‹ Œuvres choissiesChapitre 32 sur 232 · EXTRAITS DU PREMIER POINT · texte numérisé non relu

EXTRAITS DU PREMIER POINT

... L'Apôtre nous avertit que nous devons être enfants en malice ^; mais il ajoute, messieurs, que nous ue devons

1. /s., LXX, 14. - 2. Audience. Lex. — 3. Allusion à la réforme de la justice entreprise par Colbert en 16(J5. — 4. I Cor., XIV, 10.

pas Têtre dans les sentiments; c'est-à-dire, qu'il y a en nous des faiblesses et des pensées puériles que nous devons corriger, afin de demeurer seulement enfants en simplicité et en innocence. Il considérait, chrétiens, qu'encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse espérer enfin la perfection, et qu'elle semble n'ajouter tant de traits nouveaux à l'ouvrage qu'elle a commencé que pour y mettre en son temps la dernière main; néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l'âge ne mûrit point; et c'est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l'enfance s'étendent toujours bien avant, si l'on n'y prend garde, dans toute la suite de la vie. Or parmi ces vices puérils, il n'y a personne qui ne voie que le plus puéril de tous, c'est l'honneur que nous mettons dans les choses vaines, et cette facilité de nous y laisser éblouir. D'où naît dans les hommes une telle erreur qu'ils aiment mieux se distinguer par la pompe extérieure que par la vie et par les ornements de la vanité que par la beauté des mœurs? D'où vient que celui qui se ravilit^ par ces vices au-dessous des derniers esclaves, croit assez conserver son rang et soutenir sa dignité par un équipage^ magnifique; et que pendant qu'il se néglige lui-même jusqu'au point de ne se parer d'aucune vertu, il pense être assez orné quand il assemble, pour ainsi dire, autour de lui ce que la nature a de plus rare: « comme si c'était là, dit saint Augustin^, le souverain bien et la richesse de l'homme, que tout ce qu'il a soit riche et précieux, excepté lui-mêm.e: Quasi hoc sii summum hominis bonum habere omnia bona, prœier se ipsum. L'éloquent et judicieux saint Jean Chrysoslome en rend cette raison excellente, dans la quatrième homélie sur l'Évangile de saint Matthieu, où il dit à peu près dans ces mêmes paroles : « Je ne puis, dit-il, comprendre la cause de ce prodigieux aveuglement qui est dans les hommes, de croire se rendre illustres par cet état extérieur qui les environne, si ce n'est qu'ayant perdu leur bien véritable, ils ramassent tout ce qu'ils peuvent autour d^eux, et vont mendiant de tous côtés

1 Se ravilil. Lcx> — S. Équipage, Lex. — 3. De Civ. Dei, III, 1*

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la gloire qu'ils ne trouvent plus dans leur conscience. > Cette parole de saint Chrysostome me jette dans une plus profonde considération ^ et m'oblige à reprendre les choses d'un plus haut principe. Tous les hommes sont nés pour la grandeur, parce que tous sont nés pour posséder Dieu. Car comme Dieu est grand, parce qu'il n'a besoin que de lui-même, l'homme aussi est grand, chrétiens, alors qu'il est assez adroit pour n'avoir besoin que de Dieu. C'était la véritable grandeur delà nature raisonnable, lorsque sans avoir besoin des choses extérieures, qu'elle possédait noblement sans en être en aucune sorte possédée, elle faisait sa félicité par la seule innocence de ses désirs, et se trouvait tout ensemble et grande et heureuse, en s'attachant à Dieu par un saint amour. En effet, cette seule attache qui la rendait tempérante, sage, vertueuse, la rendait aussi par conséquent libre, tranquille, assurée. La paix de la conscience répandait jusque sur les sens une joie divine. L'homme avait en lui-même toute sa grandeur, et tous les biens externes dont il jouissait lui étaient accordés libéralement, non comme un fondement de son bonheur, mais comme une marque de son abondance. Telle était la première institution 2 de la créature raisonnable.

