‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 11 sur 14 · XI · texte numérisé non relu

XI

: i n, m Om ■

,b samedi suivant, veille de la cérémonie du baptéme, mon oneleétait eiléà comparaître devant M. le

'bailli pour s'enlendrc eondamner par corps à payer •au sieur Uonteint la somme décent cinquante francs d>x sols six deniers , pour marchandises a lui vendues : ainsi s'exprimait la cédule, dont le coût était de quatre francs cinq sols.

Un autre que mon oncle eût déploré son sort sur tous les tons de l'élégie; mais l'arne de ce grand homme était inaccessible aux atteintes de la fortune. Ce tourbillon de misère que la société soulève autour d'elle, cette vapeur de larmes dont elle est enveloppée , ne pouvaient monter jusqu'à lui ; il avait son corps au milieu des fanges de l'humanité : quand il avait trop bu , il avait mal à la lèle; quand il avait marché trop longtemps, il était las; quand le iiiemin était boueux, il se crotlait jusqu'à l'échiné: enfin, quand il n'avait pas d'argent pour payer son écol, l'aubergiste le couchait

sur son grand livre; mais, comme l'ëcueil donl le pied est bal lu par les vagues et dont le front rayonne de soleil, comme l'oiseau qui a son nid dans les buissons du chemin et qui vit au milieu de l'azur des cieux, son ame planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine. Il n'avait, lui, que deux besoins, la faim et la soif, cl, si le firmament fut lombé en éclats sur la terre et qu'il y eût laissé une bouteille intacte, mon oncle l'eût tranquillement vidée à la résurrection du genre humain écrasé sur an quartier fumant de quelque étoile. Pour lui le passé n'élait rien et l'avenir n'élait pas encore quelque chose : il comparait le passé à une bouteille vide, et l'avenir à un poulet prêt à être mis à la broche. — Que m'importe, disait-il, quelle liqueur a contenu la bouteille ? et pour le poulet, pourquoi me ferais-je rôlir moi-même à le faire passer et repasser devant l'âtre? peut-être quand il sera cuit à point, que le couvert sera dressé , que je me serai revêtu de ma serviette , surviendra un molosse qui emportera la volaille fumante entre ses dents.

s'écrie le poète; pour moi , tout ce que je voudrais retirer de ce sombre abîme, c'est mon dernier habit rouge s'il surnageait à ma portée ; la vie est tout entière dans le présent, et le présent c'est la minute qui passe; or, que me fait à moi un bonheur ou un malheur d'une minute. Voici un mendiant et un millionnaire; Dieu leur dit : vous n'avez qu'une minute à rester sur la terre; celte minute écoulée, il leur en accorde une seconde, puis une troisième, et il les fait vivre ainsi jusqu'à quatre-vingl-dix ans. Croyez-vous que l'un est bien plus heureux que l'autre? Toutes les misères qui affligent l'homme, c'est lui-même qui en est l'artisan. Les jouissances qu'il s'élabore ne valent pas le quart de la peine qu'il se donne pour les acquérir. Il ressemble à un chasseur qui bat toule la journée la campagne pour un lièvre élique ou une carcasse de perdrix. Nous nous vantons de la supériorité de notre intelli-

MON ONCI.E BKNJAMIIV. 179

gence!... Mais qu'importe que nous mesurions le cours des aslres ; que nous puissions dire, à une seconde prés, à quelle heure la lune se trouvera entre la terre et le soleil ; que nous parcourions les solitudes de l'Océan avec des nageoires de bois ou avec des ailes de chanvre, si nous ne savons pas jouir des biens que Dieu a mis dans notre existence. Les animaux que nous insultons du nom de brutes en savent bien autrement long que nous sur les choses de la vie. L'âne se vautre dans l'herbe et la broute sans s'inquiéter si elle repoussera : l'ours ne va point garder les troupeaux d'un fermier afin d'avoir des mitaines et un bonnet fourré pour son hiver; le lièvre ne se fait pas tambour d'un régiment dans l'espoir de gagner du son pour ses vieux jours ; le vautour ne se fait pas fadeur de la poste pour avoir autour de son cou chauve un beau collier d'or: tous sont contents de ce que la nature leur a donné, du lit qu'elle leur a préparé dans l'herbe des bois, du toit qu'elle leur a fait avec les étoiles et l'azur du firmament. Aussitôt qu'un rayon luit sur la plaine, l'oiseau se met à gazouiller sur sa branche , l'insecte bourdonne autour du buisson , le poisson se joue à la surface de son étang, le lézard flâne sur les pierres chaudes de sa masure ; si quelque ondée tombe du nuage, chacun se réfugie dans son asile et s'y endort paisiblement en attendant le soleil du lendemain. Pourquoi l'homme n'en fuit-il pas autant ? >"en déplaise au grand roi Salomon, la fourmi est le plus sot des animaux : au lieu de jouer dans la prairie pendant la belle saison, de prendre sa part de cette magnifique fête que le ciel pendant six mois donne à la terre, elle perd tout son été à mettre l'un sur l'autre des petits brins de feuilles, puis, quand sa cité est achevée, passe un vent qui la balaie de son aile.

