CONCLUSION
Il a donc enfin fallu révéler le faux mystère de nos jours: le voici en abrégé tel qu'il a paru dans le discours précé-
A. « Ces étranges accusations en quoi consistaient-elles ? Quand queV
?[u*un me disait que M. de Meaux éclatait contre moi, je répondais: Il aut que j'aie quelque tort si un homme si sage se plaint. » [ttép., p. 114.) — 1. C'est ce qui faisait la force de Bossuet dans cette affaire. — B. V Qu'y a-t-il d'incroyable dans ce fait ? I^. de Meaux suivi d'un parti très puissant et appuyé par M. l'archevêque de Paris qui m'abandonnait, unit contre moi les savants dépendants de ces prélats, beaucoup d'âmes saintes et pieuses qu on effraya, les libertins et les gens du monde toujours prêts à tourner la spiritualité en dérision, enfin les politiques qui crurent qu'il fallait achever de me perdre. » (Rép.^ p. 115.)
RELATION SUR LE QUiÉTiSME 636
dent: une nouvelle prophélesse a entrepris de ressusciter la Guide à^ Molinos, et l'oraison qu'il y enseigne: c'est de cet esprit qu'elle est pleine : mystérieuse femme de l'Apocalypse, c'est de cet enfant qu'elle est enceinte; l'ouvrage de cette femme n'est pas achevé ; nous sommes dans les temps qu'elle appelle de persécution, où les martyrs qu'elle nomme du Saint-Esprit auront à souffrir. Viendrs^ le temps, et selon elle nous y touchons, où le règne du Saint-Esprit et de l'oraison, par où elle entend la sienne qui est celle de Molinos (a), sera établi avec une suite de merveilles dont l'univers sera surpris. De là, cette communication de grâces; de là, dans une femme, la puissance de lier et de délier [b). Il est certain par preuves qu'elle a oublié ce qu'elle a souscrit entre mes mains et en d'autres plus considérables sur la condamnation et de ses livres et de la doctrine qui y était contenue (c). Chaque évéque doit rendre compte, dans le temps convenable, de ce que la disposition de la divine Providence lui a mis en main; c'est pourquoi j'ai été contraint d'expliquer que M. l'archevêque de Cambrai, un homme de cette élévation, est entré dans ce malheureux mystère (d), et s'est rendu le défenseur, quoique souvent par voies détournées, de cette femme et de ses livres.
Il ne dira pas qu'il ait ignoré cette prodigieuse et insensée communication de grâces, ni tant de prétendues prophéties, ni le prétendu état apostolique de cette femme, lorsqu'il l'a, de son aveu p;?9pre, laissé estimer à tant d'illustres personnes qui se fiaient en lui pour leur conscience, lia donc laissé estimer une femme qui prophétisait les illusions de son cœur. Sa liaison intime avec cette femme était fondée sur sa spiritualité, et il n'y a pas
A. « Voici le même art qui règne partout. Les impiétés de Molinos, dit M. de Meaui, sont celles de Mme Guyon. Celles de Mme Guyon sont les miennes. Donc il faut chercher et trouver dans mon livre toutes les impiétés de Molinos. Mais mon livce n'en enseigne aucune, les condamne toutes et n'excuse en rien Mme Guyon. » {Rép., p. 156 ) — B. « M. de Meaux craint-il sérieusement les prédictions de Mme Guyon ? N'a-t-il point de fondement plus solide pour avoir fait un si grand scandale ? » \Rép., p. 156.) — C. « Si Mme Guyon a manqué de docilité pour les prélats a qui je lui avais conseillé de se soumettre, en suis-je responsable ? » {Rep., p. 156.) — Z). ce Qui dit malheureux mystère fait entendre quelque chose ae terrible. L'accusation retombe de tout son poids sur celui qui la fait, à moins qu'elle ne soit prouvée. Où est la preuve ? » {Rép., p, 157.)
J. Calyst. — l5os«ue». 21
d'autre lien de tout ce commerce : c'est ce qu*ott a vu écrit de sa main; après quoi on ne doit point s'étonner qu'il ait entrepris la défense de ses livres» C'est pour les défendre qu'il écrivait tant de mémoires devant les arbitres choisis; et il n'a pas été nécessaire que j'en représentasse les longs extraits que j'ai encore, puisque la substance s'en trouve dans le livre des Maximes des sainîs.
