SUR CLAUDE TILLIER
D'un génie étouffé ce livre est ce qui reste : Tillier vécut de foi, d'amour et de malheur ; Mais en se consumant, son cœur, foyer céleste, A gardé sa chaleur.
Ouvrez tous ce recueil , sépulture inconnue Où vos yeux éblouis trouveront un trésor , Comme au tombeau d'un prince on voit son arme nue Et ses ornements d'or.
Quand vous aur,ez suivi dans nos sentiers de fange, Son calvaire à l'épaule et ses ronces au front, Ce fils de Dieu, tombé dans une lutte étrange, Des soupirs vous viendront ;
SIR CLALDK TILLIER.
Et si votre ame est droite et votre vie austère, Si vous aimez les cœurs calmes, forts et pieux , Vous direz tristement : « C'est un grand caractère Effacé de nos cieux ! »
Si vous aimez la guerre aux loyales étreintes, La guerre pour le bien , sans éclat , sans témoins, Vous penserez que c'est pour les batailles saintes Un bon soldat de moins.
Quand passe le génie à l'aile éblouissante , Si votre cœur ému se soulève et bat fort , Vous direz , en plaignant notre muse impuissante Un grand penseur est mort !
Surtout , ô citoyens , si vous savez comprendre La douleur d'une mère au regard éperdu , Vous pleurerez ; car c'est un fils vaillant et tendre Que la France a perdu !
Un apôtre plus digne , en tête de ce livre , Dans sa fervente foi t'a déjà révélé : Dors aux sphères d'azur ; sa voix te fera vivre , Pauvre Christ envolé !
Lucien DE LAHODDE.
Ce qu'était mon oncle
k ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; que trouve-t-i! donc de si agréahle dans cette insipide ^ succession des nuits et || des jours, de l'hiver et || du printemps?... Toujours le même ciel , le même soleil ; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes ; toujours les mêmesdiscours de la couronne, les mêmes friponset les mêmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le machiniste de l'Opéra en sait plus que lui.
Encore des personnalités! dites-vous ; voilà maintenant que vous faites des personnalités contre Dieu. Que voulez-vous! Dieu est, à la vérité, un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que ses fondions ne soient pas une sinécure; mais je n'ai pas peur qu'il aille réclamer contre moi à la jurisprudence Bourdeau des dommages-intérêts, de quoi faire bâtir une église, pour le préjudice que j'aurai porté à son honneur.
Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux à l'égard de sa réputation qu'il ne l'est lui-même ; mais voilà précisément ce que je trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirs s'arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutes personnelles? Ont-ils une procuration signée Jehova qui les y autorise ?
Croyez-vous qu'il soit bien content quand la police correctionnelle lui prend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement des malheureux , pour un délit de quelques syllables? Qu'est-ce qui prouve , d'ailleurs , à ces messieurs , que Dieu a été offensé? Il est là présent, attaché à sa croix, tandis qu'ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu'ils l'interrogent; s'il répond affirmativement, je consens à avoir tort. Savez-vous pourquoi il a fait choir du trône la dynastie des Capets, celte vieille et auguste salade de rois qu'avait imprégnée tant d'huile sainte? Je le sais moi, et je vais vous le dire. C'est parce qu'elle a fait la loi sur le sacrilège.
Mais ce n'est pas là la question.
Qu'est-ce que vivre? se lever, se coucher, déjeûner, dîner, et recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette besogne, cela finit par devenir bien insipide.
Les hommes ressemblent à des spectateurs , les uns assis sur le velours, les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire ; tous conviennent que cela est mortellement
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ennuyeux, qu'ils seraient beaucoup mieux dans leur lit et cependant aucun ne veut quitter sa place.
Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux ? Toutes nos entreprises n'ont qu'un commencement; la maison que nous édifions est pour nos héritiers ; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits-enfants. Nous nous disons : Voilà la journée finie ; nous allumons notre lampe , nous attisons notre feu ; nous nous apprêtons à passer une douce et paisible soirée au coin de noire âtre: pan ! pan ! quel qu'un frappe à la porte; qui est là? c'est la mort : il faut partir. Quand nous avons tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et d'alcool, nous n'avons pas un écu ; quand nous n'avons plus ni dents ni estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire à une femme : « Je l'aime ! » à notre second baiser c'est une vieille décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu'ils s'écroulent : ils ressemblent à ces fourmilières qu'élèvent, avec de grands efforts, de pauvres insectes ; quand il ne faut plus qu'un fétu pour les achever, un bœuf les effondre sous son large pied, ou une charrette, sous sa roue. Ce que vous appelez la couche végétale de ce globe , c'est mille et mille linceuls superposés l'un sur l'autre par les générations. Ces grands noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales , de monarques, de généraux , ce sont des tessons de vieux empires qui résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de vous la poussière de mille choses détruites avant d'être achevées.
J'ai quarante ans ; j'ai déjà passé par quatre professions; j'ai élé maître d'études, soldat, maître d'école, et me voilà journaliste. J'ai été sur la terre el sur l'Océan , sous la lente et au coin de l'âtre, entre les barreaux d'une prison et au milieu des espaces libres de ce monde; j'ai obéi el j'ai commandé; j'ai eu des moments d'opulence et des années de misère. On m'a aimé el on m'a haï ; on m'a
applaudi et on m'a tourné en dérision. J'ai été Gis et père , amant et époux ; j'ai passé par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les poêles. Je n'ai trouvé, dans aucun de ces états, que j'eusse beaucoup à me féliciter d'être enfermé dans la peau d'un homme, plutôt que dans celle d'un loup ou d'un renard, plutôt que dans la coquille d'une huître, dans l'écorce d'un arbre ou dans la pellicule d'une pomme de terre. Peut-être si j'étais rentier, rentier à cinquante mille francs surtout, je penserais différemment.
En attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a été faite tout exprés pour la douleur; il n'a que cinq sens pour percevoir le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son corps ; en quelque endroit qu'on le pique, il saigne; en quelque endroit qu'on le brille , il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance; cependant, le poumon s'enflamme et le fait tousser; le foie s'obstrue et lui donne la fièvre; les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf, un muscle, un tendon sous la peau, qui ne puisse vous faire crier de douleur.
Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l'invoquer, il tombe dedans une fiente d'hirondelle qui les dessèche; vous allez au bal: une entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un matelas ; aujourd'hui , vous êtes un grand ^ écrivain, un grand philosophe, un grand poète: un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous saigner, vous mettre de la glace sur la iète, demain vous ne serez qu'un pauvre fou.
La douleur se lient derrière tous vos plaisirs; vous êtes des rats gourmands qu'elle attire 6 elle avec un lardon d'agréable odeur. Vous êtes à l'ombre de votre jardin , et vous vous écrie/. : Oh ! la belle rose! et la rose vous pique; oh ! le beau fruit! il y a une guêpe dedans, et le fruit vous mord.
Vous dites : Dieu nous a faits pour le servir et l'aimer. Cela n'est
pas vrai : il vous a faits pour souffrir. I/homn.e qui ne souffre pas est une machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton de la nature. La mort n'est pas seulement la fin de la vie , elle en est le remède. On n'est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous m'en croyez, au lieu d'un paletot neuf, allez vous commander un cercueil. C'est le seul habit qui ne gène pas.
Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une idée philosophique ou pour un paradoxe , cela m'est certes bien égal. Mais je vous prie au moins de l'agréer comme une préface ; car je ne saurais vous en faire une meilleure ni qui convienne mieux à la triste et lamentable histoire que je vais avoir l'honneur de vous raconter.
Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu'à la deuxième génération, comme celle d'un prince ou d'un héros dont on fait l'oraison funèbre. Vous n'y perdrez peut-être pas. Les mœurs de ce temps valaient bien celles du nôtre : le peuple portait des fers; mais il dansait avec, et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes.
Car, faites-y attention, la gaité s'accoste toujours de la servitude. C'est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a créé spécialement pour ceux qui sont sous la dépendance d'un maître ou sous la dure et lourde main de la pauvreté. Ce bien , il l'a fait pour les consoler de leurs misères, comme il a fait certaines herbes pour fleurir entre les pavés qu'on foule aux pieds, certains oiseaux pour chanter sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour sourire sur les masures qui font la grimace,
I.a gatté passe, ainsi que l'hirondelle, par-dessus les grands toits qui resplendissent. Elle s'arrête dans les cours des collèges, à la porte des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un beau papillon . sur la plume de l'écolier qui griffonne
ses pensum. Elle trinque à la cantine avec les vieux grenadiers ; et jamais elle ne chante si haut — quand on la laisse chanter toutefois — qu'entre les noires murailles où l'on renferme des malheureux.
Du reste, la gaîté du pauvre est une espèce d'orgueil. J'ai été pauvre entre entre les plus pauvres; eh bien ! je trouvais du plaisir à dire à la fortune: Je ne me courberai pas sous ta main ; je mangerai mon pain dur aussi fièrement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves ; je porterai ma misère comme les rois portent leur diadème; frappe tant que lu voudras, frappe encore : je répondrai à tes flagellations par des sarcasmes ! je serai comme l'arbre qui fleurit quand on le coupe par le pied ; comme la colonne dont l'aigle de métal reluit au soleil tandis que la pioche est à sa base !
Chers lecteurs, soyez contents de ces explications, je ne saurais vous en fournir de plus raisonnables.
Quelle différence de cet âge avec le nôtre! l'homme constitutionnel n'est pas rieur, tant s'en faut.
Il est hypocrite, avare et profondément égoïste ; à quelque question qu'il se heurte le front, son front sonne comme un tiroir plein de gros sous.
Il est prétentieux et bouffi de vanité; l'épicier appelle le confiseur, son voisin, son honorable ami, et le confiseur prie l'épicier d'agréer l'assurance de la considération distinguée avec laquelle il a l'honneur d'être, etc., etc.
L'homme constitutionnel a la manie de vouloir se distinguer du peuple. Le père est en blouse de coton bleu , et le fils en manteau d'elbeuf. Aucun sacrifice ne coûte à l'homme constitutionnel pour assouvir sa manie de paraître quelque chose. Il veut ressembler aux bâtons flottants. Il vit de pain et d'eau; il se passe de feu en hiver, de bière en été, pour avoir un habit de drap fin , un gilet
de cachemire , des ganls jaunes. Quand on le regarde comme un homme comme il faut, il se regarde, lui, comme un grand homme.
Il est guindé et compassé; il ne crie point, il ne rit pas tout haut, il ne sait où cracher, il ne fait pas un geste qui dépasse l'autre. Il dil très bien : Bonjour monsieur, bonjour madame. Cela c'est de la bonne tenue; or, qu'est-ce que la bonne tenue? Un vernis menteur qu'on étale sur un morceau de bois afin de le faire passer pour un jonc. On se tient ainsi devant les dames , soit; mais devant Dieu, comment faudra-t-il se tenir ?
Il est pédant; il supplée à l'esprit qu'il n'a pas par le purisme du langage, comme une bonne ménagère supplée aux meubles qui lui manquent par l'ordre et la propreté.
Il est toujours au régime. S'il assiste à un banquet, il est muet et préoccupé ; il avale un bouchon pour un morceau de pain, et se sert de la crème pour de la sauce blanche. Il attend, pour boire, que l'on porte un loast. Il a toujours un journal dans sa poche; il ne parle que de Iraités de commerce et de lignes de chemin de fer, et il ne rit qu'à la Chambre.
Mais, à l'époque où je vous ramène, les mœurs des petites villes n'étaient pas encore fardées d'élégance ; elles étaient pleines d'un charmant laisser-aller et d'une simplicité tout aimable. Le caractère de cet heureux âge, c'était l'insouciance. Tous ces hommes, navires ou coquilles de noix, s'abandonnaient, les yeux fermés, au courant de la vie, sans s'inquiéter où ils aborderaient.
Les bourgeois ne sollicitaient pas d'emplois ; ils ne thésaurisaient pas; ils vivaient chez eux dans une joyeuse abondance, et dépensaient leurs revenus jusqu'au dernier louis. Les marchands, rares alors, s'enrichissaient lentement, sans y mettre beaucoup du leur, et par la seule force des choses; les ouvriers travaillaient, non pour amasser, mais pour mettre les deux bouts l'un à côté de
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l'aulre; ils n'avaient point sur leurs talons cette terrible concurrence qui nous presse, qui nous crie sans cesse: Allons donc! Aussi, ne s'en donnaient-ils qu'à leur aise; ils avaient nourri leurs pères, et quand ils étaient vieux, leurs enfants devaient les nourrir à leur tour.
Tel était le sans-façon de cette société en goguetle, que lout le barreau et que les membres du tribunal eux-mêmes allaient au cabaret et y faisaient publiquement des orgies : de peur qu'on en ignorât , ils auraient volontiers appendu leur bonnet carré aux rameaux du boucbon. Tous ces gens, grands comme petits, semblaient n'avoir d'autres affaires que de s'amuser; ils ne s'ingéniaient qu'à mettre une bonne farce à exécution, ou à imaginer un bon conte. Ceux qui avaient alors de l'esprit, au lieu de le dépenser en intrigues, le dépensaient en plaisanteries.
Les oisifs, et ils étaient en grand nombre , se rassemblaient sur la place publique; les jours de marché étaient pour eux un jour de comédie. Les paysans qui venaient apporter leurs provisions à la ville élaient leurs martyrs; ils leur faisaient les cruautés les plus bouffonnes et les plus spirituelles; tous les voisins accouraient pour avoir leur part du spectacle. La police correctionnelle d'aujourd'hui prendrait les choses sur le ton du réquisitoire; mais la justice d'alors s'amusait comme les autres de ces scènes burlesques, et bien souvent elle y prenait un rôle.
Mon grand-père, donc, était porteur de contraintes; ma grand'mère était une petite femme à laquelle on reprochait de ne pouvoir voir, quand elle allait à l'église, si le bénitier était plein. Elle est restée dans ma mémoire comme une petite (ille de soixante ans. Au bout de six ans de mariage, elle avait déjà cinq enfants, tant garçons que filles ; tout cela vivait avec le chélif bénéfice de mon grand-père, et se portait à merveille. On dînait sept avec trois harengs, mais on avait le pain elle vin à discrétion , car mon grand-père avait une petite vigne qui était une source intarissable
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de vin blanc. Tons ces enfants étaient utilisés par ma grand-mère selon leur âge et leurs forces. L'aîné, qui était mon père, s'appelait Gaspard ; il lavait la vaisselle et allait à la boucherie: il n'y avait pas de caniche dans la ville mieux apprivoisé que lui; le cadet balayait la chambre ; le troisième tenait le quatrième sur ses bras-
et le cinquième se roulait dans son berceau. Pendant ce temps-là, ma grand'mère était à l'église, ou causait chez la voisine. Au demeurant , tout allait bien ; on arrivait cahin-caha, sans faire de dettes, jusqu'au bout de l'année. Les garçons étaient forts, les filles n'étaient pas mal, et le père et la mère étaient heureux.
Mon oncle Benjamin était domicilié chez sa sœur , il avait cinq pieds dix pouces, portait une grande épée au côté , avait un habit de ratine écarlale, une culotte de même couleur et de même étoffe, des bas de soie gris de perle, et des souliers à boucles d'argent; sur son habit , frétillait une grande queue noire presque aussi longue que son épée, qui, allant et venant sans cesse, l'avait badi-
geonné de poudre, de sorte que l'habit de mon oncle ressemblait, avec ses teintes roses et blanches, à une brique sur champ écaillée. Mon oncle était médecin, voilà pourquoi il avait une épée. Je ne sais si les malades avaient grande confiance en lui ; mais lui, Benjamin, avait fort peu de confiance dans la médecine : il disait souvent qu'un médecin avait assez fait quand il n'avait pas tué son malade. Quand mon oncle Benjamin avait reçu quelque pièce de trente sous, il allait acheter une grosse carpe, et la donnait à sa sœur pour lui faire une matelolle dont se régalait toute la famille. Mon oncle Benjamin , au dire de tous ceux qui l'ont connu , était l'homme le plus gai, le plus drôle, le plus spirituel du pays , et il en eût été le plus... comment dirai-je pour ne pas manquer de respect à la mémoire de mon grand-oncle?... il en eût été le moins sobre, si le tambour delà ville, le nommé Cicéron, n'eût partagé sa gloire.
Toutefois, mon oncle Benjamin n'était pas ce que vous appelez trivialement un ivrogne , gardez-vous de le croire. C'était un épi-
MON ONCLE BENJAMIN. Il
curien qui poussait la philosophie jusqu'à l'ivresse, et voilà tout. Il avait un estomac plein d'élévation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour lui-même , mais pour cette folie de quelques heures qu'il procure , folie qui déraisonne chez l'homme d'esprit d'une manière si naïve, si piquante, si originale, qu'on voudrait toujours raisonner ainsi. S'il eût pu s'enivrer en lisant la messe, il eût lu la messe tous les jours. Mon oncle Benjamin avait des principes : il prétendait qu'un homme à jeun était un homme encore endormi; que l'ivresse eût été un des plus grands bienfaits du Créateur, si elle n'eût fait mal à la tête; et que la seule chose qui donnât à l'homme la supériorité sur la brute, c'était la faculté de s'enivrer.
La raison, disait mon oncle, ce n'est rien ; c'est la puissance de sentir les maux présents, de se souvenir des maux passés, et de prévoir les maux à venir. Le privilège d'abdiquer sa raison est seul quelque chose. Vous dites que l'homme qui noie sa raison dans le vin s'abrutit : c'est un orgueil de caste qui vous fait tenir ce propos. Croyez-vous donc que la condition de la brute soit pire que la vôtre? Quand vous êtes tourmenté par la faim, vous voudriez bien être ce boeuf qui paît dans l'herbe jusqu'au ventre; quand vous ête^ en prison , vous voudriez bien être l'oiseau qui fend d'une aile libre l'azur des cieux ; quand vous êtes sur le point d'être exproprié , vous voudriez bien être ce vilain limaçon auquel personne ne dispute sa coquille.
L'égalité que vous rêvez , la brute en est en possession. Il n'y a, dans les forêts, ni rois, ni nobles , ni tiers-état. Le problème de la vie commune que cherchent en vain vos philosophes , de pauvres insectes, les fourmis, les abeilles, l'ont résolu depuis des milliers de siècles. Les animaux n'ont point de médecins ; ils ne sont ni borgnes, ni bossus, ni boiteux, ni bancals, et ils n'ont pas peur de l'enfer.
Mon oncle Benjamin avait vingt-huit ans. Il y avait trois ans
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qu'il exerçait la médecine ; mais la médecine ne lui avait pas fait des rentes , bien loin de là : il devait trois habits d'écarlate à son marchand de draps, trois années d'accommodage à son perruquier, et il avait dans chacune des auberges les plus renommées de la ville un joli petit mémoire, sur lequel il n'y avait que quelques médecines de précaution à déduire.
Ma grand'mère avaitlrois ans de plus que Benjamin ; elle l'avait bercé sur ses genoux, porté dans ses bras , et elle se regardait comme son mentor. Elle lui achetait ses cravates et ses mouchoirs de poche , lui raccommodait ses chemises et lui donnait de bons conseils qu'il écoulait fort attentivement, il faut lui rendre celle justice, mais dont il ne faisait pas le moindre usage.
Tous les soirs, régulièrement après souper, elle l'engageait à prendre femme.
— Fi ! disait Benjamin , pour avoir six enfants comme Machecourt — c'est ainsi qu'il appelait mon grand-père — et dîner avec les nageoires d'un hareng I
— Mais, malheureux, tu auras au moins du pain !
— Oui, du pain qui sera trop levé aujourd'hui, demain pas assez, et qui après-demain aura la rougeole ! Du pain ! qu'est-ce que c'est que cela? C'est bon pour empêcher de mourir; mais ce n'est pas bon pour faire vivre. Je serai, ma foi, bien avancé quand j'aurai une femme qui trouvera que je mets trop de sucre dans mes fiole* et trop de poudre dans ma queue; qui viendra me chercher à l'auberge, qui me fouillera quand je serai couché, et s'achètera trois mantelels pendant moi un habit.
— Mais tes créanciers, Benjamin , comment feras-tu pour les payer?
— D'abord, tant qu'on a du crédit, c'est comme si on était riche, et quand vos créanciers sont pétris d'une bonne pâte de créancier, qu'ils sont patients, c'est comme si on n'en avait pas. Ensuite, que
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me faut-il pour me mettre au courant? une lu, mie maladie épidémique. Dieu est bon , ma chère sœur, et ne laissera point dans l'embarras celui qui raccommode son plus bel ouvrage.
— Oui , disait mon grand-père , et qui le met si bien hors de service qu'il faut le porter en terre.
— Eh bien ! répondait mon oncle, c'est là l'utilité des médecins ; sans eux, le monde serait trop peuplé.
A quoi servirait-il que Dieu se donnât la peine de nous envoyer des maladies, s'il se trouvait des hommes qui pussent les guérir ?
— A ce compte, tu es un malhonnête homme;" tu voles leur argent à ceux qui t'appellent.
— Non , je ne le leur vole pas , parce que je les rassure, que je leur donne l'espoir, et que je trouve toujours moyen de les faire rire. Cela vaut bien quelque chose.
Ma grand'mère, voyant que la conversation avait changé d'objet, prenait le parti de s'endormir.
Pourquoi mon oncle se décida à se marier
^^fëfcr ependant une catastrophe terriblequeje vaisavoir ;J^1{||| l'honneur de vous raconter de suite, ébranla les résox^sIiKlH luxons de Benjamin.
$<$kd^ Un jour, mon cousin Page , avocat au bailliage de Clamecy, vint l'inviter avec Machecourt à faire la Saint-Yves. Le dîner devait avoir lieu à une guinguette renommée, située à deux portées de fusil du faubourg; les convives étaient d'ailleurs gens choisis. Benjamin n'aurait pas donné cette soirée pour toute une semaine de sa vie ordinaire. Aussi, après vêpres, mon grand-pére, paré de son habit de noce, et mon oncle, l'épée au côté, étaient-Us au rendez-vous.
Les convives étaient presque tous réunis. Saint Yves était magnifiquement représenté dans celte assemblée. Il y ava.t d'abord l'avocat Page, qui ne plaidait jamais qu'entre deux vins; le greffier
du tribunal, qui s'était habitué à écrire eu dormant; le procureur Rapin, qui ayant reçu en présent d'un plaideur une feuillette de vin piqué , le lit assigner pour qu'il eût à lui en faire tenir une meilleure; le notaire Arlhus , qui avait mangé un saumon à son dessert; Millot-Bataut, poêle et tailleur, auteur du Grand-Noël ; un vieil architecte qui depuis vingt ans ne s'était pas dégrisé; M. Minxit, médecin des environs , qui consultait les urines ; deux ou trois commerçants notables.... par leur gaîté et leur appétit, <?t quelques chasseurs qui avaient abondamment pourvu la table de gibier.
A la vue de Benjamin , tous les convives poussèrent une acclamalion et déclarèrent qu'il fallait se mettre à table.
Pendant les deux premiers services , tout alla bien. Mon oncle était charmant d'esprit et. de saillies; mais, au dessert, les lêles s'exaltèrent : tous se mirent à crier à la fois. Bientôt la conversation ne fut plus qu'un cliquetis d'épigrammes , de gros mots , de saillies éclatant ensemble et cherchant à s'étouffer l'une l'autre ; tout cela faisant un bruit semblable à celui d'une douzaine de verres qui s'entrechoquent à la fois.
— Messieurs, s'écria l'avocat Page, il faut que je vous régale de mon dernier plaidoyer. Voici l'affaire:
« Deux ânes s'étaient pris de querelle dans un pré. Le maître de l'un, mauvais garnement s'il en est, accourt et bàlonne l'autre âne. Mais ce quadrupède n'était pas endurant; il mord notre homme au petit doigt. Le propriétaire de l'âne qui a mordu est cité par-devant M. le bailli comme responsable des faits et gestes de sa béte.
« J'étais l'avocat du défendeur. Avant d'arriver à la question de fait, dis-je au bailli, je dois vous éclairer sur la moralité de l'âne que je défends et sur celle du plaignant. Notre âne est un quadrupède lout-à-fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le
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connaissent, et le garde-champêtre a pour lut une grande considération. Or. je défie l'homme gui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre âne est porteur d'un certificat du maire de sa commune — et ce certificat existait en effet — qui atteste sa moralité et sa bonne conduite. Si le plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons à lui payer mille écus de dommagesintérêts. »
— Que Saint-Yves le bénisse ! dit mon oncle; il faut que le poète Millot-Rataut nous chante son grand Noël
Voilà qui est éminemment lyrique. Ce ne peut être que le Saint- Esprit qui lui ait inspiré ce beau vers.