Benjamin , donc , fit griser l'huissier de Bonteint. et enveloppa de l'onguent de la mère avec le papier timbré de la cédule.

M. le bailli, devant lequel devait comparaître mon oncle, est un personnage trop important pour que je néglige de vous faire son

polirait. D'ailleurs mon grand-pére, à son lil de mort, me l'a expressément recommandé, et pour rien au monde je ne voudrais manquer à ce pieux devoir.

M. le bailli , donc , était né, comme tant d'autres, de parents pauvres. Son premier lange avait été taillé dans une vieille capote de gendarme , et il avait commencé ses études de jurisprudence par nettoyer le grand sabre de monsieur son père , et par étriller son cheval rouge. Je ne saurais vous expliquer comment, du dernier rang de la hiérarchie judiciaire, M. le bailli s'était élevé à la plus haute magistrature du pays; tout ce que je puis vous dire, c'est que le lézard parvient, aussi bien que l'aigle au sommet des grands rochers. M. le bailli, entre autres manies, avait celle d'être un grand personnage. L'infériorité de son origine faisait son désespoir. Il ne concevait pas comment un homme comme lui n'était pas né gentilhomme. Il attribuait cela à une erreur du Créateur. Il aurait donné sa femme, ses enfants et son greffier pour un chélif morceau de blason. La nature avait été assez bonne mère envers M. le bailli ; à la vérité, elle lui avait fait sa part d'intelligence ni trop grosse ni trop petite ; mais elle y avait ajouté une bonne dose d'astuce et d'audace. M. le bailli n'était ni sot ni spirituel : il se tenait sur la lisière des deux camps, avec celle différence, toutefois, qu'il n'avait jamais posé le pied dans celui des gens d'esprit, mais que, sur le terrain facile et ouvert de l'autre, il faisait de fréquentes excursions. Ne pouvant avoir l'esprit des bommes spirituels, M. le bailli s'était contenté de celui des sols. Il faisait des caletnbourgs ; ces calembourgs , les procureurs et leurs femmes se faisaient un devoir de les trouver fort jolis ; son greffier était chargé de les répandre dans le public , et même de les expliquer aux intelligences émoussées qui d'abord n'en comprenaient par le sens. Grâce à cet agréable talent de société, M. le bailli s'étail acquis, dans un certain monde, comme une réputation d'homme d'esprit; mais cette réputation, mon oncle disait qu'il l'avait payée en fausse monnaie M. le bailli était-il honnête homme ? Je n'oserais vous dire le

M0> OMCLE BENJAMI3,

contraire. Vous savez que le Coile définit le? voleurs, et que la société tient pour honnêtes gens tous ceux qui sonl en dehors de la définition ; or, M. le bailli n'était point défini par le Code M. le bailli, «i force d'intrigues, était parvenu à diriger non seulement les affaires, mais encore les plaisirs de la ville. Comme magistrat, M. le bailli était un personnage assez peu recommandante. 11 comprenait bien la loi ; mais quand elle contrariait ses aversions ou ses sympathies , il la laissait dire. On l'accusait d'avoir à sa balance un plateau d'or et un plateau de bois, et, au fait , j" ne sais comment cela arrivait, mais ses amis avaient toujours raison et ses ennemis toujours tort. S'il s'agissait d'un délit, ceux-ci avaient encouru le maximum de la peine ; encore s'il avait pu le faire plus gros , il l'aurait amplifié de bon cœur. Toulefois, la loi ne peut pas toujours fléchir : quand M. le bailli se trouvait dans la nécessité de se prononcer contre un homme dont il craignait ou espérait quelque chose , il se lirait d'affaire en se récusant , et il faisait vanter par sa coterie son impartialité. M. le bailli visait à l'admiralion universelle: il délestait cordialement, mais en secret, ceux qui l'effaçaient par une supériorilé quelconque. Si vous aviez l'air de croire à son importance , si vous alliez lui demander sa protection , vous le rendiez le plus heureux du monde; mais si vous lui refusiez un coup de votre chapeau , celte injure s'ini ruslait profondément dans sa mémoire, elle y faisait plaie, et eussiezvous vécu cent ans et lui aussi , jamais il ne vous l'eût pardonnée. Malheur donc à l'infortuné qui s'abstenait de saluer M. le bailli. Si quelque affaire l'amenait devant son tribunal, il le poussait par quelque avanie bien combinée à lui manquer de respect. La vengeance devenait alors pour lui un devoir, et i! faisait mettre noire homme en prison, tout en déplorant la fatale nécessité que lui imposaient ses fondions. Souvent même , pour mieux faire croire à sa douleur, il avait l'hypocrisie de se mettre au lit, et dans les grandes occasions, il allait jusqu'à la saignée.

