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ICor

^u mUi^ti da la place publique. Mais, il venait de l'Eglise, et il restait l'auiîl^iliajre de la chaire chrétienne, s'inspirant de l'esprit religieux : aussi les théologiens lui furent cléments ; les clercs se prirent à ne plus excommunier les acteurs, étant souvent acteurs eux-mêmes.

Après quelc[ues siècles de prédication morale, les poètes et les comédiens se lassèrent d'être édifiants; la grossièreté populaire, lindécence gauloise envahirent la scène et déshonorèrent non seulement la Sottie et la Farce, mais même les Miracles et les Mystères. De plus, si le paganisme était mort pour toujours comme doctrine religieuse, il reparut aux seizième siècle sous la forme artistique et littéraire : les anges, les saints, et la bonne Vierge Marie, qui faisaient des Miracles un spectacle édifiant, durent céder les planches à Vénus et à Jupiter et aux héros mythologiques. Pour ces divers motifs, la délicatesse morale s'étant émoussée, les poètes prirent l'habitude de tout oser, et les spectateurs, celle de tout supporter.

Aussi, au début du dix-septième siècle, les moralistes catholiques n'avaient plus aucune raison de traiter le théâtre avec indulgence. Mais, ils étaient trop épris de l'antiquité et avaient trop le culte des bonnes lettres, pour le condamne* sans retour. Avec une naïveté charmante qui les honore, ils essayèrent de l'épurer. Un grand ministre, Richelieu, fut hanté toute sa vie par cette idée ; et c'est d'après ses conseils que l'abbé d'Aubignac écrivit sa Dissertation sur la condamna^ lion des Inéâtres^ oîi, entre autres moyens d'épurer la scène, il recommande l'établissement d'une censure. A la même époque, Scudéry publie son Apologie de la comédie, qui pourrait se résumer par cette for^ mule originale : il y a deux sortes de théâtres, le bon et le mauvais ;le bon est bon, le mauvais est mauvais. Cette naïveté montre que l'Eglise, tout en regrettant des excès qui d'ailleurs, de jour en jour, devenaient plus rares, était disposée à tolérer le théâtre, pourvu que le théâtre tolérât à peu près la morale. La réconciliation rêvée par Richelieu devenait possible.

Vers le milieu du siècle, l'ancienne sévérité, qui avait un peu fléchi, revint à la mode. Le jansénisme en fut cause. Les solitaires de Port- Royal et en particulier Nicole, se signalèrent par leur violence contre le théâtre et les comédiens; il fut bien entendu que les poètes dramatiques étaient « des empoisonneurs publics », et la comédie, «< une institutrice d'immoralité ». Malgré les réponses spirituelles de Racine et de Molière, malgré les plaintes touchantes de Corneille lui-môme, les jansénistes eurent gain de cause et ils firent l'esprit public : on continua à se porter en foule au ^4iéâtre, mais on savait que le théâtre était une école de vice; on applav/dit les grands acteurs, mais on ne put s'empêcher de prendre en pitié ces malheureux qui se condamnaient à l'excommunication et à l'enfer pour amiiser leurs semblables.

A la fin du siècle, les discussions reprirent sur ce sujet avec plus de violence que jamais. En 1694, paraissait une édition des comédies de Boursault, précédée, en guise de préface, d'une apologie du théâtre, que l'opinion publique attribua, non sans raison, au P. Caffaro, religieux théatin, professeur de philosophie et de théologie. Le scandale fut assez grand, pour que Bossuet, alors pourtant très occupé, crût devoir intervenir. Il écrivit au P. Caffaro une lettre mordante et terrible, réquisitoire éloquent et déjà complet contre la comédie. Le pauvre religieux fut étourdi de tant de fracas, et il se hâla de ré^Dondre en désavouant sa dissertation : les idées étaient bien de lui, disait-il en substance, mais on les avait traduites du latin en français sans sa permission et on les avait publiées sans le prévenir.

