‹ Œuvres choissiesChapitre 25 sur 232 · COMPLIMENT AU GRAND CONDÉ · texte numérisé non relu

COMPLIMENT AU GRAND CONDÉ

et S. A. S™«^ * parce qu^elle avait (Jans Tune une tranquillité assurée et dans l'autre un rcrtipart invincible ; et que nonobstant la surprise de sa présence imprévue, les paroles ne me manqueraient j)as sur un sujet si auguste, n'était que, me souvenant au nom de qui je parlais, j'aimais mieux abattre aux pieds de Jésus-Christ les grandeurs du monde, que de les admirer plus longtemps en sa personne.

En finissant mon discours, le sujet m'ayant conduit à faire une forte réflexion sur les changements précipités de rhonneur et de la gloire du monde, je lui dis qu'encore que ces grandes révolutions menaçassent les fortunes les plus éminentes, j'osais espérer néanmoins qu'elles ne regardaient ni la personne ni la maison de S. A. ; que Dieu regardait d'un œil trop propice le sang de nos rois et la postérité de saint Louis ; que nous verrions ce jeune prince. Son fils 2, croître avec la bénédiction de Dieu et des hommes, qu'il serait l'atnour de son roi et les délices du peuple, pourvu que la piété crût avec lui et qu'il se souvînt qu'il était sorti de saint Louis, non pour se glorifier de sa naissance, mais pour imiter l'exemple de sa sainte vie. — V. A., dis-je alors à Monsieur le Prince, ne manquera pas de l'y exciter et par ses paroles et par ses exemples; et il faut qu'il apprenne d'elle que les deux appuis des grands princes sont la piété et la justice. —Je conclus enfin que se tenant fortement lui-même à ces deux appuis, je prévoyais qu'il serait désormais le bras droit de notre monarque, et que toute l'Europe le regarderait conime l'ornement de son siècle ; mais néanmoins que méditant en moi-même la fragilité des choses humaines, qu'il était si digne de sa grande âme d'avoir toujours présente à l'esprit, je souhaitais à S. A. une gloire plus solide que celle que les hommes admirent, une grandeur plus assurée que celte qui dépend de la fortune, une immortalité mieux établie que celle que nous promet l'histoire, et enfin une espérance mieux appuyée que celle

1. Son Altesse Sérénissime. Après la paix des Pyrénées, Condé, qui avait combattu contre son pays, rentra en France. —2. Henri-Jules de Bourbon, fils du grand Gonoé.

dont le monde nous flatte, qui est celle de la félicité éternelle.

prêché le vendredi saint 26 mars 1660 dans Véglise des Minimes.

Notice. — On avait longtemps cru ce sermon plus ancien à cause de certaines familiarités, de certaines trivialités même qui ont disparu à ce moment de la langue de Bossuet. M. Rébelliau conjecture que Bossuet en rédigeant son sermon pour le vendredi saint avait sous les yeux des essais de l'époque de Metz. Gandar fait remarquer que Bossuet hésite entre l'éloquence familière (|ue lui a enseignée saint Vincent de Paul et une éloquence plus relevée que semble réclamer son auditoire mondain. Quoi qu'il en soil, la franchise de l'expression dans la peinture des souffrances de l'Homme-Dieu est un élément d'émotion et de beauté.

Analyse. — Le pécheur mérite d'être livré à trois genres de supplices qui lui viennent — de lui-même — des autres créatures — de j[)ieu. __ Jésus-Christ portant nos péchés dans la Passion a subi ces trois supplices.

Premier point. — Jésus-Christ se tourmente lui-même au Jardin des Oliviers Comme il porte nos péchés, il en éprouve de la honte et de la douleur qui sont telles qu'il sue une sueur de sang.

Deuxième point. — Jésus-Christ est tourmenté par les bourreaux à qui il s'est livré; ils l'accablent d'outrages, lui imposent l'instrument de son supplice.

Troisième point. — Jésus-Christ est tourmente par Dieu le Père qui l'abandonne sur la croix et qui le maudit pour achever de punir le péché.

Quel est l'homme assez dur pour ne pas être attendri par les souffrances de Jésus-Christ ?

PREMIER POINT

Mes Frères, la première peine d'un homme pécheur, c'est d'être livré à lui-même; et certainement il est ^ bien juste. Le péché, dit saint Augustin ^ traîne son supplice avec lui ; quiconque le commet, s'en punit le premier lui-même: témoin ce ver^ qui ne meurt jamais, témoin ces troubles, ces inquiétudes d'une conscience agitée. Tout cela suffit pour nous faire entendre que le pécheur est lui-même son supplice ;et si nous ne sentons pas cette peine durant le cours de cette vie, Dieu nous la fera sentir un jour dans toute son étendue. Mais ne nous arrêtons pas aujourd'hui à toutes ces propositions gêné-

1. // est. Grammaire : Pronom. — 2. Enarratio in Psal. XLV, n. 3 — 3 il/arc, IX, 43. 45, 47.

