PEUT ÊTRE REMPLACÉE
^^ÉciDÉMENT V Association Qsl moTlel On l'a (laissée mourir de faim, l'infortunée! Il ne kesle plus qu'à écrire sur sa tombe comme on jécrit sur celle de tous les trépassés, pour peu ^c3xs;*3ï:«i»T5xs^^nQu'ils aicut des neveux : « Elle fut bonne ci- Bcùâ^S^KsJS^nSa'oyenne, elle laisse des amis inconsolables! » Cependant une fin si déplorable n'a pu désarmer la colère de ses ennemis ; ils disent d'elle, les infâmes qu'ils sont, les choses les plus propres à offenser l'honneur et la délicatesse de son ombre. Ainsi un certain E flanqué d'un certain G, s'est permis d'affirmer qu'il y avait eu lutte entre noire défunte amie et VÉcho de. la Nièvre.
0 E impie ! ô misérable G! soyez maudits entre toutes les lettres de ;l'alphabet ! que M. Pierquin de Gembloux , le terrible
6Ô COMMENT L'ASSOCIAÏION"
Pierquin de Gembloux , bâlisse sur vos lêles , avec sa plume, ud gros traité en pierre de taille, comme il l'a déjà fait à l'égard de l'Y.
Quoi! il y aurait eu lutte entre V Association et ÏÉcho de la Nièvre ?
Où l'auteur des spirituelles initiales que j« viens de signaler au mépris des honnêtes gens, a-t-il donc pris celte malencontreuse idée ? l'a-t-il traduite du hollandais ? l'a-t-il exhumée de quelque bouquin de la bibliothèque royale? ou bien aurait-il eu la mauvaise fortune de la rencontrer en allant à la recherche du bonheur? Ce monsieur n'a donc pas un ami lettré qui révise ses articles ! Ne sait-il donc point la différence qu'il y a entre une lutte et une déconGture! ne se souvient-il donc plus de cette grande huée que V Association a soulevée contre les homélies de sa gazette épiscopale? ne comprend-il donc pas que dans l'histoire de ces prétendues luttes dont il ajourne le récit en 1850, le titre de vaincu serait encore trop honorable pour VEclio de la Nièvre ? Les seules dépouilles opimes que son héros ait remportées sur V Association, c'est son vieux drapeau qu'il a bravement acheté, à l'encan, pour la somme de 5 francs. Vous voyez que VEcho de la Nièvre achète à bon marché ses triomphes. Moi, dont Y Association était un peu la chair de ma chair et l'os de mes os, l'imputation que lui adresse le compère de VEcho m'a profondément affligé. J'ai passé sous la châsse de sainte Flavie, et je lui ai demandé ou l'humilité de M. Dufèlre, pour supporter celle mortification, ou le sublime courage de M. Avril pour la traduire devant la jurisprudence Bourdeau ; mais, hélas ! elle ne m'a pas exaucé , Dieu ne m'a rien envoyé que le paragraphe que vous venez de lire !
Le fait est que l'Association a laissé un vide dans le département; ceux qui criaient le plus haut contre ses prétendues violences, sont les premiers à s'affliger de sa disparition. Car ainsi va le monde, c'est toujours quand les gens ne sont plus qu'on les
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Te-n-etle. Hélas ! j'en sais quelque chose, moi , des regrels que la dé'funle laisse après elle ; je pourrais dire comme disait Énée à Didon, en lui raconlanl le siège de Troie : « J'en suis le lémoin et la viclimc ! » Vous êles bien heureux, vous qui n'avez élé ni parent ni ami de VAssocialim ; quand or vous rencontre , on vous demande comment vous vous portez, comment se portent voire femme et vos enfants, et cela ne laisse pas que de flatter votre amour-propre d'homme et de père de famille. Mais moi, quand on m'aborde, on me demande, sans même se donner le temps de ra'ôter son chapeau : « Et voire journil, quand reparaîlra-l-il? quand aurons-nous un journal ?» Je suis obligé de leur répondre ce que disait un philosophe grec à Périclcs : « Monsieur, quand on veut qu'une lampe éclaire, il faut avoir le soin d'y mettre de l'huile. »
Le département se passe 1res bien de journal, me dit quelqu'un; un département qui fume a assez de la feuille de la préfecture pour allumer son cigare. Pardon, Monsieur, c'est se passe très mal, qu'il faut dire. O rentiers, heureux volatiles qui pouvez bâtir votre nid partout où il vous convient! si j'avais vos ailes dorées, je ne voudrais point ra'arrêler dans un déparlement qui n'aurait pas de journal ; j'aurais toujours peur qu'un mandat d'amener ne vînt me saisir au moment où je vais me mettre à table, ou bien que, quand je prends le frais à ma porte, un bon gendarme ne vînt me demander mes papiers; ou encore que quelque perfide délateur ne me fit délivrer la croii dhonneur à mon insu.
