XXXV. — Conclusion de tout ce discours
Cela posé, il est inutile d'examiner les sentiments des autres docteurs. Après tout j'avouerai sans peine, qu'après s'être longtemps élevé contre les spectacles, et en particulier contre le théâtre, il vint un temps dans l'Église qu'on espéra de le pouvoir réduire à quelque chose d'honnête ou de supportable, et par là d'apporter quelque remède à la manie du peuple envers ces dangereux amusements. Mais on connut bientôt que le plaisant et le facétieux touche de trop près au licencieux, pour en être entièrement séparé. Ce n'est pas qu'en métaphysique cette séparation soit absolument impossible, ou comme parle l'École, qu'elle implique contradiction: disons plus, on voit en effet des représentations innocentes; qui sera assez rigoureux pour condamner dans les collèges* celles d'une jeunesse réglée, à qui ses maîtres proposent de tels exercices pour leur aider â former ou leur style, ou leur action, et en tout cas leur donner, surtout à la fin de leur année, quelque. honnête relâchement? Et néanmoins voici ce que dit sur ce sujet une savante compagnie, qui s'est dévouée avec tant zèle et de succès à l'instruction de la jeunesse : Que les tragédies et les comédies, qui
1. On peut aussi s'exciter mutuellement et s'enthousiasmer pour le bien. C'est ce que dit Sully-Prudhomme dans ces vers qu'il a dédiés à la mémoire de Corneille :
« Quand de tes vers vibrants la salle entière tremble Les hommes ennemis pareillement émus, Frères par le frisson du beau qui les rassemble. Pleurant les mêmes pleurs, ne se haïssent plus. »
ne doivent être faites qu'en latin et dont Vusage doit être très rare, aient un sujet saint et pieux : que les intermèdes des actes soient tous en latin et n'aient rien qui s'éloigne de la bienséance^ et qu'on n'y introduise aucun personnage de femme, ni jamais V habit de ce sexe^. En passant, on trouve cent traits de cette sagesse dans les règlements de ce vénérable institut : et on voit en particulier sur le sujet des pièces de théâtre qu'avec toutes les précautions qu'on y apporte pour éloigner tous les abus de semblables représentations, le meilleur est, après tout, qu'elles soient très rares. Que si sous les yeux et la discipline des maîtres pieux, on a tant de peine à régler le théâtre, que sera-ce dons la licence d'une troupe de comédiens, qui n'ont point de règle que celle de leur profit et du plaisir des spectateurs? Les personnages de femme qu'on exclut absolument de la comédie pour plusieurs raisons, et entr'autres pour éviter les déguisements que nous avans vus condamnés même par les philosophes, la réduisent à si peu de sujets, qui encore se trouveraient infiniment éloignés de l'esprit des comédies d'aujourd'hui, qu'elles tomberaient d'elles-mêmes si on les renfermait dans de telles règles. Qui ne voit donc que la comédie ne se pourrait soutenir, si elle ne mêlait le bien et le mal, plus portée encore au dernier, qui est plus du goût de la multitude? C'est aussi pour cette raison que, parmi tant de graves invectives des saints Pères contre le théâtre, on ne trouve pas que jamais ils soient entrés dans l'expédient de le z^éformer. Ils savaient trop que qui veut plaire, le veut a quelque prix que ce soit: de deux sortes de pièces de théâtre, dont les unes sont graves, mais passionnées, et les autres simplement plaisantes ou même bouffonnes; il n'y en a point qu'on ait trouvées dignes des chrétiens, et on a cru qu'il serait plus court de les rejeter tout à fait, que de se travailler vainement à les réduire contre leur nature aux règles sévères de la
1. Dans les collèges des Jésuites, il a été toujours d'usage de faire jouer aux jeunes gens tragédies et comédies. Montaigne (E^sa/s, I,XXV; nous raconte qu'au collège de Guyenne il tenait avec bonheur les premiers rôles dans les tragédies latines de Buchanam et de Muret — «. Rat. Stad. lit. Reg. Rel., 3
