PREMIERE CAUSE DES ETATS GENERAUX
IjE département des affaires étrangères, chez une grande puissance , est un fardeau trop disproportionné aux forces d'un seul homme. Y a-t-il en effet beaucoup de têtes assez bien organisées pour s'occuper à-la-fois d'une médiation, d'un traité de commerce , d'une discussion politique , d'un projet d'union, de l'intérêt de ses alliés , des mouvements de ses rivaux ; ici du soin caché de fomenter des troubles, là de les prévenir, plus souvent de les apaiser; veiller à l'honneur de la nation , à la liberté des mers , diriger les organes particuliers de la volonté souveraine , avancer le système d'amélioration, etc. ..? Quels détails!
A cette action continuelle de la pensée joignons le travail journalier , les dépêches, les conseils, les audiences, les remplacements, les instructions, la surveillance des bureaux, l'importunité des sollicitations , les devoirs de la
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place , et sur-tout les luîtes continuelles contre l'intrigue, l'envie, l'esprit des cours.
Rapprochons de ce fardeau immense la capacité de l'esprit humain , en général timide parce qu'il est borné , imprudent s'il est hardi, incertain s'il est prévoyant , confiant si le succès le favorise , embarrassé au milieu de ses propres connaissances , mêlant à l'habileté de la finesse , à la finesse de l'astuce , à l'astuce de la mauvaise foi ; abattu par les difficultés , opiniâtre dans l'erreur, sensible au doux encens de la flatterie, irritable à l'apparence du blâme.
Après cette double considération , il est aisé de conclure si la place de ministre des affaires étrangères est facile à remplir , s'il en est qui ait plus de droits à l'indulgence.
Il serait injuste de juger le comte de Vergennes d'après le silence rigoureux qui a couvert ses opérations depuis qu'il est descendu dans la tombe. Chacun s'est empressé de reprendre ses éloges ; ses ennemis même, à peine ont-ils fait apercevoir leur triomphe. Son maître seul a résisté à l'impulsion générale , et presque lui seul a défendu ses talents comme la légitimité de sa fortune ; rare et grand exemple dont les observateurs ont tenu compte à ce monarque , dans lequel la nature a mis un cœur honnête et juste. Jetons un coup-d'œil sur les opérations
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de son ministre ; tâchons d'en saisir les vues , les principes, le caractère, les défauts, les erreurs. Ce travail ne sera pas inutile , s'il apprend à ses successeurs et à ses rivaux contemporains qu'une certaine portion d'hommes les surveille, et qu'il faut enfin paraître devant le tribunal des nations.
C'est dans l'ambassade de Constantinople que le comte de Vergennes jeta les premiers fondements de sa renommée. Cette mission exige plus de sagesse que de génie , plus de suite que d'activité ; il s'agissait de conserver une influence que la jalouse Angleterre a depuis voulu partager ou plutôt détruire , et de maintenir une prépondérance d'opinions dans un conseil toujours trop flegmatique ou trop orageux. Le comte de Vergennes y était parvenu. On lui en tint peu de compte à Versailles, parce que l'on jugea la besogne aisée ; cependant les tracasseries politiques du chevalier Ainslie prouvent que c'était quelque chose. Le duc de Choiseul , dont les vues actives embrassaient l'Europe , disait : « Le comte de Vergennes » trouve toujours des raisons contre ce qu'on » lui propose , mais jamais de difficultés pour » l'exécuter ; et , si nous lui demandions la » trie du visir , il nous écrirait que cela est » dangereux , i n ;* • s il nous renverrait. »
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Il est vrai qu'aux soins du ministère, le comte de Vergennes joignit celui de sa fortune ; il est des postes qui la donnent. La Suisse et la Porte doivent enrichir un ambassadeur, comme Vienne et la Russie doivent le ruiner. Nous avons cependant des exemples propres à rassurer ceux qui doivent paraître dans ces deux cours. Si nous écrivions la vie de M. de Vergennes , cette ambassade de Turquie présenterait quelques traits honorables à sa mémoire ; mais ce n'est pas le but que nous nous sommes proposé. Tâchons de saisir des objets d'un intérêt plus général.
La mission de Suède lui offrit de la gloire à moissonner ; mais il en profita mal. Il s'y trouva à cette brillante époque où un roi pupille mit ses tuteurs despotes dans l'impuissance de le maîtriser , sans leur ôter la possibilité de le servir. Cette opération , où le hasard servit si bien la prudence , aurait pu avoir pour premier moteur le ministre français. Il n'y parut que comme un co opérateur indécis ; et celui qui était destiné à favoriser une révolution bien plus importante , semblait indifférent à celle-ci. Il serait imprudent de le blâmer. Je sais , comme tout le monde , les raisons que le cabinet de Versailles a cru avoir de prodiguer son or , ses conseils , son appui à un roi
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du Nord ; mais je ne suis pas également persuadé de la solidité de ces raisons , moins encore de leur durée. La politique vieillit avec certains préjugés , et ne s'aperçoit que tard de la nécessité d'obéir aux événements.
