‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · II · texte numérisé non relu

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lunelles. Elle élail bâlie entre un fourré de chênes et se tenait comme en embuscade sur la route. A côté de celle maison était une mare de mauvaise mine, profonde, couleur d'ardoise, sur la face sinistre de laquelle étaient collées, comme des emplâtres, de larges feuilles de nénuphar ; c'était, disait-on, le sépulcre que les Dinot donnaient à leurs victimes, et l'abîme où ils perdaient le butin qu'ils ne voulaient pas conserver. Les habitants du pays appelaient cette mare le cimetière des Dinot. Jamais cette eau stygienne n'avait été explorée. Nul paysan n'eût osé dénoncer les Dinot tant qu'un d'eux fut resté libre, etiesmagistralsdu bailliage, en supposant qu'ils ne craignissent rien pour leurs personnes, avaient, aux environs de la forêt, des propriétés sur lesquelles les parents des vaincus eussent pu exercer de désastreuses représailles.

« J'étais alors dans l'ardeur de la jeunesse ; nul ouvrier du Seigneur n'était plus infatigable que moi à cultiver son petit morceau de vigne céleste. Je me faisais une idée sublime de mes fonctions ; j'aurais volontiers salué ma soutane ; j'étais hargneux, intolérant, outré dans mon zèle comme le sont malheureusement beaucoup de jeunes prêtres, qui veulent être une copie de la grande ligure des apôtres et n'en sont que la caricature. Quoique je ne fusse pas moi-même bien courageux, celte lâcheté de tous m'indignait. Je regardais le silencedes uns et l'inaction des autres comme une complicité.

« Un dernier meurtre ayant été commis dans la foret avec la même impunité que les précédents, je m'avisai de tonner, du haut de ma iielite chaire, contre ces hommes féroces qui vivent du sang de leurs semblables, et je désignai si bien mes paroissiens du grand bois, que personne ne s'y méprit. C'était un jour de Pâques. L'aîné des Dinot assistait par hasard à la grand'messe. Je vis toutes ces noires et blanches surfaces de têtes, qui s'étendaient au-

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dessous de moi, onduler comme un lac sous un soulTle de venl ; les regards de la mullitude se dirigeaient vers le jeune Dinot. Celui-ci se leva, posa son grand chapeau à deux cornes sur sa lêle, et levant !e poing contre moi : « Monsieur le curé, s'écria-l-il, vous vous en repentirez! » Puis il s'éloigna. La foule, qui, ce jour-là. était compacte et serrée, se divisa devant lui comme les vagues de l'Océan devant la proue d'un navire. Moi-même, je restai si interdit, qutje ne pus, de quelques minutes, reprendre le cours de mon sermon. Seulement, le sacristain ayant cru devoir, par égard pour ses fondions, avertir Dinot de se découvrir, reçut l'épithéte deraf d'église et un coup de pied dans le derrière. Je voulais dénoncer au bailli d'Entrains le scandale fait dans la maison du Seigneur, et le coup de pied donné à un sous-officier de l'église dans l'exercice de ses fonctions, mais tous les gens sensés de la paroisse, et le sacristain lui-même m'en détournèrent, de sorte que, ne pouvant faire mieux, je pardonnai.

a L'hiver suivant, je revenais d'Entrains. C'était par un bel après midi de décembre. Je suivais lentement, mon parapluie à la main, mon bréviaire sous le bras, la route dont j'ai parlé au commencement de cette histoire. La menace de Dinot, menace déjà suivie de l'effet, car je commence à m'en repentir, me revenait sans cesse à la mémoire, et l'idée que je devais passer devant leur repaire, me tourmentait cruellement. Pour être débarrassé plus tôt de mon appréhension, et de ce maudit bois qui ne voulait pas finir, je doublais le pas. Je me faisais à moi-même ce sophisme t c'est par zèle pour la religion que tu t'es attiré la haine des Dinot, donc, s'ils le tuent lu mourras martyr; mais je dois avouer que je priais Dieu de me refuser cette faveur. Le cœur me battit bien fort lorsque j'aperçus la maison des Dinot qui fumait entre les arbres, coquette et blanche, avec sa couverture de neige, comme si on lui eût mis une chemise de mousseline. Celle fumée était de mauvais augure : elle annonçait qu'il y avait quelqu'un

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dans la maison. Cependant j'espérais encore de passer inaperçu sous l'aile de mon ange gardien.

<i II n'en fui pas ainsi. Le père Dinot, quoiqu'il fît un froid à tordre les chênes , était en sentinelle devant la porte , appuyé sur un grand fusil noir. Le père Dinot avait au moins cinq pieds six pouces; ses cheveux roux, dont quelques-uns à peine commençaient à s'argenler, tombaient, pareils à la crinière d'un lion, en toufTes incultes sur ses épaules; lorsqu'il maniait son fusil, un réseau de nerfs surgissait de ses mains, allant et venant sur sa peau sèche et rugueuse comme la couverture d'un vieux livre. Le temps semblait avoir eu peur de s'attaquer à cet homme. Moi, au contraire, j'étais faible et frêle, et il eût fallu une botte de curés comme je l'élais alors, pour faire un chanoine comme je le suis à présent. Alors, j'avais la manie de Jésus et de l'abstinence, tandis qu'aujourd'hui....

