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nation. Les guerres les plus sagement combinées , les victoires les plus glorieuses n'ont pas eu des résultats aussi essentiels. Le principal moteur de ces grandes opérations a droit à la reconnaissance de son pays , comme à la haine éternelle de l'Angleterre.
A cette époque on lisait cependant dans les chroniques de la Perse ( Tune de ces productions malignes qui viennent de temps en temps troubler l'horizon des cours ) « qu'il n'avait » rien fait encore pour rétablir la gloire et » l'honneur de l'empire persan ( français ) , et » cependant une nation toujours rivale lui avait » parlé avec hauteur plusieurs fois, et avait » même manqué an sophi dans la personne » de son visir. » A la vérité, c'est une anecdote inconnue au reste de la France , mais dont les faiseurs de chroniques n'embellissent pas moins leur texte. Une réponse qui contredit le chroniqueur persan, et qui n'est pas apocryphe , est celle-ci : M. de la Motte-Piquet, sortant de la baie de Quibcron, fut rencontré par une frégate et une corvette américaines qui le saluèrent : il y répondit par neuf coups de canon, honneur qu'on rend aux pavillons des républiques. L'ambassadeur d'Angleterre instruit de ce salut rendu, court chez M. de Yergennes, *e plaint, demande une explication. Le rusé
ministre répond avec la bonhomie apparente d'un homme à peine instruit : « C'est peut-être » le paroli du salut que vous avez rendu jadis » au pavillon corse, lorsque votre cour savait » que le roi mon maître traitait ce peuple » comme rebelle. »
Le grand trait d'habileté du comte de Vergennes est d'avoir engagé le cabinet de Pétersbourg à bercer celui de Saint-James d'espérances mensongères. Il sollicitait ardemment des secours près de la Ptussie ; elle ne les promit ni ne les refusa; et, nullement étrangère à l'art des rois, elle déjoua complètement l'Angleterre, qui, dans l'espoir d'un secours incertain, se plongeait dans des dépenses réelles.
En vain dirait-on que le comte de Vergennes ne fit que reprendre en sous-œuvre les projets du duc de Choiseul : cela même d'abord est un grand mérite. Ce que le bon sens a de mieux à faire , c'est de profiter des plans du génie. En vain ajoutera-t-on que le docteur Franklin avait conçu tout le plan de la révolution : n'est-ce rien de l'exécuter et de triompher des difficultés que les hommes apportent même à leurs propres avantages ? Quelle adresse ne fallait-il pis pour décider M. de Maurepas , que son grand âge et son caractère éloignaient égalemcnl des entreprises périlleuses, et que M. Ncc-
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ker effrayait sur les dépenses ? En vain insisterait-on en disant que, sans les fautes mulliphées du ministère anglais, jamais les projets de M. de Vergennes n'eussent été conduits à une heureuse fin. N'est-ce pas le comble de l'habileté d'élever autour de ses ennemis les nuages du doute et de l'incertitude , afin de rendre leurs mesures fausses, leur prévoyance nulle , leurs calculs erronés ? Les fiers Anglais n'ont jamais cru que la France prodiguerait les millions , les vaisseaux , les hommes, pour défendre une poignée de mutins qu'Albion pensait à châtier et non à vaincre. Lorsqu'on apprit à Londres que la cour de Versailles avait reconnu les députés américains comme ministres, une surprise mêlée de consternation fut générale. Les plaisants disaient que cet acte avait produit l'effet de l'étincelle électrique, et frappé toute la nation du même coup. On ajoutait que cela devait être, puisque le docteur Franklin avait fourni la matière renfermée dans le conducteur.
Nous ferons, sans scrupule, entrer dans l'éloge du comte de Vergennes , les soins adroits, quoiqu'un peu dispendieux, d'entretenir le flambeau de la discorde en Hollande (i), non pour
(i) On prétend que cette opération a coûté des sommes considérables à la France. Un ministre peut-il en disposer
déposer le stathouder, comme des gens mal instruits ou malveillants Font insinué, mais pour prévenir l'alliance avec l'Angleterre. Ses réjouissances sur la dernière opération militaire font mieux que nous l'éloge du comte de Vergennes. Il eut donc raison d'employer tous les ressorts de ce qu'on appelle la politique , pour retenir le penchant du prince d'Orange, dont les inclinations anglicanes étaient plus que soupçonnées , et dont les lumières ne vont pas jusqu'à savoir que les Anglais n'ont point d'alliés, mais des sujets qu'ils enchaînent ou qu'ils dupent. Le comte de Vergennes eut tort seulement de dire à son ambassadeur qu'il devait ne s'occuper qu'à gagner la province de Hollande, comme celle qui entraîne les six autres ; les soins du ministre devaient être plus marqués pour celle-là , mais non plus exclusifs. Au reste, si les principes étaient bons, l'exécution était détestable. Convient-il à une grande puissance d'aller en dessous négocier avec des mécontents, de grossir leur nombre par des présents corrupteurs, de leur fournir des se-
pour appuyer ses systèmes ? Non , sans l'aveu de la nalion. Mais, sous M. de Vergennes, cette puissance nationale n'existait point. Ce ministre était souverainement maître du trésor, et dès que son génie lui inspirait une opération, les caisses s'ouvraient à sa voix despotique.
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cours indirects, d'exalter leurs espérances? Sans compter les ministres accrédités , combien d'agents subalternes chargés de semer dans l'ombre le trouble et la division ! Quand on peut donner la loi , les trames mystérieuses avilissent (i). Aussi a-t-on vu six années de négociations perdues, ainsi que bien des millions , pour n'avoir pas fait articuler des volontés précises par M. Gérard de Kayneval en 1787 ; pour avoir mis à cette époque de la roideur au lieu de fermeté. Au reste , tout ce qui est arrivé est énigmatique. S'opposer à l'ouverture de l'Escaut, menacer les forces impériales, et, trois ans après, laisser paisiblement arriver les hussards prussiens , qui pillent les villes, dispersent les soi-disant patriotes, rétablissent le dictateur , n'est pas conséquent ; et c'est ce que n'eût point fait M. de Vergennes* Il avait plus d'harmonie dans sa marche , et cet accord de principes ( la première des qualités
(1) On a vu un ministre arriver à Berlin au mois d'octobre 1787, chargé de menaces de la part de la France, parler de son camp de Givet, où il n'y avait pas deux bataillons , de cent mille hommes qui s'assemblaient dans la Flandre française, d'où l'on faisait filer incognito quelques artilleurs déguisés. C'est bien le cas de dire : pariurient montes, nascetur ridiculus mus. Ces choses s'apprennent . se divulguent. Puisse l'humiliation qui en résulte rendre les administrateurs plus prudents !