Quoi qu'il en soit , M. de Vergennes était loin de soupçonner que l'ambassade de Suède le conduirait au ministère des affaires étrangères , c'est-à-dire , au poste qui exige le plus de talents (i) , le plus de ressources , le plus de lumières , puisqu'à chaque instant l'on tient dans ses mains le sort des nations , et que , par le mélange des intérêts politiques , la tranquillité de l'Allemagne dépend du ministre de Versailles, comme celle de la France du prince de Kaunitz.
Le comte de Vergennes ne dut son élévation ni à des succès précurseurs de sa gloire future, ni à l'intrigue de ses protecteurs, espérant s'assurer un crédit solide, ni à des nécessités momentanées , qui forcent d'appeler le plus an-
(i) Non, c'est le département des finances. Parcourez r introduction d'un livre élémentaire sur cette partie, vous verrez qu'il faut du génie, un grand caractère, une vertu éprouvée, un courage inouï, enfin l'assemblage de tous les talents comme de toutes les qualités. La source où je vous renvoie n'est pas suspecte, puisque l'auteur du livre a fourni les préceptes et le modèle.
cien dans la carrière. Sa nomination fut l'ouvrage du comte de Maurepas (1) , qui cherchait un instrument docile à ses volontés , un homme moins avide de gloire que de conserver sa place , plus empressé de servir que de briller.
Ce vieux courtisan , trop expérimenté pour oublier que la plus haute faveur même a besoin de songer à se maintenir, ne négligeait aucun étai. Mais ce qui est plus curieux qu'étonnant pour ceux qui le connaissaient à fond , c'est qu'il se trompa lourdement sur deux personnages qu'il plaça. Il crut M. de Vergcnnes
(i) On a fait à ce ministre des reproches bien mérités , mais on lui a aussi rendu trop peu de justice , vu la difficulté du rôle à jouer en 177$, « 11 fallait, non pas régner sous un jeune prince qui cherchait des conseils avec la candeur ingénue d'une âme ouverte au bien ; mais substituer l'expérience à cette première ardeur qui croit tout facile , montrer assez de génie pour rassurer un jeune roi sur l'abandon de sa confiance, et ne pas lui faire sentir le poids de l 'âge et les droits de la raison. Au lieu de répandre sur les affaires cette gravité ministérielle dont s'enveloppent la plupart des gens en place y M. de Maurepas traitait les objets les plus importants avec celte gaieté paisible qui annonce un esprit net , un talent exercé , un homme préparé aux événements , et l'abondance de ressources pour remédier à tout. La malignité donnait tous les ridicules de la frivolité à cette méthode. De là les sarcasmes , les chansons , les satiriques gaietés dont lui-même avait été jadis tout-à-la-fois victime et partisan.
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bon homme , et un autre extrêmement adroit. C'est donc cette opinion de bonhomie qui mit le comte de Yergennes au timon de l'état. Il dut cette brillante fortune à un homme qu'il ne connaissait presque que par la voix publique , si infidèle lors même qu'elle veut être juste . et si injuste lorsqu'elle est passionnée. On a trouvé dans YHisloire politique d'Allemagne , un rapprochement heureux entre M. Arnauld de Pompone et M. de Yergennes. Le premier fut choisi par Louis XIV , comme l'autre par Louis X\I. La ressemblance n'est ni dans le caractère, ni dans le genre d'esprit, ni dans les principes. Il faut avouer cependant que le passage est curieux. « Il eût été diffi- » cile de deviner qu'un homme relégué , pour » ainsi dire , dans le fond du Nord ( l'ambas- » sade de Suède ), et sans appui particulier à » la cour, eût pu être préféré à beaucoup de » dignes sujets qui étaient présents, et qui ne » manquaient ni d'adresse, ni d'empressement » pour réussir. Cette nomination fut un pur » effet de la volonté de sa majesté , qui, de son » propre mouvement , fit ce qu'elle crut devoir » faire pour le bien de son service. On rccon- » nut en lui un homme simplement appliqué » à faire sa charge , sans porter ses préten- ^ tions plus loin. Il joignait à beaucoup d'habi-
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» leté pour les négociations, une extrême mo- » destie et une probité des plus désintéres- » sées (i). »
Pour prendre une idée juste du ministère de M. de Vergennes, il faut se transporter au commencement du règne de Louis XVI. Son aïeul avait laissé le clergé turbulent, la magistrature dispersée , les finances sans crédit au dehors et sans ressources au dedans , la marine languissante et cruellement humiliée , une surabondance de dépenses superflues que la nation supportait en murmurant , une armée changeant de manœuvres comme de ministres, un débordement dans les mœurs qui gagnait rapidement tous les ordres de citoyens , une subversion générale de principes sages et d'idées saines.