— Tandis qu'aujourd hui? fit le capitaine....

— Tandis qu'aujourd'hui, reprit mademoiselle Colette se jetant sur l'interruption du capitaine comme un chien sur celui qui attaque son maître, monsieur se fait vieux et ses inGrmités ne lui permettent plus déjeuner.

— Tu oublies, c'est-à-dire, vous oubliez, Colette, dit le chanoine, que je n'ai encore que soixanle-cinq ans et que je me porte comme autrefois les carmes.

« Le père Dinot était donc sur sa porte. Aussitôt qu'il m'aperçut, il vint à moi.

— C'est vous que j attendais, monsieur le curé, me dit-il de sa voix rauquc et sauvage.

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— Vous ni';illcndicz, monsieur Dinol? i6poii(Jis-je, sans (lop savoir ce que je disais. Auricz-vous besoin de mon miiiislérc ?

— De volrc minislcre? Oh bien oui, il s'agit bien ici de voire minislére! Ce n'est pas que je n'aime le bon Dieu autant qu'un autre; si je ne vais pas à la messe, c'est que vous chantez faux cl que vous êtes trop longtemps à l'autel.

— Croyez- vous, monsieur Dinot, repris-je un peu piqué, qu'une grand'messe se coule dans un moule? Mais, puisque vous n'avez pas besoin de mon ministère, en quoi puis-je donc vous élre utile?

— Entrez, je vous expliquerai cela en présence d'un bon feu dont vous paraissez, monsieur le curé, avoir grand besoin , car vous tremblez comme si vous aviez la fièvre.

— Faites-moi plutôt l'honneur de venir dîner un de ces jours au presbytère, et amenez avec vous ce bon M. Nicolas, l'alné de vos fils. J"ai eu envers lui des torts dont je veux qu'il me demande raison le verre à la main.

— Ce bon Nicolas va rentrer à l'instant, répondit brusquement le père Dinot ; vous le trouverez tout disposé à vous demander raison des torts que vous avez eus envers lui.

« L'arrivée prochaine de Nicolas acheva de me faire perdre la tête ; je me déterminai à prendre la fuite à travers la forêt. Mais, au regard oblique que je jetai sur le chemin, le père Dinot devina mon intention, et il arma son fusil. J'ai encore dans les oreilles le craquement de la batterie. Il me prit par le bras :

— Allons, dit-il, pas tant de cérémonie, entrez; n'avez- vous pas peur que la maison vous tombe sur les épaules?

24") COMMENT LE Cn\.NOi>E hUT PEUIT.

— Puisque vous l'oidonnez, monsieur Diiiot....

« Quand nous fûmes entrés, le père Dinot ferma la porte à veiroux el jiosd son fusil contre le nmr. Il ouvrit ensuite une grande armoire en chêne qui était à côté de la fenêtre. C'était unvéritable arsenal que l'armoire du père; il y avait là des pistolets de toutes les tailles, depuis le coquet et élégant pistolet de poche, jusqu'au gros et massif pistolet d'arçon ; des fusils de tous les calibres, depuis la canardiére efflanquée dont la balle porte aussi loin que le regard, jusqu'au robuste mousqueton ; des couteaux de toutes les grandeurs el de toutes les formes, les uns courts , râblés, aiguisés sur les quatre faces, pour aller, d'une seule blessure, au fond des plus robustes poitrines; les autres minces, larges el ventrus, tranchants comme des rasoirs, nobles castillans venus de Tolède, qui, d'un seul coup, faisaient tomber des entrailles sur la poussière; quelques-uns fluets, maigres , tout en pointes, semblables au dard d'un aspic , qui passaient à travers les chairs comme une aiguille à travers la toile. Il y avait aussi des sacs de poudre, des sébiles, les unes pleine» de balles, les autres de pierres à fusil tout enchâssées dans leurs plombs.

« Le père Dinot prit un des couteaux espagnols dont je viens de parler, et se mit a l'aiguiser, sans dire un mot, sur une pierre grise. Mes jambes fléchissaient sous moi, et je m'assis machinalement devai'.t la terrible armoire. Une vapeur, à travers laquelle mes regards semblaient vaciller, était étendue sur mes yeux. J'avais comme le tintement d'un glas dans les oreilles; tantôt ui: souflle glacé me passait à travers les os, tantôt des bouffées de chaleur el une sueur tiède me prenaient au visage. Je voulus prier, mais je ne pus trouver aucune parole d'aspiration vers Dieu. Mes idées étaient comme collées aux parois de mon cerveau, el il me semble que je faisais elTorl pour les en détacher. Je voyais confusément les armes dont l'aimoire était garnie, el Dinot, impassible

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comme une guillotine qui a fonctionné, aiguisant son couteau qui allait et revenait d'un mouvement égal sur la pierre. Je fermais les veux pour ne pas voir ces lerribies objets, mais je les voyais encore, comme s'ils eussent été dans ma paupière. Je ne pouvais me rappeler comment et pourquoi j'étais là, et il me semblait qu"à chaque instant j'allais me réveiller d'un cliauchemar.