Bossuet se montra satisiait de cette soumission : mais voyant que ses arguments avaient fait une telle impression sur le P. Cj^ffaro. il crut opportun de les développer, d'en faire un vrai traité et de l'offrir au public. Telle fut l'origine de l'opuscule qui a pour titre : Maximet el Réflexions sur la Comédie. (Paris, Anisson, in-12, 1694.)

ilAXIIVIES ET RÉFLEXIONS SUR LA COMÉDIE (1694)

I. — Occasion el dessein de ce îrailé : nouvelle dissertation en faveur de la comédie.

Le religieux * à qui on avait attribué la lettre ou dissertation pour la défense delà comédie, a satisfait au public par un désaveu aussi humble que solennel. L'autorité ecclésiastique s^'est fait reconnaître : par ses soins, la vérité a été vengée, la saine doctrine est en sûreté, et le public n'a besoin que d'instruction sur une matière qu'on avait tâché d'embrouiller par des raisons frivoles, à la vérité, et qui ne seraient dignes que de mépris, s'il était permis de mépriser le périodes âmes infirmes; mais qui enfin éblouissent les gens du monde toujours aisés à tromper sur ce qui les flatte. On a tâché d'éluder l'autorité des saints Pères, à qui on a opposé les scholastiques 2, et on a cherché entre les uns et les autres je ne sais quelles conciliations, comme si la comédie était enfin devenue ou meilleure, ou plus favorable avec le temps. Les grands noms de saint Thomas, et des autres saints, ont été employés en sa faveur; on s'est servi de la confession pour attester son innocence. C'est un prêtre, c'est un confesseur qu'on introduit, pour nous assurer qu'il ne connaît pas les péchés que des docteurs trop rigoureux attribuent à la comédie; on affaiblit les censures et l'autorité des Rituels ; et enfin, on n'oublie rien dans un petit livre, dont la lecture est facile, pour donner quelque couleur à une mauvaise cause. Il n'en fau* pas davantage pour tromper les simples, et pour flatter la faiblesse humaine, trop penchée par elle-même au relâchement. Des personnes de piété et de savoir qui sont en charge dans TÉglise, et qui connaissent les dispositions des gens du monde, ont jugé qu'il serait bon d'opposer à une dissertation, qui se faisait lire par sa brièveté, des réflexions courtes, mais pleines des grands principes de la religion : par leur conseil, je

1. Le P. Caffaro. — 2 Evidemment les Pères du quatrième siècle et lés docteurs du treizième ne pouvaient pas avoir sur les spectacles les mêmes opinions : il y a si loin des indécentes exhibitions du théâtre païen expirant aux mystères du moyen âge. De là vient l'opposition signalée par le P. Caffaro.

laisse partir cet écrit pour s'aller joindre aux autres discours qui ont déjà paru sur ce sujet.

IL — A quoi il faut réduire celle queslion.

Il semble que pour ôter la prévention que le nom de saii^t Thomas pourrait jeter dans les esprits, il faudrait commencer ces réflexions par la discussion des passages tirés de ce grand auteur en faveur de la comédie : mais, avant que d'engager les lecteurs dans cet examen, je trouve plus à propos de les mener d'abord à la vérité par un tour plus court, c'est-à-dire, par des principes qui ne demandent ni discussion, m lecture. Puisqu'on demeure d'accord, et qu'en effet on ne peut nier que l'intention de saint Thomas et des autres saints qui ont toléré ou permis les comédies, s'ils l'ont fait, n'ait été de restreindre leur approbation ou leur tolérance à celles qui ne sont point opposées aux bonnes mœurs, c'est à ce point qu'il faut s'attacher, et je n'en veux pas davantage pour faire tomber de ce seul coup la Dissertation.

III. — Si la comédie d*aujourd'hui esl aussi honnêle que le prétend Vauleur de la Disserlation.

La première chose que j'y reprends, c'est qu'un homme qui se dit prêtre ait pu avancer que la comédie, telle qu'eZ/e esl aujourd'hui^ n'a p\Qii de contraire aux bonnes mœurs, et qu'elle est même si épurée à l'heure quil esl sur le Ihéâlre français^ quil n'y a rien que Voreille la plus chasle ne pûl enlendre. 11 faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou qu'on ne veuille pas ranger, parmi les pièces d'aujourd'hui, celles d'un auteur qui a expiré, pour ainsi dire, à nos yeux, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières, dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens.