Pour avoir lieu de défendre ces livres pernicieux, dont le texte lui paraissait à lui-même si insoutenable, (a) il a fallu avoir recours à un sens caché que cette femme lui a découvert; il a fallu dire qu'il a mieux expliqué ces livres que ces livres ne s'expliquent ^ux-mêmes ; le sens qui se présente naturellement n'est pas le vrai sens; ce n'est qu'un sens rigoureux, auquel il répond qu'elle n'a jamais pensé; ainsi, pour les bien entendre^ il faut lire dans la pensée de leur auteur, deviner ce qui n'est connu que du seul M. de Cambrai, juger des paroles par les sentiments, et non pas des sentiments par les paroles: tout ce qu'il y a de plus égaré dans les livres de cette femme, c'est un langage mystique dont ce prélat noué est garant; ses erreurs sont de simples équivoques; ses excès sont d'innocentes exagérations, semblables à celles des Pères et des mystiques approuvés.
Voilà ce que pense un si grand prélat des livres de Mme Guyon {b), après avoir, si nous l'en croyons, poussé l'examen jusqu'à la dernière rigueur; c'est ce qu'il a écrit de sa main quelque temps dav^ànt la publication de son livre, et, après tant de censures, on n'a pu encore lui arracher une vraie condamnation de ces mauvais livres {ô) ; au contraire, c'est pour les sauver qu'il a épargné la Guidt de Molinos, qui en est l'original.
A. « Le texte de Mme Guyon me paraissait donc dès lors insoutenable. Voilà un grand aveu. Pour ses intentions, je les ai moins excusées que >î. de Meaux. » (iiép., p. 157.)— B. « Voilà toujours la même équivoque cent fois détruite. M. de Meaux veut-il confondre l'intention de l'auteur aveô le vrai sens des livres. » {Rép.» p. 159.) — C. « Peut-on avancer à la lace de toute l'Eglise un fait si faux, puisque j'ai déclaré an Pape que je croyais les livres condamnables dans le sens naturel, et que j'ai dit que ce sens est le vrai sens des livres bien entendu dans toute leur suite. L'intention de la personne n'est pas le sens des livres. M. de Meaux me doit une réparation publique là-dessus. » {Rép., p. 169).
Cependant, malgré toutes les mitigations du livre des Maximes des saints^ on y voit encore Mme Guyon et Molinos trop faiblement déguisés pour être méconnus; et si je dis, après cela, que l'ouvrage d'une femme ignorante et visionnaire et celui de M. de Cambrai, manifestement sont d'un seul et même dessein, je ne dirai, après tout, que ce qui paraît de soi-même.
Je ne le dirai qu'après que la douceur et la charité ont fait leurs derniers efforts. On n'a point chicané Mme Guyon sur ses soumissions; on les a reçues bonnement, j'emploierai ce mot, et en présumant toujours pour la sincérité et l'obéissance; on a ménagé son nom, sa famille, ses amis, sa personne autant qu'on a pfa; on n'a rien oublié pour la convertir, et il n'y a que Terreur et les mauvais livres qui n'ont point été épargnés.
