et qui donc les estimera, si les sages ne s'en contentent pas ! Et toutefois je vois un saint Augustin S un si grand homme, un homme si humble, un homme si persuadé qu'on ne doit aimer la louange que comme un bien de celui qui loue, donl le bonheur est de connaître la vérité, et de faire justice à la vertu ; je vois, dis-je, un si saint homme, qui s'e:î^aminant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi dire, à rechercher s'il n'aime point les louanges pour lui-même, plutôt que pour ceux qui les lui donnent ; s'il ne veut point être aimé des hommes pour d'autre motif que pour celui de leur profiter ; et en un mot, s'il n'est point plutôt un superbe qu'un vertueux ; tant l'orgueil est un mal caché ; tant il est inhérent à nos entrailles ; tant Tappât en est subtil et imperceptible, et tant il est vrai que les humbles ont à craindre jusqu'à la mort, quelque mélange d'orgueil, quelque contagion d'un vice qu'on respire avec l'air du monde et dont on porte en soi-même la racine.
Chap. XVIII