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desséchés, l'avez-vous vue s'éteindre lentement de faim, de froid et de misère, et n'avez-vous pas eu quelques gouttes de bouillon à verser sur ses lèvres ?
« Avez-vous imploré du curé de la paroisse un pan d'étoffe noire pour habiller son cercueil , et vous l'a-t-il refusé , parce que vous n'aviez pas dix francs à lui compter?
« Voilà la vie de ces hommes de sueur et de larmes dont la majorité de la nation se compose ! et c'est en présence de cette misère que vous osez vous dire pauvres , c'est à ces gens que vous voulez faire demander l'aumône par vos gendarmes ! Mais faites donc comparaison de leur situation avec la vôtre ! eux , ils n'ont point de souliers, et vous, vous avez vingt carrosses et cent chevaux pour vous emporter par les rues; eux, ils ont à peine le morceau de pain qui empêche de mourir, vous, vous donnez à dîner tous les jours ; eux , ils logent dans des caves pourries et enfumées , dans des galetas délabrés , vous , vous avez entre dix châteaux un château à choisir pour vous loger. Vous, pour abriter les rats de vos greniers, vous avez plus de meubles qu'il n'en faudrait pour meubler cent familles ; mais demain, si vous passez sur la place publique, vous pourrez voir les meubles d'une dizaine d'entre eux criés et vendus par les huissiers.
'< Et , depuis le temps qu'on prend dans leurs chaumières, qu'y a-t-il donc encore à y prendre? Est-ce le berceau de leur enfant , le grabat de leur vieux père, la bague de noces de leur femme, l'escabeau sur lequel ils se reposent quand ils sont revenus du travail. Mais à quoi tout cela est-il bon pour rehausser un prince? Est-ce que l'aigle, pour monter plus haut vers le soleil, arrache les plumes des petits oiseaux et les attache à ses ailes. Toutefois , si vous trouvez appendue à quelque vieille muraille une croix d'honneur noircie de poudre, au milieu de
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laquelle rayonne la glorieuse effigie de l'empereur, je vous conseille de la prendre. »
Voulez-vous le voir voter aux élections pour connaître son opinion sur les hommes et les choses du gouvernement, quand vous avez sous les yeux cette profession de foi écrite et très explicitement écrite assurément :
« Nous sommes des soldats, pourquoi voulez-vous nous transformer en marchands?... Avec votre système des intérêts matériels , vous donnerez peut-être à la France de la chair et du sang ; mais , l'embonpoint de la richesse , ce n'est pas la santé. Pour qu'une nation soit forte , il faut qu'elle soit maigre, et que dans ses doigts noueux elle ne tienne qu'une épée; il ne faut pas qu'elle rêve , au bivouac , d'un comptoir laissé derrière elle. Et que ferait la France de ce ventre plein d'entrailles qu'elle porterait devant elle , quand il lui faudrait marcher au combat? il faudrait, valétudinaire impuissante, qu'elle se fit rouler dans son fauteuil contre l'ennemi.