vertu. Le génie des pièces comiques est de chercher la bouffonnerie: César même ne trouvait pas que Térence fût assez plaisant: on veut plus d'emportement dans le risible; et le goût qu'on avait pour Aristophane^ et pour Plante, montre assez à quelle licence dégénère naturellement la plaisanterie. Térence, qui à l'exemple de Ménandre s*est modéré sur le ridicule, n'en est pas plus chaste pour cela, et on aura toujours une peine extrême à séparer le plaisant d'avec l'illicite et le licencieux. C'est pourquoi on trouve ordinairement dans les canons ces quatre mots unis ensemble : ludicra, jocularia, îurpia, obscœna: les discours plaisants^, les discours bouffons, les discours malhonnêtes, les discours sales : non que ces choses soient toujours mêlées; mais à cause qu'elles se suivent si naturellement, et qu'elles ont tant d'affinité, que c'est une vaine entreprise de les vouloir séparer. C'est pourquoi il ne faut pas espérer de rien faire de régulier de la comédie, parce que celles qui entreprennent de traiter les grandes passions, veulent remuer les plus dangereuses, à cause qu'elles sont aussi les plus agréables; et que celles dont le dessein est de faire rire, qui pourraient être, ce semble, les moins vicieuses, outre l'indécence de ce caractère dans un chrétien, attirent trop facilement le licencieux que les gens du monde, quelque modérés qu'ils paraissent, aiment mieux ordinairement qu'on le leur enveloppe, que de le supprimer entièrement.
On voit en effet par expérience à quoi s'est enfin terminée toute la réforme de la-comédie qu'on a voulu introduire dans nos jours. Le licencieux grossier et manifeste est demeuré dans les farces, dont les pièces comiques tiennent beaucoup : on ne peut goûter sans amour les pièces sérieuses, et tout le fruit des précautions d'un grand ministre ^ qui a daigné employer ses soins à purger le
1. Dans la lettre à Innocent XI, Bossuet nous dit que tout en faisant admirer à son élève les gentillesses de Térence, il n'excnsait jamais les passages où cet auteur a écrit avec trop de liberté. On sent. néanmoins que Bossuet voudrait être clément pour Térence. MM. de Fort-Boyal étaient de lavis de l'évoque de Meaux : bien plus, ils traduisaient les comédies de Térence. — t. Le cardinal de Richelieu qui s'occupa d'éparer le théâtre.
théâtre, c'est qu'on y présente au)c âmes infirmes des appas plus cachés et plus dangereux.
C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner que l^Église ait improuvé en général tout ce genre de plaisirs : car encore qu'elle restreigne ordinairement les punitions canoniques qu'elle emploie pour les réprimer, à certaines personnes, comme aux clercs ; â certains lieux, comme aux églises ; à certains jours, comme aux fêtes ; à cause que communément, ainsi que nous Tavons remarqué, par sa bonté et par sa prudence, elle épargne la multitude dans les censures publiques : néanmoins parmi ses défenses, elle jette toujours des traits piquants contre ces sortes de spectacles, pour'' en détourner tous les fidèles. Saint Charles *■ qu'on allègue comme un de ceux dont la charitable condescendance entra pour un peu de temps dans le dessein de corriger la comédie en perdit bientôt l'espérance ; et dans les soins qu'il prit de mettre à couvert des corruptions du théâtre, au moins le carême et les saints jours, il rie cesse d'en inspirer un dégoût universel, en appelant la comédie, un r^esle de gentilité ^ non qu'il y eût, à la lettre, dans les spectacles de son temps, des restes du paganisme, mais pat*ce que les passions qui ont formé les dieux des Gentils y régnent encore et se font