‹ Œuvres choissiesChapitre 56 sur 232 · COURS D HISTOIRE · texte numérisé non relu

COURS D HISTOIRE

LA SAINT-BARTHÉLEWY

Le prévôt des marchands déclara aux gens qu'il avait aposiés qu'il avait résolu de se défaire cette nuit de tous les huguenots qui étaient alors à Paris, et qu'il avait donné ordre en même temps qu'on fît à ceux de leur religion un pareil traitement par tout son royaume; ainsi, qu'on ne manquât pas de faire main basse au signal. Il leur fît mettre une manche de chemise au bras gauche et une croix blanche sur leur chapeau pour se reconnaître entre eux, et ordonna qu'à une certaine heure on allumât des lanternes à toutes les fenêtres. L'heure de minuit approchait, et la reine^, qui avait laissé le roi encore trop irrésolu à son gré, quoique les ordres fussent déjà envoyés par les provinces, vint pour frapper le dernier coup. Comme elle le vit pâlir, et une sueur froide lui cou-, vrir le front, elle lui dit, en lui reprochant son peu de courage : « Pourquoi n'avoir pas la force de se défaire de gens qui ont si peu ménagé votre autorité et votre personne ? » Il fut piqué à ce mot, et il dit qu'on commençât donc. La reine-mère part en même temps pour ne le point laisser refroidir, et donna* les derniers ordres.

Il commençait à se faire un grand tumulte autour du Louvre. Les lanternes étaient allumées; les huguenots étonnés demandaient ce que c'était; on leur répondit que c'était une réjouissance qu'on faisait au Louvre. Quelquesuns d'eux y allèrent, et furent chargés ^ au corps de garde,

1. La reine-mère Catherine de Médicis. — t. Pari et donna. Grammaire : Construction. — 3. Chargés. Lex.

pendant que le roi, effrayé de Tordre qu'il avait donné, et du sang qu'on allait répandre, commandait qu'on sursît encore. A ce moment, on entendit quelques coups de pistolet au corps de garde; on dit au roi qu'il n'y avait plus à délibérer, et qu'on ne pouvait plus contenir le peuple. Le tocsin sonna à Saint-Germain de l'Auxerrois, paroisse voisine du Louvre, et le duc de Guise marcha avec une grande suite chez l'amiral ^ Il s'était éveillé au bruit; la première pensée qui lui vint, fut que le duc de Guise avait ému* le peuple : quelques coups qu'il entendit tirer dans sa cour lui firent juger que c'était à lui qu'on en voulait, et que ses gardes étaient de Tintelligence^. 11 se leva de son lit, fît sa prière, dit aux siens, sans paraître ému, qu'il croyait bien qu'il allait mourir, et qu'ils se sauvassent comme ils pourraient; que pour lui il n'avait plus besoin de secours humain.

A peine eut-il achevé ce mot, qu'il vit entrer l'épée à la main un homme qui lui demanda s'il était Tamiral. « Oui, dit-il, et lui montrant ses cheveux gris: Jeune homme, poursuivit-il, tu devrais respecter mon âge; mais achève, tu ne m'ôteras que peu de moments. » L'assassin lui passa l'épée à travers le corps, et le perça de plusieurs coups. On entendit l'amiral, en rendant les derniers soupirs, plaindre son sort de ce que du moins^ il ne mourait pas de la main de quelque honnête homme, « mais d'un valet », disait-il. Le duc de Guise demanda si c'en était fait, et pour s'assurer par ses propres yeux, il voulut voir le corps mort: on le lui jeta par la fenêtre. Téligni^ fut tué en même temps, et revint à peine de sa profonde sécurité par le dernier coup ®. Le duc de Guise sortit à l'instant et dit à ses gens qu'ils avaient bien commencé, mais qu'il fallait continuer de même.

En même temps ils se jetèrent dans toutes les maisons voisines, qu'ils remplirent de carnage; tout le quartier ruisselait de sang. Le comte de la Rochefoucault, le marquis de Renel, et les autres gens de qualité, furent les premiers égorgés. Dans le Louvre on arrachait de leurs

1. L'amiral do Coliffny. — a. Avait ému. Lex. — 3. Z)e t intelligence. Grammaire: Article, — 4. Du. moins, pour le moins. — 5. Gendre de l'amiral, — 6. Il n'avait jamais voulu croire à rimminence du massacre.

chambres les huguenots qui y logeaient, et, après les avoir assommés, on les jetait par les fenôtres. La Cour était pleine de corps morts, que le roi et la reine regardaient non seulement sans horreur, mais avec plaisir; toutes les rues de la ville n'étaient plus que boucheries on n'épargnait ni vieillards, ni enfants, ni femmes grosses chacun exerçait ses vengeances particulières sous prétexte de religion, et un grand nombre de catholiques fu rent tués comme huguenots...

Pierre de la Ramée, professeur célèbre, fut jeté à bas d'une tour du collège de Beauvais, où il enseignait; la jalousie de Charpentier, autre professeur, lui causa la mort. Ils s'étaient échauffés. Charpentier à soutenir Aristote, et La Ramée à l'attaquer, de sorte que ce malheureux périt plus encore comme ennemi de la philosophie péripatéticienne, que comme ennemi deladoctrinedeTÉglise. Denys Lambin, autre professeur, nullement huguenot, mais haï par Charpentier comme La Ramée, craignit un destin semblable, et quoique son ennemi l'eût épargné, la frayeur le fit mourir. Plusieurs de ceux que le roi avait proscrits échappèrent; malgré lui le duc de Guise sauva d'Acier ^ et quelques autres,, pour se décharger d'une partie de la haine, et montrer qu'il n'en voulait qu'à Tamiral son ennemi.