SFRMON SUR T,A PASSION 1>E JKSUS-CHRIST 89

raies ; et i'aisons-en rapplicalioii à l'état de Jésus souffrant Enfin, le temps étant arrivé auquel il devait paraître comme criminel, Dieu commence à lui faire sentir le poids des péchés, par la peine qu'il se fait lui-même. Durant tout le cours de sa vie, il parle de sa Passion avec joie, il désire continuellement cette heure dernière; c'est ce qu'il appelle son heure par excellence, comme celle qui est la fin de sa mission, et qu'il attend par conséquent avec plus ^ d'ardeur. Mais il ne faut pas, Chrétiens, que son esprit soit toujours tranquille: c'est une secrète dispensation^ de la Providence divine qu'il aille à la mort avec tremblement, parce qu'ily doit aller comme un criminel, parce qu'il doit s'affliger, se troubler lui-mcme. C'est pourquoi sentant approcher ce temps : Maintenant, dit-il, mon âme est troublée^ Nunc anima mea turhata est^ ; c'està-dire, jusqu'à cette heure elle n'avait encore senti aucun trouble; maintenant que je dois paraître comme criminel, il est temps qu'elle soit troublée. Aussi est-il troublé sans mesure par quatre passions différentes: par l'ennui, par la crainte, par la tristesse et par la langueur : Cœpil iœdere et pauere, et conîristari, et mœstus esse ^,

L'ennui ^ jette l'âme [dans] un certain chagrin qui fait que la vie est insupportable, et que tous les moments en sont à charge ; la crainte ébranle l'âme jusqu'aux fondements par l'image de mille tourments qui la menacent; la tristesse la couvre d'un nuage épais qui fait que tout lui semble une mort; et enfin cette langueur, cette défaillance, c'est une espèce d'accablement, et comme un abattement de toutes les forces. Voilà l'état du Sauveur des âmes allant au jardin des Olives, tel qu'il est représenté dans son Évangile. Ha ! qu'il commence bien à faire sa peine ^. Mais, en effet "^j ce n'est encore ici qu'un commencement; et avant de passer outre dans le récit de son histoire, pour vous faire vivement comprendre combien ce supplice est terrible, il nous faut répondre en un mot à une fausse imagination de quelques-uns, qui

1 . Celle qu'il attend avec plus d'ardeur. Grammaire : Adverbe. — 2. Dispensalion. Lex. — 3. Joan., XII, 27. —4. Matlh., XXYl, 37. - 5. Ennui. Lcx. — 6. Faire sa peine. Lex. — 7. En effet. Grammaire : Adverbe.

se persuadent que la constance inébranlable du Fils de Dieu, soutenue par cette force divine, a empêché que ses passions n'aient violemment jigité son âme.

Une comparaison de TÉcriture éclaircira cette objection, qui est presque dans Fesprit de tout le monde. Elle compare souvent la douleur à une mer agitée, et en effet la douleur a ses eaux amères qu'elle fait entrer jusqu'au fond de l'âme, elle a ses vagues impétueuses 'qu'elle pousse avec violence; elle s'élève par ondes, ainsi que la mer; et lorsqu'on la croit apaisée, elle s'irrite souvent avec une nouvelle furie. Ainsi la douleur ressemble à la mer, et le prophète dit expressément de celle du Fils de Dieu, dans sa Passion : Magna est velul mare conîrilio tua^: Ha ! votre douleur est comme une mer. Comme donc sa douleur ressemble à la mer, il est en son pouvoir, Chrétiens, de réprimer la douleur en la même sorte que je lis dans son Évangile qu'ii a autrefois dompté les eaux. Quelquefois la tempête s'étant élevée, il a commandé aux eaux et aux vents, et il se faisait, dit l'Évangéliste, urie grande tranquillité : Fada est tranquitlitas magna ^. Mais d'autres fois il en a usé d'une autre manière et plus noble et plus glorieuse : il a lâché la bride aux tempêtes, il a permis aux vents d'agiter les ondes et de pousser, s'ils pouvaient^, les Ilots jusqu'au ciel; cependant il marchait dessus avec une merveilleuse assurance ^, et foulait aux pieds les flots irrités.

