CHAPITRE VI MORT DE BOSSUET. CONCLUSION
Les dernières années. — Les dernières années de Bossuet sont occupées par de multiples discussions dont il est impossible de donner une idée ici. Après le Quiétisme de Fénelon, après la critique de Richard Simon, c'est l'érudition suspecte d'Ellies du Pin, c'est le relâchement des casuistes, c'est le Jansénisme renaissant qu'il doit poursuivre. Trouvant peu de secours pour ces luttes dans l'Église de France, il se tourne vers Rome, et bien éloigné des idées et des préjugés de 1682, c'est du Pape qu'il attend une action énergique qui sauvera la doctrine. « La doctrine, lui écrit-il, est dans le même état de corruption qu'elle était chez les Juifs à la veille de la venue de Jésus-Christ. » Exagération de vieillard qui regrette sa jeunesse et aussi connaissance exacte d'une situation religieuse qui n'avait fait qu'empirer et où apparaissaient de graves symptômes de décadence. Bossuet en souffre, mais il lutte avec une activité de jeune homme, décidé à mourir, comme dit Saint- Simon, « les armes à la main »>.
La préparation à la mort. — Au milieu de ces préoccupations, la pensée de la mort lui était familière. Il n'était pas de ces chrétiens superficiels qui mettent autant d'empressement à «ensevelirles pensées de la mort qu'à enterrerles morts mêmes >» Nous avons une preuve touchante de ses dispositions dans cette admirable Préparation à la mor/ dont il faut citer un fragment:
Voici donc, Seigneur, votre coupable qui vient porter la mort à laquelle vous l'avez condamné : enfant d'Adam, pécheur et mortel, je viens humblement subir l'exécution de votre juste sentence. Mon Dieu, je le recannais, j*ai
mangé le fruit défendu, dont vous aviez prononcé qu'au jour que je mangerais, je mourrais de mort. Je l'ai mangé, Seigneur, ce fruit défendu, non seulement une fois en Adam, mais encore toutes les fois que j'ai préféré ma volonté à la vôtre. Je viens donc subir ma sentence ; je viens recevoir la mort que j'ai méritée. Frappez, Seigneur; votre criminel se soumet. J'adore votre souveraine puissance dans l'exécution de cette sentence, dont nul n'a jamais pu éviter l'effet, ni même reculer d'un moment. 11 faut mourir ; vous l'avez dit : le riche comme le pauvre, le roi comme le sujet. C'est ce coup inévitable de votre main souveraine gui égale* toute les conditions, tous les âges, tous les états, i3t la vie la plus longue avec la plus courte ; parce qull ne sert de rien d'écrire beaucoup, si en un moment et par une seule rature tout est effacé 2.
J'adore donc, ô mon Dieu ! ce coup tout-puissant de votre main souveraine; j'entre dans la voie de toute chair. Il fallait à notre orgueil et à notre mollesse ce dernier coup pour nous confondre. Les vanités nous auraient trop aisément enivrés, si la mort ne se fût jamais présentée en face; si, de quelque côté qu'on peut se tourner, on ne voyait toujours devant soi ce dernier moment, lequel, lorsqu'il est venu, tout le reste de notre vie est convaincu d'illusion et d'erreur. 0 Seigneur! je vous rends grâces de ce secours que vous laissez à notre faiblesse, de cette humiliatip^i que vous envoyez à notre orgueil, de cette mort que vous donnez à nos sens. 0 Seigneur I la vie de nos sens et notre vanité serait trop vive, si vous ne la mortifiiez par la vue continuelle de la mort. Taisons-nous, mortels malheureux ; il n'y a plus de réplique ; il faut céder ; il faut, malgré qu'on en ait, mépriser ce squelette, de quelques parures qu'on le revêtisse. La mort en montre le fond à tous les hommes, même à ceux qui y sont les plus attachés. Que toute chair demeure atterrée et anéantie. O Dieulj'adore ce bras souverain, qui détruit tout par un seul coup. O mort ! tu
1. Egale. Lex. —2. Bossuet, à la veille de sa mort, reprend la méditation de sa jeunesse sur la Brièveté dt la vit.
PREPARATION A LA MORT 64il
m'ouvres les yeux afin que je voie mes vanités. Ainsi, ô mort ! tu m'es un remède contre toi-même. Il est vrai, tu ôtes tout à mes sens ; mais en même temps tu me désabuses de tous les faux biens que tu m'ôtes...
