‹ ŒuvresChapitre 3 sur 50 · ET DE BACHAUMONT · texte numérisé non relu

ET DE BACHAUMONT

Je veux que la docte Cohorte Vous en doive le grand merci.

Il nous prit lors tous deux par la main et nous fit asseoir sur le gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire, fort étonnés de nous voir en conversation avec un Fleuve ; mais tout d'un coup

Use moucha, cracha, toussa, Puis en ces mots il commença :

Lorsque TOnde en partage échut

Au frère du grand Dieu qui tonne,

L'avènement à la couronne

De ce nouveau monarque fut

Publié partout , et fallut

Que chaque Dieu Fleuve en personne

Allât lui porter son tribut.

Dans ce rencontre la Garonne

Entre tous les autres parut ,

Mais si brusque et si fanfaronne ,

Que sa démarche lui déplut ;

Et le puissant Dieu résolut

De châtier cette Gasconne

Par quelque signalé rebut.

De fait , il en fit peu de cas ; Quand elle lui vint rendre hommage, 11 se renfrogna le visage Et la traita du haut en bas.

Mais elle , au lieu de s'abaisser, Ayant pris soin de ramasser.

Avec la puissante Dordogne ,

68 Voyage de Chai'Elle

Mille autres fleuves de Gascogne , Sembla le vouloir offenser.

Car, d'une orgueilleuse manière , Deux fois Neptune elle pressa , Qui , comme il a l'humeur altière , Amèrement s'en courrouça, Et , d'une mine froide et fière , Deux fois si loin la repoussa , Que cette insolente rivière Toutes les deux fois rebroussa Plus de six heures en arrière.

Bien qu'au vrai cette téméraire Se fût attiré sur les bras Un peu follement cette affaire.

Les grands Fleuves ne crurent pas Devoir en un tel embarras Se séparer de leur confrère , Ni l'abandonner; au contraire, Ils en murmurèrent tout bas , Accusant le roi trop sévère.

Mais lui , branlant ses cheveux blancs.

Tout dégouttants de l'onde amère :

«. Taisez-vous , dit-il , insolents.

Ou vous saurez en peu de temps Ce que peut Neptune en colère. »

Sur-le-champ , au lieu de se taire , Plus haut encore on murmura.

Le Dieu lors en furie entra , Son Trident par trois fois serra Et trois fois par le Styx jura :

ET DE BaCHAUMONT. 69

« Quoi donc ! ici l'on osera

Dire (1) hardiment ce qu'on voudra!

Chaque petit Dieu glosera

Sur ce que Neptune fera !

Per Dio, queslo non sara;

Chacun d'eux s'en repentira ,

Et pareil traitement aura :

Car deux fois par jour on verra

Qu'à sa source il retournera ,

Et deux fois mon courroux fuira;

Mais plus loin que pas un ira

Celui qui pour son malheur a

Causé tout ce désordre-là-,

Et cet exemple durera

Tant que Neptune régnera. »

A ce Dieu du moite élément Les rebelles lors se soumirent ; Et , quoique grondant , obéirent Par force à ce commandement.

Voilà ce qu'on n'a jamais su ,

Et ce que tout le monde admire.

Aussi nous avions résolu ,

Pour notre honneur, de n'en rien dire ;

Mais , aujourd'hui , vous m'avez plu

(1) Le lecteur, sans qu'il soit besoin de l'en avertir, s'apercevra aisément ici , et même plus d'une fois ailleurs, que la manière dont les vers sont mesurés suppose une prononciation qui a cessé d'être régulière ou qui ne l'a jamais été.

7© Voyage de Chapelle

Si fort , que je n'ai jamais pu M'empêcher de vous en instruire.

Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux , mais si vite qu'il étoit à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes , et, voyant qu'il étoit impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois :

Hé ! Monsieur le Fleuve , arrêtez , Ne vous en allez pas si vite.

Hé ! de grâce , un mot , écoutez !

Mais il se remit dans son gîte ,

et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous allâmes en vain jusqu'à cet endroit : car le bonhomme étoit déjà tout fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n "étoit plus

Qu'un murmure agréable et doux ; Mais cet agréable murmure N'est entendu que des cailloux.

Il ne le put être de nous ; Et certes , sans vous faire injure, Il ne l'eût pas été de vous.

Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous obligea de retourner en notre logis, où nous fimes mille réflexions sur cette aventure. Notre esprit n'étoit pas entièrement satisfait de cet éclaircissement , et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une sédition où tous les Fleuves avoient trempé, il n'y en avoit eu qu'une partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois

ET DE BaCHAUMONT. 71

en ce même lieu , tant que nous demeurâmes à Encausse, pour y conjurer cet honnête Fleuve de nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation ; mais il ne parut plus, et, nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en aller.

Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avoit envoyé nous mena bien à notre aise chez lui à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, qu'il étoit aisé de juger que nos visages n'étoient point désagréables au maître de la maison.

C'est chez cet illustre Fontrailles , Où les tourtres (1), les ortolans , Les perdrix rouges et les cailles , Et mille autres vols succulents, Nous firent horreur des mangeailles Dont Carbon et tant de canailles Vous affrontent depuis vingt ans.

Vous autres casaniers, qui ne connoissez que la Vallée de Misère et vos rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si vous vous y connoissez et si vous l'aimez, comme vous dites,

Soyez donc assez braves gens Pour quitter enfin vos murailles; Et, si vous êtes de bon sens.

Allez et courez chez Fontrailles (2) Vous gorger de mets excellents.

(1) Vieux mot qui , dans quelques provinces , signifie tourterelles, en tant que gibier.

(2) Louis d'Astarac, marquis de Marestang et de

72 Voyage dr Chapelle

Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde , il se divertit à faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens de sa province en savent fort bien le chemin ; mais les autres ne l'ont jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le président de Marmiessc, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il fut informé de notre arrivée , nous allâmes tous ensemble à Toulouse descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendoit , et qui nous donna un de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. le président de Marmiesse nous voulut faire voir dans un dîner jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence , ou , avec sa permission , la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur (i) n'étoit rien en comparaison; et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts, pour vous en faire une description magnifique.

Toi qui présides aux repas, 0 muse , sois-nous favorable ; Décris avec nous tous les plats Qui parurent sur cette table.

Pour notre honneur et pour ta gloire ,

Fontrailles, entra dans la conjuration du marquis de Cinq-Mars, fut porteur du traité avec l'Espagne, et vécut dans l'exil jusqu'à la mort du cardinal de Richelieu. C'est celui dont la relation a été jointe aux mémoires de Montrésor.

(i) Dans la comédie de ce nom de Pierre Corneille.

etdeBachaumont. 73

Fais qu'aucun de tous ces grands mets Ne s'échappe à notre mémoire , Et fais qu'on en parle à jamais.

Mais comme notre esprit s'abuse De s'imaginer qu'aux festins Puisse présider une muse , Et qu'elle se connoisse en vms !

Non , non ; les doctes demoiselles N'eurent jamais un bon morceau ; Et ces vieilles sempiternelles Ne burent jamais que de l'eau.

A qui donc adresser ses vœux

En des occasions pareilles?

Est-ce à Come? Est-ce au dieu des treilles?

Ou bien seroit-ce à tous les deux ?

Mais , pour rimer, Bacchus et Come Sont des Dieux de peu de secours; Et jamais, de mémoire d'homme, On ne leur fit un tel discours.

Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions entreprendre une si grande affaire. 11 faut donc nous contenter de vous dire que jamais on ne vit rien de si splendide, et nous eussions cru Toulouse , ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de toute sorte de gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devi-

74 Voyage DE Chapelle

nerez aisément son nom quand nous vous dirons

Que c'est un de ces beaux-esprits Dont Toulouse fut rorigine.

C'est le seul Gascon qui n'a pris Ni lair ni l'accent du pays , Et l'on jugeroit à sa mine Qu'il n'a jamais quitté Paris.

Enfin c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont rien que d'un homme qui n'auroil jamais bougé de la cour.

Vous saurez qu'il est marié Environ depuis une année , Et qu'il est tout -à-fait lié Du sacré lien d'Hyménée.

Lié tout-à-fait, c'est-à-dire Qu'il est lié tout-à-fait bien, Et qu'il ne lui manque plus rien , Et qu'il a tout ce qu'il désire.

L'épouse est bien apparentée , Et bien apparenté l'époux ; Elle est jeune, riche, espritée.

Il est jeune, riche , esprit doux.

Avec lui et dans son carrosse nous quittâmes Toulouse pour aller à Grouille, où M. le comte d'Aubijoux (i) nous reçut très civilement. Nous le trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir

(i) François-Jacques d'Amboise, comte d'Aubijous, de la même maison que Bussy d'Amboise.

ET DE Bachaumont. y5

au milieu de ses jardins entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. 11 a destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas dire avec sa maîtresse.

Malgré rinjustice des Cours , Dans cet agréable hermitage Il coule doucement ses jours Et vit en véritable sage.

