‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · QQ · texte numérisé non relu

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I °aE lendemain nnatin, Cornélius se trouva dans son lit sans ^^f^savoir comment il y était entré. Il croyait avoir rêvé duc de Choiseuil et maréchal de Saxe; mais le sac de douze cents francs posé sur sa table de nuit le rappela à la réalité, et tout ce qu'il comprit de la scène qui avait eu lieu, c'est qu'il avait douze cents francs. Il se leva à la hâle, empocha l'argent et sortit sans que la mère Simone s'en aperçut. Louise apprit le malin par la mère Simone c^ qui s'était passé la veille, et comme elle, elle crut au ministre. Elle attendit Cornélius, puis elle s'impatienta de sa lenteur, puis elle le ût chercher aux env'irons du village. Tout ce qu'on put apprendre de lui, c'est qu'on l'avait vu passer le matin sur le pertuis d'.\rmes. Enfin, le soir, à quatre heures, Cornélius arriva, chassant devant lui, avec un rouleau de papier vélin, la vache de la mère Simone. Blanchelle alla droit à son écurie, et Cornélius se rendit chez M. Desallemagnes. A son aspect, Louise

eut envie de se jeter dans ses bras ; mais elle cacha sa joie sous un air fâché.

— Enfin, c'est donc vous, monsieur Cornélius ! C'est fort joli , de partir sans en prévenir personne! Et d"où venez-vous donc , maudit enfant?

— Louise, dit Cornélius quand mademoiselle Desallemagnes fut assise, pourquoi n'avez-vous plus de bagues ?

— Parce que je n'en ai plus, dit Louise prise à l'improvisle par celte question.

— Eh bien ! je veux, moi, que vous ayez des bagues !

— Et il lira de sa poche dix bagues qu'il jeta sur !e tablier de Louise.

— Vous êtes fou, Cornélius ! et que voulez-vous que je fasse de dix bagues?

— Non Louise, je ne suis pas fou ! Est-ce que vous n'avez pas dix doigts ?

— Oui, et les deux pouces font douze.

— C'est vrai, dit Cornélius ; j'ai fait là une erreur de calcul que le bijoutier aurait dû rectifier; mais c'est une erreur facile à réparer; j'achèterai six autres bagues, afin que vous en ayez deux à chaque doigt. Il faut que vous répariez le temps perdu. Pourquoi, Louise, n'avez-vous plus de collier ?

— Parce qu'il fait trop chaud et que cela me gène.

— Eh bien ! je veux que vous ayez des colliers.

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£t il lira de sa poche quatre colliers de diverses couleurs, et les mit sur le tablier de Louise.

— Mais que voulez-vous que je fasse de cela, Cornélius?

— Ce qu'on fait d'un collier, Louise. Louise, pourquoi

Louise.... mais où diable est la poche aux boucles d'oreilles? fit-il en passant la main sur son gilet. Ah? c'est cela, voici mon affaire. Louise, pourquoi n'avez-vous plus de boucles d'oreilles? pourquoi n'avez-vous plus de bagues? pourquoi n'avez-vous plus de collier?

— Vous m'ennuyez avec tous vos pourquoi.

— Eh bien! je vais vous le dire, moi! vous n'avez plus de bagues, plus de collier, plus déboucles d'oreilles, parce que vous avez vendu tout cela pour nourrir le pauvre Cornélius. La famille de Cornélius l'a abandonné ; vous avez dit, vous : cet homme n'a plus que moi sur la terre ; il faut que j'en prenne soin ; et vous avez pris soin de lui comme une mère de son enfant. Cornélius était riche, et il s'est empressé de profiter de sa richesse pour vous témoigner sa reconnaissance. Tenez, Louise, voilà des boucles d'oreilles !

Et il mit sur le tablier de Louise quatre paires de boucles d'oreilles qui eussent fait sourire de joie une comtesse.

— Mon Dieu, Cornélius, qu'ai je besoin de tous ces bijoux ! vous eussiez mieux fait de racheter la vache de la mère Simone.

— C'est vrai, dit Cornélius, cette pauvre Blanchette, un quadrupède si sensible ! Mais qui vous dit, Louise, que je ne l'ai pas rachetée ?

— Quoi I vous auriez pensé à cela, Cornélius ?

— Oui, j'ai songé à cela, moi, loul savant que je suis. Nous sommes revenus de Clamecy, nous deux Blam belle, el elle jouit maintenant des embrassements de la mère Simone.

— Pauvre nourrice, comme elle doit être contente !

— J'ai songé à la mère Simone aussi bien qu'à sa vache. Tenez, Louise, voilà une chaîne d'or que je vous prie de lui remettre.

— Plaisantez- vous? est-ce que la mère Simone porte des colliers?

— Qu'est-ce que cela me fait, à moi? Elle le donnera, si elle veut, à sa vache. Voici de plus une tabatière d'argent que vous lui ferez accepter en mon nom.

— Mais, mon ami. la mère Simone ne prend point de tabac.

— Faut-il donc que Cornélius soit un monstre d'ingratitude?

Louise prit la chaîne et la tabatière, mais avec l'intention de convertir ces deux brillantes inutilités en quelque chose qui convînt mieux à sa nourrice.