A l'égard de M. l'archevêque de Cambrai, nous ne sommes que trop justifiés par les faits incontestables de cette Relation; je lesuis en particulier plus que je ne voudrais. Mais, pour faire tomber tous les injustes reproches de ce prélat, il fallait voir non pas seulement les parties du fait , mais le tout jusqu'à la source; c'est par là, si je l'ose dire, qu'il paraît que, dès l'origine, on a tâché de suivre les mouvements de cette charité douce, palienle^ qui ne soupçonne ni ne présume le mal (a)^. Le silence est impénétrable jusqu'à ce que M. de Cambrai se déclare lui-même par son livre; on l'attend jusqu'à la fin, quelque dureté qu'il témoigne à refuser toute conférence; on ne se déclare qu'à l'extrémité. Où; placera-t-on cette jalousie qu'on nous impute sans preuve, et, s'il faut se justifier sur une si basse passion, de quoi était-on jaloux dans le nouveau livre de cet archevêque ? Lui enviait-on l'honneur de défendre et de peindre de belles couleurs Mme Guyon et Molinos ? portait-on envie au style d'un livre ambigu, ou
A. On la voit cette charité douce qui ne présume point le mal. Quand M. de Meaux a en main mes manuscrits qui sont, selon lui, des preuves de mes égarements et que je ne signe les trente-quatre articles que par déférence contre ma persuasion, il n'est point en peine, il ne m'instruit point et il s'empresse pour me sacrer! Çuand je prouve qu'il a altéré mon texte pour le faire condamner, que je le presse de répondre sur la définition ae la chanté... il présume le mal qu'il ne peut prouver, il révèle le malheureux mystère de ma séduction. » (Bép.. p. 160.) '— 1. I Cor., XIII, 15. V /- F '
au crédit qu'il donnait à son auteur, dont, au contraire, il ensevelissait toute la gloire? J'ai honte pour les amis de M. de Cambrai qui font profession de piété, et cependant qui ne laissent pas, sans fondement, d'avoir répandu partout et jusqu'à Rome qu'un certain intérêt^ m'a fait agir. Quelque fortes que soient les raisons que je pourrais alléguer pour ma défense, Dieu ne me met point d'autre réponse dans le cœur, sinon que les défenseurs de la vérité, s'ils doivent être purs de tout intérêt, ne doivent pas moins être au-dessus de la crainte qu'on leur impute d'être intéressés (a). Au reste, je veux bien qu'on croie que l'intérêt m'a poussé contre ce livre,»)5'il n'y a rien de répréhensible dans sa doctrine, ni rien qui soit favorable à la femme dont il fallait que l'illusion fût révélée. Dieu a voulu (6) qu'on me mît malgré moi, entre les mains, les livres qui en ont foi. Dieu a voulu que l'Église eût, dans la personne d'un évêque, un témoin vivant de ce prodige de séduction: ce n'est qu'à Textrémité que je la découvre quand l'erreur s'aveugle elle-même jusqu'au point de me forcer à déclarer tout; quand, non contente de paraître vouloir triompher, elle insulte (c) ; quand Dieu découvre d'ailleurs tant de choses qu'on tenait cachées. Je me garde bien d'imputer à M. l'archevêque de Cambrai autre dessein que celui qui est découvert par des écrits de sa main, par son livre, par ses réponses, et par la suite des faits avérés ; c'en est assez et trop d'êt/^e^un protecteur si déclaré [d] de celle qui prédit et qui se pri^ypvise la séduction de tout l'univers. Si l'on dit que c'est trop parler contre une femme dont l'égarement semble aller jusqu'à la folie : je le veux, si cette folie n'est pas un pur fanatisme ; si l'esprit de séduction n'agit pas dans cette femme ; si cette
A. « Tout le monde, et l'homme même le plus inexcusable, pourvu qu'il ait autant d'esprit que M. de Meaux, peut parler ainsi. » (Rép.^ p. 161.) — B. • Dieu l'a voulu et moi aussi. •> {Rép., p. i6l). — C. « Je suis bien loin d'insulter. Mais je prouve beaucoup d altérations de mon texte auxquelles il ne répond rien. Je fais des questions décisives auxquelles il ne veut répondre ni oui ni non sur les dogmes.» (Réff. p. 161.) — Z). « Suisje le protecteur si déclaré d'une personne que je laisse condamner sans y prendre aucune part et dont j'excuse seulement les intentions dans un écrit secret qui aurait été à jamais inconnu si mes accusateurs n'avaient pas violé mon secret pour avoir le prétexte de dire que je suis un protectew SI déclaré, »» {Rép,, p. 161.)
Priscille n'a pas trouvé son Montan * pour la défendre (a).
