AVIS AU PUBLIC
Akt. I ^
« Tous ceux qui voudront s'affranchir des diverses abstinences « du Carême pour l'année 1844, paieront à nos établissements « diocésains le dixième des noies réunies de leur boucher, de leur « rôtisseur et de leur laitière. »
Art. 2.
« Ils seront tenus de présenter ces notes à leur curé le jour du n Vendredi-Saint, et de jurer sur l'Évangile, ou sur mon Man- « dément, ce qui est la même chose, qu'elles sont pures de toute « fraude. »
Art. 3.
« M. le curé leur délivrera quillance des sommes versées par o eux, ainsi que des péchés dont ils auront acquis la rémission , « et ils ne seront plus obligés d'en faire mention dans leur con- « fessîon générale. »
Art. 4.
« S'ils font leurs pâques dans une paroisse qui ne soit pas la « leur, ils seront tenus de présenter à rofficianl, avant de s'ap- « procher de la sainte table, la quillance de leur curé dûment « légalisée. »
Art. 5.
« Nou."; prévenons les mangeurs (le A iande cl delailage qui ne
SCR D>- MANDEMKKT. 5
« se conformeraient point aux conditions prescrites parles articles « précédents, qu'ils encourront des maladies d'estomac dont aucun « docteur de la Faculté ne pourra les guérir. »
De cette façon, la créance des établissements diocésains eût été bien mieux assurée. Mais, là n'est pas la question. Quand j'aurai payé mon pot-au-feu à mon boucher, et que je l'aurai repayé à mon évéque, je serai bien quitte de mon dîner envers les hommes, mais, enserai-je pareillement quitte envers Dieu?.... voilà ce qui me lient en cervelle ; car, pour tout le gibier de la Nièvre, aromatisé de toutes les truffes du Périgord, je ne voudrais pas contrevenir à la moindre de ses volontés. J'ouvre les Commandements de l'Église, et je lis :
Quatre temps vi*;ilc jpmicraa , Et lo Carciiie eotièrenicut-
Je présume que ce n'est pas pour la rime que le poète secrétaire de l'Eglise a écrit : ie Carême entièrement. Donc, l'Eglise veut formellement que nous jeûnions tout le Cnr4me. Or, il me semble que jeûner et donner de l'argent aux établissements diocésains, ce n'est pas la même chose; qu'on ne peut par le moyen d'écus qu'on fait tomber dans un tronc, changer en orgies un temps d'absîinence. S'il en était ainsi, l'Eglise s'en fût nettement expliquée avec nous. Et qui l'empêchait d'ajouter, après le Carême entièrevient :
Ou de ce jeilue tu puu Te dispenser en finanç
Mais l'Eglise n'a pu vouloir nous affranchir, pour de l'argent, des obligations qu'elle nous avait imposées : cela eût fait causer les impies. Ils n'eussent pas manqué de dire que l'épouse de
G OUFLOIES MOTS
Jésus-Christ IraGquait de ses propres commandements; qu'elle n'avait fait le Carême si rigoureux que pour vendre à un plus grand nombre l'aulorisalion de s'en affranchir. Du reste, en agissant ainsi, l'Eglise eût mis la religion à la merci des évcques et livré ses commandements au pillage. Voici, par exemple, M. Dufèlre qui nous vend aujourd'hui, au profit de ses établissements diocésains dans le besoin, la permission de faire gras ce Carême.., Mais, demain, s'il vient, pour ces établissements, une recrudescence de besoins ; si un grand mur s'écroule au séminaire; si les ouragans de l'équinoxe emportent la toiture d'une ses écoles, qui empêchera que notre vertueux évêque, inspiré par ce qu'il y a en lui de saint Vincent de Paule, ne s'arrange avec nous des Quatre-Temps, et ne finisse par nous vendre le vendredi lui-même, quand il n'aura plus d'autre ressource.
Je ne conteste pas à l'Eglise le droit de permettre, à certains de ses enfants, de déjeûner, pendant le Carême, avec du lait, et de dîner avec de la viande ; mais, cette permission, elle ne saurait en faire un objet de commerce ; elle ne l'accorde qu'à des chrétiens auxquels leur âge, leurs infirmités ou les exigences de leur position rendraient l'observation du carême impossible. Cependant, comme toute pénitence est un châtiment, et qu'en définitive, il faut que justice se fasse, ce qu'ils ne peuvent payer à Dieu de leur corps, elle les astreint à le payer aux pauvres de leur bourse. C'est ainsi qu'un juge éclairé et indulgent convertit, pour certains, la peine de la prison en celle de l'amende. Voilà en quoi consiste ce droit d'affranchissement que l'Église a conféré aux évêques, et qu'ils s'adjugent , eux, sans réserve aucune. Quand M. Dufétre relève tout le diocèse en masse du cinquième commandement de l'Eglise, il ressemble à un conseil de révision qui s'aviserait, parce qu'il a le droit d'exempter du service militaire les bossus, les aveugles et les boiteux, d'en exempter tout le contingent. Pour moi qui ne suis ni docteur, ni théologien, je n'ergote pas avec les saintes Ecritures. Ce que Dieu a dit est dit, et ce qu'il a inspiré est inspiré ; il n'y a
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plus à y revenir. ÎSul n'a le droit de corriger sa parole. C'est lui qui a établi le Carême, et s'il l'a établi, c'est probablement pour que no'.is l'observions. Si M. Dufètre pouvait, par un article de Mandement, annuler le Carême, il serait plus puissant que Dieu; or, je crois qu'on peut , sans impiété, admettre le contraire.
Pour moi, voici comment je comprends le Carême : Si j'avais une paroisse à gouverner, je ne dirais pas, le mercredi des Cendres, à mes chrétiens, que lÉylise ouvrira bientôt la carrière de la pénilence ; je leur dirais :
« Mes 1res chers frères. Dieu ordonne que vous jeûniez durant « le Carême, et ni moi, ni d'autres n'avons le droit de vous en « dispenser; mais voici comment il veut que vous jeûniez : Les « privations que vous devez vous impo.ser vont être pour vous un « sujet d'économie; car, enfîn, si au lieu d'un poulet, vous ne « mangez qu'une poignée de légumes secs à votre dîner, c'est l'ar- « gent d'un poulet qui restera entre vos mains. Or, n'allez pas « serrer précieusement cet argent dans votre secrétaire, et dire : « de cette pièce de monnaie et des autres que je mettrai à côté, je « m'achèterai un habit neuf à Pâques, ou je rembourserai les « cent francs que je redois sur mon champ ; ou bien encore, je a donnerai, à mes amis et à mes parents, un grand dîner dans « lequel on boira beaucoup de bordeaux et de Champagne.... » « votre jeûne serait comme non avenu aux yeux du maître. Peu « lui importe, h lui, que vous vous torturiez les entrailles pendant « quarante jours, si les privations que vous vous imposez vous « reviennent plus tard en jouissances. Ce que vous ôtez de votre « table, vous le retrouvez dans votre poche. Vous n'avez pas plus « de mérite à ses yeux que le paysan qui, au lieu de manger ses « poulets, va les porter au marché. Votre histoire est celle d'un « enfant gâté qui exige un décime de sa mère si elle veut qu'il « jeûne le vendre saint. Mais, l'argent que vous auront épargné
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« VOS jeûnes, meltez-le soigneusement de côté, et quand vous « aurez réuni deux pièces de cinq francs, allez acheter deux me- « res de blé à celte pauvre veuve qui a cinq enfants et n'a pas de « pain à leur donner, ou une couverture de laine à votre vieux « voisin qui grelotte, malade et sans feu, sur son grabat. Ainsi, la « charité aura fécondé votre jeûne, et Dieu agréera votre péni- « tence parce qu'elle aura été profitable aux hommes. »
Toutefois, j'accorderai, s'il le veut, à M. Dufétre, qu'on peut, par l'aumône, se racheter du carême, et même se donner, pendant ces jours, toutes les liesses du carnaval ; mais, l'argent que nous mettrions au tronc de ses établissements diocésains, seraitce bien une aumône? fait-on l'aumône à des gens qui ne manquent que du superflu? Dieu n'a envoyé l'aumône sur la terre que pour les malheureux, et elle ne s'arrête que devant leur humble seuil. Vous la voyez parcourant les rues avec un paquet de bardes dans une main, et une corbeille de pain dans l'autre; or, si elle rencontrait un prêtre le nez dans son manteau, ou un ignorantin enterré sous son capuce, qu'aurait-elle à leur offrir? Ne savezvous point, à la fin de cette rigoureuse saison, tout ce qu'il y a de misère dans la ville? Il y a des ouvriers qui ont vendu, pour avoir le pain quotidien, tout ce qui n'était pas haillon parmi leurs bardes; il y a des familles qu'on jette à la rue, parce qu'elles n'ont pas de quoi payer le loyer de leur galetas; il y a de pauvres mères qui n'ont, pour envelopper leur nourrisson, que de hideuses guenilles, et n'ont pas assez de lait dans leurs mamelles pour lui mettre aux joues un peu de rose, et vous voulez, qu'en présence de ces misères vives et criantes qui sont sous nos yeux, qui supplient à nos portes, qui troublent notre repos de leurs gémissements, nous fassions attention à vos misères postichées, délibérées et arrêtées dans votre chapitre !.. Oh ! non. Si nous agissions ainsi, nous serions de mauvais chrétiens, et Dieu ne nous bénirait pas. Que vos béates prennent pour elles, si elles le veulent, celle
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charité d'église qui fait relenlir son décime dans la sébile du fabricien, et lui fait la révérence; nous, nous aimons mieux celle douce charité qui glisse une pièce d'argent dans la main du pauvre, et s'éloigne les larmes aux yeuï. Je sais qu'il fut un temps où bâtir des monastères et engraisser des moines était une bonne œuvre, et il ne tient pas à vous que ce temps ne revienne; mais Jésus-Christ ne nous recommande point de faire l'aumône aux prêtres, et, dans son Evangile, il nous recommande, avec une sollicitude toute paternelle, de la faire aux pauvres ; il va même jusqu'à dire que les pauvres sont ses membres. Je sais bien que l'Eglise s'attribue le titre d'épouse de Jésus-Christ ; mais, enfin, l'époux lient plus à ses membres qu'à son épouse, et je sais bien, moi, que si j'avais un membre souffrant et mordu sans cesse par un implacable rhumatisme, je saurais bien plus de gré à celui qui mettrait dessus un salutaire emplâtre, qu'à l'homme qui ferait cadeau d'une belle robe à mon épouse.
Mais, vos établissements diocésains, quels sont-ils? Vous auriez dû nous décliner leurs noms dans votre mandement; car, pour savoir s'ils méritent notre intérêt, il faudrait que nous eussions l'honneur de les connaître. Mais ne voilà-t-il pas ce grand serin de grand séminaire qui vient, tenant son petit frère de Corbigny par la main, nous tendre son tricorne. Je veux dire un mot à ces deux personnages. Or ça, mes frères, que nous demandez-vous? Il me semble que sous le règne de M. Naudot ce n'était pas à vous qu'on était obligé de payer le droit de ne pas maigrir en carême. Quel accident vous est-il donc survenu qui vous oblige à agrandir votre besace? Avez-vous été brûlés? avez-vous été inondés ?êtesvous les victimes d'un tremblement de terre? Enfin, raconteznous vos misères. Pour moi, j'ai beau vous examiner de votre rabat à la semelle de vos souliers, je ne vois rien chez vous qui annonce la détresse. Votre habit n'est pas élégant, mais il est du drap dont s'habillent les gens comme il faut. Votre table n'est pas délicatement servie , mais vous avez celte nourriture saine et
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abondante que pronieUent les prospectus de collège. Jamais la disette n'a montré ses longs crocs à la porte de votre réfectoire. A la vérité, vous n'êtes pas frais; je trouve même que vous tirez un peu sur le jaune: mais vous vous portez bien, et voilà l'essenliel. Moi, à la condition de nie bien porter, je me ferais séminariste. Je ne vois pas que votre titre d'établissement diocésain nous oblige envers vous à quelque chose. Pourquoi vous donnerions-nous notre argent plutôt qu'à l'école des arts et métiers deChalons, qu'à l'école de cavalerie de Saumur, qu'à l'école forestière de Nancy, qu'à l'école des mines de Saint-Etienne, qu'à l'école des chartes de Paris, qu'à cent autres écoles enfin qui ont aussi leurs besoins? Je sais que vous êtes fort utiles à la société, qui, sans vous, se passerait d'eau bénite; mais les hommes que produisent ces écoles n'ont-ils pas aussi leur utilité? F't si un bon chanoine vaut un bon déchiffreur de chartes, un bon déchiCfreur de chartes ne vautil pas un bon chanoine? Du reste, mes révérends, je ne vois pas que vous soyez si mal dans vos affaires : il faudrait que vous eussiez des vices que nous ne connaissons pas ; que vous fussiez des bombanciers, des coureurs de nuit ; que vous missiez de trop bon vin dans vos burettes.
Vous d'abord, petit séminaire de Corbigny, vous êtes en position de gagner de l'argent ; vous êtes un maître de pension bien achalandé : de tous les points du département les curés vous envoient une sainte marmaille. Si vous ne placez votre argent à intérêt , vous devez être à même de venir en aide à votre grand frère ; et vous, grand séminaire, vous devez n'avoir besoin des secours de personne : vous êtes, comme les collèges royaux , entretenu par le gouvernement, el même il vous fait des bourses. Que vous ne trouviez pas le gouvernement assez généreux envers vous, cela se conçoit; mais le gouvernement a sans doute de bonnes raisons pour ne pas l'être davantage. A quoi bon, en effet, faire tant de prêtres? Que! autel n'a maintenant son ministre, et quelle paroissa
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se passe le dlmaDche de la grand'mcssc? Voulez-vous donc vous former un corps de réserve?
Je conçois qu'il esl fort désagréable, quand on a de la vocalion pour une bonne cure, de ne pouvoir, faute de quelque argent, arriver à son but; mais que voulez- vous? c'esi un malheur auquel feus les Sainls-Simoniens avaient seuls trouvé un remède. Vous avez soif; à quelques mètres de vous est une magnifique treille de muscat; mais un fossé profond vous aviéle. Vous priez les passants d'avoir pitié de vous et de vous aider à combler le fossé, afin que vous puissiez atteindre ces délicieuses grappes pour lesquelles vous avez de la vocalion. Ils se rient de vous, cl ils font bien. Allez boire, comme les autres, à la rivière.
Rien n'est plus commun que ces désappoinlements. S'il fallait en pleurer, la rue serait un torrent de larmes. Sur trois hommes qui passent, il y en a deux qui n'ont pu choisir leur profession, et pour choisir sa profession, il faut avoir vingt mille francs de rente. La société se fait un malin plaisir de contrarier nos penchants : si nous lui demandons blanc, elle nous donne noir ; vous avez faim, elle vous ofire un verre d'eau à la glace ; au fantassin elle fait présent d'une paire d'éperons, et au cavali"r d'un sous-pied de guêtre ; vous auriez voulu être couvreur, elle vous fait garçon de cave; vous aviez des jarrets articulés pour la danse, et vous êles obligé de vous croiser les jambes sur l'établi d'un tailleur. Tout ce qui existe est soumis à celte loi : la rose aime les papillons, et une couturière la met dans un pot sur la fenêtre de sa mansarde, où les mouches la tachèlent de leurs ordures; telle plante aime l'humidjlé des gras terrains et l'ombre épaisse des grands arbres, et le vent qui passe la sème sur le faîle d'un vieux mur. Ce ruisseau qui serait content de serpenter paresseusement dans la campagne, la pente lyrannique du sol l'enlraîne au milieu des rochers et déchire ses eaux sur leurs pointes. Vous vous plaignez de ne pouvoir dire la messe, vous qui la diriez si bien ; mais est ce donc à vous seul qu'un pareil mjriheur est arrivé ? Que de poètes qui n'ont
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point trouvé de lyre! que [de musiciens auxquels un archet n'est point venu ! que de peintres qui ne sont point allés à Rome ! que de journalistes qui n'ont pu arriver au ministère ! et que de Napoléons, peut-être, qui n'ont pu tirer leur épée du fourreau ! S'il fallait que nous aidassions de notre bourse chacun à se placer sur l'échelon social où il voudrait bien être, il faudrait que notre bourse fût une mine d'or. Et, d'ailleurs, pourquoi aiderais-je plutôt à suivre sa vocation un rhétoricien qui a des dispositions pour la préirise, qu'un marmiton qui a des dispositions pour la cuisine. Si plusieurs préfèrent une grand'messe à un bon déjeûner, beaucoup aussi préfèrent un bon déjeûner à une grand'messe.
Mais je souris en moi-même, quand vous me parlez de la vocation de ces apôtres qui courent après une bourse de séminaire. J'en connais plus d'un qui s'est courbé avec désespoir sous votre lourde tonsure. Ce monde dont vous l'avez violemment arraché, il n'en avait foulé que les bords; mais il avait entendu de loin le son des violons, et vu flotler de loin les rubans des jeunes filles. En vain vous lui dites que sous les gazons de ce trompeur Eden il y a d'horribles serpents : il n'y a vu que des fleurs; que la belle dame qui une fois lui a souri avait un cancer sous son châle : sur son front, sur ses joues, sur ses lèvres en fleur il n'a vu que des roses. Il s'est enfermé dans votre étroite soutane, qui presse et gêne l'homme de tous les côtés, comme dans un cercueil ; il gèle entre les froides murailles de votre séminaire ; des dalles jaunes de l'église il s'élève pour lui comme une poussière de la tombe ! A cette oisiveté pleine de liesses que lui promettez, il préférerait une pioche de cantonnier avec une maison blanche sur le bord du chemin, entre deux grands noyer?, et une jeune femme. Mjîs la vocation de tous ces pauvres diables, savez-vous ce que c'est? c'est l'égoïsme abominable de leurs père et mère, de leur mère surtout, qui rêvent d'une heureuse vieillesse sous Ie toit paisible d'un
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presbylcie; misérables qui tucnl Jour eiifanl pour en manger le cœur !
Ils étaient vignerons, tisserands, cardeurs de laine ; ils n'avaient pas seulement de quoi acheter un rabat à leur abbé. Aussi ontils mendié son éducation à tous les portes, et, dans le trousseau qu'il emporte au séminaire, il n'y a souvent pas un'fil qui n'ait été le produit d'une aumône. Que résulte-t-il de là ? c'est que le pauvre jeune homme est à peine en possession d'une cure, que son père, sa mère, sa grande sœur lui (ombent sur les bras, et souvent il y a un petit frère pour appoini. Lui, prêtre de fortune, qui ne possède que le bréviaire et la soulane, qui n'a que tout juste de quoi vivre dans un économique célibat, il se trouve tout d'un coup chargé d'une nombreuse famille à laquelle une longue diète a aiguisé les dents, et qu'il faut habiller de neuf. Pour rassasier tous ces appétits, pour fournir à tous ces br-soins, il est obligé de tirer de son petit autel tout ce qu'il peut produire ; il est âpre envers le riche, impitoyable envers le malheureux: de celui qui ne peut donner d'argent, il prend de la toile ou de la filasse. Il est bien entendu que la porte du presbytère est close aux pauvres : si quelque pauvre s'avisait d'y sonner, la vieille mère du curé le dévorerait. Cette misère, si héroïquement supportée, et qui devrait le rehausser, ne fait que le ravaler dans l'esprit de ses paroissiens. M. le maire se croit infiniment au-dessus de lui ; le paysan qui a un journal ou deux de terre se trouve son égal , tous ne voient en lui qu'un pauvre diable parvenu, et, quand ils n'ont pas autre chose à lui reprocher, ils lui reprochent \a profession de son père. De là vient qu'il est sans autorité dans la commune, qu'on n'y écoute point sa parole, qu'on n'y suit point son exemple, et que son ministère est à peu pré» stérile.
Puis, chez la plupart de ces prêtres, ni l'éducation ni le bienêtre d'une condition meilleure n'effacent la rouille de leur naissauce. Ces âmes, trop longtemps cl trop violemment courbées sous la pression de la misère, ne se reléveiil plus; ils ont gardé celte
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sordide parcimonie dont ils avaient pris l'habilude dans leur pauvre famille, et à quelque aisance qu'ils parviennent, clu-z eux, la main qui reçoit est toujours plus grande que celle qui donne. Leur imagination s'est étiolée sous les froides et humides solives du toit paternel; quand le soleil luit sur eux, elle ne repousse plus. Une fois prêtres, ils ne lisent plus que leur bréviaire — ceux qui le lisent ; — ils restent étrangers à nos arts, à notre littérature; à nos sciences, et même à notre histoire ; ils ne savent parler que de leur jardin , de leur cave, de leur basse-cour : vous aimeriez mieux causer une heure avec le rustre le plus fieffé du village — pourvu qu'il ne sentît pas l'oignon — qu'un quart-d'heure avec certains d'entre eux. La trivialité de leur esprit se révèle, du reste, par celle de leur personne : leurs formes sont lourdes , épaisses, carrées comme celles d'un vieux bœuf; dans cette chair il n'y a rien qui soit sentiment et pensée. Quand vous rencontrez un curé de camjiagne sur votre chemin, vous diriez un vigneron qui, en revenant de son coteau, a trouvé la défroque d'un ecclésiastique, Pt l'a endossée. Comment de tels prêtres peuvent-ils en imposer au peuple? Ils produisent, lorsqu'ils sont à l'autel, la même dissonnance qu'une sainte Vierge à laquelle on aurait donné la tournure d'une nourrice, ou qu'un Christ qui aurait l'air d'un professeur de bâton. Les railleries qu'on leur jette de tous côtés sont mauvaises, j'en conviens, et elles tombent à terre; mais toujours est-il qu'elles rejaillissent sur leur ministère. Loin donc de contribuer de mon argent à faire arriver le fils d'un pauvre ouvrier à la prêtrise, si j'étais concile, je voudrais qu'on ne pût conférer les ordres qu'à des individus jouissant d'au moins mille francs de rente.
Les Ignorantins ont aussi, sans doute, l'honneur d'être un établissement diocésain. ..Quant à ceux-ci, je les tiens assez riches des éloges et des bénédictions de Icurévêque. Ce sont des gens qu'on ne voudrait pas tuer, mais auxquels on sérail bien fâché d'aider h vivre. S'il fallait ab.soUiment les aiunôner pour tnc racheter de
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mes péchés, j'aimerais mieux n'en jamais commeKre. Le clergé sail 1res bien que des insliluteurs laïques valent mieux pour nos enfants que ses Ignorantins, el que les prêtres ne sont bons qu'à élever des prélres ; niais voici pourquoi il élablil ses boutiques de saints en face de nos écoles. 11 n'a pas renoncé à ses vieilles idées de domination. C'est un propriétaire évincé qui n'a pas un écu vaillant, mais qui espère toujours rentrer dans ses domaines. L'autorité qu'il a perdue, il voudrait la rattraper par l'instruction publique ; il demande les enfants pour avoir les hommes : donnezlui le champ à ensemencer, el il saura bien y faire croître une moisson qui lui revienne. Ses écoles chrétiennes, c'est un pied qu'il met chez nous, une prise de possession qu'il fait de la génération actuelle; ce sont des baraques par lesquelles il prélude à ces grandes maisons religieuses dont il espère couvrir la France. Mais, quand bien même il parviendrait à s'emparer de l'instruction publique, où cela le conduirait-il ? La société n'est pas religieuse : lui-même s'en plaint tous les jours ; or, comme les masses réagissent sur les individus ; que c'est une loi du monde moral , aussi bien qu'une loi du monde physique, ces jeunes gens qui viennent incessamment, et de toutes parts, se mêler avec les hommes, au lieu de nous donner leurs idées, se laissent , malgré eux, et à leur insu, infiltrer par les nôtres ; ils ne nous donnent rien de leur dévotion, et nous leur donnons toute notre indifférence religieuse : c'est ainsi que la pluie qui est douce s'imprègne de sel en se confondant avec l'Océan.
Voici donc le dilemme que je pose à mes lecteurs : Ou vous êtes hostiles aux prêtres, ou vous leur êtes favorables. Si vous leur êtes hostiles, il ne faut point les aider ; car le but qu'ils se proposent est détestable. Si vous leur êtes favorables, il est fort inutile que vous les aidiez, puisque le résultat qu'ils veulent obtenir est impossible : on n'équipe pas un vaisseau quand on est sûr qu'il fera naufrage pendant la traversée.