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du second ordre ) tient notre plume en respect sur plus d'une erreur importante.
Ne fût-ce peut-être que ce traite de commerce qui a excité tant de murmures , et surtout ruiné l'industrie sacrifiée (i). Selon certains observateurs (2), ce n'est encore qu'un mal d'opinion. Nous ne jugerons pas ce grand procès ; mais il est impossible de dissimuler que jusqu'ici l'avantage est douteux et l'alarme réelle.
Ne fût-ce que pour avoir indirectement prêté la main à cette confédération germanique , bien mieux organisée pour nuire à la France qu'à l'empereur. Car enfin , si la Hollande et l'Angleterre alliées appelaient ces princes toujours prêts à courir où l'on paie , ils formeraient bientôt une armée qui occuperait la France
(1) Les échevins de Lyon ont motivé la demande de secours au gouvernement , pour prévenir l'émigration de quinze mille ouvriers , par le coup que le traité de commerce avec les Anglais avait porté à leurs fabriques. Leurs réclamations sont imprimées.
(2) L'auteur des Observatio ns rapides sur la lettre de M. de Calonne au roi, extrêmement bien instruit, comme tout le monde sait, fait honneur de ce traité à M. de Calonne, qui n'y a eu aucune part. Au reste, il n'est pas prouvé que ce traité soit aussi onéreux à la France, puisque Londres voit aussi quelquefois des hommes qui font au ministère anglais les reproches que nous avons adressés au nôtre.
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sur terre , pendant qu'Albion déploierait ses forces maritimes sur les mers. Les vrais politiques allemands même , n'ont pas compris pourquoi le cabinet de Versailles avait favorisé cette démarche mal vue , mal calculée , et vicieuse jusque dans son exécution. Comme alliés de l'empereur , comme ennemis naturels de l'Angleterre , comme prétendants à la première influence sur le gouvernement des sept provinces , il fallait s'y opposer. Heureusement que d'elle-même elle se dissoudra. Les princes qui n'ont point d'argent ne guerroieront pas ; ceux qui en ont le mettront à couvert en se vendant à des puissances étrangères. On a cru devoir respecter dans cette association l'ouvrage du grand Frédéric. Il y consentit , il est vrai, mais alors il comptait déjà soixante -douze ans ; et soixante - douze ans étaient un siècle , si l'on considère les fatigues , le travail , les peines , les agitations , qui remplirent cette brillante et orageuse carrière.
ÎNe fut-ce que pour avoir ralenti les secours destinés aux grandes Indes , où les forces anglaises l'emportaient déjà sur les nôtres, avant qu'elles pussent se coaliser avec les souverains du cap de Bonne-Espérance et de l'opulente Batavia ;
Ne fut-ce que pour avoir mécontenté gra-
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iuitement la cour d'Espagne dans deux occasions importantes , ce qui fit dire au comte d'Aranda que les Français étaient plus adroits, mais que les Anglais étaient plus habiles :
Le grand moyen de politique du comte de Vergennes , comme son trait de caractère marquant ( ce qui est presque synonyme ) , fut de ne jamais donner une réponse décisive. On lui propose de s'allier avec la Prusse , il répond : « Frédéric est vieux , les principes de » son successeur sont inconnus : avant de trai- » ter il faut s'instruire , mais c'est un moyen » que la France ne doit pas négliger. » La cour impériale fait demander en 1778 , en cas que la Prusse s'oppose a ses projets , si on peut compter sur vingt-quatre mille hommes ou sur 24 millions , stipulés dans le traité de 1756. M. de Vergennes fait une belle dépêche, dont le résultat est que la France offre sa médiation. L'empereur insiste , et ne se contente pas de belles phrases ; alors le ministre répond que le roi son maître ne souffrira pas qu'aucune autre puissance se mêle de la querelle survenue entre celles du Nord , et que si sa majesté veut accepter la médiation de Versailles , elle sera contente des égards qu'on aura à ses droits. Dans le même moment , la cour de Postdam réclamait la garantie donnée
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au traité de Westphalie pour le maintien de la constitution germanique. On lui répondit « que jamais la France n'avait impunément » vu sa signature outragée (i). »
Le comte de Stormond, ministre d'Angleterre , demande officiellement si la France prétend soutenir les rebelles d'Amérique. M. de Vergennes répond ministériellement « que le » roi de France n'a d'autre but que de rendre » le commerce libre pour toutes les na- » tions. »
On sent bien que cette indécision volontaire et calculée n'est qu'une forte nuance delà fausseté la plus consommée. L'habileté réussit , la finesse même quelquefois ; mais presque toujours la fausseté échoue. Aussi , lorsque , dans cette même guerre de 1778, le comte de Vergennes essaya de traiter la cour de Berlin comme il avait traité la Porte, et le vieux Frédéric comme un sultan , ses ruses étaient connues , ses caresses sans profit, ses menaces sans effet ; et, pendant que ses dépêches astucieuses allaient essayer d'endormir le lion du Nord , déjà ses troupes marchaient vers les frontières de la
(1) S'il était permis de comparer la manière de traiter les affaires des rois à une scène de comédie , on croirait voir maître Jacques raccommoder Palère avec son père, sous prétexte qu'ils se sont querellés sans s'entendre.
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Bohême, et allaient tenter de surprendre la vigilance autrichienne.
Aussi un Prussien écrivait-il : « On dit que » M. le comte de Vergennes a une logique po- » litique turque qu'il veut introduire en Eu- » rope. Je ne crois pas que nous autres Alle- » mands l'adoptions ; nous tenons à nos an- » ciens usages, et en sommes contents. »
Si on parcourt l'histoire, on voit qu'elle conserve, avec une certaine estime, le nom de ceux qui ont su le mieux tromper. Sans citer Richelieu et Mazarin, les plus grands imposteurs politiques que Machiavel ait formés, les fourbes par excellence, peut-on nier que le lord Chatam n'ait tiré ses principales ressources pour la guerre de 1756, des ruses qu'il employa contre la légèreté française ? Loin de nous le coupable projet d'affaiblir le regret dû à sa mémoire. Je veux seulement rappeler que la politique n'est qu'un nom plus honnête donné à un commerce suivi de supercheries ou de trahisons , selon la nature des intérêts discutés.