Un journal est utile à tout le monde, aux grands comme aux petits, aux forts comme aux faibles. En vain certains grands seigneurs du régime actuel auxquels la presse a fait leur réputation, affectent, pour ses criailleries, un superbe dédain. 11 n'est personne, si hautes que soient ses échasses, qui puisse dire qu'il n'aura jamais besoin que le journal lui vienne en aide : car le fort et l'oppresseur de la veille est souvent le faible et l'opprimé
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du lendemain. Le journal est ulilc aux citoyens, non seulemerfl par ce qu'il dit, mais encore par ce qu'il peut dire. L'arbitraire est un poltron hargneux: le litre seul d'un journal le fait reculer, comme avec un pistolet non chargé vous faites quelquefois reculer un voleur. Prenez une feuille de papier, badigeonnez-la d'un peu de politique, et comme ces crânes de régiment qui se font appeler Bras-de-Fer, Sans-Quartier, Mange-Monde, Brise-Montagne, appelez vous le Patriote, l'Impartial, l'Indépendant, vous ferez une peur terrible à l'administration : vous ne l'empêcherez pas de loucher ses appointements, mais vous troublerez sa digestion, vous lui ferez faire de mauvais rêves; et du diable si, en votre présence, elle s'avise de maltraiter qui que ce soit !
Et vous dites, matin et soir : « Mon Dieu, délivrez-nous du journal ! mon Dieu, paralysez la main qui écrit contre nous! mon Dieu, faites que cet homme n'ait plus de quoi acheter un paquet de plumes et une bouteille d'encre de la Petile-Vertu ! » Craignez que Dieu, dans sa colère, n'exauce vos imprudentes litanies. Le journal vous défend contre vos propres excès ; c'est pour vous un garde-fou salutaire qui s'oppose à ce que vous vous précipitiez dans le ridicule et dans l'absurde.
Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, un respectable prélat s'est promené, pendant une huitaine, la crosse à la main, dans son diocèse ; bien que ses très chers frères, sur la parole de Y Echo de la Nièvre, attendissent de lui des miracles, ses journées n'ont été marquées que par de longs et bons dîners. Or, à son retour, cet homme trois fois saint et trois fois vénérable, monte en chaire et nous dit avec son éloquence abondante et facile : « Non, mes très « chers frères, ce n'est point une tournée épiscopale que j'ai faite, « c'est une course triomphale que j'ai fournie ! » Je ne suis pas, moi, et je vous en remercie, ô mon Dieu, de ces frondeurs impies qui trouvent que le langage tenu par monseigneur est peu convenable dans la bouche d'un prélat envoyé de Dieu pour nous enseigner I humilité et les autres vertus chrétiennes ; que, dans
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celle occasion, monseigneur ressemble un peu à ces empiriques nomades qui ont toujours la bouche pleine des succès qu'ils viennent d'obtenir. Je trouve que, quand on a Iriomplié pendant huit jours de suite, il est bien naturel d'en faire part aux populations parmi lesquelles on a triomphé, et mcw", de leur donner avis par VEcho de la Nièvre, afin qu'elles n'en ignorent, qu'on les a converties. Mais enfin, il n'est dans l'Évangile rien qui ressemble au langage de M. Dufétrc. Jésus-Christ ne proclamait pointa Jérusalem qu'il avait triomphé à Samarie ! Il s'est même avancé jusqu'à dire : « Quiconque s'élève sera abaissé, quiconque s'abaisse sera élevé. » Il n'y a pas, que je sache, d'exceptions pour les évéques. Assurément, M. Duféire sait mieux que Jésus- Christ comment un chrétien doit se conduire; mais comme c'est au goût de Jésus-Christ qu'il faut faire, parce que c'est lui seul qui absout ou qui condame, qui punit ou qui récompense, je crains fort que M. Dufêtre n'ait un peu reculé dans ses bonnes grâces, et que les articles de VEcko de la Nièvre ne suffisent point pour le remettre bien en cour céleste. Or, j'ose affirmer que si V Association eût vécu, M. Dufêtre eût craint de nous parler de sa huitaine triomphale. L'Association lui eût donc rendu un service que son ange gardien n'a pu lui rendre.