« Quand vous nous inoculez le virus de l'or, vous nous faites plus de mal que si vous enclouiez nos canons, que si vous brûliez nos vaisseaux, que si vous démolissiez nos places fortes. Vous assassinez la France , comme les Mexicains assassinaient les Espagnols, en lui versant de l'argent fondu dans les veines. Si ses habitants n'étaient pas des citoyens , que serait la France avec ses trente-deux millions d'habitants, à côté de l'incommensurable Russie, et que serait-elle à côté de l'Angleterre , tronc frêle , à la vérité , mais qui couvre tout l'univers de ses branches? La France , c'est le lion qui , dans une peau étroite et sous des dimensions resserrées, fait mouvoir
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une masse énorme de muscles et de nerfs ; ce qui lui donne , à la Fiance, cette force prodigieuse qui lajetted'unbondsur une capitale , et lui fait, en quelques heures, déchirer une armée, c'est le patriotisme de ses enfants , c'est leur passion désordonnée pour la gloire. Si vous éteignez ce feu sacré qui vit encore dans leur ame , sous les cendres de la République et de l'Empire, comment voulez-vous qu'elle se défende contre cet orage de Barbares que les vents du Nord poussent contre elle? Que fera-t-elle , lorsqu'elle ne sera plus qu'une faible femme, et qu'elle aura dix hommes à combattre, quand, au lieu de l'épée des Hoche , des Marceau , des Bonaparte , elle n'aura plus dans sa main qu'une demi-aune ? Ne voyez-vous pas que vous coupez au moderne Samson sa terrible chevelure , et que vous le livrez, impuissant et chauve, aux chaînes des Philistins. »
N'avons-nous pas aussi plus bas dans leur incontestable vérité, toute sa probité, tout son désintéressement, une probité de pauvre, un désintéressement de poète? Faut-il encore l'avoir vu s'abstenir, refuser, se contenter de son pain sec gagné à la sueur de son front, après ces nobles paroles qui témoignent aussi haut que des faits :
« Et dire que nous n'avons point de lois contre la corruption!... qu'il faut la voir secouer de ses vastes ailes ses miasmes désorganisateurs sur nos cités, et la laisser faire !.. Si un militaire livrait aux Prussiens ou aux Allemands la plus mauvaise bicoque de votre frontière, vous le feriez périr dans un ignominieux supplice; et quand des misérables, pour avoir quelques arpents de terre de plus, vendent nos libertés ; quand
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ils aident à mettre en lambeaux votre pacte social; quand ils tiennent la Nation à bras-le-corps tandis qu'on lui rive aux jambes des entraves, on les récompense par d'honorables emplois et par des sacs pleins d'argenl. Mais, quelle règle avezvous donc pour apprécier les actions humaines ? Lorsque la trahison , au lieu d'un hausse-col , a un jabot ; qu'elle porte , au lieu d'épée au côté , une plume derrière l'oreille , elle cesse donc d'être trahison ? elle n'est donc plus un crime ? en changeant d'habit, elle est donc devenue vertu? Quelques pierres moisies retranchées de vos frontières vous sont donc plus précieuses que vos institutions ?
« Et , pourtant , quelque infâme que soit , pour tout le monde, la vénalité, pour un écrivain elle l'est encore davantage. Ceux qui ont une voix assez forte pour se faire entendre de la foule sont les avocats naturels des saintes causes. Dieu leur a mis un peu de sa salive à la langue, et leur a commandé d'aller prêcher aux hommes le culte de la liberté. Quand ils trahissent leur mission sacrée , quand , exécrables pasteurs , ils vendent au boucher leur troupeau, ils sont dignes de tput le mépris qu'une ame humaine puisse produire : c'est comme si le phare quittait la plage qu'il doit indiquer aux navires battus par la tempête, pour aller s'établir sur un écueil. Je suis le plus chétif et le plus inconnu de ceux qui écrivent pour le peuple; je n'ai dans ma main qu'une pauvre plume de roitelet; mais, à Dieu ne plaise que je la vende jamais à nos oppresseurs ! Oh non ! quand la faim , entre ses doigts de fer me presserait les entrailles, je ne voudrais pas descendre à une telle infamie ! Si je dois mendier mon pain , ce ne sera pas dans les antichambres du ministère. J'aimerais mieux aller réciter mes pamphlets de porte en porte, et tendre la main à ceux qui ont encore l'amour de la liberté et de la patrie, et j'aurais, sur
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ma paille, des rêves plus tranquilles que bien d'autres sous leur alcôve de soie.