On a dit de Pizarre (qui ne savait pas lire), qu'il avait réussi dans tout ce qu'il avait entrepris , parce qu'à la ruse et à la dissimulation il unissait la sagacité de démêler les desseins des aulres.
Le cardinal Ximenès, Cécil, ministre d EJisa-
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beth, Elisabeth elle-même, le comte de Murrai, régent d'Ecosse, Maitland, dont Robertson a dit que son adresse dégénérait en fourberie , et que sa pénétration était un mélange de subtilité et de raffinement (i) ; Louis XI qui avait tant de goût et d'estime pour l'artifice, qu'il n'osait s'en vanter parce qu'il les tenait pour des vertus , et mille autres anciens et modernes y trouvent chez les historiens des éloges soutenus ? parce qu'ils se sont joués de leurs semblables. Au reste, les Français en général n'abusent pas de ce talent ; et, s'ils conservent quelque supériorité dans l'art de négocier , sur les nations voisines, c'est qu'ils sont plus éloquents, plus aimables , plus tourmentés du besoin de réussir. Ce défaut de sincérité chez le comte de Vergennes se cachait sous un air de bonhomie, qui, les deux premières années, déjoua les plus fins courtisans. Il montrait une candeur domestique , il affectait avec ses sous-ordres
(i) Nous connaissons un ministre fameux qui éclipsera dans l'histoire les Ximenès , les Cécil , et servira aussi de preuve à notre assertion. Dès aujourd'hui nous pourrions le placer parmi les grands noms que nous venons de citer ; mais nous craignons la réputation de flatteur; vice toujours affreux , mais cent fois plus encore dans un moment où , quelque sujet que l'on traite, on s'adresse presque toujours à la nation.
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une simplicité qu'ils prenaient pour le développement d'une âme étrangère à son métier fallacieux. Il jouait avec ses enfants, dans le secret des petits comités , racontait toutes les particularités de son séjour en Turquie (i), se livrait à cette gaieté pure et franche qu'on croit le partage exclusif des âmes honnêtes : c'est un mérite éminent pour ceux qui sont en place , et un ridicule bourgeois dès qu'ils n'y sont plus. On croyait, par une obligeante indiscrétion, établir l'idée d'un si beau caractère. La simplicité est le fard des grands hommes. Archelaiis jouant aux noix avec ses enfants, attendrit. Les grands personnages ont l'air de se dépouiller de leur grandeur, et de se remettre volontairement dans la condition des autres hommes. Ceux-ci s'honorent de cette condescendance , et se pressent d'exagérer la hauteur de ceux qui descendent jusqu'à eux. A cette bonhomie factice se joignait une
(i) Le comte de Vergennes avait le malheur de conter longuement et sans grâces ; ses plaisanteries n'étaient pas du meilleur ton, sa gaieté était triste: et malheureusement, comme cela arrive toujours , il avait la manie de raconter , de plaisanter et de vouloir faire rire. L'ambassadeur de Poilu gai disait un jour à table chez lui , que le roi son maître avait. été saigné quatre fois au pied. Il n'y a pas à se fier sur ces jambes-là, répondît M. de Vergennes, etil crut avoir dit une si jolie chose qu'il la répéta pendant trois jours.
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indifférence pour les critiques, qui n'est jamais insensibilité, mais qui, chez les bons esprits, repose sur l'étude qu'ils ont faite des hommes, de la société, des cours. Voltaire a prétendu quelque part qu'il fallait conserver les couplets, parce qu'ils contiennent l'opinion du moment où ils ont paru, et par-là même font anecdote. On chantait pendant les six premiers mois du ministère de M. de Vergennes;
Parlez-moi du temps présent
Pour la politique :
Vergenne est assurément
Un homme à rubrique j Querelleur ne fut jamais, Toujours il aima la paix ,
Vive un tel ministre , O gué ,
"Vive un tel ministre •
Chacun choisit ses héros ,
A sa fantaisie ; Pour moi , j'aime le repos
Autant que la vie.
Nous allons être à présent Battus et jamais battant;
Grâce à de Vergennes, Ogué,
Grâce à de Vergennes.
11 laissait chanter, il laissait les papiers anglais s'escrimer sur sa marche tortueuse ; il laissait Paris blâmer ses lenteurs, la cour prononcer son incapacité ; et pendant ce temps il jetait
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les fondements de sa fortune. Cette conduite vaut bien les efforts réitérés d'un de ses rivaux que chaque nouveau pamphlet jetait dans le délire, et qui, dans les convulsions de son amour-propre irrité, invoquait publiquement les places, les rubans, les distinctions comme autant d'égides contre la témérité d'un peuple ingrat, et sur-tout aimant à rire.
Conserver du sang-froid au milieu des succès, est déjà un assez grand effort. On est soutenu par le suffrage du petit nombre qui juge sainement ; mais ne pas s'en départir lorsqu'on a des torts à se reprocher, c'est le comble de l'habileté , car ordinairement on est toujours pressé de soutenir ses bévues. C'en était une au commencement de 1776 de proposer à la cour de Pétersbourg une alliance offensive, où devait aussi entrer l'empereur (1), pour assurer à la Pologne la paix qui n'était pas troublée, et resserrer le roi de Prusse dans des limites qu'il ne pensait pas à reculer. Une telle opération
(1) Les Français devraient être guéris de ces sortes de tentatives. Le Nord pense sérieusement à s'affranchir du tribut d'estime qu'il leur a payé, en recherchant leur alliance , en adoptant leurs modes, en lisant leurs livres, en parlant leur langue, en leur confiant l'éducation de leurs enfants en voyant leurs spectacles , en les prenant pour modèles du bon ton ; de la conversation amusante et de l'urbanité des mœurs.
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demandait à être méditée , hasardée par parcelles , et ne devenir publique que le jour du succès. Cependant on se mit dans le cas d'être refusé; et, sans l'adresse du comte Panin , qui se rejeta sur la difficulté de l'exécution, ce refus motivé entraînait un ridicule, tache que les cours doivent éviter comme les particuliers. Cette affaire fut si mal conçue , si mai digérée, si mal négociée, qu'elle donna lieu à un traité de garantie mutuelle entre Vienne et Pétersbourg , garantie dont l'Europe voit les effets sur les bords du Danube. Le comte de Vergennes sentit le vice de la spéculation, rappela son négociateur, et comprit qu'il fallait essayer les talents avant de les employer.
