BOSSUET ORATEUR. IDÉES GÉNÉRALES ET COIVCLUSIOX
Les sermons de Bossuet. — Bossuet voyait dans ses sermons écrits une matière théologique à exploiter et à approprier à chaque circonstance. Il ne lui vint pas l'idée de les publier pour un auditoire idéal. Après sa mort, les manuscrits devinrent la propriété de son neveu, l'abbé Bossuet, qui s'en servit et les communiqua à ses amis. A la mort de Tabbé Bossuet, ils devinrent la propriété de M. Chazot, petit-neveu de Bossuet, puis de Mme Chazot ; un grand nombre furent dispersés et perdus.
Au dix-huitième siècle, l'abbé Lequeux et dom Déforis recueillirent tous ceux qu'ils purent trouver et de 1772 à 1780 publièrent l'édition à laquelle le nom de Déforis est resté attaché. L'édition de Déforis avait le grand mérite de donner tout Bossuet; mais le texte des sermons était peu correct; il arrivait que deux sermons étaient réunis en un seul, que des fragments étaient changés de place:, et, chose plus grave, que des phrases incomplètes étaient acJtievées par l'éditeur.
11 a fallu les consciencieux travaux de Gandar, de Floquet, de Vaillant, de M. Rébelliau, de M. Urbain, de M. Gazier, et de Lebarq pour arriver à constituer un texte correct.
Idées de Bossuet sur la prédication. — Bossuet avait longuement réfléchi sur son art. Comme je l'ai indiqué plus haut, il avait paru hésiter un moment entre plusieurs méthodes ; puis il était arrivé, par l'expérience, à un système harmonieusement équilibré. Ce système, on a pu Tentrevoir en lisant le Panégyrique de saint Paul et le sermon sur la Parole de Dieu,
Pour Bossuet la prédication n'est pas un métier comme l'éloquence du barreau, mais un ministère sacré, comparable à
celui du prêtre qui offre le sacrifice de la messe, un ministère où il va de toute la destinée de Phomme et du chrétien. Etabli pour sauver les hommes le prédicateur doit donc s'oublier laimême, et au lieu de se faire valoir par les artifices de la parole, il disparaît derrière les choses qu'il dit, il vise à la simplicilé parce qu'il veut être compris. Bossuet est constamment simple, c'esl-à-dire que les idées relevées qu'il exprime sont rendues en un langage ouvert et commun, que les chrétiens de culture moyenne peuvent saisir tout d'abord.
Le fond de la prédication doit être le dogme catholique, tel qu'il est contenu dans l'Évangile, dans l'enseignement des Pères et des Docteurs et dans les décisions des conciles. Tout autre fondement est ruineux. Le véritable sermon est donc un catéchisme plus détaillé et plus éloquent. Le dogme n*est pas exposé dans ses subtilités pour satisfaire la curiosité de l'esprit, mais il est étudié comme la lumière de la conduite et comme le fondement de la morale. Ainsi la prédication la plus théologique est toujours pratique^ parce que le dogme commande toujours quelque chose. Cette morale qui découle du dogme est la morale traditionnelle, une morale humaine, qui ne met pas des coussins sous les coudes des pécheurs, mais qui n'accable pas les hommes faibles sous un joug très injuste.
La prédication doit être pratique : elle s'adapte donc aux divers auditoires. Il n'y à pas de sermon type, comme il y a une tragédie type ou un sonnet idéal. Le prédicateur parle à des hommes pour changer leur âme ; il leur parle donc le langage qu'ils comprennent et qui doit les toucher.
Car, il faut les toucher. Il est vrai qu'il ne suffit pas d'émouvoir leur sensibilité ; mais il ne suffit pas de chatouiller leur esprit. Il faut aller au cœur par la raison, Bossuet pratique cet art à merveille : toujours il raisonne ; mais son raisonnement est passionné ; tout s'anime à sa voix ; les abstractions dont il parle deviennent des réalités concrètes et pressantes ; il interpelle ses auditeurs ; il les interroge, il répond pour eux et il ne leur permet pas de respirer; le raisonnement fini, il en promulgue la conclusion avec une autorité qui menace et aussitôt, avec une bonté insinuante, il supplie le chrétien de l'accepter pour éviter le châtiment et pour mériter le bonheur. Merveilleux mélange de logique et d'onction,
Bossuet en chaire. — Entre les deux systèmes qui consistent l'un à écrire un discours et à l'apprendre par cœur, l'autre à réfléchir sans écrire et à improviser en chaire, Bossuet choisit une voie intermédiaire. Pour les rptr^Ues de Saint-Lazare, il
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médite lone^uement, mais il n'écrit point ; pour ses oraisons funèbres et ses discours d'apparat, il écrit et il apprend par cœur. Ses sermons d'avent et de carême, il les écrit el les retouche avec soin, pour préciser sa pensée et pour s'en rendre maître ; mais une fois en chaire^ il se libère de sa rédaction et il donne à ses idées la forme que lui dicte l'inspiration oratoire. Comme dit M. Lanson, « on assiste à l'enfantement de sa pensée ; ce que la méditation préparatoire a mis en son souvenir de formes, de tours, de liaisons et de mots enlève seulement à son effort d'improvisation ce qu'il aurait de laborieux et de déplaisant, et y laisse la chaleur et l'intérêt ».