te,

MO* ONCLE BKNJAM15

M. le bailli faisait la cour à Dieu comme aux puissances de la Lerre : ii ne se passait jamais de la grand'messe , et il se plaçait toujours au beau milieu du banc d'œuvre. Cela lui rapportait tout les dimanches une part de pain bénit avec la protection du curé. S'il eût pu faire constater par un procès-verbal qu'il avait assisté à l'office, sans aucun doute il l'eût fait. Mais ces petits défauts étaient compensés chez M. le bailli par de brillantes qualités : personne ne s'entendait mieux que lui à organiser un bal aux frais de la ville ou un banquet en l'honneur du duc de Nivernais. Dans ces jours solennels, il était magnifique de majesté, d'appétit et de calembourgs: Lamoignon ou le président Mole eussent été auprès rie lui de bien petits hommes. En récompense des éminents services qu'il rendait à la vilie, il espérait, depuis dix ans, la croix de Saint-Louis, et quand, après ses campagnes d'Amérique, Lafayelle en fut décoré, il cria tout bas à l'injustice.

Tel était , au moral , M. le bailli ; au physique, c'était un gros homme, quoiqu'il n'eût pas encore atteint toute sa majesté; sa personne ressemblait à une ellipse renflée par le bas : vous eussiez pu le comparer à un oeuf d'autruche qui eût eu deux jambes. La perfide nature, qui a donné, sous un ciel de feu , au mancenilier un vaste et épais ombrage , avait accordé à M. le bailli l'effigie d'un honnête homme; aussi aimait-il beaucoup à poser, et c'était un beau jour dans sa vie quand il pouvait aller, escorté de pompiers , du tribunal à l'église. 31. le bailli se tenait toujours raide comme une statue sur son piédestal : si vous ne l'eussiez connu, vous (Missiez dit qu'il avait un emplâtre de poix de Bourgogne ou un vaste vésicatoire entre les deux épaules ; il allait dans la rue comme s'il eût porté un Saint-Sacrement ; son pas était invariable comme une demi-aune : une averse de hallebardes ne le lui eût pas faii allonger d'un pouce ; avec M. le bailli pour unique instrument, on astronome eût pu mesurer un arc du méridien.

Mon oncle ne lmL-sait point M. le bailli; il ne daignait pas

même le mépriser ; niais, en présence «Je cette abjection morale, il éprouvait comme un soulèvement de son ame, et il disait quelquefois que cet homme lui faisait l'effet d'un gros crapaud accroupi dans un fauteuil de velours. Pour M. le bailli, il haïssait Benjamin avec toute l'énergie de son ame bilieuse. Celui-ci ne l'ignorait pas ; mais il s'en mettait peu en souci. Pour ma grand'mére, craignant un conflit entre ces natures si diverses, elle voulait que Benjamin s'abstînt de paraître à l'audience ; mais le grand homme, qui avait confiance dans la force de sa volonté, avait dédaigné ce timide conseil ; seulement, le samedi malin , il s'était abstenu de prendre sa ration accoutumée de vin chaud.

L'avocat de Bonleinl prouva de reste que son client avait le droit de réclamer contre mon oncle un jugement par corps. Quand il eut achevé et parachevé sa démonstration , le bailli demanda à Benjamin ce qu'il avait à alléguer pour sa défense.

— Je n'ai qu'unesimple observation à faire, dit mon oncle, mais elle vaut mieux que tout le plaidoyer de monsieur, car elle est sans réplique : j'ai cinq pieds neuf pouces au dessus du niveau de la mer et six pouces au dessus du vulgaire des hommes ; je pense....

— Monsieur Rathery, interrompit le bailli , tout grand homme que vous êtes, vous n'avez pas le droit de plaisanter avec la justice.

— Si j'avais envie de plaisanter, dit mon oncle, ce ne serait pas avec un personnage aussi puissant que M. le bailli, dont la justice, d'ailleurs, ne plaisante pas; mais quand j'affirme que j'ai cinq pieds neuf pouces au dessus du niveau de la mer, ce n'est pas une plaisanterie que je fais, c'est un moyen sérieux de défense que je présente. M. le bailli peut me faire mesurer s'il doute de la vérité de ma déclaration. Je pense donc...

— Monsieur Rathery, répliqua vivement le bailli , si vous continuez sur ce ton, je serai obligé de vous retirer la parole.

184 MON ONCLli BENJAMIN.

— Ce n'est pas la peine répondit mon oncle, car voilà que j'ai fini Je pense donc , ajoula-t-il en précipitant ses syllabes l'une sur l'autre; qu'on ne peut saisir au corps un homme de ma taille pour cinquante misérables écus.

— À votre coin pie, dit le bailli, la contrainte par corps ne pourrail s'exercer que sur un de vos bras, une de vos jambes, peut être bien même sur votre queue.