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L'œuvre de la propagnlion de la foi esl-elle aussi un élablissesement diocésain ? Jp ne 'p s-iis; mais, comme M. DnHMie nous recommande relie délivre avec une soliicilude toute .spéciiie, je suis bien aise d'en raisonner avec lui. L'émule de sainl Vincent de Paule ne prend pas sans doule à la lellre ce principe : Hors l'Eglise, point de salut. S'il n'y avait point de salut hors l'Eglise, Jésus-Christ, au lieu d'être mort pour tous, serait mort tout au pour un cent miilionniéme du genre humain, résultat mesquin et petit pour lequel, bien certainement, Dieu n'eût pas laissé mettre son fils en croix. En- uile, admettre que Dieu peut condamnera d'horribles supplices des hommes auxquels il a élé impossible non seulement de le connaître, mais même de soupçonner son existence, ce serait admettre qu'il est le plus injuste et le plus cruel de tous les êtres. Si de longs ouragans empêchaient qu'une loi publiée en France arrivât en Corse, le gouvernement mettrail-il la Corse à feu et à sang parce que sa loi n'y aurait pas élé exécutée ? Commentdonc Dieu, qui est bien autrement bon, bien autrement juste que notre gouvernement, pourrait-il faire un crime de ue point pratiquer sa loi à de pauvres sauvages que trois à quatre mille lieues de vagues et de tempêtes séparent des contrées où il est adoré ? ou bien il faudrait dire qu'un fils de Dieu a été crucifié dans chacune des îles de l'Océanie,
Vous répondez à cela que les décrets de Dieu sont impénétrables.... Impé:ié(rables tant que vous voudrez, mais Dieu a fait notre raison d'un rayon de la sienne. C'est là, sans doule, ce qu'entend l'Ecriture sainte, quand elle dit qu'il a fait l'homme à son image. Cette raison, c'est, à la vérité, une bougie allumée à un soleil et autour de laquelle s'étend une zone d'épaisses ténèbres que ses lueurs ne peuvent percer ; mais toujours est-il qu'elle doit nous montrer tels qu'ils sont les objets qu'elle éclaire. Du moment que nous n'avons, pour juger Dieu, que notre intelligence, il est impossible que noire intelligence nous trompe sur les qualités qui constituent son essence. Si Dieu pouvait comnietlre un acte ab^
sua UN MA>DK.«K^T. 17
«urdc et cruel aux yeux de noire raison, nous serions obligés de ne voir en lui qu'une divinité absurde et cruelle. Alors, au lieu de le révérer, nous le mépriserions; au lieu de l'aimer, nous le délesterions, et il ne recevrait, pour tout encens, que des malédictions et des blasphèmes. Il y a plus, cette impiélé de notre part serait obligée; il ne i)ourrait pas plus nous en vouloir à cause de cela, qu'il ne pourrait en vouloir à un cuisinier d'avoir mis un enfant à la broche, s'il avait fait les yeux de cet artiste de telle façon qu'il prît un enfant pour un poulet. Ainsi donc, puisque ces sauvages heureux sont sauvés par leur ignorance, pourquoi voulez-vous la leur ôter? qu'ont-ils besoin, puisqu'ils dorment, du flambeau que vous allumez pour eux? Dieu lui-même l'a dit dans son Evangile: il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Si donc les choses se passent comme Dieu l'a prévu, pour un que vous sauverez en le catéchisant, vous en damnerez cinquante. V'ous appelez ces hommes d'horribles cannibales, parce qu'ils mangent vos missionnaires après que ceux-ci les ont affriandés cinq à sis mois de leur chair blanche ; mais, quand vos missionnaires vcuicnt les initier aux mystères de notre religion, ils sont mille fois plus cruels envers eux que s'ils les mettaient à la broche. Et vous voudriez que nous contribuassions de notre argent à une telle œuvre!...
Mais j'ai une autre objection à faire à M. Dufèîre. Dans son Onguent contre la morsure de la vipère noire, il nous fait dire très sérieusement par le docteur Gypendole, charlatan qui sent son emplâtre d'une lieue, que la propagation de la foi par le monde est l'effet d'un miracle continuel. J'admets cela très volontiers,moi; mais alors, de quoi vous mêlez-vous? laissez donc agir le miracle. Croyez-vous que Dieu, si vous ne lui donniez un coup de main, ne pourrait achever sa besogne, et que vous soyiez obligés d'ouvrir pour lui des souscriptions? Puisque le coche va tout seul, pourquoi donc allez-vous, mouche insolente, vous asseoir sur le n»z du cocher? Ne pouvez-vous attendre l'heure du maître?
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Quand le miracle qui chemine toujours sera arrivé, à force de cheminer, sur ces plages lointaines, les croix y pousseront d'ellesmêmes , les feuilles des arbres se changeront en petites images de saints , et les serpents à sonnettes deviendront des missionnaires.
Tout en convertissant les sauvages, vous les civiliserez. — C'est bien ! j'aime assez qu'on fasse d'une pierre deux coups. — Et dans quel but voulez-vous les civiliser, s'il vous plaît? — Dans le but de les rendre heureux, dites-vous ? — Mais est-ce qu'Adam et Eve étaient civilisés, lorsqu'ils habitaient le Paradis-Terrestre? Or, cette existence que ne leur mesurait point le soleil, et qui s'écoulait intarissable et pure comme le (lot de leurs ruisseaux, n'est-ce pas , à la durée prés, celle que menaient ces heureuses peuplades de l'Océanie avant que vous eussiez corrompu leur innocence en éclairant leur simplicité ?
R'étail-ce pas encore cette vie paisible, sans douleur et sans ivresse, semblable à un sommeil plein de doux rêves, que Dieu nous destinait, et notre civilisation n'est-elle pas une suite de la dt^sobéissance de nos premiers parents? Oh ! si parmi ces petits Éden que Dieu avait cachés entre les plis de l'Océan pour des hommes d'une autre race, il en est encore où le pied de l'Europe, ardent comme celui de Satan, n'ait point enfoncé sa trace, ne vous en faites point le serpent tentateur, ne leur montrez point quel est entre leurs arbres l'arbre de la science du bien et du mal ! sous votre haleine, ces bois en fleurs se flétriraient jusque dans leurs racines.
Cette civilisation que vous leur apportez, ne savez-vous pas encore quelle elle est? N'avez vous donc jamais vu celte vapeur de larmes qui fume autour de nos maisons, et ce cri de blasphème et de désespoir qui s'élève de tout groupe d'hommes vers les cieux avec l'hùsanna perpétuel de vos cloches, n'a-t-il jamais frappé votre oreille? Sans doute, pour le tiche, votre société est pleine de liesses ; mais, pour faire le bien-être d'un riche, il faut le Ira-
SUR Vy MASDEHE.'ST. 19
vail de cent pauvres. Un gros homme épanoui dans sa servicllc , qui dîne, cl vingt autres liommes chélifs et affamés, dont les uns chargent de mets son assielle, dont les autres emplissent son verre, voilà l'image de votre société. N'est-ce pas là un beau cadeau à faire à vos amis les Sauvages ?
Vous parlez de vos arts et métiers; mais quels arts cl quels métiers leur enseignerez-vous ? Savez-vous couper le bois, tailler la pierre, forger le fer? Si, en passant dans la forêt, une ronce faisait un accroc à votre soulane, seriez-vous assez lailleurs pour réparer cet accident ? Vous êtes des docteurs en théologie fort habiles, je l'admets; mais je doule fort que vous soyez compagnons du devoir. Quand vous aurez fait une croix avec deux perches, vous serez au bout de votre science, et il faudra que ceux auxquels vous êles venus enseigner les secrets de vos fabriques cl de vos ateliers, vous bâtissent une hutte et vous apprennent à faire cuire vos racines.
Eh ! qu'ont donc besoin de vos arts ces ricl'.es enfants de la nature? Leur tiède atmosphère n'esl-elle pas un meilleur vêlement que les plus beaux draps de M. Gridaine ? Ces fruils que leurs arbres produisent d'eux-mêmes et que la brise secoue complaisamment à leurs pieds, ne valent-ils pas bien ce blé qu'il faut extraire du sol comme un métal, et qui ne peut se pétrir qu'avec la sueur et les larmes des hommes? Je m'en rapporte à vous, durs travailleurs, dont la peau est presque une écorce, à vous qui passez votre via dans la fumée des ateliers et sous les dents des machines ; à vous qui vous ensevelissez dans les entrailles de la terre, et pour lesquels il n'y a plus de firmament ; à vous qui êtes attachés au sillon comme la plante, et comme elle ne perdez ni une goulle de pluie ni un rayon de soleil ; à vous tous, forçats de la société, dont la journée est si lourde que dix prêtres ensemble ne pourraient la porter! ne donneriez-vous pas bien votre part de civilisation et de liberté sous la loi, pour la liberté sans limites de la savane, votre noir taudis pour une bulle en feuillage, et tous vos outils pour un
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canot sur les flots non amodiés du lac, dans lequel vous raccommoderiez vosGlcIs," tandis que le vent balancerait aux rameaux d'un arbre le berceau en'écorcede votre enfant ?
El pourquoi s'expatrient donc ces prêtres vagabonds ? Manquent-ils chez nous d'infidèles à convertir, pour qu'ils en aillent chercher si loin? Qu'ils récitent leur bréviaire à l'ombre de leur charmille; qu'ils mangent les asperges de leurs jardins; qu'ils vivent, qu'ils engraissent, qu'ils vieillissent où ils sont nés ! S'ils pouvaient faire tout le bien qu'il y a à accomplir autour d'eux, ils seraient bien sûrs que Dieu trouverait leur existence assez bien occupée , et qu'il leur donnerait une bonne place en son paradis.
C'était là, d'abord, tout ce que je voulais dire à l'occasion du mandement de M. Dufêlre. J'avais une bonne raison pour être tant circonspect ; c'est que. par suite de l'accident dont j'ai parlé au commencement de ce pamphlet, la première partie de l'œuvre épiscopale m'était tout-à-fait inconnue; mais des personnes charitables auxquelles ma réputation est chère, et qui ont peu de tendresse pour celle de leur évêque, sont venues me trouver chacune avec un mandement. Lisez! m'ont-elles dit. Je m'ébrouai d'abord comme un cheval auquel on présente un seau d'eau bourbeuse ; mais, bon gré mal gré, il fallut lire et me laisser démontrer que j'étais très mal traité dans l'écrit de M. Dufétre; que les allusions dont j'étais l'objet équivalaient à mes noms et prénoms
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écrits cil loulcs Icllres; qu'il m'avait caché sous un globe de verre, et que j'avais dix fois le droit d'user de représailles.
— Mais, leurai-jedit, l'Evangile nous oriîonne de pardonner à ceux qui nous offensent; si M, Dufclrene 1j fait pas envers moi, ce n'est pas une raison...
— Point! m'onl-elles répondu, il y a exception pour les pamphlétaires, quand ils sont attaqués par des évêques. Un mandement, ce n'est pas chose légère comme vos feuilles, ou comme celles de VEcho de la Nièvre qu'on trouve sans cesse au coin des bornes en état de vagabondage; un mandement se prêche et se reprêche; un mandement s'afliche à la porte des églises, et cela est scellé, au commencement, de deux vertus théologales, et à la fin, d'une croix. Quand un mandement se fait agresseur, il faut le traiter comme il le mérite, afln que cela n'arrive point au mandement de l'année suivante. Celte sévérité est agréable à Jésus- Christ, qui n'a point donné leur crosse aux évéques pour en battre tous ceux qui leur déplaisent. Et, d'ailleurs, en prenant le titre de pamphlétaire, vous vous êtes chargé tacitement de la police littéraire de la ville. Vous n'avez pas plus le droit de dire à un mauvais écrit: Va te faire silHer par d'autres, qu'un procureur du roi n'a le droit de dire à un larron : Va te faire pendre ailleurs. Quand un chélif enfleur de phrases veut monter à notre petit Parnasse nivernais, et marche sur le brodequin de nos poètes , vous devez lui barrer le passage. Il est bon de remettre chacun à sa place; et si le sacristain de la cathédrale trouvait, un beau matin, un dieu de l'ancien Olympe sur le cochon de saint Cyr,'il l'en ferait descendre plus vite qu'il n'y serait monté.
Que faire, donc, et comment résister à tant de raisons, moi qui me rends ordinairement à une seule, quand elle est bonne ? Que M. Dufêlre, donc, me pardonne le mal que je vais dire de son écrit ; il voit que c'est une nécessité de ma profession.
Du reste, toutes les fois que mon devoir me le permettra, Je
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serai bienveillant envers lui. Ainsi, je ne nie pas qu'il n'y ait en lui beaucoup de saint Vincent île Paule; mais je ne crois pas qu'il s'y trouve autant de Fénélon que le prétend VEcho de la Nièvre. Toujours esl-il qu'il y a fort peu de Téléniaqu? dans son mandement. Il est possible que ce mandement le mène au ciel, ainsi qu'il l'espère; mais il en faudrait beaucoup de pareils pour le mènera l'académie. Le style de l'Evangile, si simple et même temps si pittoresque, n'est pas assez bon pour M. Dufètre. Est-ce parce que VEcho de la Nièvre lui a affirmé qu'il était l'envoyé de Dieu, qu'il se croit obligé d'écrire en prophète? Je ne le sais; mais il lui faut du Psalmisle, de l'Isaïe, du Jérémie; il hérisse ses phrases d'Ecriture Sainte, et il ne soupçonne pas que ce qui était beau pour les Galates et les Epbésiens d il y a dix-huit cents ans, pourrait bien être ridicule pour des Nivernais de 18i4; il ne voit point — et il a, du reste, cela de commun avec tous les prêtres qui griffonnent — que ces morceaux de prophète qu'il fait entrer dans ses maigres écrits y font l'elTec de pierres sculptées, tombées du portail d'une cathédrale, et enfoncées à grands coups de marteau dans le pignon d'une grange. Les pensées qui lui viennent sont, pour la plupart, très communes, et il a la manie de les babiller magnifiquement. Vous diriez, de ces idées triviales parées avec tant de recherche, une réunion de paysannes habillées en duchesses. Il cherche trop à produire de l'elTel : cela est cause qu'il fait toujours plus d'elTort qu'il ne lui en faut ; il n'a qu'un pois rond à manger, et il ouvre la bouche comme s'il voulaitavaler une citrouille. Son style est trop fleuri, trop parfumé. On devine que c'est un homme qui prend des odeurs parce qu'il a une infirmité secrète. Vous diriez, de ce style qui sent si bon, les mains d'un coiffeur qui vous passent sur le visage. M. Dufélre a peu d'idées, mais il a la bouche enllée de mots comme une musette ; pour que sa phrase soit sonore, il la fait creuse et il l'écoute résonner. Buffon a dit : « Le style est tout l'homme. » Cela est surtout vrai de SI. Dufètre. A sa manière d'écrire, vous reconnaissez tout de suite l'homme
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qui veut occuper plus de place que son volume ne le comporte; un petit homme assez bien pris dans sa taille, mais qui affecle les allures d'un tambour-major. Il a les doigts grêles comme vous et moi, et il veut écrira avec une plume grosse comm&ajn peuplier. En un mot, M. Dufélre écrivain, c'est toujours cô M. Dufélre ampoulé, enluminé, redondant que vous avez entendu prêcher, moins sa voix de quarante-huit et son geste long d'une lieue.
J'aimè peu à éplucher les fautes de style d'un auteur; cela sent trop un régent de rhétorique corrigeant les copies de ses élèves. Cependant, cela peut êlre utile. Prenons, pour exemple de ce que je viens d'avancer, les deux ou trois premières phrases du mandement— vous ne m'accuserez point de choisir. — « Bientôt » dit i\I. Dufélre « l'Eglise ouvrira la carrière de la pénilcncc ; bientôt elle appellera tous ses enfants aux pieds de la croix de son divin époux, pour les purifier par la prière et les larmes. » La carrière de la pénitence!... Quel rapport y a-t-il entre la pénitence et une carrière? qui s'est jamais avisé de dire : la carrière de la pénitence?... Ensuite, pourquoi ouvrira ?... Est-ce que la carrière de la pénitence, puisque carrière il y a, est jamais fermée? est-ce que tout chrélien n'est pas libre de se repentir de ses péchés quand bon lui semble, et est-il besoin qu'il en demande la permission à son évêque? M. Dufélre ne fail-il pas ici de l'Eglise une ouvreuse de portes ouvertes? Du reste, si je faisceîte critique, c'est pour que quelque bon curé de campagne, croyant ne pouvoir mieux faire que de copier son évêque, ne vienne, quelque jour, dire à ses ouailles : «Mes très chers frères, dimanche prochain, « j'ouvrirai la carrière du catéchisme. » L'épouse de Jésus- Christ, en parlant de l'Eglise !.. qu'est-ce que cela signifie? sous
quel rapport l'Eglise est-elle l'épousedeJésus-Chrisl ? et pourquoi
ne pas dire d'elle madame Jéius Christ ?
« ïl me tarde, nos très chers frères, continue M. DnfélrC; dp"
SUR UN MAM)1:MEi>T. 20
répandre noire ame dans la vôtre, et de vous dire que notre cœur s'étend déplus en plus par l'affection que nous vous portons; que nos entrailles se dilatent, parce que vous serez un jour, s'il plaît à la divine miséricorde, notre couronne degloiu. »— D'abord, qu'y a-l -il donc de si pressant à répandre son ame dans la nôtre, qu'il nous permet, ce carême, l'usage du lait et de la viande moyennant une aumône obligatoire pour ses établissements diocésains ; — et voilà ce qu'il appelle un épanchement de l'ame! —«Son cœur s'étend de plus en plus] » — Ne diriez-vous pas la déclaration d'amour d'un poète ridicule à sa maîtresse? Pour peu que l'affection qu'il nous porte augmente, son cœur deviendra gros comme un cantaloup. — Ses entrailles se dilatent... En vérité, bientôt M. Çufètre ne pourra plus entrer dans son confessionnal. Mais est-il bien sûr que tous ses diocésains aient compris comme lui la dilatation de ses augustes entrailles? et plus d'une vieille femme, en entendant parler delà dilatation des entrailles épiscopales, ne s'est-elle pas imaginé que monsieur le curé leur demandait des prières pour leur évêque devenu hydropique? — Parce que vous serez ma couronne de gloire ! Vous représentez-vous M. Dufétre couronné dans le ciel de ses deux ou trois cent raille diocésains? Saint homme, va ! je ne m'étonne plus que vos entrailles se di^ latent à l'espérance d'être si bien coiffé ! De bonne foi, est-ce avec cette parole baroque et tourmentée qu'il faut parler au peuple, quand on a sérieusement l'intention de l'instruire, et n'aimeriezvous pas mieuT le langage simple et tout nu d'un bon curé de village, quand bien même encore il se trouverait allié d'un peu de patois.
Les phrases que j'ai rapportées peuvent vous donner une idée du style de M. Dufélre. Suivons maintenant la contexture de son mandement. Le digne prélat commence par se féliciter du progrés de la religion dans son diocèse : « Aussi rendons-nous au Seigneur de vives actions de grâces de ce que voire foi s'accroît. » Mais la IV 3
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joie do M. Duféire esl imprégnée de tristesse, elje la comparerais presque à un bouquet mouillé de larmes. — A quelques lignes de là , notre évêque prend sa voix la plus lamentable pour déplorer les progrés de l'impiété dans ce même déparlement, et il n'est point de crime si noir dont elle ne soit coupable. « C'est surtout par une presse hardie et licencieuse qu'elle étend ses ravages ; elle flétrit la vertu, elle canonise le vice ; elle s'applique ix imprimer son sceau flétrissant sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus respectable, » — sur M. Duféire, par exemple.— Ce n'est pas tout : si cette soumission religieuse qui unissait le citoyen au magistrat, l'ouvrier à son chef, le serviteur à son maître, n'existe plus, c'est elle, l'infâme, qui en est la cause. Allez, si comme me l'ont afflrmé les personnes respectables dont je vous ai déjà parlé, c'est moi que M. Dufètre a voulu peindre sous les traits de l'impiété, je vous assure qu'il ne m'a point flatté. Il n'y a point, dans l'Apocalypse, de béte plus hideuse et plus baroque que votre pamphlétaire. Je suis tantôt une noire fumée qui monte de l'abîme, tantôt un vent brûlant qui passe et desséche, tantôt un poison plus corrosif que celui de la vipère noire; et si, malheureusement, je mordais quelqu'un, le docteur Gypendole, avec tout son onguent, ne pourrait le guérir.
Dans celte vague et incohérente amplification, qu'ya-t-il à réfuter? Fait-on une charge de cavalerie contre un tourbillon de poussière ? Ceux qui me connaissent et ceux qui ne me connaissent pas savent bien que je ne suis ni un vent brûlant ni une fumée. Quand M. Dufètre m'appelle noire fumée, je pourrais très bien lui répondre: noire fumée vous-même t Mais à quoi cela aboulirait-il? Deux adversaires qui se combattent avec des assertions, ressemblent, selon moi, à deux hommes qui se battent en duel avec des pistolets chargés de liège. Qu'ils disent tant qu'ils voudront que je suis un impie ! co mot d'impie ils l'ont toujours à la bouche. En dehors d'eux et de leur entourage, ils ne voient
Sun CN MANDEMENT. 27
qu'ignorance, immoralité et damnation. Leur orgueilleuse pensée se représente Dieu paré d'un rabat et coiffé d'un tricorne ; ils sont convaincus que s'il se recommençait, il se ferait à leur image. Mais cette accusation d'impiété dont ils me poursuivent , que prouve- l-elle, sinon que je pense autrement qu'eux? Je ne suis pas, moi, obstiné dans mes erreurs. Au lieu de me dire tant de fois que je suis un impie, qu'ils me prouvent une seule fois quo j'en suis véritablement un, et le lendemain j'irai faire amende honorable, la corde au cou et en chemise, à la porte de leur cathédrale. Quoi ! je demande à grands cris à me convertir, et dans cette ville où les rues sont tachetées de tant de soutanes, je ne trouve point un convertisseur ! Mais ce qu'il ne veut point faire à cause de moi, M. Dufétre devrait le faire du moins à cause de ses diocésains. Ils sont mille à quinze cents qui lisent mes pamphlets, et qui se damnent en les lisant. C'est là, certes, un affreux malheur, un malheur plus déplorable que si la cathédrale s'écroulait un dimanche pendant la grand'messe. Eh bien ! M. Dufêtre, cet homme dont le cœur s'élend de plus en plus par l'affection qu'il porte à son diocèse, ne veut point y porter remède. Il dit et souvent répète que mes pamphlets sont une œuvre impie ; mais suppose-t-il donc à ses diocésains la simplicité d'un enfant auquel il suffit de dire, pour l'empêcher de toucher à une chose qui lui plaît, que c'est de l'ordure? Celte vague excommunication qu'il jette sur mes écrits ne fait que les recommander davantage. Mes lecteurs se disent que si les prêtres pouvaient me convaincre d'impiété, ils ne se refuseraient pas cette satisfaction ; que du moment qu'ils n'ajoutent à leur accusation aucune preuve, leur accusation est un mensonge ; et ce raisonnement me semble assez logique. Mais si on leur démontrait que mes petits livres sont l'œuvre du démon , qu'on se damne rien qu'en les dépliant , ils ne seraient pas assez ennemis de leur ame pour les lire, et, dussent-ils allumer du feu tout exprés, ils les brûleraient aussiloi qu'ils seraient entre leurs mains. Cela aurait, du reste, un
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autre avantage pour les prêtres : celui de me faire beaucoup de tort.
Vous dites que je canonise le vice! Ce ne serait pas, en tout cas, la première fois que le vice aurait été canonisé. Mais gardez celte expression d'église pour une occasion meilleure. Je ne canonise pas, moi, ceux que j'admire, ce serait trop peu de chose : je les glorifie. Or, quel vice ai-ja donc glorifié ? Vous ne sauriez le dire. Mais moi je vous dirais bien, à vous qui m'accusez de flétrir la vertu, quelles vertus vous avez flétries. Et encore, ce que vous avez flétri, c'est plus que de la vertu : c'est de la gloire ! Ainsi, à propos de ces deux petits os que M. Gaume a apportés de Rome, et que vous avez appel js Sainte Flavie, n'avez-vous pas blâmé comme une apothéose impie cette tardive sépulture que la France donnait aux restes amnistiés de Napoléon? N'insultiezvous pas en vous-même notre empereur de vos réticences, et n'éleviez-vous pas au-dessus de lui voire sainte nouvelle , celte sainte à miracles qui prenait tout le diocèse sous sa protection, et qui s'est laissé manger le visage par les rais ? El ce Panthéon que la République avait ouverte ses grands hommes, et dont nous avons lâchement laissé chasser leurs cendres, ne l'avez-vous pas conspué? N'avez-vous pas essayé de faire monter jusqu'aux héros réfugiés sur son fronton les éclaboussures de votre lourde parole ? Celle inscription : « Aux gr.\nds hommes , la patrie reco?<XAissA?iTË ! » n'a-t-elle pas fait saigner voire cœur de désespoir? Dernièrement encore, dans vos Etrennes religieuses^ ne vouliez-vous pas qu'on mît un bénitier à la porte de notre temple de gloire; que sur ce dôme si haut monté et que le soleil dore avant vos cathédrales, on plaçât une statue de sainte grosse comme le poing? S'il m'était échappé de telle paroles, à moi, je m'en repentirais toute ma vie ; je me regarderais comme un sacrilège, si j'avais de mon petit.soullle voulu éteindre un seul rayon de noire gloire !
SIU L> SIAM>i;MSiNT. 29
Mais vous, préires, ces choses vous sont permises; chez vous, elles n'indignent personne. Vous, vous n'êtes point de la France ; vous êtes de Kome ; vous êtes au milieu de nous comme un vaisseau à l'ancre que rien n'attache aux Ilots qui le portent ; votre nation, c'est cette congrégalion d'hommes tonsurés, disséminés à la surface de l'Europe ; vous n'avez d'autre charte que les canons de l'Eglise, et le pape seul est votre roi. Si quelque jour ce monarque en surplis envahissait la France, à la télé d'une procession, et nous laissait un de ses sacristains pour vice-roi, vous seriez au comhie de vos vœux. Les gloires rayonnantes de notre siècle vous font cligner les yeux ; il vous faut, à vous, les gloires dépolies de l'ancien régime ; pour vous, notre histoire commence à la sainteampoule et finit à l'échafaud de Louis XVI ; les victoires de nos pères ne sont que des assassinats, el leurs conquêtes que des brigandages : vous ne pouvez concevoir comment Dieu a pu leur laisser gagner les batailles de Marengo et d'Auslerlilz, et dans mille ans, vos jésuites écriront, pour l'instruction de la jeunesse, que, durant la République et l'Empire, il ne s'est levé ni soleil ni lune pour la France. Vous qui m'accusez de canoniser le vice, vos héros, quels sont-ils? Vous n'osez nous les dénoncer; mais nous les connaissons. Vos héros, ce sont les hommes de la Vendée; ce sont ces curés impies qui menaient leurs paysans insurgés, un crucifix dans une main et un sabre dans l'autre, contre les soldats de la France; ce sont ces abominables prêtres qui allaient de cour en cour mendier des ennemis à leur pays, et bénissaient les drapeaux étrange>-s. Croyez-moi, M. Dufêtre, faites votre eau bénite, confessez vos béates, et n'allez pas vous heurter imprudemment contre mes pamphlets qui ne demanderaient pas mieux que de vous oublier; ne jetez pas de pierres sur un toit d'acier quand vous avez un toit de verre.