— Enfin, Cornélius, m'expliquerez-vous comment vos poches sont devenues tout à coup des trésors d'orfèvre? Je sais que le premier ministre du roi est venu hier vous visiter...

— Et le maréchal de Saxe, Louise, et le grand chancelier! le roi m'estime; il s'intéresse à mon ballon, et il m'a envoyé douze cents francs par son ministre.

— Voilà donc l'explication de toutes vos libéralités ! et je parîe que maintenant vous n'avez plus d'argent?

HFl-LK-I'r.ANTF. I-.T r.OIîMl'îIH S. "207

— J'ai encore neuf francs dit sous. Ce sera pour mes menues dépenses jusqu'à ce que mon ballon soil terminé.

— Neuf francs dix sous, de douze cents francs ! Mais vous êtes un bourreau d'argent, Cornélius? Je vois bien qu'il faudra, quand nous serons mariés, que ce soit moi qui aie la bourse! Et vous, vous étes-vous acheté quelque chose?

— Oui, Louise; un rouleau de papier vélin et un parallélograme d'encre de Chine.

— Mais vous auriez dû songer à vous, Cornélius? vous n'avez qu'un habit...

— Hé bien ! Est-ce que j'ai deux corps ?

— Vous n'avez qu'une demi-douzaine de jabots :...

— Il y a en France des milliers d'hommes qui n'en ont point.

— Vous manquez du nécessaire...

— Et de quoi manqup-t-on, quand on est heureux ?

— Mais si malheureusement vous cassiez un carreau de vitre dans le village !

— Hé bien ! j irais vous demander une pièce de douze sous pour la payer.

f^ EPENDANT les jours commençaient à se faire courls.

Cornélius savait bien comment employer ses soirées; ;fi%ae»|f^' mais Belle-Plante, qui, lui, n'avait pas de Louise et

ne savait pas lire, que pouvait-il faire de ces deux mortelles heures qui s'étendent entre le souper et le coucher ? Belle-Plante, pour épargner le luminaire, se couchait donc aussitôt qu'il avait soupe. Mais le temps perdu est une dépense ; Belle-Plante olait trop grand'mattre en fait d'avarice , pour que cette considération lui échappât, et il déplorait, il pleurait ces heures inutiles qu'il passait à se tourner et se retourner dans son lit. Que faire donc, pour passer sa Soirée ? Vous seriez allé, vous, au café ; mais le café, pour Belle-Plante, était un Eden interdit dans lequel il n'avait jamais mis le pied. Que faisait donc Belle- Plante de son argent? direz- vous. Il mettait les écus de six francs dans un tiroir, les petits écus dans un autre, et les louis dans sa

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ceinture. Voilà comme il jouissait de sa richesse. C'est là un triste plaisir, direz-vous. Au fait, je suis de votre avis, et je suis persuadé qu'un sou qu'il perd fait plus de peineà l'avare que ne lui fait de plaisir un sou qu'il gagne. Al'ez! l'avarice est un triste boulet à traîner. Si Dieu me disait: je vais te donner quarante millions de rentes, à condition que lu seras avare, je lui dirais : mon Dieu, gardez vos capitaux, et laissez-moi mon insouciance; si je n'ai qu'un sou, j'en jouis, j'aurais vos millions que je n'en jouirais pas !

Toujours est-il que Belle-Plante songea d'abord à apprendre à tricotler; mais il pensa qu'à ce métier il ne gagnerait pas sa chandelle. Il réfléchit ensuite qu'il dépensait beaucoup d'argent pour la fabrication de ses toiles, et que le métier de tisserand était facile à apprendre. Il se décida à se faire tisserand.

Le père Navette avait un vieux métier qu'il avait relégué au grenier. Belle-Plante le lui acheta, mais à la condition que lui, Navette, viendrait tous les soirs lui donner une leçon de tissage à raison de cinq sous le cachet. Le métier fut monté dans sa cave, dont il fit agrandir le soupirail qu'il ferma par un châssis garni de papier huilé, et il se mit à pousser la navette.

Quand on sut dans le village que Belle-Plante s'était fait tisserand, les plaisanteries l'assaillirent de tous côtés, et il ne pouvait sortir sans attraper quelque quolibet. De plus, les gaminsqui sont inexorables pour tous les ridicules; ces mouches qui piquent l'homme fort sans qu'il puisse se défendre, se rassemblaient tous les so>rs aux portes de sa cave, et l'ouvrant à tout moment, ils lui Tiaient : Monsieur Belle-Plante, laboureur, herhager et tisserand! rfelle-Planle, aussitôt que cette malencontreuse phrase lui arrivait, saisissait son fouet qui était toujours placé à sa portée, et grimpait quatre à quatre les marches de l'esralier : mais quand il

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était dans !a rue, les gamins se dispersaient en criant : monsieur Belle-Plante laboureur! comme une bande d'oiseaux criards, et revenaient aussitôt qu'il s'était remis à son métier.

