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RÉPONSE A QUATRE LETTRES DE M. DE CAMBRAI

La querelle, qui était restée avec VInstruction sur les états d'oraison dans les limites d'une discussion théorique, prend une tournure personnelle. On jugera de la vivacité de Bossuet dans cette affaire par les quelques fragments qui suivent.

Monseigneur,

J'ai vu quatre lettres que vous m'avez adressées, et j'ai admiré avec tout le monde la fertilité de votre génie, la délicatesse de vos tours, la vivacité et les douces insinuations de votre éloquence. Avec quelle variété de belles paroles représentez-vous qu'on vous fait « rêver les yeux ouverts >, et qu'au reste il n'*est pas permis de vous accuser de « si grossières contradictions, sans avoir prouvé juridiquement que vous avez perdu l'usage de la raison »?

Vous poussez la plainte jusqu'à dire : < Si je suis coupable d'une telle folie, dont on ne trouverait pas même d'exemple parmi les insensés qu'on rerifergie, je ne suis pas en état d'avoir aucun tort, et c'est vous qu'il faut blâmer d'avoir écrit d'une manière si sérieuse et si vive contre un insensé. » Quelle élégance dans ces expressions ! quelle beauté dans ces figures ! Mais, après tout, on ressent que des preuves de cette nature dans un point de fait, où il s'agit de savoir si vous vous êtes contredit ou non, ne peuvent être qu'éblouissantes^, et qu'il en faut revenir à la vérité...

Avouez la vérité, Monseigneur; on aimerait mieux s'être expliqué plus précisément^^ et employer son esprit à bien définir ses mots pour parler conséquemment^, que de les tordre après coup pour se sauver comme on peut. Mais quoi ! les contradictions sont un accident inséparable de la maladie qu'on appelle erreur et fausse subtilité ; la prévention demande une chose, la vérité en présente une autre ; on avance des choses subtiles et alambiquées qui ne peuvent point tenir au cœur, et dont aussi on se dédit naturellement : quiconque est attaqué de ces maladies, quoi qu'il fasse, il ne peut jamais éviter de se contredire ; car celui qui erre, il faut qu'il en vienne à un

1. Aveuglantes. — 2. Précisément. L,qt. — 3. D'une façon conséquente où toutes les explications sont d'accord les unes avec les autres.

certain point où il est jeté nécessairement dans la contradiction. Quand saint Paul a dit des faux docteurs <( qu'ils n'entendent ni ce qu'ils disent ni de quoi ils parlent si affirmativement » (I Tim.^ 1, 7); quand il a dit que la fausse science est pleine de contradictions; quand il a dit que Thomme hérétique, sans vouloir donner ce nom à celui qui se soumet, et en rappliquant seulement à celui qui se trompe dans la foi, se condamne par son propre jugement {TH., III, 11) ; et qu'enfin tous ceux qui s'opposent à la vérité, après avoir durant quelque temps, joar un malheureux progrès, erré et jeté les autres dans Verreur, c'est-à-dire après avoir ébloui le monde par de spécieux raisonnements et par une éloquence séduisante, ce^sera/e/if d avancer parce que leur folie serait connue de tous [ibid,, 9), TApôtre ne voulait pas les faire lier, ni prouver juridiquement qu'ils avaient perdu la raison et qu'il les fallait interdire. Il voulait seulement nous enseigner qu'il y a une lumière de la vérité qui se fait sentir jusque dans l'erreur; que l'erreur *ne peut s'empêcher de se contredire, de se condamner elle-même ; qu'il y a une espèce d'égarement et de folie, que j'espère vous voir éviter par votre soumission, mais qui, malgré vous, se trouvera dans tout autre où la vérité sera combattue.

Cependant vous plaidez la cause de ces errants que saint Paul condamne par eux-mêmes. Ils n'ont qu'à dire qu'ils ne sont pas des insensés, pour fermer la bouche à l'Apôtre et à quiconque se servira de sa méthode pour la conviction de l'erreur; prouvez-moi qu'il faille du moins m'interdire, ou bien je détruirai tous vos arguments par la seule réputation d'homme d'esprit, que vous n'oseriez me contester.