Si cependant les faibles se scandalisent ; si les libertins s'élèvent; si Ton dit, sans examiner quelle est la -'^ource du mal, que les querelles des évêques sont implacables, il est vrai, si on sait l'entendre, qu'elles le sont en effet sur le point de la doctrine révélée. C'est la preuve de la vérité de notre religion et de la divine révélation qui nous guide, queles questions surlafoisoienttoujoursinaccommodables. Nous pouvons tout souffrir ; mais nous ne pouvons souffrir qu'on biaise, pour peu que ce soit, sur les principes de la religion. Que si ces disputes sont indifférentes, comme le voudraient les gens du monde, il n'y aurait qu'à dire avec Gallion, proconsul d'Achaïe, qui était le caractère le plus relevé de l'empire romain dans les provinces : « 0 Juifs I s'il s'agissait de quelque injustice ou de quelque mauvaise action, ou de quelque affaire importante, je me croirais obligé de vous écouter avec impatience ; mais s'il ne s'agit que des points de ^otre doctrine, et des disputes de mots et de votre loi, démêlez-vous-en comme vous pourrez » ; comme s'il eût dit: Battez-vous sur ces matières tant qu'il vous plaira, € je ne veux point en être le juge ^ ». Et, en effet, les Juifs battaient Sosthènes jusque devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine. Voilà l'image des politiques et des gens du monde sur les disputes de religion ; et, les tenant pour indifférentes, ils se contentent de décider que les évêques ont trop de chaleur ; mais il n'en est pas ainsi...
Nous souhaitons et noui Vespérons de voir bientôt M. l'archevêque de Cambrai reconnaître du moins l'inu-
1. Montanus ou Montan, fondateur de la secte des montanistes, né en Phrygie ; d'abord prêtre de Cybèle, il se convertit au christianisme et reçut le sacerdoce. 11 enseigna en Orient et à Rome une doctrine, d après laquelle il est donné à certains chrétiens d'être en relation directe avec l'Esprit de Dieu et de réformer l'Eglise et la société d'après les inspirations particulières qu'ils reçoivent. Il se faisait toujours accompagner par deux femmes, Priscilla et Maximilla, qui étaient ses prophétesses et dont le rôle fut ju^é sévèrement par les contemporains. On voit à quel point le mot de Bossuet est injurieux pour Fénelon, — A. «< Voilà le nom odieux de Montan mis en la place d'une bonne réponse à un raisonnement pressant... M. de Meaux hasarde sans preuve les choses les plus affreuses pour se justifier du scandale. » {Rép.^ p. 62.)— f. Acf., XVIII, 14-17
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tilité de ses spéculations. Il n'était pas digne de lui, du caractère qu'il porte, du personnage qu'il faisait dans le monde, de sa réputation (a), de son esprit, de défendre les livres et les dogmes d une femme de cette sorte. Pour les interprétations qu'il a inventées, il n'a qu'à se souveiiir d'être demeuré d'accord qu'il n'en trouve rien dans l'Ecriture ; il n'en cite aucun passage pour ses nouveaux dogmes ; il nomme les Pères et quelques auteurs ecclésiastiques qu'il tâche de traîner à lui par des conséquences, mais où il ne trouve ni son sacrifice absolu, ni ses simples acquiescemen^^ni ses contemplations d'où Jésus.Christ est absent par état, ni ses tentations extraordinaires, auxquelles il faut succomber, ni sa grâce actuelle, qui nous fait connaître la volonté de bon plaisir en toutes occasions et dans tous les événements, ni sa charité naturelle, qui n'est pas la vertu théologale... Nous exhortons M. de Cambrai à occuper sa plume éloquente et son esprit inventif à des sujets plus dignes de lui; qu'il prévienne, il est temps encore, le jugement de l'Église : PÉglise romaine aime à être prévenue de cette çorte (6); et comme, dans les sentences qu'elle prononce, elle veut toujours être précédée par la tradition on peut, en un certain sens, l'écouter avant qu'elle parle.
A. M. de Meaui espère que la i-épétilion d'un fait lui tiendra lieu de preuve. Sa confiance est étonnante. » {Rép., p. 174). — B Si je pouvais pressentir le jugeaient dç l'EgU^f >3maine, j irais au-devant par une soumission sans reserve. Mais je. ne puis abandonner la doctrine de toutes les écoles, à moins que lé-. Saint Siège ne la condamne, et ie
f)Uhaiteque M, de Meaiu soit aussi soumis pour la recevoir si le Saintlege lautorise, que je suis prêt à la condamner, si le S^int-Siège U eondémne. » (^p.,p. 166.) ^^ ^o^. w
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Fac-similé d'une page autographe des Sermons (Bibl. nat.}.