Un jour, Pierrot, le gardeurde moutons du père Desallemagnes s'avisa d'un perfectionnement qui avait jusqu'alors échappé à ses jeunes camarades. Il passa sa tête à travers le papier huilé et se mit à dire à Belle-Plante, à six pieds au-dessus de lui : Monsieur Belle-Plante, laboureur! A l'aspect de cette tête qui violait si impudemment son domicile, Belle-Plante jeta aussitôt sa navette et s'élança vers son fouet. Pierrot veut retirer sa tête, mais sa tête, soit qu'elle se trouvât bien dans un beau cadre de papier huilé, soit pour toute autre raison, s'obstinait à rester. Or, comme Pierrot ne pouvait, quelque motif pressant qu'il eût de partir, s'en aller sans sa tête, il fit un violent effort pour se dégager. Mais ses oreilles ne voulurent pas céder; le châssis, lui, fut plus sage, il céda, et Pierrot l'emporta comme une collerette sur ses épaules. Belle- Plante se mil à la poursuite de son châssis; mais voyant qu'il ne pouvait atteindre le voleur: « Au moins, scélérat! s'écriail-il , rends-moi donc mon châssis, gamin, et je ne le ferai point de mal ! » Mais le polisson, effrayé par les mouvements du châ.ssis qui lui battait les épaules, n'en courait que plus fort; tel un chien qui a un poêlon à la queue. — Pardon, lecteur ! je vous fais là une sotte comparaison. Le mot gueue, le mol poêlon, tout cela n'est pas admis dans les salons, et si un chien y entrait, il faudrait qu'il laissât sa queue â la porte. Toujours est-il que l'enfant épouvanté se précipita dans la cuisine de M. Desallemagnes et que Bflle-Plante y arriva quelques secondes après lui, haletant et soufflant de la poitrine comme un vieux soufflet percé.

Louise et Cornélias comprirent bien vile de quoi il s'agissail, et poussèrent de grands éclats de rire.

212 BELLE-PLA>TR ET COllKÉLIUS.

— Voulcz-vou6 permettre, mademoiselle Dcsaliemagncs , que je rosse ce petit malheureux ?

— Et pourquoi, monsieur Uelie-Plaiile, voulez-vous frapper cet enfant ?

— Parce qu'il m'a volé mon châssis.

— Je le prends sous ma protection, moi, dit Cornélius, et si tu touches à cet enfant, tu auras affaire à mol.

— Au moins, savant, fais-moi donc rendre mon chûssis. L'enfant était parvenu à se débarrasser du châssis.

— Tenez, dit-il, le jetant au milieu de la chambre, le voilà, votre châssis !

Belle-Plante allait le ramasser ; mais Cornélius fut plus prompt que lui ; il prit le châssis et le jeta au feu.

— Ainsi, dit Belle-Plante se croisant les bras, tu veux me ruiner, Cornélius ?

— Je veux te corriger, dit Cornélius; car un avare de ta trempe est pis qu'un homme ruiné: il ne jouit de rien. Je ne souffrirai pas que le fils de mon père se fasse, de gaité de cœur, le jouet de tout le monde ; que partout où il y a un groupe de paysans assemblés on parle de tes ridicules et de tes vilenies ; tu me trouveras toujours sur ton chemin, et si tu me dénonces au bailli , qui ne vaut pas mieux que toi, je me rappellerai et je rappellerai à la justice ce qui s'est passé lors de la mort de mon père. Maintenant, vas-t-cn, car j'ai dégoût, cl Louise aussi, j'en suis sûr, à voir un

BELLK-PLANTlî EX CORNÉLIUS. 213

homme qui a dix domaines s'exlénnant a courir après un châssis de cinq sous.

Belle-Plante se retira sans dire un mot.

Cependant l'huile que Cornélius atlendail était arrivée; il se remit à travailler à son ballon avec une nouvelle ardeur, et bientôt il fut en état d'être essayé. Cet essai eut lieu en présence de tout le village. Le ballon s'éleva majestueusement et monta jusqu'à ce qu'on ne le vit plus que comme une tache grisâtre sur l'azur du ciel. Seulement Cornélius s'abstint de le suivre dans les cieux, et se Gt remplacer par le chat de la mère Simone. Le ballon et le chat revinrent sains et saufs après un séjour d'une heure dans l'atmosphère, et Cornélius fut très satisfait du succès de son œuvre. Il n'avait plus que l'appareil qui devait le diriger à attacher à son ballon ; mais il n'était pas au bout de ses misères. Un jour qu'il travaillait dans son pré, le curé vint l'y trouver.

— Monsieur, lui dit le curé, vous faites là une œuvre impie.

— Comment cela, monsieur le curé ?

— Parce qu'avec tous vos tours de force de mécanique, vous faites douter de l'existence de Dieu.

— Au contraire, monsieur le curé, plus l'intelligence est grand», plus on est forcé de lui supposer un auleur.

— Si Dieu eiU voulu donner le domaine des airs à l'homme, il 1 "eût fait naître avec des ailes!

2H BKLI.E-PLANTE V.T CORXÉLiL*.

— Si Dieu eût voulu que les prêtres portassent un morceau de cuir ciré sur la tête , il les eût fait naître avec une calotte.

— Ceci est une plaisanterie; et non un argument, monsieur 1

-'Eh bien! je vais vous donner un argument. Si Dieu eût interdit les airs à l'homme, il eût fait l'atmosphère telle qu'elle n'eût pu soutenir un ballon.

— Les hommes peu éclairés diront que c'est dans un ballon qu'Élie est monté au ciel.

— Ma foi, je ne voudrais pas jurer que non.

