II
182 BELLE-PLAXTB ET CORKÉLICS.
torique de bien au père Navetle. Voici la proposition que je fais. Si tu veux, je donnerai quinze francs à Navette, et il travaillera pour moi tout le long de l'année.
— C'est trente francs, dit Cornélius; je suis l'usurier et toi l'emprunteur.
— Miséricorde ! s'écria Belle-Plante. Mademoiselle Louise, intercédez donc pour moi.
— Je suis l'usurier, te dis-je, je n'écoule rien.
— Eh bien ! tiens, les voilà tes trente francs ; mais Dieu ne le pardonnera jamais cela.
— Il me le pardonnera bien, sois en sûr. Puisque Dieu ne veut pas se mêler de faire rendre justice à l'opprimé, il ne peut pas trouver mauvais qu'un aulre fasse sa besogne.
— Vas-tu enQn me débarbouiller, Cornélius?
— Tu as bien peur que je ne t'impose encore d'autres reslitulions; mais sois tranquille. Je t'ai sutTisamment démontré, je crois, quelle était la situation de l'usurier vis-à-vis de l'emprunteur. Maintenant j'abdique.
Alors il tira une fiole de sa poche, vida une goutte d'un certain acide sur le coin de sa serviette, et rendit à Belle-Planle sa carnation naturelle.
OR^ÉLIUS Iravaillait à so» ballon avec tant d'ardeiu, que vers la fin de juillet la moilié de ses toiles était enduite. Mais son premier tonneau d'huile était épuisé ; quand il voulut employer le second, il se trouva qu'une main perfide l'avait altéré et qu'il ne pouvait plus lui être d'aucun usage. Cet acte de déloyale méchanceté n'avait pu être commis que durant les quelques jours que son bagage était resté chez Belle-Plante. Nous ne pouvons dire que ce fût celui-ci qui eût fait le coup; d'abord nous n'en savons rien; ensuite les héritiers de Belle-Plante pourraient nous traduire devant le tribunal civil pour préjudice porté à la réputation de leur oncle, et le tribunal civil n'est point disposé à entendre raison. Vous avez beau lui dire que la réputation que vous avez cru devoir attaquer était déjà détériorée; c'est comme quand vous cassez un carreau de vitre fêlé : bon gré, mal gré, il faut que vous en fassiez remettre un neuf. Toujours est-il que le tonneau dbuile qui lui man-
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(luait au moment où il lui étail nécessaire, était pour Cornélius une perle irréparable. Ses dernières ressources étant épuisées, et l'huile siccative n'eût-elle coûté que trente sous le tonneau, qu'il lui eût été impossible de s'en procurer un autre.
Noire ami Cornélius était dans la consternation, et vous conviendrez qu'on y serait à moins. Faute de quelques liiresdeson huile, il lui fallait laisser à moitié la plus belle et la plus féconde entreprise qu'ait conçue l'esprit humain. Celte gloire, dontil avait tant rêvé, il la voyait s'échapper comme un oiseau au moment où l'on est prêt à mettre la main dessus. Son huile siccative lui revenait à quatre-vingt-cinq francs le tonneau. Cependant, pour un tonneau de cette huile, il eût donné sans regret dix des plus belles années de sa vie, comme, dans certaines circonstances, une femme donnerait un diamant pour une aiguillée de til.
Cornélius ne s'arracha pas les cheveux comme un héros classique ; il ne cria pas, le poing levé vers le ciel , damnation et malédiction comme un héros romantique; car Cornélius n'était ni classique ni romantique, je vous prie de le croire ; mais il donna un grand coup de pied dans son tonneau et l'effondra.
Lorsque Louise vint, elle le trouva comme Marius au milieu des ruines de Minturnes, assis sur un rouleau de toile, les coudes placés sur ses genoux et le menton appuyé sur ses mains, qui regardait d'un œil Gxe une flasque d'eau noire répandue à ses pieds. Elle fut effrayée de sa consternation.
— Qu'avez- vous, Cornélius? s'écria-t-elle. Comme Cornélius gardait le silence,
— Répondez-moi donc vile, Cornélius, quavez-vous ?
— Hé bien ! dit Cornélius, je n'ai plus d'huile. Ce mélange
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(1 eau et de noir de fumée, voilà tout ce que Belle-I'iaiite m'a laissé !
— Quoi ! Belle-Plante voire frère? en effet, cet homme est capable de tout. Il faut le livrer à la justice.
