JE VEUX ÊTRE RECENSÉ
La France, au contraire, sera assise, elle, à côté de la principauté de Monaco, sur un trône plus resplendissant de lumière que le grand lustre de l'Opéra.
M. Dupin aîné, M. Dupin Charles, M. Dumon, qui boit les eaux du Lot, et M. Martin, qui vient des pays glacés du septentrion et dont l'éloquence boréale donne des engelures à la chambre, seront aux quatre coins du trône; ils seront appuyés sur la hanche, et auront un grand sabre au côté.
Le Journal des Débals, sur une grande paire d'ailes omnicolores, planera au-dessus du trône ; il ( hantera, sur un grand violon, les louanges de la dynastie, et, de temps en temps, il indiquera, du bout de son archet, aux assistants, les membres de la famille royale et les personnages les plus remarquables de la cour citoyenne.
« Celui-ci, dira-t-il, en donnant un coup d'archet sur le grand cordon de l'illustre député de Clamecy, c'est M. Dupin aîné, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc. ; nul n'a mieux mérité le poste d'honneur qu'il occupe au pied de ce trône; pendant sa longue carrière politique, il a pratiqué tous les genres d'humilité: c'est lui qui a rédigé la fameuse adresse de 1810. Il a signé sa lettre sur la communauté des Jault, et il appelait son illustre ami un personnage que je ne veux point nommer.
« Celui-là , c'est M. Charles Dupin que nous n'avons pas le temps de désigner par tous ses emplois ; il n'a pas observé l'humilité chrétienne avec moins de fidélité que son digne frère. Il a accepté la grand'croix de la Légion-d'Honneur; il a consenti à être pair de France ; pendant les loisirs que lui laissaient ses neuf emplois, il a composé, à grand renfort de chiffres, vingt-cinq kilogrammes de discours, et il n'a pas eu la consolation de trouver un adepte, un ami, un parent pour les lire ; il les a tristement déposés sur un rayon de la bibliothèque de Clamecy, et il a écrit au bas : Ci gisent les discours de M. Dupin Charles.
JE VEUX ÊTRE RF.CBNSK. 115
(Ici le Journal des Débats s'enrouera, el un chérubin lui apportera un verre d'eau sucrée et un morceau de pain bénil.)
Au pied du trône sera M. Guizot, ployé à angle droit comme une équerre ; il portera sur ses épaules l'arche imm.ense du budget, et, de sa voix creuse comme une eau souterraine, il entonnera à Dieu cet éternel cantique :
« Mon Dieu, je te remercie de m'avoir fait naître avec des instincts paciGques. Tu voulais faire de moi l'humble pasleur de quelque troupeau protestant ; mais la majorité s'est déclarée contre les desseins secrets, et j'ai fait de moi un ministre d'état. Tu sais que, dans un pays constitutionnel, la volonté de la majorité, quelle qu'elle soit, et n'importe comment elle ail été faite, est absolue; cela est trop parlementaire pour que tu l'en fâches, et d'ailleurs si lu t'en fâchais, je te tiendrais pour un factieux, et je prierais M. Hébert de l'envelopper dans le premier complot qu'il déférera à la chambre des pairs.
« Ne hausse pas les épaules en signe d'incrédulité, tu ne connais pas l'éloquent procureur-général : avec deux ou trois de tes commandements il fera de toi un égalitaire ou un communiste.
« Toutefois, j'ai conservé, au ministère, les inclinations pacihques lu m'avais accordées. Mon prédécesseur était un petit homme vain el fanfaron, auquel la garde de son sabre venait à l'épaule, el dont les moustaches traînaient jusqu'à terre ; il m'avait laissé sur les bras une armée nombreuse et pleine d'ardeur, qui chantait la Marseillaise à faire trembler l'Europe ; mais, celle armée, je l'ai toujours gardée à mon côlé comme une épée dans le fourreau, el je n'ai pas même osé loucher à la poignée.