Qui que vous soyez, prêtre ou religieux, quoi qu'il en soit, chrétien qui avez appris de saint Paul que ces infamies ne doivent pas seulement être nommées parmi les

fidèles, ne m'obligez pas à répéter ces discours honteux : songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules *, la corruption toujours excusée et toujours plaisante', et la pudeur toujours offensée, ou toujours en crainte d'être violée par les derniers attentats, je veux dire par les expressions les plus impudentes, à qiii Ton ne donne que les enveloppes les plus minces ^. Songez encore, si vous jugez digne du nom de chrétien et de prêtre, de trouver honnête la corruption réduite en maximes dans les opéras de Quinault^ avec toutes les fausses tendresses, et toutes ces trompeuses invitations à jouir du beau temps de la jeunesse, qui retentissent pa^l^out dans ses poésies. Pour moi, je l'ai vu cent fois dépicrer ces égarements^ ; mais aujourd'hui on autorise ce qui a fait la matière de sa pénitence et de ses justes regrets, quand il a songé sérieusement à son salut; et si le théâtre français est aussi honnête que le prétend la Dissertation, il faudra encore approuver que ces sentiments, dont la nature corrompue est si dangereusement flattée, soient animés d'un chant qui ne respire que la mollesse.

Si Lulli ^ a excellé dans son art, il a dû proportionner, comme il a fait, les accents de ses chanteurs et de ses chanteuses à leurs récits et à leurs vers : et ses airs, tant répétés dans le monde, ne servent qu'à insinuer les passions les plus décevantes, en les rendant les plus agréables et les plus vives qu'on peut p^r le charme d'une musique, qui ne demeure si facilementS^mprimée dans la mémoire, (Ju'à cause qu'elle prend d'abord l'oreille et le cœur.

1. Le Misanthrope, Tartuffe. — 2. Don Juan. — 3. VEcole des Femmes-

— 4. Quinault (1635-1688), créateur de la tragédie lyrique, se distingua par l'harmonie du style et aussi par la fadeur des sentiments; dans son théâtre Tamour tientlieu de toutes les vertus, est la seule vertu. La critique lui fut sévère ; on connaît les vers de Boileau sur

« ... Tous ces lieux communs de morale lubrique Que Lulli réchauffa des feux de sa musique. »

(Sat., X. v.140-141.)

— 5. Par scrupule de conscience, Quinault se retira du théâtre en 1686. ^ 6. Lulli (1634-1687), le plus célèbre musicie de son temps, fit la musique des opéras de Quinault.

Il ne sert de rien de répondre qu'on n'est occupé que du chant et du spectacle, sans songer au sens des paroles, ni aux sentiments qu'elles expriment : car c'est là précisément le danger, que pendant qu'on est enchanté par la douceur de la mélodie, ou étourdi par le merveilleux du spectacle, ces sentiments s'insinuent sans qu'on y pense, et plaisent sans être aperçus. Mais il n'est pas nécessaire de donner le secours du chant et de la musique à des inclinations déjà trop puissantes par elles-mêmes; et si vous dites que la seule représentation des passions agréables dans les tragédies d'un Corneille et d'un Racine ^ n'est pas dangereuse à la pudejir, vous démentez ce dernier, qui, occupé de sujets p/uê dignes de lui, renonce à sa Bérénice^ que je nomme parce qu'elle vient la première à mon esprit ; et vous, qui vous dites prêtre, vous le ramenez à ses premières erreurs.