Je vous ai déduit de mon mieux les avantages qui résultent pour tout le monde de la publication d'un journal, et vous conviendrez qu'il valait autant vous parler de cela que d'autre chose; mais gardez-vous d'aller conclure de là que je veux vous faire un journal. KJn iournal coûte fort cher, et n'en fait pas qui veut. Nous avons la petite vanité, nous autres Français, de nous croire le peuple le plus civilisé du monde, et cependant, chez nous, l'homme pauvre, fût-il plein des vérités les plus utiles et les meilleures à dire, n'est qu'une boîte fermée : il faut que ses idées meurent étouffées sous l'épais couvercle de nos lois fiscales, que sa lampe s'use lentement sous le boisseau. On nous dit que la presse est la plus grande puissance des temps modernes: cela peut élré
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vrai ; mais celte majeslè qui poi le une plume pour sceplre, et dont !e doigt est tout noir d'encre, voyez un peu comme la liberté, donnant le bras à l'ordre public, la traile : il faut qu'elle écrive sur du papier timbré, comme un huissier et un garde-champêtre !
Grâce aux amabilités du régime constitutionnel, le journalisme est non seulement le plus dangereux de tous les métiers, mais encore celui sur lequel l'impôt pèse de la manière la plus oppressive. Un petit journal paie son existence plus cher au gouvernement qu'une grosse usine. Ainsi V Association , pendant la dernière année qu'elle a vécu, a rapporté au fisc environ 2,500 f.; et un journal quotidien qui aurait dix mille abonnés ne verserait pas au trésor, pour droits de timbre et de poste, moins de 220,000 f. Vous voyez que l'Étal s'approprie au moins les neuf-dixièmes des rudes labeurs du journalisme. S'il rendait aux journalistes ruinés tout l'argent qu'il a reçu d'eux, les malheureux auraient de quoi rouler carrosse.
Ajoutez à cela qu'un journal est astreint à un cautionnement comme un percepteur. Or, à quoi bon un cautionnement pour un journal? Est-ce qu'il a entre les mains des deniers apparienant à l'Étal? est-ce qu'il peut vous emporter un centime ? C'est, ditesvous, pour répondre des amendes qu'il peut encourir; mais, alors, pourquoi ne pas soumettre tous les citoyens à un cautionnement, puisqu'ils sont tous susceptibles d'encourir desamendes? Pourquoi même ne pas mettre le gérant d'un journal sous la surveillance de la haute-police, afin qu'on puisse toujours s'assurer de sa personne, quand il sera besoin de l'envoyer en prison ?
Si encore vous pouviez faire en sorte que vous écus vous vinssent intacts et sans avoir été échancrés par les dures molaires du fisc ! Mais le parquet est là, les griffes tirées, qui guette votre cautionnement comme un chat guette sa souris. Dites un mot de trop, effleurez d'une épigramme l'inviolable dynastie, et vous êtes ruinés ; et non seulement vous êtes ruinéS) mais encore soumis aux
PHLT KTHK lilvM l'LAl.i;!: . (j;!
rigueurs de la délenlion la plus rude. N'est-ce pas que c'est un pays bien civilisé que celui où on est puni plus sévèrement pour avoir eu de l'esprit, qu'un banqueroutier pour avoir ruiné vingt familles?