Mais cette réputation d*avoir de l'esprit, loin d'excuser ces grands esprits qui se précipitent eux-mêmes et qui précipitent les autres dans l'erreur, au contraire, c'est ce qui les perd. « Les grands esprits, dit saint Augustin, les esprits subtils, magna et acuta ingénia, se sont jetés dans des erreurs d'autant plus grandes que, se fiant en leurs propres forces, ils ont marché avec plus de hardiesse : In lanto majores errores ierunt, quanta prsefidentius tanquam suis oiribus concurrerant. > Il ne faut point les lier ni ie8

renfermer comme VOUS dites; ce sont là des raisonnements qui n'ont qu'une fausse lueur; il n'y a souvent qu'à les laisser beaucoup écrire et étaler les lumières de leur bel esprit, pour les voir bientôt, ou se perdre dans les nues et s'éblouir eux-mêmes comme les autres, ou se prendre dans les lacets de leur raine dialectique.

Je le dis avec douleur, Dieu le sait: vous avez voulu raffiner sur la piété : vous n'avez trouvé digne de vous que Di^u beau en soi; la bonté par laquelle il descend à nous et nous fait remonter à lui vous a paru un objet peu convenable aux parfaits, et vous avez décrié jusqu'à l'espérance; puisque, sous le nom d'amour pur, vous avez établi le désespoir comme le plus parfait des sacrifices : c'est du moins de cette erreur qu'on vous accuse; quiconque la voudra soutenir ne pourra se soutenir lui-même; il faut que lui-même il se choque en cent endroits, ou pour se défendre, ou pour se couvrir et cacher son failDle; et vous venez de dire : « Prouvez-moi que je suis un insensé »; et quelquefois: » Prouvez-moi que je suis de mauvaise foi; sinon ma seule réputation me met à couvert. » Non, Monseigneur, la vérité ne le souffre pas: vous sere2 en votre cœur ce que vous voudrez; mais nous ne pouvons vous juger que par vos paroles...

Vous vous plaignez de la force de mes expressions, et vous en venez jusqu'à ce reproche « qu'on est étonné de ne trouver dans un ouvrage fait contre un confrère, soumis à FÉglise, aucune trace de cette modération qu'on avait louée dans mes écrits contre les ministres protestants ». Venons au fond, Monseigneur; laissons là tous les égards qu'on doit à votre personne, contre lesquels vous ne montrez point que j'aie péché. Il ne s'agit pas ici de votre soumission : il s'agit des dogmes nouveaux, qu'on voit introduire dans l'Église, sous prétexte de piété, dans la bouche d'un archevêque : si, en effet, il est vrai que ces dogmes renouvellent les erreurs de Molinos, serat-il permis de le taire? Mais si, dès là qu'ils les renouvellent, ils renversent les fondements de la piété; s'ils sont erronés, s'ils sont impies selon Vos propres principes, pourra-t-on tes dissimuler sans trahir la cause? Voilà pourtant ce que le monde appelle excessif, aigre, rîgou-

reux, emporté, si vous le voulez : il voudrait qu'on laissât passer un dogme naissant, doucement et sans l'appeler de son nom; sans exciter Thorreur des fidèles par des paroles qui ne sont rudes qu'à cause qu'elles sont propres; et qui ne sont employées qu'à cause que l'expression en est nécessaire. Pour ce qui est de la manière d'écrire contre les hérétiques déclarés, quelqu'un nierat-il qu'il ne faille être plus attentif contre une erreur qui s'élève que contre une erreur déjà connue; qu'il ne faille prendre beaucoup plus de soin d'en découvrir le venin caché; d'en faire voir les suites affreuses? Faut-il attendre, pour s'en expliquer, de nouvelles condamnations de l'Église, quand il en a précédé d.e très manifestes contre des dogmes semblables? Si l'auteur de ces nouveaux dogmes les cache, les enveloppe, les mitigé, si vous voulez, par certains endroits, et par là ne fait autre chose que les rendre plus coulants, plus insinuants, plus dangereux, faudra-t-il, par des bienséances du monde, les laisser glisser sous l'herbe, et relâcher la sainte rigueur du langage théologique ? Si j'ai fait autre chose que cela, qu'on me le montre: si c'est là ce que j'ai fait. Dieu sera mon protecteur contre les mollesses du monde et ses vaines complaisances.

