SERMON SUR LE MAUVAIS RICHE OU SUR L'IMPÉNITENCE
FINALE prêché au Louvre, le 5 mars 1662, devant le roi.
Notice. — L'évangile du Mauvais Riche fournit à Bossuet les trois discours de la seconde semaine de carême. Le dimanche, il prêcha la mort du Mauvais Riche ; le mercredi, sa damnation {Sermon sur l'Enfer,
f)erdu) ; le vendredi, il trouva dans le contraste entre ce mauvais riche et e saint mendiant qu'il repousse, l'occasion de répondre aux objection;} des libertins contre la Providence. Le présent discours est quelquefoi;* appelé Sermon sur l'Impénitence finale ; ce titre a le tort de ne pas mettre en évidence la principale préoccupation de Bossuet qui est de plaider pour les pauvres. L'année 1661 avait été très mauvaise et la misère était grande au début de 16G-2. Bossuet fait entendre au roi, avec grand courage, la plainte des pauvres u qui meurent à la porte du Louvre ». On voit ce qu'il faut penser de Taccusatioa de J. de Maistre qui, dans sa haine contre Bossuet gallican, prétend qu'il « fut un adulateur des puissances, et que la misère des peuples ne lui a jamais arraché un cri » (Lebarq).
Analyse. — Le mauvais riche, « par ses plaisirs, par ses empressements, par sa dureté, arrive à la plus grande séparation sans détachement — à la plus grande affaire sans loisir — à la plus grande misère sans assistance ».
Premier point . — Le riche est esclave de ses biens qui peu à peu le corrompent et l'entraînent dans tous les vices. « C'est là que naissent ces péchés régnants, qui ne se contentent pas qu'on les souffre ni môme c^u'on les excuse, mais qui veulent encore qu'on leur applaudisse. C'est la qu'on se plaît de faire le grand par le mépris de toutes les lois et en faisant une insulte publique à la pudeur du genre humain. Ah ! si je pouvais ici vous ouvrir le cœur d'un Nabuchodonosor ou d'un Balthazar, ou de quelque autre de ces rois superbes qui nous sont représentés dans l'Histoire Sainte, vous verriez avec horreur et tremblement ce que peut, dans un cœur qui a oublié Dieu, cette terrible pensée de n'avoir rien qui nous contraigne. « Ces liens de la fortune et du vice nous lient avec tant de force qu'il est impossible de les rompre au moment de la mort.
Deuxième point. — L'homme est continuellement occupé par les espérances et par les mille affaires que suscite chaque jour son « inquiétude »; les mondains « ne croient pas s'exercer s'ils ne s'agitent, ni se mouvoir s'ils ne font du bruit : de sorte qu'ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse; ils s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues et de visites qui ne leur laissent pas un moment à eux; et ce mouvement perpétuel qui les engage en mille contraintes, ne laisse pas de les satisfaire par l'image d'une liberté errante ». Au milieu de ces préoccupations ils n'ont pas le temps de penser à la mort qui arrive inopinée.
Troisième point. — A la mort, le riche est privé de tout; les pauvres qu'il n'a pas secourus se tournent contre lui.
TROISIÈME POINT
... J'ai remarqué, chrétiens, que le grand apôtre saint Paul, parlant dans la seconde à Timothée, de ceux qui s'aiment eux-mêmes et leurs plaisirs, les appelle « des hommes cruels, sans affection, sans miséricorde : Sine
affecîione, immiles, sine benignilaîe, voluplaliim amalores ^ » et je me suis souvent étonné d'une si étrange contexture 2. En effet, cette aveugle attache aux plaisirs semble d'abord n'être que flatteuse^ et ne paraît ni cruelle ni malfaisante; mais il est aisé de se détromper, et de voir dans cette douceur apparente une force maligne et pernicieuse. Saint Augustin nous l'explique par cette comparaison. Voyez, dit-il ^ les buissons hérissés d'épines, qui font horreur à la vue, la racine en est douce, et ne pique pas; mais c'est elle qui pousse ces pointes perçantes qui ensanglantent les mains si violemment; ainsi l'amour des plaisirs. Quand j'écoute parler les voluptueux dans le livre de la Sapience, je ne vois rien de plus agréable ni de plus riant: ils ne parient que de fleurs, que de festins, que de danses, que de passe-temps. « Coronemus nos rosis : Couronnons nos têtes de fleurs, avant qu'elles soient flétries. > Ils invitent tout le monde à leur bonne chère, et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs : « Nemo nosirum exors sit luxuriœ nostrœ ^ ». Que leurs paroles sont douces ! que leur humeur est enjouée ! que leur compagnie est désirable ! Mais si vous laissez pousser cette racine, les épines sortiront bientôt; car écoutez la suite de leurs discours : « Opprimons, ajoutent-ils, le juste et le pauvre: opprimamus paiiperem jusîum^. Ne pardonnons'^ point à la veuve » ni à l'orphelin. Quel est, Messieurs, ce changement, et qui aurait jamais attendu d'une douceur si plaisante^ une cruauté si impitoyable? C'est le génie de la volupté; elle se plaît à opprimer le j.uste et le pauvre, le juste qui lui est contraire, le pauvre qui doit être sa proie; c'est-à-dire, on la contredit, elle s'effarouche; elle s'épuise elle-même; il faut bien qu'elle se remplisse par des pilleries^ et voilà cette volupté si commode, si aisée et si indulgente, devenue cruelle et insupportable.
Vous direz sans doute. Messieurs, que vous êtes bien éloignés de ces excès ; et je crois facilement qu'en cette assemblée et à la vue d'un roisi juste, de telles inhumanités n'oseraient paraître : mais sachez que l'oppression des
1. II Tim., III, 3, 4. — 2. Conlextare. Lex.. — 3. Flalleuse. Lex. — 4. In Ps., CXXXIX, L. - 5. Sap., Il, 8, 9. — 6. Sap. H, 10. — 7. Pardonnons. Lex. — 8. Plaisante. Lex. — 9. Pilleries. Lex.
faibles et des innocents n'est pas tout le crime de la cruauté. Le mauvais riche nous l'ait bien connaître qu'outre cette ardeur furieuse qui étend les mains aux violences, elle a encore la dureté qui ferme les oreilles aux plaintes, les mains au secours et les entrailles à la compassion. C'est, Messieurs, cette dureté qui fait des voleurs sans dérober S et des meurtriers sans verser de sang. Tous les saints Pères disent d'un commun accord, que ce riche nhumain de notre évangile a dépouillé le pauvre Lazare, parce qu'il ne l'a pas revêtu 2; qu'il l'a égorgé cruellement, parce qu'il ne Ta pas nourri : Quia nonpavisîi, occidisli^ ». Et cette dureté meurtrière est née de son abondance et de ses délices.
0 Dieu clément et juste I ce n'est pas pour cette raison que vous avez communiqué aux grands de la terre un rayon de votre puissance; vous les avez faits grands pour servir de pères à vos pauvres ; votre providence a pris soin de détourner les maux * de dessus leur tête, afin qu'ils pensassent à ceux du prochain ; vous les avez mis à leur aise et en liberté afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants : et leur grandeur, au contraire, les rend dédaigneux ; leur abondance secs, leur félicité insensibles ; encore qu'ils voient tous les jours non tant des pauvres et des misérables, que la misère ellemême et la pauvreté en personne, pleurante et gémissante^ à leur porte. Je ne m'en étonne pas, Chrétiens; d'autres pauvres plus pressants et plus affamés ont gagné les avenues les plus proches, et épuisé les libéralités à un passage^ plus secret. Expliquons-nous plus nettement : je parle de ces pauvres inférieurs qui ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire, toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l'excès même ; je veux dire nos passions et nos convoitises. C'est en vain, ô pauvre Lazare ! que tu gémis à la porte, ceux-ci sont déjà au cœur; ils ne s'y présentent pas, mais ils l'assiègent ; ils ne demandent pas, mais ils
1. Fait les voleurs sans dérober. Grammaire : Construction. —2. Revêtu. Lex. —3. Lactant., D/t». Inst., VI, XI. —4. Dessus leur tête. Grammaire: Préposition. — 5. Pleurante et gémissante. Grammaire : Participe. — 6. A un passage. Grammaire : Préposition.
arrachent. 0 Dieu l quelle violence ! Représentez-vous, Chrétiens, dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment, toute prête à arracher si on la refuse * : ainsi dans l'âme de ce mauvais riche ; et ne Talions pas chercher dans la parabole, plusieurs le trouveront dans. leur conscience. Donc, dans l'âme de ce mauvais riche et de ses cruels imitateurs, où la raison a perdu l'empire, où les lois n'ont plus de vigueur, l'ambition, l'avarice, la délicatesse ^, toutes les autres passions, troupe mutine et emportée, font retentir de toutes parts un cri séditieux, où Ton n'entend que ces mots : « Apporte, apporte; Dicenles : affei\ affer^ » ; apporte toujours de Taliment à l'avarice, apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délicat ; apporte des plaisirs plus exquis à cet appétit dégoûté par son abondance. Parmi les cris furieux de ces pauvres impudents et insatiables, se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres qui tremblent devant vous, qui, accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs, se laissent mourir de faim plutôt quede découvrir leur misère ? C'est pourquoi ils meurent de faim, oui, messieurs, ils meurent de faim * dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels ; nul ne court à leur aide ; hélas ! ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au dedans épuisent tout votre fonds. La profusion, c'est leur besoin ; non seulement le superflu, mais l'excès même leur est nécessaire ; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus-Christ, si vous n'apaisez ce tiimulte et cette sédition intérieure; et cependant ils subsisteraient, si vous leur donniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand, ou de ce que votre avarice ménage. Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes, la félicité toute seule, et je prie que l'on entende cette vérité, oui, la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme. L'aise, la joie,
1. Si on la refuse. Grammaire : Verbe. — 2. La délicatesse. Lex. — B- Prov.^ XXX, 15 — 4. Var. : dans vos lerrès, dans vos châteaux.
rabondance remplissent l'âme de telle sorte, qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres, et mettent à sec, si Ton n'y prend garde, la source delà compassion. C'est ici la malédiction des grandes fortunes ; c'est ici que Tesprit du monde paraît le plus opposé à Tesprit du christianisme : car qu'est-ce que l'esprit du christianisme ? esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire l'esprit du monde, c'est-à-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe. « Tu as dit en ton cœur : je suis, et il n'y a que moi sur la terre : Dixisîi in corde îuo : ego sum, et prœler me non est alter ^. > Je suis ! il se fait un Dieu, et il semble vouloir imiter Celui qui a dit : « Je suis celui qui est 2. » Je suis, il n'y a que moi ; toute cette multitude ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi, chacun ne compte que soi ; et tenant tout le reste dans l'indifférence, on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité ^ des fléaux qui affligent le genre humain.
Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vousmême, riche impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est casuel * ; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où, parmi un nombre infini d'amis, de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qui meurt sur la paille, et qui n'a pas un drap pour sa sépulture. Car, en cette fatale maladie, que serviront ^ ces amis, qu'à vous affliger par leur présence, ces médecins, qu'à vous tourmenter ; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs; ces pauvres, que vous avez méprisés, sont les seuls qui seraient
1. /s., XLVII, 10.— 2. Exod., 111,14.— 3. Tranquillité des fléaux- Grammaire : Nom.— 4. L'événement en est casuel^ dépend du hasard. Lex. — 5. Que serviront. Grammaire : Pronom,
J. Cal VET. — Bossuet.
lié feOSSUEt
capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous ten draient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels? Ah! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieraient Dieu pour vous ; ils vous auraient donné des bénédictions, lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, qui feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante; leurs côtés revêtus, dit le saint prophète, leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée, vous auraient béni ; leurs saints anges veilleraient autour de votre lit comme des amis officieux-, et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes Mais vous avez * aliéné leur esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant euxmêmes sans miséricorde.
