‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 7 sur 75 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

.... Agilat molem, et magno se corpore miscet.

JEn . lib. vi.

On n'a jamais tant parlé de l'opinion que depuis quelques années, et c'est une preuve infaillible qu'il est arrivé dans l'état quelque changement qui a donné naissance à cette puissance invisible qu'on a justement nommée la reine du monde. Les esprits ne s'agitent pas d'eux-mêmes dans le calme et le repos ; il faut qu'un grand événement les frappe pour les en faire sortir , et pour leur imprimer ce mouvement dont on ne peut calculer ni la vitesse ni la durée.

Cependant un écrivain célèbre prétend que V autorité de l opinion est inconnue dans un royaume tant que les troubles intérieurs remplissent tous les sentiments , occupent toutes les pensées (i). 11 se serait expliqué bien différemment

(i) Administration des finances, tome I, page 58, Introduction.

s'il avait arrêté son attention sur ce sujet, dont on regrette qu'il n'ait parlé que par occasion , puisque personne après lui n'aurait été tenté de le traiter.

Il y a dans toutes les sociétés politiques deux opinions publiques, qui ne paraissent avoir de commun entr'elles que le nom. L'une, semblable à ces censeurs que la république romaine avait établis pour surveiller les mœurs des citoyens, réprimer leurs vices, contenir leurs passions , est de tous les temps et de tous les pays. Il n'y a point de ville , point de province qui ne soit soumise à son empire ; et il suffit qu'un petit nombre d'hommes se réunissent en société pour qu'elle s'érige au milieu d'eux un tribunal, où ils sont obligés de comparaître sans distinction de rang ni de naissance.

L'autre a des objets plus relevés. C'est une souveraine impérieuse qui fait courber devant elle le sceptre des rois, lorsqu'ils ont eu l'imprudence de la laisser pénétrer dans les secrets de l'administration. Elle fixe tous les regards sur la chose publique : alors chaque citoyen règle sa confiance sur ce qu'il voit, et non sur ce qu'on lui dit : les affaires d'état deviennent le domaine du public , et les ministres ses esclaves. Ils perdent sous ses yeux cette liberté de mouvements

SUR LES GOUVERNEMENTS. 2o5

dont ils ont besoin pour donner une impulsion unique et uniforme à la nation.

Cette opinion , qui n'a point de nom en politique ; cette opinion qui plane sur les gouvernements , qui en voit manier les ressorts, et qui , empruntant les cent bouches de la renommée , soulève ou calme les peuples , suivant qu'elle approuve ou condamne les opérations des chefs, existait long-temps avant Louis XIV, quoiqu'en dise l'écrivain déjà cité. Née dans le tumulte des Etats généraux , elle se fortifiait dans les provinces au milieu des dissensions , repoussait les esprits loin du trône ou les ralliait autour de lui , et entretenait entre la capitale et les parties les plus éloignées du royaume ce flux et reflux de mouvements, au milieu desquels elle affermissait son trône en ébranlant celui du souverain.

Après les états de 1614, elle n'eut plus ni la même force ni le même empire. Ce n'est pas que le royaume jouit d'un calme profond : il ressemblait à une mer que les autans furieux ont long-temps bouleversée. L'opinion, quoiqu'affaiblie , soulevait de temps en temps le flot , tantôt contre le roi, tantôt contre les ministres qui ramenaient à eux l'autorité et les affaires. Enfin Louis XIV s'emparant tout-àfait de Tune et renfermant les autres dans le

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secret de son cabinet , ôta à l'opinion toutes les matières dont elle s'était jusqu'alors alimentée, et la réduisit à garder ses orages pour l'Angleterre et la Hollande , et pour les autres pays où le peuple est admis aux affaires d'état.

Ce serait ici le lieu de parler des événements qui ont fait revivre parmi nous cette puissance invisible qui, semblable au feu dont on sent les effets sans en connaître la nature , forme ou dissout les corps politiques , en mettant en jeu les passions de la multitude ; il serait intéressant de marquer l'époque où elle a commencé de renaître, et d'assigner les causes qui l'ont rendue si puissante ; mais, outre qu'il faudrait entrer dans des détails sur lesquels la prudence ne permet point encore d'insister, une partie de ce que j'aurais à dire se trouve déjà traitée dans un ouvrage qui a pour titre : Histoire du gouvernement français depuis V assemblée des notables de i^njusqu à la fin de la même année, etc.

Cependant si ce sujet peut avoir quelque utilité , il n'est pas impossible de la lui conserver toute entière , en prenant ses exemples chez quelque nation célèbre. L'essentiel est de voir comment l'opinion agit , de connaître ses violences , ses caprices , ses aveugles emportements. Le lieu de la scène , les noms des acteurs peuvent bien faire quelque chose pour

l'intérêt de la pièce , mais ce qui attache , c'est Faction. Grecs , Romains , Français , qu'importent leurs titres, pourvu qu'on sache m'intéresser par les choses qu'on me présente.

Une plus grande difficulté à vaincre, c'est de faire supporter les détails dans lesquels il faut entrer ; car il ne s'agit pas ici de présenter des résultats , l'ouvrage serait fait en dix pages et ne serait point instructif. Quand on écrit sur un agent aussi puissant que l'opinion , il faut indiquer les faits qui l'irritent ou qui le calment, afin de faire servir à notre instruction l'expérience des siècles passés : il faut marquer les fautes des hommes en place : il faut donc suivre l'opinion dans sa marche , tantôt tortueuse et cachée , tantôt désordonnée et impétueuse. Quiconque n'est point capable de cet effort doit se résoudre à parler d'elle sans l'avoir jamais connue.

Examinons-la donc chez le peuple romain : voyons comment elle y prit naissance ; comment , faible dans son origine , elle s'accrut insensiblement par la faute du sénat , en qui résidait la puissance souveraine ; comment enfin elle mit entre lui et le peuple une division qui finit par les perdre , parce qu'il n'y avait audessus d'eux aucune autorité prédominante qui pût prévenir leur ruine , en empêchant l'un

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de forger dans l'aristocratie les chaînes du despotisme , et l'autre de s'agiter dans les orages de l'anarchie.

Cette manière d'envisager l'histoire romaine, relativement à l'action de l'opinion sur les gouvernements , n'a encore été saisie par aucun auteur ; et si le célèbre Montesquieu avait aperçu son pouvoir , en traitant de la grandeur et de la décadence des Romains , il n'aurait pas souvent pris , comme il a fait , les effets pour les causes. Ce n'est pas qu'il n'ait soupçonné qu'il existe dans tous les empires un agent qui, indépendamment des causes qu'il assigne , prépare leur grandeur ou leur décadence ; mais cet agent , qui est l'opinion, il ne l'a pas connu, ou du moins il n'a pas vu que c'est lui qui a contribué plus que toute autre cause à détruire la république : c'est un fait dont il sera aisé de se convaincre; et sous ce rapport mon ouvrage pourra servir de supplément à celui de ce grand homme. C'est ainsi que des élèves d'un talent médiocre achèvent quelquefois ce que le génie du maître n'avait pas eu le temps de finir.

Montesquieu a parlé de la puissance des Romains , et moi je parle de leur gouvernement : il nous montre la grandeur et la décadence de celle-là; et moi je découvre la source des révolutions de celui-ci. Je ne ferai pas voir Rome

s'élevant à l'empire de l'univers ; mais je la montrerai se consumant chez elle par sa propre activité , et en me lisant on aura plus d'une fois occasion de faire des applications à ce qui s'est passé dans quelques états modernes. Les événements paraîtront souvent semblables. A Rome les patriciens et les plébéiens se disputaient l'autorité souveraine ; ailleurs il peut arriver que ces deux ordres se choquent pour un intérêt moins relevé; mais là, c'est avec toute l'impétuosité de deux corps indépendants ; dans les états modernes, au contraire , c'est avec la gêne et la circonspection qu'une autorité supérieure et puissante les force de mettre dans leurs efforts , lorsqu'elle est elle-même assez habile pour se tenir au-dessus du tourbillon.

C'est donc chez le peuple romain que je vais montrer le pouvoir de l'opinion dans toute sa force : aucun autre peuple ne me fournirait une preuve plus éclatante de l'empire qu'elle exerce sur les nations; car elle les agite et les bouleverse à son gré , lorsque les chefs de ces mêmes nations ne savent pas la maîtriser et la modérer.

J'entends par opinion , en politique , l'idée vraie ou fausse que l'on a de ceux qui gouvernent, et de l'état des affaires. Lorsque cette idée est générale , elle forme l'opinion ; c'està-dire, cette puissance qui a jeté les premiers

Œuvir . diyersef. , /

fondements des empires , et qui , dans toutes les sociétés naissantes, marque les limites du pouvoir , en le concentrant tout entier dans un petit nombre de sages qu'elle élève au premier rang. Le peuple , tranquille sous le joug de la dépendance , laisse dans leurs mains les rênes de Tétat , et se repose volontiers du soin du gouvernement sur la supériorité de leurs lumières.

Jamais cette confiance dans les chefs ne fut plus grande chez les Romains qu'après l'expulsion des rois. Le peuple , frappé du grand caractère que les patriciens venaient de déployer, laissa dans leurs mains le pouvoir militaire et le pouvoir civil, ainsi que le sacerdoce , n'ayant pas même le désir de les partager avec eux.

Accoutumé à les voir dans toutes les charges de la république et à la tête des armées , ébloui de leur éclat quand il les voyait rentrer triomphants dans Rome après une campagne heureuse , il s'était fait une habitude de les respecter et de leur obéir; et cette habitude se trouvait fortifiée par l'usage où Ton était de choisir ses patrons dans le sénat. De là se forma cette opinion qui plaçait les sénateurs à une très-grande distance du peuple, et concourut avec \es lois à affermir dans leurs mains le pouvoir souverain; mais ils le perdirent sans qu'il y eût de sang

répandu , et seulement parce qu'ils ne surent pas conserver cette opinion qui le leur avait acquis.

En politique , les fautes qui paraissent d'abord les plus indifférentes ont souvent des suites fâcheuses , sur-tout lorsqu'elles font pencher vers le peuple l'autorité qui , par la nature du gouvernement, doit être concentrée toute entière dans les mains d'un monarque ou dans celles des aristocrates. C'est ainsi qu'à Rome le consul P. Valérius affaiblit celle du sénat après la mort de L. Junius Brutus son collègue , l'an de Ptome 245.

Accusé sur les indices les plus frivoles d'aspirer à la royauté, il crut que pour tranquilliser le peuple, il fallait le traiter en souverain. Plein de cette idée, il faisait baisser les faisceaux devant ce même peuple, toutes les fois qu'il allait aux assemblées publiques ; il ordonna même que les consuls ne feraient plus porter devant eux les haches , quand ils seraient dans la ville ; enfin , peu content de donner au peuple ces marques extérieures de respect , il voulut en quelque manière l'admettre au partage du pouvoir souverain , en l'établissant juge en dernier ressort de toutes les peines qui seraient infli- » s à un citoyen par un magistrat quelconque, et lui déféra l'élection de toutes les places de

magistrature et la garde du trésor public. C'est ainsi que pour gagner la faveur de la multitude, il affaiblit ce pouvoir redoutable que les consuls avaient eu après l'extinction de la royauté, pouvoir qui était presque égal à celui des rois.

Le peuple frappé de ces nouveautés (i) , comme d'un trait de lumière qui l'éclaira sur la dignité de son ordre, perdit ce prestige à travers lequel il avait jusqu'alors considéré les sénateurs et les consuls. Il commença de soupçonner que ces patriciens , pour lesquels il avait une sorte de vénération, pouvaient bien n'être que des idoles qui empruntaient de lui* leur force et leur éclat. Ce fut dans ce moment , où il venait d'apprendre le secret de ses forces , que les sénateurs eurent l'imprudence de l'irriter, en vexant leurs débiteurs qui étaient tous plébéiens. Ces malheureux , las de souffrir et de se plaindre inutilement, n'avaient plus la même ardeur pour la guerre, et menaçaient même de quitter une ville où, pour prix de leurs services , ils ne recevaient que de mauvais traitements.

L'autorité du sénat reposant toute entière sur l'idée que le peuple avait de sa justice et de sa sagesse , il était de la plus grande impor-

(i) L'an 256 de Rome.

SUR LES GOUVERNEMENTS. 2l3

tance pour ce corps auguste , de venir au secours des malheureux débiteurs ; eût-il dû en coûter à chaque patricien quelque sacrifice , pour dédommager les créanciers les moins riches.

C'était l'avis du sénateur Valérius, frère de celui dont on a déjà parlé ; mais Appius Clodius soutint qu'on ne pouvait abolir les dettes des particuliers, sans ruiner la foi publique ; que le moyen de rendre le peuple insolent , c'était de paraître le craindre; qu'un coup d'autorité jetterait la terreur dans les esprits; qu'enfin un ou deux exemples de sévérité contiendraient les mutins, et les feraient rentrer dans le devoir; mais il n'ajoutait pas, comme il aurait dû faire , que la sévérité devient un pur acte de despotisme, qif elle révolte les peuples et les porte au désespoir, lorsqu'elle n'est pas éclairée par la justice, et tempérée par cette prudence qui fait que la justice même est une vertu.

Appius aurait acquis bien plus de droits à la reconnaissance publique , s'il avait dit que les patriciens étant obligés par leur rang et leur naissance de donner les premiers l'exemple de la modération et du patriotisme, devaient remettre les dettes en tout ou en partie, en proportion de leurs richesses , ou de la pau-

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vreté de leurs débiteurs. Il aurait encore pu ouvrir l'avis de donner aux débiteurs , aux dépens du trésor public , de quoi satisfaire à leurs engagements. C'est ainsi que le sénat aurait affermi cette autorité qui, dans les républiques , est bien plus fondée sur le mérite que sur le rang de ceux qui gouvernent.

Les Latins se préparaient alors à faire la guerre aux Romains, et le peuple, chez ces derniers, paraissait disposé à ne pas joindre les drapeaux. La circonstance était très-embarrassante pour le sénat : que croyez-vous qu'il fit pour se tirer d'affaire ? ce qu'on a fait quelquefois dans les états modernes, lorsque l'âge ou la santé du prince l'ont rendu peu propre, en des temps malheureux, à tenir les rênes du gouvernement. On mit le timon de la république dans les mains d'un homme recommandable par ses talents et ses vertus ; et , comme si l'on eût craint que son mérite personnel ne fût point assez imposant, on réunit sur sa tête tous les pouvoirs, en lui donnant une puissance supérieure à toutes les lois, mais de courte durée. C'est la première fois qu'on vit un dictateur, et ce fut le consul T. Lartius qui en remplit les fonctions, l'an de Rome 256.

Ce nouveau magistrat n'eut pas de peine à sentir que l'insubordination venait en partie

SUR LES GOUVERNEMENTS. 2l5

de ce que P. Valérius avait affaibli l'autorité en voulant la rendre populaire; que la première chose qu'il devait faire, et la plus essentielle , c'était de la rétablir dans l'opinion publique. Il ordonna donc aux licteurs de joindre aux faisceaux les haches que le consul en avait fait ôter : il n'y avait alors que douze licteurs et douze faisceaux ; il en doubla le nombre , moins pour en faire usage que pour jeter la terreur dans l'esprit des séditieux par cet appareil redoutable. T. Lartius était un homme d'un grand caractère ; le peuple saisi de respect pour sa personne, et de frayeur à l'aspect de ces haches et de ces faisceaux qu'on portait devant lui, comme des symboles du pouvoir qu'il avait sur la vie et sur la liberté des citoyens, rentra tout-à-coup dans l'obéissance, et ceux qui étaient en état de porter les armes donnèrent leur nom pour marchera l'ennemi.

La campagne fut heureusement terminée.

Que restait-il à faire au sénat pour s'emparer de l'empire de l'opinion, et le faire servir au rétablissement de l'autorité ? Il n'avait qu'à fortifier l'impression de terreur que la dictature avait laissée dans les esprits , par l'impression de respect et de reconnaissance que font sur les peuples la justice et l'humanité. Il n'avait qu'à abolir les dettes, en dédommageant à ses

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dépens, s'il le fallait, ceux d'entre les créanciers qui n'étaient point assez riches pour se passer de leurs créances, ou assez généreux pour en faire le sacrifice. Peut-être aurait-il mieux fait encore , si, usant de sévérité envers ceux de ses membres qui avilissaient la dignité de patriciens par des usures criminelles, ou par des traitements barbares envers leurs créanciers , il les avait punis et retranchés de son corps. Le peuple, qui est toujours plus enclin à la reconnaissance qu'à la haine ; le peuple, qui a un besoin réel d'aimer ceux qui le gouvernent, n'aurait vu dans les sénateurs que ses libérateurs, ses pères et ses juges : et, plein de confiance dans leur justice et leur bonté, il leur aurait laissé, sans réserve, le soin d'un gouvernement dont il était embarrassé.

