Pour les aller expier. Grammaire: Construclion
et de vinaigre; parmi ces douleurs inexplicables, voir de loin un peuple infini qui se moque, qui remue la tête, quifait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable; avoir* deux voleurs à. ses côtés, dont l'un, furieux et désespéré, meurt en vomissant mille blasphèmes; c'est à peu près, mes Frères, ce que notre faibleimaginationpeut se représenter de plus terrible en Jésus-Christ crucifié. Ce spectacle, à la vérité, est épouvantable, cet amas de maux fait horreur; mais ni la cruauté de ce supplice, ni tous les autres tourments dont nous avons considéré la rigueur extrême, ne sont qu'un songe et une peinture en comparaison des douleurs, de l'oppression, de l'angoisse que gouffre Fâme du divin Jésus sous la main de Dieu qui le frappe. Figurez-vous donc. Chrétiens, que tout ce que vous avez entendu n'est qu'un faible préparatif : le grand coup du sacrifice de Jésus-Christ, qui abat cette victime publique aux pieds de la justice divine, devait être frappé sur la croix et venir d'une plus grande puissance que de celle des créatures ^.
En effet, il n'appartient qu'à Dieu de venger ses propres injures; et tant que sa main ne s'en môle pas, les péchés ne sont punis que faiblement : à lui seul appartient de faire, comme il faut, justice aux pécheurs; et lui seul a le bras assez puissant pour les traiter selon leur mérite. A moi, à moi, dit-il, la vengeance : hé l je leur saurai bien rendre ce qui leur est dû : Mihi vindicla, et ego relribuam ^. Il fallait donc, mes Frères, qu'il vînt lui-même contre son fils avec tous ses foudres ^, et puisqu'il avait mis en lui nos péchés, il y devait mettre aussi sa juste vengeance. 11 l'a fait, Chrétiens ; n'en doutons pas. C'est pourquoi le môme prophète nous apprend que, non content de l'avoir livré à la volonté de ses ennemis, lui-même, voulant être de la partie, l'a rompu et froissé * par les coups de sa main toute-puissante : El Dominas volait conlerere euni in infirfnilate ^ : 11 l'a fait, dit-il, il a voulu le faire : Voluit conlerere; c'est parun dessein prémédité. Jqgez, Messieurs, où va ce supplice; ni les hommes niles anges ne lepeuvent jamais concevoir.
1. Grammaire : Préposition. — 2. Rom., XII, 18. — 3. Tous ses foudres Grammaire: Nom. — ^. Froissé, Lei. — 5. Is. LUI, 12.
Sfiint Paul nous en donne une idée terrible, lorsque considérant d'un côté toutes ces étranges malédictions que la loi de Dieu attache justement aux pécheurs, et regardant d'autre part des yeux de la foi Jésus-Christ tenant leur place en la croix, Jésus-Christ devenu péché pour nous S comme il parle, il ne craint point de nous dire que Jésus-Christ a été fait pour nous malédiclion ^ (le grec porte exécralion 3), et cela de la part de Dieu, car il est écrit dans la Loi, et c'est Dieu même qui l'a prononcé : Maudit de Dieu est celui qui est pendu sur le bois ^, Et saint Paul nous apprend, Messieurs, que cette parole était prophétique et regardait principalement le Fils de Dieu, qui était la Cm de la Loi ^; c'est pourquoi il la lui applique déterminément 6. Le voilà donc maudit de Dieu : Peussions-nous osé dire, l'eussions-nous seulement osé penser, si le Saint-Esprit He nous Papprenait ? Mais puisque cette doctrine vient de si bon lieu, tâchons de l'entendre comme nous pourrons.
Je trouve dans l'iicriture que la malédiction de Dieu contre les pécheurs les environne par le dehors : Induit maledictione.ft sicut vestimentum " ; qu'elle pénètre plus avant, et qu'elle entre au dedans en s'attachant aux puissances de l'âme, inlravit sicut aqua in interiora ejus : et enfin qu*elle la pénètre jusque dans le fontl de sa substance : et sicut oleum in ossibus ejus ^ ;... jusques dans la moelle des os. Jésus-Christ, mon Sauveur, avez-vous été réduit à ce point? Oui, n'en doutons pas, Chrétiens; la malédiction l'a environné par le dehors. Son Père, qui, dans le cours de sa vie, s'était plu tant de fois de donner des marques de l'amour qu'il avait pour lui, maintenant le laisse sans aucun secours, sans aucun témoignage de protection : Faites ce que vous voudrez, je l'abandonne. Hé ! que faites-vous, ô Pèrt céleste ? c'est alors qu'il le fallait secourir : Utquid, Domine, recessisti longe ?€ Pourquoi vous êtes-vous retiré si loin? » si loin, que vous ne paraissez [plus] : Despicis in opporlunitatibus ^ , dans l'occasion la plus importante? Voilà les Juifs qui lui disent
1. 7s., Llil, 10. — 2. II Cor,, V, 21. —3. GaL, III, 13. — 4. Beat., XXI, 23. — 5. GaL, III, 13. — 6. Déterminémenl, Lex. — 7. Ps., CVIIl 18* — 8. Ibid. — 9. Ps.,IX, 22.