De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie , ce ne seroit vous apprendre rien de nouveau ; mais peut-être serez-vous surpris de savoir que , faisant si grande chère , il ne vivoit que d'une croûte de pain par jour. Aussi son visage étoit-il d'un homme mourant. Bien que son parc fût très grand et qu'il eût mille endroits, tous plus beaux les uns que les autres , pour se promener , nous passions les journées entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent (i).

Sous ce berceau qu'Amour exprès Fit pour toucher quelque inhumaine ,

(i) Au lieu de le haut d'un berceau de grands cyprès , que j'ai mis d'après l'édition de 1732, et que le sens

y6 Voyage de Chapelle

L'un de nous deux , un jour au frais Assis près de cette fontaine, Le cœur percé de mille traits.

D'une main qu'il portoit à peine Grava ces vers sur un cyprès :

Hélas ! que Ton seroit heureux Dans ce beau lieu digne d'envie , Si , toujours aimé de Silvie , L'on pouvoit , toujours amoureux , Avec elle passer la vie !

Vous connoîtrez par là que, dans notre voyage, nous ne songions pas toujours à faire bonne chère , et que nous avions quelquefois des moments assez tendres. Au reste , quoique Grouille ait tant de charmes , M. d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de Pénautier, qui nous mena chez lui à Pénautier, à une lieue de Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois avec le cher ami Balzant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de nos divertissements assez grand, parceque la troupe n'étoit pas mauvaise et qu'on y voyoit toutes les dames de Carcassonne. Quand nous en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes hommes du monde , voulut absolument que nous prissions

semble demander, il y a dans toutes les autres que j'ai vues ; le haut du berceau de grands cyprès. Les Tcrs qui suivent sont connus pour être de Bachaumont. {S.-Marc.) Voir la Notice.

ET DE BaGHAUMONT. 77

encore son carrosse pour aller à Narbonne , quoiqu'il y eût une grande journée. Le temps étoit si beau que nous espérions , le lendemain , sur nos chevaux frais et qui suivoient en main depuis Encausse, aller coucher près de Montpellier. Mais, par malheur,

Dans cette vilaine Narbonne Toujours il pleut, toujours il tonne.

Toute la nuit doncques il plut, Et tant d'eau cette nuit il chut, Que la campagne submergée Tint deux jours la ville assiégée.

Que cela ne vous surprenne point! Quand il pleut six heures en celte ville , comme c'est toujours par orage et qu'elle est située dans un fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute étoit perdu si son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour attendre que les passages fussent libres. Des messieurs que nous trouvâmes se promenant dans la grande place , et qui nous parurent être des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il étoit de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc faire voir les raretés de leur ville , et nous menèrent d'abord dans l'église cathédrale, qu'ils prétendoient être un chef-d'œuvre pour la hauteur et

70 Voyage de Chapelle

pour la largeur de ses voûtes ; mais nous ne saurions pas bien vous dire au vrai

Si l'architecte qui la fit La fit ronde, ovale ou carrée, Et moins encor s'il la bâtit Haute , basse , large ou serrée :

Car, arrivés en ce saint lieu , Nous n'eûmes jamais autre envie Que de faire des vœux à Dieu De n'y rentrer de notre vie.

Ce qu'on y montre encor de rare Est un vieux et sombre tableau Où l'on voit sortir un Lazare A demi mort de son tombeau.

Mais le peintre l'a si bien fait Pâle , hideux , noir, effroyable , Qu'il semble bien moins le portrait Du bon Lazare que du diable (i).

Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux merveilles. Ils eurent en-

(i) Ce tableau de la résurrection du Lazare est de Sébastien de Venise, appelé communément fra Bastiano del Pioinbo, qui le fit en concurrence de Raphaël, lorsque celui-ci peiguoit pour François I'"' son tableau de la Transfiguration. La manière dont nos voyageurs parlent ici de ce tableau de Narbonne, qui se voit aujourd'hui parmi ceux de M. le duc d Orléans, s'accorde avec le jugement de la plupart des connoisseurs. {Saint-Marc.)

ET DE BaCHAUMONT. 79

core la bonté, pour nous régaler tout à fait, de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles , qui tomboient en vérité de la vérole. Voilà tous les divertissements que nous eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se passèrent agréablement. Toi, qui nous as si bien divertis,

Digne objet de notre courroux , Vieille ville toute de fange, Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts , Pourrois-tu prétendre de nous Le moindre vers à ta louange?

Va , tu n'es qu'un quartier d'hiver De quinze ou vingt malheureux drilles , Où l'on peut à peine trouver Deux ou trois misérables filles Aussi mal saines que ton air.

Va, tu n'eus jamais rien de beau , Rien qui mérite qu'on le prise , Bien peu de chose est ton tableau , Et bien moins que rien ton église.