« Une bouteille était auprès de moi, sur une table; j'avais soif, j'en pris un verre de vin et le vidai d'un seul Irait. Ce vin, quoiqu'il ne fût pas des meilleurs, me rendit un peu d'énergie. Je fis un effort pour fléchir mon assassin.

— Oh ! monsieur Dinot, ra'écriai-je, pourquoi voulez-vous me tuer? Si c'est pour mon argent, je n'en ai point. Attendez que je sois devenu curé dune riche paroisse. Je n'ai que cette montre d'argent qui me vient de mon père et dont je croyais ne me jamais séparer; prenez-la, nuis du moins a'ssez-moi la vie.

— Voyons celle montre; va-l-elle bien ? dit le père Dinot en l'approchant de son oreille.

— Oh! mon bon monsieur Dinot , elle va mieux que l'horloge de la paroisse.

— Eh bien ! gardez- la pour régler l'hoiloge de la paroisse, j'en ai plus que vous de montres, et il ouvrit un tiroir où il y en avait en effel bien une douzaine. Puis il se mit à aiguiser son couteau.

— Er.core une fois, conlinua-je, monsieur Dinot, pourquoi voulez vous me tuer? Le meurtre est une chose abominable, coridamné par les lois divines et humaines, mais le meurtre d'un piOlre, c'est le plus grand de tous les crimes, c'est un sacrilège-

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Une seule goutle de sang d'un prêtre sur vos mains vous empêcherait d'entrer dans le royaume éternel. Il est écrit, M Dinot : « Tu ne toucheras point à l'oint du Seigneur.... »

— Poutt ! fit le père Dinot.

— 11 est écrit, conlinuai-je : « Tu ne loucheras point à l'oint du Seigneur. » Je voudrais avoir là ma bible, je vous ferais voir le texte sacré. Ce sont les propres paroles de Dieu, monsieur Dinot. Or, ces paroles s'appliquent aux prêtres comme aux rois, parce que le chef des prêtres reçoit une consécration aussi hien que les chefs couronnés.

— Puisque vous êtes si savant, dit le père Dinot avec son flegme accoutumé, vous me direz bien lequel est le plus coupable de celui qui, dans une chaire, assassine une réputation, ou de celui qui , dans un bois, assassine une vie.

— C'est vrai, monsieur Dinot, j'ai péché contre vous, j'en conviens : « Faux témoignage ne diras, etc. » Je conviendrai même, si vous y tenez, que je chante faux ; mais tout prêtre que je suis, monsieur Dinot, je suis père de famille; j'ai une sœur, veuve d'un gendarme, d'un brave comme vous, monsieur Dinot (ce compliment fil faire au père Dinot une affreuse grimace), et deux petits neveux dont je suis l'unique soutien ; que ne puis-je mettre ces pauvres anges à vos pieds el leur faire demander grâce pour leur oncle!

— Tu étais de ces pauvres anges-là, toi, capitaine.

— Oh! fit le capitaine caressant sa moustache, si je m'étais trouvé là, moi, mon oncle!

— Oui , avec une pièce de quatre, reprit le dianoine, sans

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faire allenlion à la mauvaise liumeiir du capitaine, qui, ne sachant à qui s'en prendre, écrasait les lisons du talon de sa boite.

« Je dis au père Dinol beaucoup d'autres ciioscs encore que je trouvais fort touciiantes ; je pensais avoir attendri mon homme, mais son œil de pierre ne s'élail point humecté, sa face de bourreau avait toujours la même expression ; il jouait avec ma vie comme un chat avec une souris, qu'il se jette d'une patte à l'autre. Il aiguisait toujours son terrible couteau.

« X mesure que l'espérance s'en allait, la résignation me revenait avec le courage.

— Allons, père Dinot, m'écriai-je, il faut pourtant en flnir. ■Votre couteau est assez aiguisé comme cela. Je n'ai pas la peau si dure que vous le croyez.

— Suivez-moi donc, puisque vous êtes si pressé, répondit le père Dinot. El il voulait me prendre le bras pour m'aider à marcher. Je résolus de vendre au meurtrier chèrement ma vie.

— A la bonne heure, s'écria le capitaine, je reconnais-là mon oncle. Et vous le transperçâtes, sans doute, avec la canne de votre parapluie?..

— Pas loul-à-fait, dit le chanoine, je me contentai de frotter ma soutane avec la main, à l'endroit où il m'avait touché, comme pour essuyer l'empreinte de ses doigts. Et je lui dis avec un superbe dédain : Monsieur Dinot, soyez assez bon pour m'épargner votre contact. Je ne veux de contact qu'avec votre lame.

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