C'est en cette sorte, Messieurs, que Jésus traite la douleur dans sa Passion ! Il pouvait commander aux flots, et ils se seraient apaisés ; il pouvait d'un seul mot calmer la douleur et laisser son âme sans trouble ; mais il ne lui a pas plu de le faire. Lui, qui est la Sagesse éternelle, qui dispose et fait toutes choses selon le temps ordonné ', se voyant arrivé aux temps des douleurs, a bien voulu leur lâcher la bride et les laisser agir dans toute leur force. Il a marché dessus, il est vrai, avec une contenance assurée ; mais cependant les flots étaient soulevés ; toute son âme en était troublée, et elle sentait jusqu'au vif, jusqu'à

l. Thren., II, 13. —2. Marc, IV, 39. — 3. S'ils pouvaient. Grammaire : ycrbe.— 4. Mallh., XIV, 25. — 5. Ordonné. Lex.

SERMON SUR LA PASSION DE Ji:SUS-CHRlSt 91

la dernièi^e délicatesse ^ si je puis parler de la sorte, tout le poids de Tennui^, toutes les secousses de la crainte, tout raccablement de la tristesse. Ne croyez donc pas, Chrétiens, que la constance que nous adorons dans le Fils de Dieu ait rien diminué de ses douleurs ; il les a toutes surmontées, mais il les a toutes ressenties; il a bu jusqu'à la lie tout, le calice de sa Passion, il n'en a pas laissé perdre une seule goutte; non seulement il l'a bu, mais il en a senti, il en a goûté, il en a savouré goutte à goutte toute l'amertume. De là cette crainte et cet ennui, de là cet abattement et cette langueur qui le pressent si violemment, qu'il est contraint de dire à ses apôtres : Mon âme esl triste jusqu'à la mort ; demeurez ici, ne me quittez pas ; Sustinete hic, et uigilate mecum ^. Vous reconnaissez, Chrétiens, que c'est le discours d'un homme accablé d'ennui; et d'où lui vient cet accablement ? C'est le poids de nos péchés qui le presse, et qui à peine lui permet de respirer.

Et, en effet, Chrétiens, laissons les raisonnements et les paroles étudiées, et appliquons nos esprits sérieusement sur cet étrange spectacle que le prophète nous représente. A^ow5 avons tous erré comme des brebis; chacun s'est égaré en sa voie, et le Seigneur a mis en lui seul Viniquité de nous tous ^. Représentez-vous ce divin Sauveur sur lequel tombent tout à coup les iniquités de toute la terre : d'un côté, les trahisons et les perfidies ; de l'autre, les impuretés et les adultères ; de l'autre, les impiétés et les sacrilèges, les imprécations e^i les blasphèmes ; enfin tout ce qu'il y a de corruption dans une nature aussi dépravée que la nôtre. Amas épouvantable ! tout cela vient inonder sur ^ Jésus-Christ : de quelque côté qu'il tourne les yeux, il ne voit que des torrents de péchés qui viennent fondre sur sa personne : Torrentes iniquilalis conturbaverunt me^. Un homme à la chute de plusieurs torrents : ils le poussent, ils le renversent, ils l'accablent '- Conturbaverunt me. Le voilà prosterné^ et abattu, gémissant sous ce poids honteux, n'osant seulement regarder

1. Délicatesse, Lex. — 2. Ennui. Lex. — 3. Matlh., XXVI, 38. — 4 Isaïe. LUI, 6. — 5. Inonder sur. Grammaire : Préposition. — 6. Psalm., XVII, 5. — 7. Prosterné. Lex.

le ciel : tant sa tctc est chargée et appesantie par la multitude de ses crimes, c'est-à-dire des nôtres, qui sont véritablement devenus les siens. Pécheur superbe et rebelle, regarde Jésus-Christ en cette posture : parce que tu marches la tête levée, Jésus-Christ a la face contre terre; parce que tu secoues le joug de la discipline et que tu trouves la charge du péché légère, voilà Jésus-Christ accablé sous sa pesanteur; parce que tu te réjouis en péchant, voilà Jésus-Christ que le péché met dans l'agonie : El fac^ lus in agonia prolixius orabaî^.

Il faut considérer. Chrétiens, ce que c'est que cette agonie ; et afin de le bien comprendre, en insistant toujours aux ^ mêmes principes, disons que chaque péché attire deux choses, la honte et la douleur, qui en sont comme les suites naturelles. La honte lui est due, parce qu'il s'est élevé déraisonnablement ; la douleur lui est due, parce qu'il s'est plu où il ne fallait pas ; et voici l'innocent Jésus, qui, transportant en lui nos péchés, a pris aussi ces deux sentiments dans toute leur véhémence, et c'est la cause de son agonie.