— Alors, vous êtes un impie !

— Je ne dis pas le contraire, monsieur le curé !

— Je vous fermerai les portes de l'église !

— Qu'est-ce que cela me fait? Je n'y vais pas.

— Je vous refuserai les sacrements !

— Je n'en use pas.

— Je ne vous enterrerai pas dans ma paroisse :

— Ce sera douze francs d'épargnés pour mes héritiers

— Je ferai brCller votre ballon sur la place publique !

— Et moi, monsieur le curé, si vous vous pcrmellcz le moindre

attentat contre mon ballon, de quelque nature qu'il soit, je mettrai le feu à votre presbytère.

— Vous aurez de mes nouvelles, monsieur !

— C'est très bien ; mais si vous m'écrivez par la poste, affranchissez votre lettre.

— Le mécréant! disait le curé en s'éloignant.

— Le sycophante ! disait Cornélius en préparant ses roues.

quelques jours de là, un orage 1res naturel et fait "(i'éleclricilc comme tous les autres, éclata sur le village et gala quelque peu les moissons et les vignes. (C'était le samedi que cette catastrophe avait eu lieu. Le dimanche, le curé monta en chaire et dit que la colère de Dieu avait éclaté sur le village à cause des inventions diaboliques de Cornélius; que notre ami Cornélius était un sorcier, et que, tant que son ballon subsisterait, le village serait en proie à toutes sortes de fléaux qu'il nomma, tant il élait sûr de son fait. A l'appui de son dire, il cita maint texte des saintes Écritures, car les saintes Écritures sont pour les hypocrites ce qu'est le Code pour les avocats sans conscience : on y trouve de quoi justifier toutes les iniquités. Ce sermon, accompagné de gestes d'une aune et de gros yeux blancs levés vers le ciel, fit un etTel prodigieux sur les fidèles d'Armes.

218 BF.Li.:;-PL.VNTii i;t coii>£Lns.

Louise, qui entendait ce qu'on chuchotlait à ses côtés, prévit ce qui devait arriver. Elle sortit de l'église, cl après avoir fait prévenir Cornélius de ce qui devait se passer, elle prit la route de Clamecy au grand trot d'un cheval de labour, dans l'intention de requérir la force armée.

En sortant de la messe, les paysans s'attroupèrent sous le porche de l'église, et s'excitèrent les uns les autres à marcher contre le ballon de Cornélius.

— Oui! s'écriail Panuche, il ne viendra pas à bien un épi dans le village, tant que cette diabolique machine existera! Ce Cornélius est un sorcier, et la preuve, c'est la manière dont il a peinturé M. Belle-Planle, un honnête homme qui n'a jamais fait de mal à personne ! Imaginez-vous, mes frères, un enduit sur lequel l'eau bénite elle-même ne peut pas prendre!...

— C'est vrai , dit Belle-Plante, et qui me brûlait les joues commesi c'eût été une drogue venue de l'enfer ! J'ai fait, sans succès, tout ce qu'il a été humainement possible de faire pour m'en débarrasser, et lui, avec une goutte d'eau il l'a fait disparaître.

— îl mène les loups, dit un vieux paysan; je l'ai rencontré à cheval sur un de ces animaux. Comme il s'approchait de moi, j'ai fait le signe de la croix et il s'est changé en fumée.

— Alors, dit Navette, s'il en est ainsi, il faut envoyer Bazout faire le signe de la croix sur son ballon.

— Je ne crois pas, dit le pécheur, qu'il soit sorcier; mais, c'est un bon sorcier, en tous cas ; car il m'a fait remettre dix-neuf francs que M. Belle-Plante me prenait de trop.

— Qu'est-ce que cela, dit Panuche, dix-neuf francs, en raijon

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(lu tort qu'il nous lait à nous autres propriétaires ? Tous les ans nos récoites vont être assommées par la grôle, et vous verrez qu'il se déclarera, d'ici à peu de temps, quelque peste dans le village. C'est l'opinion de monsieur !c curé.

— Oui ! oui ! séericrcnt tous les paysans, il se déclarera quelque peste dans le village !

— Allons, qui aime monsieur le curé me suive! s'écria Panuche.

Et ils se portèrent tumultueusement vers la clos de la mère Simone.

Mais Cornélius avait été prévenu à temps. Il s'était mis sur le pied de guerre. Le bon Cornélius s'était armé de la broche de la raére Simone. Il avait passé son plus grand compas à sa ceinture, sans compter beaucoup d'autres petits compas qu'il avait dans sa poche, et il avait pris pour auxiliaire le brave Dragon, le chien de son hôte, avec lequel il était très lié.

Cornélius attendait les assaillants sur le seuil du hangar où était son ballon. Il était trop faible pour défendre les abords de la place. Il les laissa donc franchir la haie du clos sans opposition ; mais lorsqu'ils furent à la portée de sa broche, il traça autour de lui un cercle avec la pointe, et il déclara à haute et intelligible voix qu'il embrocherait le premier qui franchirait sa ligne de démarcation. Cette mesure irrita les plus ardents.

Cornélius qui, à tout prendre, aimait autant un arrangement qu'un assaut, profita de ce moment d'indécision pour parlementer.