— Y pensez-vous, Louise? qui, moi, faire retentir un tribunal correctionnel du nom de mon père ! Oh ! non, Louise ! cent fois non ! plulôt rester misérable et ignoré toute ma vie !
— Vous avez un noble cœur, Cornélius ! Du reste, c'est toujours à ceux-là que la fortune s'attaque, comme si elle cherchait un adversaire digne d'elle ! Mais ce malheur n'est peut-éire pas irréparable?
— JII l'est, Louise ; car on ne peut rendre une toile imperméable qu'avec de Ihuile siccative.
— Je veux dire, mon ami, qu'il n'est peut-être pas impossible de vous procurer un autre tonneau d'huile.
— Et comment, Louise? dit Cornélius, dressant l'oreille comme un cheval de bataille au son de la trompette.
— Un peu de patience, dit Louise, je cherche, je ne sais pas encore...
El en cfTel, la pauvre fille était à bout de ressources ; elle avait vendu successivement tous ses bijoux pour payer la pension de Cornélius, sans que celui-ci s'en aperçut.
— Allons, ajoula-t-elle, mon ami, donnez-moi le bras, et faisons un tour dans notre prairie; le mouvement nous donnera des idées.
— C'est cela, dit Cornélius ; il y a des écrivains qui ne peuvent
ÎSf) BELLE-PLANTE ET CORJii^LUS.
travailler qu'en marchant, et c'est en se promenant que Jean- Jacques Rousseau a fait sa Nouvelle Eéloïsc.
Cornélius se leva machinalement comme une statue qu'on met sur ses pieds au moyen d'un cabestan. Il prit le bras de Louise, et tous deux s'en allèrent silencieusement le long des saules et les yeux fixés à terre, comme s'ils eussent perdu quelque chose dans l'herbe. Le regard pensif de Louise tomba sur Blanchette, la vache de la mère Simone, qui broutait sans songer à mal dans un coin de la prairie.
— J'ai votre huile, Cornélius! s'écria-t-elle en frappant dans ses mains.
— Mon huile! où est-elle? fit Cornélius qui s'était mis malgré lui à rêver d'une solution géométrique.
— Tenez, dit Louise, la voilà ! C'est Blanchette, la vache de ma nourrice.
— Tu es folle, Louise. Crois-tu donc qu'on puisse enduire une toile de ballon avec du beurre et du fromage ?
— Allez chercher la mère Simone, et ne vous inquiétez pas du reste.
Cornélius revint bientôt avec sa vénérable hôtesse.
— Nourrice, lui dit Louise, comment m'aimez-vous?
— Comme la fille que j'ai perdue, dit la mère Simone.
— Ainsi, vous m'aimez plus que Blanchette ?
— Comment pouvez -vous me faire une pareille question, mademoiselle ?
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— 116 bien 1 si je me trouvais dans un grand embarras, s'il y allait de toutes mes espérances de bonheur, vcndriez-vous bien Blanchette pour me tirer de peine?
— S'il le fallait absolument ! dit la mère Simone.
— Oh! il le faut absolumenl, nourrice, dit Louise en lui prenant les mains et en les couvrant de baisers. S'il ne le fallait absoment, vous sentez que je n'aurais pas la cruauté de vous priver de votre vache bien-aimée.
— Chère fille ! vous me payez ma vache dix fols plus qu'elle ne vaut. Demain je la mènerai à la foire.
— Et vous m'en donnerez l'argent, n'est-ce pas, nourrice ?
— Je vous le donnerai, chère fille! Mais permettez au moins que je vous embrasse. Depuis que vous êtes une grande demoi-^ selle, je n'osais plus me donner ce bonheur !
Louise se jela au cou de la mère Simone, qui la pressa avec amour sur son mouchoir rouge. Pendant ce temps, Cornélius pleurait comme un grand niais sur son jabot.
La mère Simone voulait retourner à ses fourneaux.