— Fais-en donc autant, toi, s'écria le tailleur qui avait le bourgogne très irascible.
— Pas si bête ! répondit mon oncle.
— Silence ! interrompit l'avocat Page frappant de toutes ses forces sur la table ; je déclare à la cour que je veux achever mon plaidoyer.
— Tout à l'heure, dit mon oncle; lu n'es pas encore assez ivre pour plaider.
— Et moi , je te dis que je plaiderai de suite. Qui es-tu, toi , cinq pieds dix pouces, pour empêcher un avocat de parler ï
— Prends garde, Pagp, fit le notaire Arlhus, tu n'es qu'un homme de plume, et tu as affaire à un homme d'épée !
— Il l'appartient bien, à toi, homme de fourchette, mangeur de saumon , de parler des hommes d'épée ; pour que lu fisses peur à quelqu'un, loi, il faudrait qu'il fût cuit.
— Benjamin est en effet terrible , dit l'archilecle. Il est comme le lion : d'un coup de sa q'seue il pourrait terrasser un homme.
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MON OKCLF. BENJAMIN.
— Messieurs, dit mon grand-pére se levant, je me porte garant pour mon beau-frère; il n'a jamais répandu de sang qu'avec sa lancette.
— Oserais-tu bien soutenir cela, Machecourt?
— Et toi, Benjamin, oserais-tu bien soutenir le contraire ?
— Alors, tu vas me donner satisfaction à l'instant même de cette insulte; et comme nous n'avons ici qu'une épée , qui est la mienne, je vais garder le fourreau, et tu vas prendre la lame.
Mon grand-pére, qui aimait beaucoup son beau-frère, pour ne point le contrarier, accepta la proposition. Comme les deux adversaires se levaient :
— Un instant , messieurs, dit l'avocat Page , il faut régler les conditions du combat.
Je propose que chacun des deux adversaires, de peur de choir avant le temps, tienne son témoin par le bras.
— Adopté ! s'écrièrent tous les convives.
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Bientôt Benjamin et Machecourt sont en présence.
- Y es-tu, Benjamin?
- Et loi, Machecourt?
De son premier coup d'épée , mon grand-pére coupa par le milieu le fourreau de Benjamin comme si c'eût été un salsifis, et lui fit sur le poignet une entaille qui devait le forcer, au moins pendant huit jours, à boire de la main gauche.
Le maladroit! s'écria Benjamin, il m'a entamé.
- Eh ! pourquoi, répondit mon grand-père avec une bonhomie charmante, as-tu une épée qui coupe?
- C'est égal, je veux ma revanche ; et j'ai encore assez, pour te faire demander grâce, de la moitié de ce fourreau.
- Non , Benjamin , reprit mon grand-pére , c'est à ton tour à prendre l'épée. Si lu me lardes, nous serons manche à manche, et nous ne jouerons plus.
Les convives, dégrisés par cet accident, voulaient revenir en ville.
Non, messieurs ! s'écria Benjamin de sa voix de stentor, que chacun retourne à sa place; j'ai une proposition à vous faire. Machecourt, pour son coup d'essai, s'est conduit de la manière la plus brillante ; il est en état de se mesurer avec le plus meurtrier des barbiers, pourvu que celui-ci lui cède l'épée et garde le fourreau. Je propose de le nommer prévôt d'armes ; ce n'est qu'a celle condition que je pourrai consentir à le laisser vivre; et même, si vous vous rendez à mon avis , je me déciderai à lui tendre la main gauche, attendu qu'il m'a estropié de la droite.
- Benjamin a raison ! s'écrièrent une foule de voix ; bravo, Benjamin ! il faut recevoir Machecourt prévôt d'armes. Et chacun de courir à sa place, et Benjamin de demander un second dessert.
MO* ONCLK BEIUAMII*.
Cependant, la nouvelle de cel accident s'était répandue à Cla mecy. En passant de bouche en bouche , elle s'était merveilleusement grossie, et, quand elle arriva à ma grand'mére, elle avait pris les proportions gigantesques d'un meurtre commis par son mari sur la personne de son frère.
Ma grand-mère , dans un corps d'une aune de long , portait un caractère plein de fermeté et d'énergie. Elle n'alla point chez ses voisins pousser de grands cris et se faire jeter du vinaigre à la figure. Avec celle présence d'esprit que donne la douleur aux âmes fortes, elle vil de suite ce qu'elle avait à faire. Elle fit coucher ses enfants, prit tout l'argent qu'il y avait à la maison et le peu de bijoux qu'elle possédait, afin de fournir à son mari les moyens de sortir du pays s'il y avait lieu ; fit un paquet de linge propre à faire des bandes et de la charpie pour panser le blessé en cas qu'il fût encore vivant; lira un matelas de son lit et pria un voisin de la suivre avec ; puis . s'enyeloppant dans sa cape , elle se dirigea sans chanceler vers la fatale guinguette.
A l'enlrée du faubourg, elle rencontra son mari qu'on ramenait en triomphe couronné de bouchons. Il était appuyé sur le bras droit de Benjamin qui criait à gorge déployée :
« A tous présents faisons connaître que le sieur Machecourt, huissier à verge de Sa Majesté, vient d'être nommé prévôt d'armes, en récompense.... »
— Chien d'ivrogne ! s'écria ma grand'mère en apercevant Benjamin; et, ne pouvant résister à l'émotion qui depuis une heure l'étouffait , elle tomba sur le pavé. Il fallut la reporter chez elle sur le matelas qu'elle avait destiné à son frère.
Pour celui-ci, il ne se souvint de sa blessure que le lendemain matin en mettant son babil ; mais sa sœur avait une grosse fièvre. Elle fut huit jours dangereusement malade, et durant tout ce temps, Benjamin ne quitta pas son chevet. Quand elle fut capable de l'entendre, il lui promit qu'il allait mener dorénavant une vie plus réglée , et qu'il songeait décidément à payer ses dettes et à se marier.
Ma grand'mère fut bientôt rétablie. Elle chargea son mari de se mettre en quête d'une femme pour Benjamin.
A quelque temps de là, par un soir du mois de novembre, mon grand-père arrivait crotté jusqu'à l'échiné, mais rayonnant.
— J'ai trouvé au-delà de ce que nous espérions, s'écriait l'excellent homme en pressant les mains de son beau-frère; Benjamin, te voilà riche maintenant, tu pourras manger des matelottes tant que tu voudras.
— Mais, qu'as-tu donc trouvé? faisaient, chacun de leur côté, ma grand'mère et Benjamin.
— Une fille unique, une riche héritière, la fille du père Minxil, avec lequel nous avons fait la Saint-Yves il y a un mois !
— De ce médecin de village qui consulte les urines ?
22 MON ONCLK BENJAMIN.
— Précisément. Il l'accepte sans restriction ; 11 est charmé de ton esprit ; il te croit très propre, par ton allure et ta faconde, à le seconder dans son industrie.
— Diable ! faisait Benjamin en se grattant la tête, c'est que je ne me soucie pas de consulter les urines.
— Eh! grand niais! une fois que tu seras le gendre du père Minxit , tu l'enverras promener avec ses fioles , et tu amèneras ta femme à Clamecy.
— Oui, mais c'est que mademoiselle Minxit est rousse.
— Elle n'est que blonde , Benjamin , je t'en donne ma parole d'honneur.
— On dirait, tant elle est piolée, qu'on lui a jeté une poignée de son par la figure.
— Je l'ai vue ce soir , je t'assure que ce n'est presque rien.
— Avec cela , elle a cinq pieds trois pouces ; je crains véritablement de gâter la race humaine : nous ferons des enfans qui seront grands comme des perches.
— Tout ce que tu dis là, ce sont de mauvaises plaisanteries, faisait ma grand'mére ; j'ai rencontré hier ton marchand de draps, il veut absolument être payé , et tu sais bien que ton perruquier ne veut plus l'accommoder.
— Ainsi vous voulez, ma chère sœur , que j'épouse mademoiselle Minxit ; mais vous ne savez pas , vous , ce que cela veut dire , Minxit.
Et toi Machecourt, le sais-tu?
— Sans doute , je le sais ; cela veut dire le père Minxit.
— As-tu lu Horace, Machecourt ?
— Non , Benjamin.
— Eh bien ! Horace a dit : Num minxit patrios cineres. C'est
MON ONCLB BENJAMIN. 23
ce coquin de prétérit défini qui me révolte ! avec cela que rna chère sœur n'est plus malade. M. Minxit, M'"e Minxit, M. Rathcry Benjamin Minxit , le petit Jean Rathery Minxit, le petit Pierre Rathery Minxit , la petite Adèle Rathery Minxit. Eh ! mais , dans notre famille il y aura de quoi faire tourner un moulin. Puis, à te parler franchement , je ne me soucie guère de me marier. Il y a bien une chanson qui dit :
Mais cette chanson ne sait ce qu'elle chante. Ce ne peut être qu'un célibataire qui en soit l'auteur.
Cela serait bon, Machecourt , si l'homme étaitlibre de se choisir une compagne; mais les nécessités de la vie sociale nous forcent toujours d'épouser d'une manière ridicule et contraire à nos penchants. L'homme épouse une dot, et la femme une profession. Puis , quand on a fait la noce avec tousses beaux dimanches, qu'on est rentré dans la solitude de son ménage, on s'aperçoit qu'on ne se convient pas. L'un est avare et l'autre prodigue, la femme est coquette et le mari jaloux, l'un aime à la bise et l'autre à droit vent: on voudrait être à mille lieues l'un de l'autre; mais il faut vivre dans le cercle de fer où on s'est enfermé , et rester ensemble usque ad vitam cpternam.
— Est-ce qu'il est gris? dit mon grand-père à l'oreille de sa femme.
— Pourquoi? répondit celle-ci.
— C'est qu'il parle avec bon sens.
Cependant on fit entendre raison à mon oncle , et il fut convenu qu'il irait le lendemain dimanche voir mademoiselle Minxit.
Comment mon oncle fit la rencontre d'un vieux sergent et d'un caniche , ce qui l'empêcha d'aller chez M. Minxit.
5^=>h>^i e lendemain, à huit heures du matin, mon oncle efESfl F-^*4 était frais et accommodé ; il n'attendait plus pour gïfe^tl-'^ partir qu'une paire de souliers que devait lui ap- SSMj^'d^ porter Cicéron , ce fameux préconiseur dont nous
avons déjà parlé, et qui cumulait la profession de cordonnier avec
celle de tambour.
Cicéron ne larda par à arriver. A cette époque de bonne flanquelte, c'était la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une maison , qu'on ne le laissât pas sortir sans lui avoir fait boire quelques verres de vin. C'était d'un mauvais genre, j'en conviens; mais ces procédés bienveillants rapprochaient les conditions ; le pauvre savait gré au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la révolution , d'admirables dévouements de serviteurs envers leurs mai-
très, de fermiers envers leurs seigneurs , d'ouvriers envers leurs patrons, qui , à notre époque de morgue insolente et de ridicule orgueil , ne se reproduiraient certainement plus.
Benjamin pria sa sœur d'aller tirer une bouteille de vin blanc , pour trinquer avec Cicéron. Sa sœur en tire une , puis deux , puis trois et jusqu'à sept.
— Ma chère sœur, je vous en prie , encore une bouteille.
— Mais tu ne sais donc pas , malheureux , que tu en es à la huitième!
— Vous savez bien , chère sœur , que nous ne comptons pas ensemble.
— Mais tu sais bien , toi , que tu as un voyage à faire.
— Encore celle dernière bouteille , et je pars.
— Oui, tu es dans un bel état pour partir, et si on venait te chercher pour visiter un malade?
— Que vous savez peu , ma bonne sœur , apprécier les effets du vin ?.... On voit bien que vous ne buvez que les eaux limpides du Beuvron. Faul-il partir? mon centre de gravité est toujours à la même place; faut-il saigner?.... Mais à propos, ma sœur, il faut que je vous saigne: Machecourt me l'a recommandé en partant. Vous vous plaigniez ce matin d'un grand mal de tête , une saignée vous fera du bien. Et Benjamin de tirer sa trousse, et ma grandmère de s'armer des pincettes.
— Diable! vous faites un malade bien récalcitrant. Eh bien ! transigeons ; je ne vous saignerai point , et vous irez nous tirer une huitième bouteille de vin.
— Je ne t'en tirerai pas un verre.
— Ce sera donc moi qui la tirerai , dil Benjamin; et prenant la bouteille, il se dirigea vers la cave.
Ma grand'mére , ne voyant rien de mieux à faire pour l'arrêter , se pendit à sa queue ; mais Benjamin, sans s'occuper de cet incident, s'en alla à la cave d'un pas aussi ferme que s'il n'eût eu qu'un paquet d'ognons au bout de la queue , et revint avec sa bouteille pleine.
— Eh bien ! ma chère sœur , c'était bien la peine d'aller deux à à la cave pour une méchante bouteille de vin blanc ; mais je dois vous prévenir que, si vous persistiez dans ces mauvaises habitudes, vous me forceriez à faire couper ma queue.
Cependant Benjamin , qui tout-à-1'heure regardait comme une corvée assommante le voyage de Corvol, s'obstinait maintenant à partir. Ma grand'mére, pour lui en ôter la possibilité, avait enfermé ses souliers dans l'armoire.
2o MON ONCLE BENJAMIN.
— Je vous dis que je partirai !
— Je le dis que lu ne partiras pas !
— Voulez-vous que je vous porte jusque chez M. Minxit au bout de ma queue?
Tel était le dialogue qui avait lieu entre le frère et la sœur, quand mon grand-père arriva. Il mit fin à la discussion en déclarant que le lendemain il avait besoin à la Chapelle, et qu'il emmènerait Benjamin avec lui.
Mon grand-père était sur pied avant le jour. Quand il eut griffonné son exploit et écrit au bas : « dont le coût est de six francs quatre sous six deniers , » il essuya sa plume sur la manche de sa houppelande, serra précieusement ses lunettes dans leur fourreau, et alla éveiller Benjamin. Celui-ci dormait comme le prince de Condé — si le prince ne faisait semblant de dormir — la veille d'une bataille.
— Allons , eh ! JJenjamin , debout ; il fait grand jour.
— Tu te trompes . répondit Benjamin avec un grognement et se retournant du côté du mur , il fait nuit noire.
— Lève la tète, lu verras la clarté du soleil sur le plancher.
— Je le dis , moi , que c'est la clarté du réverbère.
— Âh ça ! esl-ce que lu ne voudrais pas partir?
— Non ; j'ai rêvé toute la nuit de pain dur et de piquette, et si nous nous menions en route il pourrait nous arriver malheur.
— Eh bien ! je le déclare , moi, que si dans dix minutes lu nés pas levé , je l'envoie ta chère sœur ; si au contraire tu es levé, je perce ce quartaut de vin vieux que tu sais bien.
— Tu es sûr que c'est du Pouilly, n'est-ce pas? dit Benjamin se mellant sur son séant; tu m'en donnes ta parole d'honneur!
— Oui , foi d'huissier.
Alors va percer tonquartaut; mais je te préviens que s'il nous arrive, malenconlrc en route , c'est toi qui en répondras à ma chère sœur.
Une heure après , mon oncle et mon grand-père étaient sur le chemin de Moulot. A quelque dislance de la ville, ils rencontrèrent deux petits paysans dont l'un portait un lapin sous son bras et l'autre avait deux poules dans son panier. Le premier disait a son compagnon :
Si tu veux dire à M. Cliquet que mon lapin est un lapin de garenne et que tu me las vu prendre au lacet , tu seras mon camarade.
— Je le veux bien , répondit celui-ci , mais à condition que lu diras à madame Deby que mes poules pondent deux fois par jour et qu'elles font des œufs gros comme des œufs de cane.
-Vous êtes deux petits larrons , dit mon grand-père; je vous ferai tirer l'un de ces jours les oreilles par M. le commissaire de police.
Et moi , mes amis , dit Benjamin , je vous prie d'accepter chacun cette pièce de douze deniers.
-Voilà de la générosité bien placée, dit mon grand-père haussant les épaules : lu donneras sans doute du plat de ton épée au premier pauvre honnête que tu rencontreras , puisque lu prostitues ta monnaie à ces deux vauriens.
- Vauriens pour toi, Machecourt , qui ne vois que la pellicule de chaque chose; mais pour moi ce sont deux philosophes. Ils viennent d'inventer une machine qui, bien organisée, ferait la fortune de dix honnêtes gens.
— Et quelle est donc la machine, dit mon grand-père d'un air d'incrédulité, que viennent d'inventer ces deux philosophes que
je rosserais d'importance , moi , si nous avions le lemps de nous arrêter?
— Celte machine est simple, dit mon oncle: la voici telle qu'elle se comporte :
Nous sommes dix amis qui , au lieu de nous réunir pour déjeûner, nous réunissons pour faire fortune.
— Cela vaut au moins la peine de se réunir, interrompit mon grand-père.
— Nous sommes, tous les dix, intelligents, adroils,| rusés même au besoin. Nous avons le verbe haut , la discussion prestigieuse; nous manions la parole avec la même adresse qu'un escamoteur manie ses muscades. Pour la moralité de la chose , nous sommes tous capables dans notre profession , et les personnes de bonne volonté peuvent dire, sans trop se compromettre , que nous valons mieux que nos confrères.
Nous formons, en tout bien et tout honneur, une société pour nous préconiser les uns les autres , pour insuffler , pour faire mousser et bulliférer notre petit mérite.
— J'entends, dit mon grand-père, l'un vend de la mort-aux-rats et n'a qu'une grosse caisse , l'autre du (hé suisse et n'a qu'une paire de cymbales. Vous réunissez vos moyens de faire du bruit, et....
— C'est cela même , interrompit Benjamin. Tu conçois que si la machine fonctionne convenablement , chacun des sociétaires a autour de lui neuf in>truments qui font un vacarme épouvantable.
Nous sommes neuf qui disons : L'avocat Page boit trop, mais je crois que ce diable d'homme fait infuser les feuillets de la coutume du Nivernais dans son vin, qu'il a mis la logique en bouleille. Toutes les causes qu'il lui convient de gagner il les gagne; et l'autre jour, il a fait obtenir de forts dommages-intérêts à un gentilhomme qui avait assommé un paysan.
MON ONCr.R DKNJAMIN. .'il
L'huissier Parlanta est un peu retors ; mais c'est l'Annibal des huissiers. Sa eontraite par corps est inévitable; pour lui échapper, il faudrait que son débiteur n'eût pas de corps. Il vous mettrait la main sur l'épaule d'un duc et pair.
Pour Benjamin Rathery , c'est un homme sans souci qui se moque de tout et rit au nez de la lièvre, un homme, si vous le voulez, d'assiette et de bouteille; mais c'est précisément à cause de cela que je le préférerais à ses confrères. Il n'a pas l'air de ces médecins sinistres dont le registre est un cimetière ; il est trop gai et digère trop bien pour avoir beaucoup d'actes de décès à se reprocher.
Ainsi , chacun des sociétaires se trouve multiplié par 9....
— Oui, dit mon grand-père, mais cela te donnera-l il neuf habits rouges? neuï fois Benjamin Rathery, qu'est-ce que cela fait?
— Ça fait neuf cents fois Machecourt! répliqua vivement Benjamin. Mais laisse-moi finir ma démonstration , lu plaisanteras après.
Voilà neuf réclames vivantes qui s'insinuent partout, qui vous répètent le lenuemain , sous une autre forme, ce qu'elles vous ont dit la veille ; neuf affiches qui parlent, qui arrêtent les passants par le bras; neuf enseignes qui se promènent par la ville, qui discutent , qui font des dilemmes , des enlhymémes , et se moquent de vous si vous n'êtes point de ieur avis.
Il résulte de là que la réputation de Page, de Rjpin, de Rathery, qui se traînait péniblement dans l'enceinte de leur petite ville, comme un avocat dans un cercle vicieux, prend loul-à-coup un essor étourdissant. Hier elle n'avait pas de pieds, aujourd'hui elle a des ailes. Elie se dilate comme un gaz quand on a ouvert le bocal où il était renfermé. Elle s'épand par toute la province. Les clients arrivent à ces gens-là de tous les points du bailliage; ils
:î2 MON ONCLE BENJAMIN.
arrivent du sud et de l'aquilon, de l'aurore et du couchant, comme dans l'apocalypse les élus arrivent à la ville de Jérusalem, Au bout de cinq à six ans, Renjamin Rathery est à la tète d'une belle fortune qu'il dépense, avec grands fracas de verres et de bouteilles, en déjeuners et en dîners; toi, Machecourt , tu n'es plus porteur de contrainles : je t'achète une charge de bailli. Ta femme est couverte de soie et de dentelles comme une Sainte-Renne ; ton aîné, qui est déjà enfant de chœur, entre au séminaire; ton cadet, qui est malingreux et jaune comme un serin des Canaries, étudie la médecine : je lui cède ma réputation et mes vieux clients , et je l'entretiens d'habit rouges. De ton puîné nous faisons un robin. Ta tille ainée épouse un homme de plume. Nous marions la plus jeune à un gros bourgeois, et le lendemain de la noce , nous mettons la machine au grenier.
— Oui, mais ta machine a un petit défaut, elle n'est pas à l'usage des honnêtes gens.
— Pourquoi cela?
— Parce que.
— Mais enfin?
— Parce que l'effet en est immoral.
— Pourrais- tu me prouver cela par or et par donc?
— Va te promener avec les or et tes donc. Toi qui es un savant,, tu raisonnes avec ton esprit; moi qui suis un pauvre porteur de contraintes, je sens avec ma conscience. Je soutiens que tout homme qui acquiert sa fortune par d'autres moyens que par son travail et ses talents, n'en est pas légitime possesseur.
— C'est très bien ce que tu dis là, Machecourt, s'écria mon oncle; tu as parfaitement raison! La conscience, c'est la meilleure de toutes les logiques, et le charlatanisme, sous quelque forme qu'il se déguise , est toujours une escroquerie. Eh bien ! brisons notre machine, et n'en parlons plus.
MON ONCLB BENJAMIN,
Tout en devisant ainsi , ils approchaient du village de Moulol; ils aperçurent sur le seuil d'une porte de vigne une espèce de soldat encadré profondément entre des ronces, dont les touffes brunes et rouges, meurtries par la gelée, tombaient péle-mèle comme une chevelure en désordre. Cet homme avait sur sa tète un morceau de chapeau à cornes sans cocarde; sa figure en ruine avait une teinte pierreuse, cette teinte dorée qu'ont les vieux monuments au soleil. Deux grandes moustaches blanches encadraient sa bouche, comme deux parenthèses. Il était couvert d'un vieil uniforme. Sur une des inanches s'étendait transversalement un vieux galon effa ce. L'autre manche, dépouillée de son insigne, n'offrait plus qu'un rectangle qui se distinguait du reste de l'étoffe par une laine plus neuve et d'une nuance plus foncée. Ses jambes nues , enflées par le froid , étaient rouges comme des betteraves. Il laissait tomber
d'une gourde quelques gouttes d'eau-de-vie sur de vieux morceaux de pain noir; un caniche de la grande espèce était assis devant lui
sur son derrière, et suivait tous ses mouvements, pareil à un muet qui écoute avec ses yeux les ordres que lui donne son mattre.
Mon oncle eût plutôt passé outre devant un bouchon que devant cet homme. S'arrètant sur le bord du chemin :
— Camarade, dit-il, voilà un mauvais déjeûner !
— J'en ai fait de plus mauvais encore, mais Fontenoy et moi nous avons bon appétit.
— Qui Fontenoy?
— Mon chien, ce caniche que vous voyez.
— Diable, voilà un beau nom pour un chien. Au fait , la gloire est bien pour les rois , pourquoi ne serait-elle pas pour les caniches ?
— C'est son nom de guerre, poursuivit le sergent ; son nom de famille est Azor.
MOIN ONCLE BENJAMIN. Xi
— Eh ! pourquoi l'appelez-vous Fontenoy ?
— Parce qu'à la bataille de Fontenoy il a fait un capitaine anglais prisonnier.
— Eh ! comment donc cela ? lit mon oncle tout émerveillé.
— D'une manière fort simple, en l'arrêtant par une des basques de son habit, jusqu'à ce que je pusse lui mettre la main sur l'épaule; lel qu'il est, Fontenoy a été mis à l'ordre de l'armée , et a eu l'honneur d'être présenté à Louis XV, qui a daigné me dire : « Sergent Duranton , vous avez là un beau chien! »
— Voilà un roi bien affable pour les quadrupèdes : je m'étonne qu'il n'ait pus donné des lettres de noblesse à votre caniche. Comment se fait-il donc que vous ayez quitté le service d'un si bon roi?