en termes formels que s'il descend de la croix ils croiront en lui ^ : c'est ici qu'il faudrait que les cieux s'ouvrissent; c'est le temps [où il] faudrait faire résonner cette voix céleste : Celui-ci est mon fils bien-aimé ^. Non, le ciel est d'airain sur sa tête; bien loin de le reconnaître par aucun miracle, il retire jusqu'aux moindres marques de protection, jusques-là que les démons mêmes, sentant bien ce prodigieux abandonnement, s'avancèrent aussi contre Jésus-Christ pour en faire le jouet de leur fureur. Usque ad tempus, les saints Pères interprètent du temps de sa Passion ^, qui était en effet leur temps. Et je vous laisse à penser, si l'ayant remué si terriblement dans le désert, maintenant que voici leur jour, combien ils lui auront fait sentir d'outrages ^!
Secondement, Messieurs, la malédiction de Dieu pénètre au dedans, et frappe Jésus-Christ dans ses puissances. Je remarque dans l'Écriture, que Dieu a un visage pour les justes et un visage pour les pécheurs. Le visage qu'il a pour les justes est un visage serein et tranquille, qui dissipe les nuages, qui calme les troubles de la conscience,qui la remplit dune sainte joie ^. 0 Jésus crucifié ! ce visage était autrefois pour vous ; autrefois, autrefois ! mais maintenant la chose est changée. Il y a un autre visage, que Dieu tourne contre les pécheurs, un visage dont il est écrit : Vultus autem Domini super facienies mala^ : Le visage de Dieu sur ceux qui font mal ; c'est le visage de la justice. Dieu montre à son Fils ce visage, il lui montre cet œil enflammé ; il le regarde, non de ce regard qui ramène la sérénité, mais de ce regard terrible qui allume le feu devanl soi'^, Igni^ in conspectu ejus exardescel"^, dont il porte l'effroi dans les consciences ; il le regarde enfin comme un pécheur, et marche contre lui avec tout l'attirail de sa justice. Mon Dieu, pourquoi vois-jc contre moi ce visage dont vous étonnez ^ les réprouvés ? Visage de mon Père, où êtes-vous ? visage doux et paternel, je ne vois plus au-
1. MaUh., XXVII, 42. - 2. Ibid.. XVII, 5. — 3. S. Aiig. in P^. XXX Enarrat. II, n. 10. Pour les saints Pères, ce « tempus » est le temps de la Passion, le temps qui appartient aux démons. — 4. Remarquer la construction de la phrase r Bossuet se préoccupe peu de la correction grammaticale. - 5. Ps., XV, 11. - 6. Ps., XXXIII, 1; — 7. Ps., XLIX, 37. — 8. Étonnez, Lex*
cun de vos traits, je ne vois plus qu'un Dieu irrité : Deus,, Deus meus ! 0 bonté! ô miséricorde ! ha ! que vous êtes retirée bien loin ! Deiis, Deus meus, ulquid dereliquisli me ^ ? Troisièmement, Messieurs, la malédiction de Dieu va pénétrant dans le fond de son âme : il n'appartient qu'à lui de Faller chercher jusques dans son centre. Le passage en est fermé aux attaques les plus violentes des créatures ; Dieu seul en la faisant se Test réservé. Mais aussi, quand il veut, il la renverse, dii-ily jusqu'aux fondements : Commovebit illos a fundamenlis •. Cela s'appelle, dans l'Écriture, briser les pécheurs: Conteret scelestos et peccatores^. Et pour donner la perfection au sacrifice que devait le divin Jésus à la justice divine, il fallait qu'il fût encore froissé de ce dernier coup ; et c'est ce que le prophète a voulu dire dans ce passage, qui s'entend de lui à la lettre: Dominus voluiî conterere eum in infirmitate^. N'attendez pas, mes Frères, que je vous représente ce dernier supplice, mais concevez seulement qu'il fallait que le Fils de Dieu sentît en lui-même une oppression bien [violente], pour s'écrier comme il fit : Et pourquoi, mon Père, m' abandonnez-vous ? Il fallait pour cela que la divinité de Jésus- Christ se fût comme retirée en elle-même ; ou que ne faisant sentir sa présence que dans une certaine partie de l'âme, ce qui n'est pas impossible à Dieu, qui va aux divisions 5 les plus délicates, Divisionem animse ac spiritus, elle eût abandonné tout le reste aux coups de la vengeance divine ; ou que, par quelque autre secret inconnu aux hommes, ou par un miracle extraordinaire, comme tout est extraordinaire en Jésus-Christ , elle ait trouvé le moyen d'accorder ensemble l'union très étroite de Dieu et de l'homme avec cette extrême désolation où l'homme Jésus-Christ a été plongé sous les coups redoublés et multipliés de la vengeance divine. De quelle sorte tout cela s'est fait, ne le demandez pas à des hommes; tant y a^ qu'il est infaillible '^ qu'il n'y avait que le seul effort d'une angoisse inconcevable qui pût arracher du fond de son
1. Allame le feii devant soi. Grammaire : Pronom. — 1. Mallh., XXVII, 46. — 9. Sap., IV, 19. — 3. Is, I, ^28. — 4. /s., LUI, 10: — 5. Divisions. Lex. — 6. Tant y a. Grammaire : Pronom. — 7. Infaillible. Lei.
