QUELLES FURENT LES EXCUSES DE M. DE CAMBRAI
... M. l'archevêque de Cambrai semble avoir prévu cette objection ^, et c'est pourquoi il continue en cette sorte, car je n'omets aucune de ses paroles : « On ne manquera pas de dire que je dois aimer l'Église plus que mon amie et plus que moi-même ; comme s'il s'agissait de l'Église dans une affaire où la doctrine est en sûreté, et où il ne s'agit plus que d'une femme qne je veux bien laisser diffamer sans ressource, pourvu que je n'y prenne aucune part contre ma conscience. Oui, je brûlerais mon amie de ma propre main, et je me brûlerais moi-même avec joie, plutôt que de laisser TÉglise en péril. C'est une pauvre femme captive, accablée de douleurs et d'opprobres; personne ne la défend ni ne l'excuse, et on a toujours peur. » Hé, bon Dieu ! n'est-ce donc rien dans l'Église de flétrir un livre séduisant répandu partout le royaume et au delà, surtout quand on a été, pour peu que ce soit, soupçonné de l'approuver? N'est-ce rieù, encore un coup, de remarquer, de mettre au jour, de réfuter les erreurs d'un tel livre ? C'est à quoi M. de Cambrai ne veut pas entendre Pourquoi se séparer d'avec ses confrères, et ne montrer pas à toute l'Église le consentement de l'épiscopat contre un livre en effe(«si pernicieux ? On a toujours peur, dit M. de Cambrai ; on le voit bien : il voudrait qu'on fût à repos contre cette pauvre captive dont il déplore le sort, et qu'on laissât par pitié fortifier un parti qui ne s'étend déjà que trop (a). Que sert de dire : Oui, je brûlerais mon amie de mes propres mains, je me brûlerais
1. « Ou ce commerce (avec Mme Guyon) était connu, ou il ne l'était pas; s'il ne l'était nas, M. de Cambrai n'avait rien à craindre en approuvant le livre de M. ae Meaux ; s'il l'était, ce prélat n'en était que plus ooligé à se déclarer». — A. « M. de Meaux prodigue les plus grandes figures pour un mince sujet. Donnera-t-il jajiais assez de corps à ce vain fantôme pour épouvanter les esprits sans prévention ? Une femn'ie ignorante fait deux livres insoutenables; les prélats en font peut-être trop de cas en les censurant. Cette femme se soumet à leurs censures. Personne ne l'excuse et on a toujours peur. On veut croire l'Eglise en péril, à moins
moi-même. Ceux qui brûlent tout de cette sorte, le font pour ne rien brûler : ce sont de ces zèles outrés où Ton va au delà du but pour passer par-dessus le point essentiel. Ne brûlez point de votre propre main Mme Guyon, vous seriez irrégulier (a); ne brûlez point une femme qui témoigne se reconnaître, à moins, encore une fois, que vous soyez assure que sa reconnaissance n'est pas sincère ; ne vous brûlez pas vous-même : sauvez les personnes, condamnez Terreur, proscrivez avec vos confrères les mauvais livres qui la répandent par toute la terre, et finissez une affaire qui trouble l'Église.
l'histoire du livre {les Maximes des saints).
. M. de Cambrai voudrait qu'on oubliât combien fut prompt et universel le soulèvement contre son livre : la ville, la Cour, la Sorbonne, les communautés, les savants, les ignorants, les hommes, les femmes, tous les ordres sans exception furent indignés non pas du procédé, que peu savaient et que personne ne savait à fond mais de Taudace d'une décision si ambitieuse, du raffinement des expressions, de la nouveauté inouïe, de Fentière inutilité et de l'ambiguïté de la doctrine. Ce fut alors que le cri public fit venir aux oreilles sacrées du roi ce que nous avionssisoigneusementménagé:ilapprit,parcentbouches, que Mme Guyon avait trouvé.^ un défenseur dans sa Cour, dans sa maison, auprès des princes ses enfants : avec quel déplaisir, on le peut juger de la piété et de la sagesse de ce grand prince. Nous parlâmes les derniers (b) : chacun sait les justes reproches que nous essuyâmes de la bouche d'un si bon maître, pour ne lui avoir pas découvert
qu'on ne me fasse signer que cette femme a eu évidemment et a enseigné par un système suivi toutes les erreurs que M. de Meaux lui fait dire par son acte de soumission, qu'eHe n'a jamais eues. » {Rép., p. 81.) — A. *' Je passe cette plaisanterie et je viens au fait. »(/?ep., p. 81.) — B. • M. de Meaux qui me faisait promettre qu'il me donnerait ses remarques en secret et de bonne amitié, demande pardon au roi de lui avoir caché mes erreurs. Je veux bien supposer que quelque autre avant lui m'avait accusé auprès de Sa Majesté,.. Si, au lieu de demander pardon d'avoir caché mes impiétés, il eût dit au roi qu'il m'avait promis ses remarques, que je les attendais avec déférence pour ses avis, et c[ue tout se terminerait çaisiblement sans blesser la doctrine, le roi eût été en paix et nous aussi. » {Rép., p. 114.)
ce que nous savions : de quoi ne chargeait-il pas notre conscience? Cependant M. de Cambrai, dans un soulèvement si universel, ne se plaignait que de nous ; et pendant que nous étions obligés à nous excuser de l'avoir trop utilement servi, et qu'il fallut enfin demander pardon de notre silence qui l'avait sauvé, il faisait et méditait contre nous les accusations les plus étranges (a).
J'avais seul soulevé le monde. Quoi? ma cabale? mes émissaires? Toserai-je dire? je le puis avec confiance et à la face du soleil: le plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable ûé toute finesse et de toute dissimulation *, qui n'ai jamais trouvé de créance que parce que j'ai toujours marché dans la créance commune ; tout à coup j'ai conçu le hardi dessein de perdre par mon seul crédit M. l'archevêque de Cambrai, que jusqu'alors j'avais toujours voulu sauver à mes risques. Ce n'est rien : j'ai remué seul, par d'imperceptibles ressorts, d'un coin de mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, toute la Cour, tout Paris, tout le royaume ; car tout prenait feu : toute l'Europe et Rome même, où l'étonnement universel, pour ne rien dire de plus, fut porté aussi vite que les nouvelles publiques : ce que les puissances les plus accréditées, les plus absolues, ne sauraient accomplir, et n'oseraient entreprendre, qui est de faire concourir les hommes comme en un instant dans les mêmes pensées, seul je l'ai fait sans me remuer (6).