— Voyons, messieurs, dil-ll aus ûssallIaDts, que voulez-vous

de moi ? Avant de nor.s battre, expliquons-nous. Si votre demande est raisonnable, je me ferai un plaisir d'y faire droit.

— Nous voulons, dit Panuche, détruire ton ballon.

— Je serais enchanté, monsieur Panuche, de vous être agréable^ mais en cela je ne le puis véritablement pas.

— Au feu le ballon I au feu le ballon ! s'écrièrent les paysans.

— Alors, messieurs, vous allez mexpliquer quels griefs vous avez contre mon ballon.

— C'est une œuvre de Satan, dit Panuche. C'est toi qui es cause que la grêle est tombée sur le village. Dieu nous a frappés à cause de toi.

— Vraiment! dit Cornélius; raisonnons un peu, s'il vous plaît. J'espère que vous ne condamnerez pas mon ballon sans l'entendre. Si vous admettez un Dieu, vous admettez bien qu'il est juste, n'est-ce pas ? et qu'il sait ce qu'il fait. Or, comment voulez-vous que Dieu punisse des hommes pieux comme vous, des fautes d'un impie comme moi, dans l'hypothèse où je serais en faute? Soit pour exemple M. Panuche. Si j'avais donné un coup de pied dans le derrière de M. Panuche, est-ce que M. Panuche irait s'en prendre aux enfants de chœur et leur tirer les oreilles? Or, croyez-vous que Dieu ait moins d'esprit que M. Panuche, et qu'il fait ce qu'un sonneur d'angelus ne voudrait pas faire?

— Messieurs, dit Panuche, je vous prends à témoin qu'il m'insulte !

— Comment, j'insulte M. Panuche, parce que je dis que Dieu

BUI.LIi-I'LAJ(TK ET COltNÉLIDS. 221

ïi est pas plus bêle que lui? Faut-il donc que je dise que Dieu a moins d'espril que le sacristain de noire paroisse? Est-ce que Panache voudrait devenir pape, par hasard?...

Les paysans éclatèrent de rire.

— Mes frères ,... fit Panuche.

— Gzi 1.... fit Cornélius à son ami , en lui montrant Panuche du doigt.

Lami Dragon, auquel les dents démangeaient, s'élança au milieu de la foule.

— A moi 1 mes frères, s'écria Panuche.

11 s'enfuyait; mais Dragon le happa par son habit-vesie, dont nn pan lui resta entre les dents. Et secouant ce glorieux trophée, il l'apporta à Cornélius.

Cornélius mit la poche de Panuche au bout de sa broche , et l'élevant en l'air afin que tout le monde la vît: «Mes amis! s'écria-t-il, vous le voyez; le ciel se déclare pour moi et pour mon ballon. M. Panuche vous a ameutés contre mon ballon ; il voulait le détruire. Mon ami Dragon, au contraire, — car on peut bien donner le titre d'ami à un chien aussi fidèle ; — mon ami Dragon, dis-je, a été le compagnon fidèle de mes travaux ; il a veillé la nuit autour de mon ballon ; il a aboyé après les enfants qui jetaient de- pierres sur mes toiles, et un jour il a étranglé un coq qui les becquetait. Cependant Dieu s'est déclaré pour Dragon au préjudice de son église, et voilà Panuche dépouillé d'une de ses poches 1 Qu'on vienne donc dire encore que mon ballon est désagréable a Dieu! »

222 BELLE-PLAKTK ET COHNÉLIDS.

— C'est vrai ! s'écrièrent les paysans ; c'est vrai ! c'est vrai i c'est vrai !

La cause de Cornélius semblait gagnée; mais le curé qui observait tout de sa fenêtre, voyant faiblir sa troupe, accourut sur le champ de bataille.

— « Lâches chrétiens I s'écria-t-il, est-ce ainsi que vous servez la cause du Tout-Puissant? Allons ! qui m'aime me suive! Le paradis à ceux qui iront en avant , et l'enfer à ceux, qui resteront en arriére. » Et il s'élança le premier.

Cornélius flt demi- tour, croisa sa broche, et en porta au curé un coup qui devait le traverser comme une aiguille traverse une frêle éloCTe, Le curé esquiva le coup ; mais il ne put empêcher que la broche ne le saisit par sa soutane vers la région des reins et ne le clouât à un peuplier.

Cornélius voulut retirer sa broche des entrailles de l'arbre ; mais voyant qu'il ne pourrait y réussir, il l'abandonna, saisit le compas qu'il avait à sa ceinture, recula de trois pas, et le bras levé, l'œil étincelant, la têle haute , il défiait les assaillants de faire un pas de plus, tandis que l'ami Dragon, placé auprès de lui, leur montrait des crocs blancs semblables à des tronçons de poignards.

En ce moment, la mère Simone arriva, portant d'une main une chaudière, et de l'autre une grosse brosse.

— Monsieur Cornélius, dit-elle, voilà votre huile siccative chaude.

Cornéliua trempa sa brosse dans l'huile, et «'avançant vers les

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assaillants, que celui de vous, s'6cria-l-il, qui veut avoir le m(?mc sort que Belle- Plante, vienne à moi !

A l'aspect de la redoutable brosse, la foule épouvantée recula de dix pas.

— Chrétiens, s'écria Panuche, au moins, avant de vous retirer, exigez qu'on vous rende votre curé !