— Non, restez, mère Simone, dit Cornélius, j'ai quelque chose à vous dire. L'action que vous venez de faire est belle, ?ans doute; mais permettez-moi de ne la considérer que sous un côté. Elle prouve irréfragablement que l'amour paternel n'est pas une conséquence de la paternité, c'est-à-dire qu'on n'aime pas un enfant par cela seul qu'on lui a donné la vie. Vous n'avez pas donné la vie, vous, mère Simone, à mademoiselle Desallemagnes ; vous ne lui avez donné que votre lait à raison de quinze francs par mois, ce qui fait à peu près dix sous la pinte ; vous n'avez été pour elle
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que ce que la biche de Geneviève de Brabant a élé pour son pauvre enfant. Cependant, vous aimez mademoiselle Desallemagnes plus que son père ne l'aime, je suis sûr. Pourquoi cela, mère Simone ? Parce que vous vous êtes habituée à la voir, parce qu'elle a grandi et qu'elle s'est développée sous vos yeux, et aussi parce qu'elle est jolie. Vous l'aimez, enfin, comme un fleuriste aime la fleur qu'il arrose tous les jours et dont il suit le développement. Eh bien! c'est comme cela, et pas autrement, qu'un père aime son enfant. Son enfant est pour lui un petit être avec lequel il s'est lié pas à pas d'amitié. Si c'est un piaillard, s'il est laid, s'il lui vient des pustules à la figure, s'il a la diarrhée, il n'a pour lui que de la r^^pugnance, et celte répugnance continue si l'enfant est mal organisé, s'il a un caractère désagréable, s'il a enfin de ces défauts qui repoussent l'affection. Si une femme mettait un lièvre au monde, croyez-vous, mère Simone, que son mari laimerait beaucoup ? Je suis persuadé, moi, que si on lui en faisait un civet, il en mangerait bien volontiers. Lorsqu'un enfant vient difforme, au monde, ses parents lui donneraient bien plus volontiers une tombe qu'un berceau. Cependant, pourquoi ne l'aiment-ils point, s'il s'agit seulement, pour aimer un enfant, de lavoir fait. Vous me direz qu'ils s'y attachent ensuite; mais cela vient de l'amitié qui s'établit nécessairement entre des cires qui ont de continuels rapports entre eux. Les actes du père envers son enfant sont presque tous des actes d'égoisme. Ainsi, au lieu d'acheter au bambin un polichinelle de trois francs qui le rendrait bien heureux, il lui achète un bel habit, parce que cet habit fera honneur au père de l'enfant. S'il est notaire, et que son fils soit poète, il en fera un notaire ; s'il est noble et que sa fille aime un roturier, il la donnera un noble, et de même dans toutes les choses de la vie. Un père qui était fort indifférent sur le compte de son fils, éclate en regrets aussitôt qu'il l'a perdu. Savez-vous pourquoi, mère Simone? c'est que ce père avait placé des espérances quelconques sur la lète de son fils, que son orgueil rêvait pour lui une belle position
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sociale dont l'éclat se reflétait sur la famille ; c'est qu'il pensait qu'il lui ferait honneur en quelque chose. La preuve de cela, c'est que nous ne regrettons jamais plus nos enfants que quand ils meurent dans un âge où l'avenir n'a pas encore eu le temps de démentir les rêves que nous faisons à leur sujet. Si c'est une petite fille qui meurt, sa mère la regrette comme une grande dame ; si c'est un petit garçon, le père le pleure comme un grand poète , un grand financier, un grand avocat, et peut-être comme un grand ministre que la famille a perdu.
Cornélius tenait la mère Simone par son tablier, tant il avait peur qu'elle lui échappât.
— Ah ça, lui dit-elle, aurez-vous bientôt fini, monsieur Cornélius? il faut que j'aille voir, moi, si votre dîner ne brûle pas.
— Eh bien ! dit Cornélius, Louise me fera le plaisir d'écouter la fin de ma dissertation...
— Point du tout, interrompit Louise ; je n'ai pas fait attention au commencement.
— Alors, je l'achèverai quand la mère Simone sera revenue.
— Oui, dit-elle, oui, altends-moi sous l'orme.
En passant près de sa vache, la mère Simone lui donna une poignée d'herbes que Blanchette mangea dans sa main comme une bête bien apprù^e, et elle la'baisa sur le museau.
— Pauvre Blanchette: dit-elle, j'espérais que nous ne nous quillerious pas; mais pour tirer Louise d'embarras, il faut bien nous résigner à celle séparation. Comme lu vas souffrir loin de moi, ma Blanchette !
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Tandis que Simone s'en allait, Blanchelte, comme si elle eût compris ce que venait de dire sa maîtresse, poussa un mugissement de douleur semblable à celui d'une vache à laquelle on enlève son veau.
— Elles me fendent le cœur toutes les deux, dit Louise ; il faut que je tâche de persuader à mon père de lui acheter sa vache, et plus lard nous la lui rendrons.
