SERMON POUR MADEMOISELLE DE LA VALLIERE
ronnenl. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi : « L'homme, dit-il, est vendu sous le péché, venumdatus sub peccaîo ^ » ; livré au péché, captif sous ses lois, accalmie de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché l'a-t-il acheté ? Il Ta acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens et asservi par toutes choses qu'il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel, d'où il est venu. Ainsi il a perdu Dieu, et toutefois, le malheureux I il ne peut s'en passer ^, car il y a au fond de notre âme un secret désir qui le> redemande sans cesse.
L'idée de Celui qui nous* a créés est empreinte profondément au dedans de nous. Mais, ô malheur incroyable et lamentable aveuglement ! rien n'est gravé plus avant dans le cœur de l'homme, et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de religion sont la dernière chose qui s'efface en l'homme, et la dernière que l'homme consulte ; rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes, rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins. En voulez-vous voir une preuve ? A présent que je suis assis dans la chaire de Jésus-Christ et des apôtres, que vous m'écoutez avec attention, si j'allais (ha! plutôt la mort !), si j'allais vous enseigner quelque erreur, je verrais tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les plus importantes de la religion : que feront-elles ? 0 Dieu, qu'est-ce donc que l'homme ? est-ce un prodige ? est-ce un composé monstrueux de'choses incompatibles ? ou bien est-il une énigme ^ inexplicable?
Non, Messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de grand dans l'homme est un reste de sa première institution * ; ce qu'il y a de si bas et qui paraît si mal assorti avec^ ses premiers principes, c'est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné, qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé
1. jRom.» vil, 14. — 2. Il ne peut s'en passer. Grammaire : Pronom, — 3. Ce sont les mots de Pascal, aue Bossuet a pu trouver dans la première édition des Pensées publiée en 1670, mais qu'il a pu aussi ne pas emprunter à Pascal, puisqu'il s*en servait déjà dans le Sermon sur la Mort, en 1662. — 4. Institution. Lex. — 5. Assorti avec. Grammaire ; Verbe et Préposition.
dans son origine sur la connaissance de Dieu et sur son a^mour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine ; le comble s'est abattu sur les murailles et les murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé et les traces des fondations et l'idée du premier dessin * et la marque de Tarchitecte. L'impression de Dieu reste encore en l'homme si forte qu'il ne peut la perdre, et tout ensemble si faible qu'il ne peut la suivre : si bien qu'elle semble n'être restée que pour le convaincre de sa faute, et lui faire sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu ; mais nous avons dit, et il est vrai ^ qu'il ne pouvait éviter après cela de se perdre aussi lui-même.
L'àme qui s'est éloignée de la source de son être ne connaît plus ce qu'elle est. Elle s'est embarrassée, dit saint Augustin 3, dans toutes les choses qu'elle aime, et de là vient qu'en les perdant elle se croit aussitôt perdue ellemême. Ma maison est brûlée; on se tourmente, et on dit: Je suis perdu. Ma réputation est blessée, ma fortune est ruinée : je suis perdu. Mais surtout quand le corps est attaqué, c'est là qu'on s'écrie^ plus que jamais: Je suis perdu. L'homme se croit attaqué au fond de son être, sans vouloir jamais considérer que ce qui dit : Je suis perdu, n'est pas le corps, car le corps de lui-même est sans sentiment ; et l'âme qui dit qu'elle est perdue, ne sent pas qu'elle est autre chose que celui dont elle connaît la perte future ; c'est pourquoi elle se croit perdue en le perdant. Ha ! si elle n'avait pas oublié Dieu, si elle avait toujours songé qu'elle est son image, elle se serait tenue à lui ^ comme au seul appui de son être, et attachée à un principe si haut, elle n'aurait pas cru périr en voyant tomber ce qui est si fort au-dessous d'elle. Mais, comme dit saint Augustin ^ slétant engagée tout entière dans son corps et dans les choçes sensibles, roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime et dont elle traîne continuellement l'idée "^ avec elle, elle ne s'en peut plus démêler, elle ne
1. Idée. Lex. — Dessin, plan et non dessein.— 2. // est vrai. Grammaire: Pronom.— 3. De Trinit., X, 7.— 4. Ces/ là qu'on s'écrie. Grammaire : Verbe. — 5. Elle se serait tenue à lui. Grammaire : Verbe. — 6. De Trinit. ^ X, 11. — 7. Idée. Lex
sait plus ce qu'elle est. Elle dit : Je suis une vapeur, je suis un souffle, je suis un air délié, ou un feu subtil ; sans doute une vapeur qui aime Dieu, un feu qui connaît Dieu, un air fait à son image. 0 âme, voilà le comble de tes maux : en te cherchant tu t'es perdue, et toi-même tu te méconnais. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole de Dieu par la bouche de son prophète: Converlimini, sicui in profundum recesseraliSy (ilii Israël^. 0 âme, reviens à Dieu autant du fond que tu t'en étais profondément retirée !
SERMON POUR LE JOUR DE PAQpUES prononcé à Saint-Germain devant la Cour le 6 avril 1681.
Notice. — En 1681, Fromentières, évêque d'Aire, dont la médiocrité était fort goûtée, devait prêcher le carême à la Cour. Il en fut empêché par la maladie. On eut recours pour le remplacer à dix prédicateurs, dont le P. Gaillard, jésuite, Gabriel de Roquette, évêque d'Autun, et Bossuet. Ce fut Bossuet qui donna le sermon de clôture, le jour de Pâques, 6 avril. 11 attachait sans doute une grande importance a ce discours qu'il soi^a particulièrement.
Analyse. —ISxorde. — La loi nouvelle, celle de Jésus-Christ ressuscité, nous oblige à réformer nos mœurs, à nous attacher à l'Eglise qui en est la gardienne et à Jésus-Christ notre chef, en renonçant au péché.
Premier point. — « Je ne m'étonne pas si nous ne sentons rien d'immortel en nous : nous ne désirons même pas l'immortalité ; nous cherchons des félicités que le temps emporte et une fortune qu'un souffle renverse. Ainsi, étant nés pour l'éternité, nous nous mettons volontairement sous le joug du temps, qui brise et ravage tout par son invincible rapidité... Sarsum corda ! Voilà l'abrégé de la loi nouvelle. Mais en marchant dans cette voie, apprenons de saint Augustin qu'elle exclut trois sortes de personnes. Elle exclut premièrement ceux qui s'égarent, et qui, las d'une vie réglée, qu'ils trouvent trop unie et trop contraignante, se jettent dans les voies d'iniquité, où une riante diversité égayé les passions et les sens. Elle exclut en second lieu ceux qui retournent en arrière, et qui, sans sortir de la voie, abandonnent les pratiques de piété qu'ils avaient embrassées. Elle exclut enfin ceux qui s'arrêtent, et qui, croyant avoir assez fait, ne songent pas à s'avancer dans la vertu. » ,
Deuxième point. — Jésus-Christ ressuscité assure la durée de l'Eglise par la vie continuelle qu'il lui communique. Cette vie de l'Eglise est réalisée par l'épiscopat : que le roi s'efforce d'en écarter les sujets indignes ; les mauvais évêques ont été la cause des maux dont souffre la chrétienté.
Troisième point. — La réforme individuelle des mœurs doit être profonde : il ne servirait de rien de se confesser et de communier si on ne corrigeait pas sa conduite. Ce n'est pas à dire qu'il faille remettre la pratique des sacrements après la conversion totale. Non, il faut se convertir immédiatetnent et à fond.