Mais de môme qu'en possédant Dieu elle avait la plénitude, ainsi, en le perdant par son péché, elle demeure épuisée. Elle est réduite à son propre fonds, c'est-à-dire à son premier néant : elle ne possède plus rien, puisque devenue dépendante des biens qu'elle semble posséder, elle en est plutôt la captive qu'elle n'en est la propriétaire et la souveraine. Toutefois, malgré la bassesse et la pauvreté où 3 le péché nous réduit, le cœur de l'homme étant destiné * pour posséder un bien immense, quoique la liaison soit rompue qui l'y tenait attaché, il en reste toujours en lui quelque impression ^ qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité. L'homme, pauvre et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut; et comme il ne lui est pas possible de

1. Considération. Lex. - 2. InstiUilion Lex. — 3. Où, Grammaire : Pronom. — 4. Destiné. Lei. — 5. impresj^ion* Lex.

léÔ BOSSUEt

rien ajoutera sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi, tout ce qu*il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi, à voir comme il marche, vous diriez que la terre ne le contient plus ; et sa fortune en* fermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.

Et en effet, pensez-vous, messieurs, que cette femme vaine et ambitieuse puisse se renfermer en elle-même, elle qui a non seulement en âa puissance, niais qui traîne sur elle en ses ornements la subsistance d'une infinité de familles ; qui porte, dit Tertullién S ^n un petit fil autour de son Côu, des patrimoines entiers : Salfus et insulas îènera cervix circumfert, et qui tâche d'épuiser au service d'un seul corps toutes les inventions de l'art et toutes les richesses de la nature? Ainsi l'homme, petit en soi et honteux de sa petitesse, traA^aille à s'accroître et à se multiplier dans ses titres, dans ses possessions, dans ses vanités : tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils et ainsi du reste : toufefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais, mes frères, il n'y pense plus ; et dans cet accroissement infini que sa vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste *.

C'est, messieurs, en cette manière que l'homme croit se rendre admirable. En effet il est admiré, et devient un magnifique spectacle à d'autres hommes aussi vains et autant trompés que lui. Mais ce qui le relevé, c'est ce qui l'abaisse ; car ne voit-il pas, chrétiens, dans toute cette pompe qui l'environne, et au milieu de tous ces regards qu'il attire, que ce qu'on regarde le moins, ce qu'on admire le moins, c'est lui-même ? Tant l'homme est

1. Ce Dultu fem.^ 1, 8. ~ 2. Phrase célèbre, souvent citée. Bossiiet renvoie volontiers l'homme à la mort pour lui donner une juste idée fie ce qu'il est.

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pauvre let néces^siteux, qu'il n'est pas capable de soutenir^ par ses cfaalités personnelles les honneurs dont il se repaît !

...Mais ne parlons pas toujours de ces vanités qui regardent les biens de fortune ^ et les ornements du corps : riîomme est vain de plus d'une sorte. Ceux-là pensent être les plus raisonnables qui sont yains des dons de Tintelligence, les savants, les gens de littérature, les beaux esprits ^ A la vérité, chrétiens, ils sont dignes d'être distingués des autres, et ils font un des plus beaux ornements du monde. Mais qui les pourrait supporter ^, lorsque, aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent, ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et de leurs dits, et que, parce qu'ils savent arranger des mots, mesurer un vers, ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouter sans fin, et de décider de tout souverainement ? 0 justesse dans la vie,ô égalité dans les mœurs, ô mesure dans les passions, riches et véritables ornements de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer? Mais laissons les beaux esprits dans leurs disputes de mots, dans leur commerce de louanges qu'ils vendent les uns aux autres à pareil prix, et dans leurs cabales tyranniques, qui veulent usurper l'empire de la réputation et des lettres. Je voudrais n'avoir que ces plaintes, je ne les porterais pas dans cette chaire. Mais dois-je dissimuler leurs délicatesses et leurs jalousies? Leurs ouvrages leur semblent sacrés : y reprendre seulement un mot, c'est leur faire une blessure mortelle. C'est là que la vanité, qui semble naturellement n'être qu'enjouée, devient cruelle et impitoyable. La satire sort bientôt des premières bornes, et d'une guerre de mots elle passe à des libelles diffamatoires, à des accusations outrageuses contre les mœurs et les personnes ^ Là on ne regarde plus combien les traits sont envenimés, pourvu qu'ils soient lancés avec art, ni combien les

1. Soutenir, Lex. — 2. Fortune. Grammaire : Article. — 3. Bossuet a repris et développé cette idée dans le Traité de la concupiscence; voir plus loin. p. b'àS. — 4. Grammaire : Construction. — 5. Bossuet n'ignore pas les querelles des gens de lettres. La vie de Racine et celle de Molière fourniraient de nombreux exemples pour illustrer l'affirmation du prédicateur.

plaies sont mortelles à Thonneur, pourvu que les morsures soient ingénieuses : tant il est vrai, chrétiens, que la vanité corrompt tout, jusqu'aux exercices les plus innocents de Tesprit, et ne laisse rien d'entier dans la vie humaine.