Évêque de Meaux, riche d'une abondante doctrine et maître de tous les secrets de l'art oratoire, Bossuet n'écrit plus ses sermons. Il relit ses rédactions d'autrefois et il réfléchit dans une méditation ardente. Ledieu, dans ses Mémoires, nous présente l'évéque de Meaux préparant ses discours et les débitant du haut de la chaire. Le matin, il a travaillé dans son cabinet ; « se recueillant l'après-dînée, il repassait son discours dans sa tête, le lisant des yeux de l'esprit comme s'il eût été sur le papier, y changeant, ajoutant et retranchant comme Ton fait la plume à la main. Enfin, monté en chaire et dans la prononciation même, il suivait l'impression de sa parole sur son auditoire et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu'il avait médité, attaché à sa pensée présente, il poussait le mouvement par lequel il voyait sur le visage les cœurs ébranlés ou attendris... Dans le pathétique, il s'insinuait jusqu'au plus intime par ses tours nouveaux et inconnus. Ses tendres yeux, son air accueillant, sa voix douce, son geste modeste et naturel et sa dignité, tout parlait, tout était passionné. »
Bossuet orateur et la critique. — On a dit que l'éloquence de Bossuet ne fut pas goûtée de son temps. Il y a là quelque exagération : de 1659 à 1670, Bossuet est considéré comme le premier des orateurs chrétiens. Comme il se tait ensuite et qu'on ne peut pas lire ses sermons qu'il n'a pas publiés, il n'est pas étonnant qu'on ne parle pas de lui. Bourdaloue paraît et il a le bonheur d'enthousiasmer Mme de Sévigné, qui répand sa réputation à travers la France et fait pour la postérité une bonne part de sa gloire.
Son genre plus subtil, ses analyses psychologiques devaient plaire d'ailleurs aux contemporains de Racine plus que la lo gique passionnée de Bossuet. On exagère donc quand on parle de l'échec de Bossuet orateur.
Cependant, il est certain que le dix-septième siècle n'a pas apprécié l'éloquence de Bossuet comme nous le voudrions au-
jourd'hui. On voyait en lui un théologien, un savant, un Père de l'Eglise, on convenait qu'il laissait à d'autres la palme de l'éloquence. Le dix-huitième siècle ne comprit pas plus Bossuet qu'il ne comprenait Corneille et Pascal : il y avait dans ces trois hommes trop de force indisciplinée et trop de goût spontané pour la nature. De nos jours, malgré les plaisanteries de Renan et de Schérer, une réaction s'est produite en faveur de Bossuet. On l'a replacé à sa vraie place qui est la première. Mais la réaction n'a pas été sans excès. Le culte de l'éloquence de Bossuet est une religion nationale ; ce culte gagnerait à être dégagé de toute superstition et à rester raisonnable.
Idées de Bossuet sur la formation de l'orateur. — Après plus de quinze années d'expérience, Bossuet est bien autorisé à dire son avis sur cette matière. Il le fit en 1669 dans un écrit destiné au cardinal de Bouillon. Emmanuel-Théodore de La Tour d'Auvergne, abbé-duc d'Albret avait été promu au cardinalat le 6 août 1669. Il demanda conseil à Bossuet sur la prédication et Bossuet lui répondit par la lettre que l'on va lire et qui ressemble à un fragment d'autobiographie. Cette pièce fut découverte par Floquet en 1856.
SUR LE STYLE ET LA LECTURE DES ÉCRIVAINS ET DES PÈRES DE LÉGLISE POUR FORMER UN ORATEUR
Pour la prédication, il y a deux choses à faire principalement : former le style, apprendre les choses.
Dans le style, il y a à considérer, premièrement, de bien parler; ce qui ne manque presque jamais à ceux qui sont nés ^, et qui ont été nourris^ dans le grand monde. Mais aussi cet avantage est-il médiocre pour les discours publics ; car il faut trouver le style figuré, le style relevé, le style orné; la variété qui est tout le secret pour plaire, les tours touchants et insinuants. 11 y a pour cela divers préceptes, mais nous cherchons des exemples et des modèles.
J'ai peu lu de livres français ; et ce que j'ai appris du style en ce second sens, je le tiens des livres latins 3, et un peu des Grecs ; de Platon, d'Isocrate et de Démos-
1. Nés. Lei. — 2. Nourris. Lex. — 3. Observation à méditer pour les adversaires des études classiques.