— C'est vrai ! le curé ! le curé 1 le curé! hurla la foule.

— Votre curé, messieurs, est prisonnier de guerre, et je ne puis vous le rendre qu'à la paix. Ce qu'il y a de bon , c'est qu'il n'y a pas besoin de lui faire donner sa parole d'honneur qu'il ne s'échappera pas. Je le traiterai avec tous les égards dûs à son caractère et à sa fâcheuse position. Vous voyez, du reste, qu'il n'est pas tout à fait privé de liberté ; il peut circuler de la pointe à la poignée de la broche.

— Au moins, monsieur Cornélius, s'écria Panuche, rendez-moi la poche de mon habit-veste !

— Cela ne dépend pas de moi ; elle appartient au brave Dragon. Je ne puis le forcer à se départir de son butin.

— Quoi, lâches ! s'écria Panuche tentant un dernier effort ; vous laisserez iiaiter ainsi votre pasteur et la poche de votre sacristain que ce maudit dogue déchire entre ses dents !

V même instant, un homme habillé de rouge , monté sur un cheval noir comme le jais, arrivait une épée nue à la main.

— C'est le diable! s'écria une voix.

A ce cri sinistre, les assaillants s'enfuirent dans toutes les directions. Le cavaiier infernal se dirigea vers Panuche qui s'enfuyait à toutes jambes vers le presbytère. L'ayant atteint , il l'enleva comme si c'eût été un enfant, le plaça en travers sur son cheval, prit le chemin de Chevroches, passa l'Yonne au gué, et disparut bientôt dans le bois voisin.

Ce cavalier, quel était- il? Voilà la question. Conime je ne puis vows faire croire, à vous qui avez le bonheur de vivre dans un

^26 BELLE-PI-ÀîîTB ET COUNÉUtJS.

giécle éclairé, que c'était le diable, je vous dirai tout bonnement que c'était mon oncle Benjamin. Vous voudriez bien savoir maintenant comment mon oncle était intervenu dans les affaires de Cornélius et avait à lui tout seul gagné celte grande bataille. Comme je ne veux pas faire le mystérieux avec vous, je m'en vais vous le dire.

Benjamin allait à Dornecy pour voir un malade. Vers la Maladrerie, il aperçut un cheval couché à terre et une voiture renversée. Il releva le cheval, mais l'animal ne pouvait plus continuer sa route. Une jeune fllie était assise sur le bord du chemin et pleurait ; c'était Louise.

— Consolez-vous, lui dit Benjamin, votre cheval ne sera point boîteux, et votre voilure n'est pas cassée.

— Hélas ! monsieur, ce n'est pas pour le cheval et pour la voiture que je pleure 1

Et elle lui raconta ce qui se passait à Armes.

— Vous n'avez pas besoin d'aller chercher la maréchaussée, dit Benjamin ; votre Cornélius est un de mes amis, et je me charge d'arranger son affaire. Je ne vous demande qu'un baiser à notre première rencontre.

Là-dessus il remonta à cheval et partit au galop. On sait ce qui résulta de son intervention. Panuche , emporté comme une fauvette au travers des bois, des prés, des champs qui semblaient fuir derrière lui, était convaincu qu'il allait en enfer, et récitait maintes patenôtres. Mon oncle le flt porter dans un cellier bien noir, et le lendemain il le flt amener.

Mon oncle avait fait dresser un trône dans sa grande salle. Arthus l'occupait et représentait le Pcre éternel, A ses pieds était

nELLK-PLA?lTIi ET CORN/iLIUS. 25T

!e caaiche du sergent qui représentait les archanges, si ce n'est qu'il n'avait pas de lyre. Benjamin, assis à une espèce de bureau noir, dans le même costume que la veille, faisait les fondions do diable. Page, avec sa perruque à trois marteaux, représentait saint Joseph. Le Jésus-Chrisl c'était Parjanla, et Manelle avait bien voulu se charger du rôle de la sainte Vierge. Pour Rapin, Guillcrand et Machecourt, c'étaient des saints quelconques.

Mon oncle avait été bien aise de donner à ses amis le spectacle d'un jugement suprême, et il les avait fait prévenir aGn qu'ils se rendissent le matin à Corvol, rendez-vous auquel aucun n'avait manqué, comme on le voit.

Un domestique velu de noir alla quérir Panuche dans son cachot, et lui banda les yeux, parce que, disait-il, il ne pourrait supporter l'éclat de Dieu, ce qui parut assez plausible à Panuche. On le fit mettre à genoux devant le Père éternel.

— Comment vous nommez-vous? lui dit le Père d'une vois grave.

— Jean Panuche, mon Père éternel, dit le sacristain.

— Quel âge avez-vous?

— Mais, dit Panuche, il me semble que vous devez bien le savoir.

— Quelle profession ?

— Sacristain. Du reste, il est impossible que je vous sois inconnu; je vous ai chanté assez û'oremus.

— Voilà précisément ce que je. vous reproche. Est-ce que j'ai

228 BKrXE-PLANTE ET CORNÉLIUS.

besoin, moi, de tout votre plain-chant ? Vous avez la rage de chanter mes louanges, et vous avez tous la voix fausse comme un violon cassé. Je vous préviens que depuis dix-huit cents ans que vous faites ce manège, cela commence à m'embêter. Si je voulais de la musique, j'irais à l'Opéra el non à l'église. Vous serez cause que je n'irai plus à la messe.