Quoiqu'il en soit, puisque la foi progresse d'un côté, comment l'impiété peut-elle progresser de l'autre? Le docteur Barot serait-
il assez bon prol'esscur de théologie pour expliquer ce phénomène? Je soupçonne qu'il y a Ici une légère contradiction. Heureusement M. Dufctre a un moyen de justifier sa logique. Au bas de son mandement, il y a deux noms ; qu'il attribue les premières pages dudit mandement à son co-signataire M. Lacroix, et qu'il garde pour lui les autres pages ; de celte façon, c'est M. Lacroix qui se félicitera des progrès de la foi, et lui, M. Dufètre, qui déplorera ceux de l'impiété. Je ne vois rien qui doive s'opposer à cet arrangement. Pour moi, peu m'importe qui me fasse monter en noire fumée de l'abtme! et quant au diocèse, je crois bien qu'il aime autant servir de couronne de gloire à M. Lacroix qu'à M. Dufétre. La question, par exemple, est de savoir si M. Lacroix voudra consentira passer pour le complice de son évèqu*.
Toutefois, si ce petit morceau ou on accuse ia presse d'avoîr détruit la soumission qui unissait le citoyen au magistrat, l'ouvrier à son chef, le serviteur à son maître, a peu le mérite da style, il a à un haut degré celui de l'adresse. On prend les premiers de îa société par leurs intérêts les plus chers ; on leur prêche que c'est par la grâce de Dieu qu'ils sont maîtres et rentiers ; on veut leur persuader qu'à mesure que la religion descendra, leur suprématie ira en s'abaissant. Après cela, s'ils ne se rallient au clergé, il faudra qu'ils soient bien ennemis d'euxmêmes. Malheureusement pour RL Dufétre, rien de ce qu'il avance n'est exact. Ce qu'il a pris pour la fumée de l'abîme, c'est probablement la fumée de quelque cigare, et son vent brûlant qui dessèche les paroisses pourrait à peine boire une goutte de pluie sur la feuille d'un buisson. Pour admettre que l'autorité des maîtres sur teurs domestiques, et celle des chefs sur leurs ouvriers a décru, il faudrait n'être jamais entré dans un atelier, et n'avoir jamais eu à son service la moindre femme de ménage. A la vérité, il y a des magistrats qui sont violemment attaqués.
SIK EN «AîiDliMEM. 31
aujourd'hui, el qu'aulrerois on eût été obligé de rcspeclcr ; mais cela ne vient point de ce que la foi se relire des masses : c'est qu'aujourd'hui on n'imprime plus par privilège du roi; (lu'aujourd'hui le peuple n'csl plus obligé de ronger son frein en silence ; que tout acte d'iniquité et d'oppression trouve un accusateur ; qu'enfin il y a, dans la Nation, une voix qui n'y était pas autrefois : la grande voix de la presse !
Du reste, voyez comme les prêtres règlent leur conduite sur leurs préceptes. Quel' magistrat ont-ils respecté, alors que celuici leur nuisait ou même ne les favorisait pus assez? Et ce pauvre M. Yillemain qui est si indulgent pour eux, comment le traitent- Ils? Pour que leurs feuilles religieuses lui laissent un peu de repos, ne sera-t-il pas obligé de se faire jésuite ? En vain M. Dufêtre dirait que ces feuilles n'ont qu'une effigie religieuse, j'ai sous les yeux un dégoûtant pamphlet — V Onguent contre la morsure de la vipère noire, puisqu'il faut le nommer deux fois — où les trois pouvoirs de l'Etat sont attaqués avec une violence que les feuilles démocrates n'oseraient se permettre, el qu'elles ne se permettraient pas impunément. Un docteur Gypendole, affublé d'une moitié de soutane el d'un haillon de charlatan, y débite, à chaque page, les absurdités les plus injurieuses contre les Chambres, et la royauté elle-même y est violée par des quolibets qu'un charretier ne voudrait pas jeter à son compagnon.
Du reste, vous pouvez vous faire une idée de la modération de ce Gypendole et de la délicatesse de sa plaisanterie par le petit morceau suivijnt :
« Vous serez aussi en sûreté que si vous aviez sous le nez votre « flacon de vinaigre des quatre minisires... je me trompe, des « quatre voleurs. »
Cependant, ce pamphlet, M. Dufêtre le vend, le colporte ; il le recommande à ses béates, et il l'impose à ses curés, comme un
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exceilenl livre : je le soupçonne même d'en êlre le père. Si vous m'en demandez la raison, c'est que l'auleur semble liés content de lui, qu'il vous lance ses arguments comme de coups de poing, et que dans tout le livre il n'y a pas un trait d'esprit. Mais, peutêtre M. Dufétre n'a-t-il fait son mandement que pour se faire pardonner le pamphlet. Que M. Martin (du Nord) lui fasse miséricorde.'...
Et vqilà les hommes qui nous font un crime de cette guerre périlleuse et sans butin possible, que nous faisons aux traîtres, aux hypocrites, aux vendeurs et aux acheteurs de consciences, aux écornifleurs de sinécure.^, aux misérables qui courbent leur pays devant l'étranger! à cette multitude de pandours, enfin, qui se ruent par toutes les brèches sur le budget, et l'emportent à pleines sacoches. Mais depuis quand donc la religion défend- elle de flétrir les actions lâches et honteuses? Si M. Dufétre a reçu d'en haut de nouvelles instructions, qu'il nous les fasse connaître ! Les prêtres s'imaginent-ils que nous ne lisions l'Evangile qu'avec leurs yeux, et que pour le comprendre nous attendions qu'ils nous l'aient expliqué? Ces pages éloquentes où Jésus-Christ éclate en reproches contre les docteurs de la loi, qui étaient aussi les chefs politiques du peuple, croient-ils qu'elles ne sont jamais tombées sous nos yeux ? Leur conscience est elle donc plus scrupuleuse que celle du Maître, et craignent-ils de se damner en suivant son exemple ? ou bien répondront-ils, comme un des leurs , qui défendait d'aller aux noces, et auquel on objectait q le le Fils de Dieu était bien allé à celles de Cana : « Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux »? Ils ne veulent pas voir un réformateur dans Jésus- Christ : son Evangile n'est pour eux qu'un livre de prières. Ils ont enchâssé dans des reliquaires le bois de son gibet, et ils l'adorent; mais les verges avec lesquelles il chassait les vendeurs du temple, que sont-elles devenues? Si, au lieu de poursuivre ces vices mortels qui tuent notre société, ils les protègent; si, au lieu d'alla-
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quer les oppresseurs, ils les flagornent, à quoi nous sont-ils bons? La haie qui pique le maraudeur lorsqu'il viole l'hérilaKe d'autrui, nous est plus utile qu'eux.
Suffit-il donc de se faire couper une poignée de cheveux sur le «ommel de la léte et d'endosser une soutane pour être prêtre? Qu'avons-nous tant besoin de leurs oraisons? Est ce parce que tous les ans, aux Rogations, ils arrosent la terre d'eau bénite, qu'elle est féconde? S'ils n'envoyaient tous les jours à Dieu son contingent de Gloria Patri et Filio , ne ferait-il plus lever sur nous son soleil, et le genre humain tomberait-il dans sa disgrâce, s'ils ne lui répétaient sans cesse par mille chantres, qu'il est ce qu'il a toujours été, et qu'il sera toujours ce qu'il est: — Sicut erat in princîpio. — Qu'ils se mettent bien en tête qu'on ne leur bâtit pas des églises seulement pour les emplir de fumée et de plain-chant ; au milieu il y a une chaire et c'est là que doit s'accomplir la partie la plus importante de leur ministère. Ils ne doivent pas en descendre une seule fois sans avoir fait tomber sur la foule quelque parole qui lui soit utile. Je trouve très bon, sans doute, qu'ils nous expliquent combien de sortes d'anges il y a au ciel ; mais pourquoi se ferment-ils la moitié de la bouche ? pourquoi ne rappellent-ils point le citoyen comme le chrétien à ses devoirs? pourquoi, à propos du vol d'argent, ne parlent-ils point du vol de places, et à propos de l'homicide, de l'assassinat juridique? Lorsqu'ils parlent de l'obéissance qu'on doit à Dieu , pourquoi ne disent- ils et ne prouvent-ils point que le magistrat lui désobéit, quand i! courbe servilement sa conviction sous la volonté inique du pouvoir ?
M. Dufètre n'a-t il point la langue assez forte pour remuer ces lourds sujets? C'est de ce côté qu'il devrait diriger les bruyantes décharges de son éloquence. Quand il prêche des retraites, quand il tonne à froid, comme un orage d'hiver, contre des vices de vieilles femmes qui ne font de mal à personne, et dont Dieu ne daigne pas seulement prendre note, il me semble voir un épicier
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de formes athlétiques pesant une demi-once de poivre. Ses biographes lui disent qu'il est un vaillant soldat d'Israël , couvert d'armes noircies, et entouré de trophées!... Mais, s'il n'a jamais combattu que sur de tels champs de bataille, quels peuvent donc élïe ses trophées? des ailes de moucheron, ou tout au plus des cornes de cerf-volant. Au lieu de tirer son épée noire contre un pauvre ver qui s'ébat dans la poussière du chemin, que n'attaquet-il ces formidables bêies qui dévorent les hommes? Des pattes de loup-cervier, des peaux de tigre, des têtes échevelées de lion , voilà le butin qui convient à un brave Israélite. Que lui a donc fait la presse? Le christianisme avait une mission sainte à rem^ plir ; il avait élé envoyé d'en haut pour atTranchir le monde, et resemer une autre civilisation à la suiface de la terre ; les prêtres n'ont point voulu se charger de cette lâche, et la presse l'a volontairement prise pour elle ; esl-ce une raison pourqueM. Dufétre la poursuive de ses invectives? A-t-il coutume de se fâcher contre ceux qui font sa besogne? est- il comme mon vieux père qui nous reprochait, quaîid il nous arrivait de lui mettre son registre au courant, que nous le lui gâtions ?
^n vérité, je suis tenté de lui répéter ce que Jésus-Christ disait à Simon-Pierre : « Au lieu de vous amuser là à pécher des goujons avec un bout de fil, venez pêcher des hommes.» Prouvez à cette société indifférente et corrompue que bien servir son pays c'est servir le ciel, et que le culte de la patrie est aussi le culte de Dieu ; rappelez-leur cette parole de Jésus-Christ aux docteurs qui lui demandaient quel était le plus grand commandement de la loi : « Le plus grand commandement de la loi, c'est celui-ci : a Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton ame, de tout ton esprit ; et voicf le second, qui lui est semblable : Tu aimeras Ion prochain comme toi-même. » Or, il n'y a ici qu'une équation à mettre à la place d'une autre. 'V^ous n'aurez pas de peine à nous prouver, éloquent comme vous l'êtes, qu'aimer son prochain, c'esi
sca vy MA>DE.\ii;>T.
aimer Dieu, cl que le prochain d'un Français, ce ne peut élre que la France. En prêchant celle doclrine, vous ne deviendrez peutélre pas archevêque ; mais vous vous préparerez une bonne place au paradis, et moi, en mon particulier, je s^rai enchanté dé faire partie de votre couronne de gloire.
QSâ aââ^jnîsâ*
;f *^^|*^ÉciDÉMENT le temps est aux Jésuites , et i<9g> j'aimerais mieux qu'il fût aux lilas et aux
J ^^ roses. Depuis six mois et au-delà, on ne parle, ^Ï3S2SI^°" ne discute, on n'écrit que de Jésuites ; les y^^f'^^^^'^Ç'ff^journaux sont tout noirs de ce sinistre nom ; des hommes très sensés et très courageux d'ailleurs, rêvent de Jésuites et en ont le cauchemar. J'en connais qui ont rencontré les ombres des pères Sanchez et Malagrida rôdant par la rue. Tout ce qui va sous un tricorne est maintenant Jésuite. Si un grand lévrier noir, taché de blanc au.cou, et marqué, au sommet IV 4
sa DES JÉSUITES
de la tète, d'un fer chaud, avait le malheur de passer devant îe Collège de France, à l'heure où finit le cours de MM. Quinet et Michelet, les élèves de ces messieurs ne manqueraient point de l'assommer comme Jésuite. Et moi-même, pour parler des Jésuites sur ce ton peu consterné, peut-être serais-je noté, par aucuns, de jésuitisme; mais, si je ne partage point, relativement aux Jésuites, la frayeur commune, je vous assure qu'il n'y a point de ma faute ; j'aurais vivement désiré, pour faire comme tout le monde, avoir peur des Jésuites : n'en eussé-je vu qu'un seul, ne l'eussé-je vu que par le bout de son triangle, je me serais fait un devoir d'en avoir peur; mais la difficulté était de trouver mon Jésuite. J'avais lu, il y a bien longtemps, dans Déranger, et même j'avais chanté d'une voix très fausse que les Jésuites étaient des hommes noirs qui sortaient de dessous terre, et qui étaient moitié renards, nioitié loups :
Hommes noirs.d'où sorlcz-»uii. t INnus sortons de dessous terre , Moitié renards, uioitic loups.
Je résolus de mettre ce renseii^nement zoologique à profit. Je ceignis mes reins, et comme Abdallah partant pour la recherche du bonheur, je partis, un Déranger dans ma poche, pour la découverte de mon Jé.suite. Le premier sujet que je confrontai avec ma strophe, ce fut le curé Védrine, qui passe, au National, pour un Jésuite; mais l'abbé Védrine ne trahiait derrière lui d'autre queue que la queue de sa soutane. Je m'adressai à l'abbé Comballol qu'on m'avait signalé comme un archi-Jésuite ; quelle fut ma surprise I je trouvai l'abbé Coinballot fait à peu prés comme M. Gélin, qui est, comme on sait, l'antipode des Jésuites. Je visitai M. de Ciialons, l'apologiste dudit abbé Coniballot. A son air narquois et souriant , je reconnus bien un homme qui venait d'être blâmé par le conseil d'état ; mais je ne remarquai rien en lui qui se rapportât à ma déliniliou du Jésuite. Fatigué de tant
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de courses inutiles, je ramenai mes observations sur ries sujets plus indigènes. Je m'étais imaginé, je sais bien pourquoi, que M. Lapauhne était un Jésuite. Je me mis à sa recherche, décidé à le livrer à la gendarmerie pour être conduit de brigade en bri- - gade à la frontière, pour peu qu'il rentrât dans ma définition. Je n'aurais pas été fâché d'exercer des représailles contre ce sévère critique auquel mes pamphlets inspirent tant d'horreur qu'il voudrait qu'on purgeât de moi la ville.
A la vérité, quanta son enveloppe, le révérend M. Lapaulm« est un peu noir ; mais il est trop bien brossé, trop bien ciré pou sortir de dessous terre; et d'ailleurs, on ne l'a jamais vu sortir qu« de l'église ou du collège. Qu'il soit moitié prêtre et moitié laïque, à la rigueur, cela pourrait se dire; mais il n'est point moitié renard, moitié loup, j'en donne ma parole d'honneur. D'abord, si le renard avait encore autant d'esprit qu'il en avait du temps de La Fontaine, M. Lapaulme n'est point moitié renard : je suis forcé de lui rendre celle justice. Ensuite, je n'ai reconnu en lui rien de commun avec le loup, sauf que, comme ce Carnivore, il mange volontiers du gigot de mouton, pourvu, toutefois, que ce ne soit pas un vendredi. J'allais poursuivre le cours de mes explorations, lorsqu'une honnête personne, prenant en pitié mon embarras, me dit :
— Allez à l'Echo de la Nièvre, et demandez M. Eysenbach ; si n'est pas là l'homme qu'il vous faut , ne le cherchez nulle part.
Je jetai un coup d'œil sévère à cette personne , et lui répondis :
— Moitié renards, moitié loups, monsieur ! Or, quelle similitude organique y a-t il donc entre M. Eysenbach et le renard et le loup, je vous prie?
— Aucune, poursuivit mon interlocuteur; mais, à l'instar de M. Dufêtre qui donne à déjeuner à ses pauvres avec un sermon,
M. Eysenbach voudrait qu'on distribuât aux détenus des rations d'instruction chrétienne. En vérité, bientôt il demandera qu'on adresse à Dieu des prières pour qu'il lui plaise d'enVoyer en enfer des prédicateurs.
— Je comprends, monsieur, répondis-je, que les détenus aimeraient mieux des rations de soupe, et, en effet, cela les engraisserait davantage ; mais, peut-être M. Eysenbach cherche-t-il à se concilier la bienveillance de M. Dufélre, et on peut mal raisonner à ce prix. En tout cas, cela ne prouve nullement qu'il soit Jésuite. Ne dérangeons pas inutilement M. Eysenbach de ses charmants feuilletons : les grâces nous bouderaient toute l'année. Ainsi donc, que les personnes qui me reprochent de ne pas avoir peur des Jésuites m'en montrent un , et je leur promets de n'en manger de tout le jour et de n'en dormir de la nuit entière; qu'elles me disent seulement, puisque la définition de mon poète ne s'applique à personne , à quelle marque les Jésuites se reconnaissent. De même que la robe de la vipère est plus sombre que celle de la couleuvre, la soutane du Jésuite est-elle plus noire que celle des autres prêtres ? leur tricorne est-il un rectangle ou un triangle isocèle? ce gracieux petit morceau de linge que les abbés portent sous le menton comme un enfant au maillot, le Jésuite le porte-t-il sous la nuque? enfin, quels sont les signes apparents du jésuitisme? qu'on me le dise !
A la vérité, il y a des prêtres qui font opérer des guérisons miraculeuses par de vieux os qu'on leur expédie de Rome ; mais qu'est-ce que cela prouve relativement à l'existence des Jésuites? A Nevers aussi nous aurions eu de ces miracles, si la sainte qui devait les faire ne se fût laissé manger par les rats; et, je vous l'avoue, j'ai vivement déploré cet accident ; car rien n'est plus utile dans une localitéqu'un saint qui faitdes miracles. Cependant, à Nevers, est-ce qu'il y a des Jésuites? Je vois encore des prêtres qui se font racoleurs de congrégations ; depuis que M. Dufêtre est
1>KS JtSt'URS. il
notre évéque, nous avons nous-mêmes l'avantage de posséder une demi-douzaine de ces pieuses sociétés ; mais, encore une fois, cela ne prouve rien en faveur de la résurrection des Jésuites. Je connais, moi, des gens qui font partie de ces congrégations, et qui sont les plus joyeux vivants du inonde, buvant le meilleur vin qu'ils trouvent, ayant le plus de maîtresses possible, et ne s'occupant pas plus que le grand Turc de propager l'ultramontanisme ; des gens enfin qui, s'ils étaient obligés de faire le signe de la croix, mettraient peut-être le fils à la place du père ; jamais on ne me fera croire que ces messieurs soient des Jésuites. Voilà encore des prêtres qui font le commerce des médailles; mais quel rapportées médailles ont-elles avec le jésuitisme? Ma petite fille a une médaille de la mère de Dieu, qui se prête complaisamment à jouer avec elle ; cependant je vous prie de croire que ma petite fille n'est pas un Jésuite.
Je vois bien des prêtres de tous tricornes et même des porteurs de mîlres qui prêchent ou font des pamphlets contre l'Université, selon qu'ils croient avoir le talent de la plume ou de la parole, mais je ne vois point, quelque bonne volonté que j'y mette, qu'il y ait là un symptôme flagrant de jésuitisme. Si les Jésuites ne s'étaient jamais donné d'autres torts, je crois bien qu'ils ne se fussent point fait chasser de France. L'enseignement universitaire, est-il donc si parfait qu'on ne puisse sans félonie en nier l'excellence? n'y a-t-il qu'un affreux Jésuite qui puisse désirer, pour les générations qui viennent, une éducation moins stérile et moins poreuse?
Moi qui vous parle, et qui ai goûté de ce lait sans chyle que l'Université fait sucer à ses nourrissons, il m'est arrivé de parler très mal de cette bonne mère, et je ne suis pas disposé à m'en repenlir. Suis-je donc pour cela un Jésuite? me croyez-vous plus Jésuite que notre ami M. Lapaulme, à l'habit duquel fleurissent les palmes universitaires, plus Jésuite que M. Dufêtre, qui, l'an passé, à la distribution des prix du collège, faisait l'aimable avec
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l'Université, et bien que la vieille dame lui tournât un peu l'épaule, lui débitait, de sa parole abondante et facile, des choses inflniment gracieuses qu'il n'avait pas apprises au séminaire.
A la vérité, encore, les pamphlets de ces vénérables personnes sont chose fort misérable; et, en effet, comment des hommes de douceur et de charité pourraient- ils réussir à égratigner et à mordre? C'est comme si un mouton se faisait garçon boucher, comme si l'on voulait fabriquer du vinaigre avec de l'huile d'olive. Tout l'esprit de ces messieurs s'exhale en accusations grosses comme des montagnes, en monstrueuses calomnies, de même que toute la sève du chardon pousse en épines; allez, ce n'est point là le pamphlet tel que le conçoit monsieur le maître d'école de Saint- Saulge : « Le pamphlet, c'est le poignard du sauvage qui brûle tout ce qu'il touche. » Vous pouvez mettre les pamphlets des révérends dans votre poche, sans craindre qu'ils y brûlent la moindre chose, s'y trouvassent-ils dans la compagnie même d'une boîte d'allumettes chimiques. Concluez de là, si vous le voulez, que ces prêtres ne savent ni parler ni écrire; mais, de bonne foi, cela prouve-t-il qu'ils sont des Jésuites? un serment prêté à la congrégation a-t-il pour effet d'éteindre toute lueur d'esprit et de détraquer toute logique? Les Jésuites, enfin, ont-ils le privilège exclusif des rapsodies? Selon vous, le malencontreux auteur de YOnguent contre la morsure de la vipère noire, serait donc Jésuite, et vous accuseriez donc l'Écho de la Nièvre d'être un des premiers sujets de la congrégation !
Ce n'est pas ainsi que raisonne monsieur le maître d'école de Saint-Saulge ; il a dit bien du mal des pamphlétaires de Nevers ; il est même allé, l'orgueil du pays natal le poussant, jusqu'à affirmer qu'ils avaient la voix enrouée du moineau, — ce qui nous a induit à penser que tous les moineaux étaient enrhumés à Saiut- Saulge ; — mais s'est-il permis, au plus fort de ses emportements, de leur reprocher qu'ils étaient des Jésuites ?
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Du reste, ce qui me fait douter que ces forgeurs de religieux pampliiclssoient des Jésuites, c'est qu'ils ne se sont pas conduits envers i'Universilé avec l'adresse Iraditionu' lie de la congrégation; ils ont tant et si bien fait, que leurs attaques ont été à leur ennemi plus profitables que nuisibles, ils ont pris une si grosse épée qu'ils n'ont pu la manier et qu'ils se sont estropiés avec. Les vieilles murailles toutes lézardées de la place se sont raffermies sous les coups de leurs balistes, et jamais les vivres ne s'y sont trouvés en plus grande abondance que depuis qu'elle est bloquée. Encore cinq à six mois de cet étal de choses, et l'Université sera le plus solide de tous nos établissements et M. Villemain le mieux portant de tous les minisires. Le fait est qu'avant cette croisade des évêques, I'Universilé avait une foule sinon d'ennemis, au moins de conlradicteurs qui lui rendaient la vie très dure ; on s'accordait à dire que son enseignement n'était pas en rapport avec les besoins et les tendances d'une société que trois ou quatre révolutions avaient transformée ; qu'il était bon pour amuser de riches et bavardes oisivetés, mais qu'il ne valait plus rien pour un peuple industriel et travailleur, obligé de vivre à la sueur de son corps, et qui n'avait pas le loisir de parler latin ; qu'il était temps que la vieille robe noire en cent endroits rapiécée, fût remplacée par un vêlement plus épais et plus solide. On comparait l'éducation qu'elle fournit, au style des mauvais écrivains, qui regorge de mots et est dépourvu d'idées. Les arbres, dîsait-on, qu'elle plante dans son verger, fleurissent, mais ils ne rapportent point de fruit ; les épis qui poussent dans ses champs sont beaux à la vue, et vous les croyez pleins d'une pure farine ; mais quand vous en portez le grain au moulin, vous ne trouvez sous cette enveloppe dorée que de la poussière et de la cendre. De ses bancs; vous sortez bachelier és-lettres ; mais qu'est-ce qu'un bachelier ès-letlres ? un grand niais qui rapporte fièrement du marché, dans une belle besace neuve, des pois qui ne veulent pas cuire. Après dix ans d'éludés, volrc bachelier ès-lellres n'est pas seulement capable d'être insti-
îuleur primaire. S'il n'a de bons parents qui onl l'honneur de posséder quelques raille écus de rente, il faut, pour gagner sa vie du jour, le pain de tout de suite, qu'il se fasse maître d'études. Or, de tous les valets le plus malheureux, c'est sans contredit le maître d'étude. J'ai marché, moi, quelque temps dans ce rude chemin, et pour beaucoup je ne voudrais j repasser. Je me rappelle encore avec efl'roi combien je me trouvais à plaindre quand , mon bouquet de rhétorique au côté, comme un domestique à la Saint- Jean, j'allais offrir mes services aux revendeurs de grec et de latin de la capitale. Combien j'en voulais à mon père de ne pas m'avoir fait une place à son établi !