§ IL — Avent de Saint-Germain ^1669).

SERMON POUR LA CONCEPTION DÉ LA SAINTE VIERGE prêché à Sainl-Germairiy le 9 décembre 1669.

Notice. — Ce sermon fut prononcé le 9 décembre, la fête de la Conception de la Vierge ayant été renvoyée par le dimanche de TAvent. Bossuet eut parmi ses auditeurs le roi, la reine, le duc et la duchesse d'Orléans qui venait de perdre sa mère et qui allait bientôt mourir. Dans ce sermon Bossuet a certainement en vue les protestants qui avaient attaqué le culte de la sainte Vierge ; il établit solidement les raisons et le caractère de ce culte. Bien que le dogme de l'Immaculée Conception ne fût pas encore défini, Bossuet le considérait comme une des choses qui sont le plus assurées, après les articles de foi.

Analyse. — «» Je partagerai mon discours en deux parties : la première établira les solides et inébranlables fondements » de la dévotion à la sainte Vierge ; « la seconde vous fera voir les règles invariables qui doivent en diriger l'exercice. »

Premier point. — Marie ayant coopéré à l'Incarnation, Dieu a voulu qu'elle fût l'instrument général des opérations de la grâce, soit qu'elle nous appelle, soit qu'elle nous justifie, soit qu'elle nous aide à persévérer.

Deuxième point. — Le culte de Marie pourrait être superstitieux s'il se terminait à elle. Mais nous n'adorons que Dieu, et nous n'avons qu'un médiateur, Jésus-Christ. Nous honorons Marie et les saints pour plaire à Dieu et pour nous exciter à les imiter, « tout ce qui est l'objet de notre culte, doit être le modèle de notre vie ». Contre ceux qui font servir les dévotions à leurs intérêts temporels et les défigurent ainsi en superstitions.

DEUXIÈME POINT

... Jusques ici, Chrétiens, j'ai tâché de vous faire voir que la véritable dévotion pour la sainte Vierge et pour les saints, c'est celle qui nous persuade de nous soumettre à Dieu à leur exemple, et de chercher avec eux le bien véritable, c'est-à-dire notre salut éternel, par la pratique des vertus chrétiennes, dont ils ont été un parfait modèle. Maintenant il sera aisé de condamner, par la règle que nous avons établie, toutes les fausses dévotions qui déshonorent le christianisme*. Et premièrement. Chrétiens,

1. Admirer la franchise de Bossuet. Ses observations sur les dévolions (/uz dcs/jonore/ï? peuvent s'appliquer à tous les temps.

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ce qui corrompt nos dévotions jusqu'à la racine, c'est que, bien loin de les rapporter à notre salut, nous prétendons les faire servir à nos intérêts temporels. Démentez-moi, si je ne dis pas la vérité ! Qui s'avise de faire des vœux et de demander du secours aux saints contre ses péchés et ses vices ? Ces affaires importantes qu'on recommande de tous côtés dans nos sacristies ne sont-elles pas des affaires du monde ? Et plût à Dieu du moins qu'elles fussent justes, et nue, si nous ne craignons pas de rendre Dieu et ses saints [les] ministres et les partisans de nos intérêts, nous appréhendions du moins de les faire complices de nos crimes ^ ! Nous voyons régner en nous sans inquiétude des passions qui nous tuent, et jamais nous ne prions Dieu qu'il nous en délivre. S'il arrive quelque maladie ou quelque affaire fâcheuse dans notre famille, c'est alors que nous commençons à faire des neuvaines à tous les autels et à tous les saints, et à charger véritablement le ciel de nos vœux ; car est-il rien qui le fatigue davantage et qui lui soit plus à charge que des dévotions basses et intéressées ? Alors on commence à se souvenir qu'il y a des malheureux qui gémissent dans les prisons, et des pauvres délaissés qui meurent de faim et de maladie dans quelque coin ténébreux. Alors, charitables par intérêt et pitoyables^ par force, nous donnons peu à Dieu pour avoir beaucoup; et très contents de notre zèle, qui n'est qu'un empressement pour nos intérêts, nous croyons que Dieu nous doit tout, jusqu'à des miracles, pour satisfaire aux désirs de notre amour-propre. 0 Éternel, tels sont les adorateurs qui remplissent vos églises ! sainte Vierge, esprits bienheureux, tels sont ceux qui vous veulent faire^ leurs intercesseurs ! Ils vous chargent de la sollicitation de leurs affaires, ils prétendent vous engager dans les intrigues qu'ils méditent pour élever leur fortune, et ils veulent que vous oubliiez que vous avez méprisé le monde dans lequel ils vous prient de les établir. 0 Jésus, telles sont les dispositions de ceux qui se nomment vos disciples ! 0 ! que vous pourriez dire avec raison ce que vous disiez'* autrefois :

