M. MIOT
E conviens que le Morvand est un assez beau pays; ,ce n'est pas un pays comme il faut, un pays de I'-'' jasmins et de roses, dejardinset deliiosques; mais I^J'aime le Morvand avec ses grosses montagnes rondes, pleines d'un bourgeois embonpoint, et les vieux chênes qui leur servent de parasol ; je l'aime avec ses longues forêts qui ne quittent point le voyageur de la journée ; je l'aime enfin avec ses
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larges et plantureuses vallées au fond desquelle- vous trouvez toujours quelque ruisseau sémillant et bavard qui semble vouloir causer avec vous, et dont vous inviteriez volontiers la Naïade à souper pour la bonne compagnie qu'elle vous a tenue. Dans le Morvand, on se chaufTe bien pendant l'hiver, on va à l'otnbre pendant l'été, et JM. Dupin, dont on ne peut en cette occasion suspecter la sincérité, attendu qu'il n'a rien à gagner à cela, a vanté l'excellence de ses eaux. Cependant, je ne voudrais pas demeurer dans l'arrondissement de Château-Chinon, quand on m'y enverrait avec trois mille francs de rentes et la croix d'honneur pour moi, ma femme et mes deux enfants. Je sens bien qu'il faut que je vous dise pourquoi ; car vous m'accuseriez de calomnie. Mais, au lieu de vous répondre, je vais vous raconter ce qui est arrivé dernièrement à M. Miol, comme nous un peu malade démocratie ; après cela, ira qui voudra jouir des excellentes eaux du Morvand, ce n'est pas moi qui chercherai à y mettre obstacle.
Du temps de la Convention, la ville de Moulins-Engilberf était infiniment conventionnelle.La Convention, donc, pour récompense de son patriotisme, lui avait fait présent de deux canons. Tant que la République exista, les deux braves furent traités par monsieur le maire et la municipalité avec tous les égards possibles; il n'y avait point de fêtes auxquelles ils ne fussent invités, et la Marseillaise eût mal résonné s'ils ne l'eussent accompagnée de leurs détonations. La ville de Moulins, déjà bonapartiste sous le Consulat de Bonaparte, se fit napoléoniste sous l'Empire. Dés lors, les deux conventionnels furent oubliés ; mais on ne les inquiéta point à cause de leurs opinions. Jamais la moindre avanie ne troubla leur glorieux repos, et ils eussent été assez satisfaits de leur condition, si l'air humide et oxidant de la montagne ne les eût grandement incommodés : ce qui les contrariait le plus, c'est qu'ils se croyaient condamnés à mourir de maladie. Du reste, depuis M. de La Palisse, combien de gens sont morts ainsi ! L'invasion vint jusqu'à Moulins-Engilbert. Les Cosaques mutilèrent horriblement
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nos deux vétérans : ils les laissèrent pour morts sur la place, et tout le monde les tint pour morts. Mais, un beau jour de l'an de grâce 13i-2, le conseil municipal, n'ayant rien autre cliose à faire, songea que la ville de Moulins-Engilbeii avait pour ponsionnaires deux vieilles pièces conveutionnelles. Or, garder dans ses murs les restes de deux canons révolutionnaires, deux canons qui avaient fait feu sur les ennemis de la patrie, sur les Anglais peul-élrc, c'était un scandale impardonnable... Que dirait M. Guizot, quand il apprendrait cette nouvelle?.. Oncourrail risque de voir la roule de Nevers à Aulun prendre, pour éviter Jîoulins-Engilbert, une direclion nouvelle. Après en avoir mûrement délibéré, on décida que les deux canons méritaient d'être déportés à la ferraille, et qu'ils seraient vendus à l'encan comme armes hors de service. Celle décision fut approuvée par le sou.s-préfet de l'arrondissement, elle préfet Badouix la confirma. Or, j'en appelle à vous, mes abonnés, mettez-vous, pour une minute seulement, à la place de ces deux canons, et pour peu que vous soyez sensibles à une humiliation, vous comprendrez tout ce qu'alors ils durent souffrir- Quoi ! eux qui avaient pris part à toutes les grandes batailles de la République, sur l'aCfùt desquels, peut-être, Hoche et Marceau avaient écrit leurs bulletins de victoire, être relégués parmi les vieux poêles démonétisés et les vieilles marmites percées !... Assurément ils se seraient fait sauter, si des canons pouvaient se faire sauter eux-mêmes. Le jour fatal était arrivé. Les deux vétérans allaient être liv.és aux mains d'un ignoble raccommodeur de casseroles. M. Miot prit la généreuse résolution de les sauver. Il les mit à prix, à prix, à prix, et ils lui furent adjugés pour trentedeux francs cinquante centimes. Alors, il les plaça sur les murs de son jardin, et les décora d'épitaphes qui rappelaient et leur illustre origine, et le sort ignominieux qu'ils avaient failli subir* M. Miot était loin Je soupçonner qu'en remplissant ce pieux devoir il se préparait un procès. Cependant, le conseil municipal de Moulins-Engilberl ne prit point garde à l'installation des deux