Si, toutefois, à force de précautions oratoires et de rélicences, vous échappez à la cour d'assises, vous tombez nécessairement dans les (ilels de la jurisprudence Bourdeau ; vous ne pouvez vivre qu'à la condition d'attaquer les actes des fonctionnaires; mais osez discuter le moindre fonctionnaire qui aime les bonnes œuvres, et vous saurez ce qu'il vous en coûtera. Souvent, une réputation qui ne vaut pas une vieille pièce de trente sous effacée, on vous l'estimera dix mille francs. Vous aurez beau dire, par l'organe de votre avocat, que celle réputation était détériorée, les juges ne vous écouleront pas. Ces sortes de réputation, quand on les insulte, et les carreaux de vîtres fêlés, quand on les casse, c'est la même chose : cela se paie toujours comme du neuf.
Or, allez donc faire un journal de l'opposition dans un pareil monde. Vous vous étonnez quelquefois que, malgré la guerre d'extermination que les chasseurs font aux lièvres, il existe encore un assez bon nombre de ces estimables rongeurs? étonnez-vous donc plutôt qu'il existe encore des journaux de l'opposition malgré la guerre que leur fait le régime actuel. Toutefois, si j'élais quelque peu riche, ces considérations ne m'arrêteraient pas; d'abord si la prison que le conseil général nous a votée s'exécute, ce sera un plaisir d'aller en prison ; ensuite, autant dépenser son argent en timbre et en amendes, qu'en Champagne drogué et en maîtresses frelatées. Mais, malheureusement pour vous, et surtout pour moi, je suis pauvre entre ceux qui sont très pauvres ; si, par un effort désespéré, je parvenais à faire le cautionnement du journal, je ne pourrais plus payer mes frais d'impression ; or, à quoi sert de se donner bien de la peine à fondre la cloche, quand on n'a pas de quoi faire le battant ?
Nous avions prié nos amis de nous assister d'un niiilierde
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toutes petites actions pour faire noire cautionnement ; mais les uns ne sont pas riches et les autres ne sont pas préteurs. La plupart d'entre eux n'ayant pas répondu à notre appel , j'avais eu l'idée de m'adresser à nos ennemis : je leur aurais dit, les prenant par les sentiments :
« Vous, monseigneur, vous aimez beaucoup les reliques ! eh bien ! vous habillerez de velours et vous coifferez de longnes tresses blondes tous les vieux os qui sont dans les catacombes; vous leur ferez guérir la cataracte, les douleurs de dents et les cors aux pieds, toutes les maladies enfin qu'il vous conviendra, et je n'élèverai pas la moindre objection contre l'authenticité de vos miracles ; vous en serez quitte pour la bagatelle de mille écus, dont je suis prêt à vous donner quittance; il faudrait que la fabrique n'eût pas mille écus dans sa caisse pour que vous refusassiez des offres aussi avantageuses ! Vous pouvez même prendre un abonnement pour toutes les petites peccadilles qui échappent dans l'année à votre clergé ; si vous mettez cette pieuse idée à exécution, vous serez étonné de la douceur de mes prix !
« Vous, honorable M. Avril, vous êtes un grand homme, vous ne pouvez dire le contraire. Vous êtes jurisconsulte, vous êtes publiciste, vous êtes poète, vous êtes philosophe, vous seriez théologien si on vous en priait; il serait, en un mot, plus court de dire tout ce que vous n'êtes pas, que lout ce que vous êtes. En votre qualité de fabricant de fer laminé, vous vous connaissez en charrues, en bœufs, en moulons, en chevaux, en domestiques fidèles à leurs maîtres, et c'est par vos mains que ces lauréats de diverses espèces sont couronnés ; vous labourez très bien avec le bec de votre plume; ce serait un magnifique spectacle de vous voir, avec M. Dupin aîné, autre laboureur de comice, vous courber sur la charrue, et lui, pressant les bœufs de l'aiguillon ! Quels beaux chiffons de papier vous feriez pousser dans vos sillons !
