DONT LA PLUPART PEUVENT SERVIR DE PIECES JUSTIFICATIVES
Le duc de Choiseul soutenait les confédérés de Pologne : M. de Vergennes les abandonna à eux-mêmes, convaincu qu'il était plus avantageux à la France que les trois puissances copartageantes eussent ce prétexte de dissension, que si la Pologne eût demeuré tantôt sous les lois d'un prince d'Allemagne, tantôt sous celles d'un gentilhomme couronné. Il prétendait que l'agrandissement de la Prusse était une chimère, et qu'une armée et un trésor n'étaient pas un royaume. Jusqu'à quel point avait-il raison ? C'est ce que nous laissons à d'autres à examiner.
M. de Vergennes promit à messieurs Franklin et Deane qu'au commencement de l'année 1778, ils seraient traités et reçus comme ministres plénipotentiaires du congres. Lorsque le comte de Stormond fut instruit de ce plan, il dit tout haut: « J'espère que cela ne se fera
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n pas en ma présence, et qu'on n'aura pas la » hardiesse de me manquer à ce point. » M. de Vergennes auquel il s'en expliqua avec vivacité, lui répondit avec sang-froid : « On en » parle beaucoup , mais je ne vois rien s'ef- » fectuer. Si cela arrive , l'Angleterre et la » France seront également surprises. »
Il était question d'un traité de commerce entre la cour de Berlin et les Etats-Unis ; cela même était fort dans le goût du feu roi de Prusse : messieurs de Sartines et de Vergennes s'y opposèrent. « Ces ministres avaient leurs » raisons. Ils ne voulaient pas laisser passer » dans d'autres mains des bénéfices qu'ils pou- » vaient faire eux-mêmes , ou du moins par » ceux qui agissaient en leur nom. On préten- » dait, et non sans quelque fondement, que » les deux ministres avaient des fonds consi- » dérables dans les envois qui se faisaient en » Amérique, et que, pour en assurer les retours, » ils profitèrent des circonstances qui appe- » lèrent la guerre. »
Le comte de Vergennes s'opposa constamment à ce que le roi se mêlât de l'affaire de Bavière, malgré les instances réitérées de la cour de Berlin, qui réclamait notre garantie
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stipulée dans le traité de Westphalie. « Depuis » cent cinquante ans , disait-il, on a porté tant » d'atteintes à ce traité, qu'il faudrait faire une » guerre générale pour obliger toutes les puis- » sances à rendre ce qu'elles ont usurpé les » unes sur les autres, sans nul droit quelcon- » que. » Peut-être avait-il raison sur le traité de Westphalie , mais il avait tort de consentir à l'agrandissement de la maison d'Autriche.
La cour d'Espagne, qui craignait que ses colonies n'imitassent un jour les colonies anglaises , n'approuvait pas le projet de soutenir les rebelles, et de reconnaître des ministres plénipotentiaires. M. de Vergennes en vint au point de dire que, s'il fallait choisir entre le pacte de famille et l'indépendance, il n'y avait pas à balancer , et appuya son avis au conseil de tant de raisons , que Ton envoya à l'ambassadeur de France des instructions décisives. Depuis cette époque, la cour d'Espagne ne traita pas M. de Vergennes avec beaucoup de distinction.
On écrivait en 1778 : « Le comte de Yergen- » nés a l'espoir d'être sous peu le doyen du » conseil et des ministres. Le comte de Mau- » repas l'a recommandé au roi comme l'homme
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» de son royaume qui connaît le mieux les in- » térêts des puissances, comme un grand tra- » vailleur et le meilleur géographe de l'Eu- » rope. Effectivement ce ministre a la mé- » moire heureuse ; il sait sur le bout de son » doigt le nom des villes , des bourgs et des » hameaux de tous les pays; il amuse le roi, » qui l'appelle son nomenclateur. »
Dans un pamphlet satirique intitulé la Cassette verte, où tout n'est pas vrai, où tout n'est pas faux , on trouve un compte des profits et pertes de messieurs de Sartines, Vergennes et Franklin, qui donna lieu dans le temps à beaucoup de conjectures. Malgré les indications répétées dans les brochures du temps, nous pensons que M. de Vergennes était trop adroit pour mettre au hasard une partie de sa fortune et de son honneur.