On lui a reproché d'avoir donné des places importantes à des protégés qui n'avaient encore légitimé leurs prétentions par aucun succès. Dans les occasions, il faut souscrire à ses détracteurs, et se taire sur ce qu'il est impossible d'excuser. La beauté n'avait plus d'empire sur lui; mais l'intrigue, et sur-tout ce qu'on appelle vulgairement le commérage , disposaient quelquefois de sa volonté.
Ce fut une femme qui lui fit confier une négociation importante au jeune Aristemi. Non que le goût du plaisir eût survécu à son grand âge : mais ceux même qui ont abjuré ces sortes
de liaisons , trouvent encore quelque douceur à voir les grâces complaisantes folâtrer autour de leurs cheveux blancs, dérider leur front rembruni par les affaires , et leur faire croire que la sagesse chez eux est une vertu de choix, et non les tristes fruits de la nécessité.
Ce fut encore une femme qui l'engagea à faire adresser une lettre du bureau des affaires étrangères au sieur Panckoucke, entrepreneur du Mercure. M. Linguet avait malmené M. de la Harpe, à l'occasion de sa réception à l'académie française. Le comte de Vergennes se mêle d'une querelle d'auteurs, et demande au bibliopole , « qu'avant tout , il ait à ne plus » employer à cet ouvrage la personne qui a » commis la faute , et qu'il lui donne l'assu- » rance la plus positive de ne plus lui confier » la rédaction de son journal. »
Un ministre ne demande point à un libraire , il lui enjoint. M. de Vergennes obéissait à un ressentiment particulier , et dès lors il devait être avare de l'autorité de sa place ; il s'expliquait peu décemment sur un homme de lettres connu, qu'il métamorphosait en stipendiaire ; il s'exposait à une réponse désagréable qui ne lui manqua pas , et dans laquelle on lui donnait avec vigueur et avec respect des leçons méritées. Celui qui règle l'intérêt des puissances du
monde ne doit pas se mêler du Mercure , lorsqu'il s'agit de la gloriole d'un académicien; il ne doit pas sur-tout ordonner une peine si incroyablement disproportionnée à l'offense , même si elle avait été constatée (ï). M. Linguet avait raison de dire dans une lettre , où d'ailleurs il avait beaucoup d'autres torts : « L'aigle » de Jupiter fait-il gronder la foudre de son & maître pour venger des fourmis qu'un homme » piqué par elles peut écraser dans un pré? » Ce trait , c'est-à-dire l'injure que fit M. de Yergennes à M. Linguet , déroute entièrement ceux qui observent son caractère. On ne retrouve plus la prudence du serpent et la timidité de la colombe. Pourrait-il lui paraître indifférent de mécontenter un homme dont la plume éloquente avait alors des partisans ; un homme entouré d'une double espèce de victimes, celles que son ressentiment avait égorgées , et celles qu'il avait sauvées du glaive de
(1) Il ne s'agissait de rien moins que de perdre la propriété d'un journal ; car il est à celui qui le compose, et non à celui qui l'imprime. La preuve est qu'il n'a plus existé depuis le triomphe donné au libraire. Si chaque auteur d'une épigramme contre M. de la Harpe devait perdre sa place, ou le droit de continuer ses ouvrages , il n'y aurait peut-être pas dix gens de lettres en activité à Paris , ce qui , soit dit en passant , ne prouve pas contre les talents de M. de la Harpe mais contre sa manière d'être.
îa loi abusée ? Une vérité cruelle pour les gens en place, et qui a bien de la peine à pénétrer dans leur âme, c'est qu'ils préparent leur chute, ou se condamnent à l'oubli en persécutant ou même en négligeant (car la négligence affectée est une espèce de persécution pour le génie ) les dépositaires de la renommée.
En vain on joue le mépris, en vain on emploie des expressions avilissantes , telles que folliculaires , petits auteurs, écrivains à la douzaine. Les princes et les gens en place arrivent à la postérité avec le bien et le mal qu'en ont publié leurs contemporains penseurs. Les gens de lettres ont remis Richelieu à sa place après l'avoir ridiculement loué , et rendu à la sienne Henri IV , presque méconnu pendant les cinquante années qui suivirent sa mort. Turgot ne mourra point ; Necker ne vivra pas; le silence (1) de l'insensible patrie de Frédéric retombera sur elle. Le prince qui laisse les lettres sans protecteur abjure la renommée , déclare à la face des nations qu'il n'a nul droit au souvenir des mortels. Et qu'est-ce que peut être un homme pour
(1) Que dis-je le silence? On permit à je ne sais quel écrivassier d'insulter à ses mânes deux fois par mois. Son nom n'a besoin ni de brome, ni de marbre pour être immortel , et le reste de l'Europe le venge bien de 1 ingratitude de: siens.
qui la gloire n'est pas un besoin? Revenons à M. Linguet , qui a donné lieu à cette digression. Il se vengea , et dans cette occasion eut pour lui la galerie ; Ton n'en crut pas M. le comte de Vergennes , lorsqu'il assura que cela ne lui allait pas au cœur (1).
On ne lui pardonnait pas non plus d'aimer les petits moyens. Pour réchauffer les courtisans des Américains , il fit défendre de parler dans les cafés de Paris de leurs succès ou de leurs désastres ; c'était le moyen de réveiller l'enthousiasme en faveur de la liberté , et con-
séquemment de ses martyrs Je ne sais quelle
raison l'avait brouillé avec le comte d'Estaing ; il raya de sa main , sur l'épreuve de la gazette , un article qui rendait un compte glorieux d'une opération de cet amiral : ce qui fit dire au comte de Maurepas que la trompette valait mieux que la plume.... Que de tentatives auprès de la cour de Naples pour affaiblir ses liaisons avec la cour de Russie , dans la crainte que les Anglais ne tirassent quelque avantage de la marine russe ! Ces manœuvres obscures contrastent étrangement avec vingt-quatre millions de sujets, cinq
(1) Le roi tenait dans ses mains un cahier des Annales. M. de Vergennes parut : Ayez vous encore à cœur , lui dît sa majesté , les sarcasmes de cet écrivain ? — Sire , ils n'ont pas porte' jusque-là,
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cents millions de revenus , le plus beau site , les coteaux de Bourgogne , de Champagne , et une industrie toujours renaissante.