Voici, Messieurs, un grand spectacle : venez considérer les saints anges dans la chambre d'un mauvais riche mou rant. Oui, pendant que les médecins consultent* Fétat de sa maladie, et que sa famille tremblante attend le résultat de la conférence, ces médecins invisibles consultent d'un mal bien plus dangereux: € Curavimus Babylonem, et non est sanata^ : Nous avons soigné cette Babyloue, et elle ne a^est point guérie » ; nous avons traité diligemment ce riche cruel ; que d'huiles ramollissantes, que de douces fomentations^ nous avons mises sur ce cœur ! Et il ne s'est pas amolli, et sa dureté ne s'est pas fléchie ; tout a réussi • contre nos pensées, et le malade s'est empiré * psirmi nos remèdes. « Laissons-le là, disent-ils, retournons à notre patrie, d'où nous étions descendus pour son secours : Derelinquamus eum, et eamus unusquisque in terram suam. » Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d*un réprouvé? La dureté de son cœur a endurci contre lui le cœur de Dieu ; les pauvres l'ont déféré à son tribunal ; son procès lui est fait au ciel ; et quoiqu*il ait fait largesse en mourant des biens qu'il ne pouvait plus rete-
1. Aliéné, Lex. — 2. ConsulUnl, Lex. ^ 3 Jer., Ll, 9. — 4. Fomenla* lions. Lex — 5. Réussi. Lex. — 6. Le malade s'est empiré. Grammaire Verbe.
nir, le ciel est de fer à ses prières^ et il n*y a plus pour lui de miséricorde. Pervertit usque ad cœlos judicium ejuM. Considérez, Chrétiens, si vous voulez mourir dans cet abandon ; et si cet état vous fait horreur, pour éviter les cris de reproche que feront contre vous les pauvres, écoutez les cris de la misère, Ah! le ciel n'est pas encore fléchi sur nos crimes. Dieu semblait s'être apaisé en donnant la paix^ à son peuple; mais nos péchés continuels ont rallumé sa juste fureur; il nous a donné la paix, et lui-môme nous fait la guerre : il a envoyé contre nous, pour punir notre ingratitude, la maladie, la mortalité, la disette extrême, une intempérie étonnante^, je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature qui semble nous menacer de quelques suites funestes, si nous n'apaisons sa colère. Et dan^ les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir: vérité constante, publique, assurée 3. 0 calamité de nos jours! quelle joie pouvons-nous avoir? Faut-il que nous voyions de si grands malheurs? et ne nous semble-t-il pas qu'à chaque moment tant de cruelles extrémités que nous savons^ que nous entendons de toutes parts, nous reprochent devant Dieu et devant les hommes ce que nous donnons à nos sens, à notre curiosité, à notre luxe? Qu'on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question ; et nous sommes réduits à ces cas extrêmes, où tous les Pères et tous les théolo* giens nous enseignent, d'un commun accord, que si l'on n'aide le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort ; on rendra compte à Dieu de son sang, de son âme, de tous les excès où la fureur de la faim et du déses^
1 La paix des Pyréùées (1659). —1 L'année 1662 fut une année de famine et d'épidémies. « Les pauvres sont dénués de tout. Plasieurs femmes et enfants ont été trouvés morts sur les chemins et dans les blés, la bouche pleine d'herbes. Depuis cinq cents ans, il ne s est pas vu une misère pareille. » (Relation de 1662 citée par M P. Clément «lans la Police sous Louis XIV.) —3. Saint Vincent avait introduit l'usage de faire distribuer à la porte des églises des relations faites par ceux qui soulageaient les pauvres, pour indiquer les besoins des différentes provinces; c'était une sorte de tableau authentique de U misère publique.
poir le précipite ^. Qui nous donnera que nous entendions le plaisir de donner la vie? Qui nous donnera, Clirétiens, que nos cœurs soient comblés de l'onction du Saint- Esprit, pour goûter ce plaisir sublime de soulager les misérables, de consoler Jésus-Christ qui souffre en eux, de faire reposer, dit le saint apôtre, leurs entrailles affa< mées : Viscera sancîorum requieverunt per fe, frater ^ ! Ah ! que ce plaisir est saint ! Ah ! que c'est un plaisir vraiment royal !
Sire, Votre Majesté aime ce plaisir; elle en a donné des marques sensibles, qui seront suivies de plus grands eflets. C'est aux sujets à attendre, et c'est aux rois à agir; eux-mêmes ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent, mais ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. C'est tout ce qu'on peut dire à Votre Majesté. Il faut dire le reste à Dieu, et le prier humblement de découvrir à un si grand roi les moyens de contenter bientôt l'amour qu'il a pour ses peuples, de satisfaire à l'obligation de sa conscience, de mettre le comble à sa gloire, et de poser l'appui le plus nécessaire de son salut éternel.
Première rédaction de la péroraison,
... /vn : le ciel n'est pas fléchi sur nos crimes; Dieu semblait s'être apaisé en donnant la paix à son peuple ; mais nos péchés continuels ont rallumé sa juste fureur; il nous a donné la paix, et lui-même nous fait la guerre. 11 a envoyé contre nous la maladie, la mortalité, la disette extrême. Les pauvres peuples ont à combattre les dernières extrémités; et dans les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant de luxe, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir. Ce n'est pas une vaine exagération. Non, non, on. ne monte pas dans les chaires comme on ferait sur un théâtre, pour émouvoir la compassion en inventant des sujets tragiques. Ce que je dis, c'est la vérité : vérité constante, publique, assurée. 0 Dieu ! quelle calamité de nos jours, que tant de monde périsse de faim à nos yeux !
1. Dans son ardeur courageuse, V avocat des pauvres va presque jusqu'à la menace: — 2. Ad Philem:, 17.
Ah ! quelle espérance pour nous à l'heure de notre mort, si le cri de cette misère ne perce pas nos cœurs.
Ah! Sire, Votre Majesté en est émue; comme elle aime vraiment ses pauvres peuples, elle veut bien qu'on lui parle des cruelles extrémités où ils sont réduits. Leurs misères, leur patience, leur soumission pressent d'autant plus Votre Majesté qu'ils n'osent pas même la presser, résolus de mourir plutôt que de faire la moindre faute contre le respect.
Sire, c'est aux sujets à attendre, et c'est aux rois à agir. Eux-mêmes ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent, mais ils doivent considérer qu'ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. C'est tout ce que vos sujets peuvent dire à Votre Majesté. Il faut dire le reste à Dieu et le prier humblement...
SERMON SUR LA PROVIDENCE prêché au Louvre le 10 mars 1662.
Notice. — Le Sermon sur la Providence a été inspiré à Bossuet par la grave quesUon que pose le contraste entre la fortune du mauvais riche et le dénuement du pauvre Lazare. Il avait déjà traité ce sujet en 1656. Gandar {Bossuet orateur, pp. 148-160) a comparé les deux textes et il lui a été facile de montrer la .supériorité du second qui a été rédigé avec grand soin. °
La doctrine de la Providence tient une grande place dans la pensée et dans rœuvre de Bossuet, comme il est facile de s'en convaincre en lisant, après ce sermon, les oraisons funèbres des deux Henriettes et le Discours sur l'Histoire Universelle*.
Analyse. — « Les libertins déclarent la guerre à la Providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux qui paraît injuste. >» Mais « quelque étrano^e confusion, quelque désordre même ou quelque injustice qui paraisse dans les affaires humaines... mettons bien avant dans notre esprit que tout s'y conduit par ordre... Secor ''^ment, venons à nous-mêmes : et après avoir bien compris quelle pui^oaiice nous meut et quelle sagesse nous gouverne, voyons quels sont les sentiments qui nous rendent dignes d'une conduite si relevée. »
Premier point. — Le désordre des choses humaines n'est qu'apparent; Dieu qui a mis tant d'harmonie dans le monde matériel n'a pas abandonné au hasard l'homme qui est fait à son image. Après cette vie qui n'est qu'un temps d'épreuve. Dieu rétablira léquilibre entre les bons et les méchants.
Deuxième point. — Cette doctrine de la Providence nous enseigne à estimer à leur vraie valeur des biens que Dieu donne indifféremment aux bons et aux méchants, et à ne pas craindre laffliction dans cette vie d'épreuve, puisqu'elle est un sign^ que Dieu nous récompensera plus tard.
1. Voir, sur ce point, Ephnetière, V* série, la Philosophie de Bossuet,
Fili^ tecondure quia rtcèpisli bêna ih vit a tua, Lazaras similiter mala ; nane aatem hic consolaîur^ lu vero cruciaris. (Lac, XVI, 25.)
Nous lisons dans l'Histoire Sainte ^ que le roi de Samarie ayant voulu bâtir une place forte qui tenait ^ en crainte et en alarmes toutes les places du roi de Judée, ce prince assembla son peuple et fît un tel effort contre l'ennemi^ que non seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les matériaux pour construire deux grands châteaux forts, par lesquels il fortifia sa frontière. Je médite aujourd'hui, Messieurs» de faire quelque chose de semblable, et dans cet exercice pacifique je me propose Texemple de cette entreprise militaire. Les libertins déclarent la guerre à la Providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les impies se retranchent comn[ie dans leur forteresse imprenable; c'est de là qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde. Assemblons-nous, Chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant ; renversons [les] remparts superbes de ces nouveaux Samaritains. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit [en] rien à la Providence, montrons, au contraire, qu'elle l'établit. Prouvons par le désordre même qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi ^ par une loi immuable; et bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celles de Samarie. C'est le dessein de ce discours, que j'expliquerai plus à fond après [que nous aurons imploré les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de la Sainte Vierge — Ave...]
PREMIER POINT
Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux que Ton montre assez
1. m Rey., XV, 17-22. — 2. Qui tenait. Grammaire : Verbe. — 3. Qui rappelle tout à soi. Grammaire ; Verbe.
SERMON sua LA fROVIDENCE 131
ordinairement dans les bibliothèques^ des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble être ou l'essai de quelque apprenti ou le jeu de quelque enfant, plutôt que Touvrage d'une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit 2, aussitôt toutes les lignes inégales venant à se ramasser d'une certaine façon dans votre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n'y avait auparavant aucune apparence de forme humaine. C'est, ce me semble, Messieurs, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée quQ nous ne pouvons jamais remarquer qu'en le regardant par un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre.
J'ai ou, dit TEcclésiaste ^, un désordre étrange sous le soleil; fai vu que Von ne commet ^ pas ordinairement^ ni la course aux plus vites^^ ni la guerre aux plus courageux, ni les affaires aux plu$ sages, Nec velocium [esse] cursum, nec forlium bellum; mais que le hasard et l'occasion dO" minent partout ^ sed tempus casumque in omnibus ^. J'ai vu, dit le même Ecclésiaste, que toutes choses arrivent également à r homme de bi$n et au méchant, à celui qui sacrifie '^ et à celui qui blasphème^ Quod universa œque eveniunt justo et impio... immolanti victimas et sacrificia contemnenti... çadem cunçtis eveniunt ^. Presque tous les siècles se sont plaints d'avoir vu l'iniquité triomphante et l'innocence affligée; mais, de peur qu'il n'y ait rien d'assuré , quelquefois on voit au contraire l'innocence dans le trône et l'iniquité dans le supplice. Quelle est la confusion de ce tableau ! et ne semble- t-il pas que ces couleurs aient été jetées au hasard, seulement pour brouiller la toile ou le papier, si je puis parler de la sorte?
1. Bibliothèque ; au dix-septième siècle, elles étaient de vrais musées. Curieux Lex. —2. Bossuet tenait à cette comparaison ingénieuse qu'il ivait déjà développée daQs le premier sermon sur la Providence. l, Salomon. --^ 4. Commet. Lex. — 5. Vites. Grammaire ; Adjeeiif. — î. EccUs., IX, 11.— 7. Sacrifie. Lex. — 8. Eccles., IX, 2, 3. — 9, C'est somme si Bossuet disait : Dieu craignant que les hommes Qe trouvent qu'il y a des choses fixes et certaines.
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Le libertin inconsidéré s'écrie aussitôt qu'il n'y a point d'ordre. // dit en son cœur : Il n'y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : Dixit insipiens [in corde suo : Non est Deus] ^. Mais arrêtez, malheureux, et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante ! Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché ; et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginiez que désordre 2.
Oui, oui, ce tableau a son point, n'en doutez pas ; et le même Ecclésiaste qui nous a découvert la confusion, nous mènera aussi à l'endroit par où nous contemplerons l'ordre du monde. Tai vu, dit-il, sous le soleil Vimpiélé en la place du jugement 3, et Viniquité dans le rang que devait tenir la justice ^; c'est-à-dire, si nous l'entendons, l'iniquité sur le tribunal, ou même l'iniquité dans le trône, où la seule justice doit être placée. Elle ne pouvait pas monter plus haut, ni occuper une place qui lui fût moins due. Que pouvait penser Salomon en considérant un si grand désordre ? Quoi? que Dieu abandonnait les choses humaines sans conduite et sans jugement ? Au contraire, dit ce sage prince, en voyant ce renversement, aussitôt j'ai dit en mon cœur : Dieu jugera le juste et l'impie, et alors ce sera le temps de toutes choses, et tempus omnis rei tune erit ^
Voici, Messieurs, un raisonnement digne du plus sage des hommes ^. 11 découvre dans le genre humain une extrême confusion, il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit; il voit bien qu'il n'est pas possible que notre nature, qui est la seule que Dieu a faite â sa ressemblance, soit la seule qu'il abandonne au hasard. Ainsi, convaincu par raison qu'il doit y avoir de l'ordre parmi les hommes, et voyant par expérience qu'il n'est pas encore établi, il conclut nécessairement que l'homme a quel-
1. Psalm,,» LU, 1. — 2. Où vous n'imaginiez que désordre. Grammaire : Article. —3. Jugement. Lex. —4. En marge: Vidi... in loco judicii impietatem, et in loco justitix iniquitatem. Et dixi... Justum et impiam jadicabit Deus^ et lenipus omnis rei tune erit. {Eccles., 111,16, 17.) — 5. t,ccles.f III, 17. — 6. Le plus sage des hommes, Salomon.
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que chose à attendre : et c'est ici, Chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu, c'est la grande maxime d'État de la politique du ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité ; il nous introduit dans le monde, où il nous fait paraître un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse, où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu'il n'y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi? pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable, où Dieu, séparant encore une fois la lumière d'avec les ténèbres, mettra par un dernier jugement la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues, et alors, dit Salomon, ce sera le temps de chaque chose, et tempus omnis rei tune erit,
Quvrez donc les yeux, ô mortels! c'est Jésus-Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu'il a fait en saint Mathieu [chapitre VI], et [en saint] Luc [chapitre] XII, dont je vais vous donner une paraphrase. Contemplez le ciel et la terre, et la sage économie de cet univers. Est-il rien de mieux entendu que cet édifice ? est-il rien de mieux pourvu que cette famille ? est-il rien de mieux gouverné que cet empire ? Cette puissance suprême qui a construit le monde et qui n'y a rien fait qui ne soit très bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Elle a fait les corps célestes, qui sont immortels ; elle a fait les terrestres, qui sont périssables ^ Elle a fait des animaux admirables par leur grandeur ; elle a fait les insectes et les oiseaux, qui semblent méprisables par leur petitesse. Elle a fait ces grands arbres des forêts, qui subsistent des siècles entiers; elle a fait les fleurs des champs, qui se passent du matin au soir 2. Il y a de l'inégalité dans ses créatures, parce que cette même bonté qui a donné l'être aux plus nobles, ne l'a pas voulu envier ^ aux moindres ; mais depuis les plus
1. Distinction scolastique; les philosophes de l'école croyaient que les corps célestes étaient d'une autre matière que les corps terrestres, et incorruptibles. La science moderne n'admet pas cette distinction. ^ t. S« pas4enh Grammaire t Vtrbf^ ^ y> Snvièr, Let;
grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux, qui l'invoquent dès le matin parla mélodie de leurs chants; et ces fleurs dont la beauté est si tôt flétrie, elle les habille si superbe- Tic3nt durant ce petit moment de leur être, que Salomon 'ans toute sa gloire, n'a rien de comparable à cet orne-
ent \ Vous, hommes qu'il a faits à son image, qu'il a claires de sa connaissance, qu'il a appelés à son royaume, •ouvez-vous croire qu'il vous oublie et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilants de sa providence- paternelle ne soient pas ouverts ? Nonne vos fnagis pluris estis illis ^?