« Et, pourtant, voilà un monsieur qui tient d'un de mes amis intimes que j'ai voulu me vendre à M. Dupin!... Mais, c'est d'un de mes ennemis intimes qu'il voulait dire. Singulier ami intime, en effet, que celui qui dénonce, au premier voisin de table que lui donne le hasard , les turpitudes de son ami !.. Il est possible que chez les gens comme il faut il y ait des amis intimes de cet acabit , des amis qui disent en eux-mêmes, tandis qu'ils vous serrent la main: « Mon cher ami, quand te verraï-je déshonoré ou ruiné? » mais, chez nous autres, gens de rien, la langue est plus près du cœur : nous avons des amis qui nous aiment , qui viennent à notre aide quand nous avons besoin d'eux, qui nous justifient quand on nous accuse; mais nous n'avons point d'amis qui nous calomnient. Du reste, la fable de mon ami intime est assez mal imaginée, et je lui conseille, en bon ami , de ne point consacrer son talent , s'il en a, au genre de l'apologue.
« Si j'avais eu jamais l'intention de me vendre à M. Dupin, j'aurais fait tout le contraire de ce qu'il suppose : au lieu de me laisser aller à une folle rancune contre l'autocrate , parce qu'il aurait déporté ma pétition dans ses papiers à vendre , je l'aurais cajolé, je l'aurais encensé, je l'aurais adoré; j'aurais écrit des rames de papier sur ses vertus politiques , sur sa fermeté de caractère, sur son invincible adhérence à ses convictions , sur son désintéressement , sur son abnégation de lui-même et de sa famille, sur son antipathie pour l'argent du budget, sur l'impartialité avec laquelle il use de son crédit, sur l'équité qu'il met dans ses distributions de croix d'honneur, et même sur ses vastes connaissances en agriculture. Il aurait fallu que j'eusse une bien mauvaise chance contre moi , si je n'étais parvenu, en procédant ainsi, à désarmer ses rigueurs,
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et à ramener, sur sa figure d'ouragan, coiime dit le feuille* tonniste de Y Echo, un placide rayon de bienveillance. . . .
« Et quand je vous dis, mes abonnés, que je ne me suis jamais offert à M. Dupin, je ne prétends tirer de cela aucun mérite. Je n'ai eu, pour conserver mon indépendance, aucune mauvaise passion à vaincre, aucun germe d'ambition à étouffer. A la vérité, je n'ai aucune antipathie contre l'argent; je regarde même quelques écus , tintant ensemble , comme le plus bel ornement d'une poche ; mais j'ai toujours préféré une pièce de vingt sous honorablement gagnée, à une pièce d'or ramassée dans la boue. Et pourquoi me vendrais-je donc à M. Dupin? pourquoi me vendrais-je à qui que ce soit? J'ai de quoi satisfaire à tous mes besoins ; quel roi , quel empereur pourrait me donner davantage? Allez demander à l'oiseau qui trouve abondamment et surabondamment sa nourriture dans la campagne, qu'il vous livre ses ailes à couper pour un sac de graines, et vous verrez ce qu'il vous répondra.
« Entre les steppes glacées de la pauvreté et ce fastidieux Êden de la richesse, où le ciel est toujours du même bleu, où la terre est toujours peinte du même vert, il est une zone tempérée où la disette et la profusion sont également absentes. Là, le sol ne donne rien à qui ne veut point le cultiver; mais, quand on y ouvre un sillon, il y vient aussitôt de bons épis. Il y a bien, dans ce ciel inégal, des jours sombres et pluvieux ; mais, parfois, le soleil vous y sourit, entre deux nuées, d'un sourire si doux et si splendide , qu'il ferait volontiers éclore des couronnes de roses sur la tète des jeunes filles. C'est là qu'entre deux arbustes en fleurs j'ai planté mon humble tente. Je me trouve très bien dans ces lieux , et jamais l'envie ne me prendra de les quitter.
« Mes appétits sont modérés, et mon estomac e>t tout petit.