« Vous comprenez que chacun de vos mérites est justiciable d'un écrivain qui lient à faire rire ses lecteurs. Si vous les payiez
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ce qu'ils valent, vous n'en seriez pas quille pour dix uiillc francs ! rien que Bras-de-Fer vaut celle somme. Mais je veux vous trailcr en ennemi généreux ; ce qui esl passé est passé, et je ne vous en demande rien; cependant vous avez fait dernièrement un traité dans lequel vous avez très bien prouvé que la mendicité devait être abolie : vous n'y avez oublié qu'une chose, c'était d'indiquer les moyens qu'il faut prendre pour l'abolir. D'un autre cAlé, un apothicaire de mes amis a fait un Ires beau mémoire sur les chenilles; ce savant homme y prouve très bien que ces vilains animaux doivent être détruits , mais il se tait sur les moyens de les détruire ! Eh bien ! donnez-moi les mille écus que vous avez reçus de VÀssociation pour faire de bonnes œuvres, cl je ne vous comparerai pas à cet homme! Je vous donne dix minutes pour réfléchir. Considérez d'ailleurs que, de cette façon, les bonnes œuvres que vous avez faites avec notre argent vous appartiendront en propre, et quand vous serez amené devant Dieu, saint Yves lui-même ne pourra vous en contester la propriété. »
L'aristocratie de Clamccy, de Clamccy, champ fécond en épis, mais où croît une poignée de grands imbéciles de pavots, qui veulent absolument élever leur tête rouge et inodore par dessus les blés, eût aussi flguré sur mon registre ; mais je lui aurais fait une déduction raisonnable, attendu que M. Paillet n'est plus conseiller, et qu'il semble vouloir renoncer à la société de sa canne. Mais ces velléités de paix et de concilialion, ma férocité naturelle les a surmontées. Selon aucuns, je suis une bête féroce : tout ce qui me distingue de la race féline , c'est ma pipe et mon paletot ; or, une bête féroce ne vend pas sa proie, surtout quand elle est grasse comme celle que je tiens sous ma griffe.
Et pourtant, ce sillon que VÀssociation a commencé, il faut qu'il se continue : il reste devant nous de grands espaces en friche à féconder; quand je n'y ferais croître qu'un épi , je ne croirais pas avoir perdu ma peine ! Je me suis fait l'ouvrier du peuple, et tant qu'il me battra un peu de sang dans les veines, je n'aban-
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(ionnerai pas ma lâche. El remarquez-le bien, car je ne veux poinl me donner auprès de vous un mérite que je n'ai pas, c'est moins un acle de conscience que j'accomplis, qu'une jouissance que je me donne. J'obéis à un instinct puissant, semblable à celui qui pousse le chien contre la bêle carnassière des forêts; je suis né faible et soufireteux dans le camp des pauvres, et aussitôt que mon cerveau a pu produire quelques pensées, aussitôt que ma plume a su écrire quelques lignes, j'ai prolesté contre la dominalion triviale du riche. Je n'étais qu'un petit moucheron, et c'est précisément contre le plus gros animal du système, contre le roi de Clamccy, M. Dupin aîné, qu? j'ai essayé mon aiguillon. Je n'ai pas la prétention de lui avoir fail beaucoup de mal; mais, du moins, j'ai mêlé aux acclamations que tout un peuple de flatteurs lui envoyait, un bourdonnement désapprobaleur qui a été entendu. Lui, l'énorme mammoulh, il n'a pu m'écraser de sa lourde patte, et moi, je l'ai bien souvent piqué au museau !
Quelques-uns ont dit que j'avais attaqué le grand homme parce qu'il m'avait refusé un emploi. Si j'avais voulu, comme tant d'autres, déserter notre vieux drapeau déchiré, peut-être m'eûl-on acheté quelque chose : il n'eût pas été lout-à-fail impossible au pauvre maître d'école de se faire un martinet d'or ; mais le plat et monotone bonheur du riche ne me convient point : c'est le ciel bleu de l'Egypte que ne traverse aucun nuage ; c'est le souffle toujours tiède que l'éternel |)rintemps vous jette à la face; c'est l'éternel cantique que les élus chantent dans le paradis, toujours sur le même air ; c'est l'immuable sourire dune statue qui vous regarde toujours du même œil, et que parfois vous souffletteriez.