Bans cette crise , le comte de Vergennes succédait à un homme d'esprit, grand travailleur, ami de l'ordre , dévoré du besoin de réputation , d'un homme qui avait plus encore à réparer qu'à acquérir , mais jeté dans des intrigues dont les circonstances lui avaient fait une nécessité et sa famille une habitude. Le duc d'Aiguillon avait donc négligé l'Europe pour la
(i) Il y aurait deux réflexions essentielles à faire sur ce passage. Le lecteur nous a peut-être déjà prévenu. 11 suffit de les lui indiquer, sans entrer dans un plus grand détail.
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cour : d'ailleurs , n'ayant pas été à même de connaître par lui-même les différents cabinets des grandes puissances , il était dans l'humiliante position de s'en rapporter aveuglément à ses premiers agents, et l'on se dégoûte bientôt d'une besogne qu'on est obligé de faire faire (i).
Ce n'était pas là le rival qu'il fallait égaler ou faire oublier. Le duc de Choiseul, représenté à Londres dans une estampe avec ce surnom, le Cocher de l'Europe, avait rempli tous les cabinets d'inquiétude, et la France de sécurité. Son nom excitait toujours des regrets; ses prétendues dissipations , sa légèreté apparente, sa faveur exclusive, les calomnieuses inventions de ses ennemis n'avaient pu affaiblir dans l'opinion générale la force de son talent. On pourrait soupçonner que le comte de Yergennes , qui ne sentait pas son audace parce qu'il n'avait pas son génie , chercha une route opposée et espéra de sa prudence mystérieuse et de l'art de tergiverser, ce que son prédécesseur Choiseul avait obtenu d'une fermeté imposante , et
(i) Ce que nous nous permettons de dire de M. le duc d'Aiguillon dans ce moment, c'est qu'il a eu pour ennemi acharné le vieux la Chalotais, un des plus méchants et des plus vindicatifs mortels qui aient paru sur ce globe. Voilà l'origine des désagréments qui ont empoisonné sa vie.
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du grand secret de tourner les événements en sa faveur, en les préparant avec habileté.
Le comte de \ergennes commença par rétablir un système suivi de correspondance politique. Beaucoup de ministres n'ont exigé des envoyés résidants auprès des cours étrangères, que la relation sèche des événements monotones qui se succèdent dans la plupart des pays (i); d'autres ont commandé un espionnage actif pour deviner et même éventer les projets d'une cour. Un homme, vraiment digne de sa place, dédaigne des soins aussi vils, et veut que les personnes chargées des affaires des rois , consacrent leurs utiles loisirs à étudier, à faire connaître le royaume où on les envoie. La qualité du sol, l'état de la population, la richesse nationale , les productions indigènes, les ressources, l'activité, les principes du commerce, le système financier, la quantité de numéraire, la constitution de l'état, ses forces mi-
(i) Frédéric II , si grand homme d'ailleurs , ne savait point tirer parti de ses ministres au dehors : tout le monde lui semblait propre à ces sortes de places. Il a quelquefois adressé à de grandes puissances des hommes dont on n'eût pas fait des secrétaires intelligents ; et lorsqu'il a eu des sujets capables dans ces postes, il n'en a rien exigé. A peine se faisaitil rendre compte de leurs dépêches , lui qui répondait à un sonneur de cloches, à un bedeau.
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îitaires, ses dépendances politiques, l'esprit de son gouvernement, ses vues d'agrandissement, doivent être le sujet d'autant de mémoires raisonnés. C'est ce que le duc de Choiseul exigea avec autant de fermeté que d'intelligence; c'est ce que son successeur jugea moins essentiel ; c'est ce que le comte de Vergenncs rétablit, mais sans jamais porter aussi loin que le duc de Choiseul, cette moisson de connaissances économiques.