L'apostrophe est un peu violente , ou l'imprécation un peu forte; mais nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin , les eaux s'écoulèrent , et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues dans les plaines toutes noyées, et passé sur

8o Voyage de Chapelle

de méchantes planches un torrent qui s'étoit fait de l'égout des eaux, large comme une rivière, Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays aussi beau que celui que nous venions de quitter étoit désagréable. Le lendemain , ayant traversé les Landes de Saint-Hubert et goûté les bons muscats de Loupian , nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces plantades et de ces blanquètes que vous connoissez. Nous y abordâmes à travers mille boules de mail : car on joue là le long des chemins à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où l'on entre d'abord , l'on croit être dans la boutique de Martial (i) , et cependant ,

Bien que de cette belle ville Viennent les meilleures senteurs , Son terroir, en muscats fertile.

Ne lui produit jamais de fleurs.

Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés

De rencontrer en cette place Un grand concours de populace.

Chacun y nommoit d'Assouci.

Il sera brûlé , Dieu merci, Disoit une vieille bagasse.

Dieu veuille qu'autant on en fasse A tous ceux qui vivent ainsi !

(i) Marchand parfumeur de Paris.

etdeBachaumont. 8i

La curiosité de savoir ce que c étoit nous fit avancer }3lus avant. Tout le bas étoit plein de peuple , et les fenêtres remplies de personnes de qualité. Nous y connûmes un des principaux de la ville, qui nous lit entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il étoit, nous apprîmes qu'effectivement on alloit brûler d'Assouci pour un crime qui est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus polies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville , quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles, ni trop bien mises. A leurs petites mignardises , leur parler gras et leurs discours extraordinaires , nous crûmes bientôt que c'ctoit une assemblée des précieuses de Montpellier. Mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paroissoienl que des précieuses de campagne , et n'imitoient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux esprits , afin de nous faire voir ce qu'elles valoient par le commerce qu'elles ont avec eux. 11 se commença donc une conversation assez plaisante.

Les unes disoient que Ménage Avoit l'air et l'esprit galant ; Que Chapelain n'étoit pas sage ; Que Costar n'étoit pas pédant.

Les autres croyoient Monsieur de Scudéri Un homme de fort bonne mine , Vaillant , riche et toujours bien mis ,

82 Voyage de Chapelle

Sa sœur une beauté divine , Et Pélisson un Adonis.

Elles en nommèrent encore une très grande quantité, dont il ne nous souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux esprits, il fut question de juger de leurs ouvrages. Dans TAlaric (i) et dans le Moïse (2), on ne loua que le jugement et la conduite, et dans la Pucclle rien du tout. Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la i)réface de M. l'èlisson fut traitée de ridicule. Voilure même passa pour un homme grossier. Quant aux romans , Cassandre (3) fut estimé ])0ur la délicatesse de la conversation , Cyrus et Clélie (4) pour la magnificence de l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement la conversation tomba sur d'Assouci [5], parcequ'il

(i) Poème héroïque de Scudéri.

(a Poème héroïque de Saint-Amand.

(3; Uoman de la Calprcnède.

(4' Deux romans de M'"-" de Scudéri.

(5) Charles Coypeau d'Assoucy, auteur de mauvaises poésies burlesques, qui, à ce titre, fut surnommé dans le temps le singe de Scarron, et dont cependant les curieux recherchent encore les deux volumes d'aventures.

L'éditeur Saiiit-Marc, après Bajie, entre dans de longs dévc'lopi)ements touchant le tort très réel qu'eut Chapelle d'exagérer jusqu'à la fiction , pour en amuser ses lecteurs, les circonstances du passage de d'As-

ET DE BaCUAUMONT. 83

leur sembla que l'heure de l'exécution approchoit. Une de ces dames prit la parole, et, s'adressant à celle qui nous avoit paru la principale et la maîtresse précieuse :

Ma Bonne , est-ce celui qu'on dit Avoir autrefois tant écrit, Même composé quelque chose En vers sur la Métamorphose? (i) Il faut donc qu'il soit bel esprit?

Aussi l'est-il , et l'un des vrais, Reprit l'autre , et des premiers faits. Ses lettres lui furent scellées Dès leurs premières assemblées.

J'ai la liste de ces Messieurs; Son nom est en tète des leurs (2).

Puis, d'une mine sérieuse.

Avec certain air affecté ,

soucy à Montpellier. Ce tort, nous l'avons reconnu dans la Préface-Notice; mais nous ne voyons aucune nécessité de nous étendre sur tout ce qui se rattache à cette espèce de saltimbanque, aussi méprisable comme homme que comme poète, et resté une des victimes de Boileau le plus déshonorées par ce vers devenu proverbe ;

Et jusqu'à d'Assoucy tout trouva des lecteurs.