Mais aujourd'hui voyez comme l'opinion publique est devenue bienveillante envers l'Université 1 ses plus hargneux détracteurs se .sont faits ses partisans, et on renoncerait volontiers à celte liberté d'Jnslruclion secondaire tant et depuis si longtemps réclamée, de peur que le clergé n'en eût sa part. Cependant, ces prêtres griffonneurs et tapageurs ne se contentent point de décrier l'Université : il leur faut le monopole de l'instruction secondaire; à tes entendre, Jésus-Christ a donné l'enseignement public à ses apôtres, il le leur a donné lorsqu'il leur a dit: Ite et docete, allez et enseignez. A la vérité, cette interprétation du texte de l'Evangile sent bien un peu le Jésuite, mais les gens qui affichent ces extravagantes prétentions, sont trop absurdes pour étre'a craindre. A qui persuaderont-ils qu'avez et enseignez, veuille dire allez, et enseignez tout ce qui peut être enseigné ; enseignez non seulement l'Évangile, mais le latin, le grec, les mathématiques, la physique et la chimie. S'il en était ainsi, les prêtres pourraient arguer de ces paroles qu'ils ont le droit exclusif d'enseigner la danse, l'escrime, et même la noble science du bâton. D'ailleurs, les apôtres eussent été fort embarrassés, s'il leur eût fallu enseigner autre chose que l'Evangile, et Simon-Pierre, à moins que le Saint-Esprit ne l'eût considérablement aidé, eût fait, ce me semble, un fort mauvais professeur de rhétorique; et quand bien
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môme encore Jésus-Christ eût donné l'enseignement public à ses disciples, s'en suit-il qu'il ait voulu que le clergé le conservât après eux. Les disciples avaient reçu de leur divin maître le don des miracles, or, ce don l'ont-ils transmis au". papes, et les papes peuvent-ils le transmettre aux évéques?
Pour moi, là où tant d'autres voient des Jésuites, je ne vois que des prêtres turbulents, trop faibles pour être ambitieux, et ne cherchant qu'à faire du bruit et de la poussière ; fatigués de dix ans de repos, ils se donnent du mouvement par la même raison que vous, quand vous êtes restés longtemps assis, vous marchez pour vous dégourdir les jambes. Mais, supposons que ces gens-là soient des Jésuites, et que même tout le clergé de France soit Jésuite : ils sont trente mille environ, qu'avez-vous donc à craindre d'eux? En vérité, vous ressemblez à un enfant qui pousse des cris de détresse parce qu'un roquet gros comme le poing aboie contre lui. Vous me faites l'effet de ces paysans qui criaient que la montagne sur laquelle étaient assises leurs cbaumines allait s'efTonder, parce que deux ou trois lapins creusaient leur terrier à ses racines. Vous vous imaginez que les prêtres ont beaucoup d'influence, parce que la foule, cette poussière que soulève tout ce qui agite l'atmosphère, tourbillonne volontiers autour d'eux ; parce que vous voyez des bandes de femmes et d'enfants suivre leurs processions ; parce que quelques vieux hommes qui ne savent plus que faire vont passer une heure ou deux à leur église. Mais sur la partie vivante de la Nation, celle qui a une tête d'homme et un cœur de citoyen, ils n'ont point de prise : elle glisse sous leur étreinte comme une outre imbibée d'huile ; ils ont beau dorer leurs hameçons, ils n'y prennent que quelques ablettes étourdies et de vieilles carpes que leur grand âge a rendues aveugles. Ce que vous prenez pour un homme, c'est un cadavre habillé d'une soutane et qu'on a mis debout. Pour qu'ils eussent de l'influence sur les masses, il faudrait qu'au lieu de vouloir absolument nous imposer toutes leurs idées, ils prissent beaucoup des nôtres ; qu'ils
marchassent à la tète de leur siècle, crois en l'air et bannière déployée. A la révolution de juillet, ils avaient, pour se rendre populaires, une occasiou magnifique, mais dont ils se sont donné bien de garde de profiter. A leur place, j'aurais pris franchement la cocarde du peuple; cette liberté qu'il venait de baptiser avec son sang, j'aurais voulu, moi, la baptiser avec mon eau bénite; je l'aurais portée sur mon autel, et je l'aurais mise sous la protection de ce Christ, mort non seulement pour la rédemption des pécheurs, mais aussi pour l'affranchissement du genre humain. Aux jeunes martyrs de cette liberté j'aurais donné autant d'encens et de prières qu'aux martyrs de la religion; sans cesser d'être prêtre, j'aurais voulu être citoyen ; quand il aurait fallu réclamer pour le peuple des droits violés ou méconnus, je ne me serais point senti gêné par ma soutane. Ces mots sublimes de liberté , d'égalité, de fraternité, je les aurais fait gronder comme un orage sous les voûtes de mes cathédrales, et peu m'eût importé que le pape les eût entendus de Rome ! en priant pour la grandeur et la gloire de la France, j'aurais forcé la multitude subjuguée à courber à côté de moi son raide et fier genou, à incliner son front avec le mien devant la croix, en lui montrant attaché à ce sacré gibet, celui de tous qui aima le plus les hommes et travailla avec le plus d'abnégation à leur affranchissement et à leur bonheur. C'est ainsi que Lamenais a compris le prêtre ; et voyez si sa soutane a éloigné de lui les sympathies populaires ! Mais les pré- Ires ne veulent rien recevoir de la liberté; ils sont incrustés dans leurs vieilles idées de domination, par l'obscurantisme, comme si la civilisation était aussi facile à éteindre qu'un cierge sur l'autel ; et rien ne saurait les en arracher. Le temps qui emporte les vieux empires et en remet de neufs à leur place, qui renouvelle les peuples, qui refait les civilisations, n'a pas changé un seul bouton à leur soutane. Ils restent immobiles et noirs au milieu des sociétés qui se transforment, comme leurs vieilles cathédrales au milieu de nos villes rajeunies ; au lieu de suivre les générations qui mar-
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chenl par enjambées, ils s'épuisent à vouloir les retenir autour d'eux ; mais il ne leur reste que les malades et les estropiés. Sous un gouvernement usé qui, peu sûr du peuple, voudrait s'acquérir de la force par les prêtres, un envahissement de Jésuites en France pourrait être dangereux, mais il ne faudrait pas que ce fût un gouvernement constitutionnel. Quel gouvernement constitutionnel songerait à doubler d'une immonde calotte de Jésuite le diad.^me du peuple souverain? et s'il était assez fou pour y songer, serait-il assez hardi pour l'entreprendre? La chute des Bourbons a appris aux rois ce que vaut l'appui des prélres ; la Restauration a voulu faire d'eux son ange gardien, et son ange gardien l'a perdue. Les trônes, aujourd'hui, sont trop fragiles pour pouvoir porter l'autel, et l'autel trop peu solide lui-même pour pouvoir étayer le (rône.
Mais ce qu'on craint de la part des prêtres, c'est un envahissement de l'instruction publique. Nos amis les patriotes parlent sur ce sujet un peu entre leurs dents; ils n'osent exprimer franchement leur pensée, parce qu'elle est contraire à leurs principes; mais on l'aperçoitiacilement à travers leurs réticences. Il ne faut point, disent-ils, que l'éducation secondaire soit trop libre ; si vous faites à l'édifice une porte cochère, le clergé en masse s'y précipitera ; 11 prendra pour lui toutes les places, et quand il sera maîlre de l'enseignement, il empoisonnera votre jeunesse de ses doctrines ultramonlaines. Mais alors concluez, que faut-il faire? e»l-ce la liberté de l'instruction secondaire que vous demandez ou la continuation du mrnopole?
Si vous posez ainsi le problême : « Comment faut-il s'y prendre pour rendre la liberté à l'instruction secondaire et en exclure les prêtres? » vous le trouverez certainement insoluble. Mais posez-le de cette façon : « Que faut-il faire pour rendre l'instruction secondaire à la liberté et empêcher que l'intervention des prêtres y soit dangereuse ? » vous verrez qu'il est très facile à résoudre.
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Et d'abord, répondons aux objections qu'on nous fail. Pourquoi les prêtres s'emparera ienl-ils avec tant de facilité de lin- Iruclion si elle était libre î Reconnaissez- vous en eux une capacité inruse qui n'existe point chez les laïques? Lorsqu'ils seront dans leur classe, l'inspiration du Saint-Esprit descendra-l-elle sur eux, comme s'ils étaient dans un concile? auront-ils des saints qui feront des miracles de syntaxe et de méthode, comme ils eu ont qui font des guérisons miraculeuses? ou, s'ils n'en ont point, en feront-ils venir de Rome? Enfln, comme ce mendiant béni de Dieu, leur sufBra-t-il de dire : « Que l'instruction publique entre dans mon sac, » pour qu'elle s'empresse d'y entrer?
Allez, le public n'est pas si engoué d'eux qu'ils voudraient bien le faire croire ! On s'imagine que leurs petits séminaires sont en grande odeur de sainteté, parce qu'on y envoie beaucoup de marmaille; mais cela vient de ce que la soupe de leur marmite est moins chère que celle des collèges. A mesure que leurs classes s'avancent vers la philosophie, elles se tarissent comme une eau qui coule dans le sable, et c'est un phénomène qui ne se produit que de loin en loin d'en voir sortir un bachelier ès-letlres. Quel père de famille, en effet, serait assez ennemi de son flis, pour le laisser, quand il est adulte, achever par un prêtre. Voici, du reste, un fail qui prouve que les établissements d'éducation non baptisés ne meurent point à l'ombre des maisons religieuses. Dans l'arrondissement de Clamecy, où le petit séminaire de Nevers est venu un beau jour s'établir et se carrer, il y a deux collèges qui font assez bien leurs affaires; dans l'arrondissement de Cosne, où il n'y a point de petit séminaire, il n'y a qu'un collège maigre et assez mal portant; et dans celui de Château-Chinon, il n'y a ni séminaire ni collège.
Du reste, voyez si les prêtres se sont rendus maîtres de l'inslruclion primaire où cependant ils peuvent entrer de plain-pied et quand ils veulent ; demandez à M. Schmidt si leurs frères ignorantins ont tué une seule de vos écoles communales.
DES jfeSClTES i'J
Quand bien m(»rne, du rcsle, le clergé dcvrail s'emparer infailliblerncnl de 1 inslruclion, serail-ce une raison pour lui en escarper les bords? Pour que les prélres s'cinpirassenl de l'inslruclion, que faudrail-il? que la majorilé des familles eût placé en eux sa confiance; or, la majorité des familles, c'est la Nation. C'est donc parce que vous leur supposez la confiance de la Nation, que vous voulez les exclure de l'enseignement public ? mais prenez garde à ce que vous allez faire ! agir ainsi envers eux, c'est leur dire : « Nous ne voulons pas que vous enseigniez, parce que vous enseigneriez trop bien si nous vous perniellions d'avoir des chaires. » Pour moi, je vous avoue que je me trouverais très honoré d'être exclu de celle manière. Si votre intention est de rehausser les prêtres, vous ne sauriez employer un meilleur moyen que celui-ci. léserais fâché, sans doute, que vos collèges tombassent devant les maisons religieuses, mais j'aime encore mieux l'égalité devant la loi que vos collèges. Qu'est-ce que cette liberté d'instruction secondaire que la charte nous a promise, et qu'elle nous fait si longtemps attendre, si ce n'est la liberté de concurrence appliquée à l'enseignement public? Or, qui a le droit d'ouvrir aux uns la porte de la concurrence et de la fermer pour les autres ? Peut-on m'empêcher de tirer proût de la supériorité que j'ai sur mes rivaux? Est-ce aux faibles et aux maladroits qu'il faut sacrifier les habiles et les forts, et csl-il raisonnable d'abattre un chêne parce que son ombre étouffe quelques chélifs arbustes?
Mais, quand bien même l'éducation publique viendrait d'ellemême s'agenouiller devant les prêtres, vous avez un moyen fort simple d'empêcher qu'ils ne la corrompent: c'est de vous réserver le droit de surveillance la plus étendue sur leurs collèges. Du moment que vos inspecteurs auront la faculté de pénétrer chez eux tous les jours et à toute heure, ils ne pourront leur rien cacher de ce qu'ils font ni de ce qu'ils disent; leurs élèves seront derrière leurs grilles, comme des oiseaux dans une violére. Au cas où ils auraient cette puissance démoralisatrice que vous leur supposez,
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il Ifiur serait aussi impossible de dépraver voire jeunesse, qu'à l'épicier de vendre à faux poids. Quelle que soil léducation que vous fasse la Chambre, elle sera réglée par un programme qui devra être suivi dans tous les collèges : si les prêtres s'y conforment exactement, qu'auriez vous à craindre de leurs mauvaises doctrines ? Ils n'enseigneront que ce que vous voudrez qu'on enseigne ; ils ne feront de vos fils que ce que vous voudrez qu'on en fasse. Si, au contraire, ils s'écartent de votre programme, vous leur ferez fermer leurs collèges. Ainsi, soumis ou rebelle, le clergé ne saurait vous nuire, ou bien il faudrait que vos ministres le laissassent faire. Or, vous défierez-vous, par hasard, de vos minisires ? Mais, d'abord, vous devez élre bien tranquilles maintenant du côlé des Jésuites : grâce aux invincibles précautions qu'il a prises conlre eux, M. Villemain leur a rendu l'instruclion inabordable. Rome n'était pas mieux défendue par le sillon que llomulus Irara autour de son enceinte, que notre éducation publique par le projet de loi de ce vigilant ministre !.. « Tous ceux, dit-il, qui voudront se livrer à l'inslruclion publique, seront obligés de prêter serment qu'ils ne sont pas Jésuites. )i N'est-ce pas que c'est là un excellent tour que M. Villemain joue aux disciples d'Escobar? et voyez combien on a d'esprit quand on a été élevé par l'Université! C'est dommage que M. Martin (du Nord), à l'exemple de son collègue, n'astreigne pas les banqueroutiers, pour éiiargner aux juges de longues instructions, à jurer qu'ils sont purs de toute fraude. Ce qui plaira encore à aucuns dans le projet de loi de M. Villemain, c'est qu'il a failli exciter une insurrection parmi les évéques; mais, à vrai dire, c'est là le seul mérite — si c'en est un — que je lui reconnaisse. Je trouve que les conditions de capable qu'on impose aux instituteurs secondaires sont trop rigoureuses; elles sont même peu raisonnables : on exige d'un chef d'instilulion qui ne professe pas, qui ne fait que diriger sa maison et la surveiller, le diplôme de docteur es sciences !... Mais, alors, bientôt on exigera d'un directeur d'hospice qu'il soit médecin ; le ministre de la
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justice devra élre docteur en toutes sortes de droits, et il faudra, pour être ministre des travaux publics, avoir obtenu un grand prix d'architecture et être allé à Rome.
Ce diplôme qu'on impose au chef d'institut'on , à quoi sert-il , quand les professeurs qui enseignentpourluidoiventavoirle même diplôme? à quoi sert-il surtout, quand vous soumettez ce même chef d'institution à l'épreuve difOcile d'un rigoureux examen? Si le diplôme prouve quelque chose, à quoi bon l'examen? et s'il ne prouve rien, pourquoi l'exigez-vous? Cela esl-il moins ridicule que si le maréchal Soult s'avisait de dire : « Pour être admis dans la gendarmerie, il faut avoir cinq pieds quatre pouces ; tous les postulants, avant de passer sous la pige, seront tenus de fournir un certificat de leur chef de corps, constatant qu'ils ont cette taille? » Mais, pour vous, le diplôme prouve la science de l'inslituleur secondaire ; alors, puisque voilà sa science constatée, sur quoi vos examinateurs l'interrogeront-ils? sur le meilleur procédé à employer pour empêcher les tiques de dévorer le trousseau des élèves, ou pour se débarrasser des punaises! Mais, ce que j'admire le plus dans le projet de loi de monsieur le grand-maître, c'est la manière dont il compose son jury d'examen : il y invitera un magistrat ou deux, un ecclésiastique et des bourgeois notables du pays, — c'est-à-dire notables par leur fortune; car ce n'est plus, à présent, que de cette façon qu'on est notable; — or, M. Villemain est trop poli pour exiger le moindre diplôme de ces messieurs. Il est donc probable que les examinés seront plus savants que les examinateurs, et, du reste, cela a lieu dans un assez grand nombre d'examens.
« Mais, dit M. Villemain, j'ai eu la précaution de mettre, dans mon jury, des hommes d'une capacité reconnue. » Sans doute, mon.sieur Villemain ; mais ces hommes capables, quels sont-ils ? des officiers de l'Université. Or, avec les honnêtes personnes que vous leur avez adjointes, croyez-vous qu'il leur sera bien difficile
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de s'emparer des examens ? Aussi, vous et vos professeurs journalistes, vous avez beau le nier, l'Université sera juge et partie dans sa cause, et même, il pourrait bien se faire que l'examen n'eût été inventé que dans le but de lui procurer cet avantage. Du reste, si c'est pour écarter les prêtres de l'éducation publique que M. Viltemain impose aux instituteurs secondaires des conditions si rigoureuses, il n'a pas perdu son temps : c'était bien là, en cfTet , quil fallait frapper. Pour les prêtres qui perdent leurs meilleures années à ergoter sur la théologie, ce ne sera pas chose aisée que de se faire recevoir docteur és-sciences : l'enseignement dévot et méticuleux qu'on leur donne dans les séminaires ne les a point préparés aux éludes fortes et sérieuses ; les sciences qui n'ont point de rapport avec leur autel, loin d'exciter leur curiosité, leur sont importunes ; il y a plus, elles leur font peur. Mais, celte barrière que vous faites si haute pour les prêtres, elle sera de la même hauteur pour les citoyens; et comme les citoyens sont plus nombreux que les prêtres, pour un de ceux-ci qu'elle écartera, elle en éloignera dix d'entre nous. Nous sommes dix qui habitons la maison : parce qu'il se trouve parmi nous un de vos ennemis, ne nous en murez point la porte.
En résumé, le projet de loi de M. Villemain est comme les forliflcations de Paris, il est fait un peu contre ceux du dehors, et beaucoup contre ceux du dedans. Votre terre promise n'est pas déjà un si beau pays, pour que vous en rendiez l'accès si difficile. Si vous mettez, à tous les passages, des corps-de-garde d'universitaires qui vexent les passants ; si, pour pénétrer chez vous, i! faut des prodiges de patience et de courage, nul ne voudra aller par-là. Vous savez cela aussi bien que moi, dans toute profession il faut qu'on récolteen proporiion de ce qu'on a semé: or, qui voudra dessécher dans d'arides études les fraîches années de sa jeunesse, effeuiller les courtes roses de son printemps sur des bouquins, et laisser sa lampe allumée jusqu'à 25 ans pour acquérir le droit d'ouvrir une maison d'éducation qui lui rapportera moins, peut-être.
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qu'une boutique de menuiserie , qu'un comploir d'épicier ou qu'une fabrique d'allumeltes chimiques? Si vous m'engagez à creuser dans mon champ des sillons larges et profonds comme des fossés, il faut que vous me garantissiez qu'il y poussera des épis grands comme des arbres.
Le gouvernement a le droit, sans doute, d'exiger des garanties de ceux qui se livrent à l'instruction publique; mais il ne faut pas que ces garanties soient exagérées. Vous ne devez pas, comme un vilain usurier, demander, pour un prêt de cinquante francs, un gage de mille écus. Avec un pareil système d'affranchissement, vous n'affranchissez rien du tout: vous avez fait semblant d'ouvrir la main, mais vous n'avez rien donné. Ainsi, je le demande, si le gouvernement était obligé de remettre en liberté le tabac depuis si longletnps son esclave, et disait : « Pourront vendre du tabac tous ceux qui seront pourvus d'un diplôme de docteur ès-sciences, » le gouvernement aurait-il acquitté sa dette, et le commerce du tabac serait-il redevenu libre? Il appert, pour moi, du projet de loi de M. Villemain, que le gouvernement veut garder, le plus qu'il pourra, du monopole universitaire. Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est qu'il impose aux chefs-lieux de département l'obligation de se pourvoir chacun d'un collège royal. Le ministre de l'instruction publique comprend très bien que celte mesure est souverainement injuste , qu'elle est oppressive pour le peuple ; car, aux dépens de qui que ce soit que vive le collège, c'est toujours le pauvre qui paiera l'éducation du riche. Pourquoi donc, alors, celte recrudescence des collèges? c'est que le gouvernement veut être partout en force contre la concurrence des établissements particuliers, et pouvoir, aussitôt qu'ils apparaîtront, les écraser sous son pied d'éléphant.
Cela, d'ailleurs, ne lui sera que trop facile. Comment de pauvres savants, avec leurs faibles ressources d'influence et d'argent, et ayant à peine de quoi se procurer quelque docteur ès-sciences à ion marché, pourront-ils lutter contre l'Université, qui est un des
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grands corps de l'Étal, aux mains de laquelle sont les clefs du trésor public, qui, pouvant rétribuer ses professeurs en proportion de leur mérite, est à même de les choisir entre nos notabilités scientifiques et littéraires? Peut-être y a-t-il un avantage à ce que l'Élat ait ses collèges ; mais, une chose pour moi bien certaine, c'est qu'il n'y aura point de liberté d'instruction secondaire, tant qu'existera l'Université, Du reste, la question revient à celle-ci : le gouvernement absolu d'un bon despote vaut-il mieux qu'une mauvaise liberté? El je ne me charge pas de la résoudre.
Du moins, j'aurais voulu que M. Villemain eût abaissé sa haute et puissante attention jusque sur ces localités où il n'y a ni ne peut y avoir de collège. Quel inconvénient eût-il trouvé à ce que, dans ces petits lieux, les instituteurs primaires, en mesure de prouver qu'ils ont fait leurs humanités, pussent enseigner les éléments du latin ? Pour faire traduire le De Viris à des marmots, est-il besoin d'être au moins bachelières-sciences? Je vote pour qu'un amendement, dans le sens que je viens de dire, soit ajouté à la loi. Beaucoup de pères de famille sont obligés de payer, pour leurs enfants, de grosses pensions dans des collèges lointains, depuis le premier feuillet du rudiment de Lhomond jusqu'au dernier chapitre de la philosophie de M. Cousin, et cela ne laisse pas que de renchérir le diplôme de bachelier ès-lettres,
AJais, le vice le plus essentiel du projet de loi de M. Villemain, c'est qu'il laisse flotter l'éducation publique sans direction ; qu'il ne lui imprime point le cachet de la France. M. Villemain, occupé à se mirer dans ses phrases, ne s'est point souvenu un instant qui il était, ni pour qui il travaillait ; il ne lui est pas venu à l'idée que c'était une institution qu'il fondait, que ces lignes qu'il arrangeait avec une élégante symétrie pouvaient avoir une haute influence sur les destinées de son pays, le tirer du fond de son abaissement, ou l'y maintenir. Le digne grand-maître n'a vu, dans la question, que des conditions de capacité à établir pour les instituteurs secondaires, et, au lieu d'une loi, il a fait un projet
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de police. Priez-le de vous rédiger un système pénitentier, il se contentera de vous dire quelles garanties il faut exiger du directeur de la prison, du geôlier, de ses porte-clefs, et c'est tout au plus s'il oubliera les molosses. Que ses jeunes administrés arrivent au grade de bachelier és-Iettres, voilà tout ce qu'il veut, et il serait même étonné qu'on lui en demandât davantage. Ils serviront ou ils trahiront la France, ils vendront leur foi ou ils la garderont pour eux, cela ne le regarde pas : il n'est pas payé, lui, pour faire des citoyens, et il sait qu'on se passe bien de l'être. S'il est grandraaîlre, c'est pour faire manœuvrer son escouade des quatre facultés, et non pour autre chose.
