SERMON SUR L UNITE DE L EGLISE
m'ouvrez la bouche, quand je vous parle, Messeigneurs, ce n'est pas moi qui vous parle, c'est vous-mêmes qui vous parlez à vous-mêmes. Songeons que nous devons agir par l'esprit de toute l'Église ; ne soyons pas des hommes vulgaires que les vues particulières détournent du vrai esprit de l'unité catholique ; nous agissons dans un corps, dans le corps de l'épiscopat et de l'Église catholique, où tout ce qui est contraire à la règle ne manque jamais d'être détesté, car l'Esprit de véritéy prévaut toujours. Puissent nos résolutions être telles qu'elles soient dignes de nos pères et dignes d'être adoptées par nos descendants ; dignes enfin d'être comptées parmi les actes authentiques de l'Église et insérées avec honneur dans ces registres immortels, où sont compris les décrets qui regardent non seulement la vie présente, mais encore la vie future et l'éternité tout entière K
La comprenez-vous maintenant, cette immortelle beauté de l'Église catholique, où se ramasse ce que tous les lieux, ce que tous les siècles présents, passés et futurs ont de beau et de glorieux? Que vous êtes belle dans cette union, ô Église catholique ; mais en même temps que vous êtes forte! Belle y dit le saint Cantique 2, et agréable comme Jérusalem, et en même temps terrible comme une armée rangée en bataille ; belle comme Jérusalem, où Ton voit une sainte uniformité et une police ^ admirable sous un même chef ; belle assurément dans votre paix, lorsque recueillie dans vos murailles vous louez celui qui vous a choisie, annonçant ses vérités à ses fidèles. Mais si les scandales s'élèvent, si les ennemis de Dieu osent l'attaquer par leurs blasphèmes, vous sortez de vos murailles, ô Jérusalem, et vous vous formez en armée pour les combattre, toujours belle en cet état, car votre beauté ne vous quitte pas, mais tout à coup devenue terrible. Cai une armée qui paraît si belle dans une revue, combien est-elle terrible quand on voit tous les arcs bandés et toutes les piques "hérissées contre soi ! Que vous êtes
1. Bossuet semble se méfier des sentiments de TAssemblée, la suite montra qu'il ne se trompait point. — 2. Cantic. canlicor. VI, 3. — 3. Police. Lex.
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donc terrible, ô Église sainte, lorsque vous marchez, Pierre à votre tête et la chaire de l'unité vous unissant toute, abattant les têtes superbes et toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu, pressant ses ennemis de tout le poids de vos bataillons serrés, les accablant tout ensemble et de toute Tautorité des siècles passés et de toute l'exécration des siècles futurs, dissipant les hérésies et les étouffant quelquefois dans leur naissance, prenant les petits de Babylone et les hérésies naissantes, et les brisant contre votre pierre ; et Jésus-Christ, votre chef, vous mouvant d*en haut et vous unissant, mais vous mouvant et vous unissant par des instruments proportionnés, par des moyens convenables, par un chef qui le représente, qui vous fasse en tout agir tout entière et rassemble toutes vos forces dans une seule action !...
[C'est parce que l'Église est une qu'elle a été capable de conquérir les peuples et les rois. Tableau de ses conquêtes.]
SECOND POINT
Paraissez maintenant, sainte Église gallicane, avec vos évêques orthodoxes et avec vos rois très chétiens, et venez servir d'ornement à l'Église universelle ; et vous, Seigneur tout-puissant, qui avez comblé cette Église de tant de bienfaits, animez-moi de ce même Esprit dont vous remplîtes David, lorsqu'il chanta si noblement les grâces de Tancien peuple, afin qu'à son exemple je puisse aujourd'hui, avec tant d'évêques et dans une si grande assemblée, célébrer vos miséricordes éternelles : Quoniam bonus, quoniam in œlernum misericordia ejus *. C'est vous. Seigneur, qui excitâtes saint Pierre et ses successeurs à nous envoyer dès les premiers temps les évêques qui ont fondé nos Églises. C'était le conseil de Dieu que la foi nous fût annoncée par le Saint-Siège, afin qu'éternellement unis par des liens particuliers à ce centre commun de toute l'unité catholique, nous puissions dire avec un ■grand archevêque de Reims ^ : La sainte Église romaine, la mère, la nourrice el la maîtresse de toutes les h'glises, doit être consultée dans tous les doutes qui regardent la foi et
1. Psalm., CXXXV, 1. — 2. Hincmar, Dt Divorl. Lolh. el Theulb.
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les mœurSy principalement par ceux qui comme nous ont été engendrés en Jésus-Christ par son ministère et nourris par elle du lait de la doctrine catholique.