*cœur celle élrange plainte qu'il fait à son Père: Qiiare me dereliquisli ^ ? C'est le mystère.
Pendant ce délaissement, Dieu était opérant en Christ * la réconciliation du monde, ne leur^ imputant point leurs péchés: en même [temps] qu'il [le] frappait, il ouvrait les bras aux hommes; il rejetait son Fils, et il nous ouvrait ses bras ; il le regardait en colère, et il jetait sur nous un regard de miséricorde: Paler, pour nous, dimille ; Deus, pour lui. Sa colère se passait en se déchargeant ; il frappait son Fils innocent, etc., luttant contre la colère de Dieu. C'est ce qui se faisait à la croix, jusqu'à temps* que le Fils de Dieu, lisant dans les yeux de son Père qu'il était entièrement apaisé, vit enfin qu'il était temps de quitter le monde.
Je pourrais ici. Chrétiens, vous faire une vive peinture d'un Jésus mourant et agonisant, défaillant peu à peu, attirant l'air avec peine d'une bouche toujours ouverte et livide, et traînant ^ lentement les derniers soupirs par une respiration languissante, jusqu'à ce qu'enfin l'âme se retire et laisse le corps froid et immolDile. Ce récit pourrait peut-être émouvoir vos cœurs ; mais il ne faut pas travailler à vous attendrir par de vaines imaginations.
Jésus n'est pas mort de la sorte. Il fait l'un ^ après l'autre ce qu'il a à faire : il parcourt toutes les prophéties pour voir s'il reste encore quelque chose ; il se retourne à son Père pour voir s'il est apaisé. Voyant enfin la mesure comble, et qu'il '^ ne restait plus que sa mort pour désarmer entièrement la justice, il recommande son esprit à Dieu ; puis élevant sa voix avec un grand cri qui épouvanta tous les assistants, il dit hautement : Tout est consommé ^, et remet son âme à son Père, d'une action libre et forte ^, pour accomplir, ce qu'il avait dit, que nul ne la lui ôte par force, mais qu'il la donne lui-même de son plein gré^^; et ensemble ^^ pour nous faire entendre
i. P$a/., XXI, 1: — ^ Eu Clhf'isl. Grammaire: Article. — 3. Leur, aux hommes. Grammaire: Constraclion. — 4. Jiisqtïà temps que. Grammaire: Conjonction.— 5: Traînant. Lex. —0. L'an aprèa l'antre, au neutre. Grammaire: Pronom. — 7. Vouant enfin la mesure comble et qu'il..., anacoluthe. Grammaire: Construction. — S. Joan., XIX. 30. — 9 Action. Ce mot montre que dans sa mort Jôsus est agissant, qu'il ne subit pas la mort, mais qu'il la produit volontairement. — 10. Joan., X, iS. — 11. Ensemble. Grammaire : Adverbe.
que vraiment il ne vivait que pour nous, puisque, notre paix étant faite, il ne veut plus rester un moment au monde. Ainsi est mort le divin Jésus, nous montrant combien il est véritable qu'ayant aimé les siens, il les a aimés jusques à la fin *. Ainsi est mort le divin Jésus, pacifiant par ses souffrances le ciel et la terre *. Il est mort, il ^st mort, et son dernier soupir a été un soupir d'amour pour les hommes.
Et je le dis, et je le répète, et vous n'êtes pas encore attendris; et moi, pécheur, qui vous parle, plus dur et plus insensible que tous les autres, je puis vous parler encore ! Il n'en est pas ainsi de ces personnes pieuses qui assistent à la mort du Sauveur Jésus: la douleur les saisit, de sorte qu'elle étouffe jusqu'aux sanglots.
0 Marie, divine Marie ! ô de toutes les mères la plus désolée ! qui pourrait ici exprimer de quels yeux vous vîtes cette mort cruelle ? Tous les coups de Jésus sont tombés sur vous, toutes ses douleurs vous ont abattue, toutes ses plaies vous ont déchirée: votre accablement incroyable vous ayant en quelque sorte rendue insensible, le dernier adieu qu'il vous dit renouvela toutes vos douleurs et rouvrit violemment toutes vos blessures ; vous étiez en cela plus inconsolable, que, bien loin de diminuer ses afflictions, vous les redoubliez en les partageant, ô mère, et que vos douleurs mutuelles s'accroissaient ainsi sans mesure et se multipliaient jusqu'à l'infini, pendant que les flots qu'elles élevaient se repoussaient les uns sur les autres par un flux et reflux continuel. Mais quand vous lui vîtes rendre le dernier soupir, c'est alors que vous ne pouviez plus supporter la vie, et que votre âme, le voulant suivre, laissa votre corps longtemps immobile 3. Ce n'est pas pour cette Vierge, ô Père élernelj qu'il faut faire éclipser votre soleil, ni éteindre tous les feux du ciel; ils n'ont déjà plus de lumière pour elle; il n'est pas nécessaire que vous ébranliez tous les fondements de la terre, ni que vous couvriez d'horreur toute la nature, ni que vous menaciez tous les éléments de les remettre
1. Joan., XIII, 1. — 2. Coloss., I, 20. — 3* Remarquer la construcUon harmonieuse de cette lamentation oratoire.
dans leur première confusion. Après la mort de son fils, tout le monde lui paraît couvert de ténèbres ; la figure de ce monde est passée ^ pour elle, et, de quelque endroit qu'elle se tourne, ses yeux ne découvrent partout qu'une ombre de mort.