Cependant, il faudrait à la France autre chose que des dispositions réglementaires sur l'admission des instituteurs. Dans cette liberté d'instruction secondaire promise par la charte, nous n'avons pas vu seulement une industrie nouvelle à exploiter, un état à créer pour certains ; ce que nous y avons vu, c'est une éducation nationale à substituer à cette éducation insignifiante qui fond depuis si longtemps dans le même moule tous les peuples de l'Europe. Le fils d'un soldat ne doit pas être élevé comme le fils d'un marchand, et l'aigle ne va pas, comme la poule , apprendre à ses aiglons à chercher des vermisseaux dans la poussière. Cette question, que le grand-maîlre de l'Université ne daigne pas honorer d'une considération publique, me paraît, à moi et à plusieurs, de la plus haute importance; depuis la révolution de juillet, aucune autre plus digne de l'attention des Chambres n'a occupé la tribune. Une éducation nationale, c'est le commencement de toutes les institutions ; c'est elle, en faisant les mœurs, qui fait les lois : elle est le sol où il faut tout semer et où tout pousse. Si vous avez mis du fer dans ces sillons, il en surgira des baïonnettes ; si vous les avez arr ses d'eau bénite, il y poussera des tricornes. A quoi sert-il que vous ayez des institutions, si vous n'avez pas de citoyens pour les mettre en pratique? Les constitutions ne se bâtissent pas
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dans la poussière; il faut bien qu'elles soient appuyées sur quelque chose; et, je vous le demande, si, malheureusement, vous n'aviez plus de morale publique; si les électeurs regardaient leurs droits politiques comme un objet de commerce, et les vendaient aux députés ; si les députés trafiquaient, avec les ministres, des intérêts de la Nation, et livraient leur mandat pour une énorme pension viagère, déguisée sous forme de sinécures ; si, au-dessus des ministres chargés de faire exécuter la volonté nationale, planait une volonté supérieure et irresponsable, et que ceux-ci, pour conserver leur portefeuille, se résignassent lâchement à la subir, que signifierait votre gouvernement constitutionnel, et combien (le temps durerait-il? La dernière pierre de l'édifice étant trop lourde, ne finirait-elle pas par faire écrouler la base? Avant tout, ayez donc une éducilion qui vous fasse des citoyens ; ce n'est qu'à ce prix que vous conserverez votre liberté, et que vous retendrez. Lisez l'histoire : c'est toujours dans ce temps de corruption où le patriotisme se perd et où les citoyens disparaissent que se montrent les usurpateurs !
L'éducation publique est une cause de force ou de faiblesse , selon qu'elle est bonne ou mauvaise ; quand elle esl bonne, elle fait la vie des nations , lorsqu'elle est mauvaise elle les tue. Des peuples qui ont empli le monde du bruit de leurs vertus, non moins que du bruit de leurs armes, semblent n'avoir pas eu d'éducation nationale. C'est que chez eux cette éducation se faisait sur la place publique où les enfants étaient sans cesse mêlés avec les hommes. L'éducation de notre jeunesse, en 93, s'est faite dans la rue aux refrains de \aMarseillaise, et vous savez quels miracles de dévoûment et de patriotisme elle a produits! Napoléon, lui, savait bien quelle force d'impulsion il y avait dans une éducation qui pousse tous les hommes vers le même but; mais il se garda bien de donner à la France impérialisée une éducation nationale. Il s'empara, avec une merveilleuse adresse, de tout ce qu'il y a de noble, d'ardent, d'impétueux dans l'esprit de ses enfants, et il ea
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fil une cducalion napoléonienne. Celle éducation fui sa plus puissante et sa plus fidèle alliée. C'était en ses mains un canon toujours chargé qui lançait une colonne incessante de houlcts; c'était elle qui lui faisait ces solides conscrits, qui, sur leur premier champ de bataille, égalaient nos vieilles troupes. Ces jeunes hommes, qu'on parait dans leurs lycées du glorieux uniforme de nos soldats, qui ne marchaient qu'au son du lambour, auxquels, au lieu de jouels, on donnait un fusil, ne voulaient plus d'autre profession que celle des armes; les cicatrices leur venaient au visage avant les moustaches, et dans cet âge où nos enfants sont encore sur les bancs des écoles, plusieurs d'entre eux étaient déjà morts de la mort des grenadiers !
Si l'éducation secondaire n'avait pas une direction qui la fit vôtre, il y aurait du danger sans doute à ce que les prêtres vous la volassent. Ils pourraient, en face de votre programme, éteindre dans les cœurs de votre jeunesse cette flamme sacrée qui fait l'ame du ciloycn, et sans laquelle il n'y a plus de grande action possible. D'abord, en expliquant les auteurs grecs et latins à leurs élèves, qui leur empêcherait de dire, sous forme de notes, que Léonidas et ses trois cents compagnons, mourant aux Thermopyles pour le salut delà Grèce, que Caton s'ouvrant les entrailles pour ne point survivre à la liberté de sa patrie, que ces généraux numanlins qui aimèrent mieux se brûler vifs entre les ruines de leurs maisons que de subir la domination des Romains, étaient aux yeux de Dieu des fanatiques et des impies, et que s'il faut servir sa patrie, il ne faut pas se damner pour elle. Puis quand ils reviendraient à notre histoire, pourquoi craindraient-ils d'établir que le pape est le maître de tous les royaumes de la lerre; qu'il peut ôler son trône à un empereur et le donner à un sacristain ; qu'on n'est pas lié par son serment avec un roi impie, que la volonté nationale est une chimère ; que Napoléon était , non l'usurpateur de la liberté , mais du trône du roi Louis XVIII, et que le peuple souverain, actuellement régnant, a
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spolié le duc de Bordeaux de sa couronne ? Si encore, comme M. Dufètre, que je soupçonne avoir à la langue un petit bouton de jésuitisme qui lui démange, le dit dans ses Etrennes religieuses, ils disaient hypocritement dans leurs classes : « Kléber se destinait à l'architecture ; si la révolution ne l'eût enlevé, il fût mort tranquillement en faisant des plans, » qui serait là, pour leur répondre que, si Kléber fût mort tranquillement en faisant des plans, la Vendée n'eût peut-être pas été soumise et pacifiée ?
Et pourquoi n'iraient-ils pas plus loin? Aux yeux des prêtres, les intérêts de la religion dominent de toute la hauteur du ciel les bas intérêts de nos sociétés, à moins toutefois qu'il ne s'agisse des leurs mêmes. Servir Dieu est un motif qui justifie non-seulement toutes les actions, mais encore qui les sanctifie; pour celui qui agit avec celte intention, il n'y a plus ni trahison, ni parjure, ni cruauté, et le meurtre lui-même devient une action héreïque. Celte doctrine, les Jésuites l'enseignaient hautement dans leurs écoles; plusieurs fois même, soulevant la lourde couverture de leurs in-folio, elle s'est glissée armée d'un poignard, dans la rue, et elle s'est abreuvée de sang royal. On ne sait que trop que Jacques Clément et Ravaillac avaient trouvé des professeurs de meurtre dans leurs collèges, et qu'un général des Jésuites, le père Guinard, fut condamné à mort pour avoir fait soutenir à ses élèves cette thèse : « qu'il était permis de tuer un prince hérélitique. » Si les prêtres s'emparaient de l'éducation, je ne sais ce qu'ils diraient de Louis-Philippe, usurpateur à trente six carats, attendu qu'il ne va pas à confesse, ni de M. Villemain, le grandmaître, qui est si panthéiste ! A la vérité, cela ne me tient guère en peine; mais qu'on me permette de m'inquiéter pour moimême. L'autre jour, c'était minuit, l'heure des pensées sinistres ; voici, dans mon bouge, aux lueurs fumeuses de ma chandelle, le raisonnement que je me faisais, et ma barbe en était toute raide d'horreur. Supposons, me disais-je, que je prenne domicile
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vers les hauts quartiers de la ville, et me trouve le voisin du bon Saint-CjT ; supposons encore que j'aie un superbe chien de chasse, et que Médor ait la manie de hurler à la manière de ses confrères |)endant les offices ; ne se trouvera- l-il pas purmi les élèves des Jésuites quelque séide qui croie assurer son sulut en donnant une boulette d'onze heures à ce bruyant ennemi de la religion, et cela sans songer que les choses eussent pu s'arranger d'une manière infiniment moins tragique en faisant apprendre le plain-chant à mon chien?
Mais, je veux le croire, le fanatisme des prêtres s'est un peu humanisé ; cet ascendant de fer qu'ils avaient sur leurs élèves n'existe plus ; aujourd'hui leur pieux et solitaire ressentiment ne réussirait qu'à produire quelque émeute de collège, qu'on réprimerait en mettant pendant quelques jours les insurgés au pain sec.
Mais, quand vous aurez une éducation nationale, ils n'auront pas même ce petit moyen de perturbation ; avec votre programme vous les musclerez si bien qu'ils ne puissent rien dire qui ne vous convienne et que vos élèves ne doivent entendre Je sais bien que dans un projet de loi sur l'instruction on ne peut faire entrer un article ainsi conçu : « Tous ceux qui ouvriront des maisons d'éducation, seront tenus de faire enseigner que Léonidas et ses compagnons étaient des héros, et que Napoléon n'avait point usurpé le trône de Louis XVIII. » 31ais cela, c'est dans les livres imposés à vos instituteurs qu'il faut le mettre. Ces livres, il faut qu'ils soient faits sous vos yeux; que datis aucun collège et sous aucun prétexte on ne puisse en étudier d'autres. C'est là qu'il faut donner un sens moral à votre enseignement, et écrire à la suite des commandements de Dieu qui sont la morale de tous, les commandements de la Nation française ; mais l'étude des sciences et des langues mortes ne doit être qu'un accessoire de votre éducation , elle ne doit en former que le bord. Un défaut du vieux enseignement, selon moi, c'est qu'il bourre trop les élèves de science. Chez
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eux, la poche de la mémoire est pleine à s'effondrer, cl celle de l'intelligence est presque vide. Croyez-moi, il importe peu à la patrie d'avoir des citoyens si lettrés ! Les Romains eux n'étaient pas lettrés, et cela ne les a point empêchés de conquérir le monde ; on est toujours assez savant quand on sait tout ce qu'on doit savoir; c'est donc ce qu'ils doivent savoir qu'il faut entre autres choses enseigner à nos jeunes hommes. Quand bien même votre enseigncmenl serait un peu faible, les hommes de génie, semblables à la vapeur qui de quelque bas lieu qu'elle parle arrive toujours aux couches supérieures de l'atmosphère, monteronl d'eux mêmes jusqu'où leur intelligence spécifique doit les porter. Quant à ces capacités qui ne sont qu'estimables, vous en aurez toujours assez, soyez tranquilles, il n'y a pas de risque que vous manquiez jamais d'avocats pour plaider la cause de la veuve et de l'orphelin; de littérateurs pour vous griffonner des feuilletons et des pièces de théâtre, et de journalistes pour défendre vos droits. Mais ce qu'il vous faut maintenant, ce sont des citoyens, et beaucoup de citoyens; des citoyens avant tout. Il est temps d'opposer une morale publique à ce torrent de corruption qui tombe d'en haut et rejaillit sur tout le pays. 11 est temps d'armer la France d'une éducation nationale : cela vaudra mieux, croyez-moi, pour sa défense, que ces masses de pierre que vous élevez autour de Paris, et ce sera moins dispendieux. Qu'est-ce en effet d'un peuple qui n'a point d'éducation nationale? un peuple sans traditions, isolé entre le passé et l'avenir, n'ayant point d'aïeux, et ne devant point avoir de pelitslils. Il change de forme comme une nue, à mesure que de nouvelles générations viennent se poser sur les premières ; c'est un tas de poussière sans consistance et indilTérent au vent qui l'emporte.
A quoi sert, disent certains, une éducation nationale? A quoi cela sert, malheureux ! Mais si la France n'a point une éducation nationale qui resserre entre elles ses diverses parties, éles-voussûr qu'elles se tiendront toujours ensemble? étes-vous sûr, si elle n'a pas toujours une seule et même face, que ses enfanls ne cesseront
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pas de la reconnaître? Si de lous ses habilanls vous ne faites des Français, pourquoi l'Alsacien, qui parie allemand, se croirail-il le frère du Provençal qui ressemble à un Espagnol ? Pourquoi Toulouse, que rien ne menace, accourrail-il au secours de Lille attaquée ? Pourquoi le Levant paierail-il les ports qu'on creuse pour les habitants de l'Ouest, et les habitants de l'Ouest les chemins de fer qui courent dans le Levant? Pourquoi, euQn, les déparlements qui bordent les frontières, semblables à ces pierres qui tombent des planéles, ne se détacheraient-ils pas de la France quand elle serait heurtée par le moindre choc. L'éducation, c'est le lien d'une nation, comme l'uniforme est le lien d'une armée. Malheur au peuple qui croit pouvoir se passer d'une éducation nationale ! S'il subsiste parmi ses voisins, c'est que ses voisins ont encore plus que lui d'éléments de faiblesse I
La Chambre reconnaîtra sans doute tout le vide du projet de loi de M. Villemain, et y fera de larges amendements ; mais, surtout, qu'elle profite de cette occasion pour réviser l'instruction primaire et pour la coordonner avec l'éducation lettrée : l'une est le commencement dej'autre, et sur un étage de bois on ne bâlit point un étage de pierre. Les deux éducations sont deux sœurs qui, bien que destinées à un état différent, doivent aimer d'un même amour leur mère qui est la France. Que l'éducation primaire ail la même direction, la même discipline que l'éducalion des collèges ; que loules les écoles de France, soit communales, soit particulières, aient les mêmes livres de morale cl d'instruction; que ces fiers Ignoranlins, qui ne relèvent que des évêques, soient obligés de subir le joug commun, et qu'ils ne puissent faire faire à leurs élèves un signe de croix qui ne soil pas ordonné par la loi !
Mais, dit-on, vous savez quelles sortes de gens vous avez au ministère ; jamais ils n'auront la main assez forte pour ûxcr la bride sur le cou des prêtres. Un cerf-volanl les emporterait au bout de sa ficelle, et vous voulez leur donner un attelage rélif et toujours
ruaiU à mainlenir. Avec eux, les prêtres se dégageront aujourd'hui un peu, et demain davantage, de la discipline imposée, et leurs collèges finiront par se transformer en séminaires. — Ce sont, au contraire, leurs séminaires qui doivent se transformer en collèges ! Mais la Chambre n'est-elle pas plus puissante que les ministres? ne peut-elle les forcer à faire exécuter la loi ? — Hélas ! ajoutent-ils, si le ministère est lâche, c'est parce que la Chambre est pusillanime. La Chambre désapprouve les actes du ministère, et elle le lui témoigne quelquefois d'une manière assez rude ; mais elle n'a pas le courage de se débarrasser de lui, parce qu'elle sait bien qu'il n'est pas seul l'auteur de ses actes. — Alors, il faut parler de cela aux électeurs. Les électeurs, qui ont en main la puissance souveraine, obligeront la Chambre à imposer la volonté de la Nation au gouvernement quel qu'il soit, et dans quelque nuage qu'il se cache; ou si la Chambre ne sait pas se faire obéir des ministres, ils la renverront dans ses foyers, comme un berger qui ne sait pas se faire obéir par ses chiens. — Les choses ne se passent point, me répondent-ils, comme vous vous l'imaginez. Le corps électoral est un mauvais roi qui s'occupe fort peu des intérêts de l'État et beaucoup de ceux de sa dynastie. Ces capacités sonnantes dont le percepteur cote le diplôme, trouvent toujours que leur représentant vole bien, pourvu qu'il leur fasse obtenir quelque chose. Ce sont des chauve-souris, qui, si elles eussent assisté à la création, eussent demandé qu'il n'y eût point de soleil. Il y a profit pour elles à avoir un député ministériel, et jamais vous ne les ferez consentir à en choisir un autre, à moins que ce ne soit un député ministre.
Ainsi, pauvre peuple souverain, te voilà dans la nécessité ou de ne point faire de loi sur l'instruction secondaire, ou d'en faire une mauvaise. Mais est-ce donc une raison, parce que tu as un mauvais ministère, de faire une mauvaise loi? Si tu avais de mauvais chevaux, le ferais-tu donc faire un mauvais carrosse? Et qui te dit qui le ministère existera encore demain? Les ministères pas-
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sent, et les lois restent. Parce que tu bàlis ta maison par un vent brâlanldu midi, est-ce une raison pour que lu en tournes toutes les ouvertures vers le nord ? Ne te préoccupe, en faisant ta loi, ni de ton ministère, ni des prêtres. Fais-la coni ne si tous les ministres étaient forts, et comme s'il n'y avait pas un seul prêtre en France. La seule chose qui doive arrêter ton attention, c'est ce que la liberté te demande et ce que le bien de tous exige qu'on lui sacrifle. Les prêtres sont de mauvais citoyens, je le sais; mais, enGn, est ce leur faute si tu as de mauvais ministres ; et faut-il, à cause de cela, leur écorner leur part du droit commun? Les lois ne sont pas faites pour un jour ; ce ne sont pas de ces herbes éphémères qui sortent de terre au printemps et qu'on récolte en été. C'est un arbre que tu plantes, et dont tu n'auras que les premières feuilles, mais qui abritera les générations futures sous son ombre. C'est un bâtiment duquel , pauvre barbon tout grisonnant, tu jouiras bien moins que tes fils. Et d'ailleurs, quand tu ferais une loi d'exception contre les prêtres, à quoi cela l'avancerait-il ? la faiblesse de tes ministres rendrait encore ton œuvre inutile. SI tes ministres sont trop faibles pour maintenir les prêtres sous le joug de ladiscipline commune, lisseront trop faibles également pour les empêcher de sortir de la loi d'exception dans laquelle lu les auras enfermés. L'instruction, au lieu de devenir la proie des prêtres y entrant deplain-pied et ayant la clef dans leur poche, deviendra la proie de prêtres s'y introduisant furtivement et à l'aide de fausses clefs: or, de deux manières de se laisser voler, je ne vois pas trop quelle est la bonne.
Je n'ai pas, moi, imposé ma volonté à des rois et à des empereurs; Je n'ai point commandé au Caire, ordonné en maître à Rome, régné à Madrid, signé des traités à Vienne, passé des revues à Berlin, je n'ai pas eu un mois sous ma domination les cendres de Moscou ; mais si j'avais une maison , fût elle grande comme Paris, il me semble que j'y serais le maître; quand je voudrais mettre un habit, si mon valet-de-chambre m'apportait
une redingotte, le drôle goûteraitde ma houssine; el il ne faudrait pas, s'il me plaisait de manger gras le vendredi, que mon cuisinier s'avisât de servir maigre! I! aurait beau dire qu'il a peur de mon aumônier, je le jetterais à la porte et je mettrais un artiste luthi^rien à sa place. Or, ignores-tu, toi, peuple souverain, que la France est ta maison, que tu y es le maître, et que tes ministres ne sont que tes premiers domestiques? Pour qui le prennent donc ces orgueilleux valets, qui foulent aux pieds ta volonté souveraine comme les pailles du chemin, et pour qui te prends-tu toi-même? Est-ce bien toi qui, il n'y a pas encore quatorze ans, marchais sur les canons chargés, et déchirais entre tes mains comme une vieille étoffe les bataillons de la Restauration? Ta voix, qui agitait avec le fracas d'un orage les syllabes de fer de la Marseillaise, est-elle devenue si faible que tu ne puisses te faire entendre des Tuileries? Ton épée est prisonnière au fourreau ; mais ici tu n'a pas besoin d'une épée, tu as le droit de pétition. Cette arme ne le suflit-elle pas ? Quand un homme est fort, il est encore puissant alors qu'il n'est armé que d'une simple canne ; et d'ailleurs, un soldat met-il le sabre à la main contre un boule-dogue ? Tu dis que si lu laisses ces gens-là au pouvoir on pervertira la jeunesse ; mais alors qu'attends-tu pour les détrôner? qu'on l'égorgé? Tu pétitionnes pour qu'on chasse de France les Jésuites; mais pour les chasser il faudrait qu'on sût où les prendre. Autant demander qu'on chasse du royaume tous les serpents. Que ne pétitionnes-tu plutôt contre tes minisires? Avec eux lu n'oses faire de bonnes lois; mais tiens-tu moins à avoir de bonnes lois qu'à conserver de mauvais ministres ? Si tu avais une dent qui t'empêchât de manger, hésiterais-tu à la livrer au fer du dentiste ? Slainlenant tu ne peux plus espérer que ces gens-là se guériront jamais de celte fièvre continue de la peur qui les travaille; il est évident pour toi qu'ils n'ont pas un fil de moelle dans les os, et tu as pu dernièrement mesurer toute l'étendue de leurs faiblesses. Tu sais qu'une menace partie de dessous un tricorne sufTit pour leur faire baisser la tétc, qu'ils
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onl peur tncriic délre excommuniés. Tu sais que quand des évêqucs fanfarons les bâtonnent de leur crosse, ils se contentent de leur répondre par un blâme qu'ils metleni, pour qu'il soit plus solennel, dans la bouche du Conseil d'Élat. K. Dupin a beau dire que cette répression est 1res efûcace, il ne te persuadera jamais que ces prêtres orgueilleux, qui regardent le Conseil d'État comme un ramas d'impies et de damnés, se trouvent sévèrement châtiés par son blâme. Tu sais bien, loi, qu'ils ne s'en soucient pas plus que le malfaiteur, absous par le jury, ne se soucie de l'admonestation que lui fait le président. Tu n'admettras jamais que ce soit un bon moyen de se détendre contre une troupe qui vous crible de balles, que de lui envoyer déclarer par un parlementaire qu'on blâme ses projectiles.
Tu sais encore que quand il platt à l'évèque de Chalons d'exciter par la presse au mépris et à la violation des lois, M. Martin (du Nord), qui atteint si vite et si rudement la presse démocrate lorsqu'elle commet le même délit , cherche en vain des moyens pour atteindre Monseigneur; ainsi, lu n'as plus de gendarme assez haut pour saisir au collet un évéque, les por»es de ta prison sont trop basses pour qu'il passe dessous avec sa mitre. La Chambre a blâmé M. Martin (du Nord), de n'avoir point poursuivi, et tu croyais qu'elle émettrait le vœu qu'il poursuivît ; mais tu sais maintenant que la Chambre octroie aux minisires comme à la royauté le droit de grâce ; que les erreurs ou les faiblesses ministérielles ne son f plus réparables alors qu'elles ont quelques mois de date. Tu as vu avec plaisir qu'on a poursuivi pour calomnie et fait condamner à quinze jours de prison l'abbé Conibalot, qui ne veut plus de sa palme de martyr, si légère qu'elle soit, et eu rappelle. Tu as pu croire, malgré l'impunité accordée à M. de Chalons, que le temps de l'indulgence était entin passé pour les prêtres; mais M. Dupin t'a détrompé : tu l'as entendu déclarer du haut de la tribune, qu'à légard de labbé Combalot, c'était la punition qui importait, non la durée de la prison ni la quotité de
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l'amende, et féliciter les juges de la modération avec laquelle ils avaient appliqué la peine ! Ainsi, tu le sais maintenant, tous les Français ne sont plus égaux devant la loi : une redingote ou une soutane établissent une différence entre les peines. Toi, tu es de la chair à commissaire de police, à sergent-de-ville ; mais la personne des prêtres est en quelque sorte sacrée : empoisonner avec de l'arsenic mis en dissolution dans de l'eau bénite, c'est n'empoisonner qu'a demi. Toutes les fois que le coupable sera abrité par un tricorne, le jury devra lui allouer le bénéfice de circonstances alténuanles. Quand c'est un homme de prière qui maudit un homme de paix, qui calomnie un pasteur obligé d'édifier ses paroissiens par l'exemple de ses vertus, qui lui donne l'exemple des honteuses et des mauvaises passions, il est bien moinï coupable aux yeux de la loi qu'un journaliste calomniateur ! Celui-ci , on peut l'enterrer pour quelques années dans ces sépulcres de vivants que le pouvoir a creusés pour ses adversaires politiques, plus bas que les tombeaux des moris ; mais lui, le prêtre , on le prend par la main et on le conduit dans la première cour de la prison; on lui montre les ténèbres rougeâlres des longs corridors, en lui faisant entendre le bruit des verroux et le grincement des serrures. On peut même se permettre de lui faire goûter le bouillon de la geôle, puis on lui dit : « Vous le voyez, monsieur l'abbé, je pourrais vous laisser dans ces lieux de misère et de désolation qui sont l'enfer de la ville; mais il me suffit de vous avoir prouvé que je suis le plus fort : maintenant vous vous pouvez retirer, » et on le salue. Ainsi, il est bien entendu que contre cette presse amie qui défend tes droits, qui expose tes doléances, on doit se servir d'une bride hérissée de pointes de fer; mais que pour pour les journalistes il suffit d'une bride de laine! et même on prendra une bride de soie pour les évêques. Et cette jurisprudence nouvelle, cette jurisprudence du moyen âge qu'on glisse tout doucement sous la couverture de nos codes, les tribunaux seront d'autant plus enclins à s'en servir, que c'est un magistrat, un procureur gêné-
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ral à la cour de cassation qui lui prélc l'auloiilé de sa parole. Si c'est ainsi que M. Dupin veut que le gouvernement soit tm;n(oj/able envers le clergé, quand il déborde, le torrent aux sombres vagues n'est pas prés de se retirer entre ses rives. Le clergé, tu le connais depuis longtemps, toi ; c'est un animal intraitable, qui caresse quand il est repu, qui recommence à grogner quand son écuelle est vide. Une seule proie qu'on lui refuse lui fait oublier toutes les chairs grasses et tendres qu'on a mises sous sa dent, et tant que son maître ne se sera point laissé dévorer par lui, sa voracité féroce ne sera point satisfaite.
Cependant le ministère cherche à l'apprivoiser par de bons traitements, et lui donne du pain imprégné de ta graisse; il fait aux prêtres des concessions, il leur octroie des privilèges, il les paie pour le mal qu'ils lui veulent et pour celui qu'ils se donnent la peine de lui (aire. Quand môme lu voudrais en douter, tu ne le pourrais plus, maintenant que M. Dupin a déclaré que le gouvernement actuel avait honoré le clergé plus que le gouvernement de Napoléon, et plus que la Restauration elle-même ! Mais pourquoi donc ont-ils tant honoré le clergé ? Lui , du moins, Napoléon, avait un nouveau monde à refaire sur le modèle de l'ancien, et la Restauration avait pour elle l'excuse de la reconnaissance; mais, eux, quels services leur avaient rendus les prêtres, ou quels services en attendaient-ils? ils savaient bien qu'ils se refusaient de sacrer la nouvelle dynastie par leur plain- chant, et qu'il fallait sans cesse parlementer avec eux pour leur faire entonner le Domine salvum fac Philippum. Quoi ! le peuple chasse la Restauration, surtout parce qu'elle donnait au clergé une part trop grande dans les affaires publiques, et eux, au lieu de le tenir, comme un ennemi reconnu, haletant et garolté entre les durs liens de la loi, de ne lui laisser de libre que la voix pour dire son bréviaire, ils l'honorent plus que ne l'avait fait la Restauration elle-même!
