‹ Œuvres choissiesChapitre 40 sur 232 · BOSSUET ORATEUR, IDEES GENERALES · texte numérisé non relu

BOSSUET ORATEUR, IDEES GENERALES

thône dont j'ai lu aussi quelque chose, mais il est d'une étude trop forte pour ceux qui sont occupés d'autres pensées; de Cicéron, surtout de ses livres De Oralore et du livre intitulé Oraior, où je trouve les modèles de grande éloquence plus utiles que les préceptes qu'il y ramasse ; de ses Oraisons * (avec quelque choix): Pro Murena, Pro MarcellOy quelques Catilinaires, quelques Philippiques ; Tite-Live, Salluste et Térence. Voilà mes auteurs pour la latinité ; et j'estime qu'en les lisant à quelques heures perdues, on prend des idées du style tourné ^ et figuré. Car, quand on sait les mots, qui font comme le corps du discours, on prend dans les écrits de toutes les langues le tour, qui en est l'esprit ; surtout dans la latine, dont le génie n'est pas éloigné de celui de la nôtre, ou plutôt qui est tout le même ^.

Les poètes aussi sont de grand secours. Je ne connais que Virgile et un peu Homère *. Horace est bon à sa mode ^, mais plus éloigné du style oratoire. Le reste ne fait que gâter et inspirer les pointes, les antithèses, les grands mots, le peu de sens et toutes les froides beautés.

Néanmoins, selon ce que je puis juger par le peu de lecture que j'ai fait des livres français, les Œuvres diverses de Balzac peuvent donner quelque idée du style fin et tourné délicatement. Il y a peu de pensées; mais il apprend par là même à donner plusieurs formes à une idée simple ^. Au reste, il le faut bientôt laisser ; car c'est le style du monde le plus vicieux, parce qu'il est le plus affecté et le plus contraint. Mais il parle très fortement, et a enrichi la langue de belles locutions et de phrases très nobles.

J'estime la Vie de Barthélémy des Martyrs'^ ; les Lettres au Provincial, dont quelques-unes ont beaucoup de force

1. Oraisons. Lex. —2. Style lourné. Lex. -— 3. Cette observation sur la langue latine n'est pas banale sous la plume d'un écrivain du dix-septième siècle; Fénelon, dans la Lettre à V Académie, est loin de parler avec cette justesse quand il alTirme que la langue française est un mélange de divers idiomes, — 4. Bossuet précepteur du Dauphin étudiera plus à fond Homère et en général les auteurs de l'antiquité. — 5. A sa mode. Lex. — 6. Jugement d une justesse frappante ; Balzac est un bon maître de rhétorique parce qu'il apprend à traiter les lieux communs, mais il est dangereux parce qu'il peut induire à se contenter de lieux communs. — 7. Par Le Maistre de Saci (1663, in-4, Paris).

et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse ^. Les Livres et les Préfaces de Messieurs de Port-Royal sont bons à lire, parce qu'il y a de la gravité et de la grandeur. Mais comme leur style a peu de variété, il suffît d'en avoir vu quelques pièces.

Les versions de [Perrot] d'Ablancourt^ sont bonnes ; il a fait le Corneille, Tacite et le Thucydide, Car pour le Lucien, c'est le style propre et familier, et non le sublime et le grand, qui doit être néanmoins celui de la chaire.

Pour les poètes, je trouve la force et la véhémence dans Corneille ; plus de justesse et de régularité dans Racine.

Tout cela se fait sans se détourner des autres lectures sérieuses, et une ou deux pièces suffisent pour donner l'idée et faire connaître le trait.

Mais ce qui est le plus nécessaire pour former le style, c'est de bien comprendre la chose, de pénétrer le fond et le fin de tout, et d'en savoir beaucoup, parce que c'est ce qui enrichit, et qui forme le style qu'on nomme savant, qui consiste principalement dans des allusions et rapports cachés, qui montrent que l'orateur sait beaucoup plus de choses qu'il n'en traite, et divertit l'auditeur par les diverses vues qu'on lui donne. Cicéron demande à son orateur m«//arum rerum scientiam^; car il faut la plénitude pour faire la fécondité, et la fécondité pour faire la variété, sans laquelle nul agrément.

Venons maintenant aux choses. La première et le fond de tout, c'est de savoir très bien les Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament.

La méthode que j'ai suivie en les lisant, c'est de remarquer premièrement les beaux endroits qu'on entend, sans se mettre en peine des obscurs^. Par ce moyen on se

1. On sait que Bossuet ne cachait pas son admiration pour les Provinciales de Pascal : Mme de Bussy lui demandant un jour quel ouvra^re il préférerait avoir fait : « Les Provinciales », répondit-il. - 2. Nicolas Porrot d'Ablancourt (1606-1664). Ses traductions de Tacite, de Thucydide, de Lucien et de quelques autres sont élégantes, mais peu ex;ictes; aussi les appelait-on de son temps « les belles infidèles ». — 3. « Des connaissances très variées >» {De Oralore, V). — 4. Bossuet parle ici à un prédicateur, et le conseil est plein de bon sens. Mais les nécessités de la controverse l'amèmeront bientôt lui-même à se préoccuper des passages obscurs.

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