Elle n'est pas la seule qui en est émue ; et pour ne point parler des tombeaux qui s'ouvrent et des rochers qui se fendent, les cœurs des spectateurs plus durs que les pierres sont excités par cette mort à componction. J'entends un centenier qui s'écrie : Ha ! uraimenl ceî homme était juste ^. Tous ceux qui assistaient à ce spectacle s'en retournaient, dit saint Luc, battant leurs poitrines, percutientes pectora sua revertebantur^.
Qu'il ne soit pas dit, Chrétiens, que nous soyons* plus durs que les Juifs. Ha ! toutes nos églises sont aujourd'hui un Calvaire : qu'on nous voie sortir d'ici battant nos poitrines. Faisons résonner tout ce Calvaire de nos cris et de nos sanglots; mais que ce ne soit pas Jésus- Christ tout seul qui [en] fasse le sujet. Ne pleurez pas sur moi, nous dit-il ; je n'ai que faire de vos soupirs ni de votre tendresse inutile. Pleurez, pécheurs, pleurez sur vous-mêmes.— Et pourquoi pleurer sur nous-mêmes ? — Quia si in uiridi ligno hœc faciunt, in arido quid fiet ^? Si on fait ceci dans le bois vert, que sera-t-il fait au bois sec ? Si le feu de la vengeance divine a pris si fortement et si tôt sur ce bois vert et fructueux, bois aride, bois déraciné, bois qui n'attend plus que la flamme, comment pourras-tu subsister parmi ces ardeurs dévorantes ?
1. Prseterit figura hujus mandi, I Cor., VII, 31. — 2. Luc, XXIII, 47. ~ 3 Ibid., 48. — 4. Que nous soyons. Grammaire : Verbe ~ 6. Luc , XXIIl, 31.
§ IL — Du carême des Minimes au carême du Louvre. Carême des Carmélites (1661).
En 1661, Bossuet prêche le carême aux Grandes-Carmélites du faubourg Saint-Jacques. Il ne voit plus ici autour de sa chaire la foule brillante et bruyante des Minimes ; ce sont des religieuses qui Técoutent et un public restreint qui cherche dans cette chapelle le calme et le recueillement.
Aussi Bossuet parle longuement ; il développe tout à son aise les grands sujets qu'il reprendra plus tard au Louvre et à Saint-Germain. Il est préoccupé d'une méthode de prêcher adaptée aux exigences de la société qu'il connaît et dont il sait les besoins. Il cherche sa voie.
Cette préoccupation apparaît notamment dans son discours sur la Parole de Dieu, où il définit l'éloquence sacrée et les principes dont il s'inspirera désormais pendant toute sa carrière.
prêché aux Grandes-Carmélites le 13 mars 1661.
Notice. — Ce sermon, qui ouvrit la station du carême des Carmélites reprend les idées traitées dans le Panégyrique de saint Paul. Bossuet revint deux fois sur ce sermon en 1665 et en 1670, et y introduisit d-e nombreuses modifications. Gandar se demande, si Pascal, comme on l'a dit, assista aux sermons de ce carême : ce n'est qu'une conjeclure. Il faut noter que ce discours fut prononcé quatre jours après la mort de Mazarin et que Bossuet ne fait aucune allusion à cet événement.
Analyse. — Bossuet se propose d'approfondir le secret rapport qui existe, entre le mystère de l'Eucharistie et le mystère de la parole sainte.
Premier point, — La vérité de Dieu est contenue dans la parole évangélique aussi bien que dans le sacrement de l'autel De là découlent de grands devoirs pour les fidèles qui doivent l'entendre avec respect et pour les prédicateurs qui ne doivent pas la mêler aux artifices de l'éloquence humaine.
Deuxième point. — Il faut recevoir la parole de Dieu comme l'Eucharistie, dans son cœur, c'est-à-dire au'il ne suffît pas de l'entendre au dehors, mais qu'il faut la méditer et la mettre en pratiaue.
Troisième point. — Quiconque se nourrit de l'Eucharistie vit d'une vie nouvelle : de même il faut montrer qu'on a entendu la parole de Dieu en vivant d'une vie nouvelle.
PREMIER POINT
... C'est pour cela que les saints docteurs ont tant de fois comparé la parole de l'Évangile avec le sacrement de l'Eucharistie; c'est pour cela que saint Augustin a prêché sans crainte que la parole de Jésus-Christ n'est pas moins vénérable que son corps même. Vous Tavez ouï,
Ghréhens , nous pèserons peut-être ces mots en un autre lieu. Maintenant, pour ne rien confondre, faisons cette réflexion sur toute la doctrine précédente. Si vousl'avez assez entendue ^, vous devez maintenant être convaincus que les prédicateurs de l'Évangile ne montent pas dans les chaires pour y faire de vains discours qu'il faille entendre pour se divertir. A Dieu ne plaise que nous le croyions! Ils y montent dans le même esprit qu'ils vont à l'autel ; ils y montent pour y célébrer un mystère, et un mystère semblable à celui de l'Eucharistie. Car le corps de Jésus-Christ n'est pas plus réellement dans le sacrement adorable que la vérité de Jésus-Christ est dans la prédication évangélique. Dans le mystère de l'Eucharistie, les espèces^ que vous voyez sont des signes, mais ce qui est enfermé dedans, c'est le corps même de Jésus-Christ. Et dans les discours sacrés, les paroles que vous entendez sont des signes, mais la pensée qui les produit et celle qu'elles vous portent, c'est la vérité même du Fils de Dieu.