encore adorer par les Chrétiens. Quelquefois, à l'exemple des anciens canons, dont il a pris tout l'esprit, il se contente de les appeler des spectacles inutiles.: ludicra et inania spectaculû : ne jaugeant pas que les Chrétiens, dont les affaires sont si gi»aves, et doivent être jugées dans un Tribunal si redoutable, puissent trouver de la place dans leur vie pour de si longs amusements ; quand d'ailleurs ils ne seraient pas si remplis de tentations, soit grossières, soit délicates et par là plus périlleuses ; ni se passionner si violemment pour des choses vaines. Au reste, il range toujours ces malheureux divertissements joarm/ les attraits et les pépinières du vice ; illecebras et seminaria vitiorum^, et s'il ne frappe pas ceux qui s'y attachent des censures de rÉglise, il les abandonne au zèle et à la censure
1. Saint ChaHeô Bofromée, évêque de Milan (1588-1584). — 2. Att. Ectl. MedioL, pars IV. — 3. Ibid,, pars VL — 4. Ad. Ecci MedioL, pars VL
des prédicateurs, à qui il ordonne de ne rien omettre pour inspirer de l'horreur de ces jeux pernicieux, en ne « cessant de les détester comme les sources de calamités publiques, et des vengeances divines. Il admoneste les princes et les magistrats de chasser les comédiens, les baladins, les joueurs de farce, et autres pestes publiques, comme gens perdus et corrupteurs des bonnes mœurs, et de punir ceux qui les logent dans les hôtelleries ^ Je ne finirais jamais si je voulais rapporter tous les titres dont il les note. Voilà les saintes maximes de la religion chrétienne sur la comédie. Ceux qui avaient espéré de lui trouver des approbations ont pu voir par la clameur qui s'est élevée contre la Dissertation, et parla censure qu'elle a attirée à ceux qui ont avoue'qu'ils en avaient suivi quelques sentiments, combien l'Église est éloignée de les supporter : et c'est encore une preuve contre cette scandaleuse Dissertation, qu'encore qu'on l'attribue à un théologien, on ne lui ait pu donner des théologiens^ mais de seuls poètes comiques pour approbateurs, ni la faire paraître autrement qu'à la tête, et à la faveur des comédies.
Mais c'en est assez sur ce sujet, quoiqu'il y ait encore î. montrer une voie plus excellente. Pour déraciner tout à fait le goût de la comédie, il faudrait inspirer celui de la lecture de l'Évangile, et celui de la prière. Attachons-nous comme saint Paul à considérer Jésus Vauteur et le consommateur de notre foi •: ce Jésus, qui, ayant voulu prendre toutes nos faiblesses à cause de la ressemblance, à la réserve du péché 3, a bien pris nos larmes, nos tristesses, nos douleurs et jusqu'à nos frayeurs, mais n'a pris ni nos joies ni nos ris, et a'a pas voulu que ses lèvres, où la grâce était répandue ^^ tussent dilatées une seule fois par un mouvement qui lui paraissait accompagné d'une indécence indi-gne d'un Dieu fait homme. Je ne m'en étonne pas : car nos douleurs et nos tristesses sont très véritables, puisqu'elles sont de justes peines de notre péché : mais nous n'avons point sur la terre depuis le péché, de
1. Conc, provinc, I, III et VI. - 2. Hebr., XII, 2.-3 Ibid., IV, 15. - 4. Psa/m.,XLlV,3.
vrai sujet de nous réjouir ; ce qui fait dire au Sage . Fai estimé le ris une erreur, et fai dil à la joie : Pourquoi me irompeS'tu ? ou comme porte Toriginal : J'ai dit au ris, Ti es un fou, et à la joie, pourquoi fais-tu ainsi ^? pourquoi me transportes-tu comme un insensé, et pourquoi me vieas-tu persuader que j'ai sujet de me réjouir, quand je suis accablé de maux de tous côtés ? Ainsi le Verbe fait Chair, la vérité éternelle manifestée dans notre nature, en a pu prendre les peines qui sont réelles ; mais n'en a pas voulu prendre les ris et la joie qui ont trop d'affinité avec la déception et avec Terreur.