On avait fait le quatrain suivant pour mettre au bas du portrait de M. le comte d'Estaing :
Albion redouta son bras et son génie; Vengeur du nom français, général et soldat ,
Il sut combattre avec éclat
Les Anglais et la calomnie.
Un vil flatteur qui savait que le comte de Ver-
gennes n'aimait pas le comte d'Estaing , fit cette parodie :
La France redouta son orgueil et sa tête 1 Bien moins général que soldat, Il se pavana comme un fat De la plus légère conquête.
Cette méchanceté n'ôte rien au mérite de M. le comte d'Estaing, et sert à expliquer quelques époques de la guerre de 1778.
M. de Yergennes avait répondu au ministère britannique que, « sans penser à la guerre, » l'exemple du passé invitait à se mettre en » garde contre quelque subite agression. » Cette réponse, vague, épigrammatique, ne contenta pas la cour de Saint-James. Dans le même temps on répandit le bruit que l'Angleterre envoyait trois vaisseaux de guerre au banc de Terre-Neuve pour enlever les bâtiments pêcheurs appartenants à la France , pour les rendre le jour qu'elle retirerait ses secours aux Américains. Ce bruit, qui n'était qu'un propos, troubla tellement la tête octogénaire du comte de Maurepas, qu'il y eut une rixe assez forte entre lui, le ministre des affaires étrangères, et M. de Sartines.
Voici le passage de la fameuse lettre de
M. Linguet : « Pour vous , M. le comte , qui » avez été enterré vingt ans dans la mer Balti- » que et dans la mer Noire, on vous a appelé » dans un pays dont vous ignorez entièrement » les intrigues , de sorte que vous êtes plutôt » un ministre étranger , qu'un ministre des » affaires étrangères. » Cela n'est pas fort insultant, parce que cela n'est pas juste, et qu'il n'y a que la vérité qui désespère. D'ailleurs .; un calembour affaiblit les injures comme les raisons.
M. de Vergennes ayant refusé les vingt-quatre mille hommes ou les vingt-quatre millions stipulés par le traité de 1 756 avec la maison d'Autriche , un grand personnage de la cour bouda. M. Necker répondit qu'il n'avait apporté aucun obstacle. Quoi ? lui dit le ministre des affaires étrangères, vous n'avez pas de quoi suivre ce qui est entrepris, et vous avez de quoi entreprendre ce qui n'est pas nécessaire. Il se tut.
Dans une pièce de vers intitulée , Stances sur les insurgeas , on lisait :
Entre nous, ces fameux athlètes Que vous accablez de lauriers, Leurs vertus sont dans les gazettes , Leurs vices sont dans leurs foyers.
Vous voyez leur mobile unique , Ce vieux docteur in parti bus , Dont l'insidieuse rubrique Vous échauffe de ses rébus.
Sur l'Amérique consternée Plaçant le bout d'un conducteur, De l'autre, à l'Europe étonnée, Il lance le feu destructeur.
Caméléon octogénaire , Son esprit se ploie aisément ; De la France et de l'Angleterre, Le fourbe rit également.
La haine dont son cœur regorge Fait qu'en ses propos inouïs , Si Louis lui répond de George, George lui répond de Louis.
Ce Hancock qu'il tient en tutelle , Aux dehors plats , aux sens grossiers , Peut fournir un riche modèle À nos délicats financiers.
Franklin , de l'or du fanatique Ebauche son hardi projet , Et dans cette farce héroïque , Il en fit son milord Huzzet.
On fit des recherches contre l'auteur de ces médiocres couplets, et on laissait vendre publiquement une caricature dans le goût ang ais , où le commerce de cette nation était représenté sous l'emblème d'une vache : un B ostonien lui
sciait les cornes ; un Hollandais la trayait ; un Français remplissait de lait un grand vase ; un Espagnol en ramassait quelques gouttes ; un vaisseau faisait naufrage devant la ville de Philadelphie , et les deux frères Howe, à table , dormaient sans penser à leur flotte ou à leur armée.
Il parut, en 1784, une pièce de vers qui avait pour titre : Portrait du charlatanisme. On prétendit reconnaître le comte de Vergennes aux traits suivants :
Dans le sénat anglais , je joue un très-grand rAle , Mon zèle aux deux partis se vend le même jour :
Puissant d'intrigue et de parole , Je suis Catilina , Cicéron tour-à-tour.
