‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 19 sur 75 · SUR UN PORTRAIT DE MADAME LA COMTESSE D'EGMONT · texte numérisé non relu

SUR UN PORTRAIT DE MADAME LA COMTESSE D'EGMONT

Grand merci, madame Bourret ,

Du portrait que vous avez fait ;

On n'y trouve qu'un mot à dire , C'est que vous lui donnez un air trop sérieux , Cette jeune déesse aime beaucoup à rire : Et ne savez-vous pas qu'Homère peint les dieux,

Riant beaucoup sur la voûte des cieux, Riant, à ce qu'il dit , d'un rire inextinguible :

Elle rit justement comme eux ;

Tout le reste est on ne peut mieux;

La ressemblance en est visible.

Pour tout le reste du portrait,

Grand merci , madame Bourret.

Vous avez cependant trop donné dans la verve,

Quand vous l'avez peinte en Minerve,

Je sais qu'elle aime les héros ;

Elle en est sœur, épouse, fille;

Mais elle embellit leur repos,

Et ne conduit point leurs travaux.

D'ailleurs , n'ayant jamais fait quatre points d'aiguille , Son sein qu'amour a formé , Ne fut jamais enfermé

Sous les serpents de la Gorgone; Et les arts de Pallas , les métiers , les rouets

N'ont pas plus endurci ses doigts,

Que le bouclier de Bellone.

Parmi les dieux qui vous sont si connus ,

Cherchez donc quelqu'autre modèle,

Hébé, Flore, Psyché, Vénus,,

11 n'en est point d'autre pour elle.

Pour tout le reste du portrait ,

Grand merci , madame Bourret.

Il lui ressemble trait pour trait :

Cependant , vous l'avez vantée

D'un esprit de discussion ,

Et ce trait l'a beaucoup flattée :

Mais comment serions-nous de votre opinion?

Tout, dans ce charmant modèle, Est agrément Ou sentiment; Et lorsque sous les mains de la jeune immortelle, La persuasion étend ses filets d'or,

C'est , je ne sais , quel charme encor; Mais la discussion est trop froide pour elle;

Pour tout le reste du portrait ,

Grand merci, madame Bourret, On ne peut mieux trouver pour donner un bouquet. Que désormais Apollon, s'il sommeille,

Pour votre café se réveille;

Que les Muses viennent s'asseoir.

Toutes les neuf, près de votre comptoir ; Sur-tout que Plutus soit logé dans le tiroir,

Et que l'Amour et les trois Grâces

"\< viennent qu'a propos prendre chez vous des glaces.

Œuvres dirent*. 23

A MADAME

Oui, mes jours sont abandonnés

Aux conseils que vous me donnez.

J'ai résolu, belle Sophie,

D'être sage ; mais par ce mot ,

Je n'entends point la maladie

Des élèves de Diderot,

Sages de l'Encyclopédie ;

Réformateurs avantageux ,

Sophistes toujours pleins d'eux-mêmes.

Qui s'en vont criant anathème

A qui ne pense pas comme eux ;

Et nous répétant que leur gloire

Va faire époque dans l'histoire.

Pardonnez ; vous avez pris goût

A leur audace singulière ,

Aimant en cela , comme en tout ,

Moins la chose que la manière.

Pardonnez ; je veux être franc.

Je hais encor plus la cabale ,

Ennemie et non pas rivale ,

Dont le chef est monsieur Le Franc.

De son ambition , couverte

Sous un zèle religieux,

Il ne remporte à tous les yeux.

Que le ridicule odieux

D'être hypocrite en pure perte.

Les pères prêchent à leur fils

Une sagesse plus commune ;

Tous leurs éloges sont compris

Dans un mot : « Il a fait fortune. »

On se conduit bien sagement

Quand , aux genoux de leur idole,

On vit tristement , on immole

Tout plaisir, tout amusement.

J'abjure aussi cette déesse ;

Et ce que je nomme sagesse ,

C'est d'avoir de la fermeté ,

En conservant quelque souplesse ;

D'unir avec habileté

La raison et la volupté ;

Si parmi la foule importune ,

On veut quelque temps se pousser,

Savoir bientôt y renoncer ;

Et travailler pour la fortune

En apprenant à s'en passer.