Maintenant, étonne-toi donc que ces honimes aient usé de tant
rigueur envers ceux qui ont fait la Révolulion, qu'ils aient écarté d'eux tous ceux qui ont fourni une pierre teinte de leur sang pour bâtir le nouveau trône ! qu'ils aient destitué Lafayette, qu'ils aient abandonné Laffile ! C'est sur tes ennemis les plus intraitables qu'ils épuisaient leur bienveillance, à eux qu'ils distribuaient le butin fait par les vainqueurs.
Aujourd'hui, peuple souverain, que tu sais tout cela, que veuxtu faire? Quoi! tu es convaincu que, si tes ministres restent au pouvoir, ils livreront, par les mains du clergé, la France au duc de Bordeaux , — car voilà ce que j'entends dire partout autour de moi, — et lu gardes tes ministres ! et tu dis encore que tu es le peuple souverain !.. Singulier souverain que celui dont le diadème disparaît entre le chapeau à plumes «l'un ministre et le bonnet à deux pointes d'un évéque ! Mais, si tu te laisses traiter en esclave par le premier qui ose te parler en maître, pourquoi donc fais-tu des révolutions? Es-tu comme ces géants de la fable, qui secouaient les montagnes qui les écrasaient, et faisaient trembler la terre seulement pour avoir la satisfaction de changer de côté? La France est-elle une mer qui, le lendemain d'une tempête, quand des \agues, hautes comme des montagnes, l'ont bouleversée, présente la même surface que la veille ? Puisque tu es si bien disposé à servir quand tu as un oppresseur, que nerestes-tu tranquille sous sa main ? Le bœuf qui se sent né pour le joug n'a pas la sottise de se révolter contre le laboureur, lorsqu'il l'atlèle. Quand on n'est qu'une légère girouette que le moindre souille manie à son gré, on ne cherche point à lutter, comme un navire, contre le vent qui passe. A la vérité, nos pères ont obéi à un empereur ; mais, quel peuple eût jamais un plus grand et plus glorieux maître ? Et eux, encore, ils étaient bien moins les serviteurs de Napoléon que ses compagnons d'armes ; s'ils le suivaient, c'est qu'il les conduisait toujours où ils voulaient aller : ils marchait tant que l'aigle volait, et l'aigle ne s'arrêtait que sur le clocher d'une capilale. Mais toi, vois quels sont ceux qui te tordent, comme une rouelle, entre
leurs mains ; qui meltenl leur volonté \ la place de ta volonté abolie!.. Va! quand trente-deux millions d'hommes ne peuvent se faire obéir par six ministres, ils sont dignes de ramper sous des prêtres ! El voilà donc à quoi aboutissent les grandeurs humaines!... Il est donc vrai que les nations les plus florissantes, semblables à une maison de banque qui fait faillite, peuvent tomber tout d'un coup dans une décadence profonde!... Toi, vieux grenadier d'Austerlitz et de Marengo, te voilà destiné à servir la messe ! Cherche donc au moins, pour ton baptême, quelque vieux temple jadis rayonnant de gloire, et aujourd'hui transformé en église I
Il faut donc que ces nations qui ont tant redouté la France, la voient, dépouillée de sa robe tricolore et revêtue d'une soutane, courber sa tête découronnée sous les ciseaux avec lesquels les prêtres tondent les rois!... Pauvre France ! gigantesque obélisque qui foulas les mondes, tu vas donc, comme Rome, t'enfoncer en terre, et d'immondes fourmis te marcheront sur la tête!... Allons, ne luttons pas contre nos destinées ; apprenons le plain-chant, cl allons nous courber sous les bénédictions de nos nouveaux maîtres ; mais, pour leur être plus agréables, faisons, auparavant, descendre de la nue le front rayonnant de notre colonne ; démolissons nos arches de victoire ; brûlons nos vieux drapeaux ; jetons au vent les cendres de noire empereur ! et si quelqu'un de nous a un ruban à sa boutonnière, qu'il le foule aux pieds dans la boue! Du moins, nous ne ressemblerons pas aux Italiens qui rampent au pieddu Capitole; le souvenir de notre gloire passée ne jettera point sur notre abaissement un rayon qui nous en fasse apercevoir la profondeur !
QSâ Qao(âïïaQ(i)ïïîaâ.
^N ne peut plut aborder les professions libéra- 3>les : aubcut de dix ans, certains avocats n'ont ??^pas gagné le coût de leur robe; la médecine ^ti^jits^jii^g^^^^est tellement encombrée, que, pour un ma- M^WW'^'^^sPWM^'^^' on a un docteur et un ofQcier de santé , et encore quelquefois le saint du lieu leur fait concurrence. La littérature est un cercle dcieux, infâme : une fois que vous y avez mis le pied vous ne pouvez plus en sortir; pour trouver un éditeur, il faut se faire un nom, el pour se faire un nom, il faut trouver un éditeur ; quant à l'épicerie, c'est une profession descendue dans l'estime des hommes. Si donc vous avez trois enfants, je vous
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conseille de faire de l'aîné un banqueroutier frauduleux, du second un banqueroutier simple, et du troisième un failli; si Dieu vous embarrassait d'un quatrième fils, il faudrait en faire un «rrangé avec ses créanciers.
Ces professions ne sont pas très honorables, j'en conviens ; mais l'honneur, qui s'en soucie aujourd'hui ? Cet ancien proverbe : « Il n'y a point de sot métier, il n'y a que de sottes gens, » a été modifié selon les besoins de notre civilisation ; on dit maintenant : « Il n'y a point de sot métier, il n'y a que de pauvres gens. » En effet, la condition du banqueroutier est assez confortable ; il y a, dit-on, un dieu pour les ivrognes : je ne sais si c'est un dieu ou un diable qu'il y a pour les banqueroutiers, mais toujours ces gens-là se tirent heureusement d'affaires. Voilà un couvreur qui tombe du faîte d'un toit : il arrive droit dans le capuchon d'un pauvre moine, et l'étrangle. Lui, cependant, il n'a éprouvcaucune avarie, et va au cabaret prochain, prendre un petit verre d'eau-de-vie pour se remettre du miracle de sa chute. Ainsi tombe le banqueroutier du faîte de son opulence : il blesse une demi-douzaine de ceux qui l'entourent, et il est sans blessures; si même vous lui demandiez s'il ne s'est point fait de mal, il pourrait, avec plus de raison que ce badaud auquel on adressait la même question après une lourde chute, vous répondre, « au contraire. »
Il doit plus qu'il n'a, il ne peut par conséquent avoir plus complètement rien. Si la loi était d'une équité rigoureuse, ses créanciers pourraient le jeter nu dans la rue ; vous le croyez descendu au plus bas de l'indigence, et vous vous demandez comment il pourra s'habituer à celte misère; vous vous attendez; le voir porter des charges sur son dos, creuser des fossés, casser des mètres de pierres le long des grandes routes ; sa femme, dépouillée de ce nuage de gazes et de dentelles qui l'enNcloppait, sera obligée d'aller avec les femmes du peuple, infiniment plus riches qu'elle, puisqu'elles ne doivent rien, laver les lessives, couper de l'osier sur le boni des fleuves, ou garder, à tant par jour, le chevet des ma-
r»KS B.VNQUF.UOtTES. 'J
Jades; ses c»fanls eourronl pieds nus dans la poussière des mes, comme les enfants de ces prolétaires, gens d'une probité ferme, mais un peu rude, qui croient que quand on n'a pas de quoi payer le cordonnier, il faut se contenter de la semelle que Dieu a mise sous nos pieds.
Pourtant aucun de ces phénomènes ne se produit; il ne tombe point un nœud de rubans de la toilette de sa femme ; ses enfants n'interrompent point pour cela le cours de leurs études, car il sait le prix d'une bonne éducation ; lui-même, il reste bien ciré, bien vêtu, bien nourri, luisant dans sa peau aussi bien que dans son elbeuf ; il ne travaille point, ou du moins il n'a qu'une occupation équivoque. Souvent, de peur qu'on ne lui reproche d'être un membre inutile à la société, il va à la chasse ou à la pêche : s'il est tombé d'une condition quelque peu inférieure à celle de l'homme comme il faut, et qui lui permettait de hanter le café, il y est plus assidu qu'auparavant ; il en est un des convives les plus joyeux et les mieux absorbants ; c'est lui qui imagine les plus beaux tours, qui trouve les meilleures plaisanteries; tous les habitués en admiration l'appellent farceur. Et qui pourrait lui faire un crime de ce petit passe-temps? n'est-il pas juste qu'il se distraie de ses malheurs? S'il venait à mourir de chagrin, il faudrait encore que le syndic payât les frais de son enterrement. Ils ne soiit plus ces temps de probité rigoureuse, d'inHexible mépris pour la fourberie, où le nom de banqueroutier était un stigmate que plusieurs générations pouvaient à peine effacer, où l'on reprochait à un homme que son grand-père avait fait banqueroute !
Ce qu'il y a d'agréable pour le banqueroutier d'aujourd'hui, c'est qu'il a très peu dérogé dans l'opinion du beau monde. Quand sa banqueroute est arrangée et encaissée, on semble avoir oublié ce qui s'est passé ; il reparaît dans la société, comme s'il revenait d'un voyage ou s'il sortait de maladie. On ne lui demande qu'une chose, comment il se porte. Ses amis lui reviennent, comme les
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papillons reviennent autour d'un flamijeau qui se rallume. J'ai connu un homme, un chenapan veux-je dire, que deux banqueroutes heureusement faites n'avaient point déshonoré, et qu'un vol de cinq francs dans un café ruina dans l'opinion publique.
Du reste, il n'y a pas de risque que le banqueroutier se manque à lui-même : il donne l'exemple des honneurs qu'on doit lui rendre; il se saluerait volontiers en passant devant sa glace. A-t-il seulement cinq cents francs de rente de plus que vous, il vous regarde comme un étie infime. Si un de ces petits voleurs qui prennent avec leurs mains venait l'aborder dans la rue, il en serait mortifié autant que Test un supérieur méconnu par son subalterne. Voici, du reste, un trait qui donne la mesure de la considération qu'il se porte : Un des plus illustres banqueroutiers de ce pays, avec lequel s'est réfugiée en Angleterre la fortune d'une vingtaine de nos concitoyens, avait rencontré à Londres un aventurier qui s'était déshonoré par d'insignifiantes escroqueries, sans pouvoir toutefois s'enrichir; il écrivait à sa femme qu'il avait cru devoir aborder ce quidam; «mais, ajoutait-il superbement, tu sens bien qu'on ne serre pas la main à de tels hommes. » Voulezvous un autre irait qui vous indique quelle estime ils font de leur vertu? L'un disait dernièrement, en parlant de moi : « C'est dommage que cet homme ail tourné vers le mal ! » Un peu d'abandon de plus, et il eût dit : « C'est dommage qu'il n'ai pas fait banqueroute ! »
Et, en effet, de quoi donc le banqueroutier aurait-il à rougir? Tous savez bien que la fortune est une roue; or, est-ce sa faute si cette roue a mal tourné pour lui ? Il a jeté votre argent dans des spéculations aventureuses ; mais aussi, s'il eût réussi, il tous eût remboursé intérêts et capital, jusqu'au dernier centime, ne vous retenant que cinq sous pour le sac. Pour avoir eu confiance en lui, vous n'avez plus que vos bras pour fournir du pain à vos enfants. Cela est malheureux pour vous et vos enfants ; mais enfin, voyez ses registres, ils sont tenus en partie double et libellés avec une
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magnifique anglaise qui doil vous faire plaisir à voir ; les additions cl les souslraclions en sont irréprochables : vous pouvez en faire la preuve. Lui et son premier commis, ils ont si bien arrangé tout cela, qu'il n'y a pas la moindre chose à dire. Il faudrait que vous eussiez la conviction bien dure, si de l'examen de ce tas de papiers il ne résultait pour vous qu'il ne peut vous payer. Comme François I", il peut dire : « Tout est perdu, fors la régularité des écritures! »
Et vous osez encore, ouvriers mal appris, sous prétexte qu'il vous a ruinés, faire une esclandre à la porte de son salon ! Yous troublez sa sieste ; vous l'interrompez alors qu'il a à sa table cinq à six amis intimes, et autant d'inliines amies, qui viennent le consoler dans son infortune; vous faites pleurer les beaux yeux de madame qui seront rouges demain matin. Vous ne comprenez donc pas, malheureux , que c'est assez de vos femmes pour pleurer sur sa catastrophe ! Est-ce ainsi que vous respectez les supériorités sociales ? Si vous n'étiez des gens du peuple, et que vous eussiez un peu de délicatesse dans l'ame, vous viendriez, chapeau bas, lui offrir votre quittance, elsi vous aviez quelques fonds de reste, vous le prieriez de les accepter : je suis sûr qu'à celte coudilion, il aurait la générosité de vous pardonner vos avanies. Vous savez qu'on doit respecter les grandes infortunes; or, quelle plus grande infortune y a-t-il que celle de perdre vingt mille francs de rente et de ne pas perdre l'appétil?
Du reste, le banqueroutier croit mériter, de la part de ses créanciers, les égards les plus délicats; il ne trouve rien de plus digne de commisération que sa respectable déconfiture. Si le gouvernement faisait son devoir, il établirait une caisse de secours pour les pauvres banqueroutiers qui n'ont point su profiler de leur catastrophe. Je me rappelle que ie premier éditeur de Y Association, qui payait ses créanciers à six pour cent, leur demandait très sérieusement quelques fonds pour établir une maison d'édu-
W î)Es BANC'LKROUîliS.
calioFi ; un autre offrait de repasser l'Océan avec les écus qu'if avait de reste, à condition qu'on lui assurerait la propriété de sa maison de campagne; un troisième, pour ne pas tomber trop vile de l'opulence à la médiocrité, voulait qu'on lui laissât son magnifique mobilier. Du reste, c'eût été un bon marché pour ses créanciers ; au moins, en allant chercher leurs vingt-cinq pour cent, eussent-ils pu se mirer une fois dans leurs belles glaces, et se prélasser un moment sur leurs excellents fauteuils , avantage qui leur est maintenant interdit.
La pitié humaine est sans doute la plus sotte, la plus moutonnière des vertus, celle qui raisonne le moins. Beaucoup plaignaient M'n« Lafarge, et aucuns avaient pour elle un pitié fanatique; mais qui songeait à ce pauvre M. Lafarge, si traîtreusement assassiné ? Eux, cependant, ces détestables escroqueurs , qui oserait les plaindre en présence de toutes les misères qu'ils ont faites? Cette compassion ne serait-elle pas d'un mauvais exemple? Pour moi, si j'en étais atteint, je me le reprocherais comme un tort. Autant vaudrait plaindre le meurtrier qui s'est froissé la main en égorgeant sa victime; autant vaudrait plaindre le loup auquel il est reste au gosier un os de la brebis qu'il a dévorée. El puisqu'il s'agit ici de loup, je le déclare, si je voyais mon chien lécher ie.s plaies d'un loup blessé, je le ferais tuer.
Gardez doEc votre compassion, si vous avez un cœur qui en produise, pour ces pauvres servantes qui ont mis entre leurs mains leur dot amassée sou par sou , et que voilà maintenant obligées de prolonger indéfiniment leur esclavage et leur célibat; gardezla donc à ces rentiers sexagénaires auxquels ils n'ont laissé d'autre asile qu'un hospice; gardoz-la donc à ces hommes confiants et gêiiéreiix, qu'ils cajolaienl du nom d'amis, et qui, n'ayant point l'argent qu'ils imploraient d'eux, sont allés, dans leur aveugle dévoûmenl, le demander à des mains étrangères; gardez-la encore à ces'ïnatheureus ouvriers donl la pelite mais honnête fortune est
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morte fians celle fatale caisse. Pauvres gens! ils éconoinisaient sur leurs besoins journaliers pour se faire, pendant l'ùge de Tinipuissancc et des infirmités, une oisiveté sans privations, et ils ont jeté, pendant dix ans, leurs épargnes dans une tirelire défoncée ! Patientes et laborieuses fourmis, ils ont employé tous les jours de la chaude cl belle saison à emplir leur magasin, et quand les premières gelées commencenl à rider la terre, que de muets flocons de neige commencenl à voltiger par les airs, un monsieur passe dessus qui l'écrase. Oh ! non, les auteurs de lanl de maux n'ont droit ni à la pitié ni à l'indulgence : ils sont les ennemis implacables de la société, et la société ne leur doit que châtiments et colère !
Pour moi, je ne le cache point, j'ai contre le banqueroutier un ressentiment d'intinct, de naissance; de même que j'enveloppe tous les serpents dans la mckne catégorie, ne me souciant point d'aller leur ouvrir la mâchoire pour m'a.'surer s'ils ont des crochets à venin ou s'ils n'eu ont point, et aimant mieux reculer devant une couleuvre que de me faire mordre par une vipère, de même j'enveloppe tous les banqueroutiers, banqueroutier frauduleux, banqueroutier simple, banqueroutier failli, banqueroutier arrangé avec ses créanciers, dans la même animadversion : je voudrais volontiers qu'ils n'eussent , à eux tous , qu'une paire de .mains pour y mettre des menottes. Et si je !es poursuis de mes attaques, c'est non seulement à cause du tort qu'ils portent à la forlune publique, mais encore à cause de la corruption qu'ils jettent dans nos mœurs. 4 mes yeux, un des symptômes les plus effrayants de ladécadence de notre époque, ce sont ces banqueroutes qui éclatent comme des feux de peloton sur les places de nos grandes et commerçantes cités. 0 probité de nos pères! qu'es-tu donc devenue? Ce désintéressement de l'argent et du sang qu'ils possédaient à un degré si haut, dans quels cœurs s'est-il. réfugié? Est-ce vous, grands citoyens qui montiez avec tant d'indifférence à l'échafaud ; vous, intrépides soldats qui marchiez à la mort d'un
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pas si ferme et qu'aucune considération ne pouvait ralentir, qui avez produit cette race impure? Reconnaîtriez-vous pour vos descendants celte classe de marchands avides, qui n'a plus, dans son anie pétrifiée, d'autre passion que l'amour de l'or; qui se l'arrachent dans la boue, qui le cherchent dans des excréments? Ces malheureux ont perdu totalement le souvenir de votre gloire ; ils ne savent ce que veulent dire les mots d'Aojinewr etde/>afne:leur cœur ne bat plus que quand on leur parle d'une bonne affaire! Au lieu d'un Panthéon, ils ont fait une Bourse, et c'est là que sont leurs héros. En vain la fortune les poussait dans ce terrible sillon que vous avez tracé d'un bout à l'autre du monde, ils n'ont point voulu y mettre le pied. Ils aiment mieux parcourir l'Europe en calèche que par étape. Quand ils pouvaient noblement reconquérir leur ancienne existence, une existence de souverain, ils ont mendié le droit d'existence dans les cours ; ils ont demandé à l'empereur de Russie, à l'empereur d'Autriche, au roi de Prusse, la permission d'être un peuple. Toutes les nations ont espéré en eux, ils les ont trahies ; partout où ils ont parlé, ils ont menti ; ils ont laissé égorger vos anciens frères d'armes ; leurs ambassadeurs n'ont été que leurs commis-marchands : ils ont vendu la liberté aux souverains pour de la paix et du commerce. Ils parlent encore de vous avec quelque respect; mais ils vous estimeraient bien plus si, au lieu d'une giberne, vous leur aviez laissé une bourse. Dans le bronze que vous leur avez conquis, ils no voient qu'un métal propre à forger des machines , et si vos vieux drapeaux n'étaient, en cent endroits , troués par les balles, ils en feraient des sacs à argent.
Peut-être les nations ont-elles leurs saisons comme les années. De votre temps, c'était l'été de la France. Aujourd'hui le soleil descend, les jours se raccourcissent, la terre devient froide et se fane; bientôt un éternel hiver va nous envelopper de son linceul. Fiers soldats de nos grandes guerres, combien vous devez rougir
DES BANOUEROCXKS. '"^
de vos descendants ! Mais, du moins, vous vous ôlcs fait enleirer sur des champs de- bataille, et notre dépouille rachilique, que nous faisons porter arrosée d'eau bénite au cimetière, n'incommodera point de son contact vos grands ossements !
Et dans une nation ainsi décomposée, dans une natwn ou la friponnerie ne déshonore plus, qui voudra se donner la peine d'êtr« honnête homme ? quel avantage restera-t-il à l'indigence vcrtueusu sur la richesse infâme? viendra- l-on chercher nos ouvriers a leurs ateliers, pour en faire des conseillers municipaux ou des ofciers de la garde civique? Quoi ! pour se soutenir dans sa vie de probité et de misère, le pauvre n'aura pas un encouragement : jamais une voix qui lui dise : « C'est bien ! « jamais une main qui presse la sienne d'une étreinte apprcbative ; rien que le témoignage de sa conscience et l'espérance incertaine d'une vie meilleure! Et encore, sans cesse a-t-il devant lui celte richesse déshonorée qui le lente, qui lui jette en passant avec la boue de son carrosse, ces désolantes paroles : « Si tu avais fait comme moi, tu serais comme moi ! »
Quoi ! ils voient des riches voler le superflu du superflu, et eux ils s'obstinent à ne point voler leur nécessaire ; ils n'ont qu'un pas à faire pour passer sous les tentes dorées des fripons, el ils restent au camp affamé des dupes. Mais quelle probité de fer ont donc ces gens~là, pour résister -si patiemment à tant d'épreuves ? S'il n'y a point là de vertu, où en trouverez-vous donc?
Oseriez-vous, vous gens comme il faut, qui vous glorifiez que vos mains sont restées pures, comparer votre probité facile et sans sacrifices, à la probité si rudement éprouvée de ces fiers culotteurs de pipes ? Vous dites que vous êtes honnêtes gens, mais vous ne le savez même pas; car à celui qui n'a besoin de rien, que sert de dérober quelque chose ? Cependant vous les méprisez, vous croyez que tout serait perdu s'ils étaient quelque chose ; mais ne vous y trompez pas, ce sont eux qui ont toujours été et qui seront encoro l'élite de la France, sa véritable noblesse. Dans foules les révohi-.
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lioîis que la liberté a amenées, ils ont mille goulles de sang contre vous une, et ils vous ont laissé le butin ; mais combien de temps cela durera-til encore? Imposeronl-ils toujours silence à la faim, et à force d'avoir le vice sous les yeux, ne s'Labitueronl-ils pas à en manier eux-mêmes les difiormilés, comme le médecin s'habitue il loucher les ulcères?
iVlais, puisque je dresse l'acte d'accusation des banqueroutiers, quelle est l'étendue de leur délit? Voilà ce qu'il faut dire. Le banqueroutier est-il un voleur? Si j'habitais une maisonnette perdue au fond d'un bois, n'ayant pour voisins que de bons villageois et d'honnêtes ruminants, personnages, toutefois — il faut en convenir — qui ne se font pas scrupule de donner, en passant, un coup de dent à l'herbe d'autrui, si l'occasion s'en présente, je me prononcerais résolument pour l'affirmative; mais la rue passe sous ma fenêtre, et j'ai vu sur quel pied les banqueroutiers y marchaient : de sorte que maintenant je ne sais plus qu'en dire; je n'ose m'en rapporter à l'autorité de ma conscience : il me semble que mon mépris solitaire ne peut avoir raison contre l'estime de la majorité. 3Iais laissons de côté les arrêts de la rue, et rapportons-nous-en à la raison. D'abord le banqueroutier frauduleux estil un voleur? J'espère bien que vous ne me soutiendrez pas le contraire! autant vaudrait vous demander si le roi est un grand personnage. A la tête de la confrérie des écornifleurs de bourse dont l'un n'a qu'une besace, dont l'autre chasse devant soi quelque méchant roussin chargé de gros sous, le banqueroutier frauduleux s'avance triomphalement, monté sur un éléphant chargé d'or, et je suis bien sûr qu'en enfer i! a une chaudière d'honneur. Celuici, je le trouve d'autant plus malhonnête homme qu'il donne très rarement à ses créanciers la satisfaction de le voir sur la sellette : on le croit encore honnête homme à Paris, que déjà il est en sûrelé avec son butin à la frontière.
D'aulanljplus dangereux qu'il a la liberté de fuir, il e.^i, parmi
DES r..V>QLEKOt'ri:S. ^'
les voleurs, ce que sérail, parmi les reptiles, un serpent qui aurait des ailes ; c'est un voleur liés comme il faut, j'en conviens, un voleur qui a peut-clrc dîné avec le roi ou dansé avec la reine. Pourquoi non? L'illustre Lehon n'était-il point invité aux fêtes de la cour? Mais, s'il me tombait sous la main, toute la faveur que je lui ferais, ce serait de le faire attacher à un pilori d'acajou. Ainsi donc, c'est convenu, le banqueroutier frauduleux est un voleur.
