COMMENT
(La (âaiîiafDaQa sîjî [?sïïq<
— CHRONIQUE NIVEHNAISE —
^ ^^^^'""^x table était à peu près desservie. A l'un des
^ ^^-^^'^ ^ côtés s'étalait, dans son fauteuil, un gros et
'^^.i^?i£as^ù>fi^4J> ... , . . ,
o| £^ I ?B^^o» vieux chanoine; ses deux joues toutes rouges,
^<3-^^qÊ^cgl^^Q, pleines, toutes rebondies, ressemblaient à deux
^ ^è^è^^^ [^coussins d'écarlate ; mais, sur celle grosse
g^^WvlJ^'^g^/Qfigure, il y avait une expression si franche de
bonhomie, que, rien qu'à la voir, on eût aimé celui qui la portait.
De l'autre côté de la table était un jeune capitaine d'artillerie,
neveu du chanoine, blessé à la bataille d'Eylau, qui était venu se
refaire, au milieu des délices du canonicat, des fatigues de la
campagne. Entre l'oncle et le neveu, un punch modeste, tel que
240 COMMEST LE CUAKOI>'E HIT PKUn.
le tolèrent les canons de l'église, allumé en l'honneur du capitaine, secouait ses flammes bleuâtres, pareil à un damné qui secoue sa chevelure de feu. Il y avait encore une autre personne dans la chambre ; c'était une femme, moitié jeune, moitié vieille, moitié servante, moitié maîtresse, et dont la couverture (puisque l'usage veut qu'on soit couvert au lieu d'être habillé), tenait le milieu entre ces deux conditions. Elle allait et venait à pas muets et encore légers, dérangeant d'une main ce qu'elle arrangeait de l'autre, car le chanoine avait promis une histoire.
« Voici, fit le chanoine qui avait une pointe de bourgogne, comment j'eus peur. C'était avant la révolution. Je desservais alors une petite paroisse, joli nid d'oiseau caché au milieu des bois qui couvrent le ci-devant duché du Nivernais, aujourd'hui département de la Nièvre, vieux noble, que j'ai vu avec regret privé de son titre de noblesse. Mon village n'élaitséparé de la petite ville d'Entrains que par une grande foret, au beau milieu de laquelle passait la roule qui conduisait de Clamecy à Cosne. C'était une route comme on n'en voit plus, la route de Clamecy à Cosne, car le nouveau régime a bien ses avantages ; c'est une abeille qui a piqué plusieurs personnes, mais qui a fait du miel pour tous. La route de Clamecy à Cosne, se promenait çà et là comme uri homme qui n'est pas pressé ; elle se prélassait sous la voûte majestueuse des chênes, flânait entre les gazons, allait d'un village à l'autre, tantôt s'élargissant, tantôt se rétrécissant, déchirée par, de profondes ornières, incurables blessures que l'art du cantonnier ne savait pas encore cicatriser; quelquefois elle se séparait en deux branches, comme un fleuve, qui allaient se rejoindre à quel-, que dislance de là, après avoir formé de frais ilols de verdure ; c'était une route enfin qu'on perdait et qu'on retrouvait dix fois avant d'arriver à son gîte.
« Or, cette forêt avait un mauvais renom; un bon nombre de
COMMUAT Lb ciîa>0!m: IU T rtLR. 241
voyageurs qui se rendaient de Clamecy à Cosne avaient disparu , et en deçà d'Entrains on n'avait plus retrouvé leurs traces. La rumeur puljlique accusait de ces nicurlrcs la famille Dinot qui avait établi ses sinistres pénates au milieu de la foret. Au fait' c'était une terrible famille que la famille Dint, le père et quatre lils. Les quatre tils, pareils à des statues d'athléles dans un bloc de chair humaine, parcouraient la forêt du malin au soir ; inséparables de leurs fusils comme un prêtre l'est de son bréviaire, d'une adresse sans rivale dans un pays où le braconnage était une profession, et dont la balle eût défié la flèche de Tell. Du reste , lout-à-fait étrangers à ce commandement de Moïse : Homicide point ne seras; considérant tout être errant comme un gibier donné par le créateur au chasseur assez adroit pour l'abattre, el, de même que toi, loyal artilleur et bon chrétien, ne vois dans un lièvre qu'uu civet ou qu'un rable artislement piqué de lard, ne voyant dans tout voyageur qui passait à leur portée que des sacoches plus ou moins pleines, qu'une ceinture plus ou moins garnie. Le père ne le cédait aux fils ni en force ni en adresse, et n'était guère plus avancé qu'eux en morale. Les Dinot s'étaient fait à dix lieues à la ronde, une sinistre célébrité. Grâce à la terreur que leur nom inspirait, la forêt était devenue leur domaine. Us y régnaient comme régne le lion dans son désert. La maréchaussée d'Entrains , composée de gendarmes éclopés, ne faisait que de courtes el timides apparitions sur leur terrain, et le propriétaire de la forêt semblait leur demander, tant il avait pour eux d'égards el de politesse, l'autorisation de visiter ses bois et d'y mettre les bûcherons, qui du reste ne se souciaient pas beaucoup de travailler si près des Dinot.
« Les Dinot, ainsi que je viens de le dire, habitaient, au milieu des bois, une petite maison que je crois voir encore; c'était une maison basse et trapue, n'ayant qu'une seule fenêtre grillée de fer, et semblable, sous ce rapport, à un cyclope qui eût porté