Mais après tout, Monseigneur, il faut bien que je n'aie guère excédé dans la vivacité que vous reprochez à mon style, puisque, parmi tant de traits si véhéments d'un gros livre, vous ne relevez que celui-ci, où, racontant ce que vos amis répandaient dans le jaionde des avantages que vous remportiez sur moi et sur mon livre intitulé Summa doctrinœ, etc., j'ai répondu : Nous verrons. Eh bien. Monseigneur, est-ce là ce trait si vif et si véhément ? Pour ne point entrer dans la question de vos avantages, et ne point perdre de temps à répondre, j'ai dit par le terme le plus court que mon esprit m'a pu fournir: Nous verrons; mais, en attendant, il demeurera pour certain, etc., et sur cela vous me faites une belle moralité touchant le triomphe qu'il faut donner à la vérité toute seule. Je pourrais vous en rendre une autre sur l'extrême délicatesse qui s'offense de si peu de chose : mais tournons tout court, et venons à la conclusion de cette réponse.

Vous VOUS entendez aussi peu, lorsque vous dites € qu'encore qu'on ne puisse pas s*arracher l'amour de la béatitude, on peut le sacrifier ; comme on peut sacrifier Tamour de la vie sans pouvoir se l'arracher tout à fait ». Avouez la vérité, Monseigneur; vous ne croyez pas avoir rien à dire ou avoir rien proposé de plus spécieux que cet argument : mais il tombe par ce seul mot ; on peut bien sacrifier la vie mortelle à quelque chose de meilleur, qui est la vie bienheureuse, ou vraie, ou imaginée à la manière que nous avons vue : mais lorsque vous supposez qu'on puisse aussi sacrifier la vie bienheureuse, il faut que vous ayez dans l'esprit quelque chose de meilleur à quoi on la sacrifice; et toujours on redeviendra, ou heureux en le possédant, ou malheureux si on le perd : de sorte que, malgré vous, la vie heureuse se trouve toujours comprise dans l'acte du sacrifice que vous voulez qu'on en fasse.

Ne voyez-vous pas que vous vous perdez ; est-ce par de tels raisonnements que vous vous donnez des airs si triomphants ? Vous cherchez à vous arracher Tamour de la béatitude, quand c'est elle-même qui vous fait encore produire cet acte, où vous voudriez vous l'arracher s'il était possible. Quoi qu'il en soit, bien assurément vous n'en serez pas malheureux, parce que vous serez heureux, et que vous aurez ce que vous voudrez, ce que vous aurez choisi avec raison. Ne cherchez donc plus, par un vain et dangereux travail, à vous, arracher la vue du bonheur que la nature et la grâce rendent également inséparable des actes humains et divins, raisonnables et surnaturels, et croyez que votre amour sera pur au souverain degré, quand il mettra son bonheur en Dieu.

Après cela. Monseigneur, je n'ai plus rien à vous dire, et je m'en tiens pour vos quatre lettres à cette seule réponse. S'il se trouve dans vos écrits quelque chose de considérable qui n'ait pas encore été repoussé, j'y répondrai par d'autres moyens. Pour des lettres, composez-en tant qu'il vous plaira ; divertissez la ville et la cour, faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Provinciales : je ne veux plus avoir de part au . spectacle que vous semblez vouloir donner au public ;

et je ne vois plus que les procédés sur quoi je sois obligé de vous satisfaire, puisque vous le demandez avec tant d'instance ^.

Je suis, avec respect, etc.

RAISON d'Écrire cette relation

.,.11 [M. de Cambrai] s'attache principalement à me décrier : non content de m'accuser, par toutes ses lettres, d'un zèle précipité, d'un zèlcMmer 2, c'est à moi qu'il écrit ces mots : « Vous ne cessez de me déchirer» ; et ce qui est encore plus injurieux, « vous allez me pleurer partout et vous me déchirez en me pleurant^ » ; il ajoute : « Que peut-on croire de ces larmes qui ne servent qu'à donner plus d'autorité aux accusations » ? Dans les mêmes lettres *: «La passion m'empêche de voir ce qui est sous mes yeux (a) ; l'excès de la prévention m'ôte toute exactitude. Je suis, dit-il ^, l'auteur de l'accusation contre son livre, je suis cet impitoyable, qui, sans pouvoir assouvir son courage, « necdum expleio animo », par la censure ii^directe et ambitieuse portée dans notre Déclaration, redouble ses coups en particulier; et, continu e-t-il, en recueillant mes esprits, reco//ec?o s/)zW/a,je reprends les paroles douces pour l'appeler un second Molinos » : paroles qui ne sont jamais sorties de ma bouche, puisque ce prélat sait lui-même que je l'ai toujours séparé d'avec Molinos dans la conduite, et même dans certaines conséquences encore qu'il en ait posé tous les principes.