La honte en premier lieu vient couvrir sa face, la honte l'abat contre terre. Mais ce qui est le plus remarquable, la honte le rend tremblant devant son Père; il ne lui parle plus avec cette douce familiarité, avec cette confiance d'un fils unique qui s'assure^ sur la bonté de son père. Père, Père^ s'il est possible : Hé ! qu'y a-t-il d'impossible à Dieu ? Si possibile est "" Hé bien ! Père, tout vous est possible, si vous voulez ^... Si vous voulez ! Hé ! peut-il ne pas vouloir ce que lui demande un fils si chéri? Toutefois écoutez la suite : Détournez de moi ce calice ; et toutefois faites, mon Père, non ma volonté, mais ta vôtre. 0 Jésus ! ô Jésus! est-ce là le langage d'un fils bien-aimé? Hé! v^ous disiez autrefois si assurément^ : Mon Père, tout ce ijui est à vous est à moi, tout ce qui est à moi est à vous '^ ; et lorsque vous priiez autrefois, vous commenciez par l'action de grâces : 0 Père, Je vous remercie de ce que vous m'avez écouté; et je le savais bien, que votre bonté pater-

1. Luc. XXII, 4?,. —2. En insistant aux. Grammaire: Préposition. ~~ 3.. S^assare sur. Grammaire : Préposition. — 7. Malth., XXVI, 39. — 5. Marc, XIV, 36. - 6. Assurément. Lex. — 4. Joan., XVII, 10.

SERMON SUR LA PASSION DE JESUS-CHRIST 9à

nelle m'écoule toujours *. Pourquoi parlez-vous cWine autre manière? Pourquoi entends-je ces tristes paroles: A^o/z ma rolonlé, mais la volve ? Depuis quand cette opposiiion entre la volonté du Père et du Fils?

Ne voyez-vous pas qu'il parle en tremblant, comme chargé des péchés du monde ! La honte des crimes dont il est couvert contraint cette liberté filiale. Quelle gène, quelle contrainte à ce fils unique ! Fachis in agonia prolixius orabal: Jblanl en agonie, il priail longtemps. Autrefois un mot suffisait pour être assuré de tout emporter ; il disait en un mot: Père, je le veux; Paler.,. volo^. Il a été un temps qu'il pouvait hardiment parler de la sorte ; maintenant que le fils unique est couvert et enveloppé sous le pécheur, il n'ose plus en user si librement : il prie, et il prie avec tremblement ; il prie, et, priant longtemps, il boit tout seul à longs traits toute la honte d'un long refus. Taisez-vous, taisez-vous, caution ^ des pécheurs: il n'y a plus que la mort pour vous!

La seconde cause de son agonie, c'est la douleur qu'il ressent des péchés qu'il porte ; douleur si tuante et si accablante, qu'elle passe ^ infiniment l'imagination. Nous ne sentons pas, pécheurs misérables et endormis dans nos crimes, hélas ! nous ne sentons pas combien le péché est amer. Pour vous en former quelque idée, sans sortir de l'histoire de la Passion, regardez le torrent de larmes amères qui débordent impétueusement par les yeux de Pierre^, pour un seul crime d'infidélité. Et Jésus est couvert de tous les crimes, et du crime môme de Pierre, et du crime même du traître Judas, et du crime même du lâche Pilate, et du crime même de tout ce peuple qui se rend coupable du déicide en criant furieusement : Qu'on le crucifie^ ! 0 Jésus! chargé de tous les péchés, dussiezvous vous fondre en eau tout entier, vous n'avez pas assez de larmes pour fournir ce qu'il en faut à tant de crimes.

La douleur du cœur y supplée, et c'est pourquoi elle s'augmente jusqu'à l'infini. Il regrette tous nos péchés comme s'il les avait commis lui-même, parce qu'il en est

1. Joan., XI, 41, 42. — 2. Joan., XVII, 24. — 3. Jésus-Christ n'est plus que la caution des pécheurs dont il porte les crimes. — 4. Passe. Lex. — 5. Matth., XXVI, 75. - 6. Malt h., XXVII, 23.