Que s'il vous paraît quelque désordre, s'il vous semble que la récompense court lentement ^ à la vertu, et que la peine ne serre pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier être ^ : ses desseins, conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles, qu'il voit passer devant lui comme des moments; et il faut la durée entière du monde pour développer ^ tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies ! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons et tout ce que sa justice destine aux méchants*! Il ne serait^ pas raisonnable ? laissons agir l'Éternel suivant les lois de son éternité, et, bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue : Jungère œlernilaîi Dei, et cum illo œlernus eâio^.
Si nous entrons, Chrétiens, dans cette bienheureuse liberté d'esprit, si nous mesurons les conseils de Dieu selon la règle de l'éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai. Dieu ne fait pas encore de discernement entre les bons et les méchants,; mais c'est qu'il a choisi son jour
1. Luc, XII, 27. — 2. Matth., VI, 26. — 3. Court à. Grammaire iPréDor, tiôn.— 4. Dieu. — 5. Développer. Lex.— 6. S. Auc, In Psa/m., CXI, n. 8. —7. //, ce Grammaire: Pronom. — 8. S. Auo., Enarrat.in Pia/m.,CXl,ii.8.
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arrêté où il le fera paraître tout entier à la face de tout Tunivers quand le nombre des uns et des autres sera complet. C'est ce qui a fait dire à Tertull [ien] ces excellentes paroles : Dieu, écrit-il, ayanî remis le jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas le discernement qui en est une condition nécessaire, et il se montre presque égal, en attendant, sur toute la nature humaine. Qui [enim'] semel œternum judicium destinavit post sœculi fînem, non prœcipitat discretionem^ [etc,],..
... Mais cependant, direz- vous, Dieu fait souvent du bien aux méchants, il laisse souffrir de grands maux aux justes; et quand un tel désordre ne durerait qu*un moment, c'est toujours quelque chose contre la justice. — Désabusons-nous, Chrétiens, et entendons aujourd'hui la différence des biens et des maux. Il y en a de deux sortes. Il y a les biens et les maux mêlés, qui dépendent de Fusage que nous en faisons. Par exemple, la maladie est un mal; mais qu'elle sera un grand bien» si vous la sanctifiez par la patience ! la santé est un bien ; mais qu'elle deviendra un mal dangereux en favorisant la débauche ! Voilà les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature du bien et du mal, et qui touchent à l'un ou à l'autre suivant Tusage où' on les applique.
Mais entendez, Chrétiens, qu'un Dieu tout-puissant a dans les trésors de sa bonté un souverain bien qui ne peut jamais être mal, c'est la félicité éternelle, et qu'il a dans les trésors de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent, tels que sont les supplices des réprouvés. La règle de s? justice ne permet [pas] que les méchants goûtent jamais ce bien souverain, ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes. C'est pourquoi il fera un jour le discernement.
...Prévenons, Messieurs, l'heure destinée^; assistons en esprit au dernier jour, et du marchepied de ce tribunal devant lequel nous comparaîtrons, contemplons les choses humaines. Dans cette crainte, dans cette épou-
1. Ajpo/., cap. XLI. — 2. Pascal, exagérant c«tte doctrine, a dit que la maladie est l'état naturel du chrétien. — 3. Où, auquel. Grammaire : JLdvtrbe. — 4. Destinée. Lex.
vante, dans ce silence universel de toute la nature, avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies qui s'affermissaient dans le crime en voyant d'autres crimes impunis ! Eux-mêmes, au contraire, s'étonneront comment^ ils ne voyaient pas que cette publique impunité les avertissait hautement de l'extrême rigueur de ce dernier jour. Oui, j'atteste le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance: les châtiments exemplaires qu'il exerce sur quelque-uns ne me semblent pas si terribles que l'impunité de tous les autres. S'il punissait ici tous les criminels, je croirais toute sa justice épuisée, ef je ne vivrais pas en attente * d'un discernement plus redoutable. Maintenant sa douceur même et sa patience ne me permettent pas de douter qu'il ne faille attendre un grand changement. Non, les choses ne sont pas encore en leur place fixe. Lazare ^ souffre encore, quoique innocent ; le mauvais riche, quoique coupable, jouit encore de quelque repos. Ainsi ni la peine ni le repos, ne sont pas encore où ils doivent être ^, cet état est violent et ne peut pas durer toujours. Ne vous y fiez pas, ô hommes du monde^; il faut que les choses changent. Et en effet admirez la suite : Mon fils, tu as reçu des biens en fa vie, et Lazare aussi a reçu des maux. Ce désordre se pouvait souffrir durant les temps de mélange, où Dieu préparait un plus grand ouvrage; mais sous un Dieu bon et sous un Dieu juste, une telle confusion ne pouvait pas être éternelle. C'est pourquoi, poursuit Abraham ^ maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité, nunc autem, une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place ; la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée : JSunc auîem hic consolatur, tu vero cruciaris. Voilà, Messieurs, le conseil '^ de Dieu exposé fidèlement par son Écriture : voyons maintenant en peu de paroles
1. S'étonneront comment. Grammaire: Verbe. — 2. En attente. Grammaire : Article. ■— 3. Lazare^ le mendiant de la parabole. — 4. Voir Grammaire : Adverbe, — 5. Hommes da monde, hommes qui vivez suivant l'esprit du monde. — 6. Pans la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare. — 7. Con$eU,X>ex.
quel usage nous en devons faire; c'est par où je m*en vais conclure.
SECOND POINT
Quiconque est persuadé qu'une sagesse divine le gouverne et qu'un conseil immuable le conduit à une fin éternelle, rien ne lui * paraît ni grand ni terrible que ce qui a relation 2 à l'éternité : c'est pourquoi les deux sentiments que lui inspire la foi de la Providence 3, c'est premièrement de n'admirer^ rien, et ensuite de ne rien craindre de tout ce qui se termine en la vie présente.
11 ne doit rien admirer, et en voici la raison. Cette sage et éternelle Providence qui a fait, comme nous avons dit, deux sortes de biens, qui dispense ^ des biens mêlés dans la vie présente, qui réserve les biens tout purs à la vie future, a établi cette loi, qu'aucun n'aurait de part aux biens suprêmes, qui aurait trop admiré les biens médiocres. Car la sage et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons: Dieu veut, dit saint Augustin, que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente pour servir de consolation aux captifs, et ceux qu'il réserve au siècle à venir pour faire la félicité de ses enfants; ou, pour dire quelque chose de plus fort, Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs : Hœc omnia Iribuiî eîiam malis, ne magni pendantur a boniSy dit saint Augustin ^
Et certainement. Chrétiens, quand, rappelant en mon esprit la mémoire "^ de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies ; quand je vois les enfants d'Abraham et le seul peuple qui adore Dieu relégué en la Palestine, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles, et, pour dire quelque chose qui nous
1. Quiconque. . rien ne lui paraît. Grammaire : Construction, — 2. Rela^ Vwn. Grammaire : Article — 3. La foi de la Providence. Grammaire : Nom, — 4. Admirer. Lex. — 5. Dispense. Lex. — 6. Enarrat. in Psalm., LXII, 14. —7. Mémoire. Lex.
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toucha dé plus près, quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien, soutenir avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet ^ contre l'Évangile, abattre sous son croissant la croix de Jésus-Christ, notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées, et que je considère d'ailleurs que tout déclaré qu'il est contre Jésus-Christ, ce sage distributeur des couronnes le voit du plus haut des cieux assis sur le trône du grand Constantin et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire comme un présent de peu d'importance : ha ! qu'il m*est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état ^ de telles faveurs et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente 1 Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parais peu à ma vue, quand je te regarde par cet endroit !
,,. Ainsi la foi de la Providence, en mettant toujours en vue aux enfants de Dieu la dernière décision, leur ôte l'admiration de toute autre chose : mais elle fait encore un plus grand effet, c'est de les délivrer de la crainte. Que eraindraient--ils, Chrétiens ? Rien ne les choque, rien ne les offense, rien ne leur répugne.
Il y a cette différence remarquable entre les causes particulières et la cause universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres; le froid combat le chaud et le chaud attaque le froid. Mais la cause pre- Baière et universelle, qui enferme dans un même ordre et les parties et le tout, ne trouve rien qui la combatte, parce que si les parties se choquent entre elles, c'est sans préjudice du tout; elles s'accordent avec le tout, éoïkt elles foot l'assemblage par leur discordance. Il serait long^ Chrétiens, de démêler ce raisonnement. Mais pour en faire l'application, quiconque a des desseins par ticuHers, quiconque s'attache aux causes particulières disons encore p>us clairement, qui veut obtenir ce bienfait du ppinee, ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée *, il trouve d'autres prétendants qui le contra-
1. Mahomet IV, sultan de Const«itinople, dont les succès faisaient ti>einbler la chrétienté. En 1664, Ma©tecuculli, aidé de 6.000 soldats fraDcais, remporta sur les Turcs la victoire de Saint-Gothard. — 2. // fait peu d'état. Lei. — 3 II serait long. Grammaire -.Adjectif. — 4. La voie
rient, des rencontres inopinées qui le traversent *, un ressort ne joue pas à temps, et la machine s arrêter l'intrigue n'a pas son effet, ses espérances s'en vont en fumée. Mais celui qui s'attache immuablement au tout et non aux parties, non aux causes prochaines, aux puissances, à la faveur, à l'intrigue, mais à la cause première et fondamentale, à Dieu, à sa volonté, à sa Providence, il 2 ne trouve rien qui s'oppose à lui ni qui trouble ses desseins; au contraire, tout concourt et tout coopère à Texécution de ses desseins parce que tout concourt et tout coopère, dit le saint Apôtre, à l'accomplissement de son salut ; et son salut est sa grande affaire, c'est là que se réduisent toutes ses pensées: Diligentibus Deum omnia cooperanlur in bonum 3.
S'appliquant de cette sorte à la Providence * si vaste, si étendue, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets, il s'étend et se dilate lui-même, et il apprend à s'appliquer en bien toutes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités, il reçoit le présent du ciel avec soumission, et il honore la miséricorde qui lui fait du bien, en le répandant sur les misérables. S'il est dans l'adversité, il songe que V épreuve produit respérance^,> que la guerre se fait pour la paix, et que si sa vertu combat, elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère, parce qu'il n'est jamais sans ressource. Il croit toujours entendre le Sauveur Jésus qui lui grave dans le fond du cœur ces belles paroles: Ae craignez pas, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume^. Ainsi, à quelque extrémité qu il soit réduit, jamais on n'entendra de sa bouche ces paroles infidèles, qu'il â perdu tout son bien^. Car peut-il désespérer de sa foi*tune, lui à qui il reste encore un royaume entier, et un royaume qui n'est autre que celui de Dieu? Quelle force le peut abattre, étant toujours soutenu par une si belle espérance ?
détournée. Bossuet dut exciter la curiosité et la crainte de ses auditeurs, tant étaient nombreux les courtisans compromis dans la disgrâce de Fouquet qui venait d'être arrêté. — 1. Traversent. Lex. — 2. Celui qui s'attache... il. Grammaire : Construction. — 3. Rom., Vlll, 28. — 4. S'appliquant, Let. ^ 6. Rom., V» 4; -r 6. tue, XII, 32. — f. Qa'ii a perdu tout son bien. Grammaire : Construction.
Voilà quel il est en lui-même. Il ne sait pas moins profiter de ce qui se passe dans les autres ; tout le confond et tout l'édifie, tout Tétonne et tout Tencourage ; tout le fait rentrer en lui-même, autant les coups de grâce que les coups de rigueur et de justice, autant la chute des uns que la persévérance des autres, autant les exemples de faiblesse que les exemples de force, autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire. Car s'il lance son tonnerre sur les criminels, ie juste, dit saint Augustin ^, vient laver ses mains dans leur sang; c'est-à-dire qu'il se purifie par la crainte d'un pareil supplice. S'ils prospèrent visiblement et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l'espérance d'un homme de bien, il regarde le revers de la main de Dieu ^ et il entend avec foi comme une voix céleste qui dit aux méchants fortunés qui méprisent le juste opprimé : 0 herbe terrestre ! ô herbe rampante ! oses-tu bien te comparer à l'arbre fruitier pendant la rigueur de l'hiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tu conserves la tienne durant cette froide saison? Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur du grand jugement, qui te desséchera jusqu'à la racine et fera germer les fruits immortels des arbres que la patience aura cultivés. Telles sont les saintes pensées qu'inspire la foi de la Providence.