— Parce qu'on m'a fait un passe-droit, dit le sergent, l'œil rutilant et la narine gonflée de colère ; il y a dix ans que j'ai ces guenilles d'or sur le bras; j'ai fait toutes les campagnes de Maurice de Saxe , et j'ai sur le corps plus de cicatrices qu'il n'en faudrait pour faire deux états de service. Ils m'avaient promis l'épaulette ; mais nommer officier le fils d'un tisserand, c'eût été un scandale à faire horripiler toutes les ailes de pigeon du royaume de France et de Navarre. Ils m'ont fait passer sur le corps une espèce de petit chevalier tout frais éclos de sa coquille de page. Ca saura se faire tuer tout de même; car ils sont braves : on ne peut leur refuser cela ; mais ça ne sait pas dire : Tête.... droite !
A celte parole de la théorie fortement accentuée par le sergent , le caniche tourna militairement la tête à droite.
— Tout beau ! Fontenoy, fit son maître; tu oublies que nous sommes retirés du service ; et il reprit : Je n'ai pu passer cela au roi très chrétien ; dès ce moment, je me suis brouillé avec lui, et je lui ai demandé mon congé, qu'il m'a gracieusement accordé.
36 MON ONCI.B BENJAMIN.
— Vous avez bien fait , brave homme s'écria Benjamin en frappant sur l'épaule du vieux soldat , gesle imprudent qui faillit le faire dévorer par le caniche. Si mon approbation peut vous être agréable, je vous la donne sans restriction ; les nobles n'ont jamais nui à mon avancement ; mais cela n'empêche pas que je les haïsse de tout mon cœur.
— En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon grand-père.
— Dis plutôt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est la plus absurde de toutes les choses ; c'est une révolte flagrante du despotisme contre le Créateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que les autres les herbes de la prairie, et a-t-il gravé des écussons sur l'aile des oiseaux ou sur le pelage des bêtes fauves? Que signifient ces hommes supérieurs que fait un roi par lettrespatentes, comme il faitungabeleur et un regrattier?« A dater d'aujourd'hui, vous reconnaîtrez le sieur tel pour un homme supérieur. Signé Louis XVI, et plus bas Choiseuil. » Oh ! que voilà une supériorité bien établie !
Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie à celle majesté ; un chapon avec l'oie, et il était fait marquis; il n'eût fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les descendants de ces hommes ont le privilège de nous bàlonner, nous dont les ancêtres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir à un roi une aile de volaille!
Et voyez un peu à quoi tiennent les grandeurs de ce monde : si l'oie eût été un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y eût mis une pincée de sel de plus ou une pincée de poivre de moins , qu'il fût tombé un peu de suie dans la lèchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'eût servie un peu plus tôt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille grandeur ! Oh! je voudrais,
MON OHCLB BKNJAM1N.
tomme Caligula le voulait du peuple romain, que la France a'eûl
qu'une seule paire tle joues pour la souflleler. -Mais, dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-lu donc aux deux lettres que ces gens-là mettent devant leur nom ? ajoutent-t-elles un pouce à leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang ? plus de moelle cérébrale dans la boite osseuse de leur lêle? pourraient-ils manier une épée plus lourde que la tienne ? ce de merveilleux guérit-il les écrouelles ? pt éserve-t-il son titulaire de la colique quand il a trop dîné , ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui , malgré la place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des simples lettres? Si un duc et pair et un bûcheron étaient ensemble dans une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert de Sahara, je voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble?
Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnels de coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux ou contre loi ? viennent-ils au monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté? ontils ses cicatrices gravées sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de père en fils , comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui s'éteint? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort sont-ils des chênes?
Quand j'apprends que le roi a créé une famille iioble, il un' semble voir un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que quatre grandes feuilles rouges. Cependant , tant qu'il y aura des rois, il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs, pour' que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont, relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux badauds un avnnl-goù! des magnificences du spectacle. Un roi sans noblesse, ce serait un salon sans antichambre ; mais cette friandise de leur amour-propre leur
coûtera cher. Il est impossible que vingt millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'état, pour que quelques milliers de courtisans soient quelque chose : quiconque a semé des privilèges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la protection de leurs valets.
— Eh ! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela ?
— Pourquoi pas ?
— Tout d'une haleine?
— Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant en cela? Mon grand père avait un broc qui tenait une pinte et demie , et mon oncle le vidait tout d'un trait : il appelait cela faire des tirades.
— Et ses paroles, comment ont-elles été conservées?
— Mon grand-père les a écrites.
— Il avait donc là, en plein champ, tout ce qu'il fallait pour écrire ?
— Quelle bêtise ! un huissier.
— Et le sergent a-t-il eficere quelque chose à dire ?
— Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui réponde.
Or donc, le sergent dit :
— II y a trois mois que je suis en route ; je vais de ferme en ferme, et j'y reste tant qu'on veut m'y supporter. Je fais faire l'exercice aux enfants ; je raconte nos campagnes aux hommes, et Fonlenoy amuse les femmes avec ses gambades.. Je ne suis pas pressé d'arriver , car je ne sais pas trop où je vais. Ils me renvoient dans mes foyers,'et je n'ai pas de foyer. Il y a longtemps que le
four do mon père est défoncé , et j'ai les brus plus creux et plus rouilles que deux vieux canons de fusil. Je crois tout de même que Je retournerai dans mon village. Ce n'est pas que j'espère y être mieux qu'en tout autre pays. La terre y est aussi dure qu'ailleurs, et on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les ornières. Mais qu'importe ? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent , et, ajouta-t-il , ils auront bien la charité d'apporter, sur ma fosse, un peu de soupe à Fonlenoy, jusqu'à ce qu'il soit mort de chagrin ; car Fontenoy ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy.
— Eh ! voilà le sort qu'ils vous ont fait, répondit Denjamin. En vérité, les rois sont les plus égoïstes de tous les êtres. Si les serpents dont nos poètes parlent si mal, avaient une littérature, ils feraient des rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant fait le cœur des rois, un chien l'emporta , et que, ne voulant pas recommencer sa besogne, il mit une pierre à la place. Cela me paraît assez vraisemblable. Pour les Capels, c'est peut-être un ognon de lis qu'ils ont à la place du cœur : je défie qu'on me prouve le con'raire.
Parce qu'on a fait à ces gens-là une croix sur le front avec de l'huile, leur personne est auguste , ils sont majesté, ils sont nous au lieu de je; ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les égratignait en leur passant leur chemise, il serait sacriiége. Leurs petits sont des altesses ; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau tiendrait sous une cage à poulets, ils sont des hauteurs très hautes, des montagnes sérénissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel respect aurions-nous donc pour les anchois qui marinent dans l'huile jusqu'à ce qu'on les mange ?
40 MON OXCLE BliNJAMIN
Chez Iî casle des sires, l'orgueil va jusqu'à la démence. On les ronipare à Jupiter lenanl la foudre, el ils ne se trouvent pas trop honorés de la comparaison. La foudre de moins, el ils se fâcheraient. Cependant Jupiter a la goulle, et il faut deux valets pour le mener à sa labié ou à sou lit. Le rimeur Boileau a, de son aulorilé privée, ordonné aux venls de se laire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV :
El Louis XIV n'a rien vu en cela que de très naturel ; seulement il n'a pas songé d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis pour apaiser les lempèles.
Ils croient lous , les pauvres fous, que l'espace de terre où ils régnent est à eux ; que Dieu !e donna à Eudes, fonds et tréfonds, pour en jouir, sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur dise que Dieu a fait la Seine tout exprés pour alimenter le grand bassin îles Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une propriété dont on ne saurait, sous peine de pendaison, leur conlesler le li Ire ; les uns sont venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir dans leurs querelles ; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide el plus rose, pour leur procréer des maîtresses. Tout cela résulte évidemment delà croix qu'un vieil archevêque, de sa main caduque, ieurafaile sur le front.
Ils vous prennent un homme dans la foi ce de la jeunesse, ils lui niellent un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la (èle d'une cocarde/puis ils lui disent : Mon confrère de Prusse a des loris envers moi, lu vas courir sus à tous ses sujels. Je les ai fait prévenir, par mon huissier que j'appelle un héraut, que le 1er avril prochain, lu auras l'honneur de le présenter sur la frontière pour les égorger, el qu'ils eussent à se tenir prêts à le bien rece-
MON onclk BBNJAHIN. il
voir. Entre monarques, ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au premier aspect que nos ennemis sont des hommes ; mais ce ne sont pas des hommes, je l'en préviens, ce sont des Prussiens ; tu les distingueras de la race humaine à la couleur de leur uniforme. Tâche de bien faire ton devoir; car je serai là, assis sur mon trône, qui te regarderai. Si lu remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera sous les fenêtres de mon palais; je descendrai en grand uniforme, et je vous dirai : « Soldats, je suis content de vous !» Si vous êtes cent mille hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au cas où tu resterais sur le champ de bataille , ce qui pourrait fort bien arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille, afin qu'elle puisse te pleurer, et que tes frères puissent hériter de toi. Si lu perds un bras ou une jambe, je le les paierai ce qu'ils valent ; mais si lu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'échapper au boulet, quand lu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton congé, et lu iras crever où lu voudras, cela ne me regardera plus.
— Voilà bien l'affaire , dit le sergent ; quand ils ont extrait de notre sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de côté, comme le vigneron jette, sur le fumier, le marc du raisin après en avoir pressuré la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit qu'il vient de manger.
— C'est liés mal à eux, fit Machecourt dont l'esprit était à Corvol, et qui eût voulu y voir son beau-frère.
— Machecourt, dit Benjamin le regardant de travers, choisis mieux les expressions ; il n'y a pas ici matière à plaisanterie. Oui, quand je vois ces fiers soldats, qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays, obligés, comme ce pauvre vieux Cicéron , de passer le reste de leur vie dans une échoppe de savetier, tandis qu'un tas <le pantins dorés accaparent tout l'argent de l'impôt . et que des prostituées onl pour s'envelopper négligemment le malin des ca-
chemires dont un seul fil vaut tous les vêlements d'une pauvre ménagère, je suis exaspéré contre les rois; si j'étais Dieu , je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et je les condamnerais à faire mille ans de service dans la lune, avec toutes leurs iniquités dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux.
Après avoir repris haleine et s'être essuyé le front , car il suait, mon digne grand-oncle, d'émotion et de colère, il tira mon grandpére à part et lui dit :
— Si nous faisions déjeûner avec nous chez Manette ce brave homme et ce glorieux caniche?
— Heim ! heim ! objecta mon grand-père.
— Que diable ! répliqua Benjamin, on ne rencontre pas tous les jours un caniche qui a fait un capitaine anglais prisonnier, et tous les jours on donne des fêtes politiques à des gens qui ne valent pas cet honorable quadrupède.
— Mais, as-tu de l'argent? dit mon grand-père; moi je n'ai qu'une pièce de trente sous que ta sœur m'a donnée ce matin, parce que, je crois, elle n'est pas bien marquée , et elle m'a bien recommandé de lui en rapporter au moins la moitié.
— Moi , je n'ai pas le sou; mais je suis le médecin de Manette, de même qu'elle est de temps en temps ma cabaretière. et nous nous faisons mutuellement crédit.
— Seulement le médecin de Manette?
— Qu'est-ce que cela te fait?
— Rien ; mais je te préviens que je ne veux pas rester plus d'une heure chez Manelte.
Mon oncle déclina donc son invitation au sergent. Celui-ci accepta sans cérémonie et se plaça joyeusement entre mon oncle et mon grand-père, ce qui s'appelle, en style de soldat, emboîter le pas.
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Un taureau qu'un paysan menait au pré, venait à eux. Offusqué sans doute par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il eût exécuté un entrechat , un large fossé qui séparait la route des champs. Le taureau , qui tenait sans doute à faire une estafilade à l'habit rouge , voulut opérer comme mon oncle; mais il tomba au milieu du fossé. C'est bien fait , dit Benjamin , voilà ce que c'est que de chercher querelle à ceux qui ne songent pas à toi! Mais le quadrupède, obstiné comme un Russe qui monte à l'assaut , ne se rebuta pas pour ce mauvais succès ; enfonçant ses sabots dans la terre à moitié dégelée, il cherchait à grimper le talus. Mon oncle , voyant cela , tira son épée, et tandis qu'il lardait de son mieux le mufle de l'ennemi, il appelait le paysan, et s'écriait : Bonhomme , arrêtez votre bête, sinon je vous préviens que je lui passe mon épée au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa tomber son épée dans le fossé. Ole ton habit, et jette-le-lui bien vile! s'écria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi ! gzzi ! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jela sur le taureau, et comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colère de l'animal se tourna alors contre le chien ; mais, tandis qu'il faisait rage de ses cornes, le paysan arriva, et parvint à passer un nœud coulant autour des jambes de derrière du taureau. Celte habile manœuvre eut un plein succès et mit fin aux hostilités.
Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se moquer de lui ; mais celui-ci était pâle comme un linge et tremblait sur ses jambes.
— Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que je le saigne; et toi, mon brave Fontenoy, lu as fait aujourd'hui une plus jolie fable que celle de La Fontaine intitulée La Colombe et la Fourmi. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est
jamais perdu. La plupart du temps, le bienfaiteur est dans la nécessité de faire crédit longtemps à l'obligé ; mais lui , Fonlenoy, m'a payé d'avance. Qui diable m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obiigalion à un caniche?
Moulut est caché entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans laquelle mord la roule de La Chapelle. Quelques maisons du village étaient déjà remontées sur le bord du chemin, blanches cl endimanchées comme des paysannes qui vont dans un lieu fréquenté par le beau monde; de ce nombre était le cabaret de Manette. A l'aspect du bouchon qui pendait, couvert de givre, à la lucarne du grenier, Benjamin se mil à chanter de sa voix de Senior :
A celle voix qu'elle connaissait bien . Manette accourut toute rouge sur le seuil de sa porte.
Manelteélait une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, loule blanche, mais peul-étre un peu (rop rose; vous eussiez dit de ses joues une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de vin.
— Messieurs, dit Benjamin , permeltez-moi avant tout d'embrasser notre jolie cabareliére comme arrhes du bon déjeûner qu'elle va nous préparer de suite.
— Oui-dà ! M. Ralhery, fil Manette se rejetant en arriére, vous n'êtes pas l'ail pour les paysannes, vous ; allez donc embrasser mademoiselle Minxil.
— Il parait, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxil qui en Dit parlé; donc il Lient a in'avoir pour gendre ; donc, s il ne reçoit
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pas aujourd'hui ma vlsile, ce ne sérail pas une raison pour que la négociation fût rompue.
Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de mademoiselle Minxil ; avez-vous du poisson?
— Du poisson, fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Min\it.
— Je vous le répèle, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites attention à ce que vous allez me répondre.
— Eh bien ! dit Manelle, mon mari est allé à la pêche, et il reviendra bientôt.
— Bientôt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette de tous les œufs qui sont dans votre poulailler.
Le déjeuner fui bientôt prêt; pendant que l'omelette allait, venait et sautait dans la poêle, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque aussitôt expédiée que servie. Une poule met six mois pour faire douze œufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette.
— Voyez, disait Benjamin, comme la décomposition va plus vile que la recomposition ; les contrées couvertes d'une nombreuse population s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait maigrir sa nourrice ; le bœuf ne rend pas à la prairie toute l'herbe qu'il lui a prise ; les cendres du chêne que nous brûlons ne retournent pas en chêne à la forêt; le zéphir ne rapporte pas au rosier les feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle ; la bougie qui brûle devant nous ne retombe pas en rosée de cire sur la terre; les fleuves dépouillent incessamment les continents et vont perdre au sein des mers les choses qu'ils enlèvent à leurs rivages; la plupart des montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crânes chauves; les Alpes nous
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montrent à nu leurs ossements déchirés; l'intérieur de l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable ; l'Espagne est une vaste bruyère , et l'Italie un grand ossuaire où il ne reste qu'une couche de cendre. Partout où les grands peuples ont passé , ils ont laissé la stérilité sur leurs traces. Cette terre parée de verdure et de fleurs, c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est condamnée. Un temps viendra où elle ne sera plus qu'une masse inerte, morte , glacée , une grande pierre sépulcrale sur laquelle Dieu écrira : « Ci-gil le genre humain. » En attendant, messieurs, profitons des biens que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mère, buvons à sa longue existence.
On en vint au jambon ; mon grand-père mangeait par devoir, parce qu'il faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser ; mais le sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis à table que pour cela, et il ne sonnait mot.
A table, Benjamin était un grand homme; mais son noble estomac n'était pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes qualités.
Il regardait faire le sergent de l'air de dépit d'un homme surpassé, comme. César eût regardé, du haut du Capitole , Bonaparte gagnant la bataille de Marengo. Après avoir contemplé quelque temps son homme en silence, il jugea à propos de lui adresser ces paroles :
— Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent ; au premier aspect, vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un besoin de l'estomac ; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de riantes idées aux poètes, de nobles pensées aux philosophes, des sons mélodieux aux musiciens ; man-
ger ne leur donne que des indigestions. Or, je me flatte , sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois même que je boirais mieux ; mais pour manger, je ne suis auprès de vous qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arlhus en personne: je crois même que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile.
— C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et demain.
— Permettez-moi donc de vous servir, pour après demain, cette dernière tranche de jambon.
— Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout.
— Eh bien ! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau, deux estomacs; leur second estomac , c'est leur sac. Mettez donc dans votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus.
— Non , dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi : les vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à Fontenoy ; nous sommes dans l'habitude de tout parlager ensemble, les jours de noce comme les jours de jeûne.
— Vous avez là, en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui, dit mon oncle ; voudriez-vous me le vendre ?
— Monsieur !... fit le sergent jetant rapidement la main sur son caniche.
— Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son enfant.
— Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse
aimer un chien autant qu'un enfant ; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh bien ! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête de veau, et, le soir même je l'ai fait passer sous la roue du moulin.
— Ce que tu dis là ne prouve rien ; toi, tu as une femme et six enfants, c'est bien assez de besogne pour loi d'aimer tout ce monde sans l'aller prendre d'une affection romanesque pour un caniche ; mais je te parle, moi, d'un pauvre diable isolé parmi les hommes et qui n'a pour toute parenté que son chien. Mets un homme avec un chien dans une île déserte; mets , dans une autre île déserte une femme avec son enfant, je te parie qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable toutefois , autant que la femme aimera son enfant.
— Je conçois, répondit mon grand-père, qu'un voyageur ait un chien pour lui tenir compagnie ; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journée. Mais qu'un homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrétien, voilà ce que je nie, voilà ce qui n'est pas possible!
— Et moi je le dis que dans telles circonstances données, tu aimerais même un serpent à sonnettes; la libre aimante chez l'homme ne peut rester complètement inerte. L'ame humaine a horreur du vide; qu'on observe avec attention l'égoisle le plus endurci, on finira par trouver, comme une petite fleur entre des pierres , une affection cachée sous un pli de son ame.
Règle générale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque chose. Le dragon qui n'a pas de maîtresse aime son cheval ; la jeune filie qui n'a pas d'amant, aime son oiseau ; le prisonnier, qui ne peul décemment aimer son geôlier, aime l'araignée qui file sa toile à la lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui
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dans un rayon de soleil. Quand nuus ne trouvons rien d'animé où puissent se prendre nos affections, nous aimons la matière brute, nne bague, une tabatière, un arbre, une fleur; le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et l'antiquaire pour ses camées.
En ce moment, le mari de Manette entra avec un grosse anguille dans son sac.
— Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voilà l'heure de dîner, si nous dînions avec celte anguille ?
— C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dînerons chez M. Minxit.
— Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille?
— Moi, dit le sergent , je ne suis pas pressé d'arriver ; comme je ne vais pas plus là qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu a mon gîte.
— Très bien parlé ! et le respectable caniche, quelle est son opinion à. cet égard?
Le caniche regarda Benjamin , et remua deux ou trois fois la queue.
— Bien ! qui ne dit mol consent : ainsi, Machecourt , nous voilà trois contre toi, il faut que tu te rendes à l'opinion de la majorité. La majorité , vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde, cela. Mets dix philosophes d'un côté et onze imbéciles de l'autre, les imbéciles l'emporteront.
— L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-père, et si Manette a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelolle. Mais, diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse.
— Fais bien attention à ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement que quelqu'un me prèle son bras pour me reconduire à
Clamée; ; si lu l'affranchissais de ce pieux devoir, je ne le tiendrais plus pour mon beau-frère.
Or, comme Machecourt tenait beaucoup à être le beau-frère de Benjamin, il resta.
L'anguille étant prête, on se remit à table. La matelotte de Manette étaii un chef-d'œuvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais les chefs-d'œuvre de cuisinier sont œuvres éphémères; on leur donne à peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on puisse comparer aux produits culinaires : ce sont les produits du journalisme; et encore, un ragoût peut se réchauffer, une terrine de foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de lui ses admirateurs mais un article de journal n'a pas de lendemain. On n'en est pas à la fin qu'on a oublié le commencement; et, quand on l'a parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la table quand on a dîné. Ainsi , je ne comprends pas que l'homme qui a une valeur littéraire consente à perdre son talent dans les obscurs travaux du journalisme ; comment lui, qui peut écrire sur du parchemin, se résout à griffonner sur le papier brouillard d'un journal ; certes, ce ne doit pas être pour lui un petit crève-cœur, quand il voit les feuillets où il a mis sa pensée, tomber sans bruit avec ces mille feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses branches.
Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle philosophait. Benjamin ne s'aperçut qu'il faisait nuit que quand Manette vint apporter une chandelle allumée sur la table. Alors , sans attendre les observations de Machecourt , qui du reste était peu capable de faire observer quelque chose, il déclara que c'en élait assez comme cela pour un jour, et qu'il fallait retourner à Clamecy.
Le sergent et mon grand père sortirent les premiers. Manette arrêta mon oncle sur le seuil de la porte :
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— M. Ralhery , lui dit-elle , voilà
— Qu'est ce que ce griffonnage ? dit mon oncle. « Le 10 août , trois bouteilles de vin et un fromage à la crème ; le 1er septembre , avec M. Page , neuf bouteilles et un plat de poisson. » Dieu me pardonne, je crois que c'est un mémoire !
— Sans doute , dit Manette; je vois bien qu'il est temps de régler nos comptes, et j'espère que vous m'enverrez le vôtre ces jours-ci.
— Moi , Manette , je n'ai pas de compte à vous faire. Belle corvée, ma foi , que de loucher le bras blanc et potelé d'une jolie femme comme vous l'êtes !
— Vous dites cela pour vous moquer de moi , M. Ralhery , fit Manelle tressaillant d'aise.
— Je le dis parce que c'est vrai , parce que je le pense , répondit mon oncle. Pour ton mémoire , ma pauvre Manette, il arrive dans un moment fatal : je suis obligé de te déclarer que je n'ai pas un petit écu à l'heure qu'il est ; mais , tiens , voilà ma montre , lu la garderas jusqu'à ce que je t'aie remboursé. Ça se trouve on ne peut mieux , ehc ne va plus depuis hier
Manette se mit à pleurer et déchira le mémoire. Mon oncle l'embrassa sur la joue, sur le front, sur les yeux , partout où il put la rencontrer.
Benjamin , lui dit Manette se penchant vers son oreille , si vous avez besoin d'argent , dites- le moi.
— Non ! non ! Manette , répondit vivement mon oncle , je n'ai pas besoin de' ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur que tu me donnes ! mais ce serait une indignité ; je serais vil comme une prostituée; et il embrassa Manette comme la première fois.
— Ouais ! ne vous gênez pas , M. Rathery , fit Jean-Pierre qui entrait.
— Tiens! tu étais là , toi , Jean-Pierre ? Est-ce que tu serais jaloux, par hasard? Je te préviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux.
— Mais il me semble que j'en ai bien le droit, d'être jaloux.
— Imbécile! tu prends toujours les choses à l'envers. Ces messieurs m'ont chargé de témoignera ta femme leur satisfaction pour l'excellente matelote qu'elle nous a faite; et je m'acquittais de la commission.
— Vous aviez un bon moyen , ce me semble, de témoigner voire satisfaction à Manette , c'était de la payer, entendez-vous.
— D'abord , Jean-Pierre , nous n'avons pas affaire à toi : c'est Manette qui est ici la cabarelîére; quant à te payer, sois tranquille, c'est moi qui me charge de l'écot: tu sais qu'il n'y a rien à perdre avec moi; et d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais le passer de suite mon épée au Iravers du corps. Cela le convient-il , Jean-Pierre ? et en disant cela il sortit.
Benjamin jusqu'alors n'avait été que surexcité, il renfermait tous les éléments de l'ivresse sans être encore ivre. Mais en sortant du cabaret de Manette , le froid le saisil au cerveau et aux jambes.