« On me criait de tous côtés : Guizot, l'Angleterre nous insulte! Guizot, la rougeur commence à nous monter au front! Guizot, fais trois pas en avant, et réponds-leur comme un grand peuple doit répondre. Mais je ne me suis pas ému de leur imper-
116 JK VKUX ÊTRE BECE{<iSK.
linences ; j'ai fait Irois pas en arrière, el j'ai rc'-pondu comme un grand ministre doit répondre : La paix toujours, la paix partout.
« Il est vrai que j'ai eu grand peur quand M. Dupin aîné, qui est là haut, est venu, le boutoir au côté, déclarer à la tribune, avec cette ardeur juvénile qu'il déployait le lendemain de la révolution de juillet, que ce serait un cas de guerre si l'étranger attaquait nos frontières; mais heureusement le cas ne s'est pas présenté.
« Je me suis encore rappelé que vous aviez dit : Heureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des deux leur appartient. Je savais bien que je n'étais pas un pauvre d'esprit, je m'apercevais bien que je raisonnais autrement que mon collègue Martin (du Nord) ; mais j'ai fait tout ce que j'ai pu pour dissimuler ma richesse intellectuelle, et durant tout mon ministère, je suis allé de sottise en sottise, si bien que^Ji. Fulchiron lui-même n'eût pas fait mieux.
« A présent, Sire, c'est-à-dire, ô mon Dieu! si j'ai pu obtenir grâce devant vous par la pratique assidue des préceptes de votre saint Évangile, je vous prie d'ordonner à mon honorable ami , M. Montalivet, qu'il me décharge de quelques sacs de sa liste civile que, par précaution, il a fait apporter ici, car je sue jusqu'à l'extrémité de mon jabot. Je ne fais pas de seanent afin que vous ne doutiez pas de ce que j'ai l'honneur de vous dire. »
Telle est la gloire que M. Guizot prépare à la France. Quand je songe à l'humilité si habilement calculée qu'il a observée dans les aCTaires d'Orient, au noble désintéressement avec lequel il a bandonné le pacha d'Egypte, à la résignation pleine d'à- propos avec laquelle il a demandé excuse à l'Europe des préparatifs de guerre de M. Thiers, je me passionne d'admiration pour ce grand ministre, Je veux être recensé, monsieur l'agent, pour que M. Guizot
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ail toujours de quoi s'acheter une belle majorité et qu'il reste toujours au pouvoir.
Il est vrai que si les majorités ne renchérissent pas, notre budget, tel qu'il est, pourrait à la rigueur sullirc à celte dépense. Notre budget, monsieur l'agent, quel bel édifice de rouleaux d'or! que j'aime ces grands seigneurs auxquels il sert d'hôtellerie!
Celle dame que vous voyez dans ce beau salon, debout derrière le fauteuil de sir Robert Peel, et regardant par-dessus son épaule, c'est la Dii)lomatie.
Celte autre qui fait de la tapisserie, assise sur un canon encloué, c'est la Guerre.
Ce gros monsieur décoré qui fait ses paquels pour Bruxelles, c'est le Commerce.
Voici la Marine qui fait manœuvrer, avec l'assenlimenl de l'Europe, une coquille de noix dans une cuvette.
Prés d'elle, sont les Travaux Publics assis, les bras croisés, sur vingt projets de chemins de fer.
Plus loin, c'est la Régie qui fume du tabac de contrebande.
Un peu plus loin encore, c'est le Clergé qui lit le journal.
Ici, ce sont les Sinécures, mollement étendues sur un lit de repos.
Là, c'est le Génie militaire entouré de petits forts détachés en terre cuite, et s'ingéniant à faire partir un canon par la culasse.
Celle vieille qui grignotte du pain dur, c'est la Liste civile.
A sa droite, sur un fauteuil, c'est M. Montalivet, les manchettes retroussées, épluchant des haricots sur une assiette d'argent.
Dans cette vaste salle, vous voyez l'Instruction universitaire, transvasant des mots dans une oreille avec un cornet de papier, tandis que, dans le cabinet à côté, l'instruclion du peuple épelle dans un alphabet déchiré.
Vous voyez ici la Justice qui attache aux feuillets de son Code
118 JL VKLX ÊTRE RECENSÉ.
les circulaires de M. Martin, et faufile une cocarde à sou bonnet carré.