Jésus-Christ n'est pas pour cela demeuré sans agrément : tout le monde était en admiration des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche^, et non seulement ses Apôtres lui disaient: Maître, à qui irons-nous 1 vous avez des paroles de vie éternelle^, mais encore ceux qui étaient venons pour se saisir de sa personne répondaient aux Pharisiens qui leur en avaient donné Yovdre: Jamais homme n'a parlé comme cet homme*. Il parle néanmoins encore avec une toute autre douceur, lorsqu'il se fait entendre dans le cœur, et qu'il y fait sentir ce feu céleste dont David était transporté, en prononçant ces paroles : Le feu s'allumera dans ma méditation^. C'est de là que naît dans les âmes pieuses, parla consolation du Saint Esprit, l'effusion d'une joie divine; un plaisir sublime que le monde ne peut entendre, par le mépris de celui qui flatte les sens ; un inaltérable repos dans la paix de la conscience et dans la douce espérance dç posséder Dieu : nul récit, nulle musique, nul chant ne? tient devant ce plaisir : s'il faut, pour nous émouvoir, des spectacles, du sang répandu, de l'amour, que peut-on voir de plus beau, ni de plus touchant que la mort sanglante de Jésus-Christ et de ses Martyrs ;que ses conquêtes par toute la terre, et le règne de sa vérité dans les cœurs ; que les flèches dont il les perce ; et que les chastes soupirs de son Église, et des âmes qu'il a gagnées, et qui courent après ses parfums ?
1. EccL, II, 2.-2. Luc, IV, 22. — 3. Joan,, VI, 69. — 4. Ibid., VII, 46. — 5 Psalm., XXXVIII, 4.
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Il ne faudrait donc que goûter ces douceurs célestes ^ et cette manne cachée, pour fermer à jamais le théâtre, et faire dire à toute âme vraiment chrétienne : Les pécheurs, ceux qui aiment le monde, me racontent des fables, des mensonges et des inventions de leur esprit : ou comme disent les Septante : « ils me racontent, ils me proposent des plaisirs ; mais il n'y a rien là qui ressemble à votre loi 2: » elle seule remplit les cœurs d'une joie qui, fondée sur la vérité, dure toujours.
Pour ceux qui voudraient de bonne foi qu'on réformât à fond la comédie, pour, à l'exemple des sages païens, y ménager à la faveur du plaisir des exemples et des instructions sérieuses pour les rois et pour les peuples ; je nepuis blâmer leur intention : mais qu'ils songent qu'après tout, le charme des sens est uia mauvais introducteur des sentiments vertueux. Les païens, dont la vertu était imparfaite, grossière, mondaine, superficielle, pouvaient l'insinuer par le théâtre : mais il n'a ni l'autorité, ni la dignité, ni l'efficace ^ qu'il faut pour inspirer des vertus convenables à des chrétiens : Dieu renvoie les rois à sa loi pour y apprendre leurs devoirs : « Qu'ils la lisent tous les jours de leur vie^ : » qu'ils la méditent nuit et jour, comme David-'; « Qu'ils s'endorment entre ses bras, et qu'ils s'entretiennent avec elle en s'éveillant, » comme un Salomon^ :pour les instructions du théâtre, la touche en est trop légère, et il n'y a rien de moins sérieux, puisque l'homme y fait à la foi un jeu de ses vices et un amusement de la vertu.
l. J.-J. Rousseau, à la fin de sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles, indique, quels sont, d'après lui, les amusements « naturels» qui pourront retnplacer le théâtre ; il parle des festins et des danses et il termine sa grave dissertation sur un air de- menuet. Bossuet nous propose des plaisirs plus relevés, « l'inaltérable repos de la conscience, et la douce espér&nce de posséder Dieu ». — 2. Ps., CXVIII, 84. — 3. U efficace • Lex 4. Dent., XVII, 19. — 5. P«., CXVIII. 55, 93, 96. — 6. Prov., VI, 22