— Louise , du Cornélius , je crains maintenant de ne pas réussir. Si je ne réussissais pas, qui m'acquitterait envers vous et envers cette pauvre femme qui nous est si dévouée ?
— "Vous réussirez , mon ami, répondit Louise ; allez ! ceux qu'on aime ainsi sur la terre , Dieu les aime aussi dans le ciel !
Toujours est-il que le lendemain matin la pauvre Blanchelte alla à la foire de Corvol, et que le soir elle était vendue, car le père Desallemagnes ne voulut pas en entendre parler.
Cornélius se hâta d'écrire à Paris pour qu'on lui envoyât un troisième tonneau d'huik?, et, en attendant l'arrivée de cette commande , il en revint à" ses' équations. Or, voici ce qu'il lui advint.
Il était neuf heures du soir, et il s'occupait fort tranquillement de manger un gigot de mouton à la table de madame Simone. Une voiture allelée de quatre chevaux s'arrêta devant la porte de l'auberge. Le claquement des fouets avait attiré bon nombre de curieux autour de la voiture. Trois hommes en descendirent , l'un de haute taille, en habit brodé, portail une longue queue sur les épaules ; les deux autres, vêtus aussi très richement, mais donl le costume paraissait un peu fatigué. Avec eux ctai! un fort beau
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caniche. Ce quadrupède grand seigneur s'élait jeté sans cérémonie sur les poulels de la mère Simone, comme sur une gent laillabie.
— Tout beau ! Fontenoy ! s'écria un des trois personnages ;
Et le chien vint se placer à crtlé de lui.
Cornélius allait sortir pour voir ce que cela signiflait, lorsque les trois voyageurs entrèrent dans la salle.
— Monsieur, dit l'homme à l'habit brodé s'adressant au mécanicien, n'est-ce pas vous qui êtes le savant Cornélius ?
— Le savant Cornélius? non. Mais le fait est que je suis Cornélius.
— Alors, c'est à vous, monsieur, que nous avons affaire. Mais ne vous dérangez pas de votre souper, monsieur Cornélius; et même, si vous le permeltcz, nous joindrons noire ordinaire au vôtre.
Un domestique apporta de la voiture des viandes froides cl un assez bon nombre de bouteilles de vin ; et les nouveaux venus se mirent à table avec noire savant.
— Je ne sais, dit Cornélius à mon oncle Benjamin, — car c'était lui même, — si je vous ai vu ou rêvé, mais votre figure ne m'est pas inconnue.
— Vous avez pu me voir chez le roi, dit mon oncle, si vous y allez.
— Ce n'est pas chez le roi, où je ne vais pas, mais ce doit être dans la voiture d'Auxerre à Clamecy ; vous aviez un habit rouge, cl vous nous avez fait rire tout le Ions de la roule.
— Alors, monsieur, vous avez élé abusé par une trompeuse ressemblance; car je suis le premier ministre du roi, M. de Choiscuil; cet officier-général qui est à votre gauche est le maréchal de Saxe, et cet autre le chancelier de France.
Or, le chancelier de France était Machecourt.
— Il me semblait, dit Cornélius, que Maurice de Saxe était mort depuis longtemps.
— Je sais que des feuilles publiques, stipendiées par l'Angleterre, ont répandu ce bruit dans le but de décourager l'armée : mais Dieu qui protège la France, comme vous avez dû le voir sur les écus de six francs, conservera encore longtemps au roi ce digne et fidèle serviteur.
— Je le souhaite, monsieur, dit Cornélius, et je suis enchanté de voir que monsieur le maréchal boit et mange comme un homme qui n'a pas envie de mourir de sitôt.
— Ce que vous venez de dire, monsieur Cornélius, prouve que les bienfaits dont le roi mon maître vous honore ne sauraient être mieux placés, et je lui en ferai part.
— Permettez, Excellence ; de quels bienfaits voulez-vous parler ? Je n'ai jamais reçu du roi que des avertissements pour payer les tailles.
— Si vous voulez m'écouter jusqu'au bout, monsieur Cornélius, vous verrez que vous devez au roi plus de reconnaissance que vous ne croyez. Sa Majesté a su que vous construisiez un ballon, que vous avez trouvé le moyen de diriger à travers les courants atmos phériques.
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— Et comment Sa Majesté a-l-elle su cela; je n'en ai parlé qu'à Louise et au pcrc Ucsallemagnes.
— Peu vous importe, monsieur, comment l'a su Sa Majesté. Est-ce que vous voudriez pénétrer les secrets de l'Etat, par hasard ?