...Je suis donc obligé aussi de faire paraître la vérité sur les plaintes dont il se sert pour animer contre moi tout le public. Il laut rechercher jusqu'à la source quelles

1. Bossuet annonce la Relation sur le Qaiétisme qui était déjà prête L'achevé d'impi'imer de là Réponse et de fa Relation sont du même jour (31 mai 1696). — 2. Quatrième lettre à M. de M eaux. — 3. Troisième letlrep. ^b. — i. Lettres, pp. 4, :29, 38. — A. « Puis-je parler autrement à un auteur que je convaincs d'avoir si souvent altéré mes paroles ponr me faire prononcer des blasphèmes. «Réponse de FénelOD (notes margïMles à un exemplaire de la Relation, envoyé à Rome en 1699. Publiée Paris, Librairie internationale, 1901}. P. 4. — 5. Resp. ad. Summa doct. ad obj., 15, p. 71.

peuvent être les causes, et de ces larmes trompeuses, et des emportements qu'on m'attribue ; il faut qu'on voie, jusque dans Torigine, si c'est la charité ou la passion qui m'a guidé dans cette affaire : elle a duré plus de quatre ans, et je suis le premier qu'on y ait fait entrer. La connexion des faits ne me permet pas de les séparer; et je suis dans l'obligation de raconter toute la suite de cette fâcheuse histoire, puisque la conduite de mes confrères et la mienne ne peut être entendue que par ce moyen.

Il est vrai qu*il est affligeant de voir des évêques en venir à ces disputes, môme sur des faits (a). Les libertins en triomphent, et prennent occasion de tourner la piété en hypocrisie, et les affaires de l'Église en dérision ; mais si Ton n'a pas la justice de remonter à la source, on juge contre la raison. M. de Cambrai ^e vante partout qu'il n'a pas écrit le premier ; ce qui pourrait mettre la raison de son côté, et du moins nous rendrait d'injustes agresseurs. Il m'adresse cette parole à moi-même : « Qui est-ce qui a écrit le premier? qui est-ce qui a commencé le scandale *? » Mais est-il permis de dissimuler les faits constants et publics ? Qui est-ce en effet qui a imprimé le premier sur ces matières, de M. de Cambrai ou de nous ? Qui est-ce qui a dit le premier, dans un avertissement à la tête d'un ouvrage d'importance, « qu'il ne voulait qu'expliquer avec plus d'étendue les principes de deux prélats (M. de Paris et moi) donnés au public en trente-quatre propositions ^ » ? Étions-nous convenus ensemble qu'il expliquerait nos principes {b) ? avais-je seulement ouï par-

A. « Il fallait prévoir ce scandale. Mais pourquoi le fait-on?... dès qu'on s'élève contre mon livre, je le soumets au Pape dune manière absolue et sans restriction^ tant pour le fait que pour le droit. Je ne veux qu'attendre en silence la décision du Pape. Il ne tenait qu'aux prélats de l'attendre aussi après avoir envoyé leurs j^laintes en manuscrit. Nous aurions édifié toute l'Eglise. La déclaration imprimée n'est-elle pas Touverture de cette scène ? » {Rép., p. 7). — 1. Quatrième lettre, ^. 43. — 2. Afax. des SS..y Avert., p. 16. — B. « M'était-il déendu d'expliquer ces articles sans la permission de M. de Meaux ? Ne suffisait-il pas que je les expliquasse bien ? N'ai-je pas consulté M. {archevêque de Paris et M. Tronson ? Si mon explication paraissait mauvaise, il fallait s'en plaindre au Pape à qui je me soumettais et après avoir fait les objections en secret, il n'y avait qu'à att«ndre la réponse du supérieur. Mais, indépendamment de cette ré* ponsBi on voulait décider et prévaloir ^ {Rép,i p. 9).