(1) UOvide en belle humeur.

(2) D'Assoucy n'a jamais été de l'Académie fran-çoise. C'est sans doute une faute que Chapelle fai*, faire à ces Précieuses, pour les rendre plus ridicules. {La Monnaye.)

84 VoA'AGE DE Chapelle

Penchant sa tête de côté , Et de ce ton de précieuse , Lui dit : Ma chère, en vérité,

C'est dommage que dans Paris Ces messieurs de TAcadémie, Tous ces messieurs les beaux esprits.

Soient sujets à telle infamie.

L'envie de rire nous prit alors si furieusement , qu'ils nous fallut quitter la chambre et le logis, pour en aller éclater à notre aise dans l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde à passer dans les rues, à cause de l'affluence du peuple.

Là d'hommes on voyoit fort peu; Cent mille femmes animées, Toutes de colère enflammées , Accouroicnt en foule en ce lieu Avec des torches allumées.

Elles écumoicnt toutes de rage , et jamais on n'a rien vu de si terrible. Les unes disoient que c'étoit trop peu de le brûler ; les autres, qu'il falloit l'écorcher vif auparavant, et toutes, que, si la justice le leur vouloit livrer, elles inventeroient de nouveaux supplices pour le tourmenter. Enfin,

L'on aurait dit , à voir ainsi Ces Bacchantes échcvelées , Qu'au moins ce monsieur d'Assouci Les auroit toutes violées.

Et cependant il ne leur avoit jamais rien fait.

ET DE BaCHAUMONT. 85

Nous gagnâmes avec bien de la peine notre logis, où nous apprîmes, en arrivant, qu'un homme de condition avoit fait sauver ce malheureux, et quelque temps après on vint nous dire que toute la ville étoit en rumeur, que les femmes y faisoient une sédition , et qu'elles avoient déjà déchiré deux ou trois personnes , pour être seulement soupçonnées de connoître d'Assouci. Cela nous fit une très grande frayeur ;

Et, de peur d'être pris aussi Pour amis du sieur d'Assouci , Ce fut à nous de faire gille.

Nous fûmes donc assez prudents Pour quitter d'abord cette ville, Et cela fut d'assez bon sens.

Nous nous sauvons donc comme des criminels par une porte écartée , et prenons le chemin de Massillargues (i), espérant d'y pouvoir arriver avant la nuit, A une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre d'Assouci avec un petit page assez joli qui le suivoit. En deux mots il nous conta ses disgrâces ; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté , lui fort vite, quoiqu'à pied , et nous doucement , à cause que nos chevaux étoient fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson , qui pensa mourir de rire de notre aventure. 11 prit le soin , par sa bonne chère et par ses bons lits , de nous faire

(i) Bourg à quelques lieues de Montpellier.

86 Voyage de Chapelle

bientôt oublier ces fatigues. Nous ne pûmes, étant si proche de Nîmes , refuser à notre curiosité de nous détourner pour aller voir

Ces grands et fameux bâtiments Du Pont du Gard et des Arènes, Qui nous restent pour monuments Des magnificences romaines.

Ils sont plus entiers et plus sains Que tant d'autres restes si rares , Echappés aux brutales mains De ce déluge de Barbares

° Vf

Qui furent le fléau (1) des humains.

Fort satisfaits du Languedoc , nous primes a.'^sez vite la route de Provence , par cette grande prairie de Beaucaire , si célèbre pour sa foire, et m le même jour nous vîmes de bonne heure fl

Paroître sur les bords du Rhône

Ces murs pleins d'illustres bourgeois.

Glorieux d'avoir autrefois

Eu chez eux la Cour et le Trône

De trois ou quatre puissants rois.

On y aborde par

Cette heureuse et fertile plaine

Qui doit son nom à la vertu

Du grand et fameux capitaine (i)

(i) Fléau sans accent surlV, prononcé comme scean. Yoir la note de la page 6g.

(a) C. Marius, qui tailla en pièces les Cinibres auprès d'Arles. L'auteur parle ici de la Camargue.

etdeBachaumont. 87

Par qui le fier Danois battu Reconnut la grandeur romaine.

Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement , celte belle et célèbre ville d'Arles, qui par son pont de bateaux nous fit passer de Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays , et les dames y sont propres , galantes et jolies , mais si couvertes de mouches, qu'elles en paroissent un peu coquettes. Nous les vîmes toutes au cours, où nous fûmes , faisant fort bien leur devoir avec quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les accoster, quoique inconnus ; et , sans vanité , nous pouvons dire qu'en deux heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires , et que nous fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir, on nous pria d'une assemblée, où l'on nous traita plus favorablement encore. Mais avec tout cela ces belles ne purent obtenir de nous qu'une nuit , et le lendemain nous en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine

La vaste et pierreuse campagne Couverte encor de ces cailloux Qu'un prince, revenant d'Espagne, Y fit pleuvoir dans son courroux (1).