— D'abord, répliqua mon oncle, je ferai observer à M. le bailli ((ne ma queue n'esl pas en cause ; ensuite, je n'ai pas la prétention que m'attribue M. le bailli : je suis né indivis, el je prétends bien reste? indivis toute ma vie ; mais, comme le gage vaut au moins le double de la créance, je prie M. le bailli d'ordonner que la sentence par corps ne pourra être exéculée qu'après que SJonleint m'aura fourni (rois autres babils rouges.

— Monsieur Ualheiy, vous n'êtes pas ici au cabaret; je vous prie de vous souvenir à qui vous parlez; vos propos deviennent aussi inconsidérés que voire personne.

— Monsieur le bailli, j'ai bonne mémoire, el je sais très bien à qui je parle, j'ai t' lé trop soigneusement élevé par ma chère sœur dans la crainte de Dieu el des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il est ici question d ' cabaret, il est trop apprécié des honnêtes gens, pour qu'il ail besoin que je le réhabilite, si nous allons au cabaret, nous, c'est que, quand nous avons suif, nous n'avons pas le privilège de nous rafraîchir aux frais de la ville Le cabaret, c'e>t la cave de ceux qui n'en ont point, el la cave de ceux qui en ont une, ce n'est aulre chose qu'un cabaret sans bouchon. îl sied mal à ceux qui boivent une bouteille de bourgogne el autre chose à leur dîner, de vilipender le pauvre diable qui se régale par-ci par-là, au cabaret, d'une pinte deCroix- S'alaux Ces orgies officielles où on s'enivre en portant dvf loasts au ioi el au duc de Nivernais , c'est tout simplement, et euphonie

MON ONCLB !i! \J UU> 185

ù part, ce que ''•' peu pic appelle une ribotle. S'enivrer a sa table , si plus décent; niais se priser au cabaret, c'est plus noble et surloul plus profitable an trésor. Pour la considération qui s'attache ii ma personne, elle est moins étendue que celle que peut revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suisconsidéré que des bonnéles gens; tnuis ..

— M. Ratbery ! s'écria le bailli ne trouvant point, aux épi- . mimes dont le harcelait mon oncle, de réponse meilleure et plus facile, vous êtes un insolent!

— Soit, répliqua Benjamin secouant un fétu qui s'était attaché au revers de son habit; mais je dois, en conscience, prévenir M. le bailli que je me suis renfermé ce malin dans les bornes de la plus stricte tempérance; qu'ainsi , s'il cherchait à me faire sortir du respect que je dois à sa robe, il en serait pour ses frais de provocation.

— M. Ratbery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses a la justice ; je vous condamne à trente sous d'amende.

— Voilà trois francs, dit mon oncle mettant un petit écu sur la table verte 3« juge, payez-vous.

— Monsieur Ratbery ! s'écria le bailli exaspéré, sortez.

— Monsieur le bailli , j'ai l'honneur de vous saluer ; me^ com- I liments à madame la baillive, s'il vous plaît.

— Quarante sous d'amende de plus ! hurla le juge.

— Comment ! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je présente mes compliments à madame la baillive? et il sortit.

— Ce diable d'homme , disai'. le soir M. le bailli à sa femme, jamais je ne me serais imaginé qu'il fut si modéré. Mais , qu'il se tienne bien , j'ai lâché contre lui une contrainte par corps , et je parlerai à Bouteint pour qu'il la fasse exécuter de suite. Il appreu-

1SG >i^?i ONCLE BENJAMIN.

dra ce que c'est que de me braver.-, quand je l'inviterai aux fêles données par la ville, il fera chaud, et si je peux lui écorner sa clientelle...

— Fi donc ! monsieur le bailli, lui répondit sa femme , sonl-ce là les sentiments d'un homme de banc d'oeuvre? Et que vous a donc fait M. Rathery ? c'est un homme si gai, si bien tourné, si aimable!

— Ce qu'il m'a fait, madame la baillive ?.. il a osé me rappeler que voire beau-père était un gendarme, et d'ailleurs, il a plus d'esprit et il est plus honnête homme que moi.... croyez-vous que ce soit peu de chose?

Le lendemain mon oncle ne pensait plus à la contrainte par corps obtenue contre lui ; il se dirigeait vers l'église, poudré et solennel, mademoiselle Minxit au côté droit et son épée au côté gauche : il était suivi de Page, qui faisait le coquet dan» son habit noisette , d'Arthus dont l'abdomen était enveloppé, jusqu'au-delà de son diairétre, d'un gilet à grands ramages entre lesquels voltigeaient de petits oiseaux; de Millot Rataut, qui portait une perruque couleur de brique et dont les tibias gris de lin étaient jaspés de noir, et d'un grand nombre d'aulres dont il ne me plait pas de livrer les noms à la postérilé. Parlanla seul manquait à l'appel. Deux violons piaulaient à la lêle du cortège; Machecoùrt et sa femme fermaient la marche. Benjamin, toujours magniGque, semait sur son passage les dragées et les liards de l'inoculation. Gaspard, tout fier de lui servir de poche, se tenait à ses côtés, portant dans un grand sac les dragées de la cérémonie.