J. Calvet. — Bossuet. *

chargé devant son Père ; il les compte et les regrette tous en particulier, parce qu'il n'y en a aucun qui n'ait sa malice particulière ; il les regrette autant qu'ils le méritent, parce qu'il en doit faire le paiement, et un paiement rigoureux; or, la douleur fait partie de ce paiement. Nulle consolation dans cette douleur, parce que la consolation l'eût diminuée, et elle était due tout entière. Jugez, jugez de l'accablement, Ha! disait autrefois David*, mes péchés monl saisi de toutes parts ; le nombre s'en est accru par-dessus les cheveux de ma tête, et mon cœur nia abandonné : Comprehenderunt me iniquitates meœ...multipli' catœ sunl super capillos capitis mei, et cor meum dereliquit me^. Que dirais-je donc maintenant de vous, ô cœur du divin Jésus accablé par rinfînitë de nos péchés ? Pauvre cœur, où avez-vous pu trouver place à tant de douleurs* qui vous percent, à tant de regrets qui vous déchirent ? Je ne crains point de vous assurer qu'il y avait assez de douleur pour lui donner le coup de la mort : Mon âme est triste jusqu'à en mourir^; et il a voulu nous le faire entendre par une marque bien évidente. Cette sueur étrange et inouïe, qui depuis la tête jusqu'aux pieds a fait ruisseler par tout son corps des torrents de sang, n'est-ce pas pour nous en convaincre ? Je ne recherche point de cause naturelle de cette sueur : elle est divine et miraculeuse ^, et la nature ne peut pas faire un effet semblable ; mais le fils de Dieu Ta permise afin que nous fussions convaincus que, sans le secours d'aucun autre instrument, la seule douleur de nos crimes suffisait pour verser son sang, pour épuiser sans ressource les forces du corps, en renverser Téconomie, et rompre enfin tous les liens qui retiennent l'âme. Il serait donc mort. Chrétiens, il serait mort très certainement par le seul effort de cette douleur, si une puissance divine ne l'eût soutenu pour le réserver à d'autres supplices ; mais ne devant point aller jusques à la mort, il est allô du moins jusqu'à l'agonie : Faclus in qgonia.

1. Psalm., XXXÏX;, 16, 17. — . 2. Trouver place à. Grammaire: Article et PrépoÈilion. — 3. Mallh., XXVl, 38. *- 4. Les commentateurs, au contraire, pensent que cette sueur de sang était naturelle (Urbain).

Et quelle a été cette agonie? Diftérente infiniment de celle que nous voyons dans les autres hommes. Là, une ame qui fait effort pour n'être point séparée du corps, en est arrachée par violence; et ici, l'âme prête à en sortir, y est retenue par autorité. L'ûme combat dans les moribonds pour ne point quitter cette chair qu'elle aime : la mort ayant déjà gagné les extrémités, l'âme se retireau dedans ; poussée de toutes parts, elle se retranche enfin dans le cœur, et là elle [se] soutient, elle se défend, elle lutte contre la mort, qui la chasse enfin par un dernier coup. Et voici quau contraire, dans notre Sauveur, l'harmonie du corps étant troublée, tout l'ordre déconcerté, toute la vigueur relâchée jusques à perdre^ des neuves de sang, l'âme est arrêtée par un ordre exprès et par une force supérieure. Vivez donc, ô pauvre Jésus I vivez pour d'autres tourments qui vous attendent ; réservez quelque chose aux Juifs qui s'avancent et au traître Judas qui est à leur tête. C'est assez d'avoir montré aux pécheurs que le péché suffisait tout seul pour vous donner le coup de la morts.

L'eussiez-vous cru, pécheur, eussiez-vous cru que votre péché eût une si grande et si malheureuse puissance? Si nous ne voyions défaillir le divin Jésus qu'entre les mains de ses bourreaux, nous n'accuserions de sa mort que ses supplices ; maintenant que nous le voyons succomber dans le jardin des OHves, où il n'a que nos péchés pour persécuteurs, accusons-nous nous-mêmes de ce déicide ; pleurons, gémissons, battons nos poitrines, tremblons jusqu'au fond de nos consciences. Et comment pouvons[;-nous] n'être pas saisis, ayant en nous-mêmes, au dedans [de] nos cœurs une cause de mort si certaine? Le péché suffisait pour la mort d'un Dieu ; et comment pourraient subsister des hommes mortels, ayant ce poison dans les entrailles ? Non, non, nous ne vivons plus que par miracle : cette même puissance divine qui a retenu miraculeusement l'âme du Sauveur, c'est la même

1. La vigueur s'est relâchée jusques à perdre. Grammaire : Conslraclion. -;- 2. Remarquer la vie de tout ce passage. A chaque instant Bossuel s adresse à Jésus et rend ses souffrances présentes.

qui retient la nôtre par une semblable merveille; mais avec cette différence qu'elle nous conserve la vie pour nous épargner des tourments, et qu'elle ne la soutient en notre Sauveur que pour lui taire éprouver de nouveaux supplices, que je vais vous représentei «lans nv\ seconde partie.