(1) La Crau, campagne appelée par les anciens Romain Carapi lapidei. C'est, dit Pline (liv. m, eh. 4'> un monument des combats d'Hercule, Hercutis prœliorum memoria. Ce héros ayant h combattre quelques géants

88 Voyage de Cdapelle

C est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à Salon , petite ville , et qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de Noslradamus (i). Nous y couchâmes et nous n'y dormîmes pas un moment, à cause des hauts cris d'une comédienne , qui s'avisa d'accoucher cette nuit, proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous fit monter à cheval de bon matin , et celte diligence servit à nous faire considérer plus à notre aise , en arrivant à Marseille, cette multitude de maisons qu'ils appellent bastides, dont toute la campagne voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la beauté, car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez tant ouï parler de Marseille , que de vous en entretenir présentement, ceseroit répéter les mêmes choses et peulêlre vous ennuyer.

Tout le monde sait que Marseille Est riche , illustre et sans pareille Pour son terroir et pour son port ; Mais il faut vous parler du fort , Qui sans doute est une men^eille.

en cet endroit-là, Jupiter fit tomber sur eux une pluie de pierres qui couvrit de cailloux cette grande plaine. Apparemment c'est à cette fable que Chapelle fait allusion. [La Monnaye.)

(i) On voit, par une inscription gravée sur son tombeau, qu'il mourut en i566, âgé de 62 ans six mois et dix jours. [La Monnaye.)

ET DE BaCHAUMONT. 89

C'est Notre-Dame de la Garde , Gouvernement commode et beau, A qui suffit, pour toute garde , Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.

Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible , et si haut élevé , que s'il commandoit à tout ce qu'il voit au dessous de lui , la plupart du genre humain ne vivroit que sous son bon plaisir.

Aussi voyons-nous que nos rois, En connoissant bien l'importance , Pour le confier ont fait choix Toujours de gens de conséquence ,

De gens pour qui , dans les alarmes , Le danger auroit eu des charmes.

De gens prêts à tout hasarder.

Qu'on eût vu long-temps commander, [mes ( 1 ) . Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les ar~

Une description magnifique , qu'on a faite autrefois de cette place , nous donna la curiosité do l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure avant que d'arriver à l'extrémité de cette montagne , où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante , prête à tomber au

(1) Ce qu'on vient de lire et ce qui suit au sujet de Notre-Dame de la Garde est une raillerie contre Scudéri, gouverneur de cet ancien fort , dont il avoit fait une description magnifique. {Saint-Març.)

go Voyage de Chapelle

premier vent. Nous frappâmes à la porte , mais doucement de peur de la jeter par terre, et après avoir heurté long-temps, sans entendre même un chien aboyer sur la tour.

Des gens qui travailloient là proche Nous dirent : Messieurs, là dedans On n'entre plus depuis long-temps.

Le gouverneur de cette roche, Retournant en Cour par le côche , A, depuis environ quinze ans, Emporté la clef dans sa poche.

La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire, surtout quand ils nous firent remarquer un écritcau, que nous lûmes avec assez de peine, car le temps lavoit presque effacé :

Portion de Gouvernement A louer tout présentement.

Plus bas , en petit caractère :

Il faut s'adresser à Paris , Ou chez Conrart, le secrétaire (i), Ou chez Courbé, l'homme d'affaire (2) De tous messieurs les beaux esprits.

Croyant après cela n'avoir plus rien de rare à voir en ce pays, nous le quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des

(1) Valentin Conrart, le premier secrétaire perpétuel de l'Académie frauçoise.

(3) Augustin Courbé, fameux libraire.

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muscats à la Ciotat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parceque les chemins sont rudes, et que, passant par Cassis, il est bien difficile de ne pas s'y arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément curieux de savoir de la Ciotat

Que les marchands et les nochers La rendent fort considérable; Mais, pour ce muscat adorable Qu'un soleil proche et favorable Confit dans les brûlants rochers , Vous en aurez, frères très chers, Et du meilleur, sur votre table.

Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt que nous eûmes choisi le meilleur vin. Ainsi, le lendemain vers le midi, nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation admirable , exposée au midi et couverte au septentrion par des montagnes élevées jusqu'aux nues qui rendent son port le plus grand et le plus sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par sa charge , par son mérite et par sa dépense , est le premier et le plus considérable du pays.