Il est vrai qu'il nous est venu d'Orient, et par le ministère de saint PolycarpeS une autre mission qui ne nous a pas été moins fructueuse. C'est de là que nous avons eu le vénérable vieillard saint Pothin ^ fondateur de la célèbre Église de Lyon, et encore le grand saint Irénée^, successeur de son martyre aussi bien que de son siège *. Irénée, digne de son nom et véritablement pacifique ^ qui fut envoyé à Rome et au pape saint Éleuthère de la part de l'Église gallicane, ambassadeur de la paix ; qui depuis la procura aux saintes Églises d'Asie d'où il nous avait été envoyé ; qui retint le pape saint Victor lorsqu'il les voulait retrancher de la communion, et qui présidant au concile des saints évêques des Gaules, dont il était réputé le père, fit connaître à ce saint pape qu'il ne fallait pas pousser toutes les affaires à l'extrémité, ni toujours user d'un droit rigoureux^. Mais comme l'Église est une par tout l'univers, cette mission orientale n'a pas été moins favorable à l'autorité du Saint-Siège que ceux que le Saint-Siège avait immédiatement envoyés ; et le même saint Irénée a prononcé cet oracle révéré de tous les siècles : Quand nous exposons la tradition que la très grande, très ancienne et très célèbre Église romaine^ fondée par les apôtres saint Pierre et saint Paul, a reçue des apôtrès et qu'elle a conservée jusqu'à nous par la succession de ses évéques, nous confondons tous les hérétiques, parce que c'est avec cette hglise que toutes les Églises et tous les fidèles qui sont par toute la terre doivent s'accorder, à cause de sa principale et excellente principauté, et que c'est en elle que ces mêmes fidèles répandus par toute la terre ont conservé la tradition qui vient des apôtres ^.
[Histoire rapide de l'Église gallicane, en particulier pendant les règnes de Clovis et de Charlemagne.]
1. Saint Polycarpe, évêque de Smyrne, au deuxième siècle envoya en Gaule Pothin et Irénée, ses disciples. — 2. Pothin, martyrisé en 177. — 3. Irénée, martyrisé en 202. — 4. Successeur de son martyre. Grammaire : Construction. — 5. Irénée, en grec E!pT)vaîoç, pacifique. — 6. Eusèbs, Hist. Ecci, lib. V, c. III. — 7. Adversus hœreses, III, 4.
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... La piété se ralentissait et les désordres se mulii-' pliaient dans toute la terre. Dieu n'oublia pas la France : au milieu de la barbarie et de l'ignorance, elle produisit saint Bernard ^ apôtre, prophète, ange terrestre, par sa doctrine, par sa prédication, par ses miracles étonnants et par une vie encore plus étonnante que ses miracles. C'est lui qui réveilla dans ce royaume et qui répandit dans tout l'univers l'esprit de piété et de pénitence. Jamais sujet ne fut plus zélé pour son prince ; jamais prêtre ne fut plus soumis à Tépiscopat; jamais enfant de l'Église ne défendit mieux l'autorité apostolique de sa mère l'Église romaine. Il regardait dans le Pape seul tout ce qu'il y avait de plus grand dans l'un et l'autre Testament : un Abraham, un Melchisédech, un Moïse, unAaron, un saint Pierre, en un mot Jésus-Christ même. Mais afln qu'une autorité sur laquelle l'Église est fondée fût plus sainte et plus vénérable à tous les peuples, il ne cessa d'en séparer autant qu'il pouvait ce qui semblait plutôt la déshonorer que l'agrandir. Tout est à vous, disait-il*, tout dépend du chef, mais c'est avec un certain ordre. On ferait un monstre du corps humain, si on attachait immédiatement tous les membres à la tête : c'est par les évêques et les archevêques qu'on doit venir au Saint-Siège ; ne troublez point cette hiérarchie, qui est l'image de celle des anges. Vous pouvez tout, il est vrai ; mais un de vos ancêtres ^ disait : Tout m'est permis^ mais tout nesl pas convenable ^. Vous avez la plénitude de la puissance, mais rien ne convient mieux à la puissance que la règle. Enfin l'Église romaine est la mère des Églises, mais non une maîtresse impérieuse ; et vous êtes, non pas le seigneur des évêques, mais l'un d'eux : paroles que ce saint homme ^ n'a pas proférées pour affaiblir une autorité qu'il a fait révérer à toute la terre, mais afin de rappeler en la mémoire du successeur de saint Pierre cette excellente doctrine, que Jésus-Christ, qui l'a élevé à une si grande puissance, n'a pas voulu néanmoins lui don-
1. Voir le Panégyrique de saint Bernard p. 33. — % De eortêid., lib. m, ch«p. IV. — 3. Saint Paul; on n'est pas peu surplis de Toîr Bossuet appeler saint Paoi un ancêtre du Pape, surtout après ce qu'il a dit au premier point de ce sermon. — 4. I Cor.^ X, ^. — 5. Saint Bernard.