1er de cette explication ? M. de Cambrai dit beaucoup de choses de M. de Paris que ce prélat a réfutées au gré de tout le public par des faits incontestables ; mais pour moi, les excuses de M. de Cambrai n'ont pas la moindre apparence, puisqu'il est constant que je n'avais pas seument entendu parler de l'explication qu'il voulait donner de nos principes communs. En avais-je usé de la même sorte avec M. de Cambrai ; et, quand je voulus publier l'explication que j'avais promise de notre doctrine^, n'avais-je pas commencé par mettre le livre que je préparais en manuscrit entre les mains de M. de Cambrai pour l'examiner ? Ce sont des faits très constants, et qu on ne nie pas. Je suis donc manifestement innocent de la division survenue entre notis, moi qu'on accuse d'être l'auteur de tout le mal. Si, au lieu d'expliquer nos principes, il se trouve qu'on nous implique dans des erreurs capitales; si on remplit tout un livre des maximes de Molinos, et qu'on ne fasse que de les couvrir d'apparences plus spécieuses, avons nous dû ^ le souffrir? Il n'y a donc qu'à examiner si, dans le fond, notre cause est aussi juste que nous l'avons démontré ailleurs ; mais, en attendant, il est justifié à laface dusoleil(a), aux yeux de Dieu et des hommes, que nous ne sommes pas les agresseurs, que notre défense était légitime autant qu'elle est nécessaire, et que du moins cette partie du procédé, qui est le fondement de toute la suite, ne reçoit pas seulement une ombre de contestation.

Le reste n'est pas moins certain ; mais afin de le faire entendre à tout le public, puisque c'est M. de Cambrai qui nous y presse lui-même, et qu'il a cinq cents bouches par toute lIEurope à sa disposition pour y faire retentir ses plaintes (6), que pouvons-nous faire, encore un coup, que de reprendre les choses jusqu'à l'origine, par un

1. L'Instruction sur les étals d'oraison. — 2. Avons-nous dû. Grammaire: Verbe, — A. « 11 est justifié à laface du soleil que mon livre n'est point un commencement de guerre, puisque je l'ai fait de concert avec deux des auteurs des 34 articles, et qu'ensuite je n'ai voulu- que le soumettre au Pape de concert avec mes confrères. » {Rép., p. 9.) — B. « Où sont ces cinq cents bouches ? qui est-ce qui se pressera de parler pour moi dans la situation où je suis ? Pourquoi faut-il me donner cinq cents bouches, pendant que lout est en crainte et en silence ? C'est pour excuser le récit scandaleux que l'auteur va faire. » {Rép., p. 10.)

récit aussi simple qu'il sera d'ailleurs véritable et soutenu de preuves certaines ?

COMMENCEMENT DE LA RELATION ! ET PREMIÈREMENT CE QUI s'est passé AVEC MOI SEUL

Il y avait assez longtemps que j'entendais dire à des personnes distinguées par leur piété et par leur prudence, que M. l'abbé de Fénelon était tavorable à la nouvelle oraison, et on m'en donnait àes indices qui n'étaient pas méprisables (a). Inauiet oour lui, pour l'Église, et pour les princes de France dont il était déjà précepteur, je le mettais souvent sur cette matière, et je tâchais de découvrir ses sentiments, dans l'espérance de le ramener à la vérité pour peu qu'il s'en écartât. Je ne pouvais me persuader qu avec ses lumières et avec la docilité que je lui croyais, il donnât dans ces illusions, ou du moins qu'il y voulût persévérer s'il était capable de s'en laisser éblouir. J'ai toujours une certaine persuasion de la force de la vérité auand on l'écoute, et je ne doutai jamais que M. l'abbé de Fénelon n'y fût attentif. J'avais pourtant quelque peine de voir qu'il n'entrait pas avec moi dans cette matière avec autant d'ouverture que dans les autres que nous traitions tous les jours (6). A la fin, Dieu me tira de cette inquiétude ; et un de nos amis communs homme d'un mérite comme d'une qualité distinguée, lorsque j'y pensais le moins, me vint déclarer que Mme Guyon et ses amis voulaient remettre à mon jugement son oraison et ses livres. Ce fut en l'année 1693, vers le mois de septembre, qu'on me proposa cet examen. De deviner maintenant pourquoi l'on me fit cette confidence, si ce fut là un de ces sentiments de confiance que Dieu met, quand il lui plaît, dans les cœurs pour venir à ses fins cachées, ou si Ton crut simplement dans la con-