Chrétiens, méditons ces choses, et certes elles méritent d'être méditées. Ne nous arrêtons pas à la fortune ni à ses pompes trompeuses. Cet état que nous voyons aura son retour; tout cet ordre que nous admirons sera renversé. Que servira. Chrétiens, d'avoir vécu dans l'autorité, dans les délices, dans l'abondance, si cependant Abraham nous dit : Mon fils, tu as reçu du bien en ta vie, maintenant les choses vont être changées ? Nulles marques de cette grandeur, nul reste de cette puissance! Je me trompe, j'en vois de grands restes et des vestiges sensibles; et quels? C'est le Saint-Esprit qui le dit : Les puissants, dit l'oracle de la Sagesse, seront tourmentés puissamment, Potentes potenter tormenta patientur 3. C'est-à-dire qu'ils conserveront, s'ils n'y prennent garde, une malheureuse primauté
1. In Psalm. LVII, n. 21.— îi /.e nijgri de la main de Dieu. Grftmmairi><
de peines à laquelle ils seront précipités par la primauté de leur gloire. Confidimus aiiletn de [vobis meliora] ^ ha ! encore que je parle ainsi, f espère de vous de meilleures choses. 11 y a des puissances saintes : Abraham, qui condamne le mauvais riche, a lui-même été riche et puissant; mais il a sanctifié sa puissance en la rendant humble, modérée, soumise à Dieu, secourante aux pauvres. Si vous profitez de cet exemple, vous éviterez le supplice du riche cruel, et vous irez avec le pauvre Lazare vous reposer dans le sein du riche Abraham, et posséder avec lui les richesses éternelles.
SERMON SUR L'AMBITION prêché an Louvre le 19 mars 1662.
Notice. — On doute que ce discours ait été prononcé, le 19mars, quatrième dimanche de carême, la prédication ayant été supprimée à la cour- Mais il avait été rédigé pour ce jour-là. Bossuet prêcha trois fois sur YAmbilion, en 1661 aux Carmélites, en 1662 au Louvre, en 1666 à Saint- Germain, et chaque fois il reprit le même texte en ajoutant quelques variantes. Le texte de 1662 est le plus beau dans sa netteté et dans sa concision.
Analyse. — Jésus-Christ a fui les grandeurs pour nous apprendre à vaincre l'ambition. Pour apprendre aux chrétiens à vaincre 1 ambition, Bossuet fait parler l'Evangile contre la fortune et la fortune contre ellemême; il démontre que les faveurs de la fortune ne sont rien et qu'elles sont inconstantes.
Premier point. — « La fortune nous joue, lors même qu'elle nous est libérale. » En effet, la véritable puissance et la véritable félicité consistent à désirer ce qu'il faut et a pouvoir exécuter ce qu'on veut. La fortune est une source d'égarement et empêche l un et l'autre.
Deuxième point. — « Toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs, mais des trahisons. » Rien n'est aussi inconstant que ses faveurs. Exemple de Babylone.
Jésus ergOf cum cognovisset qaia venluri essent al râpèrent eam et facerent eum regem, fugit iterum in montem ipse salas.
Jésus, ayant connu que tout le peuple viendrait pour l'enlever et le f^ire roi, s'enfuit à la montagne tout seul. (Jean., VI, 15.)
Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les hon-
neurs qu'on lui prépare. Celui qui venait se charger d'oppfobres devait éviter les grandeurs hutnaînes ; mon Sauveur ne connaît sur la terre aueune sorte d'exaltation ^ que celle qui Télève à sa croix ; et comme il s'est avancé quand on eut résolu son supplice, il était de son esprit 2 de prendre la fuite pendant qu'on lui destinait un trône.
Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ dans une montagne déserte, où il veut si peu être découvert que révangéliste remarque qu*il ne souffre personne en sa compagnie, ipse solasy no\is fait voir qu'il se sent pressé^ de quelqiio danger extraordinaire ; et comme il est tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très certainement, Messieurs, que c'est pour nous [qu'il] appréhende ^.
Et en effet, Chrétiens, lorsqu'il frémit, dit saint Augustin ^, c'est qu'il est indigné contre nos péchés ; lorsqu'il est troublé, dit le même Père, c'est qu'il est ému de nos maux ; ainsi lorsqu'il craint et qu'il prend la fuite, c'est qu'il appréhende pour nos périls. Il voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l'amour des grandeurs ; c'est pourquoi il fuit devant elles pour nous obliger à les craindre : et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes, il nous apprend ensem'ble que le devoir essentiel du chrétien/ c'est de réprimer son ambition. Ce n'est pas une entreprise médiocre^ de prêcher cette vérité à la cour, et nous devons plus que jamais demander la grâce du Saint-Esprit par rintercess[ion de la sainte Vierge, Ave],
C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour*^ que de combattre l'ambition, qui est l'âme de ceux qui la suivent^, et il pourrait même sembler que c'est ravaler la majesté des princes, que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs. Mais les sou-
1. Exaltation. Lex — Il y a ici un véritable jeu de mots sur le texte : Et ego si exaltalas fuero a terra, omnia Iraham ad me ipsum. {Jean , XII. ;^2.) — ^.Esprit. Lex. — 3. P/e.ssc. Grammaire : Préposition— i. Appréhende. heX. — 5. In Joan., tract. XLIX, 19. — - 6. Médiocre. Lex. — 7. Déserter. Lex. — 8. Suivent. Lex.
SERMON SUR l'aMBITION US
vcrains pieux veulent bien que toute leur gloire s'efTace en présence de celle de Dieu ; et bien loin de s'ofTenser que l'on diminue leur puissance dans cette vue ^ ils savent qu'on ne les révère jamais plus profondément que lorsqu'on ne les rabaisse qu'en les comparant avec Dieu. Ne craignons donc pas aujourd'hui de publier hardiment dans la cour la plus auguste du monde qu'elle ne peut rien faire pour un chrétien qui soit digne de [son] estime. Détrompons, s'il se peut, les hommes de cette attache* furieuse à ce qui s'appelle fortune, et pour cela faisons deux choses : faisons parler l'Évangile contre la fortune, faisons parler la fortune contre elle-même : que l'Évangile nous découvre ses illusions, elle-même nous fera voir ses inconstances. Ou plutôt voyons l'un et l'autre dans l'histoire du Fils de Dieu,
Pendant que tous les peuples courent à lui et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu'un trône, il méprise tellement toute cette vaine grandeur qu'il déshonore* lui-même et flétrit son propre triomphe par son triste et misérable équipage^. Mais ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, il veut être luimême l'exemple de l'inconstance des choses humaines ; et, dans l'espace de trois jours, on a vu la haine publique attacher à une croix celui que la faveur publique avait jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n'est rien, et que non seulement quand elle ôte^, mais même quand elle donne, non seulement quand elle change, mais môme quand elle demeure, elle est toujours méprisable. Je commence par [ses] faveurs, et je vous prie, Messieurs, de le bien entendre^.
PREMIER POINT
J'ai donc à vous faire voir dans ce premier point que la fortune nous joue lors même qu'elle nous est libérale. Je pouvais"^ mettre ses tromperies dans un grand jour, en prouvant, comme il est aisé, qu'elle ne tient jamais ce
1. Dans celle vue. Grammaire : Préposition.--^. Allache. Lex — 3. Déshonore. Lex. —k. Equipage. Lex. Pour l'idée, voir plus loin.— 5. Qaand elle Ole. Grammaire : Verhe. — 6. Le bien entendre. Grammaire : Construction, — 7. Je pouvais, je pourrais. Grammaire • Verbe.
qu'elle promet ; mais c'est quelque chose de plus fort de montrer qu'elle ne donne pas cela même qu'elle fait semblant de donner. Son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c'est celui qu'elle nomme puissance: c'est celui-là qui enchante* les ambitieux, c'est celui-là dont ils sont jaloux à l'extrémité ^, si petite que soit la part qu'elle leur en fait. Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n'est point un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux malades.
Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons avoir, et de quelle puissance nous avons besoin durant cette vie. Mais comme l'esprit de l'homme s'est fort égaré dans cet examen, tâchons de le ramener à la droite voie par une excellente doctrine de saint Augustin, livre XIII de la Trinité, Là, ce grand homme pose pour principe une vérité importante, que la félicité demande deux choses: Pouvoir ce quon veut, vouloir ce qu'il faut, Posse quod velit, velle quod oportet. Le dernier ^ aussi nécessaire : car comme, si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n'est pas satisfaite, de même si vous ne voulez pas ce qu'il faut, votre volonté n'est pas réglée ; et l'un et l'autre * l'empêche d'être bien-heureuse, parce que [comme] la volonté qui n'est pas contente est pauvre, aussi ^ la volonté qui n'est pas réglée est malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité, qui n'est pas moins la santé parfaite de la nature que l'affluence universelle du bien. Donc également nécessaire de désirer ce qu'il faut que de pouvoir exécuter ce qu'on veut.
Ajoutons, si vous le voulez, qu'il® est encore plus essenr tiel. Car l'un nous trouble dans l'exécution, l'autre ^ porte le mal jusques au principe. Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez, c'est que vous en avez été empêché par une cause étrangère ; et lorsque vous ne voulez pas ce qu'il faut, le défaut en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier ^ n'est tout au plus qu'un pur malheur, et le second toujours une faute ; et en cela même que c'est une faute,
1. Enchante. Lex. — 2. A iexlrémilé. Grammaire : Adverbe. — 3, 4, 6, 7, 8- Grammaire : Pronom. — 5. Comme... aussi. Grammaire : Conjonction.
qui ne voit, s'il a des yeux, que c'est sans comparaison un plus grand malheur ? Ainsi Ton ne peut nier sans perdre le sens, qu'il ne soit bien plus nécessaire à la félicité véritable d'avoir une volonté bien réglée que d'avoir une puissance bien étendue.
Et c'est ici, Chrétiens, que je ne puis assez m'étonner du dérèglement de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin ^ et nous soupirons après la puissance. Aveugles, qu'entreprenons-nous I La félicité a deux parties, et nous croyons la posséder tout entière, pendant que nous faisons une distraction 2 violente de ses deux parties. Encore rejetons-nous la plus nécessaire ; et celle que nous choisissons étant séparée de sa compagne, bien loin de nous rendre heureux, ne fait qu'augmenter le poids de notre misère. Car que peut servir la puissance à une volonté déréglée, sinon qu'étant misérable en voulant le mal, elle le devient encore plus en l'exécutant? Ne disions-nous pas dimanche dernier ^ que le grand crédit des pécheurs est un fléau que Dieu leur envoie ? pourquoi, sinon, Chrétiens, qu'en joignant l'exécution au mauvais désir, c'est jeter du poison sur une plaie déjà mortelle, c'est ajouter le comble*? N'est-ce pas mettre le feu à l'humeur maligne dont le venin nous dévore déjà les entrailles ? Le Fils de Dieu reconnaît que Pilate a reçu d'en haut une grande puissance sur sa divine personne. Si la volonté de cet homme eût été réglée, il eût pu s'estimer heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir la calomnie, du moins à délivrer l'innocence. Mais parce que sa volonté était corrompue par une lâcheté honteuse à son rang, cette puissance ne lui a servi qu'à l'engager contre sa pensée dans le crime du déicide. C'est donc le dernier des aveuglements, avant que notre volonté soit bien ordonnée^, de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes et sera fatale à notre bonheur, parce qu'elle sera funeste à notre vertu.
Notre grand Dieu, Messieurs, nous donne une autre
1. De Triait., XIII, 17. — 2. Distraclion. Lex. — 3. Sermon perdu. — 4. Ajouter le comble, Lex. — 5. Ordonnée, Lex.
conduite * ; il veut nous mener par des voies unies, et non pas par des précipices. C'est pourquoi il enseigne à ses serviteurs, non à désirer de pouvoir beaucoup, mais à s'exercer à vouloir le bien; à régler leurs désirs, avant que de songer à les satisfaire ; à commencer leur félicité par une volonté bien ordonnée, avant que de la consommer^ par une puissance absolue.
Mais il est temps, Chrétiens, que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine d»' ssint Augustin. Que demandez-^ous, ô mortels ? Quoi ? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? Et moi je réponds avec le Sauveur : Vous ne savez ce que vous demandez ^, Considérez bien où vous êtes, voyez la mortalité qui vous accable, regardez cette figure du monde guipasse^. Parmi tant de fragilité, sur quoi pensez- vous soutenir cette grande idée de puissance ? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose; et que trouverez-vous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les yeux, pénétrez Técorce. La plus grande puissance du monde ne peut s'étendre plus loin que doter la vie à un homme; est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel, que de hâter de quelques moments le cours d'une vie qui se précipite d'elle-même ^ ? Ne croyez donc pas. Chrétiens, qu'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortalité : I^am quanta polenlia poiest esse morlalium ? Et ainsi, dit saint Augustin ^, c'est une sage providence : le partage des hommes mortels, c'est d'observer la justice ; la puissance leur sera donnée au séjour d'immortalité "^ ; Teneant morialesjusliiiam, poîenîia immorîaîihus dabifur.
Que demandons-nous davantage ? Si nous voulons ce qu'il faut dans la vie présente, nous pourrons tout ce que nous voudrons dans la vie future. Réglons notre volonté par l'amour de la justice. Dieu nous couronnera en son temps parla communication de son pouvoir. Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer * nos
1, 2. Lex. — 3. Matth., XX, 22. — 4. I Cor , VII, 31. — 5. Se précipite. Grammaire : Verbe. — 6. D« Trinit., Xlil, 17. — 7. Au séjour dimmortalilé. Grammaire : Article, — 8^ Composer, her.
mœurs» il donnera l'éternité tout entière à contenter nos désirs ^
Je crois que vous voyez maintenant, Messieurs, quelle sorte de puissance nous devons désirer durant cette vie : puissance pour régler nos mœurs, pour modérer nos passions, pour nous composer selon Dieu : puissance sur nous-mêmes ; puissance contre nous-mêmes, ou plutôt, dit saint Augustin, puissance pour nous-mêmes contre nous-mêmes : Velil homo prudens esse, velit forlis^ velil femperans... alque ul hœc ueracifer possit, poleniiam plane opîet, aique appelai ul polens sil in se ipso et miro modo adversus se ipsum pro se ipso 2. 0 puissance peu enviée ! et toutefois c'est la véritable. Car on combat notre puissance en deux sortes, ou bien en nous empêchant dans l'exécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans le droit que nous avons de nous résoudre^ : on attaque dans ce dernier* l'autorité même du commandement, et c'est la véritable servitude. Voyons l'exemple de l'un et de l'autre dans une même maison.