Tels ne devraient pas être en effet ]es ressorts d'une vaste administration ; mais aussi ne sommes-nous point trop difficiles? Où trouver un homme pour celte place qui s'empare d'une des plus nobles fonctions de la royauté, qui ne se borne pas à une contrée , mais s'étend jusqu'à l'extrémité du globe ? Ceci n'est point une fastueuse exagération. Pour se décider sur le parti à prendre au mois de décembre 1787 avec l'Angleterre presque menaçante , ne fallait-il pas aussi bien connaître sa situation dans l'Inde que les forces de sa marine à Portsmouth et à Plymouth ? Qu'est-ce en effet qu'un ministre des affaires étrangères chez une des grandes puissances de l'Europe ? Un homme d'une trempe d'esprit que rien n'intimide , et qui cependant n'adopte pas avec trop de facilité les grands projets dont l'imagination jouit à l'instant qu'elle les conçoit , soutenu par le noble désir de parcourir la carrière avec gloire, et persuadé du danger de trop hâter les succès ; tendrement attaché à sa patrie, sans être esclave des préjugés qui en font, aux yeux de bien des gens, l'asile exclusif des talents et de la capacité. Combien de genres de culture ne doi-
vent pas avoir enrichi un si beau fonds ? La connaissance des hommes qui se prend dans l'histoire , comparée avec ce qui se passe sous nos yeux; des choses qui tiennent à l'observation; des intérêts multipliés qu'il faut sans cesse peser ; du passé qui renferme dans son sein les traités faits , altérés ou rompus ; les projets abandonnés , repris , bien ou mal exécutés , tour à-tour remis en vigueur ou proscrits. Que d'espèces de talents sont nécessaires pour paraître avec un certain éclat , ou du moins inspirer de la confiance ! Précision dans le style , clarté dans les idées, éloquence dans la parole, énergie dans le caractère , formes séduisantes, empire sur ses mouvements , activité d'exécution , sang-froid dans les crises , solidité de jugement , finesse de tact , l'art de cacher tant d'avantages et d'en laisser voir assez pour intimider ceux avec qui l'on traite. Tant de présents du ciel ne sont rien encore sans le talent de les employer ; c'est-à-dire maintenir la dignité des rois sans leur immoler trop de victimes, se défier de la faiblesse qui temporise et double les maux en retardant le remède , et se défier plus encore de la précipitation que le vulgaire, ami des événements, prend pour le coup-d'œil du génie ; surveiller les mouvements des cours en protestant contre le ministère in-
jurieux de l'espionnage ; dans les périodes tranquilles, pénétrer dans les arsenaux de ses ennemis , préparer les moyens de défense , ne regarder tout traité de paix que comme une suspension d'armes ; et dans les orages des crises appeler la fermeté qui résiste aux obstacles combinés , la multiplicité des ressources qui lasse l'envie , l'ambition même , le courage de l'âme qui brave le malheur; l'art difficile de profiter des succès , de prévoir les revanches , de réparer les échecs, de préparer la vengeance , de soutenir une humiliation passagère; l'art plus difficile encore d'inspirer une haute estime à l'Europe , d'alarmer ou d'inquiéter ses rivaux, de rassurer ou d'enorgueillir ses alliés ; l'art presque surhumain de faire rejaillir sur son maître l'éclat de ses propres talents , et de persuader aux nations voisines que tant d'avantages ne sont que le résumé des talents en exercice dans le pays qu'on habite (i). A cet ensemble presque chimérique, il faudrait pouvoir joindre la décence des mœurs, un désintéres-
(i) Plus d'une personne , en lisant ce portrait , dira qu'il convient mieux à un premier ministre qu'à celui des affaires étrangères. Est-ce qu'un ministre des affaires étrangères u'est pas dans la réalité le ministre principal ? S'il ne lest pas, il est bien peu de chose.Les noms ne font rien ; c'est l'espèce de travail qui distingue les hommes.
sèment reconnu de ses ennemis mêmes ; plus d'indifférence pour la gloire du moment que pour le suffrage de la postérité ; l'amour du travail, de l'ordre, du bien; la simplicité, trait caractéristique des grands hommes; enfin cette philosophique insouciance de la censure injuste, censure au-dessus de laquelle on ne se met qu'après être parvenu à une chose bien aisée en apparence , bien difficile en réalité, Y estime de soi-même.
Mais revenons au comte de Vergennes, qui ne nous a pas fourni tous les traits de ce tableau. Il n'était pas doué d'un esprit extraordinaire , mais il avait une excellente routine. Averti par les frondeurs ( quelquefois utiles ) des fautes vraies ou idéales de ses prédécesseurs, il s'était fait une marche qui, sans être absolument sûre, était cependant assez solide. Il savait qu'il fallait haïr les Anglais , conserver l'Espagne , ne pas heurter l'empereur, bien vivre avec la Prusse , gagner les Hollandais , protéger les Turcs, se défier de la Russie, solder la Suède, tenir Rome en respect, soutenir l'Amérique naissante, payer la Suisse , surveiller les colonies. Tout ce qui contrariait ce catéchisme politique trouvait chez lui une résistance qui s'affaiblissait ou se renforçait en raison des circonstances.