Malheureusement pour le sénat , l'intérêt personnel l'emporta sur les conseils de la sagesse. Les sénateurs délivrés des ennemis du dehors , devinrent plus intraitables pour leurs débiteurs : ils tenaient enfermés ceux qui ne pouvaient s'acquitter, les mettaient aux fers, et les traitaient avec une dureté révoltante. Ces infortunés citoyens , quand ils pouvaient s'échapper des prisons , faisaient retentir la ville de leurs plaintes et de leurs cris.

Représentez-vous celui qui s'avança un jour

vers la place publique , dans un e'tat à exciter la pitié : c'était un vieillard vénérable , un vieux centurion, qui avait un habit saleet déchiré, le visage pâle, le regard farouche, des cheveux épars,une contenance où se peignaient la honte et le désespoir. Il avait mérité par sa bravoure plusieurs récompenses militaires. Couvert de cicatrices honorables qui fixaient tous les regards, il racontait comment, après avoir perdu sa récolte et ses troupeaux durant la guerre , il s'était vu obligé d'emprunter de l'argent pour payer son tribut ; que , pour acquitter les intérêts, il lui avait d'abord fallu vendre son champ, ensuite le reste de ses biens et enfin la liberté, dont la perte lui était devenue encore plus sensible par les traitements inouïs qu'il avait soufferts. En disant ces mots il montrait les vestiges encore récents des coups de verges et des coups de fouets qu'il avait reçus.

Combien de vertus n'aurait-il pas fallu au sénat , pour effacer l'impression qu'un pareil spectacle fit sur le peuple le plus fier et le plus jaloux de ses droits? Que devait-on augurer de la puissance de ce sénat, lorsqu'au lieu de ces vertus, que les circonstances rendaient nécessaires, on le vit employer, quelque temps après, l'artifice et la mauvaise foi pour soutenir

2l8 DE L'ACTION DE L'OPINION

une autorité qui devait nécessairement crouler, lorsqu'elle cesserait d'avoir pour base la justice et la modération , qui sont l'âme de toute aristocratie bien ordonnée?

Quand la république était menacée d'une guerre étrangère , et que pour la repousser on avait besoin des plébéiens, le sénat leur promettait l'abolition des dettes. L'orage était-il passé, il revenait à son insensibilité ordinaire. Qu'arriva-t-il de cet état de choses? ce qui doit naturellement arriver, quand on ne voit point de terme à la vexation. Le peuple, indigné de la mauvaise foi des aristocrates , irrité de leurs cruautés, fatigué de cette fluctuation continuelle où les tenaient tant de promesses données et violées, prit enfin le parti de ne plus obéir. Alors la faiblesse du sénat paraît dans tout son jour; le désordre se met dans les délibérations; on veut prendre une résolution, et l'on ne sait à laquelle s'arrêter : on dispute, on s'échauffe , on éclate en menaces les uns contre les autres ; on s'en prend sur-tout aux consuls, qu'on accuse de manquer de fermeté : ceux-ci, justement offensés d'un reproche si grave , prennent le parti de la violence , qui est le plus dangereux lorsqu'on a perdu la confiance du peuple. Ils vont à la place publique pour faire la levée des troupes, et invitent

ceux d'entre les sénateurs qui montrent le plus de hardiesse , à les suivre : ils montent sur le tribunal , et font citer un des assistants qu'ils ont sous les yeux. Comme il demeure immobile, et qu'un gros de citoyens s'atroupe autour de lui pour le défendre 9 les magistrats ordonnent au licteur de le saisir. Il n'en était déjà plus temps : le peuple n'obéit que quand il respecte ; il ne respecte ses maîtres que quand ils respectent eux-mêmes les lois : le licteur est repoussé, maltraité, battu.

Les sénateurs qui étaient à côté des consuls volent à son secours. Cet emportement inconsidéré achève la révolution : ils sont attaqués à leur tour, maltraités, repoussés, et le titre de sénateur et de patricien perd dans un jour la considération et le respect que lui avaient conciliés deux cents ans de vertu , de gloire et de services.

Que croyez -vous qu'on fit pour le rétablir dans l'opinion ? on créa un dictateur qui , par ses vertus, fit oublier tant d'injustices ; et l'on crut devoir le choisir dans une famille dont le nom fût cher à la multitude. Manius Valérius, frère du fameux \alérius, à qui le peuple, par reconnaissance des bienfaits qu'il en avait reçus , donna le surnom de Publicola, fixa le choix des sénateurs. Les plébéiens s'aperçurent bien

que c'était contre eux que cette magistrature redoutable était établie : mais leur respect pour le nom de Yalérius , et l'idée qu'ils avaient du pouvoir exorbitant attaché à la dictature , furent cause qu'ils s'enrôlèrent sans peine.

Manius, pour se les attacher, accorda une surséance pour toutes sortes de dettes, et promit de terminer, au retour de la campagne, l'affaire qui causait tant de troubles (1). La guerre ne fut pas longue : elle eut un succès Complet , et le dictateur rentra triomphant dans Rome.

Son occupation la plus importante fut d'engager le sénat à donner satisfaction au peuple touchant les dettes , comme on l'avait promis avant l'ouverture de la campagne. Les jeunes sénateurs qui regardaient comme une atteinte portée à leur autorité tout ce qu'on proposait pour le soulagement du peuple , s'emportèrent en reproches contre le dictateur , et sa proposition fut re jetée.

Valérius indigné sortit du sénat, assembla le peuple , et quand l'assemblée fut formée : « Vous avez, dit-il , en bons citoyens, satisfait » à votre devoir : ce serait à moi à m'acquitter » de la parole que je vous ai donnée : mais » une brigue plus puissante que la parole

(i) L'an 260.

» même d'un dictateur, empêche aujourd'hui » l'effet de ma bonne volonté : on me traite » publiquement d'ennemi du sénat ; on me » fait un crime de vous avoir abandonné les » dépouilles de nos ennemis, et sur-tout de vous » avoir absous du serment militaire. Comme » je ne puis ni me venger, ni vous rendre jus- » tice , j'abdique volontiers une d'gnité qui » m'est devenue à charge , parce qu'elle vous » est inutile. »

Il est étonnant qu'un magistrat du mérite de Valérius ait fait cette démarche imprudente. Il est très-ordinaire qu'il y ait de la division parmi les chefs d'un état; mais lorsque, dans des temps de troubles , le plus marquant de ces chefs a la faiblesse de craindre la haine publique, lorsqu'il donne la démission de sa place pour ne pas avoir l'air d'approuver un avis qui doit déplaire à la multitude , il fait un mal auquel il n'y a point de remède. Il augmente le mécontentement public par son propre mécontentement, et fortifie la résistance du peuple, en paraissant rechercher sa faveur, et en dévoilant la mésintelligence de ceux qui gouvernent. Enfin, il donne aux esprits déjà agités un mouvement qu'il ne sera peut-être plus possible d'arrêter.

Les plébéiens , après la démarche de Yalé-

rius , frémirent de colère contre le sénat : fu* rieux d'en avoir été si long-temps trompés et opprimés, ils s'affranchirent de cette espèce de servitude où les tenait l'idée qu'ils s'étaient faite de sa justice et de sa sagesse, et se retirèrent sur le Mont- Sacré.

Figurez-vous l'embarras des sénateurs, lorsqu'abandonnés du peuple et revenus à euxmêmes , ils considérèrent de sang-froid la solitude et la faiblesse à laquelle ils s'étaient réduits. Que devaient-ils entreprendre dans ce dénûment de tout ce qui avait fait jusqu'alors leur appui et leur grandeur? Devaient -ils tenter de forcer les transfuges à l'obéissance? Ils n'étaient pas les plus nombreux , et ceux-ci ne leur cédaient point en courage. D'ailleurs, les \olsques étaient aux portes de Rome. Il fallut donc négocier pour ramener la concorde ; mais les négociations affaiblirent la majesté du sénat, et relevèrent la dignité du peuple.

« Ignorez-vous , disait aux transfuges Lucius » Junius , qui prit le nom de Brutus , ignorez- » vous que vous êtes libres ? Ce camp , ces » armes ne vous assurent-ils pas que vous n'avez » plus de tyrans ? Et si vous pouviez encore en » douter , la démarche que vient de faire le sé- » nat ne suffirait -elle pas pour vous en con-

» vaincre? Ces hommes si impérieux et si su- » perbes viennent nous rechercher ; ils ne se » servent plus ni de commandements sévères , » ni de menaces cruelles ; ils nous invitent , » comme nos concitoyens, à rentrer dans notre » commune patrie; et nos souverains ont la » bonté de venir jusque dans notre camp nous » offrir une amnistie générale. »

Ce ton de mépris était pour le sénat le dernier période de l'humiliation. Cependant il fallut Fessuyer ; il fallut promettre l'abolition des dettes ; et, ce qu'il y eut de plus affligeant pour ce corps autrefois si redoutable , il fallut consentir à la création de cinq tribuns , dont la personne était sacrée , et qui , par leurs places, devaient être les défenseurs du peuple contre les entreprises des patriciens. On créa aussi deux autres magistrats annuels , appelés édiles plébéiens , soumis aux tribuns dont ils faisaient exécuter les ordres. Ils rendaient la justice sous eux , veillaient à l'entretien des temples et des lieux publics, et prenaient soin des vivres.

Telle fut la première révolution du gouvernement romain , et par ses suites cette révolution fut une des plus grandes. Elle se fit sans combat , sans effusion de sang , et fut l'ouvrage de l'opinion, qui avertissait le peuple de ses droits et de ses forces , tandis qu'elle déchirait

le voile derrière lequel le sénat avait paru jusqu'alors si puissant et si redoutable.

Depuis cette époque , cette même opinion , tantôt plus lente et tantôt plus active , mais toujours agissante , soulevait ou calmait les esprits , suivant que les événements lui donnaient plus ou moins de ressort. Il arriva de là que le peuple et le sénat eurent des intérêts et <\es sentiments tout-à-fait opposés , et qu'ils se livrèrent à un esprit d'intrigue et de faction qui finit par les perdre.

Quand l'opinion agite dans un état deux sectes jalouses l'une de l'autre , ou deux corps rivaux, elle les mène quelquefois à la gloire par les talents et les vertus. Mais, quand elle attaque l'état lui-même , quand elle détache les citoyens du gouvernement en semant dans les esprits des maximes contraires aux anciennes, il faut l'étouffer dans sa naissance , si l'on ne veut pas qu'elle change entièrement l'ordre des choses. Jamais le sénat n'aurait vu diminuer sa puissance , s'il avait su en faire un usage modéré.

Mais que devait -on attendre d'un corps où les jeunes gens commençaient à prendre trop d'empire ? Plus fiers des prérogatives de leurs places que jaloux d'en remplir les devoirs , ils s'imaginaient que rien ne devait résister à l'orgueil de leurs prétentions. Dans les assemblées

publiques ils révoltaient la multitude par leurs hauteurs et leurs emportements : dans le sénat, ils étaient les harangueurs les plus hardis , et se décidaient toujours pour le parti le plus violent : ils traitaient de lâcheté la modération des consuls et des vieux magistrats; et, par la hardiesse de leurs entreprises , ils provoquaient celles du peuple.

Cet esprit , si peu fait pour diriger les corps vers Futilité publique , irrita la jalousie inquiète des tribuns, qui n'aspirèrent à rien moins qu'à asservir le sénat (i). La première tentative qu'ils firent pour l'exécution d'un si haut projet, fut de promulguer une loi par laquelle ils s'attribuèrent le pouvoir de convoquer les assemblées du peuple et d'y présider, avec défense de les contredire ni de les interrompre , sous peine d'amende, et même sous peine de mort, pour quiconque refuserait de la payer.

Ce fut sur ces fondements que s'éleva ce tribunal redoutable devant lequel les patriciens mêmes tremblaient. Coriolan fut obligé d'y paraître en 263 , lorsque la famine ravageait la ville de Pvome. Ce célèbre Romain était d'avis qu'on refusât au peuple la subsistance qu'il demandait , jusqu'à ce qu'il eût rendu au sénat ses ancien.1 droits. Le parti était violent : si le sénat

(1) L'an 262 fie Rome.

Œuvres diverses. « K

avait pu le soutenir , c'en était fait de la liberté publique , du moins pour un temps ; il aurait gouverné avec un sceptre de fer , d'après cette maxime que Coriolan avait avancée : Quïliïy a que la souffrance qui puisse rappeler le peuple à son devoir et à la raison.

Heureusement le peuple avait cette année-là à sa tête des tribuns d'un grand caractère : ces magistrats sentirent toute l'importance du moment ; et ils corrigèrent , par ce qu'on appelle un coup de tête, le désavantage de leur position. Coriolan avait déployé en plein sénat un grand courage ; ils en déployèrent un plus grand dans l'assemblée publique. Ils citèrent ce patricien devant le peuple; entreprise hardie, puisque, par leur institution encore toute récente, ils n'avaient de pouvoir que pour défendre le peuple, et non pour attaquer les sénateurs ; mais ils firent ce qu'on fait dans les agitations civiles, où chaque parti, brisant les entraves qui le gênent, profite de l'occasion pour étendre ses droits et sa liberté : ce qui dut étonner les sénateurs , ce furent les maximes nouvelles d'après lesquelles le tribun Junius prétendit que les plébéiens voulaient désormais se conduire.

« Le peuple , disait-il en plein sénat , le » peuple a eu l'honneur de soutenir avec vous » de sanglantes guerres; et c'est avec son se-

» cours que vous en êtes venus heureusement » à bout. Vous lui avez l'obligation de n'être » point asservis sous l'empire d'aucune nation, » et de pouvoir commander à tous vos voisins. » Il est donc juste que l'égalité soit bien établie » entre vous et nous. Or , comment parvenir à » cette égalité , qui est de droit naturel , si la » crainte des jugements ne sert de barrière à » quiconque voudrait attenter sur notre vie ou » sur notre liberté? Nous ne vous disputons » pas les premiers rangs, ni Téclat de la magis- » trature ; et nous n'envions pas les marques » d'honneur a ceux que la fortune ou le cou- » rage ont élevés parmi vous; mais tout ce que » nous sommes de citoyens , nous avons le » même droit de ne pas souffrir qu'on nous in- » suite et qu'on puisse nous offenser impuné- » ment. Autant nous sommes disposés à vous » céder tout le brillant de vos prérogatives , » autant sommes-nous résolus à nous maintenir » dans l'égalité avec vous dans tout ce qui est » de droit naturel. Si quelqu'un de nous s'était » échappé à parler de votre ordre avec la fu- » reur que Coriolan a montrée contre le nôtre, » quel aurait été votre ressentiment? Il a osé > dire publiquement et à la face de toute la » ville , qu'il fallait abolir pour toujours la » puissance tribunitienne , l'asile du peuple , le

» rempart de la liberté , le gage de notre réu~ » nion, et que le temps était venu de faire écla- » ter votre colère contre le peuple , en le » domptant par la misère et la famine : et vous » voulez qu'on laisse impunie une telle inso- » lence , et que nous ne puissions, sans votre » permission , juger un citoyen si criminel , » parce qu'il est de votre corps ? »

Lorsque dans une aristocratie on parle avec cette hardiesse, sans choquer les idées du peuple, le pouvoir des aristocrates n'est qu'un vain nom. On voit bientôt ces chefs autrefois si enorgueillis de leurs titres, si enivrés de leur autorité, étonnés de leur faiblesse, descendre jusqu'aux supplications, et tâcher de conserver par des prières cet empire qu'ils ont perdu par leur hauteur, leurs injustices et leur dureté. Il est même impossible qu'il en arrive autrement dans une république où presque toute la richesse territoriale et la force militaire sont entre les mains du peuple , où l'ordre de la noblesse n'a qu'une puissance fictive fondée sur la confiance et le préjugé.

