CHAPITRE PREMIER BOSSUET ÉVÊQUE DE MEAUX
fiossuet est nommé évêque de Meaux. — Dominique de Ligny, évêque de Meaux, étant mort le 27 avril 1681, quelques amis de Bossuet conseillaient au prélat, qui venait d'achever l'éducation du Dauphin, de demander cet évéché. « A Dieu ne plaise, répondit Bossuet, que j*en use ainsi; le roi sait bien que je suis évêque et sans église; Sa Majesté m'emploiera, si elle le juge à propos. »
Louis XIV offrit en effet à Bossuet le siège de Meaux. Cet évêché était un des moindres do l'Église de France; mais le roi fit entendre à Bossuet qu'il désirait concilier par là les devoirs de la résidence épiscopale avec l'obligation qui incombait à l'aumônier de la Dauphine d'être souvent à la Cour; Meaux était un humble évêché, mais il était près de Paris et de Versailles.
Nommé le 2 mai 1681, Bossuet reçut ses bulles le 7 janvier 1682 et prit possession de son siège un mois après. Il y fut reçu avec de grandes acclamations. Aux nombreux discours qui lui furent adressés tant en français qu'en latin, il répondit avec beaucoup d'à propos « et fort obligeamment » ; il fil distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres; «il y eut, dit le chroniqueur, une salve erénérale de toute la milice dans la cour de l'évécné,
et le soir, feux de joie dans les rues et bals dans les principales maisons. »
La vie de Bossuet à Meaux. — M. André Hallays (Autour de Paris^ Paris, Perrin, 1910) a décrit avec beaucoup de charme la vie de Bossuet dans son évêché. On lira ici ces pages avec plaisir.
« Il avait pris possession de l'évêché de Meaux, le dimanche 8 de février 1682, et, dès le mercredi suivant, jour des Cendres, prêchant dans sa cathédrale à l'entrée du Carême, il déclara qu'il se destinait fout à son troopeau et consacrerait ses talents à son instruction. Il s'engagea à prêcher toutes les fois qu'il officierait pontificalement et jamais aucune affaire, quelque pressée qu'elle fût, ne l'empêcha de venir célébrer les grandes fêtes avec son peuple et lui annoncer la sainte parole. Il ne s'en dispensa jamais, pas même pour Texei^cice de sa charge de premier aumônier. Il prenait congé des princesses auxquelles il était attaché avec beaucoup de respect, et laissait à d'autres le soin de leur administrer la sainte communion aux grandes fêtes. » {Mémoires de Vabbé Ls, DieUyi. I, p. 182.)
« La chaire d'où Bossuet prononça tant de sermons n'existe plus. On en a retrouvé les panneaux qu'on a rassemblés pour faire une chaire neuve...
« A l'évêché les appartements de Tévéque sont au premier étage. Bossuet y a peu vécu. Il abandonnait volontiers le logis à ses neveux et à sa nièce, Mme Bossuet. Sa famille avait pris le gouvernement de la maison; lui-même était dépensier et se souciait peu des soins extérieurs, tout entier à son formidable labeur. « Je perdrais plus de la moitié de mon esprit, « écrivait-il au maréchal de Bellefonds, si j'étais à l'étroit dans « mon domestique. »
« Mme Bossuet avait su exploiter la faiblesse de son oncle, incapable d'administrer ses revenus. Elle était devenue maîtresse à l'évêché; elle y menait la vie d'une mondaine; elle y recevait, elle y donnait des soupers et des concerts.
<i Durant le Carême de 1704, Bossuet est presque à la mort. Les horribles douleurs de la maladie lui ont fait perdre le sommeil. Voici ce qui se passe à côté de la chambre où il agonise : « Mme Bossuet a donné ce soir un festin à M. l'évéque de •« Troyes, Mme de la Briffe, douairière, Mme Amelot, M. le Préu sident Larcher et d'autres étrangers et étrangères, jusqu'au « nombre de huit. Le repas était magnifique en gras et eh « maigre, avec tout le bruit qui accompagne ces sortes d'assem- M blées,et néanmoins dans l'antichambre même de M. de Meaux « et à ses oreilles, et lorsqu'il désirait le Sionuneij avec le plus « d'inquiétude. » (Mémoires de Vabbé Le DieUy t. III, p. 74.)
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« On comprend que Bossuet n'ait point trouvé dans un pareil intérieur le calme et la paix nécessaires à ses immenses travaux. Il avait dû se faire une retraite où fuir les bruits de fête et de conversation qui remplissaient révêché.
« Traversons le jardin qui, jadis, fut dessiné par Le Nôtre. Au delà des parterres, dominant l'ancien rempart de la ville de Meaux, une avenue d'ifs taillés offre un asile sûr et austère à la méditation. C'était, dit-on, le promenoir de Tévéque. Tout à côté, sur le terre-plein d'un ancien bastion, un petit pavillon servait de cabinet d'étude. Les vieilles boiseries en ont disparu. Mais on a conservé la disposition primitive du pavillon partage en deux pièces : dans l'une était le lit, dans Tautrc la table de travail.