— En aucune façon, Excellence, mais j'ai le droit de m'élonner de ce que vous me dites.
— Etonnez-vous-en tant que vous voudrez, monsieur; le roi ne le trouvera point mauvais ; mais écoulez-moi sans m'interrompre. Le roi donc, m'a chargé de vous remellre douze cents francs comme un témoignage de l'eslimc qu'il vous porte, et il vous engage à continuer le cours de vos utiles découvertes.
Cornélius ne pouvait en croire ses oreilles ; mais M. de Choiseuil ayant fait un signe au laquais qui les servait à table, celui-ci sortit et revint bientôt avec un sac d'argent.
— Voilà, monsieur,' la somme que Sa Majesté m'a chargé de vous remettre; vous pouvez compter s'il y a bien douze cents francs.
— Je ne me défie pas de Sa Majesté, dit Cornélius, et je vous prie d'être auprès d'elle l'interprète de ma reconnaissance et de mou dévoûment.
— Excellence, dit Cornélius, pourrais-je vous offrir un verre de cassis : la mère Simone le fait très bon ?
— Nous accepions très volonlicrs, le maréchal de Saxe et moi, et je me ferai un devoir de rendre comple aujoi de l'accueil que vous nous avez fait.
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— Et monsieur le chancelier, est-ce qu'il ne prend pas un verre de cassis ?
— Je m'y oppose, dit Benjamin ; un homme de robe ! Cela ne serait pas convenable.
— Et moi, je le dis, Choiseuil, que j'en veux prendre ! Cela n'est nullement contraire à la loi.
— Si tu en prends, je te fais mettre à la Bastille !
— Et moi, si lu m'en empêches, je soutHe sur ton ministère, et le réduis en poussière !
— Mais, dil Cornélius, le chancelier me semble bien avec Votre Excellence !
— Que voulez-vous ! ces robins prennent des airs ! je présenterai un rapport à Sa Majesté pour qu'ils siègent sur une escabelle.
Cependant la mère Simone avait apporté la carafe, et les verres étaient aussitôt vides que pleins. Cornélius trouvait que les ministres du roi buvaient bien, mais il faisait comme eux, persuadé qu'on ne pouvait se fourvoyer sur les traces d'un ministre.
— Il me semble, dit Cornélius tout bas à M. de Choiseuil, que le chancelier est un peu gris.
— Il est sou, dit le sergent.
— Maréchal, fit Machecourt, si tu n'avais pas gagné la bataille de Fontenoy !...
— Ne faites pas attention à cela, chancelier, vous savez que les trou[ies ont le langage rude comme celui d'un portefaix !...
bi;lle-i>la.\te uft counélrs. li»,")
Cependant la carafe était vide.
— Mère Simone, dit Cornélius, une autre carafe, s'il vous plaît ; c'est moi qui paie.
— Mais c'est que je n'en ai plus, dit la mère Simone.
— Hé bien! n'y a-t-il que celle carafe dans le village, dit Choiseuil ?
— M. Belle-Plante en fait, qu'il vend deux sous le petit verre....
— Hé bien, allez chercher sa carafe; vous lui direz que c'est pour le premier ministre.
La mère Simone revint, et dit que Belle-Plante ne voulait pas lâcher sa carafe à moins de douze francs.
— Offrez-lui-en quinze, et dites-lui qu'il l'apporte lui-même.
"É5v^^^' K effet, quelques instants après, Belle-Plante, coiffé vin 0-^' de son bonnet de coton, vint portant la carafe ?^v>éBScl'^'l entre ses deux bras, comme une nourrice porte son ^***=»i**'-' poupon.
— Drôle ! dit Cornélius dont la raison commençait à s'en aller, pourquoi nesalues-lu pas le ministre?...
Et il lui enleva son bonnet de coton qu'il lança au bout de la salle.
— Mais, dit Belle-Plante, tu vois bien que je ne puis saluer, puisque je tiens la carafe à deux mains !
— Ne faites pas attention, monsieur Belle-Plante, dit le ministre; les savants ont les manières extrêmement libres.
f.98 BELLF.-PLANTK ET CORNÉLIIS.
— C'esl douze francs, dit Belle-Planle posant la carafe sur la table. A qui dois-je m'adresser pour le paiement?
— En voici dix-huit, dit Choiseuil, mais il faut que vous nous fassiez l'honneur de trinquer avec nous.
— Lui, Belle-Plante, trinquer avec vous, dit Cornélius; mais c'est un paysan trois fois paysan; il ne sait pas seulement lire!
