AU COMTE DE VERGENNES
Ce moment brillant et dangereux que bien des gens regardent comme l'époque d'une révolution, est l'ouvrage d'un homme dont on ne parle plus. Les États généraux ont été accélérés par l'assemblée des notables , proposée par M. de Calonne , sanctionnée par le comte de Vergennes. Ce ministre , qu'une sage médiocrité rendit cher à son maître et respectable aux yeux de la multitude , n'a trouvé ni historien , ni panégyriste, ni détracteur. Il nous a paru, sinon essentiel , du moins convenable, de consigner les opinions du siècle où il a vécu, dans un ouvrage libre , et de prévenir la flatterie qui le louerait un jour, comme a fait M. l'abbé Gentil , ou la satire qui l'abaisserait au-dessous de lui-même.
De tous les hommes qui jouent un rôle
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sur la scène mobile du monde , il n'en est point qui soient jugés aussi sévèrement et aussi injustement que les ministres. On ne compte que par les succès ; le travail obscur , la probité soutenue , le maintien de la paix, sont réputés des qualités stériles ; il faut des conquêtes , des acquisitions , des tentatives , et mettre sans cesse la fortune aux prises avec sa réputation.
Il y a des administrateurs que le public surveille avec rigidité , d'autres qu'il traite avec une extrême indulgence. Nous avons vu la marine sortir dans un triste état des mains de certains ministres loués à outrance , et désignés même pour des places d'un ordre supérieur. Ce n'est peut-être pas un paradoxe d'avancer qu'il n'y a que les gens bornés, à petits moyens, qui soient universellement réputés de grands hommes. On leur a prêté du génie , malgré les opérations les plus mal conçues ; du désintéressement, quoiqu'ils n'aient que de l'adresse; de la grandeur d'âme , quoiqu'on voie l'orgueil empreint sur tous leurs pas.
Le comte de Yergennes ne fut ni sans dé-
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fauts ni saris qualités; et si sa personne ne fournit pas un chapitre brillant à l'histoire de France , son ministère est marqué par des événements qui feront époque. L'Amérique rendue libre, la Hollande presque conquise , et la régénération de la France préparée, ou du moins occasionée , sont trois grandes opérations qui placent son nom fort au-dessus de cette tourbe d'usurpateurs de places, qui, dans leurs faibles mains , ont vu languir et déchirer le bien public et l'honneur de leur patrie.
C'est au distributeur de toute renommée à s'expliquer sur lui ; nous attendrons en silence son équitable arrêt. Pour le mettre à même de prononcer, il faut placer sous ses yeux les pièces du procès. On se propose de demander à la nation assemblée la responsabilité des ministres, et cela est sage. Jusqu'ici ils n'avaient comparu que (levant le tribunal de la postérité ; pourquoi faut-il qu'il n'inspire plus d'effroi? — Un article plus essentiel que la responsabilité est la liberté de la presse. Si les opérations ministérielles étaient annoncées quinze jours av&nl
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d'être exécutées , il en est peu qui le fussent. On montrerait leurs vices, et du moins celles qui ont besoin de la confiance publique échoueraient. De combien de rentes la France ne serait pas grevée , si deux écrits qui ont paru en juin 1787 avaient été distribués en 1777 et 1780? Mais le peuple abusé précipitait ses pas vers le trésor royal.