1. En leur demandant de favoriser des actions coupables. — 2. Pitoyables. Lex. — 3. Vous veulent faire. Grammaire ; Consfruclion. — 4. C'est saint Pierre qui dit à Jésus: Turbœ te comprimant. (Lac, VIII, 45.)

La foule m'accable, îurbse me comprimunl ! Tous vous pressent, aucun ne vous touche; cette troupe qui environne vos saints tabernacles est une troupe de Juifs mercenaires, qui ne vous demande qu'une terre grasse et des rivières coulantes de lait et de miel S c'est-à-dire des biens temporels; comme si nous étions encore dans le désert de Sina, et sur le bord du Jourdain, et parmi les ombres ^ de Moïse, et non dans les lumières et sous l'Évangile de Celui qui a prononcé que son royaume n'est pas de ce monde : Regnum meum non est de hoc mundo ^ !

Je ne veux pas dire toutefois qu'il nous soit défendu [djemployer les saints pour nos besoins temporels, puisque Jésus-Christ nous a^ enseigné de demander à son Père notre nourriture, et que la sainte Vierge n'a pas dédaigné de représenter à son Fils que le vin manquait dans leB noces de Cana*. Demandons donc avec confiance notre pain de tous les jours, et entendons par ce mot, si vous le voulez, non seulement le§ nécessités, mais encore, puisque nous sommes si faibles^, les commodités temporelles. Je n'y résiste pas, mais du moins n'oublions [pas] que nous sommes chrétiens et que nous attendons une vie meilleure. Considérez en quel rang est placée cette demande : elle est placée au milieu de sept demandes^; tout ce qui précède et tout ce qui suit est spirituel^. Devant^ nous sanctifions le nom de Dieu; nous souhaitons Vavènement de son règne, nous nous conformons à sa volonté; après, nous demandons humblement la rémission des péchés, la protection divine contre le malin ^ et la délivrance du mal ; au milieu est un soin passager des nécessités temporelles, qui est pour ainsi dire tout absorbé par les demandes de l'esprit. Encore ce pain de tous les jours, que nous demandons, a4-il une double signification. Il signifie la nourriture des corps et il signifie encore la nourriture de l'âme, c'est-à-dire l'Eucharistie, qui est le pain véritable des enfants de Dieu : tant Jésus a appréhendé que

1. Cf. iVum., XVI, 14. — Grammaire : Participe. — 2. La loi de NîoTse est Tombre, la figure, de celle de Jésus-Christ. — 3. Joan., XVIIl, 36. — 4. Joan., II, 3.— 5. Puisqu il faut accorder quelque chose à DOtre faiblesse, à noire lâcheté. — 6. Les sept demandes du PaUr. — 7. Spirituei Lex. — 8. Devant. Grammaire : Pr^BOsititm. —9. Le malins le démon

SERMON POUR LA COiNCEPTION DE LA SAINTE VIERGE 187

le soin de ce corps mortel et de cette vie malheureuse ne nous occupât tout seul un moment ! tant il a voulu nous tenir toujours suspendus dans Tattente des biens futurs et de la vie éternelle 1 Nous, au contraire, nous venons prier quand les besoins humains noua en pressent. A force de recommander à Dieu nos malheureuses affaires, Teffort que nous faisons pour l'engager avec tousses saints dans nos intérêts fait que nous nous échauffons nous-mêmes dans l'attachement que nous y avons. Ainsi nous sortons de la prière, non plus tranquilles ni plus résignés à la volonté de Dieu, ni plus fervents pour sa sainte loi, mais plus ardents et plus échauffés pour les choses de la terre. Aussi vous voit-on revenir quand les affaires réussissent^ mal, non avec ces plaintes respectueuses qu'une douleur soumise répand devant Dieu pour les faire mourir à ses pieds, mais avec de se«rets murmures et avec un dégoût qui tient du dédain.