A. « Voici des faits vaçues et sans preuves. C'est M. de Meauz même qui, de concert avec d'autres personnes, a répandu certains bruits sourds. » (Rép,, p. 10.) — B. Jamais je n'ai hésité à lui parler ouvertement. C'était lui qui demeurait très réservé à mon égard. » IRép., p. il).

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joncture qu*il se fallait chercher quelque sorte d'appui dans répiscopat ^, c'est où je ne puis entrer : je ne veux point raisonner, mais raconter seulement des faits que me rappellent, sous les yeux de Dieu, non seulement une mémoire fraîche et sûre comme au premier jour, mais encore les récits que j'ai en main. Naturellement je crains de m'embarrasser des affaires où je ne suis pas conduit par une vocation manifeste ; ce qui arrive dans le troupeau dont je suis chargé, quoique indigne, ne me donne point cette peine : j'ai la foi au saint ministère et à la vocation divine. Pour cette fois, en me proposant d'entrer dans cet examen, on me répéta si souvent que Dieu le voulait, et que Mrrfe Guyon, ne désirant que d'être enseignée, un évêque à qui elle prenait confiance ne pouvait pas lui refuser l'instruction qu'elle demandait avec tant d'humilité, qu'à la fin je me rendis. Je connus bientôt que c'était M. l'abbé de Fénelon qui avait donné le conseil ; et je regardai comme un bonheur de voir naître une occasion si naturelle de m'expliquer avec lui. Dieu le voulait : je vis Mme Guyon : on me donna tous ses livres et non seulement les imprimés, mais encore les manuscrits, comme sa vie qu'elle avait écrite dans un gros volume, des commentaires sur Moïse, sur Josué, sur les Juges, sur l'Évangile, sur les Épîtres de • saint Paul, sur l'Apocalypse et sur beaucoup d'autres livres de l'Écriture. Je les emportai dans mon diocèse où j'allais ; le les lus avec attention ; j'en fis d'amples extraits, comme on le fait des matières dont ''oh doit juger ; j'en écrivis au long de ma main les propres paroles ; je marquai tout jusqu'aux pages; et durant l'espace de quatre ou cinq mois, je me mis en état de prononcer le jugement qu'on me demandait.

Je ne me suis jamais voulu charger ni de confesser,

1 Bossuet abuse dans sa lutte avec Fénelon des insinuations malveillantes. — « Sans raisonner sur les intentions, le fait est qu'ayant bonne opinion de la piété de Mme Guyon et la voyant fort contredite, je lui conseillai de se soumettre absolument à l'examen de M. de Meaux. Etait ce agir en homme intéressé et vouloir soutenir l'illusion ?J'avais connu par hasard Mme Guyon l'an 1689. Je l'avais estimée après avoir lu les lettres de feu M. l'évêque de Genève, qui, blâmant son directeur, disait qu'il la croyait vertueuse au delà de Timaginable. » {^Rép. p. 12,

RELATION SUR LE QUIÉTISME f^

fïi de diriger cette dame, quoiqu'elle me Tait proposé, mais seulement de lui déclarer mon sentiment sur son oraison et sur la doctrine de ses livres, en acceptant la liberté qu'elle me donnait de lui ordonner ou de lui défendre précisément sur cela ce que Dieu, dont je demandais perpétuellement les lumières, voudrait m'inspirer.