Joseph était esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur d'Egypte y est la maîtresse. Celui-là, dans le joug de la servitude, n'est pas maître de ses actions, et celle-ci, tyrannisée par sa passion, n'est pas même maîtresse de ses volontés. Voyez où l'a portée un amour infâme. Ha! sans doute, à moins que d'avoir un front d'airain, elle avait honte en son cœur de cette bassesse ; mais sa passion furieuse lui commandait au dedans comme à un esclave : appelle ce jeune homme, confesse ton faible, abaisse-toi devant lui, rends-toi ridicule Que lui pouvait conseiller de pis son plus cruel ennemi? C'est ce que sa passion lui commande. Qui ne voit que dans cette femme la puissance est liée bien plus fortement qu'elle n'est dans son propre esclave ?
Cent tyrans de cette sorte captivent nos volontés, et nous ne soupirons pas ! Nous gémissons quand on lie nos mains, et nous portons sans peine ces fers invisibles dans lesquels nos cœurs sont enchaînés. Nous crions
1. A contenter. Grammaire : Préposition. — '2. De Trinit., XIII, 17. — 5. De nous résoudre. Lex. — 4. Ce dernier. Grammaire : Pronom.
qu'on nous violente quand on enchaîne les ministres, les membres qui exécutent ; et nous ne soupirons pas quand on captive* la maîtresse même, la raison et la volonté qui commande. Éveille-toi, pauvre esclave, et reconnais enfin cette vérité, que si c'est une grande puissance de pouvoir exécuter ses desseins, la grande et la véritable, c'est de régner sur ses volontés.
Quiconque aura su goûter la douceur de cet empire, se souciera peu, Chrétiens, du crédit et de la puissance que peut donner la fortune.^ Et en voici la raison : c'est qu'il n'y a point de plus grand obstacle à se commander ainsi soi-même que d'avoir autorité sur les autres.
En effet, il y a en nous une certaine malignité ^ qui a répandu dans nos cœurs le principe de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux, et ils ne demandent qu'à montrer la tête : le meilleur moyen de les réprimer, c'est de leur ôter le pouvoir. Saint Augustin l'avait bien compris, que « pour guérir ^ la volonté il faut réprimer la puissance : Frenalur faculf as,,, ui saneîur uoluntas *. Hé quoi donc ! des vices cachés en sont-ils moins vices ? Est-ce l'accomplissement qui en fait la corruption ? Comment donc est-ce guérir la volonté que de laisser le venin dans le fond du cœur? Voici le secret : on se lasse de vouloir toujours l'impossible, de faire des desseins à faux, de n'avoir que la malice du crime. C'est pourquoi une malice frustrée commence à déplaire ; on se remet, on revient à soi à la fa^veur de son impuissance ; on prend aisément le parti Je modérer ses désirs. On le fait premièrement par nécessité; mais enfin, comme la contrainte est importune, on y travaille sérieusement et de bonne foi et on bénit son peu de puissance, le premier appareil^ qui a donné le commencement à la guérison.
Par une raison contraire, qui ne voit que plus on sort
I de la dépendance, plus on rend ses passions indomptables ?
Nous sommes des enfants qui avons "^ besoin d'un tuteur
i. Captive. Lex. — 2. Malignité. Le\. — 3. L'avait bien compris..: <7u«. Grammaire : Pronom. — 4. Ad Macedon., Ep. CLIII, n. 16. — 5. Malice. Lex. Cf. pour l'idée ; « (Hélas! du crime affreux dont la honte me suit — Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit). » (Racine, Phèdre.) — 6. Appareil. Le*» •** 7. Nàu9 g^fhmee (itm enfante qui atjohii. GrarnmJijré t , Vtrbl
SËtlMON SUR L AMBITION U9
sévère, la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se' remuer et à se produire, et oppriment notre liberté sous le joug de leur licence effrénée. Ha ! nous ne le voyons que trop tous les jours. Ainsi vous voyez, Messieurs, combien la fortune est trompeuse, puisque bien loin de nous donner la puissance, elle ne nous laisse pas même la liberté.
Ce n'est pas sans raison, Messieurs, que le Fils de Dieu nous instruit à craindre^ les grands emplois; c'est qu'il sait que la puissance est le principe le plus ordinaire de l'égarement, qu'en l'exerçant sur les autres on la perd souvent sur soi-même, enfin qu'elle est semblable à un vin fumeux* qui fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là sera le maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant pourvu qu'il puisse régler ses désirs, et être assez désabusé des choses humaines pour ne point mesurer sa félicité à l'élévation de sa fortune.
Mais écoutons, Chrétiens, ce que nous opposent les ambitieux. Il faut, disent-ils, se distinguer ; c'est une marque de faiblesse de demeurer dans le commun, les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe^ et forcent les destinées ^. Les pemples de ceux qui s'avancent^ semblent reprocher aux autres leur peu de mérite; et c'est sans doute ce dessein de se distinguer qui pousse l'ambition aux derniers excès. Je pourrais combattre par plusieurs raisons cette pensée de se discerner ^. Je pourrais vous représenter que c'est ici ^ un siècle de confusion, où toutes choses sont mêlées ; qu'il y a un jour arrêté à la fin des siècles pour séparer les bons d'avec les mauvais, et que c'est à ce grand et éternel discernement que doit aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrais ajouter encore que c'est en vain qu'on s'efforce de se distinguer sur la terre, où la mort vous vient bientôt arracher de ces places éminentes pour vous abîmer avec tous les autres dans
1. Instruit à craindre. Grammaire : Préposition. — 2. Fumeux. Lex. (Cf. Panégyrique de saint Bernard). — 3. Troupe. Lex. - 4. Forcent. Lex. — 6. S'avancent. Lex. — 6. Se discerner. Lex. — 7. Sur cette terre.
lÔO feOSStJET
le néant commun de la nature, de sorte que les plus faibles, se riant de votre pompe d'un jour et de votre discernement imaginaire, vous diront avec le prophète : O homme puissant et superbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du pair, vous voilà blessé comme nous, el vous éles fait semblable à nous, [El] tu vulneratus es sicul et nos, noslri similis effeclus es *.
Mais sans m'arrêter à ces raisons, je demanderai seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles prétendent de ^ se distinguer. Celle du vice est honteuse, celle de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n'est pas assez souple pour ménager * la faveur des hommes; et le vice, qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt que la vertu, qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure. Ainsi vous vous ennuierez d'une si grande lenteur; peu à peu votre vertu se relâ' chera, et après elle abandonnera tout à fait sa première régularité ^ pour s'accommoder à Thumeur du monde. Ha I que vous feriez bien plus sagement de renoncer tout à coup à l'ambition ! Peut-être qu'elle vous donnera de temps en temps quelques légères inquiétudes ; mais toujours^ en aurez-vous bien meilleur marché^, et il vous sera bien plus aisé de la retenir, que lorsque vous lui aurez laissé prendre goût aux honneurs et aux dignités. Vivez donc content de ce que vous êteg, et surtout que le désir de faire du bien ne .vous fasse pas désirer une condition plus relevée. C'est l'appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ils s'érigent en réformateurs des abus, ils deviennent sévères censeurs de tous ceux qu'ils voient dans les grandes places. Pour eux, que de beaux desseins ils méditent ! que de sages conseils pour l'État I que de grands sentiments pour l'Église! que de saints règlements pour un diocèse! Au milieu de ces desseins charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s'engagent dans Tamour du monde, ils prennent insensiblement l'esprit du siècle; et puis, quand ils
1. IsaXe. XIV, 10. — 2. Prélendeni de. Grammaire; Préposition. — 3. Mé^ nager. Lex. —4. Bigularilé. Lei. — 5. Toajoiin. Lçi. — 6. Vous triompherez plus facilcmoQt de l'ambiiioD.
sont arrivés au but, il faut attendre les occasions qui ne marchent qu'à pas de plomb, et qui enfin n'arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux desseins et s'évanouissent comme un songe toutes ces grandes pensées ^
Par conséquent, Chrétiens, ians soupirer ardemment après une plus grande puissance, songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu nous confie. Un fleuve, pour faire du bien, n'a que faire de passer ^ ses bords ni d'inonder la campagne ; en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d'arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples ^ pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre en peine de nous déborder ^ par des pensées ambitieuses, tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté, et, dans des emplois bornés, ayons une charité infinie. Telle doit être l'ambition du chrétien^ qui, méprisant la fortune, se rit de^ ses vaines promesses et n'appréhende pas ses revers, desquels il me reste à vous dire un mot dans ma dernière partie.
SECOND POINT
La fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère en ceci, qu^elle ne nous cache pas ses tromperies; au contraire, elle les étale dans le plus grand jour, et, outre des légèretés ordinaires, elle se plaît de temps en temps d*étonner^le monde par des coups d'une surprise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes et de peur qu'ils n'oublient jamais ses inconstances. Sa malignité, ses bizarreries. C'est ce qui m'a fait souvent penser que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs, mais des trahisons : qu'elle ne nous donne que pour avoir prise sur nous, et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant des présents qu'elle nous fait que des gages que nous lui donnons pour être éternellement ses
1. Remarcjuer la sévère leçon qui est donnée ici aux ambitieux d'église, et aux ambitieux dévots. — 2. Passer, Lex. — 3. Peuples. Lex. — 4. Nous déborder. Grammaire : Verbe. — 5. Se rit de. Grammaire : Verbe, — 6. Elle se plaît d'étonner. Grammaire : Préposition
captifs, assujettis aux retours fâcheux de sa dure et malicieuse^ puissance.
Cette vérité, établie sur tant d^expériences convaincantes, devrait détromper les ambitieux de tous les biens de la terre ; et c'est au contraire ce qui les engage ^. Car, au lieu d'aller à un bien solide et éternel sur lequel le hasard ne domine pas, et de mépriser par cette vue la fortune toujours changeante, la persuasion de son inconstance fait qu'on se donne tout à fait à elle pour trouver des appuis contre elle-même. Car écoutez parler ce politique habile et entendu : la fortune Fa élevé bien haut, et dans cette élévation il se moque des petits esprits qui donnent tout au dehors, et qui se repaissent de titres et d'une belle montre^ de grandeur. Pour lui, il appuie sa famille sur des fondements plus certains, sur des charges considérables, sur des richesses immenses qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison ; il pense s'être affermi contre toute sorte d'attaques. Aveugle et malavisé ! Comme si ces soutiens magnifiques qu'il cherche contre la puissance de la fortune, n'étaient pas encore de sa dépendance !
C'est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité. Écoute^, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de la prudence ; c'est Dieu même qui te va parler^ et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ézéchiel*^. Assur^^ dit ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, comme les cèdres du Liban; le ciel l'a nourri de sa rosée ; la terre l'a engraissé de sa substance (les puissances l'ont comblé [de] leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple). Cesl pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches^ fertile en ses rejetons. Les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches (les familles de ses domestiques^); les peuples se mettaient à couvert sous son ombre (un grand nombre de créatures ^, et les grands et les petits étaient
1. Malicieux. Lex. — 2. Engage. Lex. — 3. Montre. Lex. — 4. Les trois pages qui suivent sont prises à un sermon de 1660, sur les Nécessités de la vie. — 5. Qui te va parler. Grammaire : Construction. —6. Ezech., XXXI, 3 et sqq. — . 1 Assur, nom d'un fils de Sem, désigne par extension TAssyrie et Babylone. — 8. 9. Lex.
attachés à sa fortune). Ni les cèdres ni les p/n5 (c'est-à-dire les plus grands de la cour) ne régalaient pas : Abieîes non adœquaoeranl summilalem ejus.., Mmulala sunl eum omnia ligna uoluplalis quss erant in paradiso Dei Autant que CG grand arbre s'était poussé en haut, autant s^.mblait-il avoir jeté en bas de fortes et profondes racines ^
Voilà une grande fortune, un siècle n'en voit pas beaucoup de semblables; mais voyez sa ruine et sa décadence. Parce qu'il s'est élevé superbement et qu'il a porté son faite jusqu'aux nues, et que son cœur s'est enflé dans sa hauteur, pour cela, dit le Seigneur, je le couperai par la racine, je l'abattrai d'un grand coup et le porterai par terre (il viendra une disgrâce, et il ne pourra plus se soutenir). Ceux qui se reposaient sous son ombre se retireront de lui, de peur d'être accablés sous sa ruine. Il tombera d'une grande chute ^ ; on le verra tout de son long couché sur la montagne, fardeau inutile de la terre ^ : Projicient eum super montes ^. Ou s'il se soutient durant sa vie, il mourra au milieu de ses grands desseins, et laissera à des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille ; ou Dieu frappera son fils unique, et le fruit de son travail passera en des mains étrangères; ou Dieu lui fera succéder un dissipateur qui, se trouvant tout d'un coup dans de si grands biens, dont l'amas^ ne lui a coûté aucunes peines ^, se jouera des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche; et devant^ la troisième génération, le mauvais ménage ^ et les dettes auront consumé tous ses héritages ^ ;* les branches de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées ; je veux dire, ces terres et ces seigneuries qu'il avait ramassées comme une province, avec tant de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains ; et tous ceux qui verront ce grand changement, diront en levant les épaules et regardant avec étonnement les restes de cette fortune ruinée : Est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur forma-
1. Aulanl que... autant. Grammaire : Adverbe. — 2. Il tombera d'une grande chute. Grammaire -.Préposition.— 3. Cf. « Voudrais-je de la terre inutile fardeau... Ne laisser aucun nom et mourir tout entier?» (Racine, Iphigénie, I, ii.) — 4. Ezech., XXXI, 12. — 5. Vamas. Lex. — 6. Aucunes peines. Grammaire : Adjectif. — 7. Devant. Grammaire : Préposition. — 8. Ménage. Lex. — 9. Hérilaaes. Lex.
dable au monde * ? Est-ce là ce grand arbre qui portait son faîte jusqu'aux nues ? Il n'en reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre? Je n'aperçois plus qu'un peu d'écume.
