‹ Œuvres choissiesChapitre 69 sur 232 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

De la société générale du genre humain naît la société civile, c'est-à-dire celle des États, des peuples et des nations.

P® Proposition : La société humaine a été détruite et violée par les passions. — L'homme dominé par ses passions ne songe qu'à les contenter sans songer aux autres. € Je suis, dit Torgueilleux dans Isaïe, et il n'y a que moi sur la terre ^. »

Le langage de Caïn se répand partout. « Est-ce à moi de garder mon frère ^ ? » c'est-à-dire : « Je n'en ai que faire, ni ne m'en soucie. »

Toutes les passions sont insatiables. < Le cruel ne se rassasie point de sang ^ . L'avare ne se remplit point d'argent^. »

Aussi chacun veut tout pour soi. « Vous joignez, dit Isaïe^, maison à maison, et champ à champ. Voulez-vous habiter seuls sur la terre ? »

La jalousie, si universelle parmi les hommes, fait voir combien est profonde la malignité de leur cœur. Notre frère ne nous nuit en rien, ne nous ôte rien ; et il nous devient cependant un objet de haine, parce que seulement nous le voyons plus heureux, ou plus industrieux, et plus vertueux que nous. Abel plaît à Dieu par des moyens innocents, et Caïn ne le peut souffrir. « Dieu regarde Abel et ses présents et ne regarde pas Caïn ni ses présents : et Caïn entra en fureur, et son visage changea *. > De là les trahisons et les meurtres. « Sortons dehors, € dit Caïn : allons promener ensemble. » Et, étant au

1. Ecci, XLIl, 24, 25. — 2. is., XLVII, 8. — 3. Gen., IV, 9. — 4. EccL, XII, 16. — 5. Eccl.,\, 9. — 6. /s., V, 8. — 7. Gen., IV, 4. 5. - 8. Gen.,IV, 8.

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milieu des champs, Caïn s'éleva contre son frère et le tua*. »

Tant de passions insensées, et tant d'intérêts divers qui en naissent, font qu'il n'y a point de foi ni de sûreté parmi les hommes. « Ne croyez point à votre ami, et ne vous fiez point à votre guide: donnez-vous de garde de celle qui dort dans votre sein: le fils tait injure à son père, la fille s'élève contre sa mère, et les ennemis de l'homme sont ses parents et ses domestiques ». » De là vient que les cruautés sont si fréquentes dans le genre humain. Il n'y a rien de plus brutal ni de plus sanguinaire que l'homme. « Tous dressent des embûches à la vie de leur frère ; un homme va à la chasse après un autre homme, comme il ferait après une bète, pour en répandre le sang^. »

« La médisance, et le mensonge, et le meurtre, et le vol, et l'adultère, ont inondé toute la terre, et le sang a touché le sang^ » : c'est-à-dire qu'un meurtre en attire un autre.

Ainsi la société humaine, établie par tant de sacrés liens, est violée par les passions ; et comme dit saint Augustin : « Il n'y a rien de plus sociable que l'homme par sa nature, ni rien de plus intraitable ou de plus insociable par la corruption ^. »

IV Proposition : La société humaine, dès le commencement des choses, s'est divisée en plusieurs branches par les diverses nations qui se sont formées. — Outre cette division qui s'est faite entre les hommes par les passions, il y en a une autre qui devait naître nécessairement de la multiplication du genre humain.

Moïse nous l'a marquée, lorsque, après avoir nommé les premiers descendants de Noë, il montre par là l'origine des nations et des peuples^. «De ceux-là, dit-il, sont sorties les nations chacune selon sa contrée et selon sa langue. »

Où il paraît que ces deux choses ont séparé en plusieurs branches la société humaine : Tune, la diversité et l'éloi-

1. Mich., VII, 5, 6. — 2. Ibid., 2. — 3. Os., IV, 2. — 4. Auo., De Civ. Dei, 1, XII, c. XXVII. —5. Gen., X. - 6. I Cor., XIV, 11.

gnement des pays où les enfants de Noé se sont répandus en se multipliant ; l'autre, la diversité des langues...

La parole est le lien de la société entre les hommes, par la communication qu'ils se donnent de leurs pensées. Dès qu'on ne s'entend plus l'un l'autre, on est étrange! l'un à l'autre. ^ Si je n'entends point, dit saint Paul ^ la force d'une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l'est aussi. » Et saint Augustin remarque que cette diversité de langages fait qu'un homme se plaît plus avec son chien qu'avec un homme son semblable ^.

Voilà donc le genre humain divisé par langues et par contrées : et de là il est arrivé qu'habiter un même pays et avoir une même langue a été un motif aux hommes de s'unir plus étroitement ensemble

III^ Proposition : La terre qu'on habite ensemble sert de lien entre les hommes, et forme Vanité des nations.,. Aussi la société humaine demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble ; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l'amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes.

Les hommes, en effet, se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivants, les recevra en son sein quand ils seront morts. « Votre demeure sera la mienne ; votre peuple sera mon peuple, disait Ruth à sa belle-mère Noémi 2 : je mourrai dans la terre où vous serez enterrée ; et j'y choisirai ma sépulture. »

Joseph mourant dit à ses frères : « Dieu vous visitera et vous établira dans la terre qu'il a promise à nos pères ; emportez mes os avec vous. » Ce fut là sa dernière parole. Ce lui est une douceur, en mourant, d*espérer de suivre ses frères dans la terre que Dieu leur donne pour leur patrie ; et ses os y reposeront plus tranquillement au milieu de ses citoyens*.

1, Auo., De Ciu. Dei, I, XIV, c. VU. — 2. Ruth., I, i6, 17. - 3. Gen. L, 23-?4. — 4. Citoyens. Lejt.

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C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Thémistocle, Athénien, était banni de sa patrie comme traître : il en machinait la ruine avec le roi de Perse à qui il s'était livré ; et toutefois, en mourant, il oublia Magnésie, que le roi lui avait donnée, quoiqu'il y eût été si bien traité, et il ordonna à ses amis de porter ses os dans TAttique, pour les y inhumer secrètement *, à cause que la rigueur des décrets publics ne permettait pas qu'on le fît d'une autre sorte. Dans les approches de la mort, où la raison revient et où la vengeance cesse, l'amour de la patrie se réveille : il croit satisfaire à sa patrie ; il croit être rappelé de son exil après sa mort, et, comme ils parlaient alors, que la terre serait plus bénigne et plus légère à ses os...

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