SECOND POINT

Il est écrit dans le livre de la Sagesse* que toutes les créatures s'élèveront avec Dieu contre les pécheurs; et c'est le second fléau dont il menace ses ennemis. Notre saint, notre charitable, notre miséricordieux criminel a déjà essuyé la première peine: il s'est déjà tourmenté luimême ; le voici au second degré de la vengeance divine, et il va être persécuté par un concours presque universel de toutes les créatures. Où vous remarquerez ^, s'il vous plaît, Messieurs, que mon intention n'est pas de vous dire que toutes les créatures en particulier aient ^ été employées contre Jésus-Christ : ce n'est pas ainsi qu'il le faut entendre^ ; mais voici quelle est ma pensée. Je prétends considérer en Jésus-Christ un abandonnement général à toute sorte d'insults^, si cruels et si-outrageux qu'ils puissent être, de quelque côté qu'ils puissent venir, fût-ce des mains les plus misérables.

Pour concevoir une forte idée de ce second genre de supplice, qui a été une source de maux infinis, il faut poser avant toutes choses que Jésus, considérant en luimême qu'il est juste que le pécheur, s'étant séparé de Dieu qui est son appui, tombe dans la dernière faiblesse, au moment qu'il a été résolu qu'il se mettrait en la place de tous les pécheurs, a suspendu volontairement et a retiré, en lui-même tout l'usage de sa puissance. C'est pourquoi les Juifs s'approchant pour se saisir de sa personne, il leur dit cette mémorable parole : Vous venez à moi comme à un voleur : fêlais tous les jours dans le Icmplc, et vous ne m'avez pas arrêté : mais c'est que voici votre hew^^ et la puissance des ténèbres^. Il veut dire, ô Juifs,

1. Sap., V. 21. — 2. Où vous remarquerez. Grammaire: Adverbe. 1. Aient, subjoncUf. Grammaire: Verbe. — ^. Il le faut entendre. Grammaire : Construction, —5. Insults. Grammaire: Nom. — 6. Luc, XXII, 53.

si VOUS l'entendez:, que vous ne pouviez pas l'arrêter alors, parce qu'il se servait de sa puissance; maintenant qu'elle n'agit plus, la puissance opposée n'a plus rien qui la borne. Voici Jésus livré et abandonné à quiconque voudra l'outrager: Hsec est hora veslra et potestas îenebrarum. Cette suspension étonnante de la puissance du Fils de Dieu ne resserre pas seulement sa puissance extraordinaire et divine, elle enchaîne la puissance môme naturelle, et elle en suspend tout l'usage jusqu'au point que TOUS allez voir.

Qui ne peut pas résister à la force, quelquefois se peut sauver par la fuite ^; qui ne peut pas éviter d'être pris, peut du moins se défendre quand on l'accuse; celui à qui on ôte cette liberté, a du moins la voix pour gémir et se plaindre de l'injustice. Jésus s'est ôté tout cela; tout est lié, jusqu'à sa langue : il ne répond pas quand on l'accuse, il ne murmure pas quand on le frappe, et jusqu'à ce cri confus que forme ^ le gémissement et la plainte, triste et unique ressource de la faiblesse opprimée, par où elle tâche d'attendrir les cœurs et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force, Jésus ne veut pas se le permettre. Parmi toutes ces violences, on n'entend point de murmures ; mais ^ on n'entend pas seulement sa voix : Non aperuit os suum^; bien plus, il ne se permet pas seulement de détourner la tête des coups. Hé! un ver de terre que l'on foule aux pieds, fait encore quelque effort pour se retirer; et Jésus se tient immobile, il ne tâche pas d'éluder le coup par le moindre mouvement : Faciem meam non averti ^.

Que fait-il donc dans sa Passion ? Le voici en un mot dans l'Écriture : Tradebal autem judicanti se injuste; Il se livrait, il s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement; et ce qui se dit de son juge, se doit entendre conséquemment de tous ceux qui entreprennent de l'insulter : Tradebat autem ^; il se donne à eux pour en faire tout ce qu'ils veulent '^. On le veut baiser, il donne les lèvres; on le veut lier, il présente les mains; on le veut

1. Grammaire: Conslr action, — 9. Forme. Grammaire: Verbe. —3. Mais, bien plus. Grammaire : Adverbe. — 4. Is., LUI, 7. — 5. /s., L, 6. — 6. 1 Petr.^ II, 23.-7. Grammaire: Conslruciion.