Comment mon Oncle iut anété par Parlanta dans ses • et mis en prison.

\k\s, vo.ci bien une autre fête! Parlanta avait reçu de ^Bonleint et du bailli l'ordre exprés d'exécuter la contrainte 'par corps pendant la cérémonie. Il avait embusqué ses retors dans le vestibule du tribunal , et lui-même attendait le cortège sous le portail de l'église. Aussitôt qu'il vil le tricorne de mon oncle déboucher par l'escalier de Vieille- Rome, il alla à lui , et le somma, au nom du roi, de le suivre en prison.

— Parlanta, répondit mon oncle, ce que tu fais là est peu conforme aux règles de la politesse française. Ne pourrais-tu pas attendre à demain pour opérer ma confiscation, et venir aujourd'hui dîner avec nous ?

ISS

MON ONCLE BKNJ.UÏIN

— Si lu y tiens beaucoup, «iil Parlanta, j'alendrai ; mais j:> le préviens que les ordres du bailli sont précis, ci que je cours risque, si j:- pusse outre, d'encourir son ressentiment dans celte vie et il ;,il'aulrc.

— Ce'a étant, fais ton devoir, dit Benjamin; et il alla prier Page di' prendre sa place à côté de mademoiselle Minxil ; puis , s'imii-

nant devant celle-ci avec toute la grâce que comportaient ses cinq pieds neuf pouces : — Vous voyez, mademoiselle, lui dit-il, que je suis forcé de me séparer de vous; je vous prie de croire qu'il ne faut rien moins qu'une sommation au nom de Sa Majesté pour m'y déterminer, j'aurais voulu que Parlanta me laissât jouir jusqu'au bout du bonheur de celle cérémonie ; mais, ces huissiers, ils sont comme la mort : ils saisissent leur proie partout où elle s.e rencontre ; ils l'arrachent violemment du bras de l'objet aimé, comme un enfant qui arrache par ses ailes de gaze un papillon du calice d'une rose.

— C'est aussi désagréable pour moi que pour vous , dit mademoiselle Miiixit faisant un moue grosse comme le poing : votre ami est un petit homme rond comme une pelotle et qui porte une perruque à marteaux ; je vais avoir l'air, à côté de lui, d'une grande perche.

— Que voulez-vous que j'y fasse? répliqua sèchement Benjamin offensé de tant d'égoïsme, je ne puis ni vous rogner , ni amincir M. Page, ni lui prêter ma queue.

Benjamin prit congé de la société , et suivit Parlanta en sifflant son air favori,

11 s'arrêta un moment sur le seuil de la prison pour jeter un dernier regard sur ces espaces libres qui allaient se fermer derrière lui ; il aperçut sa sœur immobile au bras de >on mari, qui le suivait d'un regard désolé; a celte vue i! tira violemment la porte derrière lui el s'élança dans la cnur.

Le soir , mon grand-père el sa femme vinrent le voir; i's le Irouvcrent perché au huit d'un escalier, qui jetait à sescompa-

gnons de captivité le reste de ses dragées, et qui riait comme un bienheureux de les voir se bousculer pour les prendre.

— Que diable fais-tu la ? lui dit mon grand-père.

— Tu le vois bien , répondit Benjamin , j'achève la cérémonie du baptême. Ne trouves-tu pas que ces hommes, qui s'agitent à nos pieds pour ramasser de fades sucreries, représentent fidèlement la société? N'est-ce pas ainsi que les pauvres habitants de cette terre se poussent, s'écrasent, se renversent, pour s'arracher les biens que Dieu a jeîés au milieu d'eux ? n'est-ce pas ainsi que le fort foule le faible aux pieds , ainsi que le faible saigne et crie, ainsi que celui qui a tout pris insulte par sa superbe ironie à celui auquel il n'a rien laissé, ainsi enfin que quand celui-ci ose se plaindre, l'autre lui donne de son pied au derrière? Ces pauvres diables sont haletants , couverts de sueur ; ils ont les doigts meurtris, la figure déchirée ; aucun n'est sorti de la lutte sans une écorchure quelconque. S'ils avaient écouté leur intérêt bien entendu, plutôt que leurs farouches instincts de convoitise , au lieu de se disputer ces dragées eu ennemis, ne se les seraient-ils pas partagées en frères? ,

— C'est possible , répondit Machecourl ; mais tâche de ne pas trop l'ennuyer ce soir cl de bien dormir cette nuit, car demain malin lu seras libre.

— Comment cela ? fit Benjamin.

— C'est , répondit Machecourl, que pour le tirer d'affaire, nous avons vendu notre petite vigne de Choulot.

— Et le contrat est -il signé ? demanda Benjamin avec anxiélé.

— Pas encore, dit mon grand-père ; mais nous avons rendez vous pour le signer ce soir.