Le peuple et l'armée n'étant qu'une même chose, et ce peuple ayant le droit de s'assembler, une étincelle embrasait dans un instant tous les esprits, lorsqu'un tribun habile les avait adroitement disposés à s'enflammer : le sénat,

SUR LES GOUVERNEMENTS. Iig

trop faible pour éteindre l'incendie, avait recours aux prières, comme il fit dans l'affaire de Coriolan : le sénateur Appius fut d'avis de le livrer au jugement du peuple : et Ton vit pour la première fois un consul paraître dans l'assemblée publique, et y prendre le ton suppliant. Il conjurait les plébéiens de se piquer de générosité envers un citoyen illustre par sa naissance et par l'éclat de ses actions, qui se remettait à la discrétion de ses ennemis : pour donner plus de poids à ses prières , il les fit au nom de tous les sénateurs. Coriolan parla ensuite , rappela tout ce qu'il avait fait pour la patrie, montra les cicatrices honorables dont il était couvert, pria, supplia ; mais les tribuns impitoyables voyant que le peuple se laissait toucher, le prirent par son endroit le plus sensible , en disant que Coriolan, au lieu de remettre au trésor public le butin qu'il avait fait sur les Antiates, l'avait distribué à ses soldats pour les employer aux desseins qu'il avait d'asservir la république. Le peuple est en général ignorant, irréfléchi, soupçonneux, quand il connaît qu'il a des droits : il se livre aisément à toutes les craintes que des gens malintentionnés lui inspirent : et, sans prévoir les malheurs de trop loin, il adopte aveuglément tout ce qui, dans le moment présent, peut calmer

23o DE L'ACTION DE L'OPINION

ses inquiétudes. Ainsi Coriolan fut dépeint à ses yeux comme ennemi de la patrie ; et sans se donner la peine d'examiner s'il était coupable ou non, il le condamna à un exil perpétuel^ afin de se délivrer de toute crainte.

Vous jugez bien qu'après cet acte de sévérité qui mettait les patriciens sous la dépendance de la multitude, il ne fut plus possible de calculer les efforts que ferait le peuple pour élever l'orgueil de ses prétentions. On peut bien prévoir les entreprises d'un corps , lorsqu'il se fonde sur des droits avoués et reconnus; mais, lorsque ces droits n'ont d'autre fondement que le caprice d'une populace qui connaît toute sa force, qui s'exagère à elle-même son pouvoir, qui n'est plus retenue parle respect pour ceux qui la gouvernent, que ne doit-on pas craindre de ses aveugles emportements ? Elle méconnaît les prérogatives du rang et la prééminence du mérite.

Les plébéiens eurent à peine immolé Coriolan à leur ressentiment, qu'ils obligèrent les consuls, après qu'ils étaient sortis de charge, à venir rendre compte de leur conduite. Malheur à eux s'ils n'avaient pas des succès constants à la guerre. T. Ménénius ayant élé battu par les Etrusques, fut cité devant le peuple et condamné à une amende, en 278. L'année d'à-

SUR LES GOUVERNEMENTS. l3l

près, fex-consul Sp. Servilius fut obligé de comparaître devant le même tribunal, pour se justifier de la déroute de son armée , et l'on vit les sénateurs se répandre parmi les plébéiens, et les conjurer de ne point condamner un homme qui était plus malheureux que coupable. Il fut absous : mais ce jugement même donna un avantage au peuple sur le sénat , et énerva l'autorité consulaire , en rendant ceux qui en étaient revêtus, responsables des événements, suivant les caprices de la multitude.

Les sénateurs n'avaient alors qu'un moyen de relever leur autorité : c'était de l'environner des vertus qui inspirent le plus de respect et de confiance , telles que l'amour du bien public, le désintéressement et la justice. Ils auraient repris insensiblement sur l'esprit de la multitude cet empire qui est plus sûr que la force : alors ils auraient déployé avec succès cette fermeté que l'on admire, quand elle n'est déployée que pour assurer le règne des vertus.

Au lieu de prendre cette voie si sûre de conserver le pouvoir souverain dans leur ordre, les sénateurs eurent recours aux armes des faibles : ils firent mourir secrètement, en 281 celui des tribuns qui soulevait par son éloquence le peuple contre le sénat : ces sortes de perfidies avilissent dans l'opinion ceux qui

23a DE L ACTION DE L'OPINION

les commettent : c'est bien pis encore quand elles sont commises par un corps qui est le dépositaire de l'autorité ; elles décèlent la faiblesse qu'il voudrait cacher : et, au lieu d'intimider ses ennemis, il ne leur inspire que de la rage.

Cela parut dans cette occasion , où les sénateurs et les consuls, triomphant imprudemment de cette mort, témoignèrent une joie indécente. Les plébéiens indignés, se demandaient pourquoi ils ne se défendraient point par eux-mêmes contre les violences des patriciens, qui au fond étaient hommes comme eux ; pourquoi ils auraient une soumission ridicule pour des consuls qui n'avaient d'autre appareil ni d'autre escorte que douze licteurs, gens du peuple eux-mêmes, faible et méprisable appui, si l'on savait le mépriser.

En effet, ces magistrats, dans une émeute qu'ils excitèrent, pour avoir voulu faire punir injustement un plébéien, virent leur autorité méconnue, leurs licteurs battus et maltraités , les faisceaux brisés, et eux-mêmes furent chassés jusque dans le sénat, incertains s'ils y trouveraient encore un asile contre la violence du peuple.

Les patriciens se plaignirent de l'insulte faite à la dignité consulaire ; les plébéiens, de l'atteinte portée à leur liberté dans la personne

d'un de leurs concitoyens. Comme ces derniers avaient déjà senti plus d'une fois que leurs volontés réunies mettaient dans leurs mains toutes les forces de la république, ils ôtcrent au sénat un reste de pouvoir que leur donnait le sacerdoce ; car ils firent une loi pour établir que la création des tribuns et des édiles, et en général toutes les délibérations qui intéressaient le peuple , se termineraient sans prendre les auspices, sans observer aucune cérémonie religieuse , en un mot, sans l'intervention des patriciens.

Je vous prie de remarquer par quels degrés l'esprit même de la multitude s'éclaire dans les contestations politiques. D'abord le peuple dispute pour se tirer de la misère, ensuite il se met en garde contre l'oppression, et cherche à assigner des limites au pouvoir. Dans ces débats , il s'aperçoit qu'il a des droits et tous les moyens de les faire valoir. Son courage s'élève par le sentiment qu'il a de ses propres forces : alors se livrant à l'orgueil des prétentions, il dirige tous ses efforts contre les prérogatives de la noblesse , et lend sans cesse à cette égalité dont il connaît les charmes sans en prévoir les dangers.

\ oilà de quelle manière à Rome les contestalions sur les droits des citoyens répandirent parmi le peuple cet esprit de discussion,

234 DE l'action de l'opinion

qui s'attache au pouvoir arbitraire pour le miner et le détruire. Avant le quatrième siècle de la république, il y avait bien parmi les Romains quelques lois pour terminer les différends des particuliers ; mais ces lois étaient en petit nombre , fondées sur la tradition et l'usage , et n'étaient connues que des patriciens, seuls en possession des magistratures, et par conséquent de tout ce qu'il y avait de connaissances en matière de jurisprudence et de religion.

Cette manière de rendre la justice sans lois écrites, donnait aux consuls un pouvoir illimité sur tous les citoyens. Ce pouvoir était possédé individuellement par tous les sénateurs qui parvenaient successivement au consulat, ou du moins qui avoient le droit d'y parvenir. Le peuple éclairé, ou, pour mieux dire, échauffé par le tribun Terentillus, s'éleva contre cet abus , et voulut mettre un frein à l'autorité consulaire , en soumettant les jugements à une jurisprudence fixe , qui fut connue de tout le monde. De là se forma en 3o2 , le tribunal des décemvirs , dans lequel on réunit les pouvoirs de tous les autres tribunaux, pour le rendre plus imposant.

C'était peut-être de tous les établissements qu'on avait faits jusqu'alors, le plus propre à donner au gouvernement une constitution sta-

ble , et à détruire le foyer de tous ces mouvements intestins qu'excitaient les prétentions respectives du sénat et du peuple.

Sur ce tribunal siégèrent la première année toutes les vertus qui attirent le respect , l'amour et la confiance ; les lois des douze tables furent leur ouvrage. Le peuple satisfait de cette nouvelle forme de gouvernement, qu'il regardait comme le rempart de la tranquillité publique , la continua ; mais il changea les décemvirs, excepté Appius Claudius. Ces magistrats trouvant le pouvoir suprême dans leur tribunal , et toutes les factions enchaînées à ses pieds , se laissèrent enivrer de cet orgueil qu'on éprouve presque toujours lorsqu'on jouit d'une autorité sans bornes. Ils commirent des injustices et des excès inouïs , et formèrent le projet insensé de se rendre indépendants. La soumission et le respect que leurs prédécesseurs avaient conciliés au décemvirat, firent place à l'indignation publique : l'opinion qu'ils avaient asservie , se souleva , les dénonça comme des tyrans, entraîna le peuple sur le Mont-Aventin , et lui donna une résistance à laquelle les décemvirs lurent forcés de céder: il leur en coûta d'abord léuW charges, ensuite aux uns la vie, et aux autres la liberté.

Parmi ces magistrats il y avait sept séna-

teurs ; beaucoup de jeunes patriciens s'étaient signales parmi ceux que le libertinage et le désir des richesses avaient attirés auprès des tyrans, pour être les ministres de leurs volontés (t). La haine et le mépris qu'ils méritaient retombèrent sur le sénat , et portèrent à son autorité une atteinte dont il ne se releva jamais.

Les consuls de l'année 3o6 firent une faute , qui n'est point rare en politique lorsque des hommes faibles sont à la tête du gouvernement. Us sentirent qu'il fallait ramener la confiance aliénée par la tyrannie des décemvirs : rien n'était plus nécessaire ; mais ils ne connurent pas la nature du remède qu'il fallait apporter. Ils ne sentirent pas que, lorsque le gouvernement est trop relâché , il faut le remonter par une fermeté sage , mais soutenue ; et non pas comme ils firent, en flattant la multitude par des lois populaires. Il y a loin delà justice à la faiblesse. Avez-vous perdu l'autorité, parce que vous avez été injuste et oppresseur ? devenez juste , mais ferme ; punissez le crime sans exception de personne ; persuadez au peuple qu'il peut compter sur vos promesses et votre vertu : vous aurez tout pouvoir sur lui ; mais gardez-vous de le flatter, il croirait que vous le craignez, que

(i) L'an 3o5 de Rome.

vous êtes faible, et il chercherait continuellement à envahir ce pouvoir, dont il ne serait pas sûr que vous fissiez jamais un bon usage. Jugez par-là du tort qu'eurent les consuls d'avoir donné les lois suivantes, auxquelles je vous prie de faire attention.

La première portait que les ordonnances faites par le peuple , lorsqu'il serait assemblé par tribus , obligeraient tous les Romains , comme celles qui émanaient des assemblées par centuries. Les tribuns étant les maîtres dans ces sortes d'assemblées , obtenaient par cette loi un pouvoir dont ils n'abusèrent que trop souvent.

La seconde défendait d'établir aucune magistrature, dont il ne fût pas permis d'appeler au peuple. C'était soumettre toutes les affaires au jugement des tribuns , qui dictaient les lois dans les assemblées publiques.

La troisième renouvelait et fortifiait celle qui déclarait la personne de ces magistrats sacrée, et défendait sous peine de mort de les maltraiter en aucune manière.

La quatrième enjoignait de porter au temple de Cérès les décrets du sénat , pour y élre sous la garde des édiles du peuple. Par cette loi les consuls perdaient la facilité qu'ils avaient auparavant , de supprimer ou d'altérer ces

décrets, suivant que les circonstances l'exigeaient j et Ton fit bien de leur en ôtcr l'occasion.

Les tribuns , forts de ces lois et de l'indignation qu'ils avaient contre les décemvirs , se portèrent à une audace dont il n'y avait point encore d'exemple. Ils firent mettre , de leur propre autorité, le décemvir Appius en prison, au mépris des lois , sans égard pour sa naissance , ni pour les services et les vertus de ses ancêtres. Ils firent punir ses collègues de l'exil et de la perte de leurs biens.

On ne sait pas, quand on a donné l'impulsion à la multitude , à quels excès elle peut se porter. Rien ne lui coûte , aucune difficulté ne l'arrête , lorsqu'elle a franchi les bornes où elle doit naturellement s'arrêter. C'est bien pis encore lorsque ceux qui gouvernent remuent ces bornes , que la sagesse des anciens a mises entre eux et le peuple. On en vit un exemple bien remarquable sous le consulat de Lucius \ alérius et de M. Horatius. C'était un usage constant que le sénat décernât les honneurs du triomphe. Il crut avoir à se plaindre des deux consuls ; et , pour les punir d'un tort qu'ils n'avaient peut-être pas , il leur refusa les honneurs du Capitole. Les deux magistrats, piqués de l'affront , en portèrent leurs plaintes à l'as-

SUR LES GOUVERNEMENTS. n3g

semblée du peuple , qui , plus juste appréciateur des talents de ses généraux, peut-être aussi pour mortifier un corps dont il voulait abaisser l'orgueil, leur accorda unanimement un honneur qui tournait à la honte du sénat. Voilà donc le peuple établi juge et rémunérateur du mérite militaire : le voilà devenu le maître de l'opinion dans la chose du monde qui flattait le plus l'ambition et la vanité des patriciens. Cette entreprise fut pour lui d'une bien plus grande importance qu'une bataille gagnée sur les ennemis.

Vous croyez bien que la jalousie entre les deux ordres n'en devint que plus vive (i) ; qu'aucun des deux ne voulait souffrir ni magistrats, ni autorité dans le parti contraire : c'est ce que le consul Quintius Capitolinus disait au peuple assemblé , lorsqu'il était question de lever une armée pour repousser les Eques et les Volsques, qui faisaient des courses jusque sous les murs de Ptome , l'an 3o() de la république.

« Nos discordes, disait-il, qui sont le poison de cette ville, font toute la force de nos enncmis et toute leur confiance. Pendant que nous ne pouvons mettre des bornes, nous, à l'esprit

(1) L'an 3o8 et 309.

24o DE L'ACTION DE L'OPINION

de domination, vous, à l'amour excessif de la liberté ; pendant que patriciens et plébéiens nous ne pouvons nous souffrir les uns les autres, ils se sont ranimés et ont repris leur ancienne fierté. Au nom des dieux, Romains, que voulezvous? que prétendez -vous? Vous avez formé contre nous projets sur projets, demandes sur demandes , et nous vous avons tout accordé : par une dernière entreprise , sous prétexte d'établir dans l'état une sorte d'égalité, par de nouvelles lois, vous avez donné atteinte à tous nos droits et à tous nos privilèges. Quand finiront nos discordes ? quand nous regarderons-nous comme citoyens d'une même ville , et comme n'ayant qu'une patrie commune? » 11 semblait en effet que Piome renfermait dans ses murailles deux nations différentes qui se disputaient la domination. Cependant le peuple , cédant à la sagesse de Quintius , se rangea sous ses enseignes , et battit les ennemis : mais une victoire si prompte lui fit sentir ses forces et le besoin que le sénat avait de lui. Son ambition et ses prétentions s'accrurent ; et, devenant de jour en jour plus fier et plus entreprenant, il demanda qu'on abolît, comme un reste de la tyrannie des décemvirs , la loi injurieuse des douze tables , qui lui interdisait toute alliance avec les familles patriciennes : il demanda aussi d'être admis

au consulat , réservé jusqu'alors au premier ordre (i).

Les consuls embarrassés de toutes ces demandes , tâchèrent de les éluder en présentant à l'esprit de la multitude un intérêt plus prèssant. Ils firent courir le bruit que les Eques et les Volsques se disposaient à recommencer la guerre. C'était dans les temps de trouble un moyen dont le sénat se servit souvent avec succès, pour soustraire le peuple à l'influence séditieuse des tribuns , et pour se rétablir luimême dans l'opinion par des actions d'éclat.

Les camps étaient pour les sénateurs le véritable théâtre de leur gloire. C'est là que le peuple les regardant comme les génies tutélaires de la nation , prenait insensiblement l'habitude de croire que les talents militaires et l'art de commander étaient une prérogative de leur ordre, et le privilège exclusif de la noblesse. Cette idée dans laquelle le peuple était nourri, entretenait envers les patriciens une sorte de respect que leur conduite dure et hautaine n'avait encore pu détruire. Comment en effet se défendre d'une vénération qui tenait du culte , quand on voyait assemblés ces illustres consulaires qu'on avait vus régler avec une sagesse admirable les mouvements des

(i) L'an 3io de Rome.

Œuvres direrscs. * '*

armées , ordonner , combattre et vaincre avec cette supériorité de génie et de courage qui maîtrise la victoire ; rentrant ensuite dans Rome , traînés sur un char de triomphe , aux acclamations des citoyens, suivis d'une foule de captifs, et faisant marcher devant eux les dépouilles des ennemis ?

Ces avantages étaient perdus, si Ton associait les plébéiens au commandement des armées. Comme la nature ne connaît point dans la dispensation de ses dons ces distinctions que nos préjugés ont établies , il se trouve pour l'ordinaire parmi le peuple , dont la classe est la plus nombreuse, il se trouve, dis-je, de ces talents rares qui nous étonnent, quand ils sont mis en activité par l'amour de la gloire , et surtout par cette émulation puissante qui régnait entre les deux ordres de la république.