L'amour de la patrie, ce sentiment énergique qui jadis a enfanté des prodiges et touche malheureusement au ridicule depuis que les rois prodiguent le sang pour des querelles étrangères, et prêtent indifféremment leurs sujets aux deux partis; ce sentiment, dis-je, était froid chez M. de Yergennes. Il avait été lié avec le chancelier Maupeou, dont il saisit les principes avec avidité : de là son aversion pour les parlements , et son penchant aux partis sévères. Il évitait de se compromettre avec ces grands corps qui ne haïssent jamais impunément; mais il nourrissait avec adresse l'éloignement du souverain pour ses prétendus coadministrateurs qui, sous prétexte d'exister par la loi et pour la loi, finiront par ne plus exister ou par renverser leur rivale (1). M. de Vergennes se déclare
(1) Les parlements disent que leur devoir est de veiller sans Cesse sur les besoins des peuples... de rallier la puissance royale à la jus Lice. Cela suppose qu'elle s'en éloigne, et qu'elle a besoin d'un mentor.... Qu'ils sont la loi vivante aux pieds du trône. Eux-mêmes ont dit cent fois que le roi était la loi vivante. Il y en a donc deux: il y a donc deux
puissances égales Les rois régnent par la loi, la loi est
au-dessus de tout , le parlement est la loi vivante. Le parlement est donc au-dessus de tout, et conséquemment le
riUble roi. Les parlements ne sont qu'un en divers ressorts. Ainsi celui de Pau a autant d'autorité que celui de Paris; ainsi il y aura quinze roi* dans le royaume qui ne
contre la liberté de la presse , comme fera tout ministre borné dans ses vues , et pourvu de connaissances médiocres 11 redoutait ces grands traits de force et de lumières que répandent sur tout le globe des ouvrages conçus par le génie aux pieds de l'expérience. Cette timidité inséparable des petits caractères gâte de bons principes. Les hommes faibles imaginent que leur réputation est à la merci du premier barbouilleur de papier qui voudra sortir de la foule à la faveur d'un nom connu ; ils supposent aux hommes un respect invincible pour ce qui est imprimé , comme si ce qui se lit frappait un coup plus direct que ce qui se dit. Le pamphlet le plus satirique ne Test pas autant que la conversation de quelques mécontents réunis dans les cercles prétendus politiques. Que ne se racontent-ils pas dans ces entretiens privés où l'extérieur de la sagesse rassure les indiscrets , et où le désir d'être instruit pardonne aux fougues de F emportement (1)? Malgré la licence
feront qu'un , ce qui est très-clair et très-vraisemblable. Cette anarchie parlementaire ne peut pas durer. C'est dommage que ces corps soutiennent une bonne cause avec les ressorts du despotisme. Tout ce que contiennent les remontrances contre les lettres de cachet est incontestable. Pourquoi mêler à des vérités si utiles des principes ambitieux , et paraître ne faire le bien que pour étendre son autorité ? (i) Il y a trente maisons où des hommes sûrs préfèrent
DE VERGENNES. ijq
portée à son comble depuis dix ails , l'ouvrage le plus cynique ne contient pas ce que m'ont appris certains comités politiques. Combien de gens en place auxquels les soupers ont infiniment plus nui que les libelles ? Ceux-ci ont Fair d'un projet de méchanceté contre lequel l'honnêteté se tient en garde ; les soupers invitent les convives à la franchise : il semble alors que c'est la surabondance de la gaieté qui s'échappe.
A l'énergie du caractère , à l'inébranlable fermeté, le comte de Vergennes suppléa par une extrême souplesse. Croirait -on que des moyens si différents conduisent au même but ? Ce n'est pas un paradoxe. Peut-être vaut-il autant se plier aux événements que de les forcer. Celui qui trompe son ennemi est encore plus sûr de la victoire que celui qui veut l'acheter par le combat. C'est a regret que nous retraçons de tels principes. Qui sent en soi les germes d'un grand homme , doit les abhorrer : qui n'est qu'un ministre habile et laborieux, doit malheureusement les employer avec une adroite économie. Pendant que M. de Vergennes cn-
IU spectacle, au jeu, aux promenades, le plaisir de fronder ' '"Ji, dos , de mettre les ministres en pièces , et d'enregistrer toutes les lottises des bureau; j\,i neusé dire d,s cor >riN.
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voyait des fusils, de For, des artilleurs aux Américains , il proposait au cabinet de Saint- James d'abandonner les rebelles , s'il voulait laisser augmenter la marine française et retirer le commissaire de Dunkerque. Je sais que cette duplicité est infiniment blâmable : mais je sais aussi que c'est par elle que l'on opère les révolutions les plus inattendues.
Le tableau de son administration nous montre cependant des instants où il ne fut pas sans nerf. M. le comte de Lascy arrive à Paris en 17-78. Le prétexte était pour régler une affaire d'étiquette; la vraie raison, pour tenter une réconciliation entre la France et l'Angleterre , à qui l'Amérique allait échapper sans retour. Georges III, en qualité d'électeur d'Hanovre, avait réclamé la médiation de l'Empire. M. de Lascy trouva un mur d'airain dans M. de Vergennes. Celui-ci même le ramena à son propre sentiment : mais quelques traits particuliers ne laissent pas moins subsister la nuance dominante. Nous nous efforçons de le peindre ressemblant, mais non d'affaiblir ce qu'il eut de bon. Nous nous rappelions ce que disait un grand connaisseur ( le comte d'Aranda ) : Je cause avec M. de Maurepas , je négocie avec M. de Yergennes.
Les formes de ce ministre n'étaient ni aima-
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blés, ni soignées (1), mais assez imposantes. Pourquoi? Cest que tout homme qui trouvera une retraite au milieu de la cour, et fera passer pour une vertu de réflexion son indifférence pour les femmes et pour les spectacles, qui se donnera les dehors graves d'un homme appliqué, et sera réputé étranger à toutes espèces de tracasseries , persuadera que , livré à la chose publique , il ne quitte pas un moment les affaires de l'état (2). M. de Vergennes s'était si bien acquis cette réputation, que, dans une de ces facéties que la cour invente pour se dérober à l'ennui , on le représenta comme ac-
(1) C'est aujourd'hui ce qui fait réussir : la tête haute , le regard insolent, la dureté pratique. Il faut mépriser en public, et rechercher en secret les organes de la renommée. Un air profondément rêveur annonce le génie en travail, et celui qui n'écoute même pas, tient à une juste distance le reste des humains. Un pareil ministre contraste un peu avec un roi qui relève ses sujets tombant à ses pieds. N'importe, un grand homme doit avoir une marche particulière.
(2) Le vulgaire veut que les hommes d'état soient graves. MM. de Choiseu!, de Maurepas, de Calonne , eussent joui d'une plus grande réputation, s'ils n'avaient pas eu celle d'hommes aimables. Je ne sais s'il en coûte de reconnaître dans le même individu des talents si divers; mais il semble qu'on a juré de n'accorder les avantages de la solidité qu'à ceux qui auraient une teinte de pédanterie , ou les agréments dé la \ie sociale qu'à ceux qui déclarent n'avoir nulle prétention à la considération qur donne la grande capacité.
