CHAPELLE ET DE BACHAUMONT
'est en vers que je vous écris, ,^|<vj Messieurs les deux frères (i ), nourris
Aussi bien que gens de la ville;
Aussi voit-on plus de perdrix En dix jours chez vous qu'en dix nulle Chez les plus friands de Paris.
Vous vous attendez à l'histoire De ce qui nous est arrivé Depuis que , par le long pavé
(i) Le marquis et le comte du Broussiii. C'est ce comte du Broussin, grand gastronome, grand viveur, comme on dit aujourd'hui , qui , suivant le Bolœana, se fit donner un jour par Boileau, ainsi qu'à d'autres amis de même humeur, un dîner dont ils furent tous si contents, que du Broussin, pour parler la langue de la maison , le qualifia de repas sans faute.
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Qui conduit aux rives de Loire , Nous partîmes pour aller boire Les eaux , dont je me suis trouvé Assez mal , pour vous faire croire Que les destins ont réservé Ma guérison et cette gloire Au remède tant éprouvé Et par qui , de fraîche mémoire , Un de nos amis s'est sauvé Du bâton à pomme d'ivoire.
Vous ne serez pas frustrés de votre attente , et vous aurez, je vous assure, une assez bonne relation de nos aventures: car monsieur deBachaumont, qui m'a surpris comme j'en commençois une mauvaise , a voulu que nous la tissions ensemble ; et j'espère qu'avec l'aide d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.
Chapelle.
Contre le serment solennel que nous avions fait, monsieur Chapelle et moi, d'être si fort unis dans le voyage , que toutes choses seroicnt en commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique , de prétendre en jtouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il s'étoit caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et je n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une manière si aisée , que, m'étant imaginé qu'il étoit bien facile d'en faire do jnéme ,
Quoique malade et paresseux,
ET DE BaCHAUMONT. 49
Je n'ai pu m'enipêcher de mettre Quelques uns des miens avec eux.
Ainsi le reste de la lettre Sera l'ouvrage de tous deux.
Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous aurez traité notre absence , et si vous méritez le soin que nous prenons de vous écrire et de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre voyage , si particulier que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne vous ferons point souvenir de notre sortie do Paris, car vous en fûtes témoins , et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos visages que des marques d'un médiocre chagrin. 11 est vrai que nous reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté , et nous vous parûmes sans doute bien philosophes
Dans les assauts et les alarmes
Que donnent les derniers adieux ;
Mais il fallut rendre les armes
En quittant tout de bon ces lieux
Qui pour nous avoient tant de charmes ;
Et ce fut lors que de nos yeux
Vous eussiez vu couler des larmes.
Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande abondance , aussi furentelles en peu de temps essuyées , et nous vîmes le Bourg-la-Reine d'un œil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent et que notre appétit com-
5o Voyage de Chapelle
mcnça. 3Iais l'air de la campagne lavoit rendu si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers Antoni et presque insupportable k Long-Jumeau. 11 nous fut impossible de passer outre sans l'apaiser auprès dune fontaine , dont l'eau paroissoit la plus claire et la plus vive du monde.
Là deux perdrix furent tirées D'entre les deux croûtes dorées D'un bon pain rôti , dont le credx Les avoit jusque là serrées , Et d'un appétit vigoureux Toutes deux furent dévorées Et nous firent mal à tous deux.
Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides ; voilà pourtant , en vérité , la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés jusqu'à Saint-Euverte , où nous couchâmes, deux jours après notre départ , sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le long séjour que nous y fîmes , et vous savez encore que M. Boyer, dont tous les jours nous espérions l'arrivée , en fut la cause. Des gens qu'on oblige d'attendre et qu'on tient si long-temps en incertitude ont apparemment de méchantes heures ; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans (i) , que nous avions
(i) Alphonse d'Elbéne, évoque d'Orléans.
etdeBachaumont. 5i
rhonneur de voir assez souvent , et dont l'entretien est tout à fait agréable. Ceux qui le connoissent vous auront pu dire que c'est un des plus honnêtes hommes de France , et vous en serez entièrement persuadés quand nous vous apprendrons qu'il a
L'esprit et l'âme d'un Delbéne , C'est-à-dire, avec la bonté, La douceur et l'honnêteté , Cette vertu mâle et romaine Qu'on respecte en l'antiquité.