Que chacun parle ici à sa conscience et s'interroge soimême en quel esprit il écoute ^. Que chacun pèse devant Dieu si c'est un crime médiocre de ne faire plus, comme nous faisons, qu'un divertissement et un jeu du plus grave, du plus important^ du plus nécessaire emploi de l'Église. Car c'est ainsi [que] les saints conciles nomme[nt] le ministère de la parole. Mais pensez maintenant, mes Frères, quelle est l'audace de ceux qui attendent ou exigent même des prédicateurs autre chose que l'Évangile qui veulent qu'on leur adoucisse les vérités chrétiennes, ou que, pour les rendre agréables, on y môle les inventions de l'esprit humain ! Ils pourraient avec la môme licence ^ souhaiter de voir violer la sainteté de Tautel en falsifiant les mystères. Cette pensée vous fait horreur* Mais sachez qu'il y a pareille obligation de traiter en vérité la sainte parole et les mystères sacrés. D'où il faut tirer cette conséquence qui doit faire trembler tout ensemble et les prédicateurs et les auditeurs, que, tel que serait le crime de ceux qui feraient ou exigeraient la célébration
1, Entendre. Lex. —2. Espèces, apparences du pain et du vin. après \é cohMÔcration; le mot est emprUtité à la terminologie scolàsfique — 9. Grammaire t Conêtructiôn. — A. Licence, Lêx.
éEHMON SUR LA PAROLE DE DIEU Hl
des divins mystères autrement que Jésus-Christ ne les a laissés, tel * est l'attentat des prédicateurs et tel celui des auditeurs, quand ceilx-ci désirent et quand ceux-là donnent la parole de l'fivangile autrement que ne Fa déposée • entre les mains de son Église le céleste prédicateur que le Père nous ordonne aujourd'hui d'entendre : /p^am audile.
Car c'est suivant ces principes, mes Sœurs, [que] l'Apôtre enseigne aux prédicateurs qu'ils doivent s'étudier, non à se faire renommer ^ par l'éloquence, mais à se rendre recommandables à la conscience des hommes par la manifesîalion de la vérité ^ ; où ^ il leur enseigne deux choses : en quel lieu et par quel moyen ils doivent se rendre recommandables. Où ? Dans les consciences. Comment ? Par la manifestation de la vérité. Et l'un est une suite de l'autre. Car les oreilles sont flattées par la cadence et l'arrangement des paroles ; l'imagination, réjouie par la délicatesse de3 pensées; l'esprit, persuadé quelquefois par la vraisemblance du raisonnement : la conscience veut la vérité ; et comme c'est à la conscience que parlent les prédicateurs, ils doivent rechercher, mes Sœurs, non des brillants qui égaient^, ni une harmonie qui délecte, ni des mouvements qui chatouillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, un foudre '^ qui brise les cœurs. Et où trouveront-ils toutes ces grandes choses, s'ils ne font luire la vérité et parler Jésus-Christ lui-même ? Dieu a les orages en sa main ; il n'appartient qu'à lui de faire éclater dans les nues le son du tonnerre, il lui appartient beaucoup plus d'éclairer ^ et de tonner dans les consciences et de fendre les cœurs endurcis par des coups de foudre ; et s'il y avait un prédicateur assez téméraire pour attendre ces grands effets de son éloquence, il me semble que Dieu lui dit comme à Job : Si habes brachium sicut DeaSyCt si voce simili tonas ^, si tu crois avoir un bras comme Dieu et tonner dune voix semblable, achève et fais le dieu ioul à fait : élève-loi dans les nues, parais en ta gloire, ren-
1. Telque.,. îel... Latinisme. Grammaire: Adjeciif. — 2. Déposée. Lex. — 3. Renommer. Lex. — 4. II Cor., IV. - 5. Où. Grammaire: Pronom. — 6. Egaient. Lex. — 7. Foudre. Grammaire : Nom. — S. Éclairer. Lex. — 9. Job, X L, 4.
verse les superbes en la fureur, et dispose à ton gré des choses humaines ; Circumda îibi decorem, eî in sublime erigere et eslo gloriosus.., Disperge superbos infurore luo ^. Quoi ! avec cette faible voix imiter le tonnerre du Dieu vivant^ ! etc. N'affectons pas d'imiter la force toute-puissante de la voix de Dieu par notre faible éloquence.