Chrétiens, vous vous oubliez ; le DieU que vous priez est-il une idole dont vous prétendez faire ce que vous voulez, et non le Dieu véritable qui doit faire de vous ce qu'il veut? Je sais qu'il est écrit que Dieu faii la volonté de ceux qui le craignent^ ; mais il faut donc qu'ils le craignent et qu'ils se soumettent à lui dans le fond du cœur. L oraison, dit saint Thomas, esî une élévation de V esprit à Dieu, ascensio mentis in Deum 3. Par conséquent il est manifeste, conclut le Docteur anigélique*, que celui-là ne prie pas, qui, bien loin de s'élever à Dieu, demande que Dieu s'abaisse à lui, et qui vient à l'oraison non point pour exciter Thomme à vouloir ce que Dieu veut, mais seulement pour persuader à Dieu de vouloir ce que veut l'homme. Qui pourrait supporter cette irrévérence? Aussi les hommes charnels [s'arisent-ils] d'un autre artifice : si nous n'osons espérer de tourner ^ Dieu à notre mode, nous croyons pouvoir fléchir plus facilement la sainte Vierge et les saints, et les faire venir à notre point ^, à force de les flatter par nos louanges ou à force de les fati-

1. Réassissent. Ltx. — 2. Psalm., CXLIV, 19. - 3. Sam. theol.,2a. 2ae. quœsl. LXXXIIL art. L — 4. Surnom de saint Thomas, qu on appelle aussi l'Ange de rEcole. — 6. Espérer de îoarner. Grammaire, i^erbe. — 6. A notre point. Lex.

guer par nos prières empressées. Ne croyez pas que j'exagère ; nous traitons avec les saints comme avec des hommes ordinaires, que nous croyons gagner aisément par une certaine ponctualité et par quelque assiduité de petits services; et nous ne considérons pas que ce sont des hommes divins, qui sont entrés, comme dit David *, dans les puissances du Seigneur, dans les intérêts de sa gloire, dans les sentiments de sa justice et de sa jalousie contre les pécheurs, aussi bien que dans ceux de sa bonté et de sa miséricorde.

0 Dieu ! les hommes ingrats abuseront-ils toujours des bienfaits divins, et les verrons-nous toujours si aveugles que d'aigrir 2 leurs maux par les remèdes ? Car quelle est cette dévotion pour la sainte Vierge que je vois pratiquée par les chrétiens ? Ils se font des lois, et ils les suivent; ils s'imposent des obligations, et ils y sont ponctuels. Cependant ils méprisent celles que Dieu leur impose et violent hardiment ses lois les plus saintes ; dignes certes de cette terrible malédiction que Dieu prononce par la bouche de son prophète ^ : Malheur à vous qui cherchez dans vos dévotions, non ma volonté, mais la vôtre ! C'est pourquoi, dit le Seigneur, je déteste vos observances : vos oraisons me font mal au cœur; j'ai peine à les supporter, laboravi sustinens *. En effet, quelle religion ! Nous croyons avoir tout fait pour la sainte Vierge, quand nous avons élevé sa gloire au-dessus de tous les chœurs des anges et porté^sa sainteté jusqu'au moment de sa conception. Mes frères^ je loue votre zèle^ et je sais que sa dignité surpasse encore de bien loin toutes vos pensées. Mais si la tache originelle vous fait tant d'horreur que vous ne pouvez la souffrir en la sainte Vierge, que ne combattez-vous en vous-mêmes l'avarice, l'ambition, la sensualité, qui eu sont les malheureux restes? Celui-là est inquiété "^ s'il n'a pas dit son chapelet et ses autres prières réglées, ou s'il manque quelque Ave Maria à la dizaine; je ne le blâme pas, à Dieu ne plaise ! je loue dans les exercices de piété une exactitude religieuse. Mais qui

1. Psalm.f LXX, 15. — 2. Si aveugles que d'aigrir. Grammaire : Con- . uction.— 3. /s., I, 12, 13, 14. -- 4. Jerem., VI, 11. — 6. Porté. Lex. — Inquiété, Lex.

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