A MADAME C

Les Grâces l'ont avoué, Les amours ont dérobé La ceinture de leur mère, Pour la donner à Chloé.

On sait que le don de plaire, Tout ce qui séduit les cœurs, La brillante étourderie, La gaîté, la rêverie,

Les sourires enchanteurs , Tout ce qui dans la nature, Pique , flatte , amuse , plaît , Et donne un tendre intérêt , Dépend de cette ceinture.

Sans ce vol , qu'auriez-vous eu ?

Ce grand œil noir bien fendu , Tous ces traits, dont l'assemblage Fait la régularité , Vous auriez eu la beauté , Un cœur droit , un esprit sage.

Avec tous ces beaux présents , Dont les dieux vous ont parée, On vous aurait admirée :

La troupe des dieux enfants Vous donna les agréments , Et vous êtes adorée.

A LA MEME

AU JOUR DE L'AN i758.

Ambition, vaine chimère, Source de craintes et de maux ; Et toi , moins fatal au repos , Mais non pas moins imaginaire, Savoir, dont je fus occupé, Enfin l'Amour m'a détrompé.

Un mot, un geste, un regard tendre Un doux sourire de Chloé,

Sont les honneurs qu'il faut, attendre :

Le savoir, est de les entendre.

Chloé, qui savez embellir,

Par des grâces toujours nouvelles ,

La beauté trop froide sans elles ;

Chloé, qui savez réunir

Les talents et l'art d'en jouir,

Cette année où je vous ai vue^

Où mes transports vous ont émue ,

Sans pouvoir assez vous fléchir,

Qu'est-elle dans ma destinée ?

La nommerai-je infortunée ?

Ah ! périsse l'instant fatal

Où , par une pitié cruelle ,

Vous m'annonçâtes un rival

Absent, et souvent infidèle,

Maître pourtant de votre cœur,

Et qui s'oppose à mon bonheur !

Mais, si j'en ai bien fait l'étude,

C'est au pouvoir de l'habitude

Que votre cœur est arrêté.

Amour ! c'est toi seul que j'implore :

Donne, pour détromper Chloé,

Au nouvel amant qui l'adore,

Tout l'attrait de la nouveauté.

Permets une infidélité

Qui ne sera point une offense,

Si tu fais qu'au même moment ,

Dans les bras d'un nouvel amant ,

Chloé retourne à la constance.

358 ÉPITEES.

A LA MEME

Toi , que les tendres amours , Pour le bonheur de tes jours, Ont faite , sur leur modèle , Aussi sensible que belle, Tu m'aimes, j'en suis certain ; Tes yeux, ta bouche, ton sein M'en ont donné plus d'un gage :

Et je doute seulement Si j'en croirai davantage Tes baisers ou ton serment.

Mais quel caprice bizarre Fait encor couler mes pleurs ?" Est-ce Chloé qui sépare Son amour et ses faveurs ?

Si des mains de la nature Tu reçus une âme pure , Songe que par ce présent , Chloé , la nature même Te fit une loi suprême D'obéir au sentiment.

Pourquoi veux-tu donc , cruelle , Ne pas chercher ton bonheur Dans ta passion nouvelle ?

Et dis-moi par quelle erreur , L'amant qui n'a plus ton cœur Te retrouverait fidèle ?

A MADAME

J'ai bravé, dans le nord , la fureur des hivers; Les Muses m'ont suivi, non loin de ces déserts

Où l'éternelle destinée, Des jours et des saisons détruisant le retour,

A composé toute Tannée

D'une nuit seule , et d'un seul jour..

D'un peuple soulevé j'ai contemplé la rage. Tranquille spectateur au milieu de l'orage, J'ai tombé dans la mer, et je n'ai point pâli; Au vaste sein des flots , bientôt enseveli , Lorsqu'on m'en arracha j'ai ri sur le rivage. Dans mes derniers beaux jours, dans l'âge de jouir,

J'ai vu détruire ma fortune, Sans adresser aux dieux une plainte importune , Sans donner à sa perte un regret, un soupir.

Eglé, j'ai vu votre colère, J'ai frémi, j'ai tremblé, j'ai souhaité la mort; Ce que n'ont pu les dieux, les vivants, ni le sort,

Un seul mot de vous l'a pu faire.

36o EPITRES.

A MADAME

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