Voilà le Parquet, son voisin, qui s'avance, en chenoise, un flambeau d'une main et un pistolet de l'autre, contre un rat communiste qui ronge la boiserie.
Plus loin, c'est la Police qui se promène, en plein midi, avec une lanterne, cherchant un attentat.
Puis, c'est la Subvention qui, au lieu de vous dire bonjour, vous crie : Vive le roi!
Là bas, est un groupe d'Inspecteurs auxquels on tire la langue par derrière, tandis qu'ils regardent à leurs pieds.
Là haut, c'est M. Dupin Charles, qui jette par la fenêtre des poignées de chiffres aux ouvriers qui demandent du travail.
Puis, voyez aux lucarnes, ces faces maigres^ ruisselantes de sueur, froncées par la misère, mal rasées et très peu débarbouillées ; elles appartiennent à cette foule de fonctionnaires subalternes, manœuvres de l'administration, bras métallisés parle travail, qui agissent du matin au soir, tandis que la léle mange ou sommeille.
Mais ce bel édifice a un grand défaut, c'est qu'il est trop éphémère ; c'est un grand nougat sur une table d'orgie. A peine a t-il paru, que les convives se ruent, se poussent, se foulent aux pieds, pour en avoir une plus grosse part.
Je veux être recensé, monsieur l'agent, pour qu'on nous fasse un budget par trimestre. Rien ne sied mieux qu'un grand budget à un grand peuple.
On dil, il est vrai : à gras budget, peuple maigre ; mais en compensation de celle misère de bas étage que fait un budget exagéré, misère dont les larmes coulent silencieusement sur un grabat et dont les cris s'étouffent entre les murs d'un galetas, voyez que de gens il brode en or et en argent, auxquels il fournit un hôtel à la ville, un carrosse, des laquais et deux ou trois châteaux à la campagne !
JE VEL\ f.rnE RECKNSÉ. 119
Celle misère ici, et là celle opulence, sonlles meilleurs auxiliaires de notre système conslitiilionnel. Le peuple ne reconnaît qu'une prééminence, celle de l'argent; il estime les hommes , non par ce qu'ils valent, mais par ce qu'ils possèdent; il a plus de considération pour un marchand de porcs enrichi que pour un gentilhomme ruiné. Il se méprise lui-même parce qu'il est pauvre. A côté de ces géants dont le manteau cache les échasses, il se trouve si chétif qu'il n'ose se comparer à eux ; il ne lui vient pas à l'idée qu'il pourrait bien élre leur égal, il ne fait pas attention que toute leur supériorité n'est qu'une illusion d'oplique, qu'une apparence; qu'il ne paraît si petit lui-même que parce qu'il se tient prosterné, qu'il ressemble au serpent qui jette à peine une ombre sur la terre où il rampe, mais qui a six pieds, quand, sifflant, et gonflé de colère, il se dresse sur le bout de sa queue.
Ces hommes sont plus haut que lui sur l'échelle sociale, il trouve juste et naturel qu'ils le soient au même degré sur l'échelle politique; il ne se rend pas compte de la préférence qu'il leur donne. Il les élit comme il les salue, sans savoir pourquoi, parce que c'est l'usage, parce que cela se fait toujours ainsi, parce que ce sont les plus gros de la cité. C'est un idiot qui , ayant à choisir une paire de sabots, prend,nonceuxquilui vontle mieux, mais les plus grands qu'il peut trouver. De là, le maintien de cet ordre de choses qui nous semble si provisoire et si caduc.
L'égalité politique dans une nation est toujours en raison inverse de l'inégalité des fortunes : tant vaut le coffre-fort, tant vaut l'homme ; il n'y i pas de constitution qui puisse prévaloir contre cet axiome.