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Quand il ne me faut qu'une côtelette pour le remplir, pourquoi donc irais-je, pour avoir un aloyau, me faire le garçon d'un boucher? Ma table est étroite, mal servie, et même très peu servie. Je croirais insulter un estomac tant soit peu comme il faut que de l'y inviter. Je mange ma maigre soupe dans des cuillers d'étain. Je fais ma boisson quotidienne de la piquette du pays ; aussi , quand Dieu m'envoie du nourgogne , je le trouve délicieux! c'est un avantage que n'ont pas les amis de M. Dupin. Comme je ne liante pas les grandes dames, ma toilette me coûte fort peu, et la leur ne me coûte rien. J'ai pour principe qu'on n'est point vêtu d'un habit qu'on garde au porte-manteau ; aussi n'ai-je pour toute garde-robe qu'un paletot d'agréable épaisseur pour l'hiver, et qu'une chétive redingote pour les jours légers de la belle saison ; et même les puristes en fait de toilette trouvent qu'il manque à mon pantalon des sous-pieds. Je recule autant que possible l'existence de ces vêtements, et si je pouvais leur conférer la longévité des habits de noces de nos grands-pères, sans scrupule je la leur conférerais. Quand ils sont éraillés au coude ou ailleurs, je n'en ai nul souci. Je m'inquiète fort peu que la mode, quand je passe devant elle, me regarde de travers. Cela ne nuit point à ma considération auprès de ceux qui me connaissent, et je ne tiens guère à la considération éphémère des passants. J'ai d'ailleurs, quand on me salue, la satisfaction de me dire que ce n'est pas à mon habit qu'on s'adresse. Je n'ai point de domestiques pour me mal servir : j'ai mes deux enfants qui suffisent très bien à cette besogne. Comme ils n'obéissent jamais à ma première injonction , cela me procure l'avantage de m'indigner contre eux ; ainsi mon humeur conserve toujours une salutaire àpreté, et mon style de pamphlétaire se maintient toujours à la trempe qui lui convient Quelque bornées que soient mes ressources, elles mo permettent encore d'être la dupe de certaines gens.
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Je connais bien des riches qui n'ont pas le môme avantage. C'est un luxe dont je suis fier, et qui , Dieu merci , ne m'a jamais manqué. J'aime mieux cela, du reste, que d'acheter des cachemires à ma femme. Or, à qui vit ainsi et ne veut pas vivre mieux, à quoi servirait-il d'être un nabab? Quand j'aurais dix fois plus d'argent , quand chaque ligne mercenaire tracée par ma plume se couvrirait d'une poussière d'or, que ferais-je de cette richesse ?
« — Ce que vous en feriez? dit mon petit magistrat; vous feriez comme M. Dupin : quand l'occasion s'en présenterait , vous achèteriez à bas prix de belles et bonnes propriétés qui vous produiraient de belles et bonnes rentes. Celui qui possède un arpent de terrain est plus roi dans ses domaines que Louis» Philippe ne l'est en France.
« — Des propriétés, malheureux petit magistrat ! Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que des propriétés? Si j'avais des propriétés , je serais l'homme le plus embarrassé du globe, et mes métayers me feraient mourir de chagrin. Jamais je ne pourrais porter cette longue queue d'affaires que tout propriétaire traîne après lui. J'ai à Fiez , commune de Saint-Pierredu-Mont, U""! méchant pré que je n'ai point acheté, je vous prie de le croire, mais qui me vient de ma femme. Il me rapporte , à moi , tous les ans, dix écus et une paire de poulets ou de canards, ad libitum, et il rapporte au fisc six francs et des centimes de contributions, sans compter les avertissements avec frais et les commandements. Si notre petit magistrat voulait m'en débarrasser, en me Tachetant, bien entendu, je le tiendrais pour le plus grand homme du monde. Il pourrait s'adresser, pour les conditions , à Me Bouquerot , notaire à Clamecy, ou bien à l'huissier Gervais. Au cas où il n'aurait encore ni chevaux , ni voiture , la récolte dudit pré pourrait lui servir à assaisonner ces jambons que nous appelons jam-
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bons au foin, et qui fournissent à nos déjeuners un excellent mets.