— Eh bien ! toi, Machecourl, et vous, ma chère sœur, faites bien

attention à ce que je vais vous dire : Si vous vendez votre vigne pour me tirer desgrifTesde Bonteint, le premier usage que je ferai de ma liberté, ce sera de quitter votre maison, et de voire vie vous ne me reverrez. .

— Cependant , dit Machecourt , il faut bien qu'il en soit ainsi ; on est frère ou on ne l'est pas. Je ne peux le laisser en prison quand j'ai entre les mains des moyens de te rendre la liberté. Tu prends les choses en philosophe, loi ; mais moi je ne suis pas philosophe. Tanl que tu seras ici, je ne pourrai manger un morceau ni boire un verre de vin blanc qui me profite.

— Et moi, dit ma grand'mére, crois-tu que je pourrai m'habiluer à ne plus le voir? Est-ce que ce n'est pas à moi que notre mère t'a recommandé à son lit de mort? est-ce que ce n'esl pas moi qui t'ai élevé? est-ce que je ne le regarde pas comme l'aîné de mes enfants? El ces pauvres enfants , c'est pitié de les voir ; depuis que lu n'es plus avec nous, on dirait qu'il y a un cercueil dans la maison. Ils voulaient tous nous suivre pour te voir, el la petite Nanetle n'a jamais voulu loucher à sa croûte de pâté, disant qu'elle la gardait pour son oncle Benjamin qui était en prison, et qui n'avait que au pain noir à manger.

— C'en est trop, dit Benjamin poussant mon grand père par les épaules, va-t-en iMachecourl , et vous aussi, ma chère sœur, allezvous-en, je vous en prie, car vous me feriez commettre une faiblesse; mais, je vous en préviens, si vous vous avisez de vendre votre vigne pour payer ma rançon, jamais de ma vie je ne vous reverrai.

— Allons, grand niais ! poursuivit ma grand'mére, est-ce qu'un frère ne vaul pas mieux qu'une vigne? Ne ferais-tu pas pour nous ce que nous faisons pour loi, si l'occasion se présentait, et quand lu seras riche ne nous aideras-tu pas à établir nos enfants? Avec ton étal et tes talents, tu peux nous rendre au centuple ce que nous le donnons aujourd'hui. VA que dirait-on de nous, mon Dieu ! dans

!'.'2 MOS ONC.I.K lïfiSJAIW.N.

le publie , si nous le laissions sons les verroux pour une delte iîc cent cinquante francs ? Allons, Benjamin, sois bon frère, ne nous rends pas tous malheureux en l'obstinant à rester ici.

Pendant que ma grarid'mère parlait, Benjamin avait sa lêle cachée entre ses mains, et cherchait à comprimer les larmes qui s amassaient sous sa paupière.

— Machecourt, s'écria - l-il (out-à-coup, je n'en puis plus, faismoi apporter un petit verre par Koutron , et viens m'embrasser. Tiens, dit-il en le pressant sur sa poitrine à le faire crier, tu es le premier homme que j'embrasse, et depuis la dernière fois que j'ai eu le fouet, voilà les premières larmes que je verse.

— Et en e(Tet, il fondait en larmes , mon pauvre oncle; mais le geôlier ayant apporté deux petils verres, il n'eùl pas plus tôt vidé le sien qu'il devint calme et azuré comme un ciel d'avril après une avprse.

— Ma grand'mére chercha de nouveau à l'attendrir; mais il resta froid sous ses paroles comme un glaçon sous les rayons de la lune. La seule chose qui le préoccupât , c'était que le geôlier l'eut vu pleurer. Il fallut donc, bon gré mal gré. que Machecourt gardât sa vigne.

Un déjeuner en prison. — Comment mon Oncle sortit de prison.

'e lendemain matin, comme mon oncle se promenait dans )la cour de la prison , sifflant un air connu , Arlhus entra, n/v-jsuivi de trois hommes qui portaient des hottes couvertes de ■''^linge bl^nc.

— Bonjour, Benjamin ! s'écria-t-il, nous venons déjeûner avec toi, puisque lu ne peux plus venir déjeûner avec nous.

En même temps défilaient Page, Rapin, Guillerand , Millot- Rataut et Machecourt. Parlanta se tenait en arriére un peu décontenancé; mon oncle alla à lui, et lui prenant la main :

— Eh bien ! Parlanta, lui dit- il, est-ce que tu me gardes rancune de ce que je t'ai fait hier manquer un bon dîner ?

— Au contraire, répondit Parlanta, j'avais peur que tu ne m'en voulusses toi-même de ce que je ne l'avais pas laissé achever Ion baptême.

194 MON' OXCLE BENlAlJIN.

— Sais-tu bien , Benjamin , interrompit Page , que nous nous sommes cotisés pour le tirer d'ici ; mais, comme nous ne sommes pas en argent comptant, nous faisons comme si l'argent n'était pas inventé : nous donnons à Bonteint nos services respectifs, chacun selon sa profession. Moi, je lui plaiderai sa première affaire, Parianta lui griffonnera deux assignations, Arlhus lui fera son testament, Rapin lui donnera deux ou trois consultations qui lui coûteront plus cher qu'il ne pense; Guillcrand donnera, tant bien que mal, des leçons de grammaire à ses enfants ; Ralaut qui n'est rien, attendu qu'il est poêle, s'engage sur l'honneur à acheter chez lui tous les habits dont il aura besoin pendant deux ans, ce qui, selon moi et lui, ne l'engage pas à grand'chose.