Ce début sage eut l'approbation du premier ministre, que le timide et adroit Yergennes laissait l'arbitre de toutes ses démarches politiques, et sur-tout des grâces attachées à son département. M. le comte de Maurepas rendait compte au roi du travail des affaires étrangères comme de son propre ouvrage : mais le ministre subalterne devait recueillir un jour le fruit des impressions qui demeuraient dans l'esprit du monarque ; et telle est la source de cette confiance plénière qui a éclaté dans les dernières années du ministère de M. de Vergennes, et résisté aux plus fortes attaques (1).
Pour conserver les premiers mouvements de cette confiance , née des bons offices de M. de
(1) Il disait en plaisantant qu'on apprenait dans le sérail à braver 1rs intrigues de cour...; que ses ennemis avaient beau faire, qu'il avait fait vœu de mourir ministre en place.
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Maurepas, et sur tout pour l'étendre, il fallut connaître la cour, pays étranger à un homme absent depuis plus de vingt ans, et que sa naissance, quoique bonne (1), n'y avait pas amené dès ses premières années, n'ayant d'ailleurs pas reçu de la nature cette physionomie heureuse qui dispose les cœurs aux douces persuasions de l'éloquence. Sa conversation n'avait pas non plus cette force qui subjugue , ou ce charme qui entraîne. Mais dans ses audiences, il montra cette adroite circonspection avare de paroles , qui fait prendre une phrase pour une espérance , et un suffrage pour un bienfait; il suppléa à ce qui lui manqua par une politesse froide, qu'on prit pour l'expression d'une prudence consommée ; par une austérité de principes propre à faire croire que les intérêts domestiques disparaissaient devant son inflexible probité ; par une retraite soutenue , qui semblait annoncer que, sûr de son zèle et de l'équité de son maître , il n'avait besoin que de ces deux appuis.
Cependant il étudia , sans paraître trop s'en occuper , le caractère des ministres chargés , comme lui, de la chose publique ; les courti-
(i) Sans être né d'une famille illustrée , il était sorti d'une source très-pure et très-ancienne, ainsi que l'assurent d'excellents gentilshommes de Bourgogne, ses compatriotes.
sans et la puissance secondaire , aux yeux de la multitude, mais qui devient despotique toules les fois que la beauté et la séduction veulent employer leurs armes et faire usage de leur empire ; certains grands personnages de la cour, qui, pour n'être ni dans les charges , ni dans les départements, nren ont pas moins de prépondérance , et doivent à la considération personnelle qu'ils ont acquise, ce que d'autres doivent au pouvoir dont ils sont revêtus ; les rivaux , jaloux de l'autorité, qui s'opposent en suppliant , dont les écrits sont si humbles et si respectueux, et les actes si dangereux et si hardis, et qui enfin, contre le pouvoir monarchique, s'étayent des lois , s'épaulent des pairs, s'entourent du peuple, et tiennent toujours le souverain entre deux partis extrêmes, une sévérité alarmante , ou une indulgence anarchique. Après avoir recueilli en silence ces lumières, et s'être répété long- temps à lui-même, que les ministres, comme les malheureux, n'ont point d'amis ; il se défendit de toute espèce d'épanchement , plaisir secret des cœurs sensibles, mais qui, tôt ou tard, met sous la dé pendance des hommes toujours enclins à en abuser (i). Sa famille devint une espèce de so-
(i) Criait un des défauts du duc de Clioiscul. Sa franchise naturelle L'entraînait au delà de ce qu'il avait projeté de
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litude fermée aux solliciteurs obscurs, comme aux courtisans officieux. Hélas! ils brisent les digues les plus fortes. 11 fallut donc commencer par essuyer l'élalage de leurs projets, leurs importunes combinaisons , leurs prétentions ambitieuses. Le comte de Vergennes sentit intérieurement que leur langage enchanteur et perfide pourrait le jeter dans des erreurs involontaires. 11 prit le sage parti de se démettre en faveur du comte de Maurepas, du plaisir d'obliger. « Adressez-moi, disait celui-ci, tous » ceux dont vous voudrez vous débarrasser , et » j'en ferai autant des importuns qui voudront » me prier de solliciter en leur faveur. » Ainsi, M. de Vergennes préférait de passer pour un ministre sans crédit , dans l'idée de demeurer % à une certaine distance des grands orages inséparables de la faveur, qui dispose des rois et de la fortune. Le peuple de la cour (car il y en a un là comme ailleurs ) prit cette conduite pour l'impuissance d'un homme sans usage et
dire. Il ne pouvait résister ni au malheur qui rend si éloquent, ni au repentir qui a tant d'empire sur les âmes bien nées. Il y a maintenant en Europe un grand personnage bien au-dessus, par le rang, du duc de Choiseul, qui a la bonne foi d'avouer qu'il refuse des audiences, parce qu'il est sûr de ne refuser ni sa bourse , ni son secret à ceux qui voudraient s'en emparer.