« Si vous faisiez appel à mes sentiments paternels, je vous répondrais que j'aime bien mes enfants, mais que je ne veux pas vendre ma conscience pour les enrichir. Je ne les ai point, d'ailleurs, faits pour être ricbes; je serais mortifié qu'ils le devinssent. Ils sont nés dans un berceau de saule : il serait mal séant qu'ils mourussent sur une coucbette d'acajou. Nous autres, les Tillier, nous sommes de ce bois dur et noueux dont sont faits les pauvres. Mes deux grands-pères étaient pauvres, mon père était pauvre, moi je suis pauvre : il ne faut pas que mes enfants dérogent. Avec trois mille francs on peut vivre. Mon fds gagnera probablement moins; mais s'il se permettait de gagner davantage, je reviendrais, ombre irritée, épancher ses sacs d'écus par les fenêtres.
« Ne me dites point que je fais ici du paradoxe ! je vous rél ondrais que cet homme empoissé qui raccommode des vieux souliers au coin d'une borne, et que vous regardez comme un ^îre immonde, gagne sa vie plus honorablement et plus inno- •. animent que le plus haut empanaché de nos grands seigneurs : le plus riche de nos financiers.
« Et d'ailleurs, pourquoi m'inquiéterais-je donc tant de mes
fants? Quand mon dernier accès de toux sera venu et que
rai rendu à Dieu ma plume avec mon ame, est-ce que le . ^éteindra? est-ce que la terre cessera de se couvrir de
dure? Le père de tous, qui donne leur pâture aux petits des aux, la rcfusera-t-il aux petits du pamphlétaire? Le pa-
.11 ne trouve-t-il point au calice des fleurs de la poussière à
. ucer, comme l'oiseau vorace des hautes cimes trouve des
. palpitantes à dépecer et du sang chaud à boire?
« Mes parents ne m'ont rien donné, à moi, et je leur en suis
reconnaissant; s'ils m'avaient donné beaucoup, je n'oserais
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peut-être pas mettre leur nom au bas de mes pamphlets. En sortant du toit paternel, je n'avais pas même de profession. Je suis tombé dans ce monde comme une feuille secouée d'un arbre et que les vents orageux roulent le long des chemins. Cependant, je n'ai point perdu courage; j'ai toujours espéré que de l'aile de quelque oiseau traversant les airs il tomberait une plume que je ramasserais et qui pourrait aller à mes doigts, et mon espérance n'a pas été trompée. Le riche est une plante qui sort de terre toute vêtue de feuilles et toute parée de fleurs. Moi, j'étais un pauvre grain jeté au milieu des épines; j'ai soulevé de ma tête déchirée les fétus acérés qui pesaient sur moi, et je suis arrivé au soleil. Pourquoi donc ces humbles tiges que je laisse sur mes racines ne pousseraient-elles point ainsi que j'ai poussé? Au lieu de me vendre aux puissants, j'ai fait la guerre à ceux qui se vendaient à eux ; je ne m'en repens point. C'est encore , je crois , le meilleur chemin pour arriver à une tombe honorée. J'en suis tellement convaincu, que si cette plume de pamphlétaire , que tant bien que mal j'ai portée, repoussait sur ma fosse, et que mon fils eût les doigts assez forts pour la conduire, je l'engagerais à s'en emparer, dût-il trouver une prison au milieu de sa route ! Pouvoir se dire : « L'oppresseur me craint et l'opprimé espère en moi , » voilà la plus belle des richesses, la richesse pour laquelle je donnerais toutes les autres !
« Et que me servirait-il, à moi, d'être, comme ces messieurs , un des gros bourgeois de ma petite ville? Le bel honneur d'être la plus grosse allumette de sa botte, le plus gros grain d'une poignée de graines de moutarde!... Je ne suis pas de ceux qui , n'étant que de petits morceaux de verre , veulent briller comme des diamants. Je ne sais point marcher sur des échasses, et, pour être plus haut que les autres, je ne veux point monter sur un tas d'immondices. Si j'étais fier, il faudrait