0 homme, que penses-tu faire, et pourquoi ce travaillfCStu vainement ? — Mais je saurai bien m'affermir et pro fiter de l'exemple des autres; j'étudierai le défaut de leur politique et le faible ^ de leur conduita, et c'est là qi le j'apporterai le remède. — Folle précaution t car ceux-îà ont-ils profité de l'exemple de ceux qui les précédèrent ? 0 homme, ne te trompe pas 1 l'avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre, elle bouillonne même par-^dessous la terre. — Mais je jouirai de mon travail. — Hé quoi ! pour dix ans de vie ! — Mais je regarde ^ ma postérité et mon nom. — Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas. — Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. — Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir jamais arracher de la fortune à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable pewf-é/re.' Regarde * qu'il n'y a rien d'assuré pour toi, non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta grandeur abattue : l'avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut-être à ta mémoire, tant on pensera peu à toi quelques. années après ta mort ! Ce qu'il y a d'assuré, c'est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. 0 les dignes restes de ta grandeur I ô les belles suites de ta fortune ! ô folie ! ô illusion ! ô étrange aveuglement des enfants des hommes !
Chrétiens, méditez ces choses; Chrétiens, qui que vous soyez, qui croyez vous affermir sur la terre, servez-vous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. Oui, l'homme doit s'affermir; il ne doit pas borner ses
1. Formidable au monde. Grammaire : Préposition. — 2. Le faible. Grammaire : Adjectif. — 3. Je regarde. Lcjç. —4. Regarde. Le«.
SERMON 9UH L AMBITION 166
desseins dans des limites si resserrées que celles de cette vie; qu'il pense hardiment à l'éternité. En elïet, il tâche, autant qu'il peut, que le fruit de son travail n*ait point de fin; il ne peut pas toujours vivre, mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours. Son ouvrage, c'est sa fortune, qu'il tâche, autant qu'il lui est possible, de faire voir aux siècles futurs telle qu'il l'a faite. Il y^a dans l'esprit de l'homme un désir avide de l'éternité; si on le sait appliquer, c'est notre salut. Mais voici Terreur: c'est que l'homme l'attache * à ce qu'il aime ; s'il aime les biens périssables, il y médite ^ quelque chose d'éternel ; c'est pourquoi il cherche de tous côtés des soutiens à cet édifice caduc, soutiens aussi caducs que l'édifice môme qui lui paraît chancelant. 0 homme, désabuse-toi 1 si tu aimes l'éternité, cherche-la donc en elle-même, et ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable à cette eau qui passe et à ce sable mouvant. O éternité, tu n'es qu'en Dieu; mais plutôt, ô éternité, tu es Dieu même; c'est là que je veux chercher mon appui, mon établissement ^, ma fortune et mon repos assuré en cette vie et en l'autre. Amen.
Autre conclusion du même sermon *.
Chrétiens, méditons-ces choses, pensons aux inconstances, aux légèretés, aux trahisons de la fortune. Mais ceux dont la puissance suprême semble être au-dessus de son empire, sont-ils au-dessus des changements? Dans leur jeunesse la plus vigoureuse, ils doivent penser à la dernière heure qui ensevelira toute leur grandeur. Je lai dit : Vous êtes des dieux^ et vous êtes tous enfants du Très Haut ^. Ce sont les paroles de David, paroles grandes et magnifiques ; toutefois écoutez la suite : Mais, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de terre et de poussière, vous mourrez comme des hommes^ et toute votre grandeur tombera par terre : Vos aulem sicui homines moriemini^. Son-
1. AUache ce désir. — 2. Il y médite ; il médite au sujet de ces biens, de mettre dans ces biens. — 3. Etablissement. Lex. — 4. Cette seconde conclusion fut rédigée par Bossuet en prévision de la présence de Louis XIV. Cette péroraison n'ayant pas été utilisée (voir la notice), Bossuet la reprit dans le sermon Sur Its Devoirs des rois. — 6. Psalm.. LXXXI, 6. — 6. Ibid., 7.
gez donc, ô grands de la terre, non à Téclat de votre puissance, mais au compte qu'il en faut rendre, et ayez toujours devant les yeux la majesté de Dieu présente.
De tous les hommes vivants, aucuns ^ ne doivent avoir dans l'esprit la majesté de Dieu plus avant imprimée que les rois. Car comment pourraient-ils oublier Celui dont ils portent toujours en eux-mêmes une image si présente et si expresse ? Le prince sent en lui-même cette vigueur, cette fermeté, cette noble confiance du commandement; il voit qu'il ne fait que remuer les lèvres, et qu'aussitôt tout se remue d'une extrémité du royaume à l'autre ; et combien donc doit-il penser que la puissance de Dieu est active! Il perce les intrigues les plus cachées; les oiseaux du ciel lui rapportent tout 2; il a même reçu de Dieu, par l'usage des affaires, une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine : Divinalio in labiis régis ^; et quand il a pénétré les trames les plus secrètes, avec ses mains longues et étendues il va prendre ses ennemis aux extrémités du monde et les déterre pour ainsi dire du fond des abîmes où ils cherchaient un vain asile. Combien donc lui est-il facile de s'imaginer que la vue et les mains de Dieu sont inévitables.
Mais quand il voit les peuples soumis obligés à lui obéir non seulement pour la crainte, mais encore pour la conscience, comme dit TApôtre^; quand il voit qu'on doit immoler et sa fortune et sa vie pour^sa i>loire et pour son service, peut-iî jamais oublier ce qui e^c dû au Dieu vivant et éternel? C'est la\4ji'îl doit reconnaître que tout ce que feint la flatterie, tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la fidélité, tout ce qu'il exige lui-même de l'amour, de l'obéissance, de la gratitude de ses sujets, c'est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à son Dieu, à son souverain. C'est pourquoi saint Grégoire deNazianze prêchant à Constantinople en présence des empereurs, leur adresse ces belles paroles : 0 princes, respectez votre pourpre : révérez votre propre puissance, et ne remployé^ jamais contre Dieu qui vous l'a donnée. Connaissez le grand
1. Aucuns. Grammaire .Pronom, — S. Eccl.X,^0. --3. Prov., XVI, 10. — 4. Bom., XIII, 5.
mystère de Dieu en vos personnes; les choses hautes sont à lui seul; il partage avec vous les inférieures. Soyez donc les sujets de Dieu, et soyez les dieux de vos peuples ^.
Ce sont les paroles de ce grand saint que j'adresse encore aujourd'hui au plus grand monarque du monde. Sire, soyez le dieu de vos peuples*, c'est-à-dire faitesnous voir Dieu en votre personne sacrée. Faites-nous voir sa puissance, faites-nous voir sa justice, faites-nous voir sa miséricorde. Ce grand Dieu est au-dessus de tous les maux; et néanmoins il y compatit et il les soulage. Ce grand Dieu n'a besoin de personne ; et néanmoins il veut gagner tout le monde, et il ménage ses créatures avec une condescendance infinie. Ce grand Dieu sait tout, il voit tout, et néanmoins il veut que tout le monde lui parle et il a toujours l'oreille attentive aux plaintes qu'on lui présente, toujours prêt à faire justice. Voilà le modèle des rois; tous les autres sont défectueux, et on y voit toujours quelque tache. Dieu seul doit être imité en tout, autant que le porte ^ la faiblesse humaine. Nous bénissons ce grand Dieu de ce que Votre Majesté porte déjà sur elle-même une si noble empreinte de lui-même, et nous le prions humblement d'accroître ses dons sans mesure dans le temps et dans réternité. Amen.
SERMON SUR LA MORT« Prêché au Louvre le mercredi 22 mars 1662.
Notice. — Le Sermon sur la mort est le plus beau de tous ceux du carême du Louvre. Bossuet y traite une de ces pensées qui lui étaient familières et dont il savait relever la banalité par la force de son imagination. Il avait déjà effleuré ce sujet dans la Méditation sur la brièveté de la vie et il y^ reviendra dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans. La division de son discours sera la même : l'homme n'est rien en tant qu'il passe, il est grand en tant qu'il aboutit à Dieu. Misère et grandeur de l'homme; on reconnaît ici la doctrine fondamentale des Pensées de Pascal. Le Sermon sur la mort, dit la Gazette, fut reçu « aussi avec grand applaudissement ». Par cet aussi, la Gazette comp&re ce sermon avec un Panégyrique de saint Benoit, de Tabbé Fromentières. Bossuet avait écrit son sermon avec beaucoup de soin, comme le prou-
1. Oration., XXXVI, xi. — 2. L'expression a paru insoutenable. Il faut voir quel sens lui donne Bossuet : il n'élève le roi à une dignité si haute que pour lui imposer de plus graves devoirs. (Cf. sermon sur le Mauvais Riche^ péroraison.) — 3. Porte. Lex. — 4. Par exception, j'a-i mis
J. Calvet. — Bossuet. ^
vetït les futures du manuscrit ; je donnerai en notes quelques variaûtèi afin qu'on puisse voir comment Bossuet se corrige.
Analyse — La mort apprend à l'Jiomme <♦ qu'il est infiniment méprisable en tant qu'il passe, et infiniment estimable en tant qu'il aboutit a l'élernité ». ,
^Premier point. ■** Tout ce qui se mesure finit et tout ce qui finit n'est rien. La vie humaine n'est que dé quelques jours. La mort qui la termine anéantit tout, même le corps qui devient un je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue.
Ùeuxième point . — Il y a en nous quelque chose qui ne meurt pas, qui participe de l'Esprit de Dièù. Sans cela, l'homme n'aurait pas pu se soumettre la nature par ses inventions» il n'aurait pas eu l'idée du devoir et de la grandeur du devoir, et il n'aurait pas pu concevoir un Es- {)rit pur.
Sans doute nous sommes un mélange de misère ei de grandeur que les philosophes fi'ont pas pu expliquer. Mais la foi nous explique a nous-mêmes : la grandeur en nous est naturelle et la misère est la conséquence du péché.
Dotnint^ veni et vide.
Seignéiir, venez et voyez* {Joan.^ XI,
Me sera-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats * ne seront-ils point offensés pc*r un objet si funèbre? Je ne pense pas, Messieurs, que des chrétiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C'est à lui que Ton dit dans notre évangile : Seigneur, venez et voyez où l'on a déposé le corps du Lazare ^; c'est lui qui ordonne qu'on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour : Venez et voyez vous-mêmes. Jésus ne refuse pas de voir ce corps mort comme un objet de^ pitié et un sujet de miracle; * mais c'est nous, mortels misérables, qui refusons de voir ce triste spectacle comme la conviction ' de nos erreurs. Allons et voyons avec Jésus-Christ, et désabusons-nous éternellement de tous les biens que la mort enlève.
C'est une étrange faiblesse de l'esprit humain, que ja -nais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en ,vue de tous côtés et en mille formes diverses. On n'ct ttend dans les funérailles que des paroles d'étonnement
en note pour le sermon sur la Mort presque toutes les variantes ; on P jurra voir ainsi comment Bossuet travaillait et se corrigeait. — 1. Dé- ' cats. Lex. — 2. Du Lazare. Grammaire : Arlicle. Ne pas confondre ce Lazare, frère de Marthe et de Marie, avec le pauvre Lazare de la parabole du ttiauvals riche {Luc, XVI). — 3. Conviction. Grammaire : Nom,
do ce que ce mortel * est mort », Chacun rappelU en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé et de quoi le défunt Ta entretenu; et tout d'un coup il est mort. Voilà, dit'On, ce que c'est que l'homme ! Et celui qui le dit, c'est un homme; et cet homme ne s'applique rien, oublieux de de sa destinée; ou s'il passe dans son esprit quelque désir volage de s'y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées; et je puis dire, Messieurs, que les mortels n'ont pas moins de soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mômes ^. Mais peut-être que ces pensées feront plus d'effet dans nos cœurs, si nous les méditons avec Jésus-Christ sur le tombeau du Lazare ? mais demandonslui qu'il nous les imprime par la grâce de son Saint- Esprit, et tâchons de la mériter par l'entremise de la sainte Vierge. [Ave].
Entre toutes ^ les passions de l'esprit humain, l'une des plus violentes, c'est le désir de savoir; et cette curiosité fait qu'il épuise ses forces pour trouver^ ou quelque* secret inouï dans l'ordre de la nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l'art, ou quelque raffinement inusité dans la conduite des affaires. Mais parmi * ces vastes désirs d'enrichir notre entendement par des connaissances nouvelles, la même chose nous arrive qu'à ceux qui, jetant bien loin leurs regards, ne remarquent pas les objets qui les environnent; je vaux dire que notre esprit ^^ s'étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées * et parcourant pour ainsi dire le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plusprès, que nous consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui nous touche, et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes.