— Holà ! eh ! Machecourl, où es-tu ?
— Me voici qui te liens par le revers de Ion habit.
— Tu me tiens, c'est bien, ça me'fait honneur; c'est une flatterie que lu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en état de soutenir mon hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui ; mais maintenant je suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dîné trop long-temps. Je t'ai retenu ton bras; je le somme de venir me l'offrir.
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— Dans un aulre temps , oui , dit Macheeoui l ; niais il y a une difficulté, c'est que je ne puis marcher moi-même.
— Alors, tu as forfait à l'honneur, tu as manqué au plus sacré des devoirs ; je l'avais retenu ton bras , lu devais le ménager pour nous deux ; mais je le pardonne la faiblesse. Homo sum .. c'eslà-dire , je le la pardonne à une condition : c'esl que lu vas nf aller chercher de suile le garde-champôlre et deux paysans portant des flambeaux pour me reconduire à Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi l'autre.
— Mais il est manchot, l'officier rural , dit mon grand-père.
— Alors, le bras valide m'appartient ; tout ce que je puis faire pour loi, c'est de le permettre de te tenir à ma queue, et lu prendras garde de défaire le ruban. Si cela l'arrange mieux , monte sur le dos du caniche.
— Messieurs , dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout prés de vous ? moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement épargnés, je les mets à votre disposition.
— Vrous êtes un brave homme, sergent , dit mon oncle prenant le bras droit du vieux soldat.
— Un excellent homme, dit mon grand-père prenant le bras gauche.
— Je me charge de votre avenir, sergent.
— El moi aussi , sergent, je m'en charge, quoique, à vrai dire, toute charge dans ce moment-ci...
— Je vous apprendrai à arracher les dents , sergent.
— Et moi , sergent , j'enseignerai à votre caniche à être garnisaire.
— Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires-
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— Dans trois mois, votre caniche , s'il se conduit bien , pourra gagner trente sous par jour.
— Le sergent fera sur loi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux chicots tout délabrés qui te tourmentent, nous l'en arracherons un tous les deux jours de peur de le fatiguer, et quand nous aurons fini pour les chicols , nous l'arracherons les gencives.
— Et moi , je mettrai mon garnisaire au service de tes créanciers, mauvais payeur! je vais l'instruire d'avance des devoirs que tu auras à remplir envers lui. Tu lui dois le malin du pain et du fromage, ou , dans la saison , une boite de petites raves : à dîner , la soupe et le bouilli , et à souper, un rôti et une salade ; la salade peut se remplacer par un petit verre. Tu auras soin qu'il ne dépérisse pas entre tes mains ; car rien ne fait honneur à un débiteur comme un garnisaire bien gras. De son côté, il doit se conduire honnêtement envers loi ; il n'a pas le droit de le troubler dans tes occupations, déjouer, par exemple , de la clarinette, ou de donner du cor de chasse.
— En attendant, j'offre un gîte au sergent à la maison. Tu ne me désapprouveras pas , n'est-ce pas , Machecourt ?
— Pas précisément , mais j'ai grand'peur que ta chère sœur ne te désavoue.
— Ah ça, messieurs, dit le 'sergent, entendons-nous , ne m'exposez pas à recevoir un affront; car, je vous en préviens, il faudrait que l'un ou l'autre m'en fit compte.
— Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas échéait, ce serait à moi que vous vous adresseriez ; car, pour Machecourt, il ne sait se battre que quand son adversaire lui cède la lame de sonépée el garde le fourreau.
Tout en philosophant ainsi , ils arrivèrent à la porte de la maison. Mon grand'père ne se souciait pas d'entrer le premier, cl mon
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onde ne voulait entrer que le second. Pour arranger la chose , ils entrèrent tousdeuxensemble, s'entrechoquant commedcuxgourdes qu'on porte au bout d'un bâton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrière-garde.
— Ma chère sœur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous présenter un élève en chirurgie et un...
— Benjamin s'apprête à te dire des bêtises , interrompit mon grand-père : ne l'écoulé pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement, et que nous avons rencontré à la porte.
Ma grand'méreélail bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait que de crier bien fort ça la grandissait. Elle avait la meilleure envie du monde de se mettre en colère , et elle en avait d'autant plus envie qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu] qu'elle descendait d'un robin ; la présence d'un étranger la contint.
Elle offrit à [souper au sergent. Celui-ci ayant refusé, et pour cause , elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec recommandation de lui donner à déjeûner le lendemain avant qu'il se remît e.: route.
Mon grand-père pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme paisible qu'il était , quand s'élevait une bourrasque conjugale. Ce qui peut, jusqu'à un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est qu'il avait toujours tort.
Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front plissé de sa femme ; aussi le sergent était encore sur le seuil de la porte , que déjà il avait gagné son lit où il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il était incapable d'une telle lâcheté. Un sermon en cinq points, comme une partie d'écarté , ne l'eût pas fait coucher une minute avant son heure. Il voul'ait bien que sa sœur le grondât, mais il ne consentait pas à la cwindre. Il attendait la tempête qui
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allait éclater avec l'indifférence d'un écueil , les deux mains dans ses poches, le dos appuyé contre L' manteau de la cheminée el chantonnant entre ses lèvres :
Malbruug B*cn va-t-Cfi guerre Hironlon, mirontun, mirontaine '
Malbrouç sVu va-l-e.i cuorre.
Ma grand'mère eut à peine éconduil le sergent, qu'impatiente d'en venir aux mains , elle vint se placer en face de Benjamin.
— Eh bien ! Benjamin , es-tu content de ta journée? te trouvestu bien comme cela ? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc?
— Merci , chère sœur. Comme vous le dites très élégamment , ma journée est 6nie.
— Belle journée en effet ; il en faudrait beaucoup comme cellelà pour payer les dettes. Te reste- t-il au moins assez de raison pour me dire comment vous a reçus M. Minxif ?
— Mironton, mironton . mirontaine , chère sœur, fit Benjamin.
— Ah ! mironton, mironton , mirontaine . s'écria ma grand'mère,attends ! je vais t'en donner, moi, du mironton, mirontaine, el elle s'empara des pincettes. Mon oncle recula de trois pas el lira son épée.
— Chère sœur,dil-il en se mettant en garde, je vous rends responsable de lout le sang qui va être répandu ici.
Mais ma grand'mère, quoiqu'elle descendît d'un robin, n'avait pas peur d'une épée ; elle porta à son frère un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui lit lâcher sa lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce blessé de sa main gauche. Pour mon grand-père , quoiqu'il fui bon entre les meilleurs, il
étouffait de rire sous>es draps. Il ne put s'empêcher de dire à mou oncle :
— Eh bien ! comment Irouves-lu celle botte-là? Celle fois lu avais bien le fourreau et la lame: lu ne peux pas dire que les armes n'étaient pas égales.
— Hélas , non, Machecourt, elles ne l'étaient pas, il aurait fallu pour cela que j'eusse la pelle. C'est égal, ta femme , car je ne puis plus dire ma chère sœur , mérile de porter, au lieu d'une quenouille, une paire de pincettes au côté. Avec une paire de pincettes elle gagnerait des batailles. Je suis vaincu , j'en conviens , et je dois subir la loi du vainqueur. Eh bien ! non, nous ne sommes pas allés jusqu'à Corvol; nous nous sommes arrêtés chez Manette.
— Toujours chez Manette, une femme mariée! tu n'as pas honte , Benjamin , d'une telle conduite?
— Honte ! et pourquoi , chère sœur ? Du moment qu'une cabarelière est mariée , est-ce qu'on ne peut plus déjeûner cbez elle ? Ce n'est pas là ma manière de voir, moi : pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de sexe, n'est-ce pas, Machecourl ?
— Que je la rencontre au marché ,' ta Manette , je la traiterai, la péronnelle qu'elle est , comme elle le mérite !
— Chère sœur, quand vous rencontrerez Manette au marché , achetez-lui des fromages à la crème tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez
58 MON ONCLK BENJAUIIT.
— Eh blpn ! si je l'insultais , que me ferais-tu ?
— Je vous quitterais, je passerais aux îles, et j'emmènerais Machecourt , je vous en préviens.
Ma grand'mère comprit que tous ses emportements n'aboutiraient à rien , et elle prit de suite son parti.
— Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle ; tu as aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain , c'est moi qui te conduirai chez M. Minxit , et nous verrons si lu t'arrêteras en roule.
— Mironton, mironton, mirontaine , faisait Benjamin en allant se coucher.
L'idée de la démarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il rêvait tout haut , et voici ce qu'il disait :
Vous dites , sergent, que vous avez diné comme un roi. Ce n'est pas cela le mot , c'est une litote que vous faites. Vous avez dîné mieux qu'un empereur. Les rois et les empereurs, malgré toute leur puissance, ne peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous , sergent, tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau truffé. Cependant elle a chatouillé plus agréablement vos houppes nerveuses qu'un perdreau truffé ne chatouillerait celles du roi : pourquoi cela ? parce que le palais de sa Majesté est blasé sur les truffes , tandis que ie vôtre n'a pas l'habitude des matelotes.
Ma chère sœur me dit : Benjamin , fais quelque chose pour devenir riche. Benjamin , épouse mademoiselle Minxit pour avoir une bonne dot. A quoi cela meservira-t-il ? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il a à vivre, se donne-l-il la peine de sebàlir un nid? Je suis convaincu, moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de l'année, le gueux et le
riche ont eu la même somme de bonheur. Bonne ou mauvaise , chaque individu s'habilueà sa siluation. Le boiteux ne s'aperçoit plus qu'il va sur une béquille, et le riche qu'il a un équipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut considérer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manœuvre qui est assis sur son banc devant sa chaumière ne se Irouve-t-il pas aussi bien que le roi sur l'édredon de son fauteuil ? Gros-Jean ne mange-l-il pas la soupe aux choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux écrevîsses ; et le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille où il s'épanouit que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfumée de son lit! Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que le banquier qui a trouvé un louis, et le pauvre paysan qui hérite d'un journal de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armées ont conquis une province et qui fait entonner un Te Deum par son peuple !
Tout mal ici-bas se compense par un bien , et tout bien qui s'étale est atténué par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des compensations ; s'il a donné à l'un de bons dîners , à l'autre il donne un peu plus d'appétit, et cela rétablit l'équilibre. Au riche il a donné la crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En nous envoyant dans ce lieu d'exil il nous a fait à tous un bagage à peu prés égal de misère et de bienêtre ; s'il en était autrement , il ne serait pas juste , car tous les hommes sont ses enfants.
El pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le pauvre ? II ne travaille point ; eh bien ! il n'a pas le plaisir de se reposer.
Il a de beaux habits ; mais tout l'agrément en revient à celui qui le regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour le saint lui-même ou pour ses adorateurs? Au reste , n'est-
on pas aussi bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de liretaine?
Le riche a deux , trois , quatre , dix valets à son service. Eh ! mon Dieu ! que fait celte quantité de membres inutiles qu'on ajoute orgueilleusement à son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire le service de notre personne ? L'homme habitué à se faire servir, c'est un malheureux perclus de tousses membres qu'il faut faire manger et boire.
Ce riche a un hôtel à la ville et un château à la campagne ; mais qu'importe !e château quand le maître esta l'hôtel, et l'hôtel quand il est au château? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres lorsqu'il ne peut êlre que dans une seule à la fois ?
Attenant son château , il a pour promener ses rêveries un grand parc clos par un mur à chaux et à sable , de dix pieds de haut ; mais d'abord s'il n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que son grand parc?
Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent , comme des emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se promène librement dans la pleine campagne, n'est- il pas plus clair et plus liquide que son canal ?
Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bordent ses allées, soit ; je vous donne encore les quatre au cent , ce qui fait cent cinquanle-six espèces ; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans l'herbe comme un serpent , ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines , les haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent les fleurs sur le chemin, ne valentelles pas bien ces dalhias dont l'horticulteur seul peut deviner le mérite !
MON ONCI.K BENJAMIN. <>l
Ledit parc lui appartient exclusivement , dites-vous ? vous vous Irompez; il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il ait la propriété exclusive , et encore il faut pour cela que les tiques ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux qui y font leur nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet , qu'aux insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud ne s'y tapisse sous la mousse?
Le riche donne des fêles; mais est-ce que les danses sous les vieux tilleuls de la promenade, au son de la musette , ne sont pas des fêtes ?
Le riche a un équipage. Il a un équipage , le malheureux ! mais il est donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle , court après les papillons et les fleurs. Lequel des deux mai mois est dans la plus agréable situation ? Un équipage ! mais c'est une infirmité que vous avez ; qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui , sous Louis XVI, se faisaient mener au bal en litière : pauvres gens qui avaient des jambes pour danser et n'en avaient pas pour marcher , combien ils devaient soulfrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voilure, vous croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous Irompez : ce n'est qu'une servitude que sa vanilé lui impose. S'il en était autrement, pourquoi ce monsieur ou celte dame , qui sont maigres comme un fagot d'épines et qu'un àne porterait surabondamment, feraientils atteler quatre chevaux à leur carrosse ?
Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches , au gré d'un beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi , comme un damné qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée,
62 MOIS ONCLK BEISJAMIN.
ou que je suis lentement , par un beau clair de lune , le chemin blanc que festonne d'un côté l'ombre des haies , je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de venir m'offrir une voilure!
A ces mots , mon oncle se réveilla.
— Quoi , dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut?
— Qu'a donc cela d'étonnant ? madame Georges Sand a bien fait rêver tout haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M. Golbèry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre , pendant une heure, d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? et nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une révolution ? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher pendant le jour, par compensation , il philosophait en rêvant. Voilà comme j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le résultat.
Comment mon oncle se fit passer pour le Juif-Errant , et ce qu'il en advint.
UïW epeindant ma grand'mère avait mis sa robe de soie K gorge-pigeon , qu elle ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de l'année ; elle avait attaché sur son bonnet rond , en guise de bandeau , le plus beau de ses rubans , un ruban rouge-cerise qui était large comme la main et au-delà ; elle avait apprêté son manlelet de taffetas noir bordé d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy , avait coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le vulgaire des ânes.
Puis elle appela Benjamin. Quand ce ui-ci descendit , l'âne de
M. Durand , ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros oreiller bien blanc , était attaché devant la porte et mangeait sa provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une chaise.
Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là , pour boire un verre de vin blanc avec lui. Sa sœur lui ayant dit qu'il était sorti ,
— J'espère au moins , ajoula-l-il, ma bonne sœur , que vous me ferez l'amitié de prendre un petit verre de rataûat avec moi; car l'estomac de mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs.
Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le rataûat , au contraire; elleagréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné, de ne pas battre ses frères, à Prémoins qui était indisposé , de demander quand il aurait certains besoins , et avoir donné sa lâche de tricot à la Surgie , elle monta sur son bourrique!.
Vive la terre et le soleil ! les voisines s'étaient mises sur leur porte pour la voir partir ; car, à cette époque, voir une femme de la classe moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes , et sur lequel il établissait un système.
Benjamin , bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un pavol qui s'étale au soleil du malin après une nuit d'orage, allait derrière, lâchant de temps en temps par un ut de poilrine un vigoureux ahï , et piquant le bourrique! de la pointe de sa rapière.
L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle.
MON ONCLE BKNJAMIX.
allait très bien , il allait trop bien même au gré de ma grand'mére, qui montait et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais , à quelque distance de l'endroit où le chemin de .Moulût se sépare de la route de la Chapelle pour se rendre a son humble destination , elle s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du fourneau ; son gretat, qui jusque-là avait jeté un drelin dindin si fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs entrecoupés, pareils à une vois qui agonise. Ma grand'mére retourna la léle pour en référer à Benjamin; mais celui-ci avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma grand'mére la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son insouciance étaii incurable; que toujours il y croupirait: que c'était un marais am eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un momeni envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui plisse ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait commencé, il fallait qu'elle finit. Elle jura de retrouver Benjamin . et de le conduire chez M. Miiuit, dût-elle l'attachera h que, de son âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les grandes entreprises.
Un petit paysan, qui gardait ses moutons à l'embranchenii ■>
MON O.NCLE BENJAMIN,
des deux chemins , lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu , il y avait à peu près un quart d'heure, vers le village Ma grand'mére poussa son âne dans cette direction, et le] était l'ascendant que lui donnait son indignation sur ce quadrupède , qu'il se mit à trotter de lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu rendre hommage à son grand caractère.
Le village de Moulot avait un air de mouvement tout-à-fait inusité ; les Moulotals , ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crème, semblaient tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les quenouilles chômaient. Ma grand'mére s'informa de la cause de ce mouvement; on lui dit que c'était le Juif- Errant qui venait d'arriver à Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce prétendu Juif-Errant n'était autre que Retijarnin , et , en effrl, elle ne tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cprde de badauds.
MO* ONCLE BBHJAMIfl 07
Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches , le pignon de son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une demi-bouteille et un petit pain , et devant laquelle il allait et venait avec la gravité d'un grand sacrificateur . tantôt avalant une gorgée devin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain.
Ma grand'mére poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt au premier rang.
— Que fais-tu là, malheureux ! dit-elle à mon oncle en lui montrant le poing ?
— Vous le voyez, madame, j'erre ; je suis Ahasvérus, vulgairement dit le Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants , j'ai résolu d'y déjeûner. Puis , s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse: Dans cinq minutes je vous suis, mais pas un mot de plus , je vous en prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux.
L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa réponse à sa sœur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement d'orgueil circula dans l'assemblée.
— M. le Juif Errant , fit un paysan auquel il restait peut-être encore quelque doute, quelle est donc cette dame qui toul-àl'heure vous montrait le poing ?
— Mon bon ami , répondit mon oncle sans se déconcerter , c'est la Sainte-Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur cette bourrique. Elle est bonne femme au fond , mais un peu diseuse ; elle est de mauvaise humeur parce que ce malin elle a perdu son chapelet.
— Et pourquoi l'ent'anl Jésus n'est-il pas avec elle?
— Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât , parce que dans ce moment-ci il a la petite-vérole.
Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin ; mais mon oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot ; le danger l'éleclrisait , et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées avec une dextérité admirable , ce qui ne l'empêchait pas de temps en temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la vérité, il en était déjà à sa septième demibouteille.
Le maître d'école du lieu , en sa qualité de savant , se présenta le premier dans la lice.
— Comment se fail-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de barbe? il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes très barbu , et partout on vous représente avec une grande barbe blanche qui vous descend jusqu'à la ceinture.
— C'était trop salissant, monsieur le maître. J'ai demandé au bon Dieu la permission de ne plus porter celle grande vilaine barbe, et il l'a fait passer dans ma queue.
— Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter ?
— Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi.
— Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la fois !
— Mon ami , riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et en s'inclinant profondément , bénissons les décrets de
MON ONCLK BENJAMIN. O'J
Dieu; c'est probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dansa poche.
— Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment on a fait pour vous prendre mesure de votre babil, qui vous va pourtant comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos.
— Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, res pectable pique-prune, que cet babil n'est pas fabriqué de la main des hommes; tous les ans, au 1er avril , il me pousse sur le dos un léger habit de serge rouge, el à la Toussaint un habit épais de ve louis écarlale.
— Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses blondes , il faul que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze jours que la Toussaint est passée, et votre babil esl déjà tout rap^ el tout blanc sur les coutures.
Malheureusement le père du petil philosophe se trouvait à côté de lui. Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup de pied au derrière, el il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce petit garçon auquel son maîlre d'école négligeait d'apprendre m religion.
— Messieurs, s'écria le maître-d'école, je vous prends tous à témoins-, et M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation : il attaque continuellement les autorités du village , je m'en vais le prendre par sa langue.
— Oui ! dit Nicolas , en voilà une belle autorité ! Attaque-moi quand tu voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M. le bailli interrogera Chariot. L'autre jour, je lui ai demandé quel était le fils le plus remarquable de Jacob , el il m'a répondu que c'était Pharaon : la mère Pintot en esl témoin.
— Eh ! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi ; je serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût enlre
vous l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas encore entièrement poussée , attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a induit le petit Chariot en erreur. M. le maître ignorait cette particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses élèves. J'espère que M.Nicolas est content de celte explication.
Mon oncle [ait un miracle.
on oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne qui cherchait à se frayer un passage [5&j parmi la foule; comme il aimait les jeunes filles au moins autant que Jésus - Christ aimait les petits enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher.
— Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui porter de la crème, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des miracles.
— Sans doute, répondit mon oncle, quand il ne sont pas trop difficiles.
— En ce cas, pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît.
"i MON ONCLE EENJAMIN.
— Pourquoi pas ? dil mon oncle. Mais , avant tout, la belle enfant, il faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune moulotate sur les deux joues, le damné pécheur qu'il était.
— Tiens ! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que le Juif-Errant embrasse les femmes?
Il se retourna et aperçut Manette.
— Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par an : voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez, vous serez la troisième.
L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de l'imagination , à Benjamin Balhery , quand il aurait fuit un miracle? Eh ! qui sait? peut-être la généralion future prendrait-elle la chose au sérieux. S'il allait être canonisé ! si l'on faisait de sa personne un gros saint de bois rouge ! si on lui donnait un oflice, une niche, une place dans l'almanach, un Oapronobis dans les litanies ! s'il devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui souhaitait sa fête avec de l'encens qu'on le couronnât de fleurs, qu'on le décorât de rubans, qu'on lui mît un rais n mûr entre les mains! si on enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier pour le débarbouillcr toutes les semaines ! s'il guérissait de la peste ou de la rage ! Mais le tout élait de le mener à bien, ce miracle. Encore. s'il en avait vu faire quelques-uns! Mais, comment s'y prendraitil ? Kl s'il échouait, il serait honni , bafoué, vilipendé , peut-être fallu ; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il avait si bien commencée Vh ! basl! «lit mou oncle en se versant un
grand verre de vin pour s'inspirer , la Providence y pourvoira : Audaces fortuna juvat; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à moitié fait.
Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète , une longue queue de Moulotats ; étant entré dans la maison , il vit sur son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir manger son oreille ; il demanda comment cet accident lui était survenu, si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire.
— Ca lui est arrivé ce matin en déjeunant , répondit sa femme, comme il voulait casser une noix entre ses dents.
— Très bien, dit mon oncle dont la figure s'illumina , et avezvous appelé quelqu'un ?
— Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une attaque de paralysie.
— On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné?
— Cette drogue qui est là dans cette fiole.
Mon oncle ayant examiné la drogue , reconnut que c'était de l'émétique, et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.
— Je vois bien, M. le Juif, dit la lionne femme , que vous êtes capable de faire le miracle que nous demandons.
— Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par jour si j'en étais fourni.
Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de plusieurs bandes de linge fin ; il introduisit cet instrument improvisé dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure
qui avait enjambé sur la mâchoire inférieure, el la remit en son \\^\l et place; car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce que mon oncle , avec son coup d'œil gris qui s'enfonçait comme un clou dans chaque chose , avait reconnu de suite. Le paralysé du malin déclara qu'il était complètement guéri, et il se mil à manger, comme un forcené , d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille.
Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et
tous ceux dont la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la protection de mon oncle. La mère Pintol, toute fière de ce que le miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle , pour l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon; mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui répondit que tout ce qu'il pouvait c'élait :le faire passer la bosse de l'épaule gauche dans l'épaule droite;
que, du reste, c'était un miracle fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en trouvait à peine deux qui eus seul la force de le supporter. Alors il déclara aux habitants de IMoulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la Sainte-Vierge, et il alla rejoindre sa sœur qui se chauffait les pieds dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un picotin à sa bourrique.
3Jon oncle cl ma^ grand'mére eurent la plus grande peine du monde à se débarrasser de la foule, el on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la route. Ma grand'mére ne gronda pas Benjamin ; elle était, au demeurant, plus satisfaite que contrariée : la manière dont Benjamin s'était tiré de cette épreuve difficile flattait son orgueil de soeur, el elle se disait qu'un homme connue Benjamin valait bien mademoiselle Minxil , même avec deux ou trois mille francs de rente par-dessus le marché.
Le signalement du Juif-Errant et de la Saiule-Vierge , voire même celui du bourrique!, était déjà arrivé à laChapelle. Quand ils entrèrent dans le bourg, les femmes se tenaient agrnouillées à la porte de leurs maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait.