IV. — S'il est vrai que la représenîalion des passions agréables ne les excite que par accident.

Vous dites que ces représentations des passions agréables, elles paroles de passion dont on se sert dans la comédie ne les excitent qu'indirectement, par hasard, et par accident, comme vous parlez ; et que ce n'est pas leur nature de les exciter ; mais au contraire, il n'y a rien de plus direct, de plus essentiel, de plus naturel à ces pièces, que ce qui fait le dessein formel de ceux qui les composent, de ceux qui les récitent, et de ceux qui les écoutent. Dites-moi, que veut un Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui, lorsqu'il est dans la crainte de la perdre, et qu'avec

1. 11 y a une exagéraUon évidente à condamner ainsi tout le théâtre de Corneille; quant à Racine, le sévère Boileau ne pen^^ait pas comme Bossuet, que ses traj^^édies fussent dangereuses à la pudeur :

« L'amour le moins honnête exprimé chastement , N'excite point en nous de honteux mouvement... Un auteur vertueux, dans ses vers innocents, Ne corrompt point le cœur en cliatouillant les sens. »

{Art poétique, chap IV.)

Maximes et reflexions sur la comédie 531

lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder *. Le premier principe sur lequel agissent les poètes tragiques et comiques, c'est qu'il faut intéresser le spectateur, et si l'auteur ou l'acteur d'une tragédie ne le fait pas émouvoir et le transporter de la passion qu'il veut exprimer, où tombe-t-il, si ce n'est dans le froid, dans Tennuyeux, dans le ridicule, selon les règles des maîtres de l'art? Auî dormitabo, aut ridebo^, et le reste. Ainsi tout le dessein d'un poète 3, toute la fin de son travail, c'est qu'on soit, comme son héros, épris des belles personnes, qu'on les serve comme des divinités ; en un mot, qu'on leur sacrifie tout, si ce n'est peut-être la gloire, dont l'amour est plus dangereux que celur'de la beauté même. C'est donc combattre les règles et les principes des maîtres, que de dire, avec la Dissertation, que le théâtre n'excite que par hasard et par accident les passions qu'il entreprend de traiter.

On dit, et c'est encore une objection de notre auteur, que V Histoire, qui est si grave et si sérieuse, se sert de paroles qui excitent les passions, et qu'aussi vive à sa manière que la comédie, elle veut intéresser son lecteur dans les actions bonnes et mauvaises qu'elle représente. Quelle erreur de ne savoir pas distinguer entre l'art de représenter les çiauvaises actions pour en inspirer de l'horreur, et celui de peindre les passions agréables d'une manière qui en fasse goûter le plaisir! Que s'il y a des histoires qui, dégénérant de la dignité d'un si beau nom, entrent à l'exemple de la coniédie dans le dessein d'émouvoir les passions flatteuses, qui ne voit qu'il les faut ranger avec les romans et les autres livres corrupteurs de la vie humaine ?

Si le but de la comédie n'est pas de flatter ces passions, qu'on veut appeler délicates, mais dont le fond est si grossier : d'où vient que l'âge où elles sont les plus vio-

1. Ceque Corneille nous fait admirer dans le C/d,c est l'héroïsme de Rodrigue et de Chimènequi triomphent de ïamoar pour rester fidèles à Vhonnear. —2. Hora'^e, Epist. ad Pisones {Art poétique^ V, 105). —3. Cela n'est pas vrai de Corneille; il ne nous apprend pas « à servir les belles personnes comme des divinités », mais à mettre avant tout le devoir et Vhonnear. Mais l'observation s'applique très bien à Quinault.

lentes, est aussi celui où Pon est touché le plus vivement de leur expression? Mais pourquoi en est-on si touché, si ce n'est, dit saint Augustin*, qu'on y voit, qu'on y sent rimage, Tattrait, la pâture de ses passions? et cela, dit le même saint 2, qu'est-ce autre chose, qu'une déplorable maladie de notre cœur? On se voit soi-même, dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets; on devient bientôt un acteur secret dans la tragédie ; on y joue sa propre passion, et la fiction au dehors est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde. C'est pourquoi ces plaisirs languissent dans un âge jlus avancé, dans une vie plus sérieuse ; si ce n'est qu'on-^e transporte par un souvenir agréable dans ses jeunes ans, les plus beaux de la vie humaine, à ne consulter que les sens, et qu'on en réveille l'ardeur qui n'est jamais tout à fait éteinte.