Il n'est rien ^ de plus nécessaire que de recueillir en
i. MqrUU être sujet à la mort. — %, Bossuçt avait d'abord écrit : « Quand on assiste à des funéraiUes, ou bien qu'on entend parier de quelque mort imprévue, on se parle... » — 3. Première ébaucbe : u JLes hommes n'ont pas moins de $oin d'enteriar et d'ensevelir les pensées de la mort que les morts mêmes. » r-- 4, Yap» ; « de toutes. » ^-5. Première ébauche : « Et celte curiosité de connaître fait qu'il s épuise par de grands efforts pour trouver.,, »— 6. Parmi a été efifaçé, remplacé par dans^ puis rétabli. — 7. Var. :« notre raison », — 8. Première ébauche : « sur toutes les choses élpignées », — 9. Première ébauche : « Toutefois, il n'est riep ».
IQQ BOSSUET
nous-mêmes toutes ces pensées qui s'égarent ; et c'est pour cela, Chrétiens, que je vous invite aujourd'hui d'accompagner ^ le Sauveur jusques au tombeau du Lazare : Veni et vide, venez et voyez, 0 mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c'est que l'homme. Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes 2, et vous croirez que ce n'est pas bien représenter l'homme que de le montrer où il n'est plus ^. Mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se présente à nous dans le tombeau, vous accorderez aisément qu'il n'est point de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses humaines.
La nature d'un composé * ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. Comme elles s'altèrent mutuellement par le mélange, il faut les séparer pour les bien connaître. En effet, la société ^ de l'âme et du corps fait que le corps nous paraît quelque chose de plus qu'il n'est, et l'âme quelque chose de moins; mais lorsque, venant à se séparer, le corps retourne à la terre et que l'âme aussi est mise en état de retourner au ciel, d'où elle est tirée, nous voyons l'un et l'autre dans sa pureté. Ainsi nous n'avons qu'à considérer ce que la mort nous ravit et ce qu'elle laisse en son entier, quelle partie de notre être tombe sous ses coups et quelle autre se conserve dans cette ruine ; alors nous aurons compris ce que c'est que l'homme ; de sorte que je ne crains point d'assurer que c'est du sein de la mort et de ses ombres épaisses que sort une lumière immortelle pour éclairer nos esprits touchant Télat de notre nature. Accourez donc ®, ô mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que c'est que l'humanité ; venez voir dans un môme
1. l nulle de. Grammaire : Préposition. — 2. Diverses ébauches, «de votre être — de notre être — que je m'adresse à la mort pour vous instruire de votre être. » — 3. Où // n'est plus. Grammaire -.Adverbe. — 4. Bossuet avait d'abord commencé son développement par ces mots: « Considérez, Chrétiens, ce que la mort nous ravit. » 11 a effacé et ajouté en marge les trois phrases du texte actuel. — 5. Société. Lex. — 6. Plusieurs rédactions sucessives : « Venez donc au sépulcre avec .Tèsus-Christ; — au sépulcre du Lazare; — de son ami le Lazare. — Venez donc au sépulcre du Lazare et voyez ce que vous devez connaître de rhumanité : veni et vide, y*
SERMON Si H r^.^ ,,oRT
objet la fin de vos desseins .et le commencement de vos espérances, venez voir tout «semble la dissolution et le renouvellement de votre être, venez voir le triomphe de la vie dans la victoire fie la mort : Veni et vide,
0 mort, nous te reindons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance ' Toi seule nous convaincs * de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité. Si l'homme s'estime trop, tu sais déprimer ^ son orgueil ; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage 3, et, pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître : qu'il est méprisable ^ en tant qu'il passe", èi infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'éternité. Et ces deux importantes considérations feront le sujet de ce discours ^.
PREMIER POINT
C'est une entreprise hardie ^ que d'aller dire aux hommes qu'ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu'il est "^ et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible. Surtout les grandes fortunes veulent être traitées délicatement; elles ne prennent pas plaisir qu'on remarque leur défaut^; elles veulent que si on le voit, du moins on le cache. Et toutefois, grâces à la mort, nous en pouvons parler avec liberté. Il n'est rien de si grand dans le monde qui ne reconnaisse en soi-même beaucoup de bassesse, à le considérer • par cet endroit-là. Mais c'est encore trop de vanité de distinguer en nous la partie faible, comme si nous avions quelque chosi^ de considérable ^^ Vive l'Éter-
1. Première rédaction : • Toi seule nous fais voir le peu que nous sommes. ■ — 2. Déprimer. Lei. Bossuet a écrit déprimer, l'a remplacé par jibaltrc, puia l'a rélalHi. — 3. Courage. Lex. . — 4. Première rédaction « infiniment méprisable ». — 5 C'est exactement la division de VOraison funèbre d Henriette d'Angleterre, On a pu remarquer que Bossuet et Pasca-' développent les mômes idées dans les mômes termes. Les uns en ont conclu que Pascal avait entendu Bossuet — ce qui est possible et môme vraisemblable; les autres que Bossuet avait assisté aux entretiens de Pascal avec ses amis, ou même qu'il avait connu le manuscrit des Pensées — ce qui est plus douteux 11 faut en revenir à Gandar qui explique ces « rencontres ae pensée » par ce fait que Bossuet et Pascal puisent leur doctrine aux mêmes sources, dans TEcriture et dans les Pères. — 6. Première rédaction : « délicate ». — 7. Première rédaction : « df son bien >». — 8. Défaut. Lex. — 9. A le considérer, à l'envisager. Grammaire : Verbe. — 10. Cette phrase est marquée d'un trait en marge, comme
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nel ^ ! ô grandeur humaine, d'3 quelque côté que je t'envisage, sinon en tant que tu vians de Dieu et que tu dois être rapportée à Diau (car en cette sorte je découvre en toi nn rayon de la Divinité qui attire justement mes respects) ; mais en tant que tu es purement humaine, je le dis encore une fois, de quelque côté que je t'envisage, je ne vois rien en toi que je considère ^, parce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face, qui répand tant d'ombres de toutes parts sur ce que l'éclat du monde voulait colorer, que je ne sais plus sur quoi appuyer ce nom auguste de grandeur, ni à quoi je puis appliquer un si beau titre»"'
Convainquons-nous, Chrétiens, de cette importante vérité par un raisonnement invincible. L'accident ^ ne peut pas être plus noble que la substance, ni l'accessoire plus considérable que le principal, ni le bâtiment plus solide que le fonds sur lequel il est élevé, ni enfin ce qui est attaché à notre être, plus grand ni plus important que notre être même. Maintenant, qu'est-ce que notre être ? Pensons-y bien. Chrétiens; qu'est-ce que notre être ? Dites-le-nous*, ô mort,; caries hommes superbes^ ne m'en croiraient pas. Mais, ô mort, vous êtes muette et vous ne parlez qu'aux yeux. Un grand roi vous va prêter sa voix, afin que vous vous fassiez entendre aux oreilles et que vous portiez dans les coeurs des vérités plus articulées ^
Voici la belle méditation dont David s'entretenait sur le trône, et au milieu de sa cç>ur : Sire, elle est digne de votre audience '^. Ecce mensurabiles posuisii dies meoSf et substanlia mea lanquam nihilum anîe te ^. 0 éternel roi des siècles, vous êtes toujours à vous-même, toujours en vous-
nsuffisanle : Lebarq la supprime. — 1. Vive iÈternel. Grammaire : Verbe.
— 2. Considère. Lex. — 3. Accident: terme de philosophie scolasUque. Remaraiier que Bossuet, après avoir prononcé ce mol technique, 1 explique dans la phrase même par une série de comparaisons. L'accident est unequalité « attachée à l'être », qui ne lui est pas indispensable, qui ne peut pas exister par elle-même, comme la couleur, la forme (etc.).
— 4. Ditesle-noas . Grammaire : Conslraclion. — 5. Var. : « trop vains ».
— 6. Var : n plus distinctes ». Première rédaction : «un raisonnement plus distinct »». — 7. Audience. Lex.— Bossuet s'attendait à la présence de Louis XIV, qui ne vint pas. — 8. Psalm. XXX\ III, 6. — U faut voir le développement de ce même texte dans l'Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre (première partie).
môme; votre être, et rnellement permanents ni ne s'écoule, ni ne se chi iige ^, ni ne se mesure. El voici que vous avez fait mes jo^ « ^^.surables, et ma substance n'est rien devant vous. Non, m^ substance n'est rien devant vous, et tout l'être qui se mesure n'est rien S parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu'on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n'avait été. Qu'est-ce que cent ans ? Qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface *? Multipliez vos jours, comme les cerfs ^ aue la fable ou l'histoire de la nature ^ fait vivre durant -fant de siècles ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité "^ ; entassez, dans cet espace qui parait immense, honneurs, richesses, plaisirs ; que vous profitera * cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité ^ qu'un château de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servira ^^ d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature ^^ doit tout effacer? Encore une rature laisserait-elle quelques traces ^^ du moins d'elle-même ; au Ueu que ce dernier moment qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre luimême avec tout le reste dans ce grand gouffre ^^ du néant. Il n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges*^ de ce que nous sommes ^5; la chair changera de nature ; le corps prendra
1. Bossuet écrit pcrmane^f; il met ensuite au-dessus immuabU; puis il barre immuable et rétablit permanent probablement parce que ce mot a quelque chose de plus plein. — 2. Se change. Grammaire: Verbe. — 3. Cf. Or. fan. de Henriette d'Angleterre : « Tout ce qui se mesure finit, et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout à fait sorti du néant où il est sitôt replongé. » — 4. Var. : « les emporte ». — 5. Var. : « le? corbeaux »». — 6. Cf. Pline (///s^ nal., VIII, L, 32) et Cicéron [Tasc. III, 28). —7. Var. : « à nos descendants ». — 8. Var. : que vous servira ». -— 9. Var. : « de même qu'un château de cartes vaine admiration des enfants » ; à la place de vaine, Bossuet a écrit inutile, puis l'a raturé— 10. Première rédaction : « et que vous sert...» — 11. Var. : « une même rature ».— 12. Far. : «< vestige ». — 13. A la place de gouffre, Bossuet a écrit abîme, puis l'a raturé. — 14. Aucuns. Grammaire : Ao/cctif.— 15. Première rédaction effacée : « du néant; et que s'il ne demeure parmi les hommes quelque souvenir de votre nom, il n'y aura plus sur la lerre aucun vestige de votre substance : Substantia mea tanquam nihilum anie fc. »
un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps; il deviendra^ dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ^ ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes *. Posî îoîum ignohilitaîis elogium, caducœ in originem îerram, et cadaveris nomen ; eî de islo quoque nomine periturœ in nullum indejam nomen^in omnisjam vocabuli morîem 3,
Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu? J'entre dans la vie* pour sortir bientôt ; je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort. La nature, presque envieuse ^ du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce ^ : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages ''. Cette recrue continuelle^ du genre humain, j^ veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire: Retirez-vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons p&sser d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. 0 Dieu I encore une fois, qu'estce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable ^ où je ne suis plus, et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ^^ ! Je ne suis rien ; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant. On ne m'a envoyé que pour faire
1. Bossuet a repris dix fois dans ses sermons ce texte expressif. — 2. Var. : « tant il est vrai. Chrétiens, que tout ce qui s'aperçoit meurt en nous ». Première rédaction : « si bien que peu à peu tout mourra en nous ». — 3. De Besurrectione carniSf n. 4. — 4. Texte raturé : « comme les autres ; je viens faire mon personnage ». — 5. Var. : comme si elle était envieuse. — 6. Commerce. Lex. — 7. Ici venait la proposition: -Elle ne peut pas demeurer dans les mêmes mains... » Elle a été raturée probablement à cause de l'amphibologie, et reportée trois lignes plus haut.— 8. Var. : « cette nouvelle recrue ». Recrue. Lex. — 9. Var. : « immense ». Bossuet a commencé le mot épouvantable et l'a barré avant de l'avoir achevé. — 10. Var. : « dans ce grand abîme du temps ».
nombre : encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre *.
Encore si nous voulons discuter les choses dans une considération • plus subtile, ce n'est pas ^ toute l'étendue de notre vie qui nous distingue du néant ; et vous savez, Chrétiens, qu'il n'y a jamais qu'un moment qui nous en sépare. Maintenant nous en tenons un; maintenant il périt ; et avec lui nous péririons tous, si, promptement et sans perdre de temps, nous n'en saisissions un autre semblable ^ jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver 5, quelque effort que nous fassions pour nous y étendre; et alors nous tomberons tout à coup ^, manque de soutien. 0 fragile appui de notre être ! 0 fondement ruineux''^ de notre substance ! In imagine pertransit homo * : Ha ! vraiment l'homme passe de même qu'une ombre ou de même qu'une image en figure*; et comme lui-même n'est rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines, l'image du bien, et non le bien même*^...
Que la place est petite quOttOtis occupons en ce monde I si petite certainement et si peu considérable, qu'il me semble que toute ma vie n'est ^iti'un songe. Je doute quelquefois avecArnobe^^sijedort» ùu^i je veille iVigilemus aliquando, an ipsum vigilare, qit:d iitcilur^ $omni $iî perpeîui porîio^^. Je ne sais si ce que jappelle veiller n'est peut-être pas une partie un peu plus excitée *^ d'un sommeil profond :
1. Cf. Méditation sur la brièveté de la vie î Bossuet reprend l'idée el les mots de ce fragment de jeunesse. — 2. Considération. Lex. — 3. Trois
mots raturés: «comme vous savez ». 4. Ici des hésitations « nous
péririons nous (effacé), si nous ne (effacé), si promptement nous n'en saisissions ». — 5. Ici encore hésitations : « Jusqu'à ce qu'il en viendra un — il en viendra enfin (effacé) un auquel... * — 6. Bossuet a écrit à la suite à terre^ puis l'a effacé. — 7. Ruineux. Lex. — 8. Psalm., XXXVIII, 7. — 9. Var. : « L'homme passe comme une ombre et comme une figure » — image crease (effacé). Figure. Lex. — 10. Cette fin de phrase est une addition mar^nale à laquclfe Bossuet ajoute encore : « Aussi est-il /n imagine; — sed et frustra eonturbatur •, indications d'un développement à faire en chaire. — 11. Arnobe, écrivain africain, mort en 327. Maître de rhélorique à Sicca, il se convertit au christianisme et écrivit son Adversiis Génies an moment de l'édit de persécution de pioclélien. C'est an polémiste, non un théologien. Son style est plein d'emphase* mais ne manque pas d'énergie. — i^. Adversus Génies, lib. II. ^- 13. Var, : « animée >. Excitée Lex.