Puis, les gros budgets ont un autre avantage, c'est qu'ils créent des fortunes et des importances nouvelles qui sont toutes à la dévotion du gouvernement. Nos fonclionnaires, grands seigneurs, vivent de peu, ils savent allier l'apparence du luxe à l'économie la plus sévère: avec trente sous de boue, ils éclaboussent cent prolétaires ; ce sont des fourmis qui, au milieu d'un grenier, font en-
Î2d JE YEUX \\rRE RECENSÉ.
core des magasins ; ils entassent leurs émoluments trimestre par trimestre, ils s'en font des propriétés qui grandissent comme un germe dans la terre, qui, glands aujourd'hui, dans vingt ans seront chênes. C'est une noblesse qui pousse au milieu de nous sans que nous y fassions attention, et qu'on trouvera toute faite quand on voudra lui donner Jes privilèges et des litres. Avec cet éléments quelque Napoléon bourgeois pourra reconstruire l'ancien régime iel faire un cadre à sa dynastie.
Je me suis quelquefois demandé pourquoi il y avait tant de disproportion entre les gros traitements et les petits, lorsque tout fonctionnaire gros comme petit, n'avait que vingt-quatre heures par jour à donner à la nation. Vous êtes plus capable que moi , soit. Mais la capacité, est-ce une valeur qui se pèse au trébuchet, et prend-on la hauteur d'un homme avec un rouleau d'or? Chez les Romains les gros emplois n'étaient pas rétribués, les petits seuls l'étaient. Ce moyen était excellent pour détourner le peuple de celte admiration servile qu'il accorde si volontiers à la richesse; mais chez nous cette superstition est nécessaire ; dans cette pénurie de gloire où nous sommes, il faut bien que le peuple admire quelque chose : quand on n'a pas de marbre pour faire ses idoles, il faut bien qu'on les fasse avec du plâtre.
J'avais cru du moins qu'on pourrait ôter des gros traitements pour ajouter aux petits ; mais c'était encore une utopie ; sans Iraitements supérieurs, comment le gouvernement ferait-il ses majorités? Allez donc présenter à un député un traitement de quinze cents francs, il vous tournera le dos comme un paysan à qui on donne de sa paire de poulets la moitié de ce qu'ils valent.
Ainsi donc, encore une fois, honneur au recensement qui a pour but de grossir le budget !
Ella liste civile, monsieur l'agent, comme c'est exigu pour un grand peuple : quinze cent mille francs par mois, à une royauté chargée d'une si nombreuse famille et qui est déjà grand'mére ! c'est à jcler lo manleau de velours aux orties. Contribuables de fer
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et (le granit, quoi! lorsque vous voyez ces pauvres princes et princesses venir, l'escarcelle au cou, demander aux chambres l'aumône d'un petit million pour leur dot, vous n'êtes pas touchés jusqu'aux larmes de cette royale misère!
Vous dites :
Que vous avez des billets à échoir: eh bien! vous paierez vos créanciers à vingt-cinq pour cent : à ce taux on est encore honnête homme.
Que vous avez reçu un commandement de percepteur : qu'est-ce qu'un commandement? est-ce qu'un homme libre se laisse commander par un percepteur?
Que vous ne pouvez doter vos filles ; bon ! vous en ferez, selon leur vocation, ou des proslitulées ou des sœurs grises : l'important pour l'état, c'est que la fille de notre roi ait un Cobourg.Mais vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un Cobourg? C'est une rareté, c'est un objet de la plus grande valeur; il n'y en a pas pour toutes les filles de rois. Peuple imbécile qui s'imagine qu'un Cobourg dépure race et non falsifié, porteur d'un acte de naissance irréprochable, un Cobourg qui a un toupet blond, des favoris rouges, des boites à l'écuyère sur un pantalon de Casimir blanc, un habit bleu de roi à revers galonnés d'or, un véritable Cobourg enfin, sans défaut ni vice rédhibitoire, ne vaut pas un million de notre monnaie. Va! l'Espagne, en échange de ton Cobourg te donnerait volontiers une demi-douzaine de ses duchesses.