M. Mmxil.
:;.;s / ossieur Minxil accueillit très bien mon oncle et ma £?\X~i f& grand' mère. M. Minxil était médecin je ne sais pour- -^L/Iy quoi. Il n'avait pas, lui, passé sa belle jeunesse dans ggi^S^éfc h société des cadavres. La médecine lui était poussée un beau jour dans la tête comme un champignon : s'il savait la médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais songé à lui faire faire ses humanités ; il ne savait que le latin de ses bocaux, et encore , s'il s'en fût rapporté à l'étiquette , il aurait souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très belle bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton , sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans celte opinion , c'est que toutes les fois qu'on deman-
78 mon oncle benjamin.
dait à M. Minxit à voir sa bibliothèque , il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères , et il s'adonna à la divination des urines. Après vingtans d'étude dans celte science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son urine. Comme il n'y avait ni rois, ni ministres, ni grands hommes dans les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mol.
M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans, et savait les meltre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent d'en imposer à la foule, (aient qui consiste dans un je ne sais quoi insaisissable, qu'il est impossible de décrire, d'enseigner ou de contrefaire ; talent inexplicable qui , chez le simple opérateur, fait tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui , à plusieurs , a tenu lieu de génie ; que Napoléon a possédé, entre tous les hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de M. Minxit. Celui-ci , du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent avec ses tioles de toutes couleurs , qu'eux avec leurs aphorisme*. Il s'était acquis une très belle fortune ; il avait, d'ailleurs, le talent de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y trouvaient toujours table ouverte.
Du reste, mon oncle el M. Minxit devaient être amis aussilof qu'ils se reneonlreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient parfaitement; elles se ressemblaient comme deux goulles de vin, ou , pour me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits , les mêmes goûts, les mêmes passions , la même manière de voir, les mêmes opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux , de ces mille petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous autres sols, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a point de philosophie au milieu des misères d'ici- bas , c'est un homme qui va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur rôle le plus gaîment possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot : ils voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de différence entre eux que quelques rides. Celaient deux arbres de même espèce , dont l'un est vieux el l'autre dans toute la vigueur de sa sève, mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs el qui produisent les /uêmes fruits. Aussi le beau père futur avait-il pris son gendre dans une prodigieuse amitié, el le gendre professa il-il pour le beau-père une haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait l'alliance Je M. Minxit qu'à son corps défendant, par un elTort de raison et pour ne pas désobliger sa chère sœur.
M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin , trouvait tout naturel qu'il fût aimé de sa fille ; car tout père , si bon qu'il soit , s'aime lui-même dans la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent contribuer à son bien-êlre; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il esl avare , il la met entre les mains d'un fesse-mathieu ; quand il est noble, il la soude à un écusson ; s'il aime les
échecs, il la donne à un joueur d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un pour faire sa parlie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des roses ou du colza, cela ne la regarde pas : elle n'a pas d'avis à donner à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents trouvent, dans leur ame et conscience, leur fille heureuse, cela suffit : c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en faisant ses pupillottes , et le bonhomme , en mettant son bonnet de coton, s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pus .son mari , mais elle s'habituera à l'aimer : avec de la patience on vient à bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari qu'elle n'aime pas : c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son œil ; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos. Quelques-unes se laissent mourir à la peine ; d'autres vont chercher ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents.
Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il faudrait bien certainement que lejocko leur fit des sommations respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis : Voilà de détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre manière de sentir à la place de celle d'un autre : c'est vouloir substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est qu'il a de bonnes raisons pour cela. Celte demoiselle veut épouser un singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme.
MON ONCLK BENJAMIN Ht
Pourquoi lui refuser la faculté d'èlre heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quanti elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe l'égralignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous? C'est qu'elle aime mieux èlreégratignée que caressée. Si , d'ailleurs , son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet reproche-l-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface du fleuve?
Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit peut-être élecleur, avec lequel il puisse parler littérature ou politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la promenade.
M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le ferça de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et plantée d'arbres, qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela, c'était très convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser mademoiselle Minxit.
Au demeurant, mademoiselle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop longue que de 20 lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde ni rousse , ni sotie ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente il y en a vingt-cinq ; elle savait parler très pertinemment de mille petites choses insignifiantes, et faisait très bien les fromages à la crème; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à mon oncle, et si , au premier
abord elle lui avait déplu, c'est qu'il l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne.
— Voilà ma propriété, dit M. Minxil ; quand lu seras mon gendre, elle sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus....
— Entendons-nous , fit mon oncle, êtes-vous bien sur que mademoiselle Arabelle n'a aucune répugnance à m'épouser ?
— El pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin. N'es-tu pas joli garçon entre tous ? n'es-tu pas aimable quand tu le veux et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le marché ?
— Il y a du vrai dans ce que vous dites , M. Minxil ; mais les femmes sont capricieuses, et je me suis laissé dire que mademoiselle Arabelle avait une inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé.
— Un hobereau, dit M. Minxil, une espèce de^mousquetairequi a mangé, en chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eut dévoré ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil être. Avec cela , c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces jouis il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne.
— Vous avez raison, M. Minxit ; mais, enfin, si cet être est aimé d' Arabelle.
— Fi donc! Benjamin , Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientelle, et supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination des urines.
MOy ONCI.K BBRJAMIN. 83
— Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux pas consulter les urines.
— Et pourquoi cela, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines ? Va, Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à son fils : Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais loutce qu'il faut de présence d'esprit, d'imagination, de perspicacités même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais, qu'est-ce qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. El, je te le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart des médecins, pour tromper leurs clients.— Tiens, voilà mon fifre qui vient probablement m 'annoncer l'arrivée de quelque fiole. Je vais le donner un échantillon de mon art.
— Eh bien ! fifre, dit M. Minxit au musicien , qu'y a-t-il de nouveau?
— C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter.
— Et Arabelle, l'a t-elle fait jaser?
— Oui, M. Mmxit, il vous apporte de l'urine de sa femme qui est tombée sur un perron, et a roulé quatre ou cinq marches : mademoiselle Arabelle ne se rappelle pas au juste le nombre.
— Diable ! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle. C'est égal , je remédierai à cela. Benjamin, va m 'attendre dans la cuisine avec le paysan ; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui consulte les urines.
M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé , courbaturé, une cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet.
— Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables
MOIS 0*CLE BENJAMI*.
chemins! je suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues : qu'on me débotte bien vite et qu'on me bassine mon lit.
— M. Minxit, je vous en prie , lui dit le paysan lui présentant sa fiole.
— Va-t'en au diable avec ta fiole ! dit M. Minxit ; tu vois bien que je n'en peux plus. Voilà comme vous clés tous ; c'est toujours au moment où j'arrive de campagne que vous venez me consulter.
— Mon père , dit Arabelle , cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas à revenir demain.
— Eh bien ! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement contrarié; et s'approchant delà fenêlre : Cela, c'est de l'urine de ta femme, n'est-ce pas ?
—C'est vrai, M. Minxit, dil le paysan.
MOX ONfXK BEXJAMIX. S."»
— Elle a fait une chute, ajouta le docteur examinant de nouveau la fiole.
— Voilà qui est on ne peut mieux deviné.
— Sur un perron, n'est-il pas vrai ?
— Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit ?
— Et elle a roulé quatre marches.
— Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxil ; elle en a bien roulé cinq.
— Allons donc, c'est impossible: va recompter les marches de ton perron, et lu verras qu'il n'y en a que quatre.
— Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas évité une.
— Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit examinant de nouveau la fiole ; cependant il n'y a bien là-dedans que quatre marches. A propos, m'as-tu apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise?
— J'en ai jeté un peu à (erre , parce que la fiole était trop pleine.
— Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la cause du déficit : c'est la cinquième marche que tu as renversée , maladroit! Alors, nous allons traiter ta femme comme ayant roulé cinq marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et autant de fioles, le tout étiqueté en latin.
— J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une abondante saignée.
— Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chule sur la route , oui ; mais une chute sur un perron , voilà toujours comme cela se traite.
Ene jeune fille vint après le paysan.
— Eh bien ! lui dit le docteur, comment va ta mère?
— Beaucoup mieux, M. Minxit ; mais elle ne peut reprendre ses forces, et je venais vous demander ce qu'elle doit faire.
— Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez pas le sou pour acheter des remèdes !
— Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis huit jours.
— Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t elle d'être malade?
— Soyez tranquille, M. Minxit ; aussitôt que mon père travaillera vous serez payé de vos visites : il m'a bien chargée de vous le dire.
— Bon ! voilà encore une autre sottise ! Il est donc fou ton père de vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain !... Pour qui me prend-il donc, ton imbécile de père ?... Tu iras ce soir avec ton âne chercher un sac de mouture à mon moulin , et tu vas emporter un panier de vin vieux avec un quartier de mouton ; voilà, pour le moment , ce qu'il faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent point, tu me le feras dire. Va, mon enfant.
— Eh bien ! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des urines?
— Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit : voilà ce qui vous excuse; mais, diable ! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de perron autrement que par la saignée.
— Alors , tu n'es qu'un conscrit en médecine ; lu ne sais donc pas qu'il faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez?
Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines ; mais, c'est dommage, tu aurais fait un joli sujet.
Ce qui se dit à la table de M. Mmxit.
L? if^ UEL*RE du dîner arriva ; quoique M. Minxit n'eût lïil 'nv'^ que quelques personnes, autres que celles à nous connues , le curé , le tabellion et un de ses UfêfW* confrères du voisinage , la table était chargée d'une profusion de canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse de leur plat, leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé sur nos vignobles comme sur notre société , ont conservé leur aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée.
— Mais, dit mon oncle à M. Minxit à l'aspect de cette abon-
88 MOIV ONCLE BENJAMIN.
dance homérique , il y a ici loule une basse-cour; cela suffirait â rassasier une compagnie de dragons après la grande manœuvre. Est-ce que par hasard vous attendez notre ami Arthus?
— J'aurais fait mettre une broche de plus , répondit en riant M. Minxit. Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela , il se trouvera bien des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à dire ma musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles , est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe , moi , que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de dîner.
— C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il eût eu contre eux une inimitié personnelle.
Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et très bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit.
— Fifre , dit celui-ci à un des valets qui servaient à table , fais apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec armes et bagage; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres.
La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit, ayant décoiffé quelques bouteilles de, Bourgogne , leva solennellement son verre plein :
— Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier médecin du bailliage ; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie de l'aimer comme vous m'aimez. — Allez , musique !
Alors, un bruit infernal de grosse caisse , de triangle, de cymbales et de clarinettes éclata dans la salle , et mon oncle se trouva obligé de demander grâce pour les convives.
Celle notification un peu Irop officielle el trop prématurée fil faire à mademoiselle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autoui de lui , ne s'aperçut de rien ; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était au moins pour sa sœur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il faisait à son frère , elle ajouta , mordant dans chaque syllabe comme si elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale, l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de .M. .Minxit, c'était la haute considération dont lui M. Minxit jouissait dans toute la contrée.
Benjamin crul que sa sœur avail dit une sottise, et il se hâta d'ajouler :
- - Et aussi les grâces et les charmas de toute espèce dont made-
moiselle Arabelleestsi abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui sera son époux des jours filés d'or et de soie.
Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste compliment , le seul qu'il eût encore dépensé avec mademoiselle Minxit et que sa sœur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement une aile de poulet , et vida d'un trait un grand verre de vin de Bourgogne.
Il y avait là trois médecins ; on devait parler médecine , et on en parla.
— Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, ditFala , que votre gendre était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi... quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensezvous du docteur Arnout, de Clamecy?
— Demandez cela à Benjamin , dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi.
— Oh ! M. Minxit, répondit mon oncle ; un concurrent !...
— Qu'est-ce que cela fait ? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes concurrents , toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fa ta.
— Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe perruque.
— Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudraitil pas un médecin à queue?
— La question est d'autant plus délicate que vous avez vousmême une perruque, M. Fata ; mais je vais tacher de m'expliquer sans blesser l'amour-piopre de qui que ce soit.
Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tôle , qui a fouillé tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels
HON ONCLE BENJAM1W. 91
mots grecs viennent les cinq à six cents maladiesquialleignentnotre pauvre humanité. Eh bien ! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais pas lui confier mon petit doit à guérir; je donnerais la préférence à un bateleur intelligent , car sa science à lui , c'est une lanterne qui n'est pas éclairée. On a dit : Tant vaut l'homme, tant vaut la terre ; il serait aussi vrai de dire : Tant vaut l homme, tant vaut la science ; et cela est surtout vrai de la médecine qui est une science conjecturale. Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains : ce pouis qui reste muet sous le doigt d'un sot , fait à l'homme d'esprit des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent pas : c'est la perspicacité et l'intelligence.
— Tu oublies, dit M. Minxil en riant , les cymbales et la grosse caisse.
— Oh ! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me^vient une excellente idée: auriez vous une place vacante dans votre musique?
— Pour qui donc? dit M. Minxit.
— Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, répondit Benjamin.
— Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés?
— Je ne sais pas, dit Benjamin ; de celui que vous voudrez, probablement.
— Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux sergent, en attendant que mon maître de musique l'ail mis au courant d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues.
— A propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il a une figure rissolée comme un pottlet'qui sort de la bro-
che; on dirait qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne : vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne ; avec cela il est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades :cela se placera mieux que de la graisse d'ours ; ou bien nous le ferons passer pour un vieillard nubien de cent quarante ans , qui aura prolongé ses jours jusqu'à cet ge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la ûole : ce ne sera pas la peine de s'en passer.
— Fichtre! dit 31. Minxit, îje vois que tu entends la médecine à grand orchestre ; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon service , soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché.
Eu ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui arrachaient la queue de son àne , et que, comme il avait voulu les disperser à coups de fouet , elles avaient failli le mettre en pièces avec le tranchant de leurs ongles.
— Je vois ce que c'est, dit mon oncle éclatant de rire : elles arrachent les crins de l'âne de la Sainte-Vierge , pour faire des reliques.
M. Miuxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire.
— Messieurs, s'écria-l-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur ; il faut que vous en fassiez un saint.
— Je proleste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y rencontrerais aucun de vous.
— Oui , riez , messieurs , dit ma grand' mère après avoir ri elle-
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même ; cela ne me fait pas rire, moi ; voilà toujours le résultat des mauvaises farces de Benjamin : M. Durand nous fera payer sou àne, si nous ne le lui rendons tel qu'il nous l'a confié.
— En tout cas, dit mon oncle , il ne peut toujours nous en faire payer que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi, — et ma queue vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'àne de M. Durand — serait-il donc aussi coupable devant la justice, que s'il m'eût tué tout entier ?
— Assurément non, dit M. Minxit , et s'il faut t'en dire mon avis, je ne t'en estimerais pas une obole de moins.
Cependant , la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient à genoux.
— Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit à Benjamin.
— Rien de plus facile, répondit celui-ci.
Il se mit alors à la fenêtre , et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient tout le temps de voir la Sainte-Vierge ; qu'elle se proposait de rester deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche elle ne manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le peuple se retira satisfait.
— Voilà, dit le curé , des paroissiens qui ne me font pas beaucoup d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la queue crottée d'un bourriquet ?
— Mais , pasteur , répondit Benjamin , vous qui êtes à table si philosophe, n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint Maurice.
— Ce sont des reliques épuisées , poursuivit M. Minxit ; il y a plus de cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal. Moi-même je les prendrais pour faire de Valbum grœcum s'il voulait me les céder à juste prix.
— Qu'çst-ce que c'est que cela , de Valbum grœmm'ï Gt naïvement ma grand'mére.
— Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du blanc grec : je regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.
— Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont l'œil était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias de saint Maurice : saint Maurice, sans aucun doute avait des tibias de son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs ? Je suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les bottes à l'écuyére de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le pasteur fût plus tolérant , et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une marque d'ignorance que de trop croire.
— Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez au Juif-Errant ?
— Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice?
— Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata , croyezvous au Juif-Errant?
— Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de labac.
— Pour vous, respectable M. Minxit...
— Moi , interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère,
MON ONCI.K UKNJAMIN. 95
excepté qu'au lieu d'une prise de tabac, c'est un verre deïvin que je m'administre.
— Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses éternelles pérégrinations.
— Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous?
— Oh ! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute ; parce que les évangélistes qui ont écrit son histoire sont des hommes dignes de foi ; parce qu'ils n'ont pu se tromper ; parce qu'ils n'avaient pas d'intérètà tromper leur prochain, et que, quand bien même ils l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir.
Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile n'était, comme le Têlémaque , qu'une espèce de roman philosophique et religieux , à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le irouble et la division à la surface de la terre ; qui devait séparer l'époux de l'épouse , les enfants de leurs pères ; qui réhabilitait la pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître ; qui heurtait toutes les iuées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été méprisé, et jetait comme ordures , au feu de l'enfer, tout ce qui avait été honoré ; qui renversait la veille religion des païens, et sur ses débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre (ils de charpentier....
— M. le curé , dit M. Minxit, votre période est trop longue : il faut la couper par un verre de vin.
M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit":
— A llapparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense cri de protestation , et les Juifs , qu'il; accusait du plus grand crime qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de leurs éternelles réclamations.
96 MON ONCLF BENJAMIN.
— Mais , dil mon oncle , le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des bourgeois de Bruxelles en Brabant , qui le rencontrèrent aux portes de la ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche.
Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces évangélistes, à l'inspiration prés, que sont-ils? des hommes de rien ; des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de contributions, el que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs , j'en suis bien sûr , étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le magistrat déférerait le serment.
Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin , un bourgeois, ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce commune d'un enfant de cinq ans.
Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs concitoyens : peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas un homme qui marche toujours ? et quel honneur pouvait-il leur revenir de s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds , avec une espèce de damné, plus méprisable cent fois qu'un galérien , auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau , et d'avoir bu avec lui de la bière fraîche? El même, à bien prendre la chose, ils ont agi , en publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haule opinion de lcurvaleur poétique; et le tailleur Millot-Bataut , dont j'ai mainte fois surpris le grand-noël aulour d'un morceau de fromage de Brie , est un Virgile en comparaison d'eux.
Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens, quand bien même ils l'auraient voulu ; si les fails célébrés dans leur complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les habitants de Bruxelles eussent réclamé ; la police eût cherché sur ses registres si un sieur ïsaac Laquedem n'était pas passé tel jour à Bruxelles, et elle eût réclamé ; les cordonniers, dont le procédé brutal du Juif- Errant , qui lirait lui-même la manique , a déshonoré à tout jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de la capitale du Brabanl.
D'ailleurs , sous le'rapport de la crédibilité, la complainte du Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages ; elle n'est point tombée du ciel comme une aérolilhe ; elle a une date précise : le premier exemplaire en a été déposé à la bibliothèque royale , bien et dûment revêtu du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile cependant n'a point de date. A la complainte de Bruxelles est joint le portrait du Juif-Errant en tricorne, en polonaise, en bottes à l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est parvenue jusqu'à nous. La complainte du Juifl.rranl a été écrue dans un siècle éclairé , investigateur, [dus disposé à retrancher de ses croyances qu'à y ajouter ; l'Évangile , au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé, on ne sait par qui , au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de superstition et de barbarie.
— Permettez, M. Benjamin, dit le notaire ; vous avez dit que les bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du Juif-Errant ; cependant , les habitants de Moulot vous ont pris ce malin pour le Juif-Errant ; vous avez même, en cette qualité, fait en présence de tout le peuple de Moulot, un miracle authentique ;
votre démonstration pèche donc par un côté , et vos règles, relativement à la certitude historique, ne sont pas infaillibles.
— L'objection est forte, dit Bienjamin en se grattant la tête. Je conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant.
— Ah ça! interrompit ma grand'mére qui allait toujours au fait, j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin ?
— Sans doute, ma chère sœur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus- Christ on ne peut croire à l'existence de Dieu ; que les seules preuves qu'il y ait de l'existence de Dieu , ce sont les miracles de Jésus- Christ. Mais, fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif- Errant, ou, pour mieux dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est pour moi que le Juif-Errant?
Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.
Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile légal et politique : le peuple juif n'a point de patrie.
Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre haleine, ce qui doit être très fatiguant pour lui avec des bottes à l'écuyére. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif n'est établi nulle part d'une manière lixe ; il demeure partout sous des lentes ; il va et vient incessamment comme les Ilots de l'Océan, et lui aussi , comme une écume qui Hotte à la surface des nations, comme un fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois le tour du monde.
Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et
par les confiscations des rois , revenait toujours , comme un liège qui, du fond de l'eau remonte à sa surface , à une situation prospère. Son opulence repoussait d'elle-même.
Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif, obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux : il dépense peu.
Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par la foudre ne peuvent se réunir en arbre : il est dispersé jusqu'à la consommation des siècles à la surface de la terre.
A sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile , que celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot le premier sarcasme ! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un poireau au menton.
Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances , qui admettent et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi; cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée si elle n'était pas mariée à l'église.
Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de ses cornes se moque de celui qui croit à la septième ; celui qui ne lui accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a des cornes , et enfin passe l'athée qui se moque de tous les autres; et, pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En définitive, il n'y a qu'un homme qui
100 MOX O.NCLE BENJAMIN.
ne soit pas superstitieux, c'est celui qui ne croit qu'a ce qui lui est démontré.
Il était nuit et plus que nuit , quand ma grand'mére déclara qu'elle voulait partir.
— Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition , dit M. Minxit, c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de chasse que je décrète en son honneur : il faut bien qu'il fasse connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans.
— Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de la chasse. Je distinguerais très bien un civet ou un ràble de lièvre dune gibelotte de lapin; mais que Millol-Ralaut me chante son grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un lapin courant.
— Tant pis pour toi , mon ami ; mais c'est une raison de plus [jour que lu viennes : il faut bien connaître un peu de tout.
— Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur : je tuerai un de vos instruments de musique.
— Fischtre ! ne t'avise pas de cela, au moins ; il faudrait que je le payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais , pour éviter tout accident, lu chasseras avec ton épée.
— Eh bien ! je promets, dit mon oncle.
Et là-dessus il prit congé, avec sa chère sœur, de M. Minxit.
— Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mére quand ils furent sur le chemin , que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille?
— Il ne faut vouloir que ce qu'on peut , et tout ce qu'on peul il faul le vouloir, répondit sèchement ma grand'mére.
— Mais...
MON 0>CLK BK3J.VMIX.
— Mais... prenez garde à i'àne, et ne le piquez pas , comme ce malin, de votre épée ; voilà tout ce que je vous demande.
— Vous me boudez, ma sœur; je voudrais savoir pourquoi ?
— EL bien ! je vais vous le dire : Parce que vous avez trop bu, trop discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle. Maintenant, laissez-moi tranquille.
Comment mon oncle embrassa un marquis
e samedi suivant, mon oncle alla coucher à Corvol.
On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit était i/o accompagné de tous ses gens et de plusieurs amis, dont le "^ confrère Fata faisait partie. C'était par un de ces jours splendides que le sombre hiver, semblable à un geôlier qui sourit, donne de temps en temps à la terre ; février semblait avoir emprunté au mois d'avril son soleil ; le ciel était limpide , et le vent du midi emplissait l'atmosphère d'une molle tiédeur; la rivière fumait au loin entre les saules , la gelée blanche du matin pendait en gouttelettes aux branches des buissons ; les petits pâtres chantaient pour la première fois de l'année dans les prés , et les ruisseleis qui descendent de la montagne du Fiez, réveillés par la chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies.
— M. Fata , dit mon oncle, voilà une belle journée ! Est-ce que nous la passerons entre les rameaux mouillés des bois ?
— Ce n'est pas mon avis , confrère , répondit celui-ci. Si vous voulez venir chez moi. je vous montrerai un enfant à quatre têtes que j'ai serré dans un bocal. M. Mirait m'en offre trois cents francs.
— Vous feriez bien de le lui céder, dit mon oncle, et de mettre du cassis à la place.
Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux petites lieues de là à Varzy , il se décida à suivre le confrère. Ils quittèrent donc, Fata et lui , le gros des chasseurs, et s'enfoncèrent dans un chemin de traverse qui s'égarait dans la prairie, bientôt ils se trouvèrent vis-à-vis Saint-Pierre du Mont. Or, Saint-Pierre du Mont est un gros monticule situé sur la route de Clamecy à Varzy. Il est à sa base revêtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu à son sommet. Vous diriez une grande motte de terre soulevée dans la plaine par une taupe gigantesque. Sur son crâne pelé et teigneux était alors un reste de château féodal , aujourd'hui remplacé par une élégante maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux : car c'est ainsi que, par un travail insensible, les œuvres de l'homme comme celles de la nature se décomposent et recomposent.
Les murs du caslel étaient démantelés , ses créneaux édenlés en maints endroits; les tours semblaient avoir été cassées par le milieu , et elles étaient réduites à l'état de tronçons ; ses fossés , taris à moitié, étaient encombrés par de grandes herbes et par une forêt de roseaux, et son pont-levis avait fait place à un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce vieux débris de la féodalité attristait tous les environs ; les chaumières avaient reculé devant lui; les unes étaient -îllées sur le coteau voisin former le village de Fiez, les autres étaient descendues dans la vallée , et s'étaient groupées en hameau le long de la route.