\0^ BOSSUîlT
:; Si je vois des choses réelles, ou si je suis seulement tro..*i)îé par des fantaisies ^ et par de vains simulacres ^. i^r^œril figura hujus mundi ^ : La figure dece monde passc^ d rna 4ubslaiice n'est rien devant Dieu ^.
SECOND POINT
N'en doutons pas ^, Chrétiens : quoique nous soyons relégués dans cette dernière partie de Tunivers ® qui est îô théâtre des changements et l'empire de la mort ^, bien plus, quoiqu'elle nous soit inhérente et que nous la portions dans notre sein, toutefois, au milieu de cette matière* et à travers^ l'obscurité de nos connaissances qui vient lies préjugés *^de nos sens, si nous savons rentrer en nous^ mêmes, nous y trouverons quelque principe qui montre bien** par sa vigueur^^ gQ^ origine céleste, et qui n*apprétie^île pas la corruption.
:!e ne suis pas de ceux qui font grand état ^^ des connaissances humaines; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses ^^ découvertes qu'a faites la science ^'^ pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde ; il a su dompter ^* par l'esprit les animaux qui le surmontaient ^^ par la force ; il a su discipliner
1. Fantaisies. Lex. — 2. Prem. réd. (effacé) : « troublé par des simulacres ». — 3. I Cor., VII, 31. — 4. Ici, ce passage aue Bossuet a barré: « Je suis emporté si rapidement qu'il me semble que tout me fuit et que tout m'écnappe. Tout fuit, en effet, messieurs, et pendant que nous sommes ici assemblés et- que nous croyons être immobiles, chacun de nous (effacé), avance soii ;hemin, chacun s'éloigne, se t^éparf (effacé), sans y penser, de son proche voisin, puisque chacun marche, s'avance (variante) insensiblement à la dernière séparation : ecce mensarabiles » — 5. Note marginale : Faciamas hominem ad imayinem el siniililudinem noslram, * {Gen. I, 26.) C'est l'indication dune transition. Cf. Oraison funèbre de Madame, ce mot sert de transition dans l'eiorde,
— 6. Var. : « du monde ». — 7. Il s'agit de la terre, du monde sublunaire qui seul est soumis au changement et à la mort. — 8. Var. : « de ce corps terrestre, — mortel ^. Bossuet a écrit ensuite : « de cette matière et malgré les préjugés de nos sens »; puis il a raturé pour rédiger autrement. — 9. Première rédaction: à travers de l'obscurité. — 10. Préjugés. Lex. — 11- Var. : « quelque"chose qui sent son origine céleste ». — 12. Var. : « par sa vigueur— par son mouvnnent
— action (effacé)».— \3. Font grand état des, Lei..— 14. Far. : > tjramles «. I 15. Le manuscrit porte : «* qu'a fait la science ». Grammaire : verbe
— 16. Var. : « il a dompté ». — 17. Le surmontaient. l.«,
SERMON SUft LA MORT 167
leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile; il a môme fléchi ^ par adresse les créatures inanimées. La terre n'a-t-elle pas été forcée parsonindustrie à lui donner des aliments ^ plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur^ leur aigreur sauvage ^, les venins ^ môme à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? 11 serait superflu de vous raconter comme il sait ménager ^ les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau '', ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires ^. Quoi plus ^ ? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages ; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération*^; et contentonsnous de remarquer en théologiens que Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'Écriture **, pour être le chef de Tunivers, d'une si noble institution ^^, quoique changée par son crime ^^, il lui a laissé ^* un certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute l'étendue *^ de la nature. C'est pourquoi, si je l'ose dire, il fouille partout hardiment comme dans son bien, et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie ^^
Pensez maintenant, Messieurs, comment aurait pu prendre un tel ascendant une créature si faible et si exposée selon le corps 'aux insults*^ de toutes les autres, si elle n'avait en son esprit ^^ une force supérieure à toute la nature visible, un souffle immortel de l'Esprit de Dieu, un rayon de sa face, un trait de sa ressemblance. Non,
1. Fléchi. Lex. — 2. Bossuet a écrit, puis raturé : « fruits ». — 3. Var. : «< pour l'amour de lui >•>. — 4. Var. : « leur amertume >». — 5. Var. : « poisons ». —6. Ménager. Lex. ~7. Var. : « au feu et à l'eau qui sont les plus intraitables «. Bossuet a raturé : >< au ciel et... >» — 8. Var. : « si merveilleuses et salutaires ». — 9. Qaoi plus. Grammaire : Conslrnclion. — 10. Qui serait longue etscruf^uleuse. — 11. Genèse, 1, 26. 28.— \^. Instiluîion.\eJi. — 13. Le péché originel. —14. Var. : « il lui est resté ». Sauf pour ce mot, Bossuet revient ici à une première rédaction qu'il avait condamnée. — 15. Var.: «toutes les parties ». — 16. Bossuet a écrit, puis raturé ; « et il signale son industrie dans toutes les parties de l'univers ». — 17. Insulls. Grammaire : Nom. — 18. Var. : « en son âme ».
non, il ne se peut autrement. Si un excellent ouvrier a fait quelque machine^, aucun ne peut s'en servir que par les lumières qu'il donne. Dieu a fabriqué^ le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance pouvait construire ^. 0 homme, il t'a établi pour t'en servir*, il a mis pour ainsi dire en tes mains toute la nature, pour l'appliquer à tes usages; il t'a même permis de l'orner et de l'embellir par ton art, car qu'est-ce autre chose que l'art sinon l'embellissement de la nature^? Tu peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau ; mais comment pourrais-tu faire remue) )ant soit peu une machine si forte et si délicate ^ ou de quelle sorte pourrais-tu faire seulement un trait convenable dans une peinture si riche, s'il n'y avait en toi-même et dans quelque partie de ton être quelque art dérivé de ce premier art, quelques secondes '^ idées tirées de ces idées originales, en un mot quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion^ de cet Esprit ouvrier^ qui a fait le monde? Que s'il est ainsi ^^, Chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau rayon de la puissance qui la soutient»*; et qu'ainsi notre âme, supérieure au monde et à toutes les
1. Var : a quelque rare machine ». L'épithète est condamnée, probablement parce que le moi excellent rend suffisamment l'idée. — 2. Fabriqué, cf. î Fabricatus est cœlos. {Job., XXXVII, 18). — Le ciel dont nous voyons que l'ordre est tout-puissant | Pour différents emplois nons fabrique en naissant. » (Molière, Fem. sav., 1,1). — 3. Var. : < Comme sa seule puissance pouvait la construire ». — 4. Var. : « Il a établi l'homme pour s'en servir »; Bossuet a raturé celte phrase comme amphibologique. — 5. Noter cette définition de l'art : un classique ne conçoit l'art que comme une création. C'est pour cela que Pascal condamnait la peinture qu'il considérait à tort, comme une copie. — 6. Première rédaction. : « une machine si délicate ». — 7. Secondes, dérivées; très heureuse correction de M. Urbain: les éditeurs, dont Lebarq, donnent fécondes — 8. « L'auteur multiplie les synonymes, n'en trouvant point qui le satisfasse pleinement. Je ne saurais croire, comme a fait M. Gazier, que la dernière expression soit destinée à remplacer les deux autres. La première était juste, mais un peu faible; les deux autres, la dernière surtout, sont plutôt excesssives. Bossuet dira plus tard : « Les âmes et les esprits ne sont pas une portion de bon être et de sa substance. Il a tout également tiré du néant. » (Lkbarq.) — 9. Ouvrier, Grammaire : Adjectif.— 10. S'il est ainsi. Grammaire : Pronom, Var, ; « Et s'il est ainsi... toute la nature... et ainsi notre âme». — 11. La soutient, celte portion. Première rédaction. : « d'éteindre cette partie de nous-mêmes qui porte un caractère si noble de la puissance divine».
vertus* qui le composent, n*a rien à craindre que de son auteur?
Mais continuons, Chrétiens, une méditation si utile de l'image de Dieu en nous, et voyons par quelles maximes* rhomme, cette créature chérie, destinée à se servir de toutes les autres, se prescrit à lui-même ce qu'il doit faire 3. Dans la corruption où nous sommes, je confesse que c'est ici notre faible ; et toutefois je ne puis'* considérer sans admiration ces règles immuables des mœurs que la raison a posées. Quoi ! cette âme plongée dans le corps ^, qui en épouse toutes^es passions avec tant d'attache, qui languit ^ qui n'est pms à elle-même quand il souffre, dans quelle lumière a-t-elle vu "^ qu'elle eût néanmoins sa félicité à part? qu'elle dût dire hardiment*, tous les sens, toutes les passions et presque toute la nature criant à rencontre, quelquefois : Ce m'esî un gain de mourir ^, et quelquefois : Je me réjouis dans les affliclions ^^ ? Ne fautil pas, Chrétiens, qu'elle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce qui s'appelle devoir, pour oser assurer positivement que Ton doit ^^ s'exposer sans crainte, qu'il faut s'exposer même avec joie à des fatigues immenses, à des douleurs incroyables et à une mort assurée pour les amis, pour la patrie, pour le prince, pour les autels ? Et n'est-ce pas une espèce de miracle que ces maximes constantes de courage ^^ de probité, de justice, ne pouvant jamais être abolies, je ne dis pas par le temps, mais par un usage contraire, il y ait pour le bonheur du genre humain, beaucoup moins de personnes qui les dénient *3 tout à fait qu'il n'y en a qui les pratiquent parfaitement A* ?
1. Vertus. Lex. — 2. Var. : « de quelle manière, de quelle sorte cette créature chérie ». — 3. Var. : « a elle-même ce quelle doit faire >•, reste de la première rédaction. — 4. Var. : « qui pourrait n. — 5. Divers essais raturés : « cette âme qui a tant d'attache, qui est tellement plongée dans son corps, qui en épouse ». — 6. Var. :« qui languit, (jui se désespère ». — 7. Var. : < où a t-elle pu songer qu'elle eût sa félicité à part? ». -- 8. Première rédaction : « qu'elle dût dire quelquefois». Tout le reste, jusqu'à quelquefois est une addition marginale. — 9. Philip., I, 21.— 10. Coloss., I, 24.— 11. Var. : « qu'il faut ». — 12. Var. : « d*équité ». — 13. Dénient. Lex. — Correction de M. Urbain conforme au manuscrit. Lebarq donne décrient, — 14. Var. : « aussi peu de personnes qui les dénient, comme il y en a peu (jui les pratiquent parfaitement — dans leur perfection (d'abord substituée à parfaitement, puis raturé) ».
Sans doute, il y a au dedans de nous une divine clarté : Un rayon de voire face^ 6 Seigneur, s'est imprimé en nos âmeSf Signaium est super nos lumen vullus lui, Domine *. G'est là que nous découvrons, comme dans un globe de lumière, un agrément immortel dans ^ Thonnêteté et la vertu : c'est la première Raison qui se montpe à nous par son image 3; c'est la Vérité elle-même qui nous parle et qui doit* bien nous faire entendre qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a fait^ capables de trouver du bonheur même dans la mort.
Tout cela n'est rien, Chrétiens; et voici le trait le plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se connaît et se contemple ; sa vie, c'est de se connaître ; et parce que l'homme est son image, il veut aussi qu'il le connaisse, Être éternelj immense, infini^ exempt ^ de toute matière, libre de toutes limites, dégagé de toute imperfection. Chrétiens, quel est ce miracle ? Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable^, où avons-nous pu comprendre ^ cette éternité ? où avonsnous songé* cette infinité*® ? 0 éternité I ô infinité ? dit saint Augustin *S que nos sens ne soupçonnent pas seulement ^^, par où donc es-tu entrée dans nos âmes ? Mais si nous sommes tout corps et toute matière *^, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur, et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom ?
Je sais ce que l'on peut dire en ce lieu et avec raison : que lorsque nous parlons de ces esprits **, nous n'entendons *^ pas trop ce que nous^4isons ; notre faible imagination, ne pouvant soutenir une idée si pure, lui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais *^ après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtils et bien déliés, ne sentez-vous pas en même temps qu'il sort du fond de notre âme une lumière céleste qui
1 . Psalm . » IV, 7. — 2. Var. : « les agréments immortels de ». — 3. Var. : é par cette étincelle ». — 4. Var. : « et qui devrait bien nous faire entendre Que notre... » — 5. Fait. Grammaire : Participe» — 6. Var. : * se* paré — dégagé . — 7. Muable. Lex. — 8. Mot raturé : « songé « — 9. Songé. Lex »10. Mot raturé : « immensité ». — 11. Confessions, XI.
12. — Diverses rédactions : « ne soupçonnent pas — seulement pas ».
13. Toale matière. Grammaire : Adjectif. — 14. Var, : « de ces esprits purs ». Pars est barré comme inutile; — 15. Vaf. : * concevons ». —