Que si vous voulez savoir maintenant quelle part peut donc avoir l'éloquence dans les discours chrétiens, saint Augustin vous dira qu'il ne lui est pas permis d'y paraître qu'à la suite de la sagesse : Sapientiam ^, etc. Il y a ici un ordre à garder: la sagesse marche devant comme la maîtresse ; l'éloquence s'avance après comme la suivante. Mais ne remarquez-vous pas, Chrétiens, la circonspection de saint Augustin, qui dit qu'elle doit suivre sans être appelée? Il veut dire que l'éloquence, pour être digne d'avoir quelque place dans les discours chrétiens, ne doit pas être recherchée avec trop d'étude. Il faut qu'elle semble venir comme d'elle-même, attirée par la grandeur des choses et pour servir d'interprète à la sagesse qui parle ^. Mais quelle est cette sagesse, Messieurs, qui doit parler dans les chaires, sinon Notre- Seigneur Jésus-Christ qui est la Sagesse du Père, qu'il nous ordonne aujourd'hui d'entendre? Ainsi le prédica- <eur évangélique, c'est celui qui fait parler Jésus-Christ. Mais il ne lui lait pas tenir un langage d'homme, il craint de donner un corps étranger à la vérité éternelle. C'est pourquoi il puise tout dans les Écritures, il en emprunte même les termes sacrés, non seulement pour fortifier, mais pour embellir son discours. Dans le désir qu'il a de gagner les âmes, il ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin^, qu'il néglige les ornements de l'élocution, quand il les rencontre en passant et qu'il les voit fleurir devant lui
1. Job, XL, 5, 6. — 2. La première rédaclion contenait une allusion profane : « Et le prédicateur qui attend ces grands elîels de son éloquence, ressemblée ce prince audacieux qui atlenta d'imiter le bruit du tonnerre et de lancer la foudre inévitable avec de trop faibles mains. >» Ce prince est Salmonée, dont il est question dans \irQ\\e {Enéide, VI, 585). — 1. De Doctrina chrisliana, IV, 10. — 3. C'est la doctrine exposée par Fénelon dans la LeUre à l'Académie : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. » — 4. De Doctrina christ., IV, 42, 57.
par la force des bonnes pensées qui les poussent; mais aussi n'afTecte-t-il pas de s'en trop parer, et tout appareil lui est bon, pourvu qu'il soit un miroir où Jésus- Christ paraisse en sa vérité, un canal d'où sortent en leur pureté les eaux vives de son Évangile ; ou s'il faut quelque chose de plus animé, un interprète fidèle qui n'altère, ni ne détourne, ni ne môle, ni ne diminue sa sainte parole.
Vous voyez par là, Chrétiens, ce que vous devez attendre des prédicateurs. J'entends qu'on se plaint souvent qu'il s'en trouve peu de la sorte ; mais, mes Frères, s'il s'en trouve peu, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, car c'est à vous de les faire tels. Voici un grand mystère que je vous annonce, Oui, mes Frères, c'est aux auditeurs de faire les prédicateurs ^ Ce ne sont pas les prédicateurs qui se font eux-mêmes. Ne vous persuadez pas qu'on attire du ciel quand on veut cette divine parole. Ce n'est ni la force du génie, ni le travail assidu, ni la véhémente contention ^ qui la font descendre. On ne peut pas la forcer, dit un excellent prédicateur^ ; il faut qu'elle se donne elle-même : ,Non exigiîur, sed donalur. Dieu n'a pas résolu de parler toujours quand il plaira à l'homme de lui commander. // souffle où il veut^, quand il veut, et la parole de vie qui commande à nos volontés ne reçoit pas la loi de leurs mouvements : Dominalur divinus sermo, non servit; et ideo non, cum jubelur, loquiiuî% sed cum jubcL Voulez-vous savoir. Chrétiens, quand Dieu se plaît de parler? Quand les hommes sont disposés à l'entendre. Cherchez en vérité ^ la saine doctrine. Dieu vous suscitera des prédicateurs. Que le champ soit bien préparé, ni le bon grain, ni le laboureur, ni la rosée du ciel ne manqueront pas ^. Que si, au contraire, vous êtes de ceux qui détourne[nt] leur oreille de la vérité, et qui demandent des fables et d'agréables rêveries, ad fabulas aulern [conuerlenlur'^]. Dieu commandera à ses
1. Bossuet est souvent revenu sur cette idée. Cf. Sermon pour la profession de Mlle de la Vallière. — 2. Conlenlion. Lex. — 3. Saint Pierre Chrysolo^ue, archevêque de Ravenne,au cinquième siècle; a écrit surtout contre Eutycliès. — 4. Joan., III, 8. — 5. En vérité. Grammaire: Adverbe. — 6. A^e manqueront pas. Grammaire : Adverbe. — 7. Timolh,, IV, 4 '
nuées ^..; il retirera la saine doctrine de la bouche des prédicateurs ; il enverra, en sa fureur, des prophètes insensés et téméraires qui disent: La paix, où il n'y a point de paix^; qui disent: Le Seigneur, le Seigneur, et le Seigneur ne leur a point donné de commission ^. Voilà le mystère que je promettais. Ce sont les auditeurs fidèles qui t'ont les prédicateurs évangéliques, parce que les prédicateurs étant pour les auditeurs, les uns reçoivent d'en haut ce que méritent les autres : Hoc doctor accipity quod meretur auditor^. Aimez donc la vérité, Chrétiens, et elle vous sera annoncée ; ayez appétit de ce pain céleste, et il vous sera présenté ; souhaitez d'entendre parler Jésus-Christ, et il fera résonner sa voix jusques aux oreilles [de] votre cœur. C'est là que vous devez vous rendre attentifs, et c'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans ma seconde partie.