Le maître de celle vieille gentilhommière était alors un certain
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marquis de Carnbyse. M. de Cambyse était grand , épais , fortement charpenté et avait la force d'un géant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de chair. Il était d'un caractère violent, emporté, susceptible jusqu'à l'excès , ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui allait jusqu'à la sottise; il était d'ailleurs entiché de sa noblesse, et s'imaginait que les Cambyse étaient une œuvre hors ligne dans la création.
il avait été quelque temps officier de mousquetaires , je ne sais de quelle couleur ; mais il était mal à son aise à la cour : sa volonté sly trouvait comprimée, sa violence ne pouvait y faire explosion , et il était d'ailleurs étouffé au milieu de cette poussière de hobereaux qui chatoyaient et tourbillonnaient autour du trône. Il était revenu dans ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emporté un à un les vieux privilèges de la noblesse; mais lui , il les avait gardés de fait et il les exerçait dans toute leur plénitude. Il était encore maître absolu non seulement de ses domaines, mais encore dans tout le pays des environs. C'était, à la rondache près, un véritable seigneur féodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles étaient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes , foulait leurs récolles aux pieds de ses yaleis , et faisait mille avanies aux bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne.
Il faisait du despotisme et de la violence par caprice , par divertissement et surtout par amour propre. Afin d'être le personnage le plus éminent du pays, il avait voulu en être le plus méchant. Il ne savait pas de meilleures manières de démontrer sa supériorité aux gens que de les opprimer. Pour êlre célèbre il s'étail fait méchant. C'était , au volume prés, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa présence entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des créanciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer. Telle élail la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouvé dans le pays un huissier pour l'as-
t&6 MON ONCLE BENJAMIN.
ligner. Un seul, le père Ballivet, avait osé lui remettre une céfluleen main propre et parlant à sa personne, mais il y avait risqué sa vie. Honneur donc au généreux père Ballivet, huissier royal , qui exploitait par tout le monde cl deux lieues au-delà , ainsi que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de ce grand huissier.
Voici du reste comment il s'y était pris. Il avait empaqueté sa ccdule dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetées et l'avait présentée à M. de Cambyse comme un paquet venant du château de Vilaine. Tandis que le marquis démaillotait l'exploit , il s'était esquivé sans bruit , avait gagné la grande porte ef avait enfourché son cheval qu'il avait attaché à un arbre à quelque distance du château. Quand le marquis eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir été la dupe d'un huissier, il ordonna à ses domestiques de courir sur ses traces; mais le père Ballivet était hors de leur portée et se moquait d'eux par un gesle que je ne puis reproduire ici.
Du reste , M. de Cambyse ne se faisait guère plus de scrupule de décharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait déjà détérioré deux ou trois qu'on appelait dans le pays les estropiés de M. de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient élé victimes de ses très mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne fût pas encore bien vieux , il y avait déjà dans la vie de cet honorable seigneur assez de sanglantes espiègleries pour faire deux forçats à perpétuité; mais sa famille était bien à la cour; la protection de ses nobles cousins le mettait à l'abri de toute poursuite. El au fait, chacun prend son plaisir où il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait à Versailles de si doux et de si joyeux ébats , tandis qu'il donnait des fêtes aux gentilshommes de sa cour , ne voulait pas que ses gentilshommes de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il eût élé très contrarié que les paysans à faire crier sous le bâton , ou les bourgeois à désoler leur
MON ONCI.E BENJAMIN. 101
eussent fait faute. Louis , dit le Bien-Aimé , tenait à mériter l'amour que lui avaient décerné ses sujets. Ainsi donc, il est bien entendu que le marquis de Cambyse était inviolable comme un roi constitutionnel , et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni maréchaussée.
Benjamin aimait à déclamer contre M. de Cambyse ; il l'appelait le Gessler des environs , et il manifestait souvent le désir de se trouver en la présence de cet homme ; ses souhaits ne furent que trop tôt accomplis, comme vous allez le voir.
Mon oncle en sa qualité de philosophe, se mit en contemplation devant les vieux créneaux noirs et ébréchésqui déchiraient l'azur du ciel.
— M. Rathery , lui dit le confrère le tirant par la manche , il ne l'ait pas bon autour de ce château , je vous en préviens.
— Comment, M. Fata , vous aussi vous avez peur d'un marquis?
— Mais, M. Rathery, c'est que je suis , moi, un médecin à perruque.
— Vroilà comme ils sont tous: s'écria mon oncle, donnant un libre cours à son indignation: ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore s'aplalissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage ne trébuche!
— Que voulez-vous , M. Rathery, contre la force...
— Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! vous ressemblezaubœuf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie à l'abattoir. Oh! le peuple est lâche, il est lâche! je le dis avec amertume, comme une mère dit que son enfant a mauvais cœur. Toujours il abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifiés pour lui , et s'il manque une corde pour les pendre il se charge de la
fournir. Deux mille ans ont passé sur la cendre des Grarques et dix-sept cent cinquante ans sur L* gibrl de Jésus-Christ , et c'est toujours le même peuple. Il a quelquefois des lubies de courage ; il jette le feu par la bouche et les naseaux : mais la servitude es étal normal et il y revient toujours, comme un serin apprivoisé revient toujours à sa cage. Vous voyez passer le mrrent gonflé par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve. Vous repassez le lendemain et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laissé de son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort quand il veut l'être; mais prenez-y garde , sa force ne dure qu'un instant : ceux qui s'appuient sur lui bâtissent leur maison sur la surface glacée d'un lac.
En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la roule, suivi de chiens aboyants et d'une longue traînée de valets. Fata pâlit.
— M. de Cambyse ! dit-il à mon oncle, et il salua profondément ; mais Benjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne.
Or rien n'était plus propre h choquer le terrible marquis que l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la lisière de ses domaines et en présence de son château. C'était d'ailleurs d'un très mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux.
— Manant ! dit-il à mon oncle avec son air de gentilhomme, pourquoi ne me salues-tu pas ?
— Toi même , répondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son œil gris , pourquoi ne m'as-tu pas salué ?
— Ne sais tu pas que je suis le marquis de Cambyse , seigneur de tout ce pays?
MO* O.XCI.E BKJUAMIif.
— Et toi , ignores-tu que je suis Benjamin Ilalhery , docteur en médecine de Clamecy?
— Vraiment, dit le marquis, tu es carabin ?je t'en fais mon compliment , voilà un beau titre que tu as là.
— C'est un titre qui vaut bien le lien] pour l'acquérir, il m'a fallu subir de longues et sérieuses études. Mais loi , ce de que tu
mels devant ton nom, que t'a-l-il coulé? Le roi peut faire vingt marquis par jour, mais je le défie avec sa loute-puissance de faire un médecin; un médecin a son utilité, tu le reconnaîtras peutêtre plus lard ; mais un marquis, à quoi cela sert-il ?
M. le marquis de Cambyse avail bien déjeûné ce jour-là. Il était de bonne bumeur. — Voilà , dit-il à son intendant , un plaisant original ; j'aime mieux l'avoir rencontré qu'un chevreuil. Et celuilà, ajouta-t-il, en montrant Fata du doigt, quel est-il?
— M. Fata deYarzy, monseigneur, dit le médecin faisant une seconde génuflexion.
— Fata , dit mon oncle , vous êtes un polisson, je m'en doutais; mais vous me rendrez compte de ce procédé.
— Ah çà ! dit le marquis à Fata, est-ce que lu connais cet homme?
— Très peu , M. le marquis, je vous le jure; je ne leconnaissais que pour avoir dîné avec lui chez M. Minxit ; mais du moment qu'il manque aux égards dus à la noblesse, je ne le connais plus.
— Et moi, dit mon oncle, je commence à te connaître.
— Comment , M. Fata de Varzy , poursuivit le marquis , est-ce que vous dînez chez ce drôle de Minxit ?
— Oh! par hasard, monseigneur , un jour que je passais par Corvol! Je sais bien que ce Minxit n'est pas un homme à voir ; t'est une tèle brûlée, un homme entiché de sa fortune et qui se croit autant qu'un gentilhomme. — Haie ! haie! qui m'a frappé de son pied par derrière !
— Moi , dit Benjamin, de la part de M. Minxit.
— Maintenant , dit le marquis , vous n'avez plus rien à faire ici, M. Fata, laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ains: donc, ajouta-t-il , s'adressant à mon oncle, lu persisles , loi , à ne pas me saluer?
MOn ONCLE BENJAMIN. 111
— Si lu me salues le premier, je (e saluerai le second , dit Benjamin.
— El c'esl là ton dernier mot ?
— Oui !
— Tu as bien réfléchi à ce que tu lais ?
— Ecoute, dit mon oncle, je veux avoir de la déférence pour ton titre et le prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'éliquetle. Alors, il tira un gros sou de sa poche, et le faisant lourner en l'air : Demande pile ou face, dit-il au marquis, gentilhomme ou médecin, celui que le sort désignera saluera le premier , il n'y aura pas à y revenir.
— Insolent ! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse ? Si j'étais à sa place , il y a long-temps que je vous aurais bâtonné.
— Mon ami, répondit Benjamin, mêlez vous de vos chiffres. Voire seigneur vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils.
En ce mom nt un garde-ehasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de main lui enleva son tricorne qui tomba dans la boue. Benjamin était d'une force musculaire peu commune: il se retourne , le garde avait encore aux lèvres le gros sourrire qu'y avait fait épanouir son espièglerie. Mon oncle , d'un coup de son poing de fer , envoie l'homme à la banderolle moiiié dans le fossé , moitié dans la haie qui bordait la roule. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y opposa. — Il faut, dit-il' que le drôle apprenne que le droit d'insolence n'appartient pas aux vilains !
Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de n'avoir point cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais
bien que c'est vexant pour un fier citoyen du peuple , qui sent ce qu'il vaut, d'être obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se fait , c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une machine qui n'est point responsable de ses actes ; l'homme qui nous fait violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez , vous, Antiochus , me jeter dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je dois voua faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme un goujon ; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé ; car c'est à vous , à vous seul , Antiochus , que la digestion en sera funeste. Vous, M. de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que je vous salue? eh bien ! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais bien qu'après celte formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose qu'il arrive, nous roidir contre la force : c'est quand on veut nous forcer de commettre un acte préjudiciable à la Nation ; car nous n'avons pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt public.
Mais enfin , telle n'était pas l'opinion de mon oncle : comme il se tenait ferme dans son refus , M. de Cambyse le fil saisir par ses valets et ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé par derrière , empêtré dans son épée , protestait cependantde toute sa force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait encore moyen de distribuer à droite et à gauchequelques bourrades. Il y avait bien dans les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à son secours ; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses interpellations, et même ils riren» de son martyre pour faire leur cour au marquis.
Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on format la porte. 11 fit appeler tous ses gens au son de la cloche ; on apporta deux fauteuils , un pour lui et un pour son intendant , et il commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon pauvre oncle. Lui , devant celte parodie de justice, se tenait toujours fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard.
Le brave inlendantopina à vingt-cinq coups de fouet et quarantehuit heures de cachot dans le vieux donjon ; mais le marquis était de bonne humeur : il avait même , à ce qu'il parait , une pointe de sillery dans sa léte.
— As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin.
— Viens avec moi , répondit celui-ci , avec ton épée , à trente pas de ton château , et je te ferai connaître mes moyens de défense.
Alors le marquis se leva et dit :
— La justice, après en avoir délibéré, condamne l'individu ici présent à embrasser M. le marquis de Cambyse , seigneur de tous ces environs, ex-lieutenant de mousqueiaires, capitaine louvetier du bailliage de Clamecy , etc., etc., dans un endroit que mondit* seigneur de Cambyse va lui faire connaître. Et en même temps il défaisait son haut-de-chausses. La valetaille compritson intention ; elle se mit à applaudir de toutes ses forces et à crier : Vive M. le marquis de Cambyse !
Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colère; il dit plus tard qu'il avait craint d'être frappé d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient en joue, et ils avaient reçu ordre du marquis de tirer à son premier signal.
— Une fois, deux fois, dit celui-ci.
Benjamin savait le marquis homme à exécuter sa menace, il n< voulut pas courir la chance d'un coup de fusil, et.... quelques se condes après , la justice du marquis était satisfaite.
— C'est très bien , dit M. de Cambyse , je suis content de toi lu peux le vanler maintenant d'avoir embrassé un marquis.
Il le lit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes Jusqu'à la porte cochére. Benjamins enfuit, pareil à un chien auquel un mauvais garnement a attaché un sabot à la queue. Comme il était sur la roule de Corvol , il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla droit chez M. Minxit.
M Mins.it se prépare à la guerre.
k, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui , par la renommée sans doule qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à Saint-Pierre du Mont ; il ne trouva point de me.Ueur moyen , pour délivrer son ami , que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les lois , i! faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes.
La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes ; la musique, à cheval et armée de fusils de toutes sortes , était déjà rangée en bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur, avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée , sur lequel M- Minxit avait écrit, en lettres moulées afin que personne n'en ignorât : la liberté de bemjamin oc les oreilles de m. de cambyse ! c'était là son ultimatum.
ne
En seconde ligne, venail l'infanterie, représentée par cinq à six valets de ferme porlanl leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de l'endroit munis chacun de leur échelle.
La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour combler les fossés du château que le temps avait comblés
lai-même en plusieurs endroils. Mais XI. JLnxit tenait à faire régulièrement les choses ; il avait eu en outre la piécaulion de mettre , dans une des poches de la voiture , sa trousse et un gros flacon de rhum.
Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante les préparatifs du départ.
C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M. Minxit n'était pas homme à manquer à celte formalité. Or, voici ce qu'il dit à ses soldats :
— Soldais, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés
MON ONCLL BENJAMIN. 117
sur vous , que vos noms passeront à la poslérilé , qu'ils seront burinés au temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela c'est de celle graine vide el inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce qu'il en est :
Dans toutes les guerres les soldais combattent au profit du souverain ; ils n'ont pas même, la plupart du temps , l'avantage de savoir pourquoi ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt de vos femmes et de vos enfants — ceux qui en ont — que vous allez combattre. M. Benjamin que vous avez tous l'honneur de connaître, doit devenir mon gendre. En celte qualité il régnera avec moi sur vous , et quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous saura une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il vous en récompensera généreusement.
Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous avez pris les armes : notre expédition aura encore pour résultat de délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous bat quand il vous rencontre, et qui est très malhonnête avec vos femmes. Il suffit à un Français d'une bonne raison pour combattre courageusement; vous, vous en avez deux : donc vous devez être invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais , et les blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery ! mort à Cambyse ! destruction à sa gentilhommière!...
— Bravo ! M. Minxit , dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte de derrière ; voilà une harangue bien touchée : si vous l'eussiez faite en latin , j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live.
A la vue de mon oncle , il se fit un hourra universel dans l'armée. M. Minxit commanda en place repos, eteonduisit Benjamin dans sa salle à manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus circonstanciée et avec une fidélité que n'ont
pas toujours les hommes d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires.
M. Minxit elait horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre, et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu calmée : — Benjamin, dil-i! , tu es plus ingambe que moi, tu vas prendre le commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties et du chiendent.
— Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la montagne de Saint-Pierre du Mont ; mais , sauf le respect que je dois à votre avis, je crois que nous devons agir de ruse : nous escaladerons nuitamment les murailles du château ; nous nous emparerons de Cambyse et de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit Virgile; et il faudra qu'ils nous embrassent tous
— Voilà qui est bien pensé, répondit M. Minxit; nous avons une bonne lieue et demie à faire pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une heure. Cours embrasser ma GUe et nous partons.
— Un instant , dit mon oncle. Diable ! comme vous y allez ! Je n'ai rien pris de la journée , moi , et il me conviendrait assez de déjeûner avant de partir.
— Alors , dit M. Minxit , je vais faire rompre les rangs , et on distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine.
— C'est cela , répondit mon oncle , ils auront le temps de s'achever pendant que je vais prendre ma réfection.
Heureusement pour la gentilhommière du marquis, 1 avocat Page , qui revenait d'une expertise , vint demander à dîner à M. Minxit.
MO* ONCLE BENJAMIN. îl!l
— Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur ; je vais vous enrôler dans notre expédition.
— Quelle expédition? dit Page qui n'avait pas étudié le droit pour faire la guerre.
Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se venger.
— Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne le pensez. D'abord , quant au succès , espérez-vous, avec sept à huit hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de Irenle domestiques, commandés par un lieutenant de mousquetaires?
— Vingt hommes, et tous valides, monsieur l'avocat, répondit M. Minxit.
— Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse est entouré de murailles ; ces murailles tomberont-elles, comme celles de Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose, toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis : ce sera sans doute un beau fait d'armes ; mais cet exploit n'est pas de na'ure à vous faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses entraîne la peine des galères, je vous en préviens ; il faudra donc qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonnera pays, et cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un marquis.
Quand on peut se venger sans risque'et sans dommage, j'admets la vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis , Benjamin, qu'on l'a insulté; mais, qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte de brutalité commis par le plus fort au préjudice
du plus faible. Or, comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur ? Est-ce la faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés? Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis avec l'assassin de son maître ? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est l'insultant : tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on s'indigne?
Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance ; mais si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices ; si au contraire vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la peine de battre votre adversaire. Ainsi , l'homme qui se venge joue toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non seulement un beau précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela je conclus que lu feras bien, mon cher Benjamin , d'oublier l'honneur que t'a fait le marquis , et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour le distraire de ce souvenir.
Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page ; il est toujours agréable, et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on nous a fait : c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut l'écraser et pardonner au méchant , c'est la même chose ; la générosilé en cette occasion est non seulement une niaiserie, c'est encore un tort envers la société. Si Jésus-Christ a dit : Pardonnez à vos ennemis, saint Pierre a coupé l'oreille à Mahhus, cela se compense.
Mon oncle élait 1res entêté, entêté comme s'il eût clé le fils d'un cheval et d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice héréditaire dans notre famille ; cependant, il convint que l'avocat Page avait raison.
— Je crois , dit-il , M. Minxit , que vous ferez très bien de remettre votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui : on ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves ; et le roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin Vous seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros; mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est ? des cités en débris, des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit ? Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser.
— Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes cassées.
— Eh bien ! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre, lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyezmoi, rendez la paix à ce beau pays ; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que, pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition.
— Mais , dit M. Minxit , c'est que j'ai aussi, moi , des injures personnelles à venger sur ce hobereau : il m'a envoyé . par dérision, de l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine.
— Belle raison pour encourir dix ans de galères! non, M. Minxit, la postérité ne vous absoudrait pas Si vous ne songez à vous, songez à voire fille , à voire Arabelle chérie : quel plaisir aurait-elle
à faire de si bons fromages à la crème , quand vous ne seriez plus là pour les manger?
Cetle invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son effet.
— Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence de M. de Cambyse ; car tu es mon gendre , et dés lors , en fait d'honneur, nous sommes solidaires l'un pour l'autre.
— Oh ! pour cela , soyez tranquille, M. Minxit , mon œil sera toujours ouvert sur le marquis ; je le guetterai avec l'attention patiente d'un chat qui guette une soui is : un jour ou l'autre , je le surprendrai seul et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma rapière, ou bien je le bàtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme les anciens preux , de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne conviendrait pas dans notre profession , et que l'autre est contraire à mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation.
— Non pas , répondit M. Minxit, tu vas trop loin , Benjamin ; je n'accepte pas ce serment impie : il faut au contraire que tu épouses ma fille ; lu le vengeras aussi bien après qu'auparavant.
— Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec le marquis , ma vie ne m'appartient plus : je ne puis ne permettre d'épouser votre fille pour la laisser veu\e peut-être le lendemain de ses noces.
Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle ; mais voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume cl à licencier son armée. Ainsi finit celle grande expédition qui coûta peu de sang à l'humanité . mais beaucoup de vin à M. Minxit.
Cummenl mon Oncle se fit embrasser par le marquis.
^enjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme ii sortait de la maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant aimé rencontrer deux grands loups sur sa route que mon oncle et M. Minxit. Cependant , comme il ne pouvait s'esquiver , i! se décida à faire contre fortune bon cœur : il vint à mon oncle.
— Bonjour, M. Rathery ; comment vous portez-vous, honorable M. Minxit. Eh bien ! M. Benjamin , comment vous en êtes vous tiré avec notre Gessler; j'avais une peur terrible qu'il vous fit un mauvais parti , et je n'en ai pas fermé l'œil de la nuit.
— Fata , dit M. Minxit , gardez vos obséquiosités pour le marquis quand vous le rencontrerez; est il vrai que vous ayez dit ù M. de Cambyse que vous ne connaissiez plus Benjamin ?
— Je ne me souviens pas de cela , mon bon M. Minxit.
— Est-il vrai que vous ayez dit au môme marquis que je n'étais pas un homme à voir.
— Je n'ai pas pu dire cela, mon cher M. Minxit, vous savez combien je vous estime , mon ami.
— J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le sang-froid glacial d'un juge.
— C'est bien, dit M. Mimit; alors nous allons régler son compte.
— Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger. Tenez , voilà ma houssine ; pour l'honneur du corps, défendez-vous : un médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus.
— J'ai la loi pour moi, dit Fata ; s'il me frappe , chaque coup qu'il me donnera lui coûtera cher.
— Je sacrifie mille francs , dit M. Minxit , faisant siffler sa cravache ; tiens , Fata . fatorum , destin , providence des anciens , liens , liens , tiens , liens !
Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger Fata ; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est dramatique comme un homme qu'on maltraite.
— Messieurs, s'écriait Fata , je me mets sous votre protection!
Mais personne ne quitta sa place , car M. Minxit , par la considération dont il jouissait, avail à peu près droit de basse justice dans le village.
— Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des violences exercées sur ma personne ; je suis docteur en médecine.
— Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui ne voient pas les coups les entendent, el que tu aies
des cicatrices à montrer au bailli ; et en effet , il frappa plus]fort , le féroce roturier qu'il était.
Sois tranquille, Minxit. dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à M. de Cambyse ; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le salue.
— Tu diras à Cambyse , fit M. Minxit , que je me moque de lui , que ma maison est plus solide que son cbâteau , et que s'il veut venir sur le plateau de Fertiant avec ses gens , je suis son homme.
Disons de suite, pour en finir avec celte affaire, que Fata fit citer M. Minxit pardevant le bailli pour répondre des violences commises sur sa personne ; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait , bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus.
Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy , sa sœur lui remit une lettre timbrée de Paris , de la teneur suivante :
« Monsieur Rathery,
» Je sais de bonne part que vous voulez épouser mademoiselle Minxit ; je vous le défends expressément.
» Vte de Pont-Cassé. »
Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin ; il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à celte missive.
« Monsieur le vicomte ,
» Vous pouvez aller
» Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
» Votre humble et dévoué serviteur,
» B. Rathery. »
liC MON ONCLE BENJAMIN.
Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais , j'ai fait d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de celte rélicence ; mais je vous ai toujours donné une idée de la fermeté , de la nellelé, du nerf et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine d'écrire.
Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il ût aiguiser son épée , et mit par dessus son habit rouge la houppelande de Maehecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son quartier général dans un espèce de cabaret situé sur le bord de la roule de Clamecy, vis-à-vis le château de M. de Cambyse. Le maître du logis venait de se casser une jambe. Mon oncle toujours prompt à venir en aide à son prochain quand il était fracturé, déclina sa profession et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa famille désolée à rétablir en leur lieu et place, les deux fragments du tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration de deux grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le cabaret.
Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une haute chambre de l'auberge, droit au dessus du bouchon , et il se mita observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M. Minxil. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là , et il n'avait encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la réponse affirmative de la servante , il monta à la chambre de mon oncle, et l'abordant chapeau bas , il le pria de venir donner ses soins à M. de Cambyse qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord
MON ONCLE BENJAMIN. ISfl
ienle de refuser. Mais il réfléchit que celte circonstance pouvait favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le domestique.
Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était dans son fauteuil , les coudes sur ses genoux , et il semblait en proie à une violente inquiétude. La marquise Jolie brune de vingt-cinq ans , se tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. A l'arrivée de mon oncle , le marquis leva la tête et lui dit :
— J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier ; j'ai su que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître , persuadé que vous ne me refuseriez pas votre secours.
— Nous le devons à tout le monde , répondit mon oncle avec un sang-froid glacial ; aux riches aussi bien qu'aux pauvres , aux gentilshommes aussi bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste.