A l'Amérique anglaise encore un peu sauvage , Je n'ai pu jusqu'ici faire accepter mes dons ;
Mais j'en espère davantage Depuis que des héros inventent des cordons.
J'aime à parler , j'aime à paraître , J'aime à prôner ce que je fais , J'aime à juger, j'aime à promettre, J'annonce les plus grands secrets -, Je n'en ai qu'un , celui de mettre Tous les sots dans mes intérêts.
Nous ne voyons rien dans ces vers qui convienne mieux à M. de Vergennes qu'aux autres
gens en place , et nous y trouvons des nuances qui ne lui conviennent pas du tout, telles que faime à paraître , etc.
Carlin s'avisa, dans un imbroglio où Ton parle moitié français , moitié italien , de plaisanter aux dépens de notre ministère. La satire portait sur les nouveaux règlements de M. de Saint-Germain. « Je me ferai , disait-il à Scapin, » couper un bras, et je serai un officier d'im- » portance ; ensuite l'autre bras , et je mon- » terai à un grade plus éminent ; un œil de » moins, nouveaux honneurs ; puis je me ferai » couper la tête pour être général.... » Toute rassemblée sentit le piquant de l'épigramme. Carlin fut comblé d'applaudissements : la plaisanterie circula dans les soupers. M. de Yergennes la prit fort mal , et fut d'avis de faire mettre le plaisant en prison. Il y passa quelques jours. Les visites de plusieurs personnes aimables -le consolèrent d'une affliction si facile à supporter.
« Le comte de Vergennes a des créatures » affidées dont personne ne se doute, qui lui » rendent un compte exact de tout ce qui se » passe. Il fait échouer toutes les intrigues qui » se font contre lui, tout en paraissant les
» ignorer , et il fait réussir celles au succès des- » quelles il prend quelque intérêt. Le roi croit » que son ministre des affaires étrangères n'est » occupé que des seuls objets de son départe- » ment. Comme sa majesté n'aime point les » tracasseries, qu'elle déteste les cabales, elle » est persuadée que le comte de Yergennes » n'a aucune part à celles qui se font à la cour. » C'est bien le cas de dire :
Toute l'adresse gît à bien cacher son jeu.
« Quelqu'un ayant demandé à M le comte » de Maurepas si c'était lui ou M. de Ver- » gennes qui avait formé le plan pour la guerre » qu'on allait faire aux Anglais. Ni l'un , ni » Vautre, répondit-il, à mon âge on ne fait » plus de projets ; on ne s'occupe que du » présent, par la raison qu'on ne peut guère » compter sur laçenir. Mais cependant, lui » répliqua-t-on, si par malheur vous veniez à » mourir avant la fin de cette guerre, vous » laisseriez sans doute au roi des instructions » à ce sujet. Pas la moindre. M. de J^er- » gennes et moi nous avons été au jour le » jour, et sans la menace que nous a faite » M. Franklin , nous amuserions encore l An- » gleteire , et nous n aurions point conclu de » traité açcc les Etats-Unis. Vous autres polit i
» ques de Paris , vous ignorez les moyens qu'on » emploie pour changer la face des états-, Un y » a que les petits génies qui forment des plans , » et qui suivent dans tout ce qu ils font une rou- » tine méthodique ; si nous nous étions conduits » de cette manière, les Anglais auraient su de- » puis long-temps ce que nous voulions faire ; » ils auraient pris des mesures en conséquence. » Instruits de nos projets , ils rî! auraient pas » fait tant de sottises , et se seraient peut-être » raccommodés avec leurs colonies ; nous leur » en avons ôté la possibilité. J'espère vivre assez » pour voir l indépendance des Américains re- » connue et V Angleterre humiliée : cest tout ce » quej ai promis au roi. »
On a parle souvent d'un libelle intitulé : Les loisirs du visir de Verg. Je ne l'ai jamais vu, et je n'ai rencontré personne qui ait pu m'en certifier l'existence. Au reste, cela est aussi peu intéressant que tous les libelles. Ils n'ont jamais fait de mal. Si celui qui en est l'objet, a le bon esprit de ne les pas lire , la méchanceté du libelliste est en pure perte. Le comte de Mirabeau, couronné maintenant en Provence , prouve l'empire des écrits clandestins, mieux que tous les raisonnements.