— Père éternel, dit l'Ange gardien, je vous ferai observer que ce n'est pas la faute de mon client s'il a la voix fausse ; c est vous qui la lui avez donnée.

— C'est juste, dit le l'ère éternel ; passons à autre chose. Satan, qu'avez-vous à lui reprocher?

— J'ai à lui reprocher qu'en hiver il sonnait YÀngelus à six heures au lieu de le sonner à cinq, et que souvent il ne le sonnait pas du tout, ce qui a privé madame la Vierge de quantité de salutations angéliques.

— Mais, dit Panuchese penchant vers son Ange gardien , j'ai entendu cette voix quelque part.

— Chut! dit l'ange; el il reprit : Père éternel, je vous ferai observer que ce n'est pas encore par sa faute ; il dormait. Or, dépendait-il de lui de dormir ou de ne pas dormir. K'est-ce pas vous qui avez ordonné au sommeil d'enchaîner pendant un certain temps les facultés de l'homme?

— C'est juste, dit Dieu. C'est pour lui donner une idée du néant dont je l'ai tiré. Passons à autre chose.

— J'accuse Panuche, dit Satan, d'avoir échancré le chinteau de pain bénit, et d'en avoir vendu à son bénéfice des portions dans le village.

BfilXK-lM.ANTK KX COllNéiLlUS.

J'ai à répondre à Salan, dit l'auge, que si Panuche a voJé du pain bénit, c'est que l'occasion s'en est présentée à lui avec toutes ses tentations. Comme lésait le Père éternel, c'est l'occasion qui fait le larron.

Le Père éternel baissa la tète en signe d'assentiment.

- Un homme est resté honnête, continua l'Ange gardien, parce que jamais loccasion de voler ne s'est oCTerle à lui, et vous le faites entrer en paradis ! Un autre a eu dix fois l'occasion de voler, et il n'a volé qu'une seule fois; je dis qu'il est plus honnête homme que le premier. Cependant vous l'envoyez en enfer ! Si Panuche a volé du pain bénit c'est qu'il élait sacristain. S'il eût été rentier a 50,000 francs, il n'en eût probablement jamais pris une miette. Je conclus à ce qu'il soit renvoyé de la plainte.

— Bien parlé, mon Ange gardien ! dit Panuche. Ce qu'a dit lange est la vérité, dit le Père éternel. Passons à autre chose.

' J'accuse Jean Panuche, dit Salan , d'avoir péché contre le cinquième commandement de l'église.

. -Diable! dit le Père éternel, ceci est grave. Que répond l'Ange à cela ?

- L'Ange répond que vous avez organisé chaque homme d'une certaine façon, et qu'il faut qu'il agisse nécessairement selon cette

0 lanisation, de même qu'il faut que le canard aille necessa.re- 1: à 'eau et que le chat se jette nécessairement sur la sour.s L'homme es enclin au mal, et le meilleur n'est que le mo.ns tln2. or, je compa-e les hommes, avec leurs penchants d.vers

1 des pierres qui sont sur le talus d'une montagne. La p.erre plate e ter sa p ace; la pierre carrée s'arrê,era au moindre obstacle;

aaO HELLE-PLANTK et COR^"ÉLIt!S.

mais ia pierre ronde roulera jusqu'au bas. Je ne dis pas qu'il soit tout à fait impossible que l'homme résiste aux instincts de son organisation ; mais cela est extrêmement rare, et sur dix, vous n'en trouverez pas un seul qui ait cette force.

— C'est bien vrai, dit le Père éternel, l'Ange a raison. C'est toujours cette loi générale qui veut que la terre tourne autour du soleil et le soleil autour de la terre. Passons à autre chose.

— Panuchc, dit Satan, a ameuté le village contre M. Cornélius. Il a fait croire aux paysans d'Armes que son ballon vous offensait.

— Qui vous a dit cela, monsieur Panuche? fit le Père éternel ; est-ce que je vous ai communiqué mes impressions , par hasard ?...

— Et, poursuivit Satan, qu'à cause de cela vous aviez fait grêler dans le village d'Armes.

— Comment, monsieur Panuche, vous avez dit cela ?

— Je l'ai cru, Père éternel.

— Vous mentez, Panuche, vous saviez très bien le contraire. Vous avez voulu servir la haine de votre curé contre M. Cornélius. ' Or, je ne veux pas que les prêtres fassent intervenir mon nom dans leurs querelles particulières. Cela me fait beaucoup d'honneur, ma foi , de passer dans la paroisse d'Armes pour avoir fait grêler sur le village, parce qu'il y avait dans ce village un savant qui confectionnait tranquillement un ballon ! Vous direz à votre curé que j'entends que cela ne lui arrive plus. Qu'est-ce que l'ange a à dire sur le chef d'accusation.

— Je me bornerai à implorer la clémence divine pour mon n t , et je m'en rapporte à la sages.«e du Père.

BELLE- l'LAMIÎ ET COtt>ÉLIDS. iJi

— Je ferai observer au Père, dil la salnlc Vierge, que c'est le curé qui esl le plus coupable en ceci.