— Cet homme m'effraie , dit le marquis à sa femme, faites-ie sortir.
— Mais , dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se hasarder à venir au château ; puisque vous avez celuici, sachez au moins le garder.
Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et secoua ta tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit.
— Qu'est-ce donc, dit-il , le mal serait-il encore plus grave que nous ne l'aurions cru?
— Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix solennelle , mais le mal serait en effet très grave , si on ne prenait de suite les mesures nécessaires pour le combattre. Vous ave/ avalé une arête de saumon , et c'est une arête de la queue, là où elles sont le plus vénéneuses
— Cola est vrai , dit la marquise étonnée ; mais comment avez vous découvert cela?
— Par l'inspection de la gorge, madame.
Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel : en passant devant la salle à manger dont la porte était ouverte , il avait vu sur la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé , et il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait appartenu l'arête avalée.
— Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses.
— Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin , et je serais fâche que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du mancenilier , une substance si acre, sicorrosive, que si celle arête restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis , elle produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître , et l'opération deviendrait impossible.
— En ce cas , docteur, opérez donc de suite , je vous en supplie, dit le marquis de plus en plus effrayé.
— Un instant dit mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le désirez ; il y a une petite formalité à remplir.
— Remplissez-la donc bien vile et commencez.
— C'est que celte formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez l'accomplir.
— Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste , chirurgien de malheur ! veux-tu me laisser mourir là faute d'agir ?
— J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder une proposition comme celle que j'ai à vous faire ? Avec
un marquis I avec un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Egypte !....
— Je crois, misérable, que tu profites de ma position pour te moquer de moi! s'écria le marquis revenant à la violence de son caractère.
— Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous souvenez -vous d'un homme que vous fîtes , il y a trois mois , traîner dans votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à un autre homme ?
— Un homme à qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi ; je te reconnais à les cinq pieds dix pouces.
— Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne rencontreriez jamais que sous vos pieds , vous demande maintenant réparation de l'insulte que vous lui avez faite.
— Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite.
— Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur d'un honnéle homme ? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur qu'il me faut. Une réparation d'honneur ! entends-tu, marquis d e Cambyse ?
— Eh bien ! soit, dit M. de Cambyse dont les yeux étaient attachés sur l'aiguille de sa pendule , et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale demi-heure ; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que j'ai eu tort de vous avoir offensé.
— Diable ! lu as bientôt pajé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort , et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien, avec ta société de hobereaux, du niais qui se serait contenté de celte apparence de satisfaction. Non ! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses ; le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme lu échappes à celle du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi. Je t'ai embrassé , il faut que tu m'embrasses.
— As-tu donc oublié , malheureux., que je suis le marquis de Cambyse?
— Tu as bien oublié , toi , Benjamin Ralhery ; l'insulte , c'est comme Dieu , tous les hommes sont égaux devant elle : il n'y a ni grand insulleur ni petil insulté.
— Laquais, dit le marquis auquel la colère avait fait oublier le prétendu danger qu'il courait , conduisez cet homme dans la cour et qu'on lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici.
■ — Bien , dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue impossible, et dans une heure vous serez mort.
— Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon coureur?
— Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui , celui-ci arrivera juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise.
— Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez inflexible. N'y a-t-il donc pas plus de plaisir à pardonner qu'à se venger ?
MON ONCLE BCXJAMIX, 131
— Oh 1 madame, reprit Benjamin en s'inciinant avec grâce, je vous prie de croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je ne vous garderais pas rancune.
Madame de Cambyse sourit, et, comprenant qu'il n'y avait rien à gagner avec mon oncle , elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour se décider.
Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient dans sa chambre de se retirer.
— Non pas, dit l'inflexible Benjamin , ce n'est pas ainsi que je l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte, il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le droit de se retirer.
Le marquis jeta un coup-d'œil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait plus que trois minutes ; comme le laquais ne bougeait :
— Allez donc vite, Pierre , dil-il , exécutez les ordres de monsieur ; ne voyez-vous pas qu'il est seul maître ici pour le moment ?
Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que l'intendant ; mais Benjamin , rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas commencer qu'il ne fût présent.
— Bien , dit Benjamin ; maintenant nous voilà quilles, et tout est oublié ; je vais à présent m'occuper en conscience de votre gorge.
I! fit l'exlraciion de l'arête très vite et très bien , cl la remit
entre les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité:
— II faut, dit il, que je vous donne de l'air.
Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre qui s'écriait :
— Arrêtez, M. Benjamin Ralhcry ! de grâce, venez recevoir mes remercîments et ceux de madame la marquise ; il faut bien que je vous paie votre opération.
Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles paroles. Au bas delà colline , il rencontra le coureur du - marquis.
— Landry, lui dit-il , mes compliments à madame la marquise,et rassurez M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon ; elles ne sont pas plus vénéneuses que celles du brochet : seulement il ne' faut pas les avaler ; qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou trois jours il sera guéri.
Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis , il tourna à droite, traversa la'prairie de Fiez, avec les mille ruisselets dont elle est entrecoupée , et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit[de la primeur de son expédition ; il l'aperçut de loin qui était devant sa porte, et agitant son mouchoir en signe de triomphe :
— Nous sommes vengés! s'écria-t-il.
Le bonhomme accourut au devant de lui de loute la vitesse de ses grosses et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que s'il eût été son fils : mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues deux grosses larmes qu'il cherchait à escamo^
MO* ONCLK BF.M.VMIX.
1er. Le vieux médecin, qui n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin , exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté ponctuellement.
Comment mon Oncle aida son marchand de drap à le saisir.
epe>daint Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais, lelcndcmaiii.lecoureurducbateau lui remit , de la part de son maître , avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu :
« M. le marquis de Cambyse prie (« M. Benjamin Ralbery d'oublier ce *« qui s'est passé entre eux, et de rece-
« voir, pour prix de l'opération qu'il a si habilement exécutée, la
« faible somme qu'il lui envoie. »
— Ob ! dit mon oncle après la lecture de celle lettre, ce bon seigneur voudrait m'acheter ma discrétion ; il a même l'honnêteté de la payer d'avance : c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses fournisseurs, Si je lui avais extrait tout simplement, tout
vulgairement et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer.... Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe !
Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma discrétion : il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en mêler. Mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce qu'il paie pour l'opération, et ce qu'il donne pour le silence Cinquante écus !... Fichtre ! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bàtonné, au batteur en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du malin jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure de ma journée : voilà de la magnificence!
Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs ; mais, lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à entretenir que ma trousse et mon hypostase, unehypostase, il est vrai, de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles c'est tout ce que cela vaut. Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent. Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas pour mille francs...., mille francs à prendre, bien entendu, après ma mort , ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne ! Il aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écu>son derrière le dos. S'il
MON OSCLB BENJAMIN. 137
y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux, son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon individu, et qu'on la transférât au Panthéon..., quand le peuple aura un Panthéon, bien entendu.
Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela : avant trois jours le bailliage saura votre aventure ; je veux même la faire raconter à la postérité par Millot-Rataut , notre faiseur de noëls : il faut qu'il me fabriqueà ce sujetunedemi-maind'alexandrins.Pour ces vingt francs, c'est de l'argent trouvé ; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma chère sœur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis , avec cet argent , un goûté comme je ne leur en ai jamais donné , un goûté qui sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épee.
La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donnera nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle; malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents historiques que mon grand-père nous a conservés : peut-être mon oncle le marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.
Tandis que Benjamin était en train d'écrire , son marchand d'habits rouges entra avec une pancarte à la main.
— Qu'est-ce cela? fil Benjamin déposant sa plume sur la table; encore votre mémoire, monsieur Bonteint ; toujours voire éternel mémoire. Eh mon Dieu ! voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par cœur : six aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de doublure et trois garnitures de boutons ciselés ?
— C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela ; total, cent rta>
MON 0>XLE BKNJAMÏft.
quanle livre dix sous six deniers. Que je sois exclus du paradis comme un gredin si je ne perds au moins cent francs sur celte fourniture !
— S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien, monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.
— Je vois , au contraire, monsieur Ratliery, que vous en avez, et que j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre
— Un instant! dit mon oncle portant rapidement la main sur le sac, cet argent ne m'appartient pas, monsieur Donteint; voilà précisément la lettre de renvoi que je viens d'écrire , et sur laquelle vous m'avez fait faire un pilé. Tenez, ajouta-t-il en ptésenlant la lettre au marchand, si vous voulez en prendre connaissance....
MO* ONCLE Bi:>JAMI>'.
-Inutile, monsieur Ratbery, complètement inutile; loutceque je désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous appartiendra.
Hélas ! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que. vous me demandez, je voudrais le savoir moi-même.
Cela étant, M. Ralhery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées contre vous.
Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint ; sur quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd hui ?
De mauvaise humeur, monsieur Ralhery , vous conviendrez qu'on le serait à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me remettez de mois en mois, sur je ne sa.s quelle maladie épidémique que je ne vois pas arriver ; vous êtes cause que j'ai tous les jours des querelles avec madame Bonlemt, qui me reproche que je ne sais pas me faire payer, et qui pousse quelquefois la viv.'-ité jusqu'à me traiter de ganache.
Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes heureux, monsieur Bonteint , d'avoir une telle épouse , et je vous prieMe lui faire le plus tôt possible mes compliments.
- Je vous remercie M. Ralhery , mais ma femme est , comme on dit , un peu grecque , elle aime mieux l'argent que les compliment. , et elle dit que si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez , il y a longtemps que vous seriez à l'hôtel Boutron.
Que diable aussi ! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne voulait pas lâcher pied , c'est de votre faute si je ne suis pas ibéré envers vous ; tous vos confrères ont été ou sont malades s Dotorrent a eu deux fluxions de poitrine celte année , Artichaud une fièvre putride ; Sergifer a des rhumatismes; Ratine à la d.arrhee
depuis six mois. Vous , vous jouissez d'une santé parfaite , je n'ai pas eu l'occasion de vous fournir une médecine : vous avez une mine comme une de vos pièces de nankin , et madame Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientelle ; si j'avais su alors ce que je sais , je ne vous aurais pas donné ma pratique.
— Mais M. Rathery , il me semble que ni madame Bonteint ni moi ne sommes obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer.
— El moi, je vous déclare , Monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement obligé. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos clients ne portaient pas d'habit; cette obstination à vous bien porter est un procédé abominable ; c'est un guet-à-pens que vous m'avez tendu ; vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50 écus ; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au médecin , et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place. Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10 sous 6 deniers , c'est 20 fr. que je vous redois ; si vous les voulez , les voilà : je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas de sitôt une pareille occasion.
— Comme à-compte , dit M. Bonteint , je les prendrais volontiers.
— Comme solde définitive de tout compte , reprit mon oncle, et encore j'ai besoin de toute ma force dame pour vous faire ce sacrifice. Je destinais cet argent à un déjeûner de garçons; j'avais même l'intention de vous y inviter quoique vous soyez péie de famille.
— Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries , M. Rathery, ja-
mais je n'ai pu obtenir que cela de vous ; vous savez bien pourtant que j'ai contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter de suite.
— Eh bien ! voilà précisémen' ce dont je me plains , M. Bonteint, vous n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais inutiles? ne pouviez- vous venir me trouver et me dire : — 31. Ratbery , je suis dans l'intention de vous faire saisir ? je vous aurais répondu : — Saisissez vous-même , M. Bonleint , vous n'avez pas besoin d'huissier pour cela , je vais même vous servir de recors, si cela peut vous être agréable: et d'ailleurs, il en est encore lemps, saisissez-moi aujourd'hui; saisissez-moi à l'instant même , ne vous gênez pas , tout ce que j'ai est à votre disposition : je vous permets d'empaqueter, d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici.
— Quoi , M. Rathcry , vous seriez assez bon...
— Comment donc, M. Bonleint, mais enchanté d'être saisi par vos mains ; je vais même vous aider à me saisir.
Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode , à laquelle pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant deux ou trois vieux, rubans de queue d'un tiroir.
— Tenez , dit-il à M. Bonteint en les lui présentant , vous ne perdrez pas tout; ces objets ne compteront pas dans le total : je vous les donne par dessus le marché.
— Ouais ! répondit M. Bonteint.
— Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez , c'est ma trousse. Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus : Tout beau , dit Benjamin : la loi ne vous permet pas de loucher là. Ce sont les outils de ma profession, et j'ai le droit de les conserver.
— Pourtant.. , fit M. Bonleint.
ii2 M0>' OISCLE BENJAMIN.
— Voilà maintenant un lire-bouchon à manche d'ébène et mcrusté d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche , je le soustrais à mes créanciers , et d'ailleurs j'en ai plus isesoin que vous.
— Mais , répliqua M. Bonteint , si vous gardez tout ce dont vous avez plus besoin que moi , je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon butin.
— Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez, voilà sur cette planche de vieilles fioles à médecine , dont quelques-unes sont fêtées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans.
Sur celte, autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous coulera que la peine de l'aller dénicher , et il pourra très bien vous servir d'enseigne.
— M. Rathery ! fit Bonteint.
— Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne sais comment. Je ne vous l'offre pas , parce que je sais que vous ne portez encore qu'un faux toupet.
— Qu'en savez-vous , M. Rathery ! s'écria Bonteint de plus en plus irrité.
— Voici dans ce bocal , poursuivit mon oncle avec un sang-froid imperturbable. , un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin. Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous , à madame Bonteint et à vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être le plus long de la création , sans excepter l'immense serpent boa. Vous le coterez du reste ce que vous voudrez.
— Décidément vous vous moquez de moi , M. Rathery; tout «•la n'a pas la moindre valeur.
MON" ONCLE BOJAMIX. 1 i.J
— Je lésais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de recors à payer. Tenez , voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul toute votre créance : c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en forme de tabatière ; quand on anra misa l'entour un cercle d'or , et qu'on y aura ajouté quelques pierres fines . ce sera un joli cadeau à offrir à madame Bonteint pour le jour de sa fêle.
Bonteint, furieux , flt un pas vers la porte.
— Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit ; comme vous êtes pressé , M. Bonteint ! je ne vous ai encore montré que la moindre partie de mes trésors; tenez voici une vieille gravure représentant Hippocrate, le père de la médecine: je vous garantis la ressemblance ; plus, trois volumes dépareillés delà Gazette médicale, qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver.
— Encore une fois . M. Balhery...
— Eh mon Dieu ! ne vous fâchez pas, papa Bonteint , nous voici arrivés à l'objet le plus précieux de mon mobilier.
Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire, et en lira les deux habits rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant , avec un essaim d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre.
— Tenez , lui dit-il , voilà les deux derniers habits que vous m'avez vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint, ils se sont fanés dans l'espace d'un malin , comme deux feuilles de roses , et ma chère sœur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des œufs de Pâques à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous lisse une déduction de la couleur.
— Oh .'pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est
trop fort, jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain malin, vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery.
— Tant mieux M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous êtes en bonne santé. A propos , eh ! M. Bonleint, et vos rubans de queue que vous oubliez !
Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui riait aux éclats.
— Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant.
— Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fàche-l-il pas contre moi parce que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus que lui !
— Tu n'as pas d'argent , mon pauvre Benjamin ! tant pis, deux fois tant pis, car je venais te proposer un marché d'or.
— Propose toujours, dit Benjamin.
— C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne dont une de ses béates lui a fait présent , parce qu'il a un catarrhe et que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à me.tre dans ses meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que je te propose.
— Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire qu'une bonne action : les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas qui veut. Cependant , quelle est ton opinion sur le vin?
— Exquis, dit Page faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en a fait goûter, c'est du bcaune de première qualité.
— El combien le vertueux Djhiarcos en veut-il?
— Vingt-cinq francs, dit Page
— Je n'ai que vingt francs ; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit.
— C'est vingt-iinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice, lu conviendras que ce n'est pas trop.
— Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous l'achèterions à nous deux.
— Hélas ! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Galonné : il se retire...
— Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne faut plus penser à ton quartaut.
Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir.
En ce moment arriva ma grand'mére portant comme un Enfant- Jésus un gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec enthousiasme sur les genoux de mon oncle.
— Tiens, Benjamin , lui dit elle, je viens de faire un superbe marché ; j'ai avisé celte toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as besoin de chemises , et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en donnait soixante-quinze francs Elle a laissé partir le marchand ; mais j'ai bien vu , à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-jedil de suite au paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il me la laisserait pour le prix : la toile vaut cent vingt francs comme un liard , et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée sur son marché.
— Et celle toile , s'écria mon oncle , vous l'avez achetée, achetée?
— Achetée, dit ma grand'mère qui ne concevait rien à l'exaspéralion de Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire : le paysan est en bas qui attend son argent.
— Eli bien ! allez-vous-en au diable ! s'écria Benjamin en jetant le rouleau par la chambre, vous et... c'est-à-dire, pardon, ma chère sœur, pardon , non , n'allez pas au diable : c'est trop loin ; mais allez reporter votre toile au marchand : je n'ai pas d'argent pour la payer.
— Et l'argent que tu as reçu ce malin de M. de Cambyse? fit ma grand'mère.
— Mon Dieu ! cet argent n'est pas à moi : M. de Cambyse me i'a donné de trop.
— Comment, de trop? reprit ma grand'mère regardant Benjamin avec des yeux ébahis.
— Eh bien ! oui, de trop, ma chère sœur, de trop , entendezvous, de trop; il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs : comprenez-vous, à celte heure?
— Et lu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait fait un pareil tour !...
' — Oui, j'ai été assez niais pour cela ; que voulez-vous , lout le monde ne peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt ; j'ai été assez niais pour cela, et je ne m'en repens pas : je ne veux pas me faire charlatan pour vous plaire. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'on a de peine ici-bas pour rester honnête homme ! vos plus proches et vos plus chers sont pourtant les premiers à vous induire en tentation !
— Mais, malheureux, lu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode les chemises d'un côlé. elles tombent en loques de l'autre.
MON ONCLE BENJAMIN-. Itl
— Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce pas, ma chère sœur ?
— Mais, tes créanciers, quand les paieras-tu ?
— Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire mieux.
— Et le marchand de toile, que lui dirai-je?
— Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux.
— Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mere en emportant sa toile, avec tout ton esprit lu ne seras jamais qu'un imbécile.
— Au fait, dit Page quand ma grand'mere fut au bas de l'escalier, ta chère sœur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie.
Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa main de fer à le faire crier :
— Page, lui dit-il, ceci n'est pas simplement de la probité, c'est un noble et légitime orgueil; c'est du respect non seulement pour moi-même, mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veuxtu que je laisse dire à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que je l'ai accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi, nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Ecoule, Page, tu sais si j'aime le bourgogne ; tu sais aussi, d'après ce que vient de dire ma chère sœur , si j'ai besoin de chemises ; mais pour tous les vi-
jznobles de la Côle-d'Or el toutes les chenevières des Pays-Bas, je ne voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il me le faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de cœur et d'instruction , à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de l'abaissement où il est descendu, el qu'il dise enQn à cette poignée de tyrans qui l'oppriment : Nous valons autant que vous, el nous sommes plus nombreux que vous : pourquoi continuerions-nous à êlre vos esclaves, et pourquoi voudriez vous rester nos maîtres? Oh ! Page, puissé-je voir ce jour, et boire de la piquette le reste de ma vie !
— Voilà qui est bel et bon , dit Page ; mais tout cela ne nous donne pas de bourgogne.
— Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien : dimanche je vous donne à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M. de Cambyse, ei au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis avoir Arthus, attendu que je n'ai que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner copieusement ce jour-là ; mais si tu rencontres avant moi Rapin , Parlanta et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.
Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce que M. Minxit ne put se trouver au rendez-vous ; puis indéfiniment remis , parce que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles.
Comment mon oncle appendit M Susurrans à un crochet de sa cuisiné.
oyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes : elles jettent autour d'elles leurs graines -,■ comme une pluie; elles les abandonnent au vent -y( comme une poussière ; elles les envoient , ainsi que £^;ces aumônes qui montent jusqu'aux noirs galetas , sur la cime des rocs désolés , entre les vieilles pierres des murailles fêlées , au milieu des ruines qui tombent et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui les féconde , une goutte de pluie qui suce leur racine , et après un rayon pour les faire croître , un autre rayon pour les peindre. Les brises du printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie; voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent : mais quand les brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes humides , une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se meurt et qui en mourant nous sourit encore.
150 MO:* OJÏCLF. BENJAMIN.
Sous lous les autres rapports , les femmes ressemblent a des fleurs; mais sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles : la plupart des femmes , les femmes comme il faut surtout, et je vous prie, prolétaires mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression , car , pour moi , la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus : ces dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le genre humain , et elles abdiquent. Napoléon , qui aimait beaucoup les conscrits , disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines !... Le fait est que les enfants sont fort chers , et que celte dépense n'est pas à la portée de tout le monde : le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant coûtent seuls presque un cachemire ? Puis, le poupon grandit vite , arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du cordonnier el du tailleur ; enfin, le bambin d'aujourd'hui demain se fera homme, les moustaches lui poussent , et le voilà bachelier ès-lettres. Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous lui achetez une belle profession ; mais vous ne lardez pas à vous apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des invitations et des caries de visites: il faut que vous l'entreteniez, jusqu'à trente ans et au-delà , de gants glacés, de cigares de la Havane et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable !... Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je vous assure que l'hospice aurait presse !
MON ONCLE BENJAMIPt- 1^1
Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin , les choses allaient tout autrement : c'étaitl'àge d'or des accoucheurs et des sages femmes. Les femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arriére-pensée à leurs instincts : riches ou pauvres , elles faisaient toutes des enfants, et même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on savait alors où les mettre : la concurrence, cette ogresse aux crocs d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée; tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi bonne fille que la fortune : il fallait deux fois moins d'esprit qu'à présent pour être homme de lettres, et avec une douzaine d'alexandrins on était poète.
Ce que j'en dis , ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle faisait : je me trouve bien assez de voisins comme cela ; je voulais seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma grand'mère, quoiqu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à son septième enfant.
Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait absolument que sa chère sœur assistât à sa noce, et il avait fait consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailïes de ma grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc, tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans l'existence. Les six autres enfants étaient tous vivants , tous enchantés d'être au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots , à l'autre une casquette, tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt celui-là au talon, mais le pain quo tidien abondait; tous les dimanches il avaient leur chemise blanche
et repassée; somme toute , ils se portaient à merveille et fleui :. saient dans leurs guenilles.
Mon père, cependant , qui était l'aîné , était le pins beau et ic mieux nippé des sis : cela tenait peut-être à ce que son oncle Benjamin lui repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard des pantalons il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot, qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de chœur, et je le dis avec orgueil , il était un des meilleurs enfants de chœur du diocèse : s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et puis vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être l'antagoniste du bureau de l'esprit public, cela vaut- il bien la peine de vivre?
Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fondions de lévite l'avantage d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune lui était arrivée : La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait été mise à la réforme ; ma mère, avec ce coup-d'œil d'aigle que vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon , et elle s'était fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint était peint au beau milieu ; l'artiste l'avait représenté au moment où il coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité d'un m ndiant ; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux.
L'habit avait été mené à bonne fin par]unc couturière de la rue
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des Moulins. Il serait allô à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon père; mais ma grand'mére l'avait fait faire de telle sorte qu'après avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'ëlrc"' une seconde fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit bleu-de-ciel ; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à en payer la façon ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une magnifique parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de l'habit bleude-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de son habit; et, un jour, au Dominus vobiscum du desservant, il répondit, croyant parler à sa mère : Je vous dis que je ne porterai plus votre habit bleu-de-ciel !
Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque , le dimanche, après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au va! des Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux >ouer au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un bapléme à faire.
— Cela n'empêche pas , dit Benjamin ; un autre le fera à ta place.
— Oui, mais il faut que j'aille au caléchisme à une heure.
— Je croyais que tu avais fait ta première communion ?
— C'est-à-dire que j'ai été tout prés de la faire. C'est vous qui m'en avez empêché en me faisant griser la veille de la cérémonie,
— Et pourquoi le grisais-tu?
— Parce que vous étiez gris vous-même, et que vous m'avez menacé de me battre du plat de votre épée si je ne me grisais pas.
— J'ai eu tort , dit Benjamin ; mais , c'est égal , tu ne risques rien de venir avec moi: je n'en ai que pour un moment ; nous serons revenus avant le catéchisme.
— Comptez là-dessus, répondit Gaspard; où un autre n'en auraù que pour une heure, vous en avez, vous, pour une demi-jour • née : vous vous arrêtez à tous les bouchons. Et M. le curé m'a défendu d'aller avec vous, parce qui vous me donnez de mauvais exemples.