Si les peintures immodestes ramènent naturellement à l'esprit ce qu'elles expriment, et que pour cette raison on en condamne l'usage, parce qu'on ne les goûte jamais autant qu'une main habile Ta voulu, sans entrer dans l'esprit de l'ouvrier, et sans se mettre en quelque façon dans l'état qu'il a voulu peindre ; combien plus sera-t-on touché des expressions du théâtre, où tout paraît eflectif : où ce ne sont point des traits morts et des couleurs sèches qui agissent, mais des personnages vivants, de vrais yeux, ou ardents, ou tendres et plongés dans la passion, de vraies larmes dans les acteurs qui en attirent d'aussi véritables dans ceux qui regardent ; enfin de vrais mouvements, qui mettent en feu4out le parterre et toutes les loges : et tout cela, dites-vous, n'émeut qu'indirectement, n'excite que par accident les passions !

Dites encore que les discours qui tendent directement à allumer de telles flammes, qui excitent la jeunesse à aimer, comme si elle n'était pas assez insensée, qui lui font envier le sort des oiseaux et des bêtes que rien ne trouble dans leurs passions, et se plaindre de la raison et de la pudeur si importunes et si contraignantes ; dites

1. Confêisiont, liv. III, chap. II. — «. De Catechizandis Radibui, chap

que toutes ces choses et cent autres de cette nature, dont tous les théâtres retentissent n'excitent les passions que par accident, pendant que tout crie qu'elles sont faites pour les exciter, et que, si elles manquent leur coup, les règles de Tart sont frustrées, et les auteurs et les acteurs travaillent en vain.

Je vous prie, que fait un acteur, lorsqu'il veut jouer naturellement une passion, que de rappeler autant qu'il peut celles qu'il a ressenties, et que, s'il était chrétien, il aurait tellement noyées dans les larmes de la pénitence, qu'elles ne reviendraient jamais à son esprit, ou n'y viendraient qu'avec horreur au lieu que, pour les exprimer, il faut qu'elles lui reyÂennent avec tous leurs agréments empoisonnés, et toutèiiJeurs grâces trompeuses?

Mais tout cela, dira-t-on, paraît sur les théâtres comme une faiblesse. Je le veux : mais il y paraît comme une belle, comme une noble faiblesse, comme la faiblesse des héros et des héroïnes; enfin comme une faiblesse si artificieusement changée en vertu, qu'on l'admire, qu'on lui applaudit sur tous les théâtres, et qu'elle doit faire une partie si essentielle des plaisirs publics, qu'on ne peut souffrir de spectacles où non seulement elle ne soit, mais encore où elle ne règne et n'anime toute l'action.

Dites que tout cet appareil n'entretient pa^ directement et par soi le feu de la convoitise; ou que la convoitise n'est pas mauvaise, et qu'il n'y a rien qui répugne à l'honnêteté et aux bonnes mœurs dans le soin de l'entretenir; ou que le feu n'échauffe qu'indirectement, et que pendant qu'on choisit les plMs tendres expressions pour représenter la passion dont urùle un amant insensé, ce i n'est que par accident que l'ardeur des mauvais désirs sort du milieu de ces flammes : dites que la pudeur d'une i jeune fille n'est offensée que par accident, par tous les discours où une personne de son sexe parle de ses com bats, où elle avoue sa défaite, et l'avoue à son vainqueur même, comme elle l'appelle. Ce qu'on ne voit point dans le monde; ce que celles qui succombent à cette faiblesse y cachent avec tant de soin, une jeune fille le viendra apprendre à la comédie. Elle le verra, non plus dans les hommes, à qui le monde permet tout, mais dans une fille

qu'on montre comme modeste^ comme pudique, comme vertueuse; en un mot dans une héroïne : et cet aveu, dont on rougit dans le secret, est jugé digne d'être révélé au public, et d'emporter, comme une nouvelle merveille, l'applaudissement de tout le théâtre.