Il est vrai, monsieur l'agent, que dix-huit millions par an, font par jour quarante-neuf mille (rois cent quinze francs six centimes. Ce traitement représente celui de soixante mille gardes champêtres, de soixante-douze mille instituteurs, de cent soixante-treize mille fantassins, de dix-sept mille professeurs de collège, et de douze mille présidents de tribunaux de première instance. Si la France restait un siècle sans liste civile, elle aurait, au bout de ce temps, dans ses coures, un milliard huit cents millions. Avec celle masse d'argent elle pourrait reprendre ses anciennes fronlières, IV 11
Î22 JE VEUX àxilK RECEÎfSÉ.
braver derrière le Rhin les menaces des puissances du Nord, faire gronder, du haut des Alpes, la Marseillaise sur toute l'Italie, ranimer avec ce terrible refrain la cendre du peuple-roi que vingt siècles n'ont pas encore glacée, et faire tressaillir Rome sous sa croix. Mais aussi, pas de liste civile, pas de royauté. La royauté vaut bien quelques départements et un peu de sécurité de plus.
Et cette liste civile, monsieur du Gsc, quelle est-elle? Elle fournit à peine à la royauté le morceau qui l'empêche de mourir de faim. Quarante-neuf mille francs par jour pour se nourrir, se vêtir, se chauffer, s'éclairer, se blanchir, se raccommoder !; Avec un autre que M. Montalivet, il n'y aurait pas de quoi mettre les deux bouts l'un vers l'autre. Heureusement encore qu'elle ne voit que des gens sobres et bien rangés qui se couchent à dix heures précises.
Pour moi, quand je vois passer cette pauvre liste civile, fanée, crottée, panée, au bras de M. Montalivet, pour aller au tribunal conclure à des dommages-intérêls contre un pauvre homme qui a ramassé du bois mort sous ses arbres, ou qui lui a fait tort d'un lapin ;
Quand je la vois sucrant son café avec de la cassonnade ;
Raccommodant son bouilli ;
Mangeant de la soupe réchauffée ;
Usant sa chandelle jusqu'au dernier bout ;
Chauffant son couveau avec des mottes ;
Faisant payer à sa servante la poterie qu'elle lui casse ;
Rapetassant ses bardes ;
Reniant ses chausses ;
Faisant servir une allumette par les deux bouts ;
Laissant souffrir de la soif son pied de basilic parce que la vo'e d'eau est chère ;
Se faisant rendre trois liards quand elle donne un sou ù un' pauvre ;
JB VEUX ÊTKE UECENSÉ. 123
Se tenant debout à l'église plutôt que de louer une chaise ;
Nourrissant de pain dur son vieux perroquet qui lui siffle tous les matins : Bonjour, l)elie inaîlresse ;
Régalant de cidre, le jour de sa fcle, deux on trois épiciers qui viennent lui chanter leurs couplets ;
Chassant, de sa voix acide, les marchands qui se présentent à sa porte ;
Toujours criant misère ;
Disant, à tout propos, qu'on veut la ruiner ;
Craignant de mourir à l'hôpital ;
El pouvant à peine économiser par an cinq ou six petits millions qu'elle cache dans les crevasses de son grenier ;
Quand je vois cela, dis-je, je m'indigne d'être contribuable français et je sens tout mon eœur qui se fond en larmes, comme si on avait appliqué dessus une compresse du Journal des Débats.
Aucuns disent qu'une liste civile qui dépense peu et reçoit beaucoup est un ver solitaire aux entrailles du corps social ; qu'à mesure que la liste civile mange, le corps social s'amaigrit; que c'est un bœuf qui dévore une montagne de foin et ne fait pas un kilogramme d'engrais à son maître, une créature enflii dont le but est manqué. A tout prendre, cela pourrait bien être vrai ; mais aussi, quelle satisfaction pour un contribuable de donner son argent à qui le ménage si bien. Quand, par hasard, un oncle d'Amérique a un 'leveu économe et rangé, les quartiers de sa pension courent les uns après les autres.
Je veux donc être recensé pour que la liste civile soit mieux rétribuée.
Faites-moi encore le plaisir, monsieur l'agent, de me recenser, parce que les fonds secrets ne sont pas assez considérables.