« C'était là que Bossuet venait chaque soir s'enfermer. Au milieu de la nuit, après avoir dormi quatre ou cinq heures, il se réveillait de lui-même, car il était maître de son sommeil. 11 trouvait son bureau prêt, son fauteuil en place, ses livres rangés sur des sièges, son sac de papiers, ses plumes, son écritoire et sa lampe allumée ; et il commençait de penser et d'écrire Les nuits d'hiver, il s'enveloppait jusqu'aux reins dàfiis un sac de peau d'ours. Après une veille de trois heures, il disait les matines et se recouchait.
« Tandis que dans le silence de la nuit, M. de Meaux écrivait contre les hérétiques et priait pour eux, s'armait pour l'éternel combat et travaillait au bien des âmes dont il avait la charge, les salons de l'évêché s'égayaient de lumières et de violons...
« Sur la rive gauche de la Marrre, le petit village de Germigriy égrène gentiment ses quelques maisons le long de la berge. Le paysage a la grâce et la fraîcheur propres à tous les sites de la vallée de la Marne; un hori/-on de petites collines humbles et souriantes, une plaine fertiVe <ît régulièrement cultivée, un vieux moulin perdu dans les saules, une ligne de grands peupliers, une rivière nonchalante, herbeuse, résignée à de continuels détours, et enfin répandue sur toutes ces choses une lumière un peu humide qui leur prête un charme délicat — spectacle aimable dont l'œil ne peut se lasser, puisque sa subtile séduction est tout entière dans les modulations du jour et la fuite des nuages.
« Depuis le douzième siècle, c'était à Germigny, sur la rive de la Marne, que s'élevait la maison de plaisance des évoques de Meaux..
« Bossuet aimait Germigny. Il a souvent dans ses lettres célébré le charme de « sa solitude ». Il l'a même chanté en latin dans une hymne qu'il composa en l'honoeur de saint Barthélémy, pat ron de sa paroisse. Chaque année, il venait dans sa maisoïi
5 de campagne pour y réaliser ce rêve de sa jeunesse qu'il avai* ingénument exprimé dans un sermon: « Quel agréable divertissement (que de) contempler de quelle manière les ouvrages de la nature s'avancent à leur perfection par un accroissement insensible I Combien ne goûte-t-on pas de plaisir à observer }e succès des arbres qu'on a entés dans un jardin, l'accroissement des blés, le cours d'une rivière 1 » Car il était sensible aux spectacles de la nature...
« Les nombreuses lettres et ordonnances datées de Germi-
-gny montrent combien ce séjour plaisait à Bossuet. Ses livres
- l'y suivaient.
, « Le travail lui paraissait plus aisé dans cet air salubre et dans ce site délicieux. Il y recevait avec des façons nobles et courtoises les personnages illustres qui venaient le visiter. Le
■ grand Condé, le duc de BourboYr, le prince de Conti, le comte de Toulouse, le duc du Maine, le cardinal de Noailles, le maréchal de Villars, Mme de Montespan et sa sœur l'abbesse de Fontevrault, furent les hôtes de Bossuet à Germigny. En 1690, le
, Dauphin, partant à l'armée d'Allemagne, avait voulu que son premier gîte fut à Germigny, chez son ancien précepteur.
« Les prédicateurs les plus célèbres étaient conviés par Tarchevéque de Meaux à venir prêcher dans sa cathédrale, et étaient ensuite reçus dans sa maison de campagne. Ce fut ainsi que souvent l'abbé de Fénelon vint à Germigny. En ce temps-là Tévêque et l'abbé s'estimaient et s'aimaient.
« Parmi les visiteurs de Germigny, il ne faut point oublier Malebranche, dont le nom fut «attaché à une des avenues du jardin; Rigaud, qui commença dans cette maison de campagne le portrait de Bossuet, aujourd'hui placé au musée du Louvre; Santeul, Tenfant en cheveux gris, qui fit des vers latins pour décrire et célébrer le château et le parc de Germigny. Que de vers a inspirés Germigny I »
Le ministère de Bossuet à Meaux. — Malgré les raisons pressantes qui attiraient Bossuet à la cour, il résida dans son diocièse, et il s'appliqua à l'évangéliser et à l'administrer avec une patience que rien ne rebutait. Il visitait les églises de son diocèse, même les plus humbles; il y prêchait, après avoir pris les instructions du curé, il y interrogeait les enfants, il y administrait les sacrements ^ Aux grandes fêtes, il ne manquait pas d'officier dans sa cathédrale, si bien qu'à sa mort le chapitre réclama 6.000 livres d'indemnité à son successeur, parce qu'il
,i, Ci. Bossuet, évéquc de Meaux, pa^r i . GAio^f et, Paris, Beaucheina,