SECOND POINT
Le second rapport, Chrétiens, que nous avons remarqué entre la parole de Dieu et l'Eucharistie, c'est que l'une et l'autre doit aller au cœur, quoique par des voies différentes : Tune par la bouche, l'autre par l'oreille. C'est pourquoi, comme celui-là boit et mange son jugement qui, approchant du mystère 5, prépare seulement la bouche du corps et ferme à Jésus-Christ la bouche du cœur, ainsi celui-là reçoit sa condamnation qui, écoutant parler Jésus-Christ, lui prête l'oreille au dehors et bouche Touïe au dedans à cet enchanteur^ céleste, incantantis sapienter^, et n'eutend pas Jésus-Christ qui parle.
Que si vous me demandez ici, Chrétiens, ce que c'est que prêter l'oreille au dedans, je vous répondrai en un mot que c'est écouter attentivement. Mais l'attention dont je parle n'est pas peut-être celle que vous entendez ^. Et il nous faut ici expliquer deux choses: combien est nécessaire l'attention, et en quelle partie de l'âme elle doit être.
Pour bien entendre, mes Sœurs, quelle doit être votre
1. Is., V, 6.— 2. Jerem., VIII, 11- — 3. Ezech., XIII, 6. Commission: Lex. — 4. Petr. Chrys., Serm.. LXXXVI. —5. Mystère, rEucharistie, qui est le mvsLère par excellence. — 6. Enchanteur Lex. — 7. Psalm.j LXII, 6. — 8. Entendez. Lex.
attention à la divine parole, il faut s'imprimer bien avant cette vérité chrétienne, qu'outre le son qui IVappe 1 oreille, il y a une voix secrète qui parle intérieurement, et que ce discours^ spirituel et intérieur, c'est la véritable prédication, sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile : Intiis omnes auditores sumus'^ Le Fils de Dieu ne nous permet pas de prendre ce titre de maître : Que personne, dit-il, ne s'appelle maîlre, car il nij a qu'un seul maître et un seul docteur : Unus est enim niarjisler rester 3. Si nous entendons cette parole, nous trouverons, dit saint Augustin ^ que nul ne nous peut enseigner que Dieu ; ni les hommes, ni les anges n'en sont point capables-^ ; ils peuvent bien nous parler de la vérité, ils peuvent pour ainsi dire la montrer au ^ doigt; Dieu seul la peut enseigner, parce que lui seul nous éclaire pour discerner les objets; ce que saint Augustin éclaircit par la comparaison de la vue. [C'est] en vain que 'on nous désigne avec le doigt les peintures de cette église, en vain que Ton nous remarque^ la délicatesse des traits et la beauté des couleurs, où notre œil ne distingue rien, si le soleil ne répand sa clarté dessus : ainsi parmi tant d'objets qui remplissent notre entendement, quelque soin que prennent les hommes de démêler le vrai d'avec le faux, si Celui dont il est écrit qu'il éclaire tout homme venant au monde^, n'envoie une lumière invisible sur les objets et Tintelligence, jamais nous ne ferons le discernement. C'est donc en sa lumière que nous découvrons la différé'nce des choses; c'est lui qui nous donne un certain sens qui s'appelle le sens de Jésus-Christ ^, par lequel nous goûtons ce qui est de ^^ Dieu ; c'est lui qui ouvre le cœur et qui nous dit au dedans : C'est la vérité qu'on vous proche. Et c'est là, comme je l'ai dit, la prédication véritable. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin : Voici, mes Frères, un grand secret, magnum sacramentum, fratres. Le son de la parole frappe les oreilles, le Maître
1. Discours. Lex. — 2. S. Aug., Serm., CLXXIX, n. 7. — 3. Mallh., XXIll, 8. — 4. De peccat. meritis et remiasione, liv. I, n. 37. — 5. Grammaire : Adverbe. — 6. La montrer au doigt. Grammaire: Préposition. — "1. Remaroue. Lez. — 8. Joan*, I, 9. - 9. I Cor., II, 16. — 10. Ce qui *MGot de Dieu.
es! au dedans ; on parle dans la chaire, la prédication se fait dans le cœur: Sonus verborum noslrorum aures percuiit, Magisler intus esi^. Car il n'y a qu'un maître, qui est Jésus- Christ, et lui seul enseigne les hommes '^.
[Il faut respecter la parole sainte autant que l'Eucharistie; il faut craindre autant de laisser tomber une parcelle de la parole qu'une parcelle de la sainte hostie.]