V. — Si lu comédie d'aajoaPdhui purifie Vamour sensuel en le faisant aboutir au mariage.

Je crois qu'il est assez démontré que la représentation des passions agréables porte naturellement au péché, quand ce ne serait qu'en flattant et en nourrissant de dessein prémédité la concupiscence qui en est le principe. On répond que, pour prévenir le péché, le théâtre purifie l'amour ; la scène toujours honnête dans l'état où elle paraît aujourd'hui, ôte à cette passion ce qu'elle a de grossier et d'illicite; et ce n'est, après tout, qu'une inno-* cente inclination pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal. Du ftioins donc, selon ses principes, il faudra bannir du milieu des chrétiens les prostitutions dont les comédies italiennes ont été remplies, même de nos jours, et qu'on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière : on réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au plus grand jour les avantages d'une infâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux. Il a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre qui n'atta»que que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui en jouant son Malade imaginaire ^, ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à

1. C'est bien le Malade imaginaire. En prononçant \o mot Jnro, Molière î\ii pris d'un cracbemenl de san^, dont il mourut peu d'heures après.

VOUS qui riez, car vous pleurerez ^ Ceux qui ont laissé sur la terre de plus riches monuments n'en sont pas plus à couvert de la justice de Dieu; ni les beaux vers, ni les beaux chants ne servent de rien devant lui, et il n'épargnera pas ceux qui, en quelque manière que ce soit, auront entretenu la convoitise. Ainsi, vous n'éviterez pas son jugement, qui que vous soye^, vous qui plaidez la cause de la comédie, sous prétexte qu'elle se termine ordinairement par le mariage. Car encore que vous ôtiez en apparence à l'amour profane ce grossier et cet illicite dont on aurait honte, il en est inséparable sur le théâtre. De quelque manière que vous vouliez qu'on le tourne et qu'on le dore; dans le fond ce sera toujours; quoi qu'on puisse dire, la concupiscence de la chair, que saint Jean défend de rendre aimable, puisqu'il défend de l'aimer. Le grossier que vous en ôtez ferait horreur, si on le montrait; et l'adresse de le cacher ne fait qu'y attirer les volontés d'une manière plus délicate et qui n'en est que plus périlleuse, lorsqu'elle paraît plus épurée^... On dira que c'est pousser les choses trop avant et que, selon ces principes, il faudrait trop supprimer de ces plaisirs et publics et particuliers qu'on nomme innocents. N'entrons point dans ces discussions, qui dépendent des circonstances particulières. Il suffit d'avoir observé ce qu'il y a de malignité spéciale dans les assemblées où, comme on veut contenter la multitude dont la plus grande partie est livrée aux sens, on se propose toujours d'en flatter les inclinations par quelques endroits : tout le théâtre applaudit quand on les trouve^; on se fait comme un point d'honneur de sentir ce qui doit toucher, et on cyoirait troubler la fête, si on n'était enchanté avec tcyr^le la compagnie. Ainsi, outre les

1. Le jugement est aussi éloquent quesévère. « C'est horrible, mais c'est sublime. On a beau faire, on reste ébloui de cet éclair lancé de la chaire, qui consume la scène, dissipe ses fictions, déchire son rideau, et découvre la perspective formidable du Jugement dernier. A ce cri, qui retentit encore parmi les lazzi de la pièce, il semble qu'on voit le poète affublé de sa burlesque défroque, jeté subitement du fauteuil d'Argan, devant le Christ de Michel-Ange, tonnant et foudroyant dans les nues. » (Paul DE Saint-Victor, les Deux Masques, 111,501.)- — 2. C'est l'opinion de Pascal (cf. E. Brunschwig, I, 11). — 3. Oui ; mais toute la sallç applaudit aussi les passages héroïques: Soyons amis Cinna... — Où le conduisez- vous ? — A la mort. — A la gloire.

autres inconvénients des assemblées de plaisir, on s'excite et on s'autorise pour ainsi dire les uns les autres par le concours des acclamations et des applaudissements, et Tair même qu'on y respire est plus malin ... ^

§§ XIV-XXXV. — Bossuet examine la doctrine des philosophes anciens sur le théâtre, en particulier celle de Platon et d'Aristote — puis celle des Perdes et des Docteurs, de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Basile, et surtout de saint Thomas d'Aquin. Il n'y trouve rien qui puisse autoriser les spectacles.

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