souffleter, il tend les joues; frapper à €Oups de bâton, il tend le dos ; flageller inhumainement, il tend les épaules; on l'accuse devant Caïphe et devant Pilate, il se tient pour tout convaincu; Hérode et toute sa cour se moque de lui et on le renvoie comme un fou; il avoue tout par son silence; on l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lui-même; cette face autrefois encore si majestueuse, qui ravissait en admiration^ le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille ^ ; on lui arrache les cheveux et la barbe, il ne dit mot, il ne souffle pas; c est une pauvre brebis qui se laisse tondre. Venez, venez, camarade [s], dit cette soldatesque insolente ; voilà ce fou dans le corps de garde, qui s'imagine être Roi des Juifs; il faut lui mettre une couronne d'épines : Tradebaî auîem judicanli se injuste. Il la reçoit : hé ! elle ne tient pas assez, il faut l'enfoncer à coups de bâtons. — Frappez, voilà la tête. Hérode Ta habillé de blanc comme un fou : apporte cette vieille casaque d'écarlate pour le changer de couleur, — Mettez, voilà les épaules. — Donne, donne ta main, Roi des Juifs, tiens ce roseau en forme de sceptre. — La voilà, faites-en ce que vous voudrez. — Ha ! maintenant ce n'est plus un jeu, ton arrêt de mort est donné; donne encore ta main, qu'on la cloue. — Tenez, la voilà encore. Enfin assemblez-vous, ô Juifs et Romains, grands et petits, bourgeois et soldats ; revenez cent fois à la charge; multipliez sans fin les coups, les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités; insultez à sa misère jusques sur la croix; qu'il devienne l'unique objet de votre risée comme un insensé; de votre fureur, comme un scélérat : Tradebaî auiem; il s'abandonne à vous sans réserve; il est prêt à soutenir tout ensemble tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une l'aillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse^. Hé bien î Chrétiens, avez-vous bien considéré cette peinture épouvantable ? Cet amas terrible de maux inouïs,

1. Oui rauis.'iaii en admiralion. Grammaire : Préposilion. —2. On dirail que Bospiiet cherche le mol trivial pour donner plus d énergie à sa pensée. 11 n'a jamais répété ce mot dans son œuvre. — 3. Tout ce développcmen! est haletant, tant est grande l'émotion de l'orateur.

que je vous ai mis tout ensemble devant les yeux, suffit-il pas ^ nour VOUS émouvoir ? Quoi ! je vois encore vos yeu\ jee&! Quoi ! je n'entends point encore de sanglots! Att^ades-VOMS que je représente en particulier toutes les diverses circcnstanccs de cette sanglante tragédie ? Fautil que j'en fasse paraître successivement tous les différents personnages, un Judas qui le baise, un Pierre qui le renie, un Malcî:u6 qui le frappe, de faux témoins qui le calomnient, des prêtres qui blasphèment son nom, un juge qui reconnaît et qui coodamne néanmoins son innocence ? Faut-il Que je vous dépeigne notre criminel gémissant à deux ou trois reprisée s^ius l-a grêle des coups de fouets, suant sous la pesaoteu? ie sa croix, usant toutes les verges sur ses éipauleo, émoussant en sa tête toute la pointe des épines, lassant tous les bourreaux sur son corps? Mais le jour nous aurait quittés avant que j'eusse seulement touché la moitié de ce détail ^ épouvantable : abrégez ce discours infini par une méditation sérieuse.

Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l'horreur des yeux; regardez cet homme que Pilate vous présente. Le voilà, le voilà cet homme; le voilà, cet homme de douleurs : Ecce homo, ecce homo ^ : Voilà V homme. Hé quoi ! Est-ce un homme ou un ver de terre? est-ce un homme vivant ou bien une victime écorchée ? On vous le dit ; c'est un homme : Ecce homo . Voilà r homme. Le voilà, Thomme de douleurs; le voilà dans le triste état où l'a mis la Synagogue sa mère ; ou plutôt le voilà dans le triste état où Font mis nos péchés, nos propres péchés, qui ont fait fondre sur cet innocent tout ce déluge de maux. 0 Jésus! qui vous pourrait reconnaître? Nous r avons vu, dit le prophète, eî il ri* était plus reconnaissable] bien loin de paraître Dieu, il avait même perdu l'apparence d'homme, et nous V avons cherché même en sa présence : et dcsideravimus eum^. Est-ce lui? est-ce kii ? Est-ce là cet homme qui nous est promis, cet homme de la droite de Dieu, et ce Fils de l'homme sur lequel Dieu s'est arrêté : Super virum dexterœ tuœ, et super Filium hominis quem confirmasti libi ^ ? C'est lui, n'en doutez pas : voilà l'homme 1

1. Sufftt-il pas. Grammaire; Adverbe.— 2. La moitié de ce détail. Lex. — 3.Joan.,XIX, 5. — 4. /s., LUI, 2. — 5. P«a/m., LXXIX, 18.

voilà l'homme qu'il nous fallait pour expier nos iniquités : il nous fallait un homme défiguré, pour reformer en nous l'image de Dieu que nos crimes avaient effacée ; il nous fallait cet homme tout couvert de plaies, afin de guérir les nôtres : Ipse autem vulneralus est propter inlquilales nostras, attrilus est propîer scelera nosîra : Il a été blessé pour nos péchés : il a été froissé ^ pour nos crimes, et nous sommes guéris par la lividité de ses plaies ; et livore ejus sanali sumus^.