SERMON SUR l'UNITÉ DE L^ÉGLISE
ner un caractère supérieur à celui de l'épiscopat, afin que, dans cette haute élévation, il prît soin de conserver dans tous les évêques la dignité d'un caractère qui lui est commun avec eux, et qu'il songeât qu'il y a toujours avec une grande autorité quelque cho^ de doux et de fraternel dans le gouvernement ecclésiastique, puisque, si le pape doit gouverner les évêques, il les doit aussi gouverner par les lois communes que le Saint-Siège a faites siennes en les conjfîrmant. C'est ce que disent tous les papes; et encore qu'ils puissent dispenser des lois pour Tutilité publique, le plus-naturel exercice de leur puissance est de les iair^ observer en les observant les premiers, comme ils en ont toujours fait profession dès l'origine du christianisme. Voilà ce que disait ^ saint Bernard et tous les saints de ce temps ; voilà ce qu'ont tou-^ jours dit ceux qui ont été parmi nous les plus pieux. C'est aussi ce qui obligea le roi le plus saint qui ait jamais porté la couronne, le plus soumis au Saint-Siège et le plus ardent défenseur de la foi romaine (vous reconnaissez saint Louis) à persévérer dans ces maximes et à publier une Pragmatique pour maintenir dans son royaume le droit commun et la puissance des ordinaires selon les conciles généraux et les institutions des saints Pères ^.
Ne demandez plus ce que c'est que les libertés de l'Église gallicane. Les voilà toutes dans ces précieuses paroles de l'Ordonnance de saint Louis; nous n*en voulons jamais connaître d'autres...
TROISIÈME POINT
[Les réunions des évêques sont un moyen de maintenir l'unité. L'Église de Rome s'est toujours honorée en écoutant leurs observations.]
L'É^U^edç France est zélée pour ses libertés : elle a raison, puisque le grand concile d'Éphèse nous apprend que ces libertés particulières des Églises sont un des fruits de la rédemption par lacjuçUe Jésus-Christ nous a
i Disait att singulier Grammaires Verbe, m^ St* Coii«. Ephu,^ ^c%. Vit.
affranchis; et il est certain qu'en matière de religion et de conscience, des libertés modérées entretiennent l'ordre de l'Église et y affermissent la paix. Mais nos pères nous ont appris à soutenir ces libertés sans manquer au respect ; et loin d'en vouloir manquer, nous croyons au contraire que le respect inviolable que nous conserverons pour le Saint-Siège nous sauvera des blessures qu'on voudrait nous faire sous un nom qui nous est si cher et si vénérable^. Sainte Église romaine, mère des Églises et mère de tous les fidèles, Église choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même foi et dans la même charité, nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles. Si je f oublie, Église romaine, puissé-je m'oublier moi-même ! Que ma langue se sèche el demeure immobile dans ma bouche si lu n'es pas toujours la première dans mon souvenir, si je ne te m^if pas au commencement de tous mes cantiques de réjouissance. Adhœreat lingua mea faucibus meis, si non meminero tui, si non proposuero Jerusalem in principio lœtitiœ meœ^.