Nos soirées se passoient le plus souvent sur les bords de la Loire, et quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur étoit plus grande, dans les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable , nous fûmes bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez extraordinaire ,
Qui , sur une mazette outrée Broncliant à tout moment, trottoit.
D'ours sa casaque étoit fourrée , Comme le bonnet qu'il portoit ; Et le cavalier rare étoit Tout couvert de toile cirée , Qui , par le soleil retirée Et fondant, partout dégouttoit.
Ainsi l'on peint dans des tableaux Un Icare tombant des nues , Où l'on voit dans l'air répandues Ses ailes de cire en lambeaux ,
Sa Voyage DE Chapelle
Par lardeurdu soleil fondues, Choir autour de lui dans les eaux.
La comparaison d'un homme qui tombe des nues avec un qui court la poste vous paroîtra peut-être bien hardie ; mais si vous aviez vu le tableau d'un Icare , que nous trouvâmes quelques jours après dans une hôtellerie , cette vision vous seroil venue comme à nous , ou tout au moins voussembleroit excusable. Enfin, de quelque façon que vous la receviez, elle ne sauroit paroitre plus bizarre que le fut à nos yeux la figure de ce cavalier, qui étoit par hasard notre ami d'Aubeville. Quoique notre joie fût extrême dans ce rencontre, nous n'osâmes pourtant pas nous hasarder de l'embrasser en l'état qu'il étoit. Mais , sitôt
Qu'au logis il fut retiré , Débotté , frotté , déciré , Et qu'il nous parut délassé, Il fut comme il faut embrassé.
Nous écrivîmes en ce temps-là comme , après avoir attendu l'homme que vous savez inutilement, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture , n'en i)Ouvanl trouver de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous dcvoit arriver un carrosse de Paris, nous reçûmes une lettre, au matin, de M. Boyer, par laquelle il nous assuroit qu'il viendroit dedans et que ce soir-là nous sou perlons ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le recevoir, nous allâmes au devant de lui. A cent pas des portes parut, lelong du grand chemin, une ma-
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nière de coche fort délabré, tiré par quatre vilains chevaux et conduit par un vrai cocher de louage. Un équipage en si mauvais ordre ne pouvoit être que ce que nous cherchions , et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étoient dedans, ayant reconnu nos livrées , firent arrêter ;
Et lors sortit avec grands ris Un béquillard d'une portière Basané, courbé, sec et gris, Béquillant de même manière Que Boyer béquille à Paris.
A cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? Et cependant c'étoil le petit Duc avec M. Potel. Ilss etoient tous deux servis de la commodité de ce carrosse , l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès de Tours , et l'autre à quelques affaires qui l'appeloient dans le pays. Après les civilités ordinaires , nous retournâmes tous ensemble à la ville , où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportoient de la part de 31. Boyer, et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de bouche par ces messieurs. 11 nous assurèrent que, nonobstant la fièvre qui l'avoit pris malheureusement cette nuit-là, il n'eût pas laissé de partir avec eux, comme il l'avoit promis , si son médecin, qui se trouva chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eûtempêché. Nous crûmes sans beaucoup de peine que , puisqu'il ne venoit pas après tant de serments , il étoit assurément
Fort malade et presque aux abois.
Car on peut, sans qu'on le cajole,
54 Voyage de Chapelle
Dire pour la première fois Qu'il auroit manqué de parole.
Il fallut donc se résoudre à marcher sans M. Boycr. Nous en fûmes d'abord un peu fAchés, mais, avec sa permission, en peu de temps consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent a sa place, et, le lendemain, tous ensemble nous allâmes coucher à Blois. Durant le chemin la conversation fut un peu goguenarde ; aussi véritablement étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Etant arrivés , nous ne songeâmes d abord qu a chercher M. Colomb. Après une si longue absence , chacun mouroit d'envie de le voir. Il étoit dans une hôtellerie avec M. le président Le Bailleul (i) , faisant si bien les honneurs de la ville , qu'à peine nous pût-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain a notre aise nous renouvelâmes une amitié qui , par le peu de commerce que nous avions eu depuis trois années, sembloit avoir été interrompue. Après mille questions faites toutes ensemble, comme il arrive ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus dej)uis long-temps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite et que nous savions avoir été le seul témoin de tout le particulier,
(i) Louis-Dominique de Bailleul, marquis de Château-Gontier, seigneur de Valetot-sur-Mcr, de Soisy, d'Etiolés, etc., président à mortier.