0 plaies, que je vous adore ! flétrissures ^ sacrées, que je vous baise ! ô sang qui découlez, soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré, ô sang précieux, que je vous recueille ! Terre, terre, ne bois pas ce sang : Terra, ne operias sanguinem meum * : Terre, ne couuî^e pas mon sang, disait Joh, Mais qu'importe du ^ sang de Job? mais, ô terre, ne bois pas le sang de Jésus : ce sang nous appartient et c'est sur nos âmes qu'il doit tomber. J'entends les Juifs qui crient : Son sang soit sur nous et sur nos enfants^ ! Il y sera, race maudite; tu ne seras que trop exaucée : ce sang te poursuivra jusqu'à tes derniers rejetons, jusqu'à ce que le Seigneur, se lassant enfin de ses vengeances, se souviendra à la fin des siècles de tes misérables restes. 0 I que le sang de Jésus ne soit point sur nous de cette sorte, qu'il ne crie point vengeance contre notre long endurcissement ; qu'il soit sur nous pour notre salut ; que je me lave de ce sang ; que je sois tout couvert de ce sang; que le vermeil "^de ce beau sang empêche mes crimes de paraître devant la justice divine !...

0 Jésus, innocent Jésus, faut-il que vous confessiez, que vous avez mérité ce dernier supplice? 11 le faut, il le faut, mes Frères. Les hommes lui imposent ^ des crimes qu'il n'a pas commis; mais Dieu a mis sur lui nos iniquités, et voilà qu'il en va faire amende honorable^ à la face du ciel et de la terre. Aussitôt qu il voit cette croix, où il devait être bientôt attaché : 0 mon Père, dit-il, elle m'est

1. Froisser. Lex . — 2. 7s., LUI, 5. — 3. Flétrissures. Lex. — 4. Job XVI, 19. — 5. Ou importe du sany. Grammaire : Article.— 6. Matth., XXVII, 25. — 7. Vernieil. Grammaire: Adjectif. — 8. Imposent. Lex. — 9. Il en va faire amende honorable. Grammaire : Construction.

bien due, non à cause des crimes que les Juifs m'imposent, mais à cause de ceux dont vous me chargez. Viens, ô croix, viens que je t'embrasse : il est juste que je te porte, puisque je t'ai si bien méritée. II la charge sur ses épaules dans ce sentiment; il ramasse toutes ses forces pour la traîner jusqucs au Calvaire. En la chargeant sur ses épaules, il se charge et se revêt de nouveau de tous les crimes du monde pour les aller expier^ sur ce bois infâme.

Çà, y a-t-il encore quelque crime dont Jésus ne soit point chargé? Qu'on l'apporte et qu'on le jette sur Jésus- Christ pendant qu'il va au supplice : il ne faut pas qu'aucun lui échappe. Ha I tout y est, la charge est complète. Approchons-nous, Chrétiens; et pendant que nos continuelles désobéissances, nos ingratitudes traînent Jésus- Christ au supplice, et sont toutes entassées sur ses épaules, que chacun vienne reconnaître la part qu'il a dans ce fardeau. Hélas I moi, misérable, de combien en ai-je augmenté le poids? Ha! combien de crimes et d'ingratitudes ai-je entassées sur ses épaules ? Pleurons, pleurons, mes Frères, en voyant chacun de nous cette charge infâme dont nous accablons le Sauveur : tous nos péchés sont sur lui, tous lui pèsent, tous lui sont à charge; mais ceux dont le poids est insupportable, ce sont ceux dont nous ne faisons point pénitence...

TROISIÈME POINT

n fallait que tout fût divin dans ce sacrifice; il fallait une satisfaction digne de Dieu, et il fallait qu'un Dieu la fît; une vengeance digne de Dieu, et que ce fût aussi Dieu qui la fît. Être attaché à un bois infâme, avoir les mains et les pieds percés; ne se soutenir que sur ses blessures, et tirer ses mains déchirées de tout le poids de son corps affaissé et abattu; avoir tous les membres brisés et rompus par une suspension violente; sentir cependant et sa langue et ses entrailles desséchées et par la perte du sang et par un travail incroyable d'esprit et de corps, et ne recevoir pour tout rafraîchissement qu'un breuvage de fiel

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