Trois Montmorenci échappèrent, quoique compris dans la liste, parce que le maréchal de Montmorenci leur aîné ne put être tué avec eux, étant absent. C'était assez d'être ami de l'amiral pour être traité en huguenot. Le maréchal de Cossé, parce qu'il était des politiques ^, était destiné à la mort, et fut sauvé par le crédit d'une parente dont le duc d'Anjou était amoureux, Biron, qu'on île tenait ^ pas assez ennemi des huguenots, eût péri comme les autres, si sa charge de grand maître de 1 artillerie ne lui eût donné le moyen de se mettre à cout vert dans l'arsenal, où on n'osa l'attaquer; il y retira * plusieurs .des proscrits et entre autres Jacques de Caur mont de Nonpart, jeune enfant àe <Jix ans, qui s'était

1. Crussol, duc d'Uzès, baron d'Acier (1540-1584). — 2. Les poîiliques constituaient un parti qui désirait la réconciliation nationale par dei concessions réciproque^. — 3. Tehùil.^ Le*. — 4. Betirer. htx.

sauvé en se cachant sous les corps de son père et de son frère aîné, qu'on venait d'assassiner à ses yeux. Pour le vidame ^ et Montgomeri, quand ils ouïrent le bruit de la ville, ils voulurent passer la rivière avec ceux qui les avaient suivis dans le faubourg Saint-Germain pour voir ce que c'était. Chose étrange ! ils aperçurent le roi qui les tirait ^ par les fenêtres du Louvre^; ils se sauvèrent en diligence.

Le massacre dura plusieurs jours; les deux ou trois premiers furent d'une effroyable violence; dès la première nuit le roi fît venir le roi de Navarre avec le prince de Condé, pour leur recommander à tous deux d'abjurer leur hérésie ; le cardinal de Bourbon et quelques ecclésiastiques travaillèrent à les instruire. Le roi de Navarre résista peu; le prince de Condé répondit d'abord avec fermeté qu'on ne devait pas le forcer dans sa conscience et qu'il ne pouvait se persuader que le roi pût manquer à la foi donnée ; mais il changea de langage, quand il vit le roi en personne lui dire en jurant et d'un ton terrible, ces trois mots : « Messe, mort, pu Bastille pour toute la vie. » Le cardinal de Bourbon reçut, quelques jours après, l'abjuration de ces deux princes, et on les obligea d'écrire au pape. Le dessein de la Cour était de rejeter toute la haine du massacre sur ceux de Guise; mais le duc n'était pas résolu à s'en charger, ni à laisser un si beau prétexte de le perdre dans un autre temps.

Il parla si haut que la reine-mère n'osa pousser ce dessein, quoiqu'elle y fût entrée d'abord. Elle fut la première à dire au roi que sa dissimulation allait allumer une guerre plus dangereuse que les précédentes; que le maréchal de Montmorenci avait juré de ven2:er l'amiral; que tous les huguenots se joindraient à lui, que le duc de Guise, soutenu du duc de Montpensieret des catholiques, armerait aussitôt pour se défendre; que le seul moyen qu'eût le roi d'arrêter tous ces desseins de vengeance, c'était de se déclarer; que les prétextes ne manqueraient pas, et qu'après tout une exécution si hardie ferait trembler les plus assurés, au lieu que dissimuler plus

1. Le vidame de Chartres. — 2. Les tirait. Lex. — S, Ce fait a été contesté par des historiens consciencieux et bien informés.

longtemps une chose claire paraîtrait un effet de crainte.

Il n'en fallait pas davantage pour un prince qui aimait à se faire craindre, et qui appréhendait moins la haine que le mépris; après qu'on eut résolu dans le Conseil ce qu'il fallait dire au parlement, le roi y alla le troisième jour du massacre, accompagné de la reine sa mère, de ses frères, des princes du sang et de toute la Cour. Là, il déclara que l'amiral et d'autres scélérats comme lui avaient conjuré sa perte, celle de la reine sa mère, de ses frères et même du roi de Navarre, pour donner la couronne au jeune prince de Condé; qu'ils le devaient ensuite tuer lui-même, afin que, ne restaAt plus personne de la maison royale, ils pussent partager le royaume; que cette conjuration avait été découverte sur le point qu'elle allait éclater, et qu'il n'y avait point trouvé d'autre remède que le massacre, de ceux qui troublaient l'État depuis si longtemps et par tant de guerres sanglantes sous la conduite de l'amiral; qu'ainsi il déclarait que la chose s'était faite par son ordre, afin que personne n'en doutât, ajoutant qu'il n'en voulait point à la religion huguenote, mais qu'il voulait au contraire que les édits fussent observés plus que jamais. Le premier président* loua en public la sagesse du roi qui avait pu cacher un si grand dessein, et le couvrit le mieux qu'il put; mais, en particulier, il remontra ^ fortement au roi que si cette conspiration était véritable, il fallait commencer par en faire convaincre les auteurs, pour ensuite les punir par les formes, et non pas mettre les armes, comme on avait fa^i, entre les mains de furieux, ni faire un si grand carnage, où se trouvaient enveloppés indifféremment ies innocents et les coupables.

Le roi commanda qu'on fît cesser le massacre; mais il ne fut pas possibled'arrêtertout à coup un peuple acharné. Son ardeur se ralentit peu à peu, comme celle d'un grand embrasement, et il y eut encore beaucoup de meurtres, quatre ou cinq jours après la défense. Il périt durant sept jours plus de six mille personnes, parmi lesquelles il y eut cinq à six cents gentilshommes qui se laissèrent é(^or-

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