Ainsi, il était à croire que ces plébéiens parvenant au consulat, franchiraient bientôt l'espace immense que le préjugé avait mis entre eux et les patriciens , et qu'en s'élevant jusqu'à la hauteur de ces derniers, ils les abaisseraient dans l'opinion publique, et les mettraient plus à portée d être appréciés par ce même peuple qu'ils affectaient de mépriser. Vous jugez bien que le sénat prévit ces conséquences. Que fit-il pour les prévenir? Ce qu'il avait déjà fait plu-

SUR LES GOUVERNEMENTS. 2/p

sieurs fois, et qui par cette raison devenait inutile. 11 enjoignit aux consuls d'ordonner la levée des troupes, pour éluder la demande .que firent les tribuns touchant l'admission des plébéiens au consulat, et leur mariage avec les familles patriciennes.

Mais le tribun Canuléius sentit l'artifice, et défendit aux plébéiens de s'enrôler , jusqu'à ce que les deux lois eussent passé. Le sénat fil tous ses efforts pour épargner cet affront à la dignité consulaire ; il ne put en venir à bout. Le tribun agita l'assemblée par des raisons d'autant plus puissantes, qu'il remontait aux lois de la nature et aux constitutions fondamentales de la république. Par-là il détruisait ces distinctions imposantes que les préjugés avaient introduites en faveur de la noblesse.

« Ptomains , leur dit-il, j'avais souvent remarqué combien les sénateurs vous méprisaient, et combien ils vous jugeaient indignes de vivre avec eux dans l'enceinte d'une même ville : mais je le sens aujourd'hui plus que jamais , en voyant avec quel emportement et quelle fureur ils s'élèvent contre nos lois : et cependant, que faisons-nous par ces lois? sinon de les avertir que nous sommes leurs concitoyens, et que si nous n'avons pas les mêmes biens qu'eux, nous habitons la même pairie.

^44 t>e l'action de l'opinion

» Par l'une de ces lois nous revendiquons ce qui de tout temps a appartenu au peuple romain (i), qui est de conférer les honneurs à qui il lui plaît; par l'autre, nous demandons àpouvoir nous allier avec les patriciens par des mariages. Qu'y a-t-il en tout cela qui mérite que les sénateurs excitent tant de bruit et de vacarme ? qu'ils se soient presque jetés sur moi violemment dans le sénat ? et qu'ils menacent d'en venir jusqu'à nous maltraiter, et à violer la puissance tribunitienne , toute sacrée qu'elle est?

» Quoi ! si on laisse au peuple romain la liberté de conférer par ses suffrages le consulat à qui il voudra ; si on n'ôte point aux plébéiens l'espérance d'arriver à la première charge de l'état, en cas qu'ils en soient dignes , cette ville ne pourra plus subsister? c'en est fait de l'empire? Et demander qu'on nomme consul un plébéien , c'est comme si l'on voulait donner cette charge à un esclave ou à un affranchi ? Sentez-vous, Romains, dans quel mépris vous êtes ? Ils vous ôteraient une partie de cette lumière, s'ils le pouvaient; ils souffrent avec peine que vous respiriez le même air qu'eux , que vous ayez comme eux l'usage de la parole et la forme humaine ; si on les en croit, ce serait

(1) Rollin , Histoire romaine.

un crime , un attentat, que de nommer un consul plébéien. Si nous ne sommes point admis à la connaissance des fastes et des mémoires des pontifes, ignorons-nous ce que tous les étrangers savent , que les consuls ont pris la place des rois, et qu'ils n'ont de pouvoir et de liberté , que ce que ceux-ci en avaient avant eux ? Croyez-vous donc , patriciens, que nous n'ayons jamais entendu dire que, par Tordre du peuple et du sénat, on avait été chez les Sabins chercher dans son champ Numa Pompilius, pour le faire monter sur le trône , lui qui non-seulement n'était pas patricien, mais pas même citoyen ? qu'ensuite L. Tarquinius, qui non-seulement n'était pas de race romaine , mais pas même de race italienne, nls de Démarate, Corinthien, venu de Tarquinie, où son père s'était établi, a été fait roi du vivant des enfants d' Ancus ? qu'après lui , Servius Tullius , né d'un esclave, était parvenu à la royauté par ses rares qualités et son mérite extraordinaire ? car je ne crois pas nécessaire de parler de T. Tatius, Sabin, que llomulus même, fondateur de notre ville, a bien voulu associer avec lui au gouvernement. Nous voyons donc que tant qu'à Piome on a fait cas du mérite, avec quelque naissance qu'il se trouvai joint, l'empire romain s'est accru et a pris de nouvelles forces.

-2^6 de l'action i>e l'opinion

» Rougissez maintenant d'avoir pour consul un plébéien 4 après que nos ancêtres n'ont pas refusé d'avoir pour rois des étrangers, et qu'ils ont respecté et récompensé en eux le mérite depuis que la royauté a été éteinte ; car c'est depuis ce temps là que nous avons reçu chez nous la famille de Claudius , et que non-seulement nous l'avons gratifiée du droit de bourgeoisie, mais que nous l'avons admise aux droits des patriciens. D'étranger on peut devenir patricien et ensuite consul ; et un citoyen romain sera exclus du consulat précisément parce qu'il est né de race plébéienne ? Croyons-nous donc que parmi le peuple il ne puisse pas se trouver un homme de mérite et de courage, propre aux emplois de la paix et de la guerre , et qui ressemble à Numa , à Tarquin, à Servius? Et, s'il s'en trouve quelqu'un de ce caractère , nous ne souffrirons pas qu'on lui mette en main le gouvernail de l'état ; et nous aimerons mieux avoir pour consuls des hommes semblables aux décemvirs , les plus méchants des mortels , et qui tous étaient de race patricienne , que des citoyens qui ressemblent aux meilleurs de nos rois, dont la naissance n'était point illustre ?

» On dira peut-être que, depuis l'expulsion des rois, aucun consul n'a été tiré du peuple. S'ensuit-il de là qu'on ne doive jamais songer

à aucun nouvel établissement ? Qui doute que,, dans une ville qui doit durer éternellement , et qui prendra des accroissements immenses , on ne doive établir de nouvelles charges , de nouveaux sacerdoces , de nouvelles lois ?

» Celle-là même qui défend le mariage des sénateurs avec les plébéiens , ne sont-ce pas les décemvirs qui Font portée depuis peu d'années au grand détriment du public et à la honte du peuple ? Y a - 1 - il rien en effet de plus injurieux ni de plus outrageant que de déclarer une partie de la ville indigne de s'allier avec l'autre par des mariages , comme si elle était souillée et profane ? N'est-ce pas en quelque sorte être relégué et souffrir l'exil en demeurant dans l'enceinte d'une même ville , que de ne pouvoir contracter ni alliance ni affinité ? Pourquoi ne faites-vous pas aussi

défense aux plébéiens de demeurer dans le voisinage des patriciens , d'aller par les mêmes chemins, de manger à la même table , et de se trouver avec eux dans la place publique et aux mêmes assemblées ?

» Mais, pour trancher le mot, croyez-vous être ici les maîtres et avoir une suprême autorité ? Quand on chassa les rois , était-ce pour vous donner une domination souveraine , ou pour procurer à tous une égale liberté? Doit-il

être permis au peuple de porter une loi s'il la juge utile et nécessaire? ou, dès qu'il l'aura proposée, serez-vous en droit, pour le punir, d'ordonner des levées? et dès que moi, tribun, j'aurai commencé à appeler les tribus aux suffrages , aussitôt , vous consuls , vous ferez prêter serment à la jeunesse , et vous l'emmènerez au camp , menaçant et le tribun et le peuple ?

» Je vous déclare , consuls , que vous trouverez le peuple disposé à prendre les armes pour repousser les guerres dont vous nous parlez, soit qu'elles soient réelles ou supposées, si, en premier lieu, vous consentez que les patriciens et les plébéiens, par l'union des mariages et des affinités mutuelles, ne fassent plus qu'un seul et même peuple, et si , en second lieu, l'entrée aux honneurs est ouverte à tous les gens de mérite et de courage ; afin que cette magistrature annuelle , placée ainsi dans les deux ordres de l'état , montre qu'ils sont également appelés à commander et à obéir, en quoi consiste la véritable liberté. Que si quelqu'un s'oppose à ces deux lois , parlez tant que vous voudrez de guerres , multipliez les forces des ennemis, exagérez le danger, comme s'ils étaient à nos portes , personne ne donnera son nom , personne ne prendra les armes , personne ne

combattra pour des maîtres superbes qui dédaignent de nous associer à eux en public par les honneurs , et en particulier par les mariages. »

Il n'y avait rien à répondre à ces raisons dans une république comme Ptome : elles frappaient d'autant plus la multitude qu'elles flattaient sa vanité et mortifiaient les grands, dont elles dévoilaient l'esprit et les prétentions. Aussi tous les cœurs se soulevèrent pour venger l'honneur et les droits de citoyen romain. Que pouvait faire le sénat pour arrêter ce penchant que le peuple avait au gouvernement démocratique ? Il n'avait point d'armée à ses ordres ; toutes les forces de l'état consistaient dans le courage des plébéiens, et il avait perdu leur confiance ; tous les moyens d'en imposer par la crainte ou de corrompre à force d'argent lui étaient ôtés. Il ne pouvait ni intimider par des alliances avec les nations étrangères , parce qu'il n'avait pas le pouvoir exécutif, ni commander au dedans , parce qu'il n'avait pas de puissance coactive.

La confiance et le respect étaient le seul frein dont il s'était servi jusqu'alors pour régler et contenir la multitude ; et ce frein , que le temps avait usé à mesure que les plébéiens devenaient plus éclairés sur leurs droits , ou plus hardis

25o de l'action de l'opinion

dans leurs prétentions , allait s échapper des mains des sénateurs , si ces mêmes plébéiens s'élevaient, pour ainsi dire à , leur hauteur par des mariages, et par leur admission aux premières charges de l'état.

Cependant la loi qui interdisait l'alliance des familles nobles avec les familles plébéiennes , fut abolie. Dès lors les sénateurs ne furent plus comme ces idoles que certains peuples révèrent , parce qu'elles sont placées dans un sanctuaire où le vulgaire ne peut pénétrer. Ces alliances disproportionnées , en les rapprochant du peuple , devaient faire disparaître l'illusion sur laquelle était fondé le respect qu'on leur portait.

Cette révolution dans la façon de penser ne s'acheva que plusieurs années après cette époque, et ce fut la conduite imprudente des sénateurs qui l'opéra. Dans le cas présent, par exemple, sentant qu'il n'était pas en leur pouvoir de rejeter la demande des tribuns, ils eurent recours à un de ces accommodements que la faiblesse imagine quand elle est réduite à composer pour la vanité. Ils consentirent à suspendre pour un temps l'élection et le titre de consuls , et à créer en leur place six tribuns militaires , qui auraient les mêmes fonctions et la même autorité. Les trois premiers devaient

être toujours patriciens, et les trois autres plébéiens.

Mais telle était encore à certains égards la force de l'opinion, malgré tout ce qu'on avait fait pour la détruire , que le peuple , accoutumé à ne voir à la tête des armées que des sénateurs, ne séparant point dans son esprit les honneurs du triomphe de l'éclat de la naissance , ne put jamais se résoudre , malgré les intrigues et les clameurs des tribuns ordinaires, à élever des plébéiens au tribunat militaire , qui donnait les mêmes prérogatives que le consulat. Aveuglé , comme le disaient les tribuns, par une admiration stupide pour les sénateurs , il se condamnait lui-même à une espèce de servitude volontaire, et ce ne fut que plus de quarante ans après avoir obtenu cette prérogative , c'est-àdire l'an 354 de Rome , que les plébéiens se déterminèrent à choisir dans leur ordre des tribuns militaires.

Un des plus grands maux que la faiblesse des gouvernements fasse à l'autorité , c'est que le mouvement entraîne les chefs , lorsqu'il a pu parvenir jusqu'à la sphère du haut de laquelle ils calmaient les orages. Alors, n'ayant plus ni règle ni plan , ils sont forcés de chercher à la puissance souveraine un appui parmi le peuple , pour empêcher qu'elle ne se dis-

sipe entièrement dans les convulsions de l'anarchie.

Cela parut bien clairement en 324 , lorsque les Eques et les Yolsques menaçaient d'entrer sur les terres de la république. Le sénat , qui n'avait aucune confiance dans les consuls de cette année-là , jugea qu'il était nécessaire de nommer un dictateur. Ces deux magistrats , qu'on avait toujours vus opposés entr'eux, se réunirent pour traverser une nomination qu'ils regardaient comme la ruine de leur autorité. Voyant le sénat sans force et le peuple mécontent, ils croyaient pouvoir impunément braver l'un et se faire un parti dans l'autre.

Le sénat n'eut pas d'autre moyen de prévenir le danger que de recourir au peuple ; il pria les tribuns d'employer leur autorité pour forcer les consuls à se rendre aux vœux de tous les citoyens. Les tribuns, qui ne laissaient échapper aucune occasion de faire éclater leur pouvoir et de l'augmenter, n'eurent garde de négliger celle-ci. Ils enjoignirent aux consuls d'obéir au sénat, sous peine d être mis en prison s'ils refusaient plus long-temps de se conformer au sentiment unanime de ce corps.

Tant que les ennemis de l'autorité sénatoriale n'avaient fait que la décrier, on pouvait croire qu'ils en exagéraient la faiblesse , ou par

SUR LES gouvernements: 253

haine, ou par jalousie : mais, lorsque ceux qui en étaient les dépositaires avouaient eux-mêmes qu'ils n'avaient qu'un vain nom et des prérogatives sans pouvoir; que toute la force de l'état résidait réellement dans le peuple , c'était dire à ce peuple , ou pour mieux dire aux tribuns déjà trop entreprenants, que, pour tout avoir, ils n'avaient qu'à tout oser. Les tribuns, qui le savaient depuis long-temps, ne manquèrent pas de porter ce trait de lumière dans l'esprit de la multitude , et de l'agiter jusqu'à ce qu'on eût élevé des plébéiens à la questure , l'an 342 , et au tribunat militaire , l'an 354-

Chaque victoire que les tribuns remportaient dans la place publique devenait le signal d'une nouvelle guerre contre le sénat; ils n'eurent point de repos qu'ils n'eussent partagé avec les patriciens les honneurs du consulat.

« Piomains , disaient-ils au peuple , vous ne devez regarder les rois comme véritablement chassés de Rome , et ne croire la liberté établie sur des fondements solides et assurés , que du jour où le peuple sera mis en possession du consulat. Ce sera seulement de ce jourlà , qu'entrant avec les patriciens dans une égalité parfaite, vous partagerez tout ce qui les a jusqu'ici distingués de vous , le commandement, les honneurs , la gloire militaire, la

noblesse, avantages dont vous commencerez alors à jouir, et que vous transmettrez plus considérables à vos enfants. »

A cette demande ils avaient lié l'abolition des dettes et un nouveau partage des terres. Le peuple est naturellement intéressé ; la trop grande inégalité de partage dans les richesses Thumilie. Malheur à la république s'il s'y trouve des hommes qui, par haine pour l'autorité, par jalousie pour les grands ou par le désir d'une fausse gloire , irritent le peuple, naturellement aigri par la misère. Malheur, s'ils lui persuadent qu'un petit nombre de citoyens jouissent seuls des avantages de la société, et que les autres en supportent les charges : la révolution est bientôt faite.

« Oseriez-vous , disaient un jour les tribuns aux principaux sénateurs , qui assistaient à une assemblée publique , oseriez-vous demander que , pendant qu'on n'assigne aux gens du peuple pour tout bien que deux arpents de terre , il vous fût permis à vous d'en avoir plus de cinq cents ? c'est-à-dire , que chacun de vous en possédât lui seul autant presque que trois cents citoyens ensemble , et qu'un plébéien , cependant , eût à peine assez d'espace pour se construire une petite maison et un tombeau? Voudriez -vous que le peuple.

accablé d'usures , au lieu de se libérer en payant seulement le fonds et le capital de ses dettes , continuât d'être mis dans les fers, et livré aux supplices? qu'on vît tous les jours des troupes de débiteurs abandonnés inhumainement à des créanciers impitoyables, et que chaque maison de patricien devînt une prison ? »

L'égalité des biens est une chimère dans toute société bien ordonnée ; elle est incompatible avec l'aristocratie , impossible dans une monarchie, et contraire à l'essence du gouvernement. Mais ces vues politiques sont au - dessus de la portée du peuple ; il s'indispose parle mal qu'il éprouve , sans faire attention que ce mal est nécessairement lié à des avantages qui font le bonheur et la prospérité de l'état.