Vous le voyez, le gouvernement est entouré d'ennemis qui rentrent dans l'ombre, comme un poignard dans son fourreau, auîgitôt qu'ils ont attenté. Il y a sous le trône une traînée de poudre;
12i JE VBUX Êl'llE RECENSÉ.
on entend des chevrolines sîrtler dans l'atmosphère ; la liste civile en est encore à son premier manteau dynastique , et déjà ce manteau porte à ses pans six déplorables reprises. Le poste du danger, en France, est autour de la personne du Roi; l'attentai est devenu si vulgaire, qu'il n'y a plus que des conspirateurs de mauvais ton qui se le permettent. Comment la royauté pourraitelle échapper aux embûches des sociétés secrètes, si la police ne veillait autour d'elle?
Vous m'objecterez que la police n'est instruite, comme vous et moi, de l'attentat, qu'après qu'il a fait explosion ; que , souvent, c'est par le Journal des Débats qu'elle en reçoit la première nouvelle. Mais quand cela serait ! toujours est-il que la police veille sur la royauté comme ces mannequins de jardinier, auxquels on met un râteau entre les mains, veillent sur les fruits d'un jardin ; que si la police est une fiction, c'est du moins une fiction menaçante; la royauté est censée défendue et gardée; sans cette présomption salutaire, comment vivrait le commerce, comment subsisterait l'industrie, et comment les fonds publics se soutiendraient-ils?
Mais il est surtout deux avantages bien précieux que la police procure à ses administrés ; vos affaires vous appellent-elles dans un quartier évacué par l'émeute, vous courez la chance d'être assommé préventivement et pour le compte d'un tapageur évadé. Le cas échéant, vous ne vous fâchez point , parce que vous savez qu'avant de vous administrer, votre assommeur n'a pas le temps de vous demander votre passeport : homme pour homme, cela lui importe aussi peu qu'à un chasseur lièvre pour lièvre.
Cependant vous pouvez aller porter vos doléances chez monsieur le préfet de police ; si on a le droit de vous assommer, vous avez celui de vous plaindre ; vous avez le bonheur de vivre dans un pays libre où tous les droits sont respectés. Si dor.c vous vous plaignez, vous avez la satisfaction de faire obtenir à votre assommeur, par la protection de vos contusions, la croix d'honneur ou quelque
JK VEUX ÉinE ItECENSÉ. Mi
chose d'équi- resplendissant, ce qui vous donne une haute idée de votre influence et chatouille agréablement votre amour-propre d'assommé.
En second lieu, vous avez une relation quelconque, la veille de l'attentat, avec le maçon ou le cocher régicide. Le lendemain, vous recevez la visite de monsieur le commissaire de police, un homme sec, vêtu de noir, qui, en deux ou trois phrases, vous fait votre portrait de façon à ce que ses tous agents vous reconnaissent. Cette petite opération terminée, vos tiroirs sont mis au pillage, tous vos papiers passent par les besicles du chef de l'expédition , tous vos chiCfons sont déployés; toutes vos boîtes, ne fût-ce qu'une bonbonnière, sont ouvertes; tout tube ou piston surpris chez vous est soupçonné d'avoir fait partie d'une machine infernale; on examine si votre couteau à papier n'est pas un poignard, s'il n'y a pas du sang sur votre jabot.
Avez-vous de reste, de votre dernière partie de chasse, quelque poudre ou quelques balles, que vous n'ayez pas trouvé l'occasion de placer ; ou, dans votre bibliothèque, le bon sens infernal du curé Meslier ? Vous étiez du complot, vous ne pouvez plus vous en défendre ; on vous conGsque, vous, vos balles et votre malencontreux curé. Les balles et le curé vont ensemble au greffe, et vous allez tout seul en prison ; on vous met au secret ; un , deux, trois mois se passent, et vous y êtes encore. Vous oublieriez qu'il y a des humains semblables à vous par leur paletot et leur pantalon à sous-pieds, s'il ne vous en restait à peu prés un échantillon dans la personne du geôlier et dans celle du juge d'instruction, qui daigne, de temps en temps , vous faire jouir de son entretien ; vous souffrez tout cela avec une indicible joie, songeant que c'est dans l'intérêt de la royauté que vous soulTrez, et, qu'après tout, si on vous guillotine, votre nom deviendra historique. Mais au bout de deux ou trois autres mois, il vous arrive un petit désagrément sur lequel vous commenciez à ne plus compter, on vous annonce que
126 JB VEUi ÊTRE KKCEKSÉ.
VOUS nauiez pas l'honneur d'être guillotinné à l'occasion de l'altenlat et que vous pouvez retourner à votre famille et à vos alTaircs.