C'est ce Paul dont l'expérience Gouverne la mer et le vent, Dont le bonheur et la vaillance Rendent formidable la France A tous les peuples du Levant (i).

(1) L'homme illustre dont il s'agit fut un des plus

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Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine ; mais en vérité, quoiqu'elle ait quelque chose de fier, il ne laisse pas d "être commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine, qui est si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté. Nous n'avions trouvé jusque là que des orangers de médiocre grandeur, et dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le milieu des champs, nous fit aller jusqu'à Hyèrcs. Que ce lieu nous plut! Qu'il est charmant ! et quel séjour seroit-ce que Paris sous un si beau climat !

Que c'est avec plaisir qu'aux mois Si fâcheux en France et si froids,- On est contraint de chercher l'ombre Des orangers qu'en mille endroits On y voit, sans rang et sans nonibre, Former des forêts et des bois !

excellents hommes de mer du dernier siècle. Comme sa fortune devoit être extraordinaire, elle fut annoncée par sa naissance en pleine mer, au fort d'une tempête. Je voudrois pouvoir ici m'étendre assez pour le faire bien connotlre ; mais il faut me restreindre à dire que, né dans la misère et dans la lie du peuple, i 1 commença presque au sortir de l'enfance par être mousse sur un vaisseau marchand, et que, par sa valeur et son habileté dans la guerre de mer, il devint d'abord chevalier servant, ensuite chevalier de justice dans l'ordre de Malte, lieutenant-général des armées navales de France et vice-ramiral des mers du lievaut. {Saint-ilarc.)

ET DE BaCHAUMONT. 98

Là jamais les plus grands hivers N'ont pu leur déclarer la guerre.

Cet heureux coin de l'univers Les a toujours beaux , toujours verts, Toujours ileuris en pleine terre.

Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres , dont les plus conservés el les mieux gardés ne doivent pas être en comparaison appelés des orangers !

Car ces petits nains contrefaits , Toujours tapis entre deux ais Et contraints sous des casemates, Ne sont, à bien parler, que vrais Et misérables culs-de-jattes.

Nous ne pouvions terminer notre voyage par un lieu qui nous laissât une idée plus agréable ; aussi dés ce moment ne songeâmes-nous plus qu'à retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu pour aller à la Sainte- Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et que l'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un rocher escarpé de plus de quatrevingts toises de haut, fait assurément par miracle : car il est aisé de voir que les hommes

N'y peuvent avoir travaillé, Et l'on croit, avec apparence, Que des saints esprits ont taillé Ce roc, qu'avec tant de constance

La Sainte (i) a si long-temps mouillé Des larmes de sa pénitence.

Mais, si d'une adresse admirable L'Ange a taillé ce roc divin , Le Démon, cauteleux et fin, En a fait l'abord effroyable, Sachant bien que le Pèlerin Se donneroit cent fois au diable.

Et se damneroit en chemin.

Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie, et, par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul moment; mais nous n'y fûmes pas sitôt arrivés qu'il nous prit sans savoir pourquoi une extrême impatience d'en sortir. Nous examinâmes donc assez brusquement la bizarrerie de cotte demeure , et nous nous instruisîmes en un m.omenttles religieux, de leur ordre, de leurs coutumes cl de leur manière de traiter les passants: car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent hôtellerie.

L'on n'y mange jamais de chair, L'on n'y donne que du pain d'orge Et des œufs, qu'on y vend bien cher.

Les moines hideux ont de l'air De gens qui sortent d'une forge.

Enfin, ce lieu semble un enfer.

Ou pour le moins un coupe-gorge.

(i) Sainte ilagddcine, qu'une tradition dit s'être retirée sur ce rocher pour se mettre à couvert de la persccution des juifs et des payons.

ET DE BaCHAUMONT. qS

L'on ne peut être sans horreur Dans cette terrible demeure, Et la faim , la soif et la peur Nous en Grent sortir sur l'heure.

Bien qu'il fût presque nuit et qu'il fît le plus vilain temps du monde , nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes et dans les déserts que de demeurer à la Sainte- Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin (i) nous portèrent bonheur et nous y firent arriver, avec l'aide d'un guide, sans nous être égarés, mais non pas sans être furieusement mouillés. Aussi le lendemain , la matinée s'étant passée tout entière en dévolions, c'est-à-dire à faire toucher des chapelets à quantité de corps saints et à mettre d'assez grosses pièces dans les bassins et dans les troncs , nous allâmes nous enivrer d'excellente blanchettc de Négreaux, et de là coucher à Aix. C'est une capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables , mais en récompense belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins, et le jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame de Castelane (2) y étoit , à qui nous rendîmes visite

(i) Petite -ville à huit lieues d'Aix.