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cable sous ie fardeau du travail. Il s'agissait de masquer tous les ministres et d'autres personnages importants. La reine devait deviner et reconnaître les masques ; le comte de Vergennes fut représenté portant le globe sur la tête , une carie d'Amérique sur la poitrine et une d'Angleterre sur le dos. Il est tel ministre qu'on eût pu représenter tenant dans la main la ceinture de Venus et jouant avec le carquois de son fds. « Dans une autre occasion 1 une » femme de la cour, vieille et laide, s' étant » approchée dans une parure trop brillante a pour son âge et sa figure , de la table du roi, » Monsieur lui demanda brusquement et avec
» un air de mépris, ce qu'elle voulait
» Hélas ! ce que je veux ; je veux prier le roi » de me faire parler à M. de Vergennes. Le » roi , en riant de bon cœur avec tout le » monde, a promis à cette septuagénaire de » lui procurer l'audience du ministre encore » avant qu'elle mourût. »
Ces événements , quelque peu importants qu'ils paraissent, révèlent les opinions , à la cour sur-tout, où les jeux mêmes ne sont jamais sans but et sans une pointe de méchanceté.
Avec des talents si médiocres , le comte de Vergennes jouait cependant un rôle dans l'Europe. Sa mort a mieux servi le stalhouder que
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les hussards prussiens. Peu importe aux nations qu'un ministre ait plus ou moins de génie : ce don céleste est si singulièrement évalué , on a si rarement occasion d'en faire un usage marqué ! mais chacun rend hommage à l'expérience. C'est à ce titre que les noms de quelques grands personnages en Europe réveillent l'estime , tels que MM. de Kaunilz, d'Herlzberg, deFlorida-Blanca, de Rangone (i) et d'Aranda. Pourquoi n'associe-t-on pas le nom de Vergennes à ces noms répétés avec complaisance par la renommée ? C'est qu'il ne Fa pas mérité. Le public si souvent prévenu , si souvent insulté , ordinairement exagérateur , finit toujours par être juste. Le duc de Choiseul avait de grands talents, M. Turgot de grandes connaissances , M. de Yergennes une médiocrité imposante , M. de Maupeou une fermeté despotique, M. de Calonne une facilité impardonnable. Tout cela est reconnu, de même que
( i ) Il semble que MM. Pilt , A»cloii , Fox , Burkc , doivent être placés au-dessus , et soient destinés à laisser un plus grand nom dans les fastes de l'histoire ; mais c'est ce qui ne peut encore que se présumer. On sera sans doute étonné de ne pas trouver ici un nom qui éclipse ions les autres. C'est que, quand on est au-dessus de tout ce qui a existé, ccA une
pèce d'injure qu'on nous fait que de nous confondre avec les plus grandi hommes.
la prodigalité du premier, le penchant décide aux projets chez M. Turgot, la tergiversation du comte , les basses menées du chancelier , la dissipation du ministre , d'ailleurs bien mal jugé. Choiseul et Maupeou sont de brillantes ressources pour l'histoire ; Turgot et d'autres , d'amples sujets de discussion. On citera l'époque du ministère de Yergennes et de Galonné (i), mais non leur ministère. L'indépendance de l'Amérique devait illustrer à jamais le comte de Yergennes ; mais la manière dont il y a travaillé semble ne lui en pas laisser tout l'honneur , si tant est qu'un accès de délire dans une administration doive être imputé à la gloire de la nation rivale qui en a recueilli les effets.
Pourquoi la réputation de ce ministre ne lui a-t-elle pas survécu, quoiqu'il ait certainement laissé un grand vide ? Il est difficile d'en assigner la vraie cause. Peut-être commençait-il à être connu; peut être le public, honteux d'avoir
(i) Le parlement de Bretagne a dit : « lia trahi la con- » fiance du roi; il a fait pour long-temps le malheur de sa » patrie.... Nous nous arrêtons. Ce n'est pas à nous qu'il ap- » partient d'attirer sur lui le glaive des lois. » (Arrêté du parlement. ) Vous faites prs cent fois. ïl vaudrait mieux le livrer à la sévérité des lois que de publier des accusations vagues et qui n'ont pour fondement que la rumeur publique. Quelle conduite pour des magistrats !
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si imprudemment vanté son désintéressement, s'en est-il vengé par un silence cruel. Comme ses qualités tenaient plus de place que ses talents dans l'opinion publique, elle crut n'avoir plus rien à dire.
11 se trouva alors un contraste frappant. M. de Galonné accusé , ou du moins véhémentement soupçonné d'avoir échangé avec adresse, d'avoir dirigé l'opération des monnaies à son avantage , d'avoir dissipé avec une indécente profusion , part et se retrouve avec une fortune si médiocre , qu'il faut avoir recours aux rentes viagères (i), non pour dépenser comme il avait administré , mais pour vivre avec aisance. M. de Vergennes , le huitième sage vanté pour son désintéressement, part aussi, mais laisse des trésors dont le roi a été obligé de purifier la source pour effacer la tache qu'ils auraient imprimée à celui dont il avait fait son ami. A Dieu ne plaise que nous inculpions ce ministre. Il ne nous paraît pas même impossible d'accumuler dix ou douze millions avec de l'économie , et ce que vulgairement on nomme du bonheur ,
(1) On a même assuré que c'était un mariage non public avec une dame très-riche, qui l'avait empêché de tomber du faîte de l'opulence dans le besoin. Nous ne sommes pas assez instruits pour rien affirmer. Mais quiconque a connu M. de Calonne, ne trouvera rien d'incroyable dans cette ;»i]eçdoie.
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d'autant mieux qu'il s'était permis quelques spéculations de commerce , que peut-être les circonstances avaient favorisées (i).
M. de Vergennes passe pour un homme religieux et presque dévot; il serait aisé de le laver de ce dernier reproche (2). Non, la religion faisait seulement partie de ses mœurs. Au reste, si le higotisme est une faiblesse , la pratique raisonnable d'un culte éclairé, la fidélité tolérante aux dogmes, prouvent un excellent esprit et font partie de l'éloge du sage. Le comte de Vergennes ne connut jamais la chaleur frénétique de ce dénonciateur juré répandant l'alarme publique , invoquant hautement la persécution qui s'éloigne, mais ne disparaît jamais,
(1) « Au milieu des cabales et des intrigues, M. de Ver- » germes va toujours son train , et il a l'adresse de ne se » mêler que des affaires de son département. On dit qu'il fait » aussi les siennes assez bien , et que les fonds qu'il a » mis en commandite dans le commerce de rAmérique » septentrionale lui ont déjà rendu plus que son premier » capital. »
(2) Le roi , dans son cœur , n'approuvait pas tout ce qu'il faisait dans la guerre d'Amérique; et, lorsqu'on lui présentait quelque chose à signer, on assure qu'il a dit: Faut-il que des raisons d'état m'obligent à signer ce que je ne pense pas? Mais le comte de Vergennes a tout pris sur sa conscience. Vous observerez que ce ministre est un dévot ; il va tous les jours à la messe, et c'est vous en dire assez.