— Qu'importe! dit le ministre, il est bon agriculteur, et Sa Majesté que je représente honore tous les gens de mérite.
— Hein ! Cornélius, entends-lu? faiseur de ballons.
— Et toi, vois-lu, planteur de carottes? dit Cornélius en lui montrant son sac.
— Sa Majesté, dit le ministre, ma chargé de trinquer avec M. Belle-Planle. Ainsi, asseyez-vous-là, monsieur Belle-Plante, et trinquons !
Cornélius ayant approché son verre de celui de Belle-Plante, celui-ci éloigna le sien.
— Comment, dit le ministre, est-ce que vous ne voulez pas trinquer avec votre frère, monsieur Belle-Piante?
— Comment Votre Excellence sait-elle que c'est mon frère? dit Cornélius.
— Encore une fois, monsieur, peu vous importe ; c'est un secret d'État.
Le chancelier s'était levé de table, et pressant à joinlècs le
grains de cassis qui étaient au fond de la carafe vidée, il les entonnait dans la gueule du caniche. Le maréchal de Saxe entonnait, lui aussi, de son côté, en frappant la mesure sur son verre : Aussitôt que la lumière; et Belle-Plan.e mangeait le reste du gigot, calculant avec satisfaction qu'il n'aurait pas besoin de déjeûner le lendemain.
Cependant le refrain du maréchal, les rires du chancelier, les aboiements du caniche qui ne voulait plus avaler du cassis, attirèrent le garde-champétre qui faisait sa ronde aux environs. Il frappa à la porte de la mère Simone, triomphant de trouver des buveurs en contravention. Celle-ci, forte de la présence du premier ministre de Sa Majesté, ne voulait pas ouvrir.
— Au nom du roi ! ouvrez, répliquait le garde.
— Si je l'ouvre, tu vas être bien camus, mon pauvre Baudruche!
— Ouvrez-moi toujours, disait le garde.
M. de Cboiseuil ordonna qu'on ouvrît.
— Messieurs, dit le garde, je vous déclare procès- verbal.
— Comment! proccs-verbal au premier ministre de Sa Majesté! Impertinent, prenez garde que je ne vous destitue !
— Mais vous n'êtes pas tous ministres ici, dit le garde. Voilà M. Belle-Plante qui n'est pas ministre, lui.
— C'est cela, dit M. de Choiseuil; puisqu'il faut que vous déclariez procés-verbal à quelqu'un, déclarez-le à monsieur Belle- Plante !
200 BELLE-PLANTK ET COIVNELUS.
— Mais, Bîudrucbe...
— Il n'y a pas de Baudruclie qui fasse, je vous déclare procèsverbal, monsieur Belle-Plante.
— Très bien, garde, vous aurez de l'avancenienl :
— Mais, monsieur le ministre, dit Belle-Plante, vous savez bien que c'est vous qui m'avez forcé de rester?
— Que voulez-vous? vous êtes en contravention, je n'y puis rien. Il faut que la loi s'exécute !
— El Cornélius ! il est aussi bien que moi en conlravenlion ?
— Cornélius a la permission du roi de restera l'auberge lanS qu'il lui plaira.
— Allons, dit le cbancelier, Choiseuil , aie donc pillé de ce j)auvre bomme.
— Comment, chancelier, c'esl ainsi que vous tenez à l'exécution des règlements ! Cet homme m'est signalé comme un avare, un usurier, presque un voleur; du reste, ce qui le prouve, c'esl qu'il nous a fait payer quinze francs une carafe qui ne vaut pas trente sous. Il est du reste en contravention avec la régie pour avoir vendu des liquides sans licence.
— L'affaire est grave, en effet, dit le cbancelier; qu'en pense monsieur le maréchal ?
— Je pense que s'il donne au garde les quinze francs qu'il vient de recevoir, il fuul le lenir quitte du procès. El vous, garde, y consentez-vous?
— Si monsieur le ministre le veut....
iii;i.i.i>pi,\MK i;t cornkuvs. 201
— El vous, Bcllc-Blanle?
— Puisqu'il lefaul! dit-il en soupirant.
— L'affaire est arrangée, dit le ministre faisa. t un bâillement bien large et bien sonore. Mais il est temps de partir, messieurs ; songez que nous sommes appelés auprès du roi pour des affaires pressées. Adieu, monsieur Cornélius !...
Mais Cornélius dormait comme un bienheureux sur la lable.