— Eh bien ! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous inviterai pas à ma noce ; si au contraire vous m'accordez celle faveur, je vous donnerai une pièce de douze sous.
— Donnez- la-moi tout de suite, dit Gaspard.
— Et pourquoi la veux- tu de suite, polisson? est-ce que lu te délies de ma parole?
— Non, mais c'esl que je ne me soucie pas d'être votre créancier : j'ai entendu dire dans la ville que vous ne payez personne , et qu'on ne veut pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous.
— Bien parlé, Gaspard, dit mon oncle; liens, voilà quinze sous, et va prévenir ma chère sœur que je t'emmène.
Ma grand'mére s'avança jusque sur le seuil de la porte pour recommander à Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait qu'il lui servît pour la noce de son oncle.
— Vous moquez- vous? dit Benjamin ; est-il besoin de recommander sa bannière à un enfant de chœur français?
— Mon oncle , dit Gaspard . avant de nous mettre en route , je
vous préviens d'une chose, c'est que , si vous m'appelez encore porte -bannière , oiseau bleu ou patron de Clamecy , je me sauve avec vos quinze sous, et je retourne jouer au bouchon.
A l'entrée du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, épicier, tout petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charhon et de salpêtre. M. Susurrans avait une espèce de métairie au val des Rosiers ; il s'en revenait à Clamecy, portant sous son bras un loulon qu'il espéait bien faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que madame Susurrans attendait pour les mettre à la broche. M. Susurrans connaissait mon oncle, et il l'estimait; car Benjamin achetait chez lui le sucre dont il édulcorait ses drogues , et la poudre qu'il mettait dans sa queue. M. Susurrans, donc, lui proposa de venir à la ferme se rafraîchir. Mon oncle, pour lequel la soif était un état normal, accepta sans cérémonie. L'épicier et son client s'étaient établis au coin du feu, chacun sur un escabeau ; ils avaient mis le toulon entre eux deux ; mais ils ne le laissaient pas aigrir à sa place , et quand il n'était pas dans les mains de l'un, il était aux lèvres de l'autre.
— L'appétit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant : si nous mangions les pulels? dit M. Susurrans.
— En effet, répondit mon oncle, cela vous épargnera la peine de les emporter, et je ne conçois pas comment vous avez pu vous charger de celte corvée.
— Et à quelle sauce les mangerons- nous ?
— A la plus tôt faite, dit Benjamin , et voici un excellent feu pour les faire rôtir.
— Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que tout juste pour faire une soupe à l'oignon : nous n'avons pas de broche.
156 MON ONCI.E BENJAMIN.
Benjamin , comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu par les circonstances.
— Il ne sera pas dit , répondit-il , que deux hommes d'esprit comme nous n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en croyez, nous embrocherons nos poulets avec la lame de mon épée, et Gaspard que voilà la tournera par la garde.
Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous , ami lecteur ; mais aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de noire époque.
Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la besogne; au bout d'une heure les poulets élaient rôtis à point. On retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu ; le couvert fut dressé dessus, ot, sans sortir de leur place , les convives se trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas pour cela; on buvait par la bonde, comme au temps d'Homère; cela n'était pas commode, mais tel était le caractère stoïque de mon oncle qu'il aimait mieux boire ainsi du bon vin que de la piquette dans des verres de cristal. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les infortunés volatiles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée , et cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était , ainsi que nous vous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être ; mais Benjamin , le grand Benjamin, avait conservé la majeure partie de sa raison, et il prenait en pitié son faible adversaire; pour Gaspard, auquel on avait passé quelquefois le toulon , il alla un peu au-delà des limites de la tempérance : le respect filial ne me permet pas de me servir d'une autre expression.
Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le cuvier. Il était alors quatre heures , et ils se disposaient à se
mcltre en route. M Susurrans , qui se souvenait très bien qu'il devait apporter des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus.
— Vos poulets, dit Benjamin, plaisantez-vous? vous venez de les manger.
— Oui , vieux fou , ajouta Gaspard , vous les avez mangés ; ils étaient embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche.
— Cela n'est pas vrai ! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes poulets je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un loup.
— Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle ; mais toujours est-il que vous venez de manger vos poulets. Tenez , si vous en doutez, en voilà les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si cela vous convient.
— Tu en as menti, Benjamin ; je ne reconnais point là les carcasses de mes poulets ; c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre.
— Eh bien ! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain à la maison, et je vous les rendrai.
— Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans s'élevant sur la pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle.
— Ah ça! papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous préviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie, et....
— Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaçant devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni lôri neveu, que vous ne m'ayez rendu mes poulets.
MCOf ONCl.E BETUAMIX.
— Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe ta jambe à ce vieil imbécile?
— Inutile, Gaspard, inutile, mon ami , dit Benjamin ; tu es un homme d'église, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle. Ah ça ! ajoula-t-il, une fois, deux fois, monsieur Susurrans, voulez-vous nous laisser sortir ?
— Quand vous m'aurez rendu mes poulets, répondit M. Susurrans faisant demi-tour à gauche et présentant le bout de sa canne à mon oncle comme si c'eût été une baïonnette.
Benjamin abaissa la canne de sa main , et prenant le petit homme par le milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte à un morceau de fer qui était au-dessus de la porte et auquel on suspendait la batterie de cuisine. Susurrans, assimilé a ut poêlon, se démenait comme un scarabée attaché par une épingle à une tapisserie. Il hurlait et gesticulait, criant tantôt au feu, tantôt
à l'assassin. Mon oncle avisa un almanach do Liège qui était sur la cheminée :
— Tenez, dit-il, monsieur Susurrans , l'étude, a écrit Cicéron, est une consolation dans toutes les situations de la vie ; amusezvous à étudier jusqu'à ce qu'on soit venu vous dépendre ; car, pour moi, je n'ai pas le temps de faire conversation avec vous , et j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.
A vingt pas de là mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui lui demanda pourquoi son maître criait au feu et à l'assassin.
— C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre maître, répondit tranquillement mon oncle ; et, sifflant Gaspard qui était resté en arrière, il continua son chemin.
Le temps s'était radouci ; le ciel, auparavant resplendissant, était devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée qui ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba comme une éponge de cette pluie , et bientôt ses deux cornes devinrent deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules. Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et, se ressouvenant de la recommandation de sa sœur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant. Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon oncle. A quelque distance de là, Benjamin et Gaspard rencontrèrent une troupe de paysans qui revenaient de vêpres. A la vue du saint qui se trouvait sur l'habit de Gaspard , la tête en bas et son cheval les quatre fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel , les rustres poussèrent d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées. Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas impunément bafouer par celte canaille. Il tira son épée: Gaspard,
de son côté, s'arma de pierres, et, emporté par son ardeur, il s'avança à l'avant garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les torts dans celte affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que, pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée.
— Gaspard, s'écriait-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy Ion saint qui est à l'envers ! le casque de ton saint qui Ya tomber!
Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put supporter celte humiliation ; il ôta son habit, le jeta à terre et le foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer à le ramasser et à le remettre ; mais Gaspard se sauva à travers les champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans ; il était un peu dégrisé, et il se ressouvenait très distinctement qu'il avait mangé ses poulets ; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme nous dirions nous autres professeurs, gens de bas lieu et de mauvais ton , le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais la force musculaire de Benjamin en imposait tellement? à M. Susurrans qu'il refusa tout net de se fâcher ; il poussa même l'esprit de contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle.
Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page.
— Où vas-tu ainsi ? dit celui-ci à mon oncle.
— Eh ! parbleu, lu t'en doutes bien, je vais diner chez ma chère sœur.
— Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi o l'hôtel du Dauphin.
MON ONCI.K OKWJAMIN. 161
— El si j'acceptais , à quelle circonstance devrais je donc cet avantage ?
— Je vais l'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur, et j'allais au devant de toi pour t'en prévenir. C'esl une aventure digne de nous, Benjamin , et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie en espérant que tu y prendrais un rôle.
— C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conçue. Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant , si l'honneur et la délicatesse me permettent de faire le personnage de procureur.
— A table , dit Page, le plus honnête homme est celui qui vide le plus consciencieusement son verre.
— Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire ?
— Je répondrai pour toi.
— El si demai.i il lui prend fantaisie de rendre visite à son procureur?
— C'est chez toi que je le conduirai.
— Tout cela c'est très bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en flatter, l'effigie d'un procureur.
— Tu la prendras : tu as bien déjà su te faire passer pour le Juif Errant.
— Et mon habit rouge ?
— Notre homme est un badaud de Paris : nous lui ferons croire que telles sont en province les insignes des procureurs,
— Et mon épée ?
— S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu taiïîes les plumes.
— Mais, quel est donc son procureur, à ton marchand de bois?
— C'est Dulciter. Aurais- tu l'inhumanité de me laisser diner avec Dulciter?
— Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai dîné pour lui, il m'attaquera en restitution.
— Je plaiderai pour toi. Allons, viens , je suis sûr que le dîner est servi. Mais, à propos, notre amphitrion m'a recommandé d'amener avec moi le premier clerc de Dulciter : où diable vais- je pécher un clerc de Dulciter?
Benjamin se mit à éclater d'un rire fou.
— Oh ! s'écria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire I tiens, ajouta-t-il mettant sa main sur l'épaule de M. Susurrans, voila ton clerc.
— Fi donc ! dit Page, un épicier !...
— Qu'est-ce que cela fait ?
— Il sent le gruyère.
— Tu n'es pas gourmet, Page : il sent la chandelle.
— Mais il a soixante ans.
— Nous le présenterons comme le doyen de la basoche.
— Vous êtes des drôles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant à son caractère impétueux ; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de cabarets.
— Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave.
— C'est possible, monsieur Ralhery ; mais je ne m'enivre pas
Mon onclk benjamin. 163
toujours aux dépens des autres, cl je ne veux pas prendre par à vos flibusteries.
— Il faut pourtant , dit mon oncle , que vous y preniez part ce soir, sinon je dis partout où je vous ai accroché.
— Et où l'as-tu donc accroché? fit Page.
— Imagine-toi, dit Benjamin....
— M. Rathery !... s'écria Susurrans mettant un doigt sur sa bouche.
— Eh bien ! consentez-vous à venir avec nous?
— Mais, considérez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassiné; on me cherchera sur la route du val des Rosiers.
^- Tant mieux, on trouvera peut-être votre tricorne.
— Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery ! fit Susurrans en joignant les mains.
— Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant ; vous me devez une léparalion, et moi je vous dois un dîner ; d'un seul coup nous nous acquittons ensemble.
— Souffrez au moins que j'aille prévenir ma femme.
— Non pas, dit Benjamin se plaçant entre lui et Page ; je connais madame Susurrans pour l'avoir vue à son comptoir ; elle vous enfermerait chez vous à double tour, et je ne veux pas que vous nous échappiez : je ne vous donnerais pas pour dix pistoles.
-*■ Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire à présent que je suis clerc de procureur ?
— C'est vrai, dit Benjamin , vous ne pouvez vous présenter à noire client avec un toulon.
il>4 MON ONCLi; BENJAMIN.
Ils étaient alors au milieu du pont de Bcuvron : mon oncle prit le toulon des mains de Susurrans, et le jeta à la rivière.
— Coquin de Rathery, scélérat de Rathery ! s'écria Susurrans, tu me paieras mon toulon ; il m'a coûté six livres, à moi ; mais toi, tu sauras ce qu'il te coûtera.
— Monsieur Susurrans, dit Benjamin prenant une pose majestueuse, imitons le sage qui disait : Omnia mecum porto, c'est-àdire : tout ce qui me gène je le jette à la rivière. Tenez, voilà au bout de celte épée un habit magnifique, l'habit des dimanches do mon neveu ; un habit qui pourrait figurer dans un musée, et qui a coûté de façon seulement trente fois autant que votre misérable toulon ; eh bien ! moi, je le sacrifie sans le moindre regret : jetezle par dessus le pont, et nous serons quittes.
Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lança l'habit par dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans :
— Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes prêts à entrer en scène.
Mais l'homme propose et Dieu dispose : en montant l'escalier de Vieille-Rome, ils se trouvèrent face à face avec madame Susurrans. Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au devant de lui avec une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui avaient tous deux une réputation suspecte, son inquiétude fit place à la colère.
— Enfin, monsieur, vous voilà! s'écria-t-elle , c'est vraiment heureux ; j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir ; vous menez là une jolie vie, et vous donnez un bel exemple à votre fils !
Puis, parcourant son mari d'un coup d'oeil rapide, elle s'aperçut combien il était incomplet.
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— El vos poulets, monsieur ! et ton chapeau, misérable ! et ton toulon, ivrogne ! qu'en as-tu fait?
— Madame, répondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons mangés ; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route.
— Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais retapé!
— Oui, madame, il l'a perdu, et vous êtes bien heureuse, dans la position, où il était, qu'il n'ait pas perdu aussi sa perruque; quant au toulon, on le lui a saisi à l'octroi, et la régie lui a déclaré procès-verbal.
Comme Page ne pouvait s'empêcher de rire :
— Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez débauché mon mari, et par dessus le marché vous nous plaisantez. Vous feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes, monsieur Ralhery.
— Est-ce que je vous dois quelque chose, madame ? répondit fièrement mon ?ncle.
— Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la protection de sa femme , c'est lui qui m'a débauché: il m'a mangé mes poulets avec son neveu ; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jeté mon toulon dans la rivière. Il voulait encore, l'infâme qu'il est, me forcer à aller dîner avec lui au Dauphin , et à faire, à mon âge, le personnage d'un clerc de procureur.
Allez, indigne homme , je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le prévenir que vous voulez diner à sa place et à celle de son clerc.
— Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il ne sait ce qu'il dit ; si vous m'en croyez, vous le ferez cou-
cher aussitôt que vous serez de retour à la maison, et vous lui ferez prendre, de deux heures en deux heures, une décoction de camomille et de fleurs de tilleul : en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout.
— Oh! scélérat, oh ! coquin, oh ! révolutionnaire, lu oses dire à ma femme que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est loi qui es ivre ! Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras lout-à-l'heure de ses nouvelles.
— Vous devez vous apercevoir, madame , dit Page avec le plus grand sang-froid du monde , que cet homme bat la campagne : vous manqueriez à tous vos devoirs d'épouse, si vous ne faisiez prendre à votre mari de la camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M. Ralhery, qui est assurément le médecin le plus habile du bailliage, et qui répond aux insultes dece fou en lui sauvant la vie.
Susurrans allait recommencer ses imprécations.
— Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison ; vous êtes ivre à ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la porte en rentrant , et vous irez coucher où vous voudrez.
— C'est cela , dirent ensemble Page et mon oncle ; et ils riaient encore lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Dauphin. La première personne qu'ils rencontrèrent dans la cour fut M. Minxit , qui allait monter à cheval pour retourner à Corvol.
— Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez pas ce soir, monsieur Minxit ; vous allez souper avec nous ; nous avons perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui.
— Puisque cela te fait plaisir, Benjamin.... Garçon, ramenez mon cheval à l'écurie, et dites qu'on me prépare un lit.
Comment mon Oncle passa la nuit en prières pour l'heureuse délivrance de sa sœur.
'on temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose ,que le vôtre ne l'est pas moins ; je ne m 'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable souper ; vous connaissez assez les convives pour vous faire ■une idée de la manière dont ils soupérent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains pèlerins d'autrefois, qui faisaient vœu de se rendre avec cette allure à Jérusalem. En renlranl, il aperçut de la lumière dans la chambre de Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mére était alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de mon oncle qu'on n'attendait pas à celle heure, vint le prévenir officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau , que sa
sœur, la première année de son mariage, avait eu une couche laborieuse qui avait mis sa vie en danger ; aussitôt le voilà qui se fond en deux gouttières de larmes.
— Hélas ! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins, ma chère sœur va mourir, hélas ! elle va....
— Madame Lalande! s'écria ma mère du fond de son lit, mellczrnoi ce chien d'ivrogne à la porte.
— Retirez-vous, monsieur Ralhery, dit madame Lalande, il n'y a pas le moindre danger; l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure votre sœur sera délivrée.
liais Benjamin criait toujours : Hélas! elle va mourir, ma chère ■ iur.
Macheeourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne proili lisait aucun elTet, crut devoir intervenir à son tour.
— Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfanl se présente par les épaules, fais-moi le plaisir d'aller le coucher, je t'en sup-
Ainsi parla mon grand-père.
— Et loi, Macheeourt, mon ami , mon bon frère, lui répondit mon oncle, je t'en suplie, fais-moi le plaisir d'aller ...
— 3ïa grand'mére, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de rigueur de Macheeourt à Benjamin, se décida à mellre elle-même celui-ci à la porte.
Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son parti fut bientôt pris : il se décida à aller coucher à côté de Page qui ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin. Mais , en passant sur la place de l'église , l'idée lui vint ■le prier Dieu pour l'heureuse délivrance de sa chère sœur ; or, le temps s'élail remis à la gelée comme de plus belle, et il faisait un
MOM 0NCLK BR1UA1HIN.
froid de cinq à six degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du porlail , joignit les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à sa chère sœur, et se mita marmotter quelques bribes de prières. Comme il entamait son second Ave, le sommeil le prit , et il se mit à ronfler à l'instar de son ami Page. Le. lendemain matin à cinq heures, lorsque le sacristain vint sonner V Angélus, il aperçut quelque chose d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord, dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire rentrer dans l'église : mais, s'etant approché davantage, à la lueur de sa lanterne, il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le dos, et à l'extrémité du nez un Ciel de glace d'une demi-aune.
— Hola, oh! monsieur Ratbery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin.
— Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement son-
170 MON ONCI.E RKNJAMIX.
ner son Angélus, et quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M. Ralhery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur ses épaules, et l'alla porter à sa sœur. Ma grand'mére était délivrée depuis deux bonnes heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur zèle, elle l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer sur le traversin , ses articulations se détendirent, l'exercice de la parole lui revint , et le premier usage qu'il en fit l'ut de demander du vin chaud. On lui en fil vivement unechaudronnée; quand il en eut bu la moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du malin il se portait le mieux du monde. Si M. le curé eut dressé le procèsverbal de ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût probablement donné pour patron aux cabareliers; et, sans le flatter, il eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne d'auberge.
Une semaine et plus s'élail écoulée depuis l'heureux accouchement de ma grand'mére, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de quarantaine que lui imposaient les canons de l'église avait de graves inconvénients pour elle en particulier, et pour toute la famille en général. D'abord , lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon scandale par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce qui était pour elle une cruelle privation ; ensuite elle était obligée d'envoyer Gaspard , enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché et à la boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien en
corc quand on l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait, Machecourt enrageait, et ma grand'mère fouettait Gaspard.
— Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-pére irrité d'être obligé, par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même?
— Pourquoi! pourquoi! repartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller à la messe sans payer madame Lalande.
— Que diable aussi, chère sœur, dit Benjamin, n'atlendiez-vous pas pour accoucher que vous eussiez de l'argent?
— Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi, depuis un mois, il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres.
— Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir d'argent, six mois vous resteriez enferméedans votre maison comme dans un lazaret?
— Oui , répliqua ma grand'mère , parce que si je sortais avant d'être allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me montrerait tu doigt dans les rues.
— En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui avez fait un septième enfant.
Heureusement, l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe.
En rentrant à la maison avec madame Lalande, elle trouva mon oncle étendu dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin
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chaud; car il faut vous dire que, depuis sa convalescence. Benjamin, reconnaissant envers le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenai ttous les matins une ration qui aurait suffi a deux officiers de marine. Il disait, pour justifier cet extra monstre, que sa température était encore au dessous de zéro.
— Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander.
— Un service! répondit Benjamin ; et que puis-je faire, chère sœur, pour vous être agréable ?
— Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin : il faut que tu sois parrain de mon dernier.
— Benjamin , qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire celte proposition prenait à l'improviste , secoua la tète et fit un gros mais....
— Comment, dit ma grand'mère lui jetant un regard plein d'étincelles, est-ce que tu me refuserais cela, par hasard ?
— Non pas, chère sœur, bien au contraire, mais....
— Mais quoi ? Tu commences à m'impalienler avec les mais.
— C'est que,voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions.
— Belle difficulté ! On le mettra au courant : je prierai le cousin Guillaumot de te donner quelques leçons.
— Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Ciuillaumot ; mais, s'il faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude n'aille pas à mon genre d'inlelligence; vous feriez mieux peut-être de prendre un parrain tout instruit: Gaspard, par exemple , qui est enfant de chœur, vous conviendrait parfaitement.
— Allons donc, monsieur Rathcry, dit madame Lalande, il fan t
que vous acceptiez l'invitation de votre sœur : c'est un devoir de famille dont vous ne pouvez vous exempter.
— Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin : quoique je ne sois pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez autant avoit^ffaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce
il afTa:i
pas ?
— Fi donc! Benjamin , fi donc! M. Bathery, s'exclamèrent ensemble ma grand'mère et madame Lalande.
— Tenez, ma chère soeur, poursuivit Benjamin , à vous parler franchement, je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon neveu commme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême ; j'écouterai avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour de ma fète,et, fût-il de Millot-Bataut. je m'engage à le trouver charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même flatté que vous le nommiez Benjamin ; mais aller me planter comme un grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma foi non, chère sœur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y oppose; j'aurais peur que Djhiarcos ne me rît au nez. Et d'ailleurs, comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et à ses œuvres? Est-ce que je le sais, moi, s'il renonce à Satan et à ses œuvres ? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux œuvres de Satan ? Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime , comme le pensent quelques-uns, à quoi bon un parrain, à quoi bon une marraine, à quoi bon deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en encourrais-je les conséquences ? Notre âme étant ce que nous avons de plus précieux , n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc
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tant de l'aire baptiser voire poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite ? Attendez qu'il ait vingt-cinq ans : au moins , il pourra répondre lui-même, et alors, s'il lui faut une caution , je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix=hujj. ans , votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'aflffe; jusqu'à vingt-un ans, il ne pourra contracter d'engagements civils ; jusqu'à vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien vousmême que cela n'est pas raisonnable.
— Oh ! ma chère dame, s'écria la sage-femme épouvantée de la logique hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné ; gardez-vous bien de le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur !
— Madame Lalande , dit Benjamin d'un ton sévère , un cours d'accouchement n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes sèches des néophites apportés de Jérusalem sur les bras de leur nourrice?
— Ma foi! dit madame Lalande embarrassée de l'objection, j'aime mieux le croire que d'y aller voir.
— Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir! est-ce là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien! puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser ce dilemme
— Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma grand'mére ; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme?
— Comment, madame, lit la sage-femme piquée de l'observa-
lion de ma grand'mére, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme ! l'épouse d'un chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme ! Continuez, monsieur Rathery, je vous écoute.
— C'est fort inutile, répliqua sèchement ma grand'mére , j'ai décidé que Benjamin serait parrain , et il le sera : il n'y a pas de dilemme au monde qui puisse l'en exempter.
— J'en appelle à Maehecourt ! s'écria Benjamin.
— Maehecourt t'a condamné d'avance : il est allé ce matin à Corvol inviter mademoiselle Minxit à être la commère.
— Ainsi donc, s'écria mon oncle, on dispose de moi sans mon consentement: on n'a pas même l'honnêteté de me prévenir. Me prend-on pour un homme empaillé, pour un gargamelle de pain d'épice? La belle Pgure que vont faire mes cinq pieds dix pouces à côté des cinq pieds trois pouces de mademoiselle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et calibrée, d'un mât de cocagne couronné de rubans ! Savez-vous que l'idée d'aller à l'église côte à côte avec elle me tourmente depuis six mois , et que j'ai failli, en répugnance de cette corvée, renoncer à l'avantage de devenir son mari?
— Voyez-vous, madame Lalande , dit ma grand'mére, ce Benjamin comme il est facétieux : il aime mademoiselle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il se raille d'elle.
— Hum ! fit la sage femme.
Benjamin, qui n'avait pas songé à madame Lalande , s'aperçut qu'il avait fait un lapsus linguœ; pour échapper aux reproches de sa sœur, il se hâta de déclarer qu'il consentait à tout ce qu'on voudrait exiger de lui, et délala avant que la sage-femme fût parlie.
— Le baptême devait avoir lieu le dimanche suivant ; ma grand'mére s'était mise en frais pour celte cérémonie : elle avait
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autorisé Machecourt à inviter à un dîner solennel lous ses anus el ceux de mon oncle. Pour Benjamin, il était en mesure de faire face aux dépenses qu'exige le rôle de parrain magnifique: il venait de recevoir du gouvernement une gratification de cent francs pour le zèle qu'il avait mis à propager l'inoculation dans le pays, el à réhabiliter la pomme de terre attaquée à la fois par les agronomes et les médecins.