Le peuple, infecté du génie de ses tribuns , soutenait leur audace de tout le feu de son courage : ces magistrats eurent la hardiesse d'envoyer un licteur pour arrêter Camille au milieu de l'assemblée publique , et le conduire en prison. Le nom de Camille est consacré par trop de gloire pour que nous cherchions à faire connaître le célèbre Romain qui le portait. Ce magistrat était alors dictateur pour la cinquième fois ; et, en vertu de sa charge , la première de la république , il voulut empêcher les tribuns ,

a56 de l'action de l'opinion

qui, de leur propre autorité, avaient assemblé le peuple pour décider si les plébéiens ne pouvaient pas remplir une des deux places de consul; il voulut, dis-je, les empêcher de recueillir les suffrages. On ne put empêcher le tumulte qu'en accordant aux plébéiens l'honneur, depuis si long-temps désiré , de faire passer dans leur ordre la dignité consulaire.

Vous observerez bien, sans que je vous en avertisse, la force progressive du mouvement qu'on a donné au peuple : voyez sur-tout avec quelle rapidité il marche vers la démocratie ; il ne veut laisser subsister aucune différence entre lui et les patriciens. Ses tribuns ne secondent que trop ce penchant par leur zèle inconsidéré : ils élèvent, par de magnifiques éloges, les moindres actions des plébéiens, tandis qu'ils s'attachent à affaiblir et décrier tout ce que les nobles font de plus utile pour la république : ils s'insinuent même dans l'intérieur de leurs maisons , à la faveur des nouvelles alliances qui rapprochent les deux ordres, voient de plus près leurs vices et leurs défauts , et en font des rapports malins et exagérés pour les rendre méprisables.

Yoilà par quels moyens les patriciens perdent insensiblement cette opinion sur laquelle ils avaient fondé leur puissance : voilà par

SUR LES GOUVERNEMENTS. 25y

quels degrés le peuple est enfin venu à bout de se persuader qu'il est leur égal, que la force de la république résidant presque toute entière en lui seul, il doit avoir également part nonseulement aux dignités civiles et militaires, mais encore au sacerdoce : que , sans distinction de rang ni de naissance , le mérite seul doit décider dans les élections, parce que, dans une république telle que Piome, les charges et les dignités doivent être communes entre tous ceux qui ont des talents pour les remplir. Et comme il est le maître dans les élections, parce qu'il forme le plus grand nombre des votants, il se trouve le dispensateur des grâces et des places, et par conséquent le seul dépositaire de l'autorité.

En effet, on avait accordé aux patriciens, pour les dédommager d'une des deux places de consul, qu'ils avaient perdue, deux nouvelles charges, savoir : la prélure, pour rendre la justice dans la ville, fonction qui était originairement attachée à la dignité consulaire, et l'édilité majeure, ainsi appelée pour la distinguer de l'édilité plébéienne établie en même temps que les tribuns. Le peuple se trouva en possession de ces deux charges environ dix ans après leur création ; enfin il éleva à la dictature un plébéien, nommé C. Martius Rutilais, et finil

Œuvres div< ' j i-j

258 de l'action de l'opinion

par se faire associer au sacerdoce, l'an 4^2, ayant obtenu un nombre de places de pontifes et d'augures égal à celai qu'avaient les patriciens : ainsi il se vît en possession avec la noblesse , de tous les honneurs et de toutes les dignités de la république.

C'est ainsi que le gouvernement aristocratique de Piome se changea peu-à-peu en état populaire, sans qu'il y eût de guerres civiles.

Montesquieu a donc tort de dire (i) , « qu'à Rome tout ce qui pouvait introduire des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l'esprit des citoyens, et en empêcher la perpétuité, les désordres domestiques ou publics, était réformé par les censeurs. »

Vous voyez par ce que je viens de dire, que la censure n'empêcha pas les nouveautés, qui changèrent l'esprit et le cœur des citoyens ; car rien ne le changea comme l'établissement des charges qu'on créa en faveur du peuple : elles l'induisirent par degrés à croire que les sénateurs n'étaient que des oppresseurs et des tyrans, et qu'il n'avait de véritables appuis que les tribuns.

Cette opinion , comme vous l'avez vu , prit naissance avec la question qu'on éleva sur l'abolition des dettes, et ensuite sur le partage

(i) Grandeur des Romains, chap. 8.

SUR LES GOUVERNEMENTS. SiSq

des terres. Un des grands inconvénients de la vexation est que la misère du peuple réveille l'attention sur les vices du gouvernement et sur les différentes causes qui les produisent. On remonte à l'origine des droits politiques , et Ton se demande s'il est naturel que des hommes qui se sont réunis en société pour se secourir mutuellement et se défendre , aient consenti que, parmi leurs égaux, il se formât une classe d'hommes uniquement destinés à s'engraisser de la substance des autres , et à se servir de la force et des talents de leurs concitoyens, pour s'environner de tous les avantages de la gloire et de l'opulence ; tandis que les laborieux artisans de la prospérité de l'empire n'auront en partage que le travail et les peines qui l'accompagnent?

Ces réflexions en amènent d'autres sur les abus de l'autorité, sur la trop grande inégalité des conditions, sur la nature et l'étendue des privilèges, et sur l'injustice du préjugé qui les fonda. Cet examen des droits des différents ordres finit par donner au peuple la mesure de ses propres forces , et par déterminer la constitution de l'état. S'il est aristocratique, il se change bientôt en démocratique, sur-tout si la république est guerrière ; parce que le peuple, dans les combats, a des occasions Irè

260 de l'action de l'opinion

fréquentes de connaître tout ce qu'il peut. Il n'en est pas de même si la république est commerçante, si elle a soin d'éviter la guerre. La force du gouvernement résidant toute entière dans la capacité des chefs , on s'accoutume à les regarder comme des hommes d'un ordre supérieur,, et il s'établit en leur faveur un sentiment de respect et d'admiration qui tient le peuple dans une extrême dépendance ; parce que le peuple éloigné des charges et de toutes les occasions de se faire valoir , ne sent que son incapacité.

En réfléchissant sur ces idées, vous verrez quelle dut être la marche de l'opinion dans la république romaine : elle mit entre le peuple elle sénat une dissension qui aurait perdu l'état avant qu'il eût le temps de s'agrandir, si la guerre des Latins, celle de Pyrrhus et de Carthage n'avaient consumé cette ardeur de dominer qui dévorait les deux ordres ; mais l'esprit de domination s'accrut avec les conquêtes. A ce défaut se joignirent les vices que l'on contracte dans la licence des armes , le libertinage , le mépris des dieux , l'amour des richesses , et cette dépravation qui en est la suite. Il faut voir dans les auteurs du temps, le tableau qu'ils font des Piomains, après la ruine de Carthage : les nobles et les plus riches d'entre

les plébéiens qui avaient occupé les premières places dans les armées , dominés par une ambition et par une avidité sans bornes, pillaient le trésor public, s'appropriaient les tributs que payaient les rois et les peuples libres, et possédaient seuls toutes les richesses et les revenus de Tétat. Ce n'est pas ici un tableau d'imagination : je ne fais que répéter ce que disait dans une assemblée du peuple , le tribun Memmius, qui vivait dans ce temps-là (1).

Salluste, qui nous a conservé son discours, dit aussi qu'après la destruction de Carthage , le repos et le loisir qu'on avait tant souhaités dans l'adversité, devinrent plus insupportables que l'adversité même ; que la noblesse et le peuple mesurèrent sur leurs caprices, l'une les droits de sa prééminence , et l'autre ceux de sa liberté ; que chacun voulut tirer à soi , envahir, empiéter, usurper; qu'un petit nombre de nobles gouvernaient à leur gré, tant au dedans qu'au dehors, et disposaient seuls du trésor public, des gouvernements, des magistratures, des honneurs et du triomphe ; que les généraux partageaient avec peu de personnes ce qu'ils enlevaient à l'ennemi , ne laissant aux plébéiens que les fatigues de la guerre et l'indigence ; qu'ainsi la puissance , jointe à une avarice sans

(1) Sallost, Bell. Just.

262 DE L'ACTION DE LrOPIN10N

bornes, envahit et profana tout ; qu'il n'y eut plus de barrières pour elles, jusqu'à ce qu'elles se fussent elles-mêmes jetées dans le précipice , où elles entraînaient tout le reste.

Tiberius Gracchus, qui vit de loin ce précipice fi) , et qui voulait empêcher qu'on y tombât, proposa, comme un moyen de l'éviter, de faire un nouveau partage des terres , afin d'ôter cette inégalité énorme dans les fortunes , qui faisait le désespoir du peuple , et corrompait les grands.

« Les bêtes sauvages, disait-il dans une assemblée publique , ont chacune leurs tanières pour s'y retirer; mais ces braves Romains, qui combattent et s'exposent à la mort pour la défense de l'Italie , ne jouissent que de la lumière et de l'air qu'on ne peut leur ravir, et ne possèdent ni toit ni chaumière qui puissent les mettre à couvert des injures du temps : sans maisons, sans retraite, ils errent dans le sein même de leur patrie, avec leurs femmes et leurs enfants , comme de malheureux bannis. Leurs généraux , un jour d'action, les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et pour leurs dieux domestiques ; et , parmi tout ce grand nombre de Romains, il n'y en a pas un

(i) L'asi 619 de Rome.

seul qui ait ni autel pater nel, ni tombeau de ses ancêtres. Ils ne font la guerre et ne meurent que pour entretenir le luxe et pour augmenter les richesses des autres ; et Ton ne rougit point de les appeler les maîtres de l'univers, lorsque effectivement ils n'ont pas un seul pouce de terre qui leur appartienne. »

Je n'ai pas besoin de vous dire que le peuple , ému par ce discours, se livra à toute son animosité contre les patriciens ; qu'il les regarda comme des tyrans et des oppresseurs ; que de là naquit la sédition dans laquelle Tibérius Gracchus fut immolé à la vengeance du sénat (i) ; que son frère Caïus, qui voulut ensuite marcher sur ses traces , eut le même sort ; et que le tribun Memmius, dont j'ai parlé ci-dessus , animé du même esprit que ces deux défenseurs de la liberté publique , souleva encore plus l'opinion contre les patriciens (2) , en les représentant comme des hommes sans foi , sans honneur, sans probité, qui trafiquaient de tout, et même des choses les plus sacrées (3).

« Cependant, ajoutait-il, vous , invincibles jusqu'ici à la guerre , maîtres de toutes les nations, vous vous contentez d'une vie obs-

(1) Lan 619 de Rome , cl (>3i.

(2) L'an 641.

(3) Sallust.

264 DE l'action de ltopinion

cure et languissante ; car , pour ce qui est de la servitude, y a-t-il quelqu'un d'entre vous qui ose s'y refuser? Connaissez mieux vos adversaires : l'amour du crime est trop enraciné dans leur esprit ; ils ne se contenteront pas de l'impunité pour le passé ; si vous ne leur ôtez la puissance de mal faire à l'avenir , vous vivrez dans une éternelle inquiétude, toujours entre deux extrémités cruelles , et réduits ou à souffrir un honteux esclavage , ou à employer la force et les armes pour défendre votre liberté.

» Car ne pensez pas que vous puissiez jamais compter sur leur bonne foi , ni qu'il puisse jamais y avoir entre eux et vous une sincère et solide union. Ils veulent dominer, et vous voulez être libres : ils prétendent exercer toutes sortes d'injustices, et vous êtes déterminés à ne pas le souffrir. Est-il possible qu'avec une telle opposition de sentiments , vous viviez ensemble en paix et en bonne intelligence? »

Ces déclamations répétées et grossies par la multitude, la détachèrent de l'état, parce que l'état ne fut plus que le patrimoine d'un petit nombre de personnes : il arriva de là que les esprits emportés hors de leur sphère ordinaire, errants dans le vide que laissait le gouverne-

ment détruit , s'attachèrent à quiconque eut le talent de ies séduire par des espérances trompeuses : l'amour de la liberté dégénéra en esprit de parti parmi le peuple , et en esprit de factioft parmi ceux des plébéiens qui aspiraient ou qui parvenaient au tribunat : en un mot , la multitude se vendit à tous les ambitieux qui flattèrent ses passions , à tous ceux qui lui donnèrent du pain et des jeux (i).

Les peuples du Latium résolurent de profiter de ces désordres pour améliorer leur sort (2). Ces peuples qui s'étaient donnés à la république, ou qui avaient été subjugués par la force des armes , payaient les tributs, et fournissaient, en temps de guerre, le nombre de cavalerie et d'infanterie qui leur était prescrit (3) , sans avoir le droit de bourgeoisie romaine ; quoiqu'ils l'eussent demandé plusieurs fois. Ce droit rendait ceux qui l'obtenaient capables des mêmes avantages que les citoyens romains , et des mêmes magistratures, et les faisait contribuer au gouvernement par leurs suffrages.

Ces peuples voyant le fisc épuisé par les déprédations , le sénat divisé par les cabales et haï des plébéiens, et la populace aigrie par la

(1) L'an 662.

(2) App. , de Bel. civ.

(3) Vell. Parterc. et Plin.

166 de l'action de l'opinion

misère ; crurent qu'en formant entre eux une confédération , ils obtiendraient enfin ce que l'orgueil des grands s'obstinait à leur refuser. Ils s'envoyèrent d'abord les uns aux autres des députations secrètes , pour se communiquer leur ressentiment commun; ensuite ils signèrent une ligue, et se donnèrent réciproquement des otages : enfin, la guerre s'alluma ; on vit tout-àcoup une armée de cent mille hommes , tous conjurés contre Rome. 11 y eut beaucoup de sang répandu de part et d'autre ; le sénat voyant que ses victoires mêmes lui étaient funestes , et qu'en faisant périr des sujets, il perdait tout autant de soldats , accorda le droit et le privilège de citoyen, qui faisait le sujet de la guerre, aux peuples voisins de Piome , à ceux qui n'avaient point pris les armes , ou qui offrirent les premiers de les quitter. Par cette conduite , il mit la défiance parmi eux , et tous se pressèrent de faire leur traité particulier. Enfin, ils obtinrent successivement le droit de bourgeoisie romaine : grâce qu'on aurait dû leur accorder d'abord , parce qu'une injustice qu'on fait aux sujets, outre qu'il faut tôt ou tard la réparer, est toujours nuisible ou par le sang qu'elle fait couler, ou par l'embarras qu'elle met dans les affaires.

Cependant le mécontentement et la défiance

n'en subsistèrent pas moins parmi les latins : ces mêmes sentiments croissaient à Rome parmi le peuple avec l'ambition des grands, les divisions du sénat, l'esprit de faction et les incertitudes du gouvernement. Dans ces temps malheureux, où les esprits exaltés et divisés n'avaient aucun point de ralliement, le choc des mouvements opposés éleva successivement au-dessus de la multitude deux hommes qui l'agitèrent au gré de leurs fureurs. Vous jugez bien (pie je veux parler de Marius et de Sylla, dont je vous épargnerai la dégoûtante histoire.

Les circonstances ne pouvaient être plus favorables à leurs funestes projets : tous les liens qui attachent au gouvernement étaient rompus; la religion n'avait plus de force. La religion , lors même qu'elle est fausse, a pourtant cet avantage, qu'elle tient les esprits unis entre eux autour d'un centre commun , et met un frein de plus dans les mains du souverain. Il n'en est pas de même lorsqu'elle n'a plus d'empire. Les hommes délivrés de ce frein se détachent les uns des autres, en mettant à la place des anciennes maximes tout ce qu'il y a de plus propre à les diviser, les caprices des passions et les lois mobiles de l'intérêt personnel.

Les femmes se dépouillèrent aussi de tout ce qu'on appelait anciens préjugés, et eurent, vers

268 de l'action de l'opinion

la fin de la république, beaucoup d'influence dans la société et dans les affaires (i). Elles jouèrent un rôle dans tous les partis, et même dans les conspirations ; elles servaient merveilleusement par leurs intrigues les desseins des ambitieux, et parleurs clameurs elles accréditaient tantôt une faction , tantôt une autre , suivant qu'on avait l'adresse de mettre en jeu leur vanité ou leur cupidité. Aussi Cicéron remarque t-il qu'on ne parla jamais plus librement dans les conversations et à table. Hâc tamen in oppressione sermo in circulis et conviçiis est liberior , quant fuit Ad Attic. lib, II , ep. 18.

Le théâtre fut aussi le lieu où l'opinion régna avec le plus d'empire ; c'est là que saisissant les endroits des pièces dont elle pouvait faire quelque application aux événements, à la conduite et au caractère des personnes en place, elle donna plus d'une fois des leçons utiles. Pompée, César et les autres chefs de parti eurent souvent occasion de mesurer sur les applaudissements , sur le silence ou sur les sifflements du peuple, le degré de confiance qu'ils devaient prendre en leurs projets. Populi sensus maxime in theatro et spectaculis perspectus est. Ibid. ep. 19, et 1. 4, ep. 2.