La première occasion que j'eus de me servir de ce pouvoir fut celle-ci. Je trouvai dans la vie de cette dame, que Dieu lui donnait une abondance de grâces dont elle crevait, au pied de la lettre : il la fallait délacer : elle n'oublie pas qu'une duche^e avait une fois fait cet office {a). En cet état, on la mettait souvent sur son lit, souvent on se contentait de demeurer assis auprès d'elle ; on venait recevoir la grâce dont elle était pleine, et c'était là le seul moyen de la soulager. Au reste, elle disait très expressément que ces grâces n'étaient point pour elle; qu'elle n'en avait aucun besoin, étant pleine par ailleurs, et que cette surabondance était pour les autres. Tout cela me parut d'abord superbe, nouveau, inouï, et dès là du moins fort suspect; et mon cœur, qui se soulevait à chaque moment contre la doctrine des livres que je lisais, ne put résister à cette manière de donner les grâces. Car distinctement, ce n'était ni par ses prières, ni par ses avertissements qu'elle les donnait; il ne fallait qu'être assis auprès d'elle pour aussitôt recevoir une effusion de cette plénitude de grâces. Frappé d'une chose aussi étonnante, j'écrivis de Meaux à Paris à cette dame, que je lui défendais. Dieu par ma bouche, d'user de cette nouvelle communication de grâces, jusqu'à ce

il. QuaQd je proteste maîQtenant que je ne connais point tous ces manuscrits, on ne doit ni douter du fait ni croire que j'ai alTecté de ne pas les lire pour éviter de m'exjpliquer là-dessus. Deux choses sont décisives pour naontrer ma simplicité peut-être beaucoup trop grande dans cette conduite : 1" J'ai conseillé de confier à M. de Meaux les manuscrits les plus secrets. N'aurait-on pas pu s'en abstenir? Un homme artificieux aurait-il conseillé de montrer ce qui pouvait scandaliseï et attirer des contradictions? 2» C'est que sans avoir lu les manuscrits, j'ai toujours <iit aue si ces choses étaient précisément comme on les rapportait, et sans aucune addition dans le texte qui en changeât le sens, elles étaient folles et inexcusables. On peut donc me croire quand je dis que je n'ai point lu des manuscrits que j'ai fait lire à M. de Meaux, et que je condamne sans hésiter sur l'exposé qu'on m'en fait p. * (Rép.^. 14).

qu'elle eût été plus examinée ^ Je voulais en tout et partout procéder modérément, et ne rien condamner à fond avant d'avoir tout vu...

Ce qu'il y a de plus répandu dans ce livre et dans tous les autres, c'est que cette dame est sans erreur. C'est la marque qu'elle donne partout de son état entièrement uni à Dieu, et de son apostolat ; mais, quoique ses erreurs fussent infinies, celle que je relevai alors le plus était celle qui regardait l'exclusion de tout désir et de toute demande pour soi-même, en s'abandonnant aux volontés de Dieu les plus cachées, quelles qu'elles fusssent, ou pour la damnation ou pour le salut. .C'est ce qui règne dans tous les livres imprimés et manôscrits de cette dame, et ce fut sur quoi je l'interrogeai dans une longue conférence que j'eus avec elle en particulier. Je lui montrai dans ses écrits, et lui fis répéter plusieurs fois, que toute demande pour soi est intéressée, contraire au pur amour et à la conformité avec la volonté de Dieu, et enfin, très précisément, qu'elle ne pouvait rien demander pour elle. « Quoi I lui disais-je, vous ne pouvez rien demander pour vous ? — Non, répondit-elle, je ne le puis. » Elle s'embarrassa beaucoup sur les demandes particulières de l'Oraison dominicale. Je lui disais : « Quoi ! vous ne pouvez pas demander à Dieu la rémission de vos péchés ? — Non, repartit-elle. — Hé bien, repris-je aussitôt, moi, que vous rendez l'arbitre de votre oraison, je vous ordonne, Dieu par ma bouche, de dire après moi: «Mon Dieu, je vous prie de me € pardonner mes péchés. > — Je puis bien, dit-elle, répéter ces paroles, mais d'en faire entrer le sentiment dans mon cœur, c'est contre mon oraison. > Ce fut là que je lui déclarai qu'avec une telle doctrine je ne pouvais plus lui permettre les saints sacrements, et que sa proposition était hérétique. Elle me promit quatre et cinq fois de recevoir instruction, et de s'y soumettre, et c'est par là que finit notre conférence.

1. Le bon sens de Bossuet s'irrite d'abord en lisant ces pieuses « «xtra* vagances ».

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