Mais vous qui nous écoutez, puisque vous nous voyez marcher sur les pas de nos ancêtres, que reste-t-il. Chrétiens, sinon qu'unis a notre Assemblée avec une fidèle correspondance^, vous nous aidiez de vos vœux? Souvent, dit un ancien Père, les lumières de ceux qui enseignent viennent des prières de ceux qui écoutent : Hoc accipit doctor quod meretur auditor *. Tout ce qui se fait de bien dans l'Église, et même par les pasteurs, se fait, dit saint Augustin^, par les secrets gémissements de ces colombes innocentes qui sont répandues par toute la terre. Ames simples, âmes cachées aux yeux des hommes, et cachées principalement à vos propres yeux, mais qui connaissez Dieu et que Dieu connaît; où ètesvous dans cet auditoire, afin que je vous adresse ma parole ? Mais sans qu'il soit besoin que je vous connaisse, ce Dieu qui vous connaît, qui habite en vous, saura bien porter mes paroles, qui sont les siennes, dans votre cœur. Je vous parle donc sans vous connaître,
1 AUusion aux censures dont les gallicans se sentaient menacés du côté de Rome (Urbain.)— 2- Psalm., CXXXVI, 6. — 3. Correspondance. Lex.— 4. Pbtr. Chrysoloo.. Serm. ,LXXXVI. —5. De Bapt. cont. Donat., III.
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âmes dégoûtées du siècle. Ha ! Comment avez-vous pu en éviter la contagion ? Comment est-ce que cette face V extérieure du monde ne vous a pas éblouies ? Quelle ; grâce vous a préservées de la vanité, de la vanité que nous voyons si universellement régner? Personne ne [ se connaît ; on ne connaît plus personne, les marques des conditions sont confondues, on se détruit pour se parer, on s'épuise à dorer un édifice dont les fondements sont écroulés, et on appelle se soutenir que d'achever de se perdre. Ames humbles, âmes innocentes, que la grâce a désabusées de cette erreur et de toutes les illusions du siècle, c'e^ vous dont je demande les prières : en reconnaissance dilHion de Dieu dont le sceau est en vous, priez sans relâche pour son Église; priez, fondez en larmes devant le Seigneur; priez, justes; mais * priez, pécheurs ; prions tous ensemble : car si Dieu exauce les uns pour leur mérite, il exauce aussi les autres pour leur pénitence. C'est un commencement de conversion que de prier pour l'Église. Priez donc tous ensemble encore une fois que ce qui doit finir ^ finisse bientôt. Tremblez à Tombre même de la division ; songez au malheur des peuples qui ayant rompu Tunité se rompent en tant de morceaux et ne voient plus dans leur religion que la confusion de l'enfer et Thorreur de la mort 3. Ha I prenons garde que ce mal ne gagne. Déjà nous ne voyons que trop parmi nous de ces esprits libertins qui, sans savoir ni la religion, ni ses fondements, ni ses origines, ni sa suite, blasphèment ce qu'ils ignorent et se corrompent dans ce qu'ih^' savent : nuées sans eau, poursuit l'apôtre saint Jude ^, docteurs sans doctrine, qui pour toute autorité ont leur hardiesse, et pour toute science, leurs décisions précipitées, arbres deux fois morts et déracinés : morts premièrement parce qu'ils ont perdu la charité; mais doublement morts, parce qu'ils ont encore perdu la foi; et entièrement déracinés puisque, déchus de l'une et de l'autre, ils ne tiennent à l'Église par aucune fibre ; astres errants qui se glorifient dans
1. Mais. Grammaire : Adverbe. — 2. La lutte qui avait provoqué cette assemblée. — 3. Les peuples protestants. — 4. Ep. calh., II, 10, 12.
leurs routes nouvelles et écartées, sans songer qu'il leur faudra bientôt disparaître. Opposons à ces esprits légers et à ce charme trompeur de la nouveauté la pierre sur laquelle nous sommes fondés S et l'autorité de nos traditions où tous les siècles passés sont renfermés et Tantiqiïité qui nous réunit à Torigine des choses. Marchons dans les sentiers de nos pères ; mais marchons dans les anciennes mœurs comme nous voulons marcher dans Fancienne foi. Allez, Chrétiens, dans cette voie d'un pas ferme; allons à la tête de tout le troupeau, Messeigneurs, plus humbles et plus soumis: que tout le reste : zélés défenseurs des canons, autajpit de ceux qui ordonnent la régularité de nos mœurs que de ceux qui ont maintenu Fautorité sainte de notre caractère ^ et soigneux de les faire paraître dans notre vie plus encore que dans nos discours; afin que quand le Prince des pasteurs et le Pontife éternel apparaîtra, nous puissions lui rendre un compte fidèle et de nous et du troupeau qu'il nous a commis, et recevoir tous ensemble l'éternelle bénédiction du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
1. La chaire xîe Pierre {Matih.^ XVI, 18). — 2. Notre caractère d'évêque.