(1) Cic. ad Attic. 1. I , ep. 16 ; et Oration.

Enfin Rome n'eut plus un même esprit, ni un même désir pour une forme de gouvernement (1); c'était une ville déchirée où Ton ne trouvait point d'ensemble ; chacun y avait son génie , ses intérêts particuliers (2) , sa dépendance de quelque puissant protecteur. C'est ici qu'il faut vous donner le plaisir de considérer les progrès de l'opinion et ses terribles suites ; et sur-tout combien il est dangereux de la détourner de ce qui constitue essentiellement le gouvernement. Jugez donc quel mal les tribuns firent à l'état, lorsque, par leurs harangues séditieuses, ils détachèrent du sénat l'opinion publique pour la faire passer dans leur parti. Ces magistrats populaires, uniquement établis dans leur origine pour empêcher qu'on ne fit violence à un citoyen, excitèrent tellement la haine

(1) Let. de Cic. à Attic. liv. I , lett. 16.

(2) Au lieu des vertus que pratiquèrent nos ancêtres , disait Caton en plein sénat, dans l'affaire de Catilina, régnent parmi nous le luxe et l'avarice. L'état est pauvre , les particuliers sont riches; on n'estime que l'argent; on se livre à la paresse ; nulle distinction entre les bons et les méchants ; l'ambition envahit toutes les récompenses dues à la vertu. Faut-il s'en étonner, lorsque chacun de vous forme séparément ses projets intéressés ; chez lui l'esclave du plaisir, ici celui de l'argent et et de la faveur i} Salluslc , Conjuration dti Catilina.

du peuple contre le sénat , que, par des lois inconnues à leurs ancêtres, ils anéantirent insensiblement la dignité de ce corps auguste et l'autorité des consuls, et finirent par s'emparer, sous divers prétextes, du gouvernement entier de la république.

C'est par ces moyens qu'ils firent refluer vers eux l'affection et l'opinion du peuple. Le sénat, furieux et jaloux, leur en disputa l'empire; et, tandis qu'on déchirait l'état par ces dissensions, l'opinion , toujours flottante entre les deux partis , favorisa tantôt l'un et tantôt l'autre , devint même incertaine , errante , pour ainsi dire , pendant quelque temps , et finit par rallier les esprits autour de quelques ambitieux qui, par la supériorité de leur courage et de leurs talents, et par la hardiesse de leurs entreprises, eurent l'art de la maîtriser.

Depuis ce temps on la vit amener les peuples en foule, tantôt sur les pas de Marius, tantôt sur ceux de Sylla : ensuite elle mit sur la scène Pompée, César et les triumvirs; et, quand elle eut fatigué l'état par des guerres cruelles, et les esprits par de longues agitations, elle se reposa sur le gouvernement d'Auguste , qu'elle fit regarder comme un asile contre les désordres de l'anarchie.

Ainsi rapprochant par la réflexion les maux passés des avantages que leur procurait l'autorité modérée de ce prince , les vieillards supportèrent sans peine la monarchie : les jeunes gens , qui n'avaient vu que les dernières convulsions de la république , ne la regrettèrent pas; et les enfants nés sous le nouveau gouvernement en prirent insensiblement le goût et Thabitude.

De là se forma dans les générations suivantes, en faveur de la monarchie , cette opinion qui devint le plus ferme appui du trône. Elle fut si forte, Thabitude de dépendre dune autorité unique fut si grande , qu'on ne pensa jamais à rétablir l'ancien gouvernement. Le nouveau , quand il se fut accru , ne pesa que sur les hommes puissants et sur les personnes riches ; mais le peuple ne sentait pas le poids du joug , et se faisait même une sorte de spectacle des jeux cruels de la fortune, quand elle le vengeait de l'orgueil des grands par de sanglantes catastrophes : ainsi l'on peut dire que l'opinion enchaînait le peuple au pied du trône.

La religion vint ensuite fortifier cette chaîne, lorsqu'elle eut ('levé sa tête au-dessus des débris du paganisme. La religion ordonne aux souve-

rains de faire un usage modéré de leur pouvoir** et aux peuples de leur obéir, quand même ils en abuseraient. La hiérarchie ecclésiastique fut aussi un des renforts du trône. La hiérarchie est un gouvernement sacré , dans lequel tous les membres sont unis sous un chef qui ne fut d'abord que le premier entre ses coopérateurs , le centre auquel tous les autres ministres de l'Evangile allaient se réunir. Mais ce chef devint ensuite , par l'ignorance et la grossièreté des peuples, un monarque redoutable même aux plus grands potentats ; et l'exemple fut dangereux.

Il servit beaucoup à accréditer dans l'opinion des peuples le despotisme des souverains. La liberté une fois enchaînée, n'importe par quelle main , n'a plus la force d'échapper aux autres chaînes qu'on lui présente. C'est un lion apprivoisé dans sa cage et dont on peut renforcer les barreaux tant qu'on veut, sans qu'il s'y oppose, pourvu qu'on ne l'irrite ni par la faim, ni par les blessures ; car dans l'un et l'autre cas il reprendrait sa fureur, et malheur au gardien qui voudrait le dompter. L'animal iurieux , méconnaissant la voix de son maître , déchirerait tous ceux qu'il rencontrerait. Mais, lorsque ses premiers accès de rage sont pas-

ses, il rentre pour l'ordinaire dans sa prison et s'endort, ne songeant même pas qu'il peut mener une vie plus libre et plus ^conforme à sa nature.

Telle est à-peu-près l'image des peuples accoutumés à dépendre d'un souverain ; ils changent quelquefois de maître , mais rarement ils changent de domination : ils n'y gagneraient rien. Une longue oppression peut seule les forcer à se donner une autre forme de gouvernement ; et encore n'y parviennent-ils qu'après des guerres qui laissent pendant long-temps des traces funestes de la barbarie des combattants. L'opinion même s'oppose à ces changements violents. Semblable à la nature, qui travaille dans le secret à la composition des êtres, elle modifie et réforme lentement et par degrés son propre ouvrage sans le détruire, lorsque des événements imprévus ou des passions violentes ne viennent pas déranger ses opérations. Voilà , monsieur, ce que j'avais à vous dire sur cette reine du monde , sur cette puissance invisible qui enchaîne ou met en mouvement les forces d'un état et celles de chaque individu. C'est elle qui règle la destinée des empires, et qui décide pour l'ordinaire du sort des particuliers comme de celui des ouvrages. J'ignore

Œuvres diverses. j fi

274 DE l'action de l'opinion sur les gouv.

celui qu'elle destine au tableau que je vous trace de son pouvoir ; mais si je l'ai bien connue , je n'ai point à craindre d'avoir travaillé pour une ingrate.

Je suis, monsieur, etc.

Paris, ce 25 novembre 1788.

Sur le Supplément à la manière d'écrire l'Histoire, par Gudin la Brénellerie.

Je vis à la campagne, monsieur, mais ce n'est pas pour oublier Paris; c'est au contraire pour mieux m'occuper de ce qui se passe de singulier ou d'intéressant dans cette ville. Je me tiens à une certaine distance du tableau, pour mieux l'observer et le connaître. Un ouvrage nouveau est dans ma solitude presque aussitôt que chez les marchands de nouveautés; il n'y a pas un journaliste qui ne me compte parmi ses abonnés ; je n'ai pas voulu en excepter même celui qui, chaque année, écrit à toute la France par une lettre circulaire, que lui seul défend la cause abandonnée du bon goût cf de la religion. Cette seule phrase peut amuser assez un solitaire pour lui payer le prix de son abonnement. En faveur de mon estime et de mon amour pour les journaux, permettez, monsieur, que je lasse imprimer dans le vôtre quelques réflexions sur deux ouvrages qui m'ont occupé

deux ou trois jours dans ma retraite. Ce sont les Dialogues de M. l'abbé de Mably , sur la manière d écrire l Histoire, et le Supplément à la manière décrire l Histoire. Je n'ai pas oublié l'extrait piquant que vous avez donné du premier ; mes réflexions auront sur-tout pour objet le second.

Les Dialogues de M. l'abbé de Mably sur la manière d'écrire l'histoire, ont attiré de grands reproches à cet écrivain. Il a parlé de l'abbé de Vertot avec admiration, de Voltaire avec mépris , de Hume et de M. Gibbon avec dédain , des philosophes en générai avec humeur et dénigrement. On a eu peine à croire , malgré l'estime qu'on a pour son caractère, qu'il y eût beaucoup de sincérité dans toutes ses opinions exprimées souvent dans un style plein dTaigreur et de colère. Beaucoup de gens ont pensé qu'il voulait punir son siècle, qui fait plus de cas de l'Introduction à l'Histoire de Charles-Quint, que des Observations sur V Histoire de France, qui lit rarement le Traité du Droit public de F Europe , et très-souvent l' Essai sur l Histoire générale.

Cette humeur, ces plaintes et ces petites vengeances littéraires n'ont pas paru dignes d'un homme qui a toujours écrit sur la morale, sur les lois et sur la destinée des empires.

On eût voulu qu'un homme tel que M. l'abbé de Mably eût été affligé de ce que les peuples de l'Europe ne réformaient pas leurs constitutions , et non de ce qu'ils ne lisaient pas assez ses ouvrages.

Il paraissait donc nécessaire d'avoir une réfutation d'un ouvrage dont presque tous les jugements ont été dictés par l'humeur.

Le Supplément à la manière d'écrire l'Histoire en est une critique violente. Est-elle juste et impartiale? L'auteur du Supplément paraît-il bien connaître les anciens et les modernes, qu'il juge autrement que M. l'abbé de Mably ? Considère-t-il les devoirs et les talents de l'historien sous des points de vue plus vrais , plus utiles ?

J'examinerai non pas tout son livre , mais quelques-unes de ses opinions.

L'auteur dit d'abord, d'après Lucien, que le premier devoir de l'historien est de n embrasser aucun parti, de ne tenir à aucun corps: et cela serait incontestable quand Lucien ne l'aurait pas dit ; mais deux pages après, on trouve ces paroles dans le Supplément : La Grèce était diiisée en sectes philosophiques , la France lest aussi ' : j ai étudié à l école de ces grands hommes que I Europe admire , et que censure votre instituteur. L'auteur a pensé sans cloute que les de-

voirs de l'historien ne regardaient pas celui qui écrit sur l'histoire. Il avoue franchement qu'il tient à un parti, à une secte. C'est un moyen de faire prôner sa brochure par ce parti ; mais ce n'est pas un moyen peut-être de s'attirer la confiance de ses lecteurs : on n'en donne pas communément beaucoup à un sectaire.

Où sont donc en France ces écoles , ces sectes philosophiques ? Où se tiennent-elles ? J'ai entendu dire quelquefois qu'il y en avait , mais c'est aux ennemis de la philosophie : comment leur langage a t-il passé dans la bouche de l'un de ses élèves ? C'est faire une trop cruelle injure à la philosophie.

Les philosophes grecs étaient divisés en sectes, parce qu'ils voulaient deviner la nature au lieu de l'observer. La philosophie fondée sur l'observation a détruit heureusement les sectes et les écoles.

M. l'abbé de Mably conseille à son élève d'essayer en quelque sorte son talent en épiant l'effet que produiront sur lui les différents ouvrages de Salluste, de Tite-Live, de Plutarque ; le critique juge ce conseil très-mauvais , et il trouverait fort bon pourtant qu'un homme d'esprit qui voudrait faire un roman , essayât son goût en lisant Gil Blasou Clarisse. J'ai peine à comprendre comment ce qui serait si bon

pour le romancier, ne vaudrait rien pour l'historien. C'est très-bien dans tous les genres , de ne chercher le caractère de son talent que dans son âme ; mais les impressions que les grands écrivains font sur notre âme , nous la font mieux connaître à nous-mêmes.

M. l'abbé de Mably exige sur-tout de l'historien qu'il ait profondément étudié le cœur humain, que tous les secrets des passions lui soient connus, qu'il sache quel est le bonheur auquel l'homme doit aspirer ; qu'il ait découvert par ses propres réflexions ou par la lecture des philosophes, quelles sont les formes de société et de gouvernement les plus propres à assurer à l'homme ce bonheur. Alors, dit M. l'abbé de Mably, l'historien rapportera tous les gouvernements et toutes les lois à ce modèle parfait dont il s'est tracé l'image immuable ; en voyant combien ils s'en rapprochent ou s'en éloignent, il prononcera sans imprudence sur la sagesse et la destinée des nations; ses jugements ne flotteront pas au gré des événements de la fortune ou des opinions des peuples ; il craindra des prospérités presque toujours funestes aux vertus, et bénira des revers qui feront mieux sentir le besoin des bonnes lois et des bonnes mœurs; il verra tous les événements de l'histoire sortir comme de leur source, des institu-

lions, des passions, et du caractère des peuples; l'avenir dans ses récits naîtra toujours du présent, la chaîne des événements, toujours aperçue d'avance, sera plus facile à saisir; l'histoire, toujours un peu confuse par les petits détails et la multitude de faits, prendra par-tout de l'unité et de la grandeur ; tous les siècles serviront de témoignage aux vrais principes de la législation et de la morale , et l'esprit recevra sans effort les lumières les plus utiles, tandis que l'âme sera toujours émue par l'intérêt des tableaux et des événements.

Ces vues et ces principes me paraissent pleins de raison, et je les crois neufs; je ne me souviens pas du moins de les avoir vus dans rien de ce qu'on a écrit sur la poétique de l'histoire.

Voulez-vous savoir , monsieur, ce que voit l'auteur du Supplément dans un historien dont le talent serait dirigé par ces principes ? un régent chargé de crier à ses écoliers : Soyez sages, et songez que tels et tels ont été fustigés pour avoir manqué aux devoirs de la classe.

Mais ce n'est pas là une critique , c'est une parodie , et la parodie d'un ouvrage n'en est pas le supplément.

Que doit donc être l'histoire , suivant le censeur de M. l'abbé de Mably ?

Le tableau de l'humanité. A merveille. Mais

ce mot à" humanité & un sens bien étendu pour n'être pas très-vague. Donnons-lui plus de précision ; nous verrons que le tableau de l humanité ne peut être autre chose que le tableau des gouvernements , des lois , des passions et des événements des peuples. C'est donc dire la même chose , et seulement mettre un terme très-abstrait à la place d'un développement plein de détails lumineux et sensibles. Yoilà une singulière manière de suppléer à un ouvrage.

Mais l'histoire est morale par elle-même; sans doute elle l'est par elle-même ; mais ce que sa morale a de plus utile et de plus grand ne se laisse pas voir de lui-même à tout le monde. En lisant Suétone même, j'aimerais mieux être Caton qui se déchire les entrailles , que César triomphant ; mais cette morale particulière , qui sort d'elle-même des faits , n'est pas celle qui fait de l'histoire l'école des peuples et des législateurs. Les causes de la grandeur et de la décadence des Romains étaient dans leur histoire ; Montesquieu seul les y a vues. Il fallait pour cela rapprocher des faits séparés souvent par des siècles , lier les événements qui sont dans l'histoire aux causes qui sont dans le cœur humain : c'est là l'ouvrage du génie qui médite, et la plupart des lecteurs, ce me semble, ne

sont pas humilies qu'on veuille les dispenser de ce travail.

M. l'abbé de Mably a imprimé que , sans une étude profonde du droit naturel, l'historien ne s élèvera point jusqu à connaître les devoirs du citoyen et du magistrat.

Ces deux titres , lui dit son censeur , ne sont pas du droit naturel, mais du droit civil , et cette leçon est donnée à M. l'abbé de Mably au nom de l'école que l'Europe admire.

C'est dans le droit naturel que Locke a cherché le fondement légitime de toutes les puissances ; que Rousseau a trouvé les vrais principes du contrat social; que Beccaria a découvert les justes rapports des délits et des peines. Depuis que le droit civil et le droit politique ont été traités par ces grands hommes , on sait qu'ils ne peuvent être que le droit naturel écrit. Quand on parle des lois , et qu'on veut absolument être d'une école, il faudrait tâcher d'être de l'école de Locke et de Beccaria.

Le critique, dans la même page, fait une chicane plus inexcusable encore.

