Auo., Conf., lib. X. cap. XXXVII
tâchent parmi les grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S'ils remportent, ou qu'ils s'imaginent remporter l'applaudissement du public, enflés de ce succès, ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans Tair, et prennent rang parmi ceux à qui le prophète adresse ce reproche : « Vous qui vous réjouissez dans le néant ^ ». Que si quelque critique vient à leurs oreilles, avec un dédain apparent, et une douleur véritable, ils se font justice à eux-mêmes ; de peur de les affliger, il faut bien qu'une troupe d'amis flatteur^ p.rononce pour 3ux, et les assure du public. Attentifs â SDn jugement, où le goût, c'est-à-dire ordinairement la fantaisie et l'humeur, a plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère jugement, où la vérité condamnera l'inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à la fois le venin de leurs mordantes satires, ou de leurs épigrammes piquantes, plus que tout cela les douceurs et les agréments qu'ils auront versés sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leitr siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils attendront la justice de la postérité, c'est-à-dire qu'ils trouveront beau et heureux d'être loués parmi les hommes pour des ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui auront allumé autour d'eux un feu vengeur. 0 tromperie ! ô aveuglement! ô vain triomphe de l'orgueil !
Une autre espèce d'orgueilleux, les philosophes condamnent ces vains écrits. 11 n'y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu'un Socrate, un Platon, d'autres philosophes, à leur exemple, portent des écrits des poètes. Ils n'ont, disent-ils, c'est le discours de Platon, aucun égard à la vérité: pourvu qu'ils disent des choses qui plaisent, ils sont contents : c'est pourquoi on trouvera dans leurs vers le pour et le contre ; des sentences admirables pour la vertu et contre elle : les vices y seront blâmés et loués également ; et pourvu qu'ils le
l Amos., VI, U.
fassent en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce philosophe un recueil de vers d'Homère pour et contre la vérité et la vertu: le poète ne paraît pas se soucier de ce qu'on suivra; et pourvu qu'il arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art; comme un peintre, qui, sans se mettre en peine d'avoir peint des objets qui portent au vice, ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce qu'on attend de son pinceau, lorsqu'il a parfaitement imité la pâture. C'est pourquoi, ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom de Socrate, lorsqu'on trouve dans les poètes de grandes et admirables sentences, on n'a qu'à approfondir, et à les faire raisonner dessus, on trouvera qu'ils ne les entendent* pas. Pourquoi? dit ce philosophe; parce que, songeant seulement à plaire, ils ne se sont mis en aucune peine de chercher la vérité.
Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. Il trouve à propos de décrire dans son Enéide l'opinion de Platon sur la pensée et l'intelligence qui anime le monde ; il le fera en vers magnifiques. S'il plaît à sa verve poétique, et au feu qui en anime les mouvements, de décrire le concours d'atomes qui assemble fortuitement les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d'en faire sortir l'univers sans qu'on ait besoin, pour les arranger, du secours d'une main divine; il sera aussi bon épicurien dans une de ses églogues, que bon platonicien dans son poème héroïque. Il a contenté l'oreille; il a étalé le bon tour de son esprit, le beau son de ses vers et la vivacité de ses expressions : c'est assez à la poésie ; il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.^
Les poètes et les beaux esprits chrétiens prennent le même esprit; la religion n'entre non plus dans le dessein et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux des païens. Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes ; il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède ; pourvu qu'avec de beaux vers, il sacrifie la pu-