— Cela est vrai, dit le père. El comme le sieur Panuche n'est ni assez vertueux pour aller en paradis, ni ass^z coupable pour être jeté en enfer, il sera renvoyé sur la terre pour y être encore éprouvé dans les fondions de sacristain. Nous condamnons Satan à le remettre au lieu et place où il l'a pris.

La séance est levée !

On fit boire à Panuche un verre de rhum opiacé, et le soir un domestique le remit sur la place d'Armes.

'uELQUES jours après, le ballon de Cornélius , vain- ► queur de tous ses ennemis, était prêt à monter dans [les airs. Cornélius, pour donner plus de solennité 'à son ascension, l'avait remise au 29 septembre, jour de la fête patronale du pays. La veille de ce jour solennel , Cornélius soupa chez le père Desallemagnes. Le savant était radieui, mais Louise était triste; elle entendait en elle-même une voix qui la meijaçail de quelque malheur. Après le souper, elle voulut, quoiqu'il fût fort lard, reconduire Cornélius.

— Cher ami, lui dit-elle, il faut que vous m'accordiez une grâce.

— Laquelle ? dit Cornélius.

— C'est de m'emmener avec vous demain dans votre ballon.

234 BELLK-PLAlNTli EX COUjNÉUUS.

— Cela ue se peut, Louise ; mgri ballon n'est pas encore dressé, cl d'ailleurs je n'ai pas assez d'hydrogène pour qu'il puisse nous enlever tous les deux.

— Vous me trompez, Cornélius ; vous prévoyez quelque danger auquel vous ne voulez pas m'exposer. Vous savez bien, pourtant, que ma vie et la vôtre ne sont qu'une.

— Ne nous attendrissons pas, Louise, dit Cornélius ; il faut que j'aie du courage.

— 11 m'en faut plus qu'à vous, dit Louise; mais, puisque vous le voulez, n'en parlons plus.

En passant devant le presbytère, ils virent de la lumière dans la chambre du curé. Il était occupé à examiner un fusil.

— Tiens! dit Cornélius , est-ce qu'il voudrait aller à la chasse, par hasard ?

Et ils continuèrent leur chemin.

Louise reconduisit Cornélius jusqu'à la porte de la mère Simone, Là il lui dit adieu, car il ne voulait pas la revoir le lendemain,, et il sentit sur ses joues, en l'embrassant, comme une saveur do larmes. Il rentra brusquement, et s'enferma dans sa chambre.

Le lendemain, en se levant, Cornélius, examina l'état du ciel. Le temps était orageux; il avait plu toute la nuit, et des nuages épais couraient rapidement dans l'atmosphère. Cependant Cornélius ne voulut point remettre son ascension, et il employa toute la matinée à appareiller son ballon. A deux heures, le clos de la mère Simone était environné d'une foule immense de curieux de toutes les conditions ; car la nouvelle de l'expérience que devait Icnler Cornélius avait attiré à Armes une nfilucnce inusitée.

BELLE-PLAPCTB EX COBKÉLICS. 2:5

Bienlôt Cornélius parut au milieu du clos ; il était pâle, car ii n'avait pas dormi de la nuit, mais son œil élait rayonnant, et sa démarche était pleine d'une noble fierté. Rien ne rehausse un homme à ses yeux comme une multitude qui le contemple.

La dernière pensée de Cornélius fut pour Louise. Il appela la mère Simone, et lui remit un petit porte-crayon d'argent, la seule chose qu'il possédât capable d'être offerte à une femme.

— S'il m'arrive malheur, lui dit-il, vous donnerez cela à Louise; si je redescends sain et sauf, vous ne lui parlerez de rien.

Puis il monta dans sa nacelle.

Comme le ballon commençait à s'élever, l'ami Dragon, qui élait resté à côlé comme s'il eût voulu le garder jusqu'au dernier moment, s'élança après la nacelle, dans l'intention, sans doute, de retenir Cornélius. Cet acte d'attachement du [chien fut regardé par la foule connue un mauvais présage.

Cependant, le ballon, après s'être balancé quelque temps, s'éleva majestueusement dans les airs, aux acclamations de la foule, et ses roues tournant avec rapidité comme celles d'un bateau à vapeur, le poussaient, contrairement au courant d'air, dans la direction de Clamecy.

En ce moment une vive lumière brilla sur le plateau qui domine le village. Un coup de fusil se fit entendre, et aussitôt on vit voltiger en l'air les lambeaux d'unedes roues du ballon, qui vinrent s'abattre sur la place. En même temps un vent impétueux s'éleva, et le ballon emporté dans les airs disparut bienlôt aux yeux de la foule derrière les montagnes de Chevroc'0cs, On altondit Cornélius

(outela journée, on l'attendit le lendemain, on l'attendit toute la semaine, mais il ne reparaissait pas, et personne ne pouvait donner de renseignements sur son ballon. En vain Louise fit insérer dans toutes les gazettes connues une note relative à sa disparition, nul ne savait rien de lui, et il fallut bien que la pauvre Louise se résignât à le pleurer comme mort.

Elle flt enterrer dans le jardin de son père les débris de la roue tombés du haut des airs, et chaque jour elle venait rêver en cette place à son Cornélius.

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