— Et Bonleint acceple-t-il ? fil Benjamin.

— Comment , dit Page , s'il accepte ! il reçoit des valeurs pour plus de cinq cenls francs !... C'estRapin qui a arrangé celte affaire hier avec lui ; il n'y a plus qu'à rédiger les conditions.

— Eh bien ! dit mon oncle , je veux prendre ma part de celle bonne action : je m'engage, moi, à le traiter sans mémoire aucun des deux premières maladies qui lui viendront. Si je le lue de la première , sa femme aura la survivance pour la seconde. Quant à toi, Machecourt , je le permets de souscrire pour un broc de vin blanc.

Pendant ce temps-là, Arlhus avait fait dresser la table chez le geôlier. Il tirait lui-même de leur hotte ses plats qui s'étaient un peu transvasés les uns dans les autres, et il les mettait dans leur ordre et place sur la lable.

Quand tout fut arrangé à sa fantaisie :

— Allons, s'écria-l-il, à lable, et Irève de bavardage, je n'amie pas à être dérangé quand je mange, vous aurez tout le temps de jaser au dessert.

HOU OMCLE BKNIAMtm î',;>

Le déjeûner ne se ressentait nullement du lieu où il se célébrait Machecourt seul était un peu triste , car l'arrangement pris avec Bonteinl par les amis de mon oncle lui semblait une plaisanterie.

— Allons donc , Machecourt, s'écria Benjamin , ton verre est toujours dans ta main plein ou vide! est-ce moi qui suis, ou loi qui es prisonnier, je te prie? A propos, messieurs, savez- vous que Machecourt a failli hier commettre une bonne action : il voulait vendre sa bonne vigne de Choulot pour payer ma rançon à Bonteint.

— C'est magniOque ! s'écria Page.

— C'est succulent ! dit Arlhus.

— C'est un trait comme j'en vois dans la morale en action, poursuivit Guillerand.

— Messieurs , interrompit Rapin , il faut honorer la vertu partout où on a le bonheur de la posséder; je propose donc que, toutes les fois que Machecourt sera à table avec nous , il lui soit décerné un fauteuil.

— Adopté ! s'écrièrent ensemble tous les convives, et à la santé de Machecourt !

— Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la prison. Ce chapon n'est il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfumé de ce côté-ci que de l'autre côté du guichet ?

— Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur où elle est attachée , la chèvre ne sent pas son lien ; mais quand la place est nette , elle se tourmente et cherche à le rompre.

— Aller de l'herbe qui croît dans la vallée, répondit mon oncle, à celle qui croît sur la montagne , voilà la liberté de la chèvre ; mais la liberté de l'homme , c'est de ne faire que ce qui lui cou-

vient. Celui dont on a confisqué le corps et auquel on laisse la faculté de penser à son gré, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'ame captive aux chaînes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de tristes heures à contempler, à travers ses barreaux , le chemin qui fuit dans la plaine et va se perdre 6ous les ombrages bleuâtres de quelque lointaine forêt. Il voudrait être la pauvre femme qui mène sa vache le long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bûcheron qui s'en va couvert de ramées vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais, cette liberté d'être où l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrêté par un fossé, à qui appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le marchand dans sa boutique, l'employé dans son bureau , le bourgeois entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son royaume, et Dieu lui-même entre celte circonférence glacée qui borne les mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brûlé par le soleil ; voici de grands arbres qui étalent à côté de loi leurs hauts étages de verdure , et qui secouent, comme par ironie , leurs feuilles jaunes sur la tête : tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui lapisse leurs racines ; mais enlre eux et toi il y a six pieds de murs ou les barreaux acérés d'une grille. Arlhus, Kapin , et vous tous qui n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dîner après avoir déjeûné, je ne sais si vous me comprenez ; mais Millot-Rataut , qui est tailleur et qui fait des noèls, me comprendra, lui. J'ai souvent désiré suivre , dans ses pérégrinations vagabondes , le nuage qui s'en allait aux vents par le ciel ; souvent, quand, accoudé sur ma fenêtre , je suivais en rêvant la lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystérieuses solitudes qui passaient au dessus de ma têle, elj'aurais donné tout au monde pour m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pilons qui déchirent la blanche surface de la planète : n'étais-je pas alors

aussi captif sur la lerre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison?

— Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose : la prison est trop bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gâté, comme cette nymphe qui donnait le fouet à l'Amour avec une rose. Si vous permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa bibliothèque, son salon, ce n'est plus un condamné qu'on punit, c'est un bourgeois qui change de logis. Vous êtes là devant un bon feu , enchâssé dans la ouale de votre robe de chambre ; vous digérez les pieds sur vos chenets, l'estomac tout parfumé de truffes et de Champagne ; la neige voltige aux barreaux de votre fenêtre; vous, cependant , vous jetez vers le plafond la blanche fumée de votre cigarre , vous rêvez , vous pensez, vous faites des châteaux en Espagne ou des vers ; à côté de vous est votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et qu'on congédie définitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-l-il donc, dites-le-moi, dans cette situation, qui ressemble à une peine? N'avez-vous pas ainsi passé, sans sortir de chez vous , des heures, des jours, des semaines entières ? Que fait cependant le juge qui a eu la barbarie de vous condamner à ce supplice ? Il est à l'audience depuis onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui écoute les patenôtres d'un avocat qui rabâche. Pendant ce temps, le catarrhe aux griffes engourdies le saisit au poumon , ou l'engelure de sa dent aiguë le mord aux orteils. Vous dites que vous n'êtes pas libre!., au contraire, vous êtes cent fois plus libre que dans votre maison : toute votre journée vous appartient: vous vous levez, vous vous couchez quand il vous plaît, vous faites ce qui vous convient, et vous n'êtes plus obligé de vous faire la barbe.

Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous queBonteintlui ail joué un si mauvais tour en le faisant enfermer ici ? Il était obligé de se lever souvent avant que les réverbères ne fussent éteints; il allait, un bas à l'envers, de porte en porte, visi-

ter la langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-là. Quand il avait fini d'un côté, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans les chemins de traverse jusqu'à sa queue, et son paysan n'avait la plupart du temps à lui offrir que du lait caillé et du pain violet. Quand il était rentré chez lui bien harassé, qu'il était bien établi dans son lit, qu'il commençait à goûter les douceurs du premier sommeil, on venait l'éveiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui étouffait d'une indigestion , ou de la femme du bailli qui accouchait de travers. Maintenant, le voici débarrassé de tout ce tracas. Il est ici comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteinl lui a fait une petite rente qu'il mange en philosophe. C'est véritablement le pavot île l'Évangile , qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri, qui ne coud ni ne file et qui est vêtu d'une magnifique robe rouge. En vérité, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son bien-être de chercher à le tirer d'u-i.

— On est bien ici, soit , répondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant être mal ailleurs. Cela ne m'empêchera pas de convenir, ainsi que vous l'a démontré Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur sans doute de crier à la loi , quand elle flagelle un malheureux: « Frappe plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal ; » mais il faut bien se garder aussi de celte pbilaulhropie inintelligente et myope qui ne voit rien au-delà de son infortune. De véritables philosophes comme Guillerand, comme Millot-Ratau%t, comme Parlanla, en un mot comme nous le sommes tous, ne doivent considérer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considère un champ de blé. C'est toujours du point de l'intérêt public qu'une question sociale doit être examinée. Vous vous êtes distingué par un beau fait d'armes, et le roi vous décore de la croix de Saint- Louis : croyez-vous que c'est parce qu'il vous veut du bien et dans l'intérêl de voire gloire individuelle, que Sa Majesté vous autorise ii porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hélas! non, mon

pauvre brave : c'est dans son intérêt d'abord et ensuite dans celui de l'état ; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud dans les veines, vous voyant si généreusement récompensé, imitent votre exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous avez commis ; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffèrent de vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays que vous avez tué Le juge vous a condamné à mort et le roi a refusé de vous faire grâce. Il ne vous reste plus maintenant qu'à rédiger votre confession générale et à commencer votre complainte. Or, quel sentiment a donc dicté au juge votre sentence? A-t-il voulu débarrasser !a société de vous, comme quand on tue un chien enragé , ou vous punir comme quand on fouette un enfant maussade? D'abord , s'il n'eût voulu que vous retrancher de la société, un cachot bien profond avec des portes bien épaisses et une meurtrière pour toute fenêtre suffisaient très bien pour cela. Ensuite, le juge condamne souvent à la mort un homme qui a tenté de se suicider, et à la prison un malheureux auquel il sait que la prison sera hospitalière. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie à ces deux vauriens précisément ce qu'ils demandent? qu'il fait à celui-ci, pour lequel l'existence est une torture, l'opératioi. de la vie , et qu'il accorde à celui-là, qui n'a ni pain ni loît, un lieu de refuge? Le juge ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui seraient tentés d'imiter votre exemple.

« Peuple, garde loi de tuer, » voilà tout ce que signifie votre sentence. Si vous pouviez mettre à votre place , soas le couteau, un mannequin qui vous ressemblât, cela serait fort égal au juge; si même, après que le bourreau vous a coupé la tète et l'a montrée au peuple , il pouvait vous ressusciter, je suis bien sûr qu'il le ferait volontiers; car, au demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa cuisinière tuât un poulet sous ses yeux.

On crie bien haut , et vous le proclamez vous-même, qu'il vaut

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