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Ce que fît, en mourant, notre pauvre ami Blot(i), Et ses moindres discours et sa moindre pensée. La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot: Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.
Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il seroit trop long de vous dire , nous allâmes ensemble faire la révérence à son altesse royale (2), et de là dîner chez lui avec monsieur et madame la présidente Le Bailleul (3).
Là, d'une obligeante manière , D'un visage ouvert et riant , Il nous fit bonne et grande chère, Nous donnant à son ordinaire Tout ce que Blois a de friand.
Son couvert étoit le plus propre du monde ; il ne souffroit pas sur sa nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes de figures , brilloient sans nombre sur son buffet, et la glace étoit tout autour en abondance.
En ce lieu seul nous bûmes frais , Car il a trouvé des merveilles
(1) Le baron de Blot, gentilhomme de Monsieur, Gaston, duc d'Orléans, très bel esprit, très libertin et très satirique. Les curieux conservent de lui quelques chansons. (Saint-Marc.)
(i) Gaston-Jean-Baptiste, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, mort à Blois le 8 de février 1660. Il s'y étoit retiré en 1662.
(3) Marte Le Ragoisde Bretonvillers , présidente de Bailleul.
56 Voyage de Chapelle
Sur la glace et sur les baquets , Et pour empêcher les bouteilles D'être à la merci des laquais.
Sa salle étoit parée pour le ballet du soir , toutes les belles de la ville priées, tous les violons de la province assemblés , et tout cela se faisoit pour divertir madame Le Bailleul.
Et cette belle présidente
Nous parut si bien ce jour-là.
Qu'elle en devoit être contente.
Assurément elle effaça
Tant de beautés qu'à Blois on vante.
Ni la bonne compagnie , ni les divertissements qui se préparoicnt , ne purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise devoit être notre couchée; et, comme il étoit déjà tard, nous n'eûmes que le temps qu'il falloit pour y pouvoir arriver. La soirée se passa fort mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la levée et sur les rives de cette agréable rivière (i) ,
Qui, par le milieu de la France , Entre les plus heureux coteaux Laisse en paix répandre ses eaux, Et porte partout l'abondance Dans cent villes et cent châteaux , Qu'elle embellit de sa présence.
Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous (i) La Loire.
ET DE Bachaumont. 5;
épargnerons la peine de lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de Lussans (i) ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il aimoit si tendrement. Mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus :
Ni les pays où croît l'encens , Ni ceux d'où vient la cassonade , Ne sont point pour charmer les sens Ce qu'est l'aimable Fontallade Du tendre et commode Lussans.
Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui , il voulut encore nous tenir compagnie jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de notre chemin pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à 31. le marquis de Jonzac, son beaufrère (2). Un compliment de part et d'autre décida la visite, et de tous (3) les offres qu'il nous fit, nous n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette i)rovision nous fut assez nécessaire , comme vous allez voir :
Car entre Blayes et Jonzac On ne trouve que Croupignac.
(1) Roger d'Esparbès de Lussan, dit le comte de Lussan.
(a) Léon de Sainte-Maure, comte de Jonzac. ^3] Chapelle fait partout offre du mascuUu.
58 Voyage DE Chapelle
Le Croupignac est très funeste :
Car le Croupignac est un lieu Où six mourants faisoient le reste De cinq ou six cents que la peste Avoit envoyés devant Dieu ; Et ces six mourants s'étoient mis Tous six dans un même logis.
Un septième, soi-disant prêtre, Plus pestiféré que les six , Les confessoit par la fenêtre , De peur, disoit-il, d'être pris D'un mal si fâcheux et si traître.
Ce lieu si dangereux et si misérable fut traversé brusquement; et, n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin, nous arrivâmes à Blaye , mais si tard , et le lendemain nous en partîmes si matin , qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'à la clarté des étoiles. Le montant , qui commençoit de très bonne heure, nous obligeoit à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à Lussans ( i ) et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une petite chaloupe et voguâmes long-temps avant le jour.