Il me faut, à moi, les luttes de l'opposition ! Si j'étais désarmé de ma plume, ma vie serait vide et ennuyée comme celle du vieux capitaine mis à la retraite; je mourrais de araa- fondu. Vous me passerez facilement cette expression, vous qui ne hantez point les salons au milieu des liesses d'une riche sinécure.
l'iar ÈTiu; iucupucki:. 69
Je ne prélouds point r(.'m\)\acer V Association ; mais, dans le vide qu'elle a laissé, en allendant que d'autres mettent un clou , mol je mettrai du moins une cheville.
De quoi vous parlerai-je ? Je n'en sais rien encore. Nous aviserons à cela quand j'aurai la plume à la main. Vous me permettrez d'être C()[nme ces aventureux chevaliers qui n '. choisissaient leur roule que quand ils étaient en selle. Toutefois, le titre de mon volume vous dit un peu que j'ahorderai tous les sujets qui seront à voire convenance et à ma portée. Du reste, je compte sur vous pour donner de la variété à mr-s petites publications, et j'espère bien que vous en ferez le meilleur tiers.
11 faut dire la vérité aux morts pour instruire les vivants. Or, la vérité est que i'Associalion se trouvait fille de trop grande maison pour s'occuper de ces trivialités qu'on appelle des comnujues. I! fallait être au moins chef-lieu d'arrondissement pour arrêter sou attention; pour moi, qui n'ai pas la rédaction si Gère, je ferai à vos réclamations un accueil empressé et même reconnaissant. Pour peu que vos notes soient susceptibles de passer à l'état de pamphlet, je les ferai entrer dans mes publications, el même, je leur y donnerai une place d'honneur. Il n'est pas besoin pour cela qu'elles prennent l'habit habillé d'un beau style el qu'elles soient brodées de brillantes métaphores. Ne vous gênez pas, adressez-les moi telles qu'elles seront tombées de votre plume. Vous savez que pour faire un civet il faut un lièvre ; or, envoyez-moi le lièvre, el je vous ferai le civet.
Certain marchand dT, lettre dont il a découvert la bifurcation, m'a reproché que j'écrivais pour ^'agner de l'argent ; je ne comprends pas trop ce que l'illustre linguiste a voulu me prouver par un argument de cet acabit. Où donc a-t-il vu que le salaire dépréciait l'ouvrier? Parce que l'officier est soldé, son dévouement pour sa patrie en est-il moins honorable? Le sacerdoce, pourvu qu'on l'exerce bien, toutefois, en esl-il moins une chose sainte, parce que le prêtre reçoit un traitement? Et l'épicier lui-même
70 COMMENT l'association PEUT ÊTRE REMPLACÉE.
esl-il un personnage moins important, moins municipal, moins consulaire, parce qu'il vend son huile et son vinaigre? Je suis , hélas! de cette multitude qui ne peut vivre que de son travail : comme je ne sais qu'écrire un peu, il faut nécessairement, pour vivre, que j'écrive. J'espère, chers et anciens abonnés, que vous ne trouverez pas cette prétention exorbitante.
Eh ! mais, pourquoi ne ferais-je pas valoir ma marchandise comme tant d'autres enfleurs de prospectus ? Je \ous prie donc d'observer que, s'il y a dans mes pamphlets moins de lettres que dans V Association, il y aura, par compensation, plus de choses faites exprés pour vous. Toujours est-il que vous serez débarrassés de ce fatras d'insignifiantes nouvelles dont tout journal est fatalement enveloppé comme tout melon est enveloppé de son écorce, écorce d'autant plus épaisse que le journal et le melon sont plus mauvais. Du reste, ceux auxquels il suffit d'être abonnés à un certain nombre de syllabes et, de feuilles de papier, peuvent s'adresser à VEcho de la Nièvre.
Irocédons comme ces gens qui mêlent