‹ Œuvres choissiesChapitre 20 sur 232 · Idée. Lcx. — 2. Ne soit... n'ait. Grammaire : Verbe · texte numérisé non relu

Idée. Lcx. — 2. Ne soit... n'ait. Grammaire : Verbe

SERMON SUR l'ÉMINENTE DIGNITÉ DES PAUVRES G3

pauvres, et il se fonde sur cette raison, que cette ville de riches aurait beaucoup d'éclat et de pompe, mais qu'elle serait sans force et sans fondement assure. L'abondance, ennemie du travail, incapaj)le de se contraindre, et par conséquent toujours emportée dans la recherche des voluptés, corromprait tous les esprits et amollirait ious les courages^ par le luxe, par J'orgueil, par l'oisiveté. Ainsi les arts seraient négligés, la terre peu cultivée, les ouvrages laborieux 2, par lesquels le genre hurhain se conserve, entièrement délaissés ; et cette ville pompeuse ^, sans avoir besoin d'autres ennemis, tomberait enfin par elle-même, ruinée par son opulence. Au contraire, danfe l'autre ville, où il n'y aurait que des pauvres, la nécessité industrieuse, féconde en inventions et mère des arts profitables, appliquerait les esprits par le besoin, les aiguiserait par Tétude, leur inspirerait une vigueur mâle par l'exercice de la patience; et n'épargnant pas les sueurs, elle achèverait les grands ouvrages qui exigent nécessairement un grand travail. C'est à peu près ce que nous dit saint Jean Chrysostome au sujet de ces deux villes différentes. Il se sert de cette idée pour adjuger la préférence à la pauvreté.

Mais, à parler des choses véritablement, nous savons que la distinction de ces deux villes n'est qu'une fiction agréable. Les villes, qui sont des corps politiques, demandent, aussi bien que les naturels^, le tempérament et le mélange =* : tellement que, selon la police ^ humaine, cette ville de pauvres de saint Chrysostome ne peut subsister qu'en idée. Il n'appartenait qu'au Sauveur et à la politique du ciel de nous bâtir une ville qui fût véritablement la ville des pauvres: cette ville, c'est la sainte Église ; et si vous me demandez, Chrétiens, pourquoi je l'appelle la ville des pauvres, je vous en diriai la rsiîsoh par cette proposition que j'avance, que l'Église, dans son premier plan, n'a été bâtie que pour les pauvres, et qu'ils

1. Courages. Lex. — 2 Laborieux. Lex. — 3. Pompeuse. Lex. — 4. Les naturels, les corps naturels. — 5. Bossuet parle conformément à la physique ancienne, d après laquelle il n'y avait point de corps simpleSi du moins tels qu'on les admet aujourd'nui, mais des mixtes, c'est-à-diré des corps formés des quatre éléments mélangés en proportions diverses (Urbain). — 6. — PMice. Lex.

sont les véritables citoyens de cette bienheureuse cité que l'Écriture a nommée la cité de Dieu..

[Aussi les pauvres sont les premiers dans l'Eglise; il ne snf(it pas de les assister, il faut encore « concevoir pour eux de grands senliments de respect ». ]

DEUXIÈME POINT

[Les riches ne sont admis dans l'Eglise que pour le soulagement des pauvres. En quoi faut-il assister les pauvres?]

L'admirable saint Augustin vous va donner encore sur ce sujet-là une instruction plus particulière. Le service que vous devez aux nécessiteux, c'est de porter avec eux une partie du fardeau qui tes accable^. L'apôtre saint Paul ordonne aux fidèles de porter les fardeaux les uns des autres, Aller alterius onera portate '. Les pauvres ont leur fardeau, et les riches aussi ont le leur. Les pauvres ont leur fardeau; qui ne le sait pas? Quand nous les voyons suer et gémir, pouvons-nous ne pas reconnaître que tant de misères pressantes sont un fardeau très pesant, dont leurs épaules sont accablées ? Mais encore que les riches marchent à leur aise et semblent n'avoir rien qui leur pèse, sachez qu'ils ont aussi leur fardeau. Et quel est ce fardeau des riches ? Chrétiens, le pourrez-vous croire ? Ce sont leurs propres richesses. Quel est le fardeau des pauvres? C'est le besoin. Quel est le fardeau des riches? C'est l'abondance. Le fardeau des pauvres, dit saint Augustin, c'est de n'avoir pas ce qu'il faut ; et te fardeau des riches, c'est d'avoir plus quil ne faut: Onus pauperîalis, non hahere, divitiarum onus, plus quant opus est hahere ^. Quoi donc ! est-ce un fardeau incommode que d'avoir trop de biens ? Ha ! que j'entends de mondains qui désirent un tel fardeau dans le secret de leurs cœurs! Mais qu'ils arrêtent ces désirs inconsidérés. Si les injustes préjugés du siècle les empêchent de concevoir en ce monde combien l'abondance pèse, quand ils viendront en ce pays où il nuira d'être trop riches, quand ils comparaîtront à ce tribunal où il faudra rendre compte non seulement des talents dispensés^, mais encore des talents

1. Serm., CLXIV, n. 9.— 2. Galaî., IV. 2. — 3. Serm, CLXIV, De Vtrb. apost. n. 9.-4. Dispensés, dépensés. Lex-

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enfouis *, et répondre à ce juge inexorable non seulement de la dépense, mais encore de l'épargne et du ménage 2, alors, Messieurs, ils reconnaîtront que les richesses sont un grand poids, et ils se repentiront vainement de ne s'en être pas déchargés.

