EXTRAIT DU PREMIER POINT
... Embrassons par un soin égal tout ce que la justice ordonne.
Je ne puis ici m'empêcher de reprendre en passant cet abus commua, d'acquitter fidèlement certaines sortes de dettes et d'oublier tout a fait les autres. Au lieu de savoir connaître ce que doit fournir notre source, et ensuite de dispenser sagement ses eaux par tous les canaux qu'il faut remplir, on les fait couler sans ordre toutes d'un côté, et on laisse le reste à sec. Par exemple, les dettes du jeu sont privilégiées ; et comme si ses lois étaient les plus saintes et les plus inviolables de toutes, on se pique d'honneur d'y être fidèle — non point pour ne tromper pas ; car au contraire, on ne rougit pas de prendre tous les jours des avantages frauduleux — mais du moins pour payer exactement, pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers, dont la famille éplorée crie vengeance devant Dieu contre votre luxe. Ou bien si Ton est soigneux de conserver du crédit en certaines choses, de peur de faire tarir les ruisseaux qui entretiennent notre vanité, on néglige les vieilles dettes, on ruine impitoyablement les anciens amis ; amis malheureux et infortunés, devenus ennemis par leurs bons offices, qu'on ne regarde plus désormais que comme des importuns qu'on veut réduire, en
les fatiguant, à des accommodements déraisonnables, ou à qui l'on croit faire assez de justice, quand on leur laisse après sa mort les débris d'une maison ruinée et les restes d'un naufrage que les flots emportent. 0 droit ! ô bonne foi ! ô sainte équité I je vous appelle à témoin contre l'injustice des hommes, mais je vous appelle en vain : vous n'êtes presque plus que des noms pompeux, et l'intérêt est devenu notre seule règle de justice.
Intérêt, dieu du monde et de la cour S le plus ancien, le plus décrié et le plus inévitable de tous les trompeurs, tu trompes dès l'origine du monde ; on a fait des livres entiers de tes tromperies,^ tant elles sont découvertes. Qui ne devient pas éloquent à parler de tes artifices ? Qui ne fait pas gloire de s'en défier ? Mais tout en parlant contre toi, qui ne tombe pas dans tes pièges ? Parcourez, dit le prophète Jérémie, toutes les rues de Jérusalem^ considérez attentivement, et cherchez si vous trouverez un homme droit et de bonne foi ^. On ne voit plus, on n'écoute plus, on ne garde plus aucune mesure quand il s'agit du moindre intérêt. La bonne foi n'est qu'une vertu de commerce, qu'on garde par bienséance dans les petites affaires pour établir son crédit ^, mais qui ne gêne point la conscience quand il s'agit d'un coup de partie ^. Cependant on jure, on affirme, on prend à témoin le ciel ot la terre ; on mêle partout le saint nom de Dieu, sans aucune distinction du vrai et du faux. Comme si le parjure, disait Salvien^, n'était plus une espèce de crime, mais une façon de parlerf^er/ur/um ipsum sermonis genus putat esse, non criminis ^. Au reste, on trouve le moyen d'engager tant de monde dans son parti, et on sait lier ensemble tant d'intérêts différents, que la justice repoussée par ce grand concours et par cet enchaînement d'intérêts contraires, si je puis parler de la sorte,
1. « L'OQ se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt; c'est ce quo l'on digère le matin et le soir, le jour et la nuit. » (La Bruyère.) — 2. Jerem., V, 1, 2.-3. C'est exactement l'opinion de La Rochefoucauki. — 4. Coup de partie, action décisive, qui décide d'une partie. — 5. Salrien, auteur ecclésiastique du cinquième siècle, mort en 484. Bossuet avait lu son De Gubernatione Dei{\e Gouvernement de Dieu), et il s'en est servi dans son Discours sur iHistoirc universelle et dans ses sermons sur la Providence. — 6. De Gub. Dei, IV, 14.
SERMON SUR l'hONNEUR ' 179
est contrainte de se retirer, comme dit le prophète IsaïQ : la vérité tombe par terre et ne peut plus percer de si grands obstacles, ni trouver aucune place parmi les hommes*.
Dans cette corruption presque universelle que l'intérêt a faite dans le monde, si ceux que Dieu a mis dans les grandes places n'appliquent toute leur puissance à soutenir la justice, la terre sera désolée et les fraudes seront infinies. 0 sainte réformation de l'état de justice, ouvrage digne du grand génie du monarque qui nous honore de son audience •, puisses-tu être aussi heureusement accomplie que tu as été sagement entreprise ^ ! Il n'y a rien, messieurs, de plus nécessaire au monde que de protéger hautement, chacun autant qu'on le peut, l'intérêt de la justice. Car il faut ici confesser que la vertu est obligée de marcher dans des voies bien difficiles, et que c'est une espèce de martyre que de se tenir régulièrement dans les termes du droit et de l'équité....
prêché à Saint- Germain, le 23 mars 1666, devant le Roi,
Notice. — Dans ce sermon Bossue t reprend le sermon sur l'Honneur du monde, cité plus haut Mais dans le premier point, que nous citons ici, il expose des idées entièrement nouvelles. Le discours est écrit avec grand soin. Bossuet admire Louis XIV qui est alors deins tout VecUt de sa jeune gloire; il ose lui dire, cependant, que la gloire humaine « n'a ni fondement ni consistance » et il lui propose quelque chose de plus solide, « un éclat plus digne d'un roi chrétien que celui de la renommée ».
Analyse. — Voici la division que donne Bossuet : « Pour rendre a l'honneur son usage véritable, nous devons apprendre à chercher dans les choses que nous estimons : V du prix et de la valeur: et par là, les choses vaines seront décriées ; 2» la conformité avec la raison : et par là les vices perdront leur crédit; 3* l'ordre nécessaire : et par la les liiens véritables seront tellement honorés, que la gloire en sera toute rapportée à Dieu qui en est le premier principe. »