M. l'abbé de Mably distingue deux politiques, l'une fondée sur la justice et la raison , l'autre sur les passions et l'artifice. Il a parlé comme tous les philosophes, comme toute la terre. Son critique rejette cette distinction, veut absolu-

AU REDACTEUR DU MERCURE. 2b3

ment qu'il n'y ait qu'une politique , celle qui veille au bonheur des hommes, et, toujours au nom de Fécole , donne au jeune abbé de Mably une leçon sur l'art de définir les mots. Hélas ! je voudrais bien aussi qu'il n'y eût qu'une politique ; mais par malheur j'en ai trouvé deux en moi , suivant que je me suis laissé diriger par ma raison , ou égarer par mes passions \ par malheur j'ai lu quelquefois les philosophes , et quelquefois l'histoire , et j'ai vu que, dans le même temps où Platon débitait à Athènes sa politique , qui n'était qu'une morale sublime , Philippe de Macédoine, dans la Grèce, et Denys le tyran , à Syracuse , en exerçaient une autre qui n'était que Fart de tromper et d'opprimer les hommes. Henri Mil avait une politique , Thomas Morus en avait une autre , et les principes de l'Utopie ne sont pas les mêmes que ceux qui firent monter ce vertueux chancelier sur l'échafaud ; les maximes de Fénélon sur l'art de gouverner les empires, n'étaient pas celles de Louvois ; j'ai vu quelquefois le même écrivain donner les préceptes de deux politiques dans deux différents ouvrages. Machiavel conseille aux princes de fonder leur pouvoir sur la dissimulation , le poison et le meurtre , el au x républiques sur la sagesse, le respect des serments, les bonnes mœurs et les vertus. C'est

284 LETTBE

le même homme , et il a tantôt la politique de Catilina , et tantôt la politique de Caton. L'auteur du Supplément affirme qu'il n'y en a qu'une , celle de rendre les hommes heureux ; et les malheurs de tous les siècles et de toute la terre attestent que les hommes n'ont presque jamais connu que celle qui les opprime. Les langues sont des témoins irrécusables de la façon de penser des peuples ; dans toutes les langues de l'Europe, la première idée que réveille le mot de politique , est celle de l'art compliqué du mensonge et de la perfidie employé en faveur de l'ambition et de l'avarice.

C'était bien la peine de donner une leçon à M. l'abbé de Mably pour contester une vérité si incontestable.

Le critique de M. l'abbé de Mably conseille d'autres études préparatoires à l'historien. Cherchez , lui dit-il , comment tant de nations ont passé de la vie sauvage à la vie nomade , et de la vie des peuples pasteurs à celle des peuples agricoles. Cette connaissance est bonne pour tout le monde ; elle serait nécessaire au philosophe qui tracerait l'histoire générale de la formation et des progrès de la société civile 7 comme on assure que Ferguson l'a fait. Mais l'historien des peuples et des grands hommes n'en a presque jamais besoin ; quand l'histoire

commence , il y a déjà long-temps que la vie agricole est établie. Elle eût été inutile à-peuprès à Thucydide pour écrire la guerre du Péloponèse , à Tite-Live pour l'histoire de Piome. Tacite n'a eu occasion de s'en servir qu'un moment , dans le morceau sur les Germains.

« Soyez calculateur; l'école anglaise et des » philosophes français nous ont convaincus » qu'on peut soumettre également au calcul et » le système astronomique de l'univers, et le » système politique des états. »

Il y a bien peu de philosophie à vouloir soumettre au calcul les états mus par les passions et les opinions des hommes , comme les planètes assujetties aux mouvements réguliers et uniformes de la matière. L'autorité de deux écoles n'est pas suffisante encore pour persuader une pareille ineptie. Vous saurez par le calcul combien de nations Xercès traînait à sa suite, quelles étaient les richesses de son camp, combien les Grecs avaient peu d'argent et peu de troupes; mais vous en rapporterez-vous à ce calcul pour mesurer les forces de l'Asie et do la Grèce? ou soumettrez-vous également au calcul la folie de Xercès , la lâcheté de ses esclaves , la passion des Grecs pour la liberté et pour la gloire? Evaluerez-vous avec des chif-

fres le génie de Thémistocle et la vertu d'Aristide ? C'est assez pour l'honneur de cette science d'avoir servi à découvrir les lois de l'univers physique , d'avoir été le principal instrument du génie de Newton , d'être indispensable à toutes les sciences naturelles , d'avoir donné à l'esprit humain, dans tous les genres, le fil qui le conduit à la vérité : elle peut être utile aux états, mais n'en fera jamais la destinée. L'historien n'en aurait peut-être jamais besoin , s'il n'était forcé à s'en servir par les détails compliqués de l'administration ; c'est la multitude des impôts et les embarras de leur levée qui ont rendu le calcul si important pour les états et pour leurs historiens. Youlez-vous savoir ce qu'il faut en penser ? Je ne prendrai point mes autorités dans les écoles des philosophes. J'ai le bonheur d'en trouver sur un trône ; je citerai l'exemple d'un jeune prince (i) qui, forcé par les circonstances à se servir un instant de ces

moyens , a déclaré qu'il ne les emploie

que pour se mettre en état de les proscrire à jamais , et fonder l'administration de son empire sur des ressorts plus simples et plus durables.

Avec les quatre règles que savent nos commis de boutique et nos marchands forains, on ferait

(i) Louis XVI.

aisément tous les calculs qui sont dans Thucydide, Tite-Live et Tacite.

Mais ces grands noms n'en imposent guère plus au censeur que le nom de M. l'abbé de Mably. Modeste disciple des philosophes , il juge les grands hommes de l'antiquité avec une hauteur dont on peut être tenté de rire.

Il s'étonne d'abord qu'aucun Grec n'ait écrit l'histoire d'Athènes, ni celle de Sparte , ni celle de Corinthe, ni celle de la Grèce tant qu'elle a été libre. 11 n'y a pas là de quoi s'étonner ; les intérêts et les événements de toutes ces républiques étaient liés ensemble ; on ne pouvait guère écrire l'histoire d'une ville sans écrire celle de toutes les autres ; les historiens ont donc pris le parti d'écrire à-la-fois celle de toute la Grèce , en se bornant à certaines époques. H'rodole et Thucydide, ces deux historiens dont le second commence à-peu-près où finit le premier , embrassent dans leurs ouvrages les plus beaux temps des vertus , des talents et de la gloire de toute la Grèce. Là je trouve à-la-fois Athènes , Sparte et Corinthe , tout le continent de la Grèce, et cette multitude d'îles semées dans les deux archipels. Ce n'est que de nos jours que chaque ville a eu la vanité d'avoir une histoire particulière ; il en a

fallu une à Toulouse , à Amiens ; Sparte et Athènes ont été plus modestes.

Pour celle de Sparte, ajoute le critique, ou je me trompe fort , ou elle n a jamais tenté aucun écrivain de V antiquité. Je consens qu'on n'aime pas le brouet noir , qu'on prononce que c'était un mauvais ragoût , même sans en avoir goûté en sortant de l'Eurotas (i); je veux bien qu'un père tendre frémisse à l'idée de voir son fils fouetté jusqu'au sang devant la statue de Diane ; mais si quelque chose m'a jamais étonné , c'est d'entendre dire que la patrie de Callicratidas, deLéonidas et des héros desThermopyles ne méritait pas un historien. Quel que soit le genre de son talent, quel sujet plus digne de tout le génie d'un écrivain? L'historien a-t-il un peu de philosophie? il peut désapprcaver les institutions de Lycurgue ; mais où trouverat-il un plus grand phénomène politique , un exemple plus encourageant de la puissance des lois et de l'éducation, que l'exemple d'un peuple entier qui, pendant cinq ou six cents ans, ne

(i) On sait qu'un roi de Pont, entendant vanter beaucoup le brouet noir , voulut en goûter , fit venir un cuisinier de Sparte même , et trouva le ragoût fort mauvais. Prince P lui dit le cuisinier, pour le trouver bon, il faudrait avoir traversé V Enrôlas à la nage. Ce cuisinier parlait comme Lycurgue.

AU REDACTEUR DU MERCURE. 2g I

il ne fit que recueillir celles de Lycurgue. Les Lacédémoniens avaient perar leurs lois et pour eux-mêmes une haute estime, qu'ils témoignaient à chaque instant par des mots piquants et énergiques. Sparte était louée à Sparte comme dans Athènes; en un mot, orateurs, poëtes , historiens , philosophes , rois et peuples , tout chez les anciens admirait les Spartiates et leurs lois, et l'antiquité entière retentit encore de leurs éloges.

Pour l'auteur de la brochure , il ne voit en eux que des moines armés.

Le premier qui a dit ce mot était certainement un homme d'esprit ; mais il y a dix ans qu'on le répète , et il y a dix ans qu'il n'y a plus d'esprit à le répéter. Si, d'après ce que je viens de dire de Sparte et de son législateur, on voyait en moi un de ces enthousiastes de Lycurgue qui proposent sérieusement ses institutions aux peuples actuels de l'Europe , on comprendrait mal mes opinions. Mon cœur n'a jamais pu donner son assentiment à des lois qui détruisaient l'homme presque tout entier pour former le citoyen; qui étouffaient la piété filiale dans les enfants , et , ce qu'on croirait impossible, la tendresse maternelle dans le cœur des femmes; je n'aurais pas vouluvivre dans un pays on je n'aurais jamais connu le souvenir que je

IQ.

conserve de l'auteur de mes jours ; où je n'aurais vu la beauté que dépouillée de la pudeur , son plus doux charme et son plus grand empire ; d'où l'amour était banni comme les tyrans , où le plaisir n'était que le plaisir : d'ailleurs tout est changé dans le genre humain depuis tant de siècles, et celui qui est digne d'admirer le génie de Lycurgue, doit sentir que les peuples doivent être menés par un autre génie.

L'auteur du Supplément ne traite pas les historiens anciens avec plus d'indulgence que l'histoire de l'antiquité. Tite-Live lui paraît bien avoir quelque talent, mais il lui reproche les omissions les plus graves , et dresse sur la constitution de Rome une liste de questions auxquelles il prétend que cet historien ne répond jamais. Ces questions, que l'auteur a jugées sans doute très-profondes, sont au moins trèscurieuses.

Demandez-lui comment deux consuls peuvent gérer les affaires dune aussi grande république?

Quand on a lu Tite-Live , on ne s'avise point de lui faire une pareille demande , parce qu'on a vu dans Tite-Live même , et presque à chaque page, que les consuls ne géraient pas toutes les affaires de la république. Le corps entier du sénat , qui était une espèce de ministère perpétuel, les édiles, les préteurs, les chevaliers,

sent, ne pense et n'agit que comme il a plu à un seul homme? L'historien a-t-il de l'imagination , cherche-t-il des mœurs singulières et pittoresques? Quel sujet plus intéressant pour ses pinceaux que le tableau d'un peuple où la vérité historique a tous les charmes du merveilleux, où rien ne ressemble à ce qui s'est vu ailleurs dans l'univers , où Ton voit d'autres vertus et d'autres vices que ceux de l'humanité , d'où les prodiges des arts sont bannis ; mais où les hommes façonnés sans cesse par les lois sont eux-mêmes de bien plus grands prodiges, où la vie sociale est un enchaînement continuel de spectacles , une suite de fêtes austères tout ensemble et voluptueuses , dans lesquelles de jeunes vierges dansent toutes nues aux yeux des jeunes gens, tandis que les vieillards aussi puissants, aussi saints que les lois , sont offerts aux regards de la patrie comme les statues des dieux? Dans les Hommes illustres de Plutarque , est-il beaucoup de vies plus fécondes en événements héroïques, en mots sublimes, en grands caractères, que celles des cinq Spartiates qu'on y trouve , de Lycurgue , de Léandre , d'Agésilas, d'Agis et de Cléomène ? Je ne remarque point la petite contradiction de se plaindre de ce qu'aucun historien grec n'a écrit l'histoire de Sparte, et d'assurer le

Œuvres diverses. , m

moment d'après que celle histoire ne pouvait tenter aucun écrivain.

Il n y a , dit-il , que les orateurs d'Athènes qui , pour faire des sermons aux Athéniens , aient beaucoup loué les Spartiates.

Il est fâcheux que cette assertion tranchante et cette connaissance si intime des intentions les plus secrètes des orateurs d'Athènes , soient démenties par tous les faits de l'antiquité. Platon et Xénophon n'étaient pas des orateurs , c'étaient des philosophes , disciples tous les deux du plus sage des hommes , de Socrate. Lorsque le premier voulut tracer le tableau idéal d'une république parfaite, il suivit pas à pas les institutions de Lacédémone , et l'imagination de Platon ne put aller au delà de ce qu'avait exécuté Lycurgue. Platon, qui devait être un assez bon juge de goût, d'esprit et d'éloquence , admirait l'éloquence , l'esprit et le goût des Spartiates. Xénophon, estimé de tous les siècles pour la sagesse de son esprit autant que pour l'élégance de son talent , Xénophon, né dans Athènes, devint citoyen de Sparte par son admiration pour les lois de cette ville ; et lorsque , parmi tant de philosophes qui faisaient leur roman de législation , il voulut aussi transmettre à la postérité un modèle d'institutions sociales , il n'en chercha point dans son génie ,

AU RÉDACTEUR DU MERCURE. 2g5

L'auteur, qui veut louer Tacite , dit qu'il est moraliste éloquent , et qu il fait pâlir le lecteur.

Pourquoi un honnête homme pâlirait-il en lisant les Annales ? Pourquoi celui qui ne craint pas sa conscience craindrait-il Tacite ? Je conçois que son nom seul devait faire trembler Borgia, Louis XI et Ferdinand-le-Catholique ; mais l'homme de bien qui vit dans des sociétés, où il voit des lois faibles et des hommes tout puissants , se rassure et se console en lisant Tacite, comme en songeant à cette justice éternelle à laquelle les tyrans ne peuvent échapper.

Lorsqu'à la table des matières de cette brochure on lit de Tacite , on court vite aux pages indiquées ; on s'attend à quelques-unes au moins de cette foule d'observations de goût et de morale que ce nom seul doit faire naître. Qu'est-ce qu'on y trouve ? Que Tacite était un moraliste éloquent et profond, et qu'il a donné une mauvaise raison de l'amour du peuple romain pour Néron; pas autre chose. On m'assure que, parmi les juges de notre littérature , il en est qui, dans les sujets les plus abondants , approuvent el louent cette espèce de brièveté : Cela va vite, disent-ils ; cela est court : il est vrai ; mais il serait encore plus court de ne rien dire du tout , c* ce sérail à- peu-près la même chose. Sans être ni juge ni prophète, on peut prédire peut-être

que ces jugements qui annoncent des esprits usés et fatigués , annoncent aussi que nous n'aurons plus bientôt de talents féconds et créateurs.

Yelléius Paterculus , on ne sait pourquoi , a trouvé grâce aux yeux du censeur de Tacite et deTite-Live; c'est peut-être parce que M. l'abbé de Mably en parle avec assez de mépris. Quoi qu'il en soit , il entreprend de justifier , de pallier au moins la bassesse de cet historien , qui a déshonoré son talent par des éloges prodigués à Séjan et à Tibère; et sa raison, c'est que Paterculus était un soldat, et qu'un soldat devait admirer Tibère , qui avait fait la guerre avec succès contre les Germains. C'est bien pour le coup qu'il faut dire : Ce ri est pas là une raison. Il s'en faut bien que tous les soldats aient eu la même admiration pour Tibère ; avant même que ce monstre ait commis aucun crime, les légions de la Pannonie se révoltent, et celles de la Germanie veulent donner l'empire à Germanicus. Un historien de ce mérite, d'ailleurs? pouvait il juger avec des préventions qui n'auraient été excusables que dans un obscur légionnaire? Paterculus n'est pas seulement un bel esprit , comme le prétend M. l'abbé de Mably ; il observe et peint les hommes en philosophe. 11 diffère beaucoup de ces historiens qui

AU RÉDACTEUR DU MERCURE. 2q3

les censeurs en géraient beaucoup plus encore que les consuls.

Comment des magistrats amovibles et changés tous les ans avaient assez d instmction et d expérience pour traiter tout d un coup d aussi grandes affaires ?

Celui qui a lu Tite-Live ne peut pas lui faire cette question , parce qu'il y a vu presque à chaque ligne que les consuls ne traitaient pas ces grandes affaires tout dun coup; que sénateurs avant d'être consuls, ils les avaient vu traiter, qu'ils les avaient traitées eux-mêmes dans le sénat; que, portés successivement à toutes les charges avant d'être élevés au consulat , ils avaient étudié les affaires de la république dans les fonctions d'édile , de pontife , de préteur.

Comment la jalousie du successeur détniisant souvent ce qu avait fait le prédécesseur , Rome cependant réussit dans toutes ses entreprises , comme si elle avait été gouvernée par des rois ?

Lorsqu'on a lu Tite-Live , on ne l'interroge pas de cette étrange manière, parce qu'on y voit à chaque instant que les consuls n'étaient que les exécuteurs des desseins du peuple et du sénat , et que les desseins du peuple et du sénat, dont on a remarqué l'opiniâtreté et la permanence , ne changeaient pas tous les ans comme les consuls.