... Mais il me semble que vous me dites que nous n'avons pas sujet de nous plaindre du peu d'attention de nos auditeurs. Non seulement ils sont attentifs, mais ils pèsent exactement toutes les paroles, et ils en savent remarquer au juste le fort ou le faible. Pendant que nous parlons, dit saint Chrysostome {De Sacerd., V, 1), on nous compare avec les autres et avec nous-mêmes, le premier discours avec les suivants, le commencement avec le milieu ^, comme si la chaire était un théâtre où l'on monte pour disputer le prix du bien dire*. Ainsi je confesse qu'on est attentif, mais ce n'est pas l'attention que Jésus demande. Où doit-elle être, mes Frères? Où est ce lieu caché dans lequel Dieu parle? Où se fait cette secrète leçon dont Jésus-Christ a dit dans son Évangile : Quiconque a ouï de mon Père et a appris vient à moi'""'^ Où se donnent ces enseignements et où se tient cette école dans laquelle le Père céleste parle si fortement de son Fils, où le Fils enseigne réciproquement à connaître son Père céleste? Écoutez saint Augustin là-dessus dans cet ouvrage admirable de la Prédestination des Saints: Valde remota est a sensibus carnis hœc schola^ in qua Pater auditur et docetj ut veniatur ad Filium : Que celte école céleste, dans laquelle le Père apprend à venir au Fils, est éloignée des sens de la chair ! Encore une fois, nous dit-il, qu'elle est éloignée des sens de la chair, cette école où Dieu est le maître ! Valde, inquam, remota est a sensibus carnis hœc schola, in qua Deus auditur et docet^.
1. In Epist. Joan., III, 13 — 2. Ces idées sont le résumé de Tenseiffncment que donnait saint Vincent de Paul aux prédicateurs et que Bossuet a pu entendre dans les Conférences des mardis. — 3. La Bniyere dit de même : « Le commun des hommes aime les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose instruit, content de décitier entre un premier et un second point ou entre le dernier sermon et le pénultième. » {De la Chaire.) — 4. Le prix du bien dire. Grammaire : Verbe. —5. Joan., VI, 45. — S. De Prœdeslinalione sanct.y n. 18.
Mais quand Dieu môme parlerait à l'entendement par la manifestation de la vérité, il faut encore aller plus avant. Tant que les lumières de Dieu demeurent simplement à rintelligence ^ ce n'est pas encore la leçon de Dieu, ce n'est pas l'école du Saint-Esprit, parce que alors, dit saint Augustin 2, Dieu ne nous enseigne que selon la loi, et non encore selon la grâce ; selon la lettre qui tue, non [selon] l'esprit qui vivifie. Donc, mes Frères, pour être attentif à la parole de TÉvangile, il ne faut pas ramasser son attention au lieu^ où se mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs ; il ne faut pas se recueillir au lieu où* l'on goûte les belles pensées, mais au lieu où se produisent les bons désirs ; ce n'est pas même assez de se retirer au lieu où se forment les jugements, il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin s'il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins, d'où l'on se donne le branle à ses mouvements, c'est là qu'il faut se rendre attentif pour écouter parler Jésus-Christ.
Si vous lui prêtez cette attention, c'est-à-dire si vous pensez à vous-mêmes, au milieu du son qui vient à l'oreille et des pensées qui naissent dans l'esprit, vous vei-rez partir quelquefois comme un trait de flamme [quij viendra vous percer le cœur et ira droit au principe de vos maladies. Car ce n'est pas en vain que saint Paul a dit que la parole de Dieu est vive, efficace, plus pénélranle qu'un glaive tranchant des deux côtés; qu'elle va jusqu'à la moelle du cœur et jusqu'à la division de Vâme et de l'esprit ; c'està-dire, comme il l'explique, qu'elle discerne toutes les pensées et les plus secrètes intentions du cœur*. Et c'est ce qui fait dire au même apôtre que la prédication est une espèce de prophétie: Qui prophelat, hominibus loquitur ad œdificationem, et exhortationem^ et consolationem^ ; parce que Dieu fait dire quelquefois aux prédicateurs je ne sais quoi de tranchant^ qui, à travers nos voies tortueuses et nos passions compliquées, va trouver ce péché
1. Demeurent à. Grammaire : Préposition. — 2. De Gratia Christi, n. 15. — 3. Ramasser au lieu. Grammaire : Préposition. — 4. Hebr., IV, 12. — 3. i Cor., XIV, 37 — 6. Tranchant. Lex
que nous dérob[ons] et qui dort dans le fond du cœur. C'est alors, c'est alors, mes Frères, qu'il faut écouter attentivement Jésus-Christ qui contrarie nos pensées, qui nous trouble dans nos plaisirs, qui va mettre la main sur nos blessures; c'est alors qu'il faut faire ce que dit rE[cciésiastique] : Verbum sapiens quodcumque audieril \8Cius, laiidabil et ad se adjiciet^.
j Si le coup ne va pas encore assez loin, prenons nous- ! mêmes le glaive et enfonçons-le plus avant. Que plût à Dieu que nous portassions le coup si avant que la blessure allât jusqu'au vif, que le sang coulât par les yeux, n*e veux dire les larmes, que saint Augustin appelle si I élégamment le sang de l'âme ^! Mais encore n'est-ce pas assez; il faut que de la componction du cœur naissent les bons désirs ; ensuite que les bons désirs se tournent en résolution déterminée, que les saintes résolutions se consomment 3 par les bonnes œuvres, et que nous écoutions Jésus-Christ par une fidèle obéissance à sa parole...
1. Eccle., XXI, 18.— 2. Se/m., CCCLl. n. 7. — L'expression de saint Augustin n'est pas d'un goût incontestable. — 3. Se consomment. Lex.