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sans connaissance de son siècle, des avantages de sa place : mais un petit nombre d'hommes réfléchis aperçut dans cette conduite la marche combinée d'un politique rusé , bien sûr que l'avenir le dédommagerait des sacrifices qu'il faisait au moment présent. En revêtissant les dehors d'un homme profondément occupé , il évita le ridicule (i) qui , à la honte de la nation , devient entre les mains des courtisans malins et spirituels , le premier moyen de renverser le mérite même ; à plus forte raison, un talent ordinaire , couvert d'un peu de charlatanisme.
Cependant on avait adroitement prévenu la seconde personne de la cour contre lui , contre son système , contre la forme de son travail : elle le croyait contraire à la grandeur de sa maison, qu'elle veut tellement amalgamer avec
(i) Des hommes de beaucoup d'esprit n'ont pu s'y soustraire ; des hommes très-médiocres ont su adroitement l'éviter. M. le chancelier de Maupeou et M. Berthier peuvent servir à développer ma pensée. — Ce ridicule inné à certains personnages , à certaines familles, dont tout l'esprit possible ne sauve pas , le Français le saisit avec une justesse admirable. C'est une arme légère qui ne tue pas , mais qui défigure. On peut être honnête homme et ridicule, mais rarement grand homme et ridicule, surtout si tout ce qui vous tient de plus pri .s.'tjoute les siens àccux dont vous êtes déjà couvert ; eleela ee( arrivé sous Louis-le-Juste,cc me semble.
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les intérêts de la maison de Bourbon , que ces deux formidables puissances , s'entre-prêtant de mutuels secours, puissent un jour donner des lois à l'Europe. Quelles que soient les preuves alléguées à cette princesse, quel que soit le degré de foi qu'elle ait cru y devoir , elle a renfermé le tout dans le secret de sa pensée, et, dans toutes les occasions apparentes, honoré le choix de son auguste époux.
Tel fut le début du comte de Vergennes à la cour. Examinons maintenant ce qu'il fit dans sa place.
Son système politique était dirigé contre les Anglais , dont il lui semblait juste d'abaisser l'indomptable orgueil , et essentiel d'affaiblir la colossale puissance. Ils possédaient deux royaumes outre celui qu'ils habitent : l'un dans l'Amérique, plus vaste que l'Europe; l'autre dans l'Inde, plus étendu que la plupart des lieux qui les avoisinent. Yergennes commença par les tromper, en attendant qu'il pût leur nuire. Cachant la haine qu'il avait héritée du duc de Choiseul , il lui fallut dévorer des mécontentements et des humiliations que lui prodigua la hauteur britannique ; mais il amassait la vengeance. Elle n'éclata ni ne se reposa jamais ; l'Amérique entière fut son aliment ; la révolution la satisfit, mais ne la combla pas. C'était
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cependant un grand coup (1) porté à cette nation superbe , que l'indépendance de treize états , conservée par le suffrage et l'adhésion de presque tous les rois de l'Europe. Jamais négociation ne fut menée avec plus d'art : la force secondait l'habileté ; lorsque l'habileté s'épuisait, la ruse (2) venait à son secours, et quels que fussent les moyens, Je succès les couronnait. La mère patrie humiliée et désolée vit ses fdles rebelles se réfugier dans le sein protecteur de la France , où se consomma l'affranchissement de tout esclavage et de toute domi-
(1) Pour s'en faire «ne idée , il faut écouter les Anglais eux-mêmes , et relire ce que disait l'opposition avant que la révolution fût consommée. Elle détaillait à l'Angleterre l'étendue de sa perte dans des tableaux bien éloquents : on les a depuis affaiblis, parce qu'il faut finir par se consoler. Mais ce sont de ces événements que vingt siècles ne peuvent effacer.
(2) M. le comte de Stormond voulut s'instruire des engagements pris par la France avec l'Amérique. Le comte de Vergennes battit la campagne. Le ministre anglais répliqua qu'il pouvait regarder comme un fait ce dont on avait parlé dans le carrosse du roi. Le ministre lui repartit : Savez-vous ce qui s'est dit dans le carosse de la reine ? On a raconté que les Anglais avaient tenté l'impossible pour conclure leur traité avec les colonies, mais sans succès. Allez, monsieur l'ambassadeur, soyez tranquille: en politique, ceux qui en savent le plus sont ceux qui en disent le moins. Il n'y a que 1rs sols qui parlent et croient.... Ceci a été attribué au comte de Maurepas, et dit par M. de Vergennes.