294 LELTWh

Après avoir embarrassé , comme on voit » Tite-Live par ces savantes questions, Fauteur de la brochure passe à Tacite , qui ne satisfait pas non plus sa curiosité. Il lui demande donc pourquoi le peuple s'affligea de la mort de Néron. Tacite répond parce que le peuple était habitué aux jeux du cirque. Ce nest pas là une raison , dit la brochure , qui fasse regretter un maître féroce , un prince sanguinaire , un fis parricide. Cette raison n est pas digne de Tacite.

Un empereur qui prodiguait les richesses de l'empire dans les jeux du cirque , qui multipliait singulièrement ces jeux , qui s'y donnait luimême en spectacle et servait de sa personne aux plaisirs de la multitude, devait être regretté par un peuple assez avili pour n'exiger plus de ses maîtres que du pain et les jeux du cirque ( panem et circenses ). Qu'importait à cette populace lâche et féroce que Néron fût un fds parricide ? Néron était un bon cocher. Etrangère aux révolutions du palais, que lui importait que le sang des princes , des sénateurs et des citoyens y coulât sans cesse , pourvu qu'il vît couler dans le cirque le sang des tigres , des léopards et des gladiateurs ? Cette raison est digne de Tacite ; car c'est le trait le plus profond par lequel on ait jamais peint l'avilisse» ment d'un peuple esclave.

» la destruction de Carthage , la république » n'étant plus contenue par une puissance ri- » vale , ce ne fut pas peu-à-peu , mais précipi- » tamment , que les vices succédèrent aux » vertus. » Son triomphe paraît si complet au censeur, qu'il veut le chanter, pour ainsi dire ; et , dans une discussion sur les bonnes mœurs; il s'écrie avec un vers de la Pucelle :

Puis, fiez- vous à messieurs les savants.

Je suis fâché de le troubler un peu dans la joie de sa victoire , en lui apprenant que ces paroles ne sont ni de Vabbe , ni de M. le savant. Elles sont la traduction littérale du commencement du second livre de ce Velléius Paterculus , dont lui-même a pris si généreusement la défense.

Puis , fiez-vous à messieurs les savants.

Ce n'est pas le seul exemple où l'érudition du censeur se trouve en défaut. Il dit , page 85 :

« L'abbé de Mably s'emporte beaucoup » contre le P. d'Orléans , qui , dans ses Révo- » lutions d'Angleterre, ne l'entretient pas assez » de la grande charte ; et il ne blâme pas » l'abbé de Vertot, qui, dans ses Révolutions » romaines, parle bien moins encore de la loi » des douze tables, cette grande charte des » Romains, ce fondement de toutes leurs lois . »

D'abord, l'abbé de Mably reproche formellement à 1 abbé de Yertot de n'avoir point du tout parlé des affaires et des lois de la république romaine ; en second lieu , il ny a rien de commun entre la grande charte des Anglais, sur laquelle reposent leur liberté et leur constitution , et la loi des douze tables , qui n'est pas une grande charte, dont la publication faillit à être si funeste à la constitution et à la liberté romaine , et qui n'est qu'un recueil de lois civiles, presque toutes bientôt abolies par les édits des préteurs.

Les modernes sont mieux appréciés que les anciens dans ce Supplément , et l'auteur paraît les connaître mieux, ce qui est en effet plus facile. Il défend avec avantage Voltaire , dont le génie a fait une révolution dans l'histoire , comme sur le théâtre , comme dans tous les genres : il loue avec connaissance M. Ptobertson, M. Gibbon, M. l'abbé Raynal , M. de Buffon , qui , seul historien de la nature entre tous ces grands historiens des empires, l'observe avec la philosophie des modernes, et la décrit, la peint avec les couleurs des anciens. Cependant, lors même que M. l'abbé de Mably a tort, l'envie de le contrarier en tout, fait que son censeur a tort encore avec lui.

M. l'abbé de Mably a reproché à Voltaire d'à-

ne voient dans chaque caractère qu'une seule passion, une seule vertu ou un seul vice, parce que cela est plutôt vu et plutôt peint. Ce qui le distingue particulièrement , c'est l'art de démêler avec esprit, mais sans affectation, ces traits opposés , ces nuances indécises qui composent souvent les vrais portraits des hommes. J'en trouverais plusieurs exemples dans ce petit volume de Paterculus si tronqué , si mutilé par le temps ; je prie seulement les amateurs de la littérature ancienne de jeter les yeux sur le portrait de Pompée. On est d'abord tenté de croire que l'historien abuse de son esprit pour trouver des traits fins et déliés ; après y avoir bien réfléchi , on voit que c'est le résultat le plus vrai et le plus profond de la vie entière de Pompée. Est-ce donc un esprit de ce genre qui eût pu confondre de bonne foi les talents d'un général d'armée et les vertus d'un souverain ? Séjan est loué par Velléius autant que Tibère , et je ne sache pas que la gloire d'aucun triomphe ait couvert les vices infâmes de Séjan. La vérité est que ce lâche écrivain , qui périt avec Séjan, avait vendu son esprit à la fortune de ce ministre.

Je me suis arrêté sur cet objet, parce qu'il me paraît dangereux, en général , d'affaiblir l'autorité de l'histoire, et qu'il faut sur -tout

qu'elle flétrisse ceux qui ont voulu la rendre elle-même l'organe de la flatterie et du mensonge.

M. l'abbé de Mably loue souvent les mœurs des premiers Romains. Ces éloges des vertus anciennes fatiguent le censeur , qui admire apparemment la pureté des mœurs du siècle ; et, pour prouver que Rome a toujours été corrompue , il cite l'enlèvement de quelques filles publiques, qui fut la cause de l'élection du premier dictateur ; l'usure des patriciens, qui força le peuple à quitter Rome, et amena l'institution des tribuns ; l'histoire de Virginie , qui délivra la république de la tyrannie des décemvirs ; celle de Papirius , qui produisit des changements considérables dans le code des lois civiles. L'auteur n'a pas soupçonné que chez un peuple dont les mœurs sont corrompues , on laisse les vices et les crimes un peu plus tranquilles ; par un malheur assez singulier , il n'a pas rencontré un fait qui n'ait produit une grande révolution. Quelqu'un a fort bien remarqué qu'il ne manquait à cette liste que l'histoire de Lucrèce , pour démontrer que le viol n'avait rien qui indignât les Romains. Remarquez, tous ces faits , ajoute cependant le censeur de M. l'abbé de Mabiy, et vous verrez s'il y a quelque vérité dans ces paroles de Vabbé, « Après

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qui devait faire naître naturellement tous les grands principes de la morale des états et du citoyen , est bien pensée lorsqu'elle n'offre que des moralite's triviales ; et comment est-elle bien écrite lorsque , également dépourvue de couleur , de noblesse et d'harmonie , elle est d'un bout à l'autre dans ce style à courtes phrases , qui n'est pas proprement un style , et qui, convenable tout au plus aux anecdotes des foyers, doit par cela même dégrader toute la majesté de l'histoire. C'est un tissu d'épigrammes ; et un historien ne punit pas les tyrans par des épigrammes , mais en dévoilant toute leur âme.

On ne reprochera pas de même à l'auteur du Supplément d'avoir beaucoup admiré l'Histoire de M. Gibbon; on peut lui reprocher pourtant d'avoir beaucoup exagéré cette admiration. Ce n'est pas que le mérite de l'ouvrage soit diminué à mes yeux par le peu de succès qu'il a eu parmi nous , quoique traduit par M. de Sept- Chênes avec beaucoup d'exactitude et d'élégance. Jamais la philosophie n'a mieux rassemblé peut-être les lumières que l'érudition peut donner sur les temps anciens, et ne les a disposées dans un ordre plus heureux et plus facile. Mais on devait remarquer, pour être juste, que M. Gibbon, qui s'est laissé séduire par la grandeur de L'empire romain, parle nombre de ses

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légions , par la magnificence de ses chemins et de ses cités , a tracé un tableau faux de la félicité de cet empire , qui écrasait le monde et ne le rendait pas heureux ; que ce tableau même, il Fa pris dans Gravina , au livre de lrnperio Romano. Gravina était excusable , parce qu'il était égaré par une de ces grandes idées dont le génie sur-tout est si facilement la dupe : comme Léibnitz, il était occupé du projet d'un empire unique, formé de la réunion de tous les peuples de l'Europe , sous les mêmes lois et la même puissance souveraine ; et il cherchait un exemple de cette monarchie universelle dans ce qu'avait été l'empire romain depuis Auguste. M. Gibbon n'avait point cette idée, il écrivait une histoire et ne faisait point un système, On devait lui reprocher encore l'esprit général de son ouvrage , où se montre à chaque instant l'amour et l'estime des richesses , le goût des voluptés, et l'ignorance des vraies passions de l'homme ; l'incrédulité sur-tout pour les vertus républicaines. J'énonce ici mon opinion sur cet écrivain anglais avec la franchise qu'autorisent les mœurs et les lois de son pays; je parle dans le Mercure de Franc e commej'aurais le droit de parler dans le Morning-Post ou le Review Critic. En parcourant l'Histoire du Bas- Empire de M. Gibbon , on pouvait deviner que

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voir transporté dans l'histoire les plaisanteries de la comédie et du roman, d'avoir fait rire sur les maux de l'humanité.

Je n'examine point si le principe qui bannit le ridicule de l'histoire est bon , ni si le reproche fait à Voltaire est fondé.

Mais Fauteur du Supplément cite à ce sujet une épigramme d'Aristophane sur les causes de la guerre du Péioponèse ; et, en bonne logique, une épigramme d'Aristophane , qui était un farceur , ne prouve rien sur le style et le ton qui conviennent à un historien.

Il cite encore l'exemple du président de Thou, qui raconte que le jour même de laSaint- Tiarthélemi, les femmes de la cour sortirent du Louvre, et allèrent au travers des cadavres entassés dans les rues , visiter le corps du baron de Pont , et examinerai était impuissant; mais le grave président de Thou ne plaisante pas sur la curiosité de ces dames. Les faits de cette nature , dans une histoire qui conserve la gravité du genre , doivent faire horreur et ne doivent pas faire rire. Tacite en raconte souvent de la même espèce,; et on ne trouverait pas, je crois, une seule plaisanterie dans Tacite.

Voltaire a tant de choses admirables , qu'on est sans excuse lorsqu'on emploie de petits sophismes pour défendre un si grand homme.

Il est aussi beaucoup question , dans le Supplément, de l'Histoire de Louis XI, par Montesquieu , qui fut jetée au feu par une méprise cruelle, et de celle de Duclos, qu'on ne lit guère plus que si elle avait été brûlée. L'auteur paraît mettre ces deux philosophes à -peu -près au même rang ( deux des philosophes qui ont le mieux servi l'humanité ) : s'il convient que Montesquieu était un penseur plus profond, pour rétablir la balance , il ajoute que Duclos avait un caractère plus ferme; il ne témoigne que peu de regrets sur la perte de l'ouvrage de Montesquieu , et trouve celui de Duclos bien pensé et bien écrit. Erudimini , qui judicatis terrant . Voilà des jugements qui auraient seuls exigé un Supplément à la manière décrire V histoire ; car , à coup sûr , personne n'était en état d'y suppléer. On peut être surpris pourtant de voir assimiler les services que Montesquieu et Duclos ont rendus à l'humanité. Quant aux ouvrages qu'ils ont écrits sur le même sujet , les gens de lettres regrettent l'Histoire de Louis XI , par Montesquieu , comme on regrette ces livres de Tite-Live et de Tacite , perdus dans les ruines de l'antiquité ; et je n'ai jamais vu personne qui en eût été consolé par cette Histoire de Duclos, qu'on nous assure aujourd'hui être bien pensée et bien écrite. J'ignore comment une histoire ,

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si Fauteur se montrait jamais dans les affaires publiques de la Grande-Bretagne, on le verrait, prêtant sa plume aux ministres , combattant les droits des Américains à l'indépendance, et faisant un crime à un jeune monarque de l'appui généreux qu'il a prêté à deshommeslibres qu'on voulait asservir. C'est en effet le rôle que M. Gibbon a joué en Angleterre. Aussi je n'ai jamais pu lire son livre sans être étonné qu'il fût écrit en anglais. A chaque instant , à-peu-près comme Marcel , j'étais tenté de m'adresser à M. Gibbon et de lui dire : Vous, un Anglais! non, vous ne l'êtes point. Cette admiration pour un empire de plus de deux cent millions d'hommes , où il n'y a pas un seul homme qui ait le droit de se dire libre ; cette philosophie efféminée , qui donne plus d'éloges au luxe et aux plaisirs qu'aux vertus, ce style toujours élégant et jamais énergique , annoncent tout au plus l'esclave d'un électeur d'Hanovre.

L'auteur du Supplément, comme vous voyez, monsieur , n'a presque jamais raison contre M. l'abbé de Mably , qui, pourtant, a très-souvent tort : cela est malheureux ; mais ce qui est inexcusable , c'est le ton qu'il a pris avec un écrivain dont il devait estimer les ouvrages et respecter les principes , dont l'âge seul imposait des égards et des ménagements. C'est à

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chaque instant Vabbé, M. F abbé; on ne traiterait pas autrement un petit abbé qui, sortant du séminaire ou du collège , croirait y avoir acquis le droit de régenter le monde. Si M. l'abbé de Mably a traité avec autant de suffisance et de mépris M. Gibbon , et même Voltaire , ce n'était pas une raison de l'imiter en le blâmant.

Des torts de ce genre ne peuvent être excusés par le mérite réel de plusieurs morceaux du Supplément à la manière décrire l histoire; j' en ai indiqué quelques-uns comme la défense et l'éloge des historiens modernes. Un morceau sur les systèmes opposés qu'ont fait naître les origines de notre monarchie , et un autre sur le fanatisme , valent mieux encore , quoiqu'il ne soit pas vrai que le fanatisme ait fait autant de mal aux peuples que les mauvaises mœurs et les mauvais gouvernements. On voit que l'auteur aime l'étude , qu'il est capable de méditation , qu'il a réfléchi sur l'art d'écrire ; et que le bien et le mal qu'on fait aux hommes ne laissent pas son âme indifférente. Mais pour obtenir ce titre de philosophe qui lui paraît si beau, il ne faut pas entrer dans une secte, parce que toute secte rétrécit les idées et étend les passions, ce qui n'est pas du tout philosophique ; il ne faut pas se contenter des premières vues

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qui se présentent sur un sujet, mais en chercher de neuves , d'étendues et de profondes , au risque de fatiguer les esprits paresseux, et de paraître obscur à ceux qui ne comprennent rien de ce qui va un peu au delà de leurs conceptions ; il faut oser donner l'essor à son âme et à son talent, sans songer jamais aux jugements de ces hommes de lettres qui ont eu quelque talent autrefois, mais qui, ayant passé l'âge où l'on peut ajouter à sa réputation , ne jettent que des yeux inquiets sur les réputations qui peuvent croître tous les jours, ne protègent que les écrivains qui montrent peu d'ambition , et ne Jouent que les qualités avec lesquelles on leur reste inférieur. Il faut se créer son style comme ses idées , et ne pas croire que la perfection de l'art d'écrire consiste dans cette élégance commune qui fait le charme des esprits médiocres , et devenue si facile dans une langue cultivée depuis deux siècles par le génie et par le goût ; on doit se garder sur-tout de penser que le plus grand mérite , le méiite le plus difficile , soit d'aller vite et d'être rapide , principe qui n'est vrai qu'en partie dans les ouvrages même d'imagination , et qui a produit en philo, sophic des ouvrages qui font pitié, quoique vantés quelquefois par des sectes. L'essentiel n'est pas qu'un livre soit bienlot lu , mais qu'il

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soit lu avec intérêt. C'est un voyage dont le but est de trouver un grand nombre de beautés dans la route , et non pas d'arriver promptement au terme. Montesquieu , quoique précis et court , n'est jamais rapide ; son expression vous arrête, pour ainsi dire , sur chaque phrase, pour vous laisser le temps d'en pénétrer les profondeurs. Cest lorsqu'il développe avec le plus d'étendue ses pensées et ses sentiments , que Rousseau répand le plus d'énergie et le plus de charmes sur son éloquence. Les derniers ouvrages de M. Thomas ne sont pas courts , mais c'est la richesse de l'esprit et des connaissances, c'est la multitude des beautés qui en fait l'étendue. Quelle puérile prétention dans un écrivain , que celle de parcourir rapidement une multitude de choses sans en approfondir aucune , de les passer en revue, pour ainsi dire, au lieu de les traiter ! Cet esprit léger et mobile , disait un écrivain qui a autant de charme que de profondeur , cet esprit qu ils croient si aimable , est sans doute bien éloigné de la nature, qtii se plaît à se reposer sur les sujets quelle embellit, et trouve la variété dans la fécondité de ses lumières bien plus que dans la diversité de ses objets.

J'ai l'honneur d'être , monsieur, etc.

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