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blasphémant la raison sous prétexte de venger la foi ; et s'il a mis des entraves à la censure, ce n'est que pour les affaires politiques , effet de cette timidité que Ton conserve jusqu'à la fin de ses jours , parce que les sots , qui la prennent pour la sagesse, la vantent comme l'apanage de l'âge mûr.
Un homme de sens a terminé un ouvrage bien pensé , par cette péroraison :
« O toi (i), qui viens d'être enlevé à la » France et à l'univers après une vie consacrée » toute entière à Futilité publique, et consu- » mec dans des travaux glorieux et pénibles , » ministre chéri d'un roi citoyen , descends » pour confondre ces vils détracteurs du genre » humain, qui croient que la vertu ni le bon- » heur ne peuvent plus habiter parmi nous. Tu » l'as dissipée cette politique insidieuse , ja- » louse et souvent cruelle , qui ne savait que >> détruire et diviser pour régner sur des ruines; » et tu as fait revivre les lois de la nature , de » là justice et de la bonne foi. Tu les as tissus » ces nœuds sacrés qui doivent à jamais unir » les nations : tu Tas préparé ce jour heureux » où les deux mondes toucheront au faîte de la » véritable opulence, en s'enrichissant mutucl- » lement des fruits de leur sol et de leur in-
(1) Influence (Je la découvrit de l'Amérique , û. 35.
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» dustrie. Si ta présence nous est ravie pour » toujours, ton génie nous reste. Qu'il préside » encore à nos conseils , et qu'il soit le garant » d'un ordre plus prospère et de la félicité de » tous les peuples ! »
C'est M. de Vergennes, fauteur des troubles de Hollande pendant six années , qui a dissipé
cette politique , qui ne suçait que diviser Il
n'y avait rien ^insidieux à envoyer aux insurgents les frégates de M. de Beaumarchais, ou du moins des cargaisons de fournitures avariées, des munitions éventées, de vieux fusils donnés pour neufs ; à leur prêter des officiers propres à plier le courage sous les rigueurs nécessaires de la discipline... Détacher treize colonies de la métropole , désunir sept provinces pour embarrasser leur gouverneur trop docile à des intérêts étrangers, armer tous les cabinets de l'Europe contre une nation prospère et superbe, c est faire revivre les lois de la nature , de la justice et de la bonne foi. W est-il pas vraiment étonnant que les hommes, si enclins à médire, si prompts à avilir , si adroits à déprimer, passent si facilement d'un excès à l'autre? Se mettent-ils à louer, ils ne connaissent plus de mesures.
« Rien n'est beau que ie vrai , le vrai seul est aimable. »
Depuis que l'énergie de style est à la mode ,
depuis qu'on ne veut plus que des traits fortement prononcés, il est rare de trouver un ouvrage qui se pique de frapper juste. M. Thomas est le premier qui dans ses éloges ait peint des géants. Ses pensées sublimes, un style plus que fleuri ont entraîné sur ses pas une foule d'imitateurs. Plutarque avait une manière opposée et a percé la nuit des âges. Sans continuer un parallèle qui serait peut-être assez piquant, je me renfermerai dans le développement de cette réflexion. Nous avons des ouvrages fortement pensés , éloquents comme les Philippiques , mais qui vont au delà du but.
Pour demeurer dans le vrai , il faut intérieurement laisser refroidir son imagination, affaiblir la vigueur des termes, diminuer les figures, s'entendre avec l'auteur pour n'attacher à sa pensée qu'un sens proportionné aux vertus humaines. Un homme de beaucoup d'esprit a dit dans un ouvrage estimable , que M. Turgot était « un homme à qui la nature avait donné une » raison supérieure avec des principes et des » vertus qui n'étaient qu'à lui, et dont le genre » avait devancé son siècle assez pour en être » méconnu. » N'y a-t-il pas là une exagération qui fait de M. Turgot une espèce d'être imaginaire ? Ses principes étaient ceux d'un esprit éclairé et d'une âme ferme ; ses vertus, le dé-
sintéressement et la bienfaisance. Mais il a eu, il a, il aura des émules dans ces grandes qualités. Ce génie, qui a devancé son siècle, est une expression à la mode. Il n'a rien inventé , ce qu'il a voulu exécuter avait été discuté avant lui. J'ai choisi un des hommes les plus dignes d'être loués , pour montrer que l'on peut desservir son héros en voulant trop l'élever.
Nous terminerons cette notice, en observant que tout ouvrage de ce genre est un hommage à celui qui en est le sujet. Il n'est venu dans l'idée de personne d'écrire quelque chose sur M. de Laverdy ; et l'on s'est contenté de dire du duc de la Yrillière :
« Ci-gît un homme très-commun , » Qui parut sous trois noms, et qui n'en laisse aucun. »
Si nous avons également rapporté le bien et le mal, c'est que nous n'avons pas prétendu faire une oraison funèbre , mais nous rapprocher autant qu'il est possible de la vérité.
Ce n'est pas pour les morts qu'on écrit. Nos opinions, telles qu'elles soient, ne pénètrent pas la tombe insensible où ils reposent. Mais leurs actions peuvent devenir une leçon pour ceux qui les remplacent , ou du moins fournir l'occasion de dire que l'on observe , quoique l'on se taise, que tôt ou tard la disgrâce ou le
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mal déliera la langue de ceux qui distribuent le blâme et la louange.
Le comte de Vergennes laisse ridée d'un homme sage, laborieux , ami de la paix, religieux , occupé de sa famille, passablement instruit ; tout cela ne fait pas un homme bien distingué , mais aussi ne doit-il pas rester sans éloge. Il nous eût été plus agréable de n'y pas mêler des observations amères ; sa mémoire n'y eût rien gagné et ce petit ouvrage eût été sans lecteurs, et la vérité demeurerait insensiblement sans organes. Malgré nos recherches , nous ne nous flattons pas de l'avoir toujours saisie ; mais au moins nos efforts sont-ils un. hommage que nous lui avons publiquement rendu.
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