(0 Nous avons cru devoir, par divers motifs, conserver aux noms propres, dans le texte, l'orthographe des anciennes éditions; l'on sait combien cette orthographe vavioit souvent, surtout pendant la première moitié du dix-septième siècle.
etdeBachaumont. 59
Mais, sitôt que par son flambeau La lumière nous fut rendue, Rien ne s'offrit à notre vue Que le ciel et notre bateau , Tout seul dans la vaste étendue D'une affreuse campagne d'eau.
La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes d'Ambez elle est jointe avec la Dordogne , qu'elle ressemble tout à fait à la mer ; et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire ,
Et vîmes au milieu des eaux Devant nous paroître Bordeaux , Dont le port en croissant resserre Plus de barques et de vaisseaux Qu'aucun autre port de la terre.
Sans mentir, la rivière en étoit alors si couverte , que notre felouque eût bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui se devoit tenir dans peu de jours , avoit attiré cette grande quantité de navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les vins de ce pays :
Car ce fâcheux et rude port
En cette saison a la gloire
De donner tous les ans à boire
Presque à tous les peuples du nord.
Ces marchands emportent de là tous les ans
6o Voyage de Chapelle
une effroyable quantité devins, mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands , et nous apprîmes qu'il ùloit défendu non seulement de leur en vendre pour l'enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets. Après être descendus sur la grève et avoir admiré quelque temps la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M. Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à Bordeaux, que pour y coucher. Les journées toutes entières se passoient le plus agréablement du monde chez M. l'intendant : car les plus honnêtes gens de la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il n'y a point d'homme dans le parlement qui ne soit ravi d'être de ses amis. Il a trouvé même que la plupart étoient ses cousins; cl on le croiroit plutôt le premier président de la province que l'intendant. Enfin , il est toujours le même que vous l'avez vu , hormis que sa dépense est plus grande. Mais, pour madame l'intendante , nous vous dirons en secret qu'elle est tout à fait changée.
Quoique sa beauté soit extrême, Qu'elle ait toujours ce grand œil bleu Plein de douceur et plein de feu, Elle n'est pourtant plus la même :
Car nous avons appris qu'elle aime.
Et qu'elle aime bien fort le jeu.
Elle , qui ne connoissoit pas autrefois les car-
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les, passe maintenant les nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues joueuses pour lui plaire ; elles viennent régulièrement chez elle pour la divertir, et qui veut voir une belle assemblée n a qu'à lui rendre visite. Mademoiselle Du Pin se trouve toujours là bien à-propos pour entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la belle façon de parler ;
Mais cette agréable Du Pin , Qui dans sa manière est unique , A l'esprit méchant et bien fin , Et, si jamais Gascon s'en pique , Gascon fera mauvaise fin.
Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons, puisque Gascons y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque risque ; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos. Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvons de Bordeaux pour donner deux jours après dans Agen ;
Agen , cette ville fameuse , De tant de belles le séjour, Si fatale et si dangereuse Aux cœurs sensibles à l'amour.
Dès qu'on en approche l'entrée, On doit bien prendre garde à soi :
Car tel y va de bonne foi
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Pour n'y passer qu'une journée tiui s'y sent par je ne sais quoi Arrêté pour plus d'une année.
lin nombre infini de personnes y ont môme passé le reste de leur vie, sans en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc (i) arrêté depuis six mois , Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines, et ce fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses , et qui voulut absolument nous faire connoilre les enchanteresses de ce lieu. Il pria donc toutes les belles de la ville à souper, et tout ce qui se passa dans ce magnifique repas nous fit bien connoître que nous étions dans un pays enchanté. En vérité , ces dames ont tant de beauté , qu'elles nous surprirent dans leur premier abord , et tant d'esl)rit, qu'elles nous gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir et de conserver sa liberté , et c'est la destinée de tous ceux qui passent en ce lieu-là, s'ils ont la permission d'en sortir, d'y laisser au moins leur cœur pour otage d'un prompt retour.
Ainsi donc qu'avoient faut les autres, Il fallut y laisser les nôtres.