Mais n'attendons pas cette heure fatale, et pendant que le temps le permet, pratiquons ce conseil de saint Paul: Alier allerius onera poriate, portez vos fardeaux les uns des autres. Riches, portez le fardeau du pauvre, soulagez 3a nécessité, aidez-le à soutenir les afflictions sous le poids desquelles il gémit; mais sachez qu'en le déchargeant, vous travaillez à votre décharge. Lorsque vous lui donnez, vous diminuez son fardeau et il diminue le vôtre; vous portez le besoin qui le presse, il porte l'abondance qui vous surcharge. Communiquez entre vous mutuellement vos fardeaux, afin que les charges deviennent égales, ut fiai œqualilas, dit saint Paul 3. Car quelle injustice, mes Frères, que les pauvres portent tout le fardeau, que tout le poids des misères aille fondre sur leurs ^ épaules! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la providence divine. Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur ^ de justice, car étant tous pétris d'une même masse ^, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue '^, pourquoi verrons-nous d'un côté la joie, la faveur, l'affluence ^"^ ; et dp l'autre la tristesse et le désespoir et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude ? Pourquoi cet homme si fortuné vivra-t-il dans une telle abondance et pourra-t-il contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée pendant que ce misérable, homme toutefois aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse ? Dans cette étrange inégalité, pourrait-on justifier la Providence de

1. Allusion a la parabole évangélique {Matlh.. XXV, 14-30) où le maître qui part confie à ses serviteurs des talents qu'ils doivent faire valoir. L'un des serviteurs enfouit son talent an lieu de le faire fructifier. C'est cette parabole qui a donné au mot talent le sens de faculté naturelle^ trésor qu'il faut faire valoir. — 2. Ménage. Lex. — 3. II Cor., VII, 14. — 4. Le manuscrit porte ses, qui est une inadvertance. — 5. Couleur. Lex. — 6. Masse. Lex. — 7. Ne pouvant paf^, elc , Grammaire : Partieipe. — 8. Afflnence. Lex.

mal ménager * les trésors que Dieu met entre des égaux, si par un autre moyen elle n'avait pour\ai au besoin des pauvres et remis quelques égalité entre les hommes 2? C'est pour cela. Chrétien»^ qalMl a établi son Église, où il reçoit les riches, mais à condition de servir^ les pauvres ; où il ordonne que l'abondance supplée au défaut, et donne des assignations^^ aux nécessiteux sur le superflu des opulents. Entrez, mes Frères, dans cette pensée ; si vous ne portez le fardeau des pauvres, le vôtre vous accablera; le. poids de vos richesses mal dispensées vous fera tomber dans l'abîme ; au lieu que, si vous partagez avec les pauvres le poids de leur pauvreté en prenant part à leur misère, vous mériterez tout^nsemble de participer à leurs privilèges.

TROISIÈME POINT

Sans cette participation des privilèges^ des pauvres, il n'y a aucun salut pour les riches ; et il me sera aisé de VOUS en convaincre, en insistant toujours aux mômes principes^. Car s'il est vrai, comme je l'ai dit, que Tt^^glise est la ville des pauvres, s'ils y tiennent les premiers rangs, si c'est pour eux principalement que cette cité bienheureuse a été bâtie, il est bien aisé de conclure que les privilèges leur appartiennent. Dans tous les royaumes, dans tous les empires, il y a des privilégiés, c'est-à-dire des personnes éminentes qui ont des droits extraordinaires ; et la source de ces privilèges, c'est qu'ils touchent de plus près, ou par leur naissance ou parleurs emplois, à la personne du prince. Cela est de la majesté de l'État et de la grandeur du souverain, que l'éclat qui rejaillit de sa couronne se répande en quelque sorte sur ceux qui l'approchent. Puisque nous apprenons par les saintes Lettres que l'Église est un royaume si bien ordonné, ne doute'z pas, mes Frères, qu'elle n'ait aussi ses privilégiés. Et d'où se

1. Ménager. Lex. — 2. Remarquer avec quelle tranquille audace Bossuet affirme ré^alilé fondamentale de tous les hommes. Baurdaloue prêche la môme "doctrine, que les deux prédicateurs prennent dans les Pères. 3. A condilion de servir. Grammaire: Verbe. — 4. Assignations, constitutions de rente sur un fonds. — 5. Participation des privilèges Grammaire * Préposition. — 6. Insister à. Grammaire : Préposition.

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