Tout le reste est passé ; tout s'en va autour de moi comme une fumée; mais je m'en vais où tout est. Dieu puissant, Dieu éternel, Dieu heureux, je me réjouis de votre puissance, de votre éternité, de votre bonheur. Quand vous verrais-je, ô principe qui n'avez point de principe? Quand verrais-je sortir de votre sein votre Fils, qui vous est égal? Quand verrais-je votre Saint-Esprit procéder de votre union, terminer votre fécondité, consommer votre éternelle action ! Tais-toi, mon âme, ne parle plus. Pourquoi bégayer encore quand la vérité te va parler ?
Mon Sauveur, en écoutant vos saintes paroles, j'ai tant désiré de vous voir et de vous entendre vous-même ; l'heure est venue ; je vous verrai dans un moment ; je vous verrai comme un juge, il est vrai ; mais vous me serez un juge sauveur. Vous me jugerez selon vos miséricordes ; parce que je mets en vous toute mon espérance et que je m'abandonne à vous sans réserve. Sainte cité de Jérusalem, mes nouveaux citoyens ^, mes nouveaux frères, ou plutôt mes anciens citoyens, mes anciens frères, je vous salue en foi. Bientôt, bientôt, dans un moment, je serai en état de vous embrasser ; recevez-moi dans votre unité. Adieu, mes frères mortels! adieu, sainte Église catholique ! Vous m'avez porté dans vos entrailles, vous m'avez nourri de votre .lait, achevez de me purifier par vos sacrifices, puisque je meurs dans votre unité et dans votre foi. Mais, ô Eglise, point d'adieu pour vous; je vais vous trouver dans le ciel dans la plus belle partie d« vous-même. Ah I je vais voir votre source et votre terme, les prophètes et les apôtres vos fondements, les martyrs vos victimes, les vierges votre fleur, les confesseurs votre ornement, tous les intercesseurs. Église, je ferme les yeux ; je vous trouverai dans le ciel..
Mort de Bossuet. — Le vendredi 11 avril 1704, Bossuet fut 1. Citoyen Lex.
atteint par la crise qui devait l'emporter. Comme Tabbé Le Dieu lui parlait de sa gloire, il répondit avec sévérité : « Cessez ce discours, demandons pardon à Dieu de nos péchés. » Il entra en agonie et mourut le lendemain.
Comme Ta dit un bon juge, M. Lanson, ce qui fait Tunité de cette belle vie, c'est que Bossuet fut en toutes choses un prêtre et que toutes ses actions, toutes ses paroles, qui étaient aussi des actes, étaient inspirées par sa conscience de prêtre. Il faut ajouter que ce prêtre mit sa force au service de l'Église et de la France. Il lui arriva de se tromper, de manquer de mesure et de douceur ; quelques-unes de ses œuvres et de ses idées sont tombées; sur certains points il a été dépassé. Mais parmi les hommes de notre histoire, parmi les écrivains, de notre littérature, on n'en citerait pas beaucoup qui aient été plus grands par la pensée et ;5ar le style et qui aient été plus utiles à la cause qu'ils ont servie.
La mort de Bossuet fut un deuil pour la France entière. Voici quelques témoignages contemporains. Saint-Simon écrit dans ses Mémoires : « L'Église et le siècle perdirent en même temps (1704) les deux prélats... le fameux Bossuet, évêque de Meaux... toujours à regretter, et qui le fut universellement, et dont les grands travaux faisaient encore honte, dans une vieillesse si avancée, à Fàge moyen et robuste des évêques, des docteurs et des savants les plus instruits et les plus laborieux... Paris et la France pleurèrent, Rome même pleura avec la France, et Rome et Paris se disputèrent d'obsèques et de panégyriques. Ce fut un deuil universel pour toute l'Église et pour tous les vrais savants. «
Répondant à l'abbé de Polignac, le 2 juin 1704, Tabbé de Clérembault s'exprime ainsi : « Ce grand personnage était un de ces hommes rares et supérieurs qui sont quelquefois montrés au monde pour lui faire sei^lement sentir jusqu'où peut être porté le mérite sublime, sanV laisser presque l'espérance de leur pouvoir trouver des successeurs.
« Ilsut gagner par les charmes de son commerce, dans lequel il savait tout rendre aimable, ce double empire sur les cœurs dont il a joui d'une manière si singulière. »
ta chaire dç Bossuet dans la cathédrale de Meaux»