Quant au banqueroutier simple, je ne sais pas en vérité pourquoi on s'est donné la peine de faire pour lui une catégorie. Le banqueroutier simple est celui dont les registres sont mal tenus ; mais mal tenir ses i-egistres, ce n'est point un délit. Le banqueroutier simple est ou failli ou banqueroutier frauduleux; entre ces deux degrés, il n'est point d'intermédiaire : c'est au juge et non à la loi à lui assigner sa place. Le fait est que ses créanciers ont été dépouillés. Il vous dit qu'il ne lui reste rien de leur dépouille ; êles-vous donc obligés de le croire sur parole? En tenant régulièrement ses registres, il pouvait vous prouver qu'il n'était qu'un simple failli; pourquoi donc n'a-t-il point profilé des moyens de jusliûcation que lui fournissait la loi? Est-ce donc lui qui doit profiter de sa négligence? Vous ne pouvez lui prouver qu'il est banqueroutier frauduleux, c'est vrai ; mais, lui, peut-il vous prouver qu'il n'est que failli? L'incertilude qu'il a faite sciemment doit-elle donc lui servir d'inviolabilité? Alors, qui empêche le banqueroutier frauduleux de se faire banqueroutier simple, en détruisant ses registres? Vous savez bien, puisqu'il avait un caissier el des commis, qu'il avait des registres. Mais il vous dira que le feu du ciel lésa dévoies; cl pourquoi ne croiriez-vous point celui-ci comme l'autre sur parole? Pour moi, cette irrégularité de registres, qu'il esl si facile de rendre réguliers^ m'est suspecte, et j'y vois presque une arrière pensée de banqueroute. Le banqueroutier qui tient régulièrement ses registres a au moins, lui, celte espèce de bonne foi qu'il forge des armes contre lui. Si donc notre
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homme est banqueroutier frauduleux, c'est un voleur; s'il n'est que failli, examinons si le failli lui-même est bien un honnôle homme.
Quoi! dites-vous, le failli, qui abandonne à ses créanciers tout ce qui lui reste, ne serait pas un honnête homme ! Êtes-vous fou, monsieur le pamphlétaire? Un peu, peut-être; mais est-il donc honnête homme, celui qui jette l'argent des autres dans des spéculations incertaines? A ce compte, il serait donc aussi honnête homme, ce commis de banque qui joue l'argent de son patron à la roulette et le perd? Tout est-il donc permis à qui veut s'enrichir? Quand on n'a que peu et qu'on est honnête homme, on commence avec peu : on n'entreprend point de lever une poutre, quand on n'a de force que pour lever une paille ; l'arbre qui veut mûrir trop tôt voit ses boutons emportés par la gelée, et la voiture qui va trop vile court risque d'écraser les passants. L'honnête homme donc, va d'un pas ferme et lent, et s'il arrive moins vile, il est bien plus sûr d'arriver; s'il n'a rien du tout, il fait comme ceux qui n'ont rien : il gagne sa vie du travail de ses mains ; il se fait cordonnier ou tailleur. Je conçois qu'il est plus agréable d'entrer de plain-pied daus une boutique pleine de marchandises; de se pavaner dans un comptoir d'acajou ; de suivre, le malin, de sa porte, et dans un élégant négligé, le flot changeant des passants ; mais le bonheur ne s'emprunte point à six pour cent. Voici le calcul que ces misérables font dans un coin de leur ame : « Je n'ai rien; la mauvaise fortune ne peut rien m'ôter; par conséquent aucune spéculation ne m'est interdite : n'eût-elle qu'une chance de succès, elle m'appartient ; si je réussis, le bénéfice sera pour moi ; si je perds, la perte sera pour mes créanciers. » .4insi, pour que lu sois honnête homme, misérable, il faut que tu réussisses ! ta probité dépend des chances du hasard, de la récolte des chanvres ou de la vente des colzas! Combien, dans la société, y a-t-il de ces honnêtes gens par aventure, dont le succès seul a fait la
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probité !.. Et voici encore ce que disent ces messieurs : « Non seulement il n'y a point, pour moi, de perle possible, mais, pendant cinq à six ans, en y mettant un peu d'adresse, en découvrant à propos saint Pierre pour couvrir saint Paul, je vivrai aux dépens de mes créanciers. Quand bien même encore cela ne durerait qu'une année, ce serait toujours autant de pris sur l'ennemi : avec une telle industrie, on est millionnaire. » El ainsi dit, ainsi fait; dés le premier jour, ils se mettent avec ardeur à vivre du pain de leurs escroqués, el ils continuent ainsi. Du reste, nul n'est plus maflu, plus frais, plus rouge, en meilleur chair que le banqueroutier à éclore. Si j'avais à héberger un Prussien, ou quelque kaiserlick envahisseur, il mettrait au moins quelque discrétion dans ses appétits ; si je n'avais que du vin de France dans ma cave, il ne me demanderait pas de vins étrangers, et si je n'avais qu'une petite maison, il n'exigerait pas de moi plusieurs apparlemenis. Mais, bien plus exigeant est le banqueroutier entretenu par ses créanciers : pas de mets qui soient trop délicats pour son palais; pas de vins qui soient pour lui d'un prix trop élevé ! 11 faut qu'on lui fournisse un beau logement, un magnifique mobilier: la fierté est l'apanage des grandes araes. Rien ne manque à sa toilette ni à celle de madame : celle-ci va à la boucherie, en bottes de soie et en chapeau à plumes, emprunter son pot au feu. Il est comme ces malades condamm^ à mourir, il ge passe toutes ses fantaisies; il dit comme le soldat : « Peu importe, c'est le paysan qui paie. » Et vous voudriez que ces hommes-là fussent d'honnêtes gens!.. Mais, que diriez-vous donc d'un individu qui irait faire, chez le restaurateur, unexcellentdîner, et qui appellerait effrontément le garçon pour lui dire qu'il est sans argent ou qu'il n'a qu'une pièce de dix sous dans sa poche? Cependant, entre votre homme et le mien, quelle différence y a-t-il? Mais ce n'est pas là loul; quand ces messieurs sont adroits , voici comment ils s'arrangent :
Si grandes qu'aient élé leurs prodigalités, ils les exagèrent
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encore, pour en faire un sujet de vol ; ont-ils tiré de leur caisse dix mille francs pour l'entretien annuel de leur maison, ils en écrivent vingt mille sur leurs registres, cela n'altère en rien la régularité des écritures. Le tribunal n'y voit que du blanc et du noir : on lui prouve qu'un mouton a mangé comme un bœuf, et il ne s'en élonnc point ; ainsi c'est dix mille francs par an qu'ils ont gagnés à se bien traiter. Autant ils ont vécu dans le passé, autant ils vivront dans l'avenir aux dépens de leurs créanciers. Ils se rassasient à déjeûner, le plus qu'ils peuvent, et ils emportent pour le dîner, dans leur besace, tout ce qui reste sur la table. Mais si ceuxlà ne volent point, qui donc vole ?
Sans douic, tu te conduis en honnête homme, quand tu rends à les créanciers ce qui te reslede leurs dépouilles, et je souhaite que cette probilé-Ià dure; mai tu les volais quand, par des cajoleries et un perfide étalage de richesse, lu surprenais leur confiance ; lu les volais quand tu jouais leur argent au jeu périlleux des spéculations ; lu les volais quand tu habillais ta piètre et insignifiante compagne comme une sainte Renne, quand tu lui faisais apprendre le piano ; tu les volais quand tu prenais deux ou trois domestiques à Ion service ; lu les volais quand, n'ayant pas en propre une paire de souliers, lu le donnais une voiture et un beau cheval ; tu les volais quand lu achetais une maison de campagne pour y donner des fêtes, quand, toi, dévoué au régime des prisons, et ayant déjà sur les lèvres le pain de la geôle, tu faisais couler à flots les vins fins sur la table; et lors même que, dédaignant de fumer, comme nous gens du peuple, dans un pipe d'argile, lu l'encensais superbement, dans la rue, avec les (locons odorants d'un fin cigare, lu les volais encore. A toutes les heures de la vie, lu as été un voleur ; tous les a::tes ont été des vols ; toute la différence qu'il y a entre loi et le banqueroutier frauduleux, c'est que lui vole après sa banqueroute, et que loi tu as volé avant. Ainsi donc, comme les précédents, le failli est
— Permellez, monsieur, me dit l'un d'eux, jai une objection à
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vous faire. Quand vous nous avez prêlé voire argent, vous saviez bien que nous étions dans le commerce ; que les chances du com-, merce étaient incertaines ; qu'en nous confiant vos capitaux, vous vous associiez à notre fortune, et que vou'^ vous exposiez à les perdre ; pourquoi donc nous les avez-vous confiés ?
— Sans doute, monsieur, je savais que vous étiez dans le commerce; mais, m'avez-vous dit que vous n'aviez pris de quoi faire face à la moindre perte ; qu'une seule partie que vous perdriez vous enlèverait toutes vos ressources ; que la première bourrade que vous recevriez de la fortune vous jetterait honteusement sur votre derrière? Au lieu de cela, ne me disais tu point, de mille façons, le contraire? ne me le disais-tu pas par ton luxe, par ton enseigne, par la magnifique devanture, par les vaniteuses paroles ? Et si j'en avais exigé le serment, ne l'aurais tu pas volontiers prêté? Si, d'ailleurs, j'avais joué avec toi, j'aurais voulu, en cas de gain, la moitié des bénéfices.
— Mais, monsieur, me dit un autre, j'étais riche, moi, et jai perdu naon argent avec celui de mes créanciers.
— Alors, monsieur, je vous en fais mon compliment. C'est sans doute une grande consolation pour messieurs vos créanciers de vous voir ruiné comme eux ; mais vous n'en êtes pas pour cela exempt de tout reproche. Vous aviez des registres qui vous disaient inexorablement, tous les jours, que vos affaires allaient en décadence, et quelle était leur situation : le jour où il vous a été démontré que votre fortune était absorbée, il fallait vous arrêter et respecter celle de vos créanciers. Mais loin de là, vous avez marché plus vite ; un aveugle désir de rétablir votre prospérité vous a jelé dans des spéculations bien plus aventureuses encore; après avoir joué votre argent à un jeu modéré, vous avez perdu à un jeu effréné celui de vos créanciers, et vous n'avez cessé que quand tous n'avez plus rien eu pour faire un enjeu. Et vous appelez cela *lre honnête homme ! Vous ne voulez pas qu'on vous mette dans
Sn DKS ba>o';euoites.
la catégorie de ceux qui, n'ayant rien, se sont aventurés dans le commerce ! Mais, n'y a-t-ii pas eu une époque où, n'ayant plus rien, vous avez cependant continué vos spéculations? Allez, monsieur, vous êtes bien placé comme cela! ne réclamez pas.
Et celui-ci, qui s'est arrangé avec ses créanciers, n'es!-il pas vrai, parce qu'il est hors des atteintes de la loi, qu'il se trouve fort honnête homme ? mais ce concordat qu'il a passé, qu'est-ce autre chose qu'une banqueroute faite à l'amiable avec le consentement de ses dupes ? Le failli a du moins passé sous les regards de la justice, sa probité est tant bien que mal régularisée ; mais lui, l'arrangé, quel autre œil que le sien a pénétré au fond de ses affaires ? est-il banqueroutier frauduleux , banqueroutier simple ou failli? on l'ignore ; toujours est-il qu'il est l'un des trois. Il est seul juge dans sa cause Quand il traite avec ses créanciers, il est maître de ses conditions. A la vérité, ils ont sa liberté dans leurs mains, mais lui, il a dans les siennes plus que leur liberté, il a leur bourse. Il sait bien qu'ils ne sacrifieront point les débris de leur créance au plaisir très peu lucratif de le mettre sous les verroux. Le commerçant ne jette pas par mauvaise humeur ce qu'il a par les fenêtres; si son cheval se tuait en tombant dans un trou, le dépit ne l'empêcherait pas d'en aller chercher la peau et les quatre fers.
— Voulez-vous vingt du cent? leur dit-il. — Nous vouions vingt-cinq, ou nous poursuivrons. — Eh bien ! alors, c'est la justice qui aura tout. Celte phrase suffît ordinairement pour attendrir les créanciers; ils ne savent que trop que leur débiteur dit vrai; ils ont éprouvé déjà combien sont acérés les crocs des gens de loi, et ce que d'un coup de dent ces terribles aurivores peuvent emporter d'une pièce de cinq francs. Ils font taire leur ressentiment, et ils adhérent. La moitié des banqueroutes se résolvent par un concordai, tant on a peur de l'intervention de la justice, et il n'est point rare de rencontrer des gens qui ont fait fortune en s'arrangeant trois ou quatre fois avec leurs créanciers.
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Selon moi, le concordat est la pire de toutes les banqueroutes : c'est une banqueroute d'autant plus dangereuse qu'elle est impunie, et ce serait là que je frapperais le plus fort. Il y a des gens qui font înélier d'arranger les banqueroutes, or, je ne • oudrais pas que le vol se traitât à la porte de mes tribunaux par agent d'affaires, qu'il prît une forme régulière et acquit une existence légale ; je ne souffrirais point que le peuple eiil loas les jours l'exemple de la fraude impunie sous les yeux. Tout commerçant qui tenterait de passer un concordat, serait aussitôt déclaré en faillite, et il aurait sa sellelle à la cour d'assises, tout comme le banqueroutier complet ; et, en effet, celui-ci ne vole-t-il point, comme les autres, à ses créanciers l'argent dont il leur fait tort? Vous dites que ses créanciers lui ont fait remise d'une partie de leur dette ; mais celle remise esl-elle bien volontaire? est-ce un témoignage de leur munificence, de leur commisération ou de leur haule estime pour sa probité, qu'ils lui laissent? Leur débiteur a-t-il le droit de se croire libéré envers eux ? Si un brigand facétieux vous arrêtait sur le grand chemin, et vous demandait, le pistolet au poing, ou loute votre bourse, ou les trois quarts de l'argent qu'elle contient, n'aimcriez-vous pas mieux lui abandonner la fraction que l'entier? Cependant, ce don serait-il bien volontaire de voire part. Celui qui vous a dépouillé de vos habits, n'esl-il pas un voleur, bien qu'il vous ait laissé voire caleçon et votre chemise? Vous ne voulez point, par avarice, réclamer contre l'escroquerie dont vous avez é(é victime ; mais la société perd elle pour cela ses droits de haute et basse justice sur l'escroc? Pourquoi sacrifierait-elle ses intérêts à l'intérêt de votre créance, et renoncerait-elle au bénéfice de ce salutaire etfet que produit sur le peuple la condamnation d'un malfaiteur? Qui vous a donné le droit de grâce ? Lorsqu'on vous a fait tort, un autre personnage bien plus important que vous a été lésé: c'est la société tout entière ! Si vous m'aviez meurtri un orteil, et que cet orteil me dît: « C'est moi seul qui ai été maltraité; dans mon intérêt, je ne veux poiiil que lu traduises à la
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police coriectionne!Ie celui qui m'a ineurlii ; » croyez-vous que je récoulerais.
Et vous, mesdames, lanl pis si ma rude polémique marche en passant sur la queue de votre robe ! — Mais quand, après la chute de votre mari, vous venez la première lever le couvercle de sou coffre, et que vous essuyez vos beaux yeux pour nous dire : « Un moment, messieurs, voilà ma dot, je la prends, et que les autres s'arrangent du reste, » cela est-il d'une ame bien délicate ? Vous prétendez que voilà votre dot, mais reconnaissez-vous donc les écus qui proviennent de votre bourse de ceux qui sont sortis de la nôtre; quand deux rivières ont coulé ensemble, peut-on distinguer les flots de l'une de ceux de l'autre? Votre mari faisait circuler votre fortune aussi bien que la sienne dans son commerce; quand il avait fait une perte, nos écus restaient-ils en roule, et les vôtres, comme des pigeons fidèles au colombier, rentraient-ils seuls à la caisse? Vous dites que les dettes de votre mari ne sont pas les vôtres, parce que ce n'est pas vous qui avez emprunté, parce que ce n'est point votre nom qui est écrit sur nos billets. Mais comment donc vous appelle-ton, madame? Ce nom qui est au bas de nos billets, n'est-ce pas celui que vous avez échangé contre le vôtre, celui que vous portez depuis longtemps? Comment pourrait-il être flétri sur le front de voire mari, sans l'être également sur le vôtre ? Qu'il n'y ait point entre vous communauté de biens , soit ! mais n'y a-t-il point enlre vous communauté d'honneur? Pouvez-vous paraître au bras d'un époux déconsidérée, rayonnante et parée? Quand vous avez vu votre mari prêt à tomber, la générosité de votre ame ne vous a-t-elle donc point inspiré de jeter courageusement jusqu'à votre dernier écu dans le gouffre de sa banqueroute? d'ailleurs n'était-ce pas un sacrifice que la justice et la probité vous imposaient ?
Vous dites que les dettes de votre mari ne vous regardent point ; mais n'avez-vous pas pris votre part des sommes qu'il a dépensées ; et même, s'il eut réussi dans ses spéculations, ne deviez-
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VOUS pas avoir la moitié des bénéflces? Puisque voire dol est resiée inlacle, avec quoi acheliez-vous ces superbes parures qui vous faisaient reine dans voire petit monde? avec quoi avez-vous donc acheté l'éducation que vous avez donnera vos enfants, la profession honorable qu'exerce votre Ois et le brillant mariage qu'a fait votre fille? Quoi ! vous avez mené pendant nombre d'années uue vie d'opulence à nos dépens, et vous osez dire que vous ne nous devez rien ! Mais si le code vous approuve, croyez-vous que la morale vous applaudisse? Non, madame, ce vilain mot ne vient pas de vous, c'est quelque homme de loi qui vous l'a souillé ; il l'a mis sur vos jolies lèvres, comme le limaçon laisse quelquefois de son limon au calice d'une rose. Mais, objeclerez-vous, puisque la loi me le permet, ne vaut-il pas mieux que mon mari soit riche avec moi, que moi |)auvre avec lui ?
A la vérité, pour votre agrément et le sien, madame, cela vaudra mieux ; mais a-l-on le droit de se faire heureux aux dépens des autres? Cette vie est une vie de sacrifices, et il y a quelque chose qui passe avant le bonheur : c'est la verlu. Croyez-vous, du reste, que votre mari jouisse bien complèleraent du bien-être que vous lui procurez ? Son corps est bien nourri ; mais s'il a une anie, cette ame est certainement malade : la santé de l'ame, c'est la. tranquillité de la conscience ; or, la tranquillilé de la conscience, il ne l'a poinl. Quand il sort avec vous, revêtu d'étoffe fine et bien coupée, — car il vous faut au bras, madame, un élégant cavalier, — s'il vient à r'^ncontrer un de ses créanciers grelottant dans des habits troués, un réchaud de l'enfer ne s'allume-l-il point en lui? ne voudrait-il point pouvoir s'enfoncer sous le pavé de la rue? El vous-même, éles-vous bien à voire aise dans votre robe de soie? Croyez-vous qu'il ne rêve point quelquefois à côté de vous, et sous vos rideaux de batiste, de quelque créancier qu'il a laissé à la charité publique, de quelque vieillard qui meurt en ce moment entre les murailles désolées d'un grenier, parce qu'il n'a pas PU assez de pain pour soutenir son existence, et que quand la
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iniscie s'csl changée pour lui en maladie, il n'a pas eu de remèdes pour se guérir ? Quelquefois, à la lueur de votre veilleuse, vous voyez son front couvert de sueur, et vous attribuez cela à un refroidissement ou à une mauvaise digestion! Mais, qui vous dit que ce ne sont pas ces impitoyables fantômes qui appuient leur genou de fer sur sa poitrine? Croyez-moi, madame , donnez tout votre argent à vos créanciers, et s'il vous reste encore des délies, travaillez avec votre mari pour les payer. Qu'est-ce que la honte de descendre d'une condition élevée à une plus basse, auprès de celle de vivre d'un pain escroqué? Ne dites point : « A quoi bon commencer puisqu'on ne peut finir? » Et qui vous a dit cela, que vous ne pourriez finir? qui vous dit même qu'en travaillant à vous acquitter, vous ne reconstruiriez pas une fortune nouvelle, plus belle que la première? Voulez- vous donc ressembler au mendiant qui ne veut pas tuer sa vermine, sous prétexte qu'il en a trop ? Et quand bien même vous ne rendriez l'aisance qu'à un seul des malheureux que vous avez ruinés, ne serait-ce pas encore voire devoir de la lui rendre ? Ne vaut-il donc pas mieux dépenser l'a'gent qu'on a à exercer une vertu, qu'à nourrir un remords? Cet acte de probité vous réhabilitera à vos propres yeux, et Dieu, qui tient compte d'une noble expiation, aussi bien que d'une vertu, oubliera le mal que vous avez fait, et vous récompensera de celui que vous aurez réparé.
Et qu'est-ce donc encore que ces demi-mariages qu'on contracte aujourd'hui, que ces corps qui s'épousent et ces fortunes qui ne s'épousent point? Quoil vous, monsieur et madame, qui étiez si bien unis de corps et d'ame, vous étiez séparés de biens. Selon l'Evangile, vous êtes une même chair, et vous n'êtes pas la même bourse ! heur et malheur, tout n'est pas commun entre vous ; vos deux existences ne sont pas tellement mêlées qu'elles puissent encore se séparer, et madame n'a accepté votre destinée que sous bénéfice d'inventaire !
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Et quelle union avez-vous donc conlraclée là ? c'est bien moins un mariage qu'une association de commerce ! Pauvre homme I quand vous croyiez prodiguer vos plus tendres caresses à une femme aimée, à la mère de vos enfants, c'était à un créancier privilégié que vous les prodiguiez! Pour moi , j'aimerais autant épouser un huissier qu'une femme qui ne voudrait se donner à moi qu'à de pareilles conditions. Quoi, madame! votre mari joue pour vous deux ; s'il gagne, vous aurez la moitié du bénéfice, s'il perd vous ne serez pour rien dans la perte? Voilà ce que vous avez voulu, et vous dites que, vous et lui, vous êtes mari et femme! Mais non, vous n'êtes pas sa femme, vous n'êtes qu'une personne gagée qu'il prend pour lui tenir compagnie, raccommoder son linge et lui faire des enfants. Or, un tel mariage est-il bien moral, et ceux qui le contractent n'entrevoient-ils pas comme une banqueroute dans leur avenir ? Pour moi, je voudrais que de tels contrats fussent signalés à l'altenlion publique par tous les moyens possibles ; que le commerçant ainsi marié, fût obligé de l'écrire en grosses lettres sur son enseigne, de le mettre dans ses circulaires, de l'ajouter à sa signature. Il faudrait que tout le monde fût bien informé que la première personne qui s'est défiée de lui, c'est sa femme. Et d'ailleurs, ne peut-on pas avec de la bonne volonté faire de ces contrats un instrument de vol ? cela ne s'est-il jamais vu ? Soit un homme qui prémédite une belle banqueroute, une de ces banqueroutes-mères, qui en procréent une dizaine d'autres; ,iour arriver plus sûrement à ses fins, cet homme se marie ; si sa femme lui apporte 100,000 francs de dot, il en fait mettre 200,000 sur le contrat. A quelque dix années de là, quand il trouve sa banqueroute mûre, il la récolle. Qu'arrive-t-il alors? Sa femme se trouve la première à la levée des scellés, et elle prélève de sa main blanche sur les fonds communs la dot que son mari lui a faite si belle ! Qu'on ne dise point qu'un homme qui se marie ne songe pas à faire banqueroute : il y en a qui y songent alors qu'ils sont encore au collège. Mais sans celte fraude, corn-
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bien de femmes qui n'ont apporté à leur mari que leur belle tête à couvrir de dentelles et leur corps à envelopper de soie, qui sont avantagées par eux, et au jour de sa ruine passent avant les autres créanciers ! Or, je vous le demande, ces femmes qui se font restituer ce qu'elles n'ont pas donné, ne sont-elles pas d'infâmes voleuses ?