(2) La Monnoye avoit dit dans une note :

« Si connue depuis sous le nom de marquise de Gange. Elle épousa le baron de Castelane à l'âge detreize ans en 1644, el en secondes noces le marquis de Gange, en 1648.»

Saint-Marc , discutant longuement ces deux da-

96 Voyage de Chapelle

aussitôt, le même jour, qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne compagnie. Elle n'étoit point, comme les autres veuves, dans les églises à prier Dieu ;

Car, bien qu'elle ait l'âme assez tendre Pour tout ce qu'elle auroit chéri, On auroit peine à la surprendre Sur le tombeau de son mari.

Avignon nous avait paru si beau que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l'examiner

tes, et les rapprochant de celle de i656, qu'il a donnée avec toute vraisemblance au voyage de Chapelle, en conclut que LaMonnoye a commis une erreur et qu'il s'agit ici de quelque autre M'^*^ de Castelane n'offrant pas le même intérêt. La Monnoye, en effet, s'est trompé, mais uniquement sur les dates. C'est bien h la marquise de Gange, alors eucore M'^»» de Castelane, que Chapelle et Bachaumont rendirent visite dans l'automne de i656. Dans une histoire fort étendue de cette infortunée, publiée en i8io, M. de Fortia d'Urban , un descendant de cette maison , établit par des pièces authentiques : i» que M"e de Chàteaublanc épousa le marquis de Castelane en 1647; 2° que son mari périt huit ans plus tard, c'est-à-dire en i655, dans le naufrage que firent cinq galères qu'il commandoil auprès de Gênes ; 3» que la jeune veuve , quelque temps après, quitta la cour pour aller habiter Avignon ; 4° enfin qu'elle épousa le marquis de Gange le 8 août i658 : toutes choses qui concilient merveilleusement la note de La Monnoye, les dates de Saint-Marc et le dire de nos deux voyageurs.

ET DE BaCHAUMONT. 97

plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur le bord du Rhône, par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se promenoit, qui nous sembla avoir de lair du sieur d'Assouci. Son manteau, qu'il portoitsur le nez, empêchoit qu'on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude, nous primes la liberté de l'accoster et de lui demander :

(X Est-ce vous, monsieur d'Assouci ? »

« Oui, c'est moi, messieurs; me voici N'ayant plus pour tout équipage Que mes vers, mon luth et mon page.

• Vous me voyez sur le pavé En désordre, malpropre et sale; Aussi je me suis esquivé Sans emporter paquet ni malle ; Mais enfin, me voilà sauvé, Car je suis en terre papale. »

Il avoit effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avoit empêché de pouvoir discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c'étoit que ce petit garçon , et quelle belle qualité l'obligeoit à le mener avec lui ; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant :

« Ce petit garçon qui vous suit Et qui derrière vous se glisse.

Que sait-il? En quel exercice,

gS Voyage de Chapelle

En quel art l'avez- vous instruit? »

« Il sait tout, dit-il. S'il vous duit, 11 est bien à votre service. »

Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait , et ne lui répondîmes autre chose

« Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.

De votre page qui vous suit Et qui derrière vous se glisse, Et de tout ce qu'il sait aussi.

Grand merci, monsieur d'Assouci; D'un si bel offre de service Monsieur d'Assouci, grand merci. »

Notre lettre finira par ce bel endroit , quoiqu'elle soit écrite de Lyon. Ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander mille choses des beautés du Pont-Saint-Esprit, des bons vins de Condrieux et de Côte-Rôtie; mais, en vérité, nous sommes si las d'écrire que la ])lume nous tombe des mains, outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir lorsque nous aurons le jilaisir de vous revoir.

Si nous allions tout vous déduire.

Nous n'aurions plus rien à vous dire, Et vous saurez qu'il est plus doux De causer, buvant avec vous, Qu'en voyageant de vous écrire.

Adieu, les deux frères nourris Aussi bien que gens de la ville.

etdeBachauhont. 99

C|ue nous aimons plus que dix mille Des plus aimables de Paris.

Date.

De Lyon, où l'on nous a dit Que le roi, par un rude édit, A voit fait défenses expresses, Expresses défenses à tous, De plus porter chausses Suissesses.

Cet édit, qui n'est rien pour nous, Vous réduit en grandes détresses, Grosses bedaines, grosses fesses, Car où diable vous mettrez-vous ?

Adresse.

A Messieurs les aînés Broussins ; Chacun enseignera la rue :

Car leur demeure est plus connue Au Marais que les Capucins.

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