(i) François d'Espiuay, marquis de Saint-Luc, comte d'Estellan, connu sous ce dernier nom du vivant du maréchal de Saint-Luc, son père,éloitun homme de beaucoup d'esprit, et dont il reste quelques vers encore estimés. [Saint-Marc,
ET DE Bac II AU M ON T. C3
Là tous deux ils nous furent pris ; Mais , n'en déplaise à tant de belles , Ce fut par l'aimable d'Ortis.
Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.
Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui envièrent point celte conquête, et, nous jugeant apparemment très infirmes , elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin , trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres ; de sorte que rien ne nous empêcha de gagner Encausse sur les coureurs que M. de Chemeraut nous avoit promis, et qui nous atlendoient depuis un mois à Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer
Et dire , sans qu'on le cajole , Qu'il sait bien tenir sa parole.
Encausse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère, car, excepté ses eaux, qui sont admirables pour l'estomac , rien d'agréable ne s'y rencontre. Il est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut avoir autre divertissement que celui devoir revenir sa santé. Un petit ruisseau , qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, étoit toute notre consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel endroit, et les après-dînées nous y promener. Un jour que nous étions sur les bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes marées de la Garonne , dont nous avions
64 Voyage de Chapelle
la mémoire encore assez fraîche, nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches un homme qui nous avoit apparemment écoulés. C'étoit
Un vieillard tout blanc, pâle et sec.
Dont la barbe et la chevelure Pendoient plus bas que la ceinture :
Ainsi l'on peint Melchisedec,
Ou plutôt telle est la figure D'un certain vieux évéque grec Qui , faisant le salamélec.
Dit à tous la bonne aventure :
Car il porloit un chapiteau Comme un couvercle de lessive, Mais d'une grandeur excessive, Qui lui tenoit heu de chapeau.
Et ce chapeau , dont les grands bords Alloient tombant sur ses épaules , Etoit fait de branches de saules Et couvroit presque tout son corps.
Son habit, de couleur verdâtre, Etoit d'un tissu de roseaux ; Le tout couvert de gros morceaux D'un cristal épais et bleuâtre.
A cette apparition , la peur nous fit faire deux signes de croix et trois pas en arriére ; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous résolûmes , bien qu'avec quelques petits battements de
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cœur, d attendre le vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux , et qui nous parla fort civilement de cette sorte :
Messieurs, je ne suis point surpris Que de ma rencontre imprévue Vous ayez un peu Tàme émue; Mais , lorsque vous aurez appris En quel rang les destins ont mis Ma naissance à vous inconnue , Et le sujet de ma venue, Vous rassurerez vos esprits.
Je suis le Dieu de ce ruisseau.
Qui, d'une urne jamais tarie Penchée au pied de ce coteau , Prends le soin dans cette prairie De verser incessamment l'eau Qui la rend si verte et fleurie.
Depuis huit jours , matin et soir , Vous me venez règlement voir Sans croire me rendre visite.
Ce n'est pas que je ne mérite Que l'on me rende ce devoir :
Car enfin j'ai cet avantage Qu'un canal si clair et si net Est le lieu de mon apanage.
Dans la Gascogne un tel partage Est bien joli pour un cadet.
Aussi l'avez-vous trouvé tel. Louant mes bords et leur verdure ; Ce qui me plaît , je vous assure ,
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Plus qu'une offrande ou qu'un autel; Et tout à l'heure , je le jure , Vous en serez , foi d'immortel , Récompensés avec usure.
Dans ce petit vallon champêtre Soyez donc les très bien venus.
Chacun de vous y sera maître.
Et , puisque vous voulez conuoître Les causes du flux et reflux , Je vous instruirai là dessus , Et vous ferai bientôt paroître Que les raisonnements cornus De tout temps sont les attributs De la faiblesse de votre être ;
Car tous les dits et les redits De ces vieux rêveurs que jadis On crut avoir tant de lumières Ne sont que contes d'Amadis.
Même dans vos sectes dernières Les Descartes , les Gassendis , Quoiqu'en différentes manières , Et plus heureux et plus hardis A fouiller les causes premières , N'ont jamais traité ces matières Que comme de vrais étourdis.
Moi , qui sais le fin de ceci Comme étant chose qui m'importe , Pour vous mon amour est si forte Qu'après en avoir éclairci Votre esprit de si bonne sorte Qu'il n'en soit jamais en souci.