Voyez maintenant tout ce qu'il y a d'infamies au fond d'une banqueroute, et dites-moi si le banqueroutier est excusable. Non seulement les banqueroutiers sont des voleurs; mais un seul d entre eux est plus dangereux que toute une bande de voleurs. Je parie que les banqueroutes qui éclatent pendant un mois dans nos places de commerce, portent plus de préjudice à la société que tous les vols d'une autre espèce qui se commettent pendant une année en France. Cet adroit prestidigitateur qui vous a enlevé subtilement votre mouchoir de poche, fût-il en batiste, ne vous ruine pas; cela vous contrarie pendant une minute, et vous n'y songez plus ensuite : c'est comme si vous vous étiez piqué à une épingle. Quand ces chétifs industriels prélèveraient sur vous, tous les ans, la dîme de vos foulards, cela vous empêcherait-il de vous moucher? Celui qui, à la honte éternelle devotre chaîne de sûreté, vous a enlevé cette grosse montre d'or qui vous venait de votre respectable père, et à laquelle vous teniez tant, n? vous a point ruiné. Quand bien même encore un adroit crochcteur de serrures vous enlèverait toute votre argenterie, vous en seriez quitte pour manger, comme moi, dans i'étain, et vous n'en seriez pas plus maigre; et eût-il encore vidé vos tiroirs de tous les écus de passage qui s'y trouvaient, cela ne dérangerait en rien votre position sociale. Cette petite misère, semblable à un nuage passager qui n'intercepte qu'un moment le soleil, n'assombrirait qu'une minute la sérénité de votre ame : vous n'en iriez pas moins, le soir, à votre café de prédilection, faire votre partie accoutumée. Mais lui, le banqueroutier, il a la main comme un râteau : sou-
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veni, (l'un seul coup, il vous rallie loul ce que vous possédez ; votre forlunc a tîlé frappée de iiiorl subite ! Vous êtes comme le cavalier dont le cheval a été emporté par un boulet, et qui tombe, tout d'un coup, de sa selle sur ses jambes. Pauvre homme ! vous vousélesendormirêvanl d'une bellemaisondecampagneà acheter, et, en vous éveillant, il vous faut songer à vendre votre maison de ville, la maison où vous êtes né, où est mort votre père et où vous comptiez si bien mourir ! vos meilleures rentes ne sont plus que des chiffons de papier ; vous avez parcouru, avec les heureux du siècle, bercé dans une bonne voilure, la moitié du chemin de la vie , el il vous faut faire le reste à pied dans les boues glacées de l'hiver et dans la poussière asphyxiante de l'été!.. El nous nous rappelons ces jours sinistres où la banqueroute avait arboré son drapeau noir sur notre cité, et semblait y avoir fait élection de domicile. La terreur et la consternation eussent-elles été plus grandes parmi nous, si une armée de brigands eût infesté les bois qui nous environnent ? Les murs en deuil n'étaient plus revêtus que de ventes par autorité de justice ; dans toutes les rues, trois à quatre magasins fermés attristaient les passants de leur face morne et ennuyée. Si vous demandiez de l'argent à un banquier, il ne vous répondait que par un regard féroce de ses besicles ; votre cordonnier attendait à peine que le vernis de vos bottes fût défloré pour vous présenter sa note; le tailleur en était réduit à coudre ensemble du Viclor Hugo et du Lamartine, et à couper des hémistiches. Il n'y avait plus de sourire qu'aux lèvres des huissiers ; et par-dessus ce petit bruit de plaintes que jetait la ville affligée , vous entendiez retentir la voix de l'huissier-priseur et de ses choristes, comme retentit par-dessus tous les murmures du désert la voix du tigre qui dévore proie.
Et ce vol terrible, ce vol qui est un fléau, ce vol qui détruit le bien-être des familles, qui porte la perturbation dans le cornmerce et l'industrie, qui jette les cités dans la consternation et ar-
Vi niiS BANQUICROUTES.
rôle souvent le cours du travail, comme se f.ill-il qu'on ne lui oppose qu'une répression posllche? Le législateur, avec ses trois calcgories de banqueroutiers, a commencé l'impunité du banqueroutier, et le jury l'achève toujours. Si légères que soient les verges qu'on lui a mises entre les mains, il n'ose l'en frapper. Tous les moyens de défense que l'estimable accusé juge à propos d'émettre, il les trouve triomphants, et si la provision lui en manquait, il lui en soufQerait volontiers. — «Prévenu, vous avez touché quinze mille francs avant de déposer votre bilan : que sont ils devenus? — Ces quinze mille francs étaient dans mon portefeuille, et mes créanciers ont eu le malheur que je le perdisse. — Qu'est-ce qui prouve, prévenu, que vous avez perdu votre portefeuille?— Hélas! mes bons messieurs, rien du tout; mais vous sentez bien que je n'ai pas pris de témoins pour le perdre! — En effet, pense le jury, il arrive à tout le monde de perdre quelque chose, et on n'est pas pour cela un malhonnête homme. Pourquoi ne perdrait-on pas un portefeuille, de quinze mille francs aussi Lien qu'une canne ou un parapluie? Que le ministère public nous prouve que l'accusé n'a point perdu son portefeuille et nous le condamnerons. » Et maintenant, le perdeur de portefeuille, libéré de toute peine, vit en bon rentier, et va à la messe.
Mais, voici l'autre côté de la question. Si aux mêmes assises eût comparu un homme accusé d'avoir volé quinze mille francs, et qu'il eût affirmé avoir trouvé cet argent au coin d'une borne, il aurait fallu que le jury prononçât sa non culpabilité ; car enfin, il est aussi possible à l'un de trouver qu'à l'autre de perdre, et je ne vois pas pourquoi le premier ne serait pas aussi bien cru que le second. Cependant, qu'eût fait le jury en celte circonstance ? Ce qu'eût fait le jury ? 11 aurait absous le perdeur ; par compensation, pour qu'on ne l'accusât pas de débonnaireté, il eût envoyé le Irouveur aux galères.
Par exemple, il est sans miséricorde pour le banqueroutier qui a mis entre lui et la justice les monts ou les mers : il semble qu'il
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lui fasse un crirnc de s'être défié de son indulgence. Les galères à perpéluité ne sont point pour le coupable une peine assez rigoureuse : il est condamné à l'exposition , et sa sentence est affichée par la main du bourreau sur tous les marché? du département. Tandis qu'on le met au pilori à Nevers, le condamné a la douleur de boire d'excellent porter dans un café de Londres, ou de manger des truites saumonnécs sur les bords du lac de Genève. Cela lui apprendra, le misérable, à s'enfuir avec l'argent de ses créanciers ! Et on conçoit qu'avec le jury les choses ne peuvent guère se passer autrement. Le jury est composé sans doute de personnes recommandables, presque toutes éclairées, toutes riches ou du moins faisant sonner de l'argent dans leurs poches; mais la plupart de ces messieurs sont dans les affaires; leur fortune roule entre les mains du hasard, et, il y avait quelques mois, celui qui est maintenant sur la sellelle passait pour élrc plus riche qu'eux. Ce qu'a fait le prévenu, ils le font tous; comme lui, ils risquent l'argent des autres dans des entreprises aventureuses, et comme lui ils sont exposés à faire banqueroute, et peut-être y en a-t-il quelques-uns parmi eux qui déjà travaillent à leur bilan. Or, rien n'ôte à l'ame son énergie comme la perspective de la misère après l'opulence. De la faillite à la banqueroute frauduleuse le pas est glissant; j'oserai même dire qu'il n'est pas une faillite qui, si on lui appliquait rigoureusement la loi, ne fût une banqueroute frauduleuse. Comment donc condamneraient-ils un délit que la force des circonstances peut les amener à commettre, et feraientils de leurs mains un pont pour les conduire en prison ! V^ous voyez bien qu'avec nos mœurs cela est presque impossible. C'est comme si vous traduisiez une infanticide devant un jury de pauvres filles qui sont toutes enceintes et sans ressources. Et à Dieu ne plaise que j'attaque l'inslitution du jury! Je ne suspecte la probité de personne, et je tiens tous mes concitoyens pour honnêtes gens, tant que leur improbilé ne m'est pas démontrée. Je me plains seulement de la faiblesse humaine. Il est vrai que le mal que je viens
% ors BANQtEROUTKS.
de signaler, les magistrats le réparent autant qu'il leur est possible. La police correctionnelle attend le banqueroutier frau'Juleux à la porte des assises et le remet sous les verroux comme banqueroutier simple; mais toujours est-il que cet homme, avant d'agir, est sûr de sa spéculation. Il peut calculer, à un franc prés, ce qu'il gagnera par journée de prison, et ce qui lui restera légitimement appartenant, sa peine accomplie. Celte impunité, sur laquelle compte le banqueroutier, est sans doute féconde en banqueroutes ; mais le fléau a dans nos mœurs une cause générale : c'est encore un cadeau de notre régime constitutionnel. Aujourd'hui que l'argent seul fait sortir de la foule, tout le monde veut devenir riche, ou du moins veut en avoir l'apparence. L'employé à douze cents francs, jeûne pour avoir un habit noir et coiffer sa femme d'un chapeau, et le perruquier veut, dans la rue, être confondu avec un député; de là ce luxe qui a envahi toutes les classes de la société, et de là aussi tous ces établissements qui s'écroulent. Il n'est point de jour que vous ne voyez gisantes sur la place quelques-unes de ces stupides grenouilles crevées misérablement pour avoir voulu trop s'enfler. Pour moi, si quelque grand d'Espagne me donnait comme à Sancho le gouvernement d'une de ces îles qui ne sont pas sur la carte, je sais bien comme je m'y prendrais avec les banqueroutiers : c'est dans le vice par lequel ils ont péché que je les attaquornis. Ils ont voulu se distinguer de la foule par leur éclat; ce qui les en distinguerait ce sérail leur honte ! Toute la peine à laquelle je les condamnerais, ce serait de porter un habit moitié blanc et moitié noir; et de peur qu'ils ne se cachassent aux regards du public, je voudrais qu'ils se présentassent tous les jours à midi à la mairie. Je vous assure qu'avec une telle pénalité, mon île serait mortelle aux banqueroutiers. Je sais bien que la Chambre est trop humaine pour user de cette cruauté envers ces messieurs ; mais elle pourrait bieiï faire une nouvelle loi sur les banqueroutes. Il me semble que Id mal est assez grand et assez étendu pour attirer son attention, e^
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que nous avions un intérêt aussi pressant à être délivrés des ban- (luerouliers que des chasseurs en temps prohibé. Mais on a commencé à s'intéresser au gibier, peut-être viendra le tour des hommes; et si la chambre trouve une loi Fur les banqueroutes trop difficile à faire, qu'au moins, à propos des banqueroutes, elle refasse le chapitre du Gode pénal relatif au vol. Je ne lui demande que cette réforme î
N'en déplaise au grand Napoléon, la pénalité appliquée p.ir lui au vol ne me semble pas très morale. Ils ont arbitrairement divisé et subdivisé le vol, ils en ont fait un grand nombre de catégories de convention : nous avons le vol simple, le vol domestique, le vol dans une maison habitée, le vol par escalade, le vol par eEfraclion , le vol à l'aide de fausses clés, le vol de nuit et le vol de jour ; bientôt sans doute nous aurons le vol au clair de la lune. A chacune de ces catégories on applique une pénalité plus ou moins forte; ainsi un vol de rien peut être frappé d'une peine très rigoureuse, selon les circonstances avec lesquelles il a élé commis, tandis qu'un vol considérable, la soustraction d'un dépôt, par exemple, échappe aux atteintes de la justice I Ainsi, pour le même fait, on peut être coupable de sept à huit manières différentes, et encourir sept à huit peines diverses. Soit l'objet volé un bouquet de roses. Si j'ai ouvert la porte du jardin avec mon passe-parlout faisant fonctions de fausscs-c!cs, je suis plus coupable que si je l'eusse ouverte avec sa propre clé ; si j'ai forcé la serrure, je suis plus coupable encore. Ai-je, appuyant un pied sur quelque pierre en saillie, franchi d'une enjambée l'humble muraille de l'enclos, mon crime s'en accroît d'autant ; mais si un des cas ci-dessus désignés avait lieu la nuit, alors il est presque irrémissible. Je ne sais, par exemple, comment ce vol serait classé par le juge, si le bouquet avait été pris pendant une éclipse de soleil, ou bien, comme dit le bon La Fontaine, a celte heuic équivoque où n'étant plus jour il n'est pas encore nuil. Et remar-
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quez-le bien, si ce malencontreux bouqucl avait été enlevé du sein (l'une jeune fille, au milieu d'un bois, ma léle sérail gravement comprise ! Toujours est-il que grâces à ces diverses catégories, pour un méchant bouquet de roses, je puis être condamné à une peine 1res forte. Ce sonl-là, dites-vous, des hypothèses ridicules ! Aimez-vous mieux des faits? en voici : J'ai vu deux chaudronniers, convaincus d'avoir étanié un sou et de l'avoir fait passer pour deux francs, condamnés à cinq ans de détention ; d'autre part, j'ai vu un banqueroutier, qui avait creusé dans sa caisse un déficit de cinq à six cent mille francs dont il ne pouvait rendre compte, condamné à quelques mois de prison ! Que dites-vous maintenant de l'équité de vos divisions et subdivisions?
Du reste, ces catégories de vol par effraction, par escalade, dans une maison habitée, on voit assez dans quel but elles ont été faites. C'est une garde formidable et armée jusqu'aux dents, qu'on pose autour des propriétés du riche; de ces petits vols qui sont seuls à l'usage du pauvre et à la portée desa'main, on a fait un crime irrémissible. Qu'est-ce que des épis de blé? des rayons de soleil et des gouttes de pluie. De peur que mal endoctriné par la misère, il ne s'imagine que Dieu a fait la pluie et le soleil aussi bien pour lui que pour les autres, on fait retentir à son oreille des menaces terribles, on fait passer devant lui des gendarmes tenant des menottes et des chaînes ; la faim est dans ses entrailles et les dévore, ses enfants lui demandent du pain, sa femme pleure. A quelques pas de lui il y a des tas de blé dans la plaine, mais s'il allait y remplir sa besace, il serait jeté dans la prison pendant plusieurs années ; sa famille n'aurait plus de soutien, et ses enfants n'auraient plus de père. Il vaut mieux qu'il attende; peut-être Dieu se rappelant qu'il a oublié de lui envoyer sa ration quotidienne, la lui fera-t-il tenir par quelque main bienfaisante.
Pauvre peuple! tu as beau avoir fait une révolution , tu n'es
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toujours que cet âne de La Fontaine, condan:iné à être roué de coups pour avoir tondu d'un pré la largeur de sa langue; seulement on l'a mis une couronne sur la tète.
Riches, ces catégories c'est une bonne haie que vous avez mise autour de vos héritages ; mais quand on est sévère envers les petits, il faudrait au moins l'être pour les gros. Ces vols de haut parage, ces abus de confiance impies, ces escroqueries immenses, ces gigantesques banquerouîes qui agitent comme une tempéle toute la surface du commerce, pourquoi n'a-t-on fait contre eux qu'une répression postiche? Il semble que la loi en ait peur, qu'elle n'ose les regarder en face, que quand il s'agit de les frapper la main lui tremble.
Les riches auront-ils donc toujours le privilège d'une quasiimpunilé, et laissera-t-on leur pied éternellement appuyé sur tout ce qu'il presse ! Ils ne s'occupent là-bas que de réformes futiles, ils ne savent que mettre un synonyme à la place d'un autre: ils ont toujours les yeux sur le plancher qu'ils foulent, et ne regardent pas au plafond. Quand un abus est un sujet de rente pour les grands, qu'il en suinte de l'or, il est sacré : y toucher ce serait ébranler les fondements de la constitution ! Ce sera donc toujours la même domination imposée par le riche, et la même oppression endurée par le pauvre !
Cette manière d'apprécier un délil par des circonstances accessoires, blesse le bons sens et la justice. A qui fera-t-on croire qu'un homme qui a dépouillé, pendant le jour, une maison pleine de richesses, est plus coupable que celui qui, à la faveur des ténèbres, a enlevé d'un fenil quelques bottes de foin? Il est, au contraire, une manière si simple, si rationnelle de classer les vols, qu'il me semble qu'elle droit frapper tout le monde. Que ne les classe- l-on selon l'importance de la chose volée? C'est un axiome de droit comme de morale, que la peine doit être proportionnée au délit. Autant donc tu as volé à la société de jouissances payées
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avec l'argent de tes frères, autant lu lui dois des soulTrances expiatoires : Dieu, s'il était appelé à te juger, ne prononcerait pas autrement. Mais , direz-vous , c'est presque celte loi du talion qui était une des superstitions du raoyen-âge. La loi du talion, soit; mais la loi du talion n'esl-elle point de justice naturelle? n'est-ce pas la véritable égaillé devant la loi? et vos passeurs etraffineurs de civilisation ont-ils trouvé quelque chose de plus équitable, et surtout d'une répression plus eflicace? J'ai vu ici un homme battre outrageusement une femme frêle et jolie, et cet homme en a été quitte pour une de ces peines insigniGantes qui n'en sont pas une pour le riche. Mais, croyez-vous qu'il se fût permis cet acte de violence, si, sur la place publique, et en présence de la foule, il eût dû recevoir des mains de sa victime ou de celles de son frère, autant de coups de canne qu'il en avait donné?
J'ai souvent entendu proclamer que ctlui qui volait cent francs était aussi coupable que celui qui en volait cent mille. Aux yeux de la justice éternelle, cela se peut ; mais, aux yeux faibles et voilés de la justice humaine, j'affirme que cela ne doit pas être. La société, en même temps qu'elle est juge, est partie. Comme partie, elle ne peut demander satisfaction que pour le tort qui lui a été fait ; comme juge, par conséquent, elle ne peut accorder davantage. Elle ne descend point dans l'ame de ceux qu'elle accuse. Ce n'est point leur perversité qu'elle apprécie, c'est leurs actes. S'il en était autrement, lorsque la perversité d'un homme lui serait dénoncée par la clameur publique, elle pourrait le frapper avant même qu'il n'eût émis aucun acte condamnable. Quand vous ne lui avez fait qu'un peu de mal, et que rien ne constate que vous ayez eu l'inlenlion de lui en faire davantage, elle ne vous châtie que pour un peu de mal : elle ne peut condamner le malfaiteur qui a brûlé une masure aussi rigoureusement que celui qui a incendié une ville. La justice actuelle prend bien l'intention pour le fait ; mais
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ose-t-elle loujours appliquer ce principe? Ainsi, voilà un homme qui veut assassiner son ennemi ; il va l'allendre au coin d'un bois ; sa viclime n'est plus qu'à quelques pas de là, et il arme son fusil; mais une colique soudaine le saisit aux entrailles, ou bien une pierre détachée d'un rocher lui casse un oras, et il est obligé de quitter la place. Je suppose que tout cela fût constaté, le jury oserait-il lui faire couper la tête ?
Pour la société, dans tout délit, il n'y a qu'une chose, un tort. Ainsi donc, si j'étais législateur, chaque vol aurait sa peine, selon le chiffre de la chose volée. Il n'y aurait plus ni circonstances aggravantes, ni circonstances atténuantes; toute celte multitude d'articles dont le code est surchargé serait remplacée par un simple tarif: Tant de jours de prison par telle somme. Les juges n'auraient plus qu'une mullipllcalion à faire; toutes les fonctions du jury se borneraient à constater la quotité du larcin, et la peine serait loujours irrémissible. De cette façon, il n'y aurait plus ni failli, ni banqueroutier simple, ni banqueroutier frauduleux; il n'y aurait plus que des gens accusés de vol, et le chiffre de leur déficit réglerait leur peine. Au premier aspect, cela semble blesser la justice ; mais, de quelque manière qu'on dépouille autrui de son argent, quand c'est volontairement, on est toujours un voleur, et il ne reste plus qu'à totaliser le vol. Mais, pour pouvoir atteindre les grands voleurs, je ferais la peine de la prison plus sévère, et de peur d'infliger aus petits voleurs un châtiment trop grave, j'aurais soin qu'elle fiU plus courte ; je ferais même des prisons de diverses rigueurs : l'escroc n'y boirait plus le Champagne à la santé de ses dupes, son estomac ne s'y parfumerait plus de truffes, et le même régime pèserait inflexiblement sur le riche comme sur le pauvre.
Mais, dites-vous, si l'homme quia volé cinq cent mille francs a encouru, selon votre tarif, la prison à perpétuité, à celui qui en aura volé six cent raille vous ne pourrez infliger une peine plus
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*orle. Et quand cela serait, n'est-ce pas un inconvénient qui existe aussi dans votre code? Un homme a commis deux meurtres; il n'a qu'une tête, et vous ne pouvez lui en couper deux ; mais vous pourriez toujours bien, si vous le vouliez, lui rendre la peine de mort plus terrible. Au lieu de cela, la plupart du temps, vous vous contentez de l'envoyer aux galères! Mais, moi, je ne lâche pas mon homme à si bon marché. S'il avait encouru un nombre d'années de prison exorbitant, je convertirais en coups de quelque chose la détention qu'il ne saurait faire, et tous les mois il recevrait son décompte. Vous criez à la cruauté! mais vous êtes donc de ces philanthropes à vue basse qui ont tant fait de phrases sur l'abolition de la peine de mort? Vous ne vous apitoyez que sur le mal que vous voyez, sans vous soucier du bien qu'il peut produire : vous plaindriez le doigt qu'on coupe pour sauver le corps, et vous traiteriez de barbare le médecin qui déchiqueté un patient avec son bistouri pour lui rendre la santé et la vie. Cependant, si le mal que je fais doit empêcher un mal plus considérable, n'estce pas pour moi non seulement un droit mais encore un devoir de le faire, et ne suis pas plus humain que vous qui m'accusez d'être féroce ?
Mais, celui qui ne sait que punir, un fouet, des menottes, une guillotine en savent autant que lui. Ces mesures de répression ne m'empêcheraient point de prendre, contre les banqueroutes, les mesures préventives les plus sévères. Il faudrait que tout négoce fût soumis à ma surveillance, et je n'admettrais point à exercer le commerce, je vous prie de le croire, tous ces marchands sans apprentissage et sans avenir, qui n'ont à eux, lorsqu'ils s'établissent, qu'un comptoir et une enseigne. Tout commerçant devrait posséder en propre, d'une manière bien claire et bien nette, une certaine somme proportionnée au développement de ses affaires, et suffisante, d'ailleurs, h parer les pertes que peut amener une mauvaise année. Pour atteindre ce résultat, je les astreindrais à dépo-
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ser tous les ans, au greffe du tribunal de commerce, un double de leurs registres, et des magistrats nommés ad hoc seraient chargés de les vériGer. Aussitôt qu'un négociant aurait écorné la somme qui lui sert de caution, on le forcerait à restreindre l'étendue de ses spéculations, et s'il ne lui en restait plus rien, son nom serait effacé sans miséricorde du tableau des commerçants.
Ces registres, comme ceux des hypothèques, seraient ouverts à tout le monde. On ne pourrait, bien entendu, en connaître les détails; car il ne faudrait point que les moyens par lesquels un industriel habile a établi sa prospérité fussent livrés à ses rivaux; mais il serait permis à tous d'en interroger le résultat. Ainsi , quand un négociant traiterait d'un emprunt avec vous, eu cinq minutes vous pourriez connaître sa situation financière et agir en conséquence. Une seule de ces deux mesures rendrait les banqueroutes presque impossibles, et elles auraient encore cet avantage, qu'en fournissant aux prêteurs des moyens de placer leurs fonds avec sûreté, elles détruiraient l'usure et feraient baisser le taux de l'argent.
Certains diront qu'avec une telle législation tout commerce deviendrait impossible. A la vérité, il n'y aurait de possible que le commerce honnête et loyal ; mais doit-il donc y en avoir un autre? Faut-il chasser la fraude et l'escroquerie de nos comptoirs, ou faut-il les y maintenir? Voilà toute la question. Or, qui oserait se décider pour l'aflirmalive? Je vois pour le public un avantage immense à ce que la fortune des particuliers soit mise au grand jour, et je ne vois point quel préjudice il en résulterait pour ceuxci, à moins qu'il n'eussent une arriére-pensée de faillite.
Mais, dis-lu, j'ôterai leur crédit à un grand nombre de commerçants ; si leurs affaires vont en décadence, nul ne voudra leur prêter, et ils ne pourront se relever d'une spéculation malheureuse ! Mais c'est précisément cela que je veux. Peu importe à la
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société que tu te relèves! Elle te trouve aussi bien en bas où tu es aujourd'hui, qu'en haut oii lu étais hier. Ce qui lui importe, c'est que des familles ne soient point ruinées à ton profit. Pourquoi donc te plains-tu qu'on l'empôche d'emprunter ce que tu ne peux rendre? Ne vois-tu point que c'est comme si un voleur se plaignait qu'on l'cmpécbe de faire un bon coup? Est-ce donc les fourbes plutôt que les honnêtes gens qu'il faut que les lois couvrent de leur protection ? Et, d'ailleurs, es-tu le seul qu'on empêche de tromper? Ne surveil!e-t-on pas les kilogrammes et les litres de l'épicier, et ne vérifie-t-on pas le mètre du marchand <rélotTes? N'est- il pas du devoir de la société de prémunir ses membres contre les dangers auxquels ils sont exposés? N'inlerdil-on pas l'entrée d'un pont dont la solidité est douteuse? ne fait-on pas pendre une croix d'un toit dont il pleut des tuiles ? n'allume-t-on pas une lanterne sur le bord d'un fossé creusé dans la rue? Toimême, si tu voyais un filou travaillera m'enlever mon foulard, ne m'en avertirais-tu point? Pourquoi donc ne veux-tu point que je rende aux autres un service que tu me rendrais toi-même ? que je ne leur dise pas quand je sais que lu ne possèdes plus rien : Si vous prêtez votre argent à cet homme, il ne vous le rendra point? Sans doute un grand nombre de chevaliers d'industrie seraient forcés d'abandonner le commerce; mais cela serail-il donc un si grand mal ? Chômons-nous de commerçants? Et, à Nevers, si la garde civique était divisée, comme autrefois, par confréries, les épiciers ne formeraient-ils pas, à eux seuls, une belle compagnie ? Les mesures que je propose pourraient avoir des inconvénients que la faiblesse de ma vue ne me permet pas d'apercevoir ; mais dire qu'elles rendraient tout commerce impossible, c'est dire que tout CQmraerce ne peut subsister que par la fourberie. S'il en était ainsi, il faudrait démolir toui ces magasins à façades dorées , abattre toutes ces pompeuses enseignes qui parent nos rues, livrer au fer du coilTeur les faces si bien pommadées de nos élégants commis de magasin, et déporler nos fringantes demoiselles
DUS BANQUEROLTUS.
de boutique aux îles Marquises ; car une nation se passe plus aisément de commerce que de probité : on peut acheter du drap et de la toile à ses voisins; mais on ne saurait leur acheter de la vertu.
j)2 mm âîas QS(âSûââ<