— Mais, mon curé Meslier?
— Sur le rayon d'un commis au greffe.
— Et ma poudre?
— Retirez-vous bien vite, si vous ne voulez pas qu'on vous resoupçonne !
Allons, monsieur l'agent, prosternons-nous et rendons grâce à Dieu de nous avoir fait naître dans celte partie du monde où il y a une police secrète ; après, vous me recenserez au bénéflce des fonds secrets.
Je veux encore être recensé, parce qu'il n'y a pas assez de journaux subventionnés; le journal subventionné est le factotum du gouvernement constitutionnel.
C'est le journal subventionné qui donne connaissance des réceptions et des fêtes ofTicieiles; qui transmet la dépêche télégraphique; qui dit à quelle heure la royauté est rentrée et sortie, combien de prises de tabac elle a introduites dans son auguste nez, combien de fois elle a élernué, et qui lui a répondu : Dieu bénisse votre majesté ! qui rédige à la liste civile ses réclames ; qui dresse l'inventaire des objets d'art qu'elle a daigné marchander; qui préconise ses actes secrets de bienfaisance ; qui compte goutte par goutte les aumônes qu'elle laisse filtrer de sa main, et appelle sur sa caisse les bénédictions du ciel ; qui fait la toilette de baptême des petits princes ; qui sonne des fanfares quand ils reviennent vieux guerriers du camp de Compicgne ; qui détache leur épée sous laquelle il feint de ployer, et l'accroche à un clou doré du trône pour que la France se repose à son ombre.
Quand le gouvernement perd physiquement quelqu'un de ses honorables amis, c'est le journal subventionné qui brode sur son linceul de grosses larmes reconnaissantes, des flambeaux qui s'é-
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teignent, des piliers cassés par le milieu, et jette la dernière période sur sa tombe.
Si le gouvernement a besoin d"une loi d'exception et qu'il veuille essayer l'opinion publique, c'est encore le journal subventionné qui fait la corvée.
Le journal subventionné, c'est un molosse qui garde la cour du château, qui accompagne, jusqu'à la rue, le ministère qui s'en va, et, après lui avoir donné là patte avec effusion, s'en revient avec le ministère qui lui succcJe.
N'est-il pas rassurant pour un ministère qui entre tout effaré au pouvoir, de trouver un ami de fondation qui l'éciaire et le défende.
Je veux encore que vous me recensiez, monsieur l'agent, parce que le bureau de l'esprit public est mal dirigé par M. Duchâtel , parce qu'il n'a pas assez de rédacteurs, et que ces rédacteurs ne sont pas assez habiles pour faire passer pour de bon argent la fausse monnaie des sophismes ministériels. N'est-ce pas une honte pour tout logicien français de voir la prose départementale du gouvernement battue toujours et partout par la prose de l'opposition, Saint-Michel, enOn, terrassé par le diable ?
Depuis bientôt onze ans que les journaux de Préfecture maintiennent l'ordre public, la Charte et la royauté, contre les attaques de leurs confrères du peuple, ils sont à bout d'accusations et de mensonges. Ils ont beau prier le ministère de faire une nouvelle émission de calon.nies, ce bon ministère, il ne sait plus, hélas ! que leur répondre. Ses poignards, aiguisés par la presse démocratique, n'ont plus que le manche; ses échafauds de 93 ne sauraient supporter le transport, et son partage des propriétés est un Croquemitaine éreinté auquel les maires et les adjoints de village rient au nez.
Le Journal das Débats est lui-même sur les dents. Ses colonnes, jadis si pleines de sang, sont flasques et vides comme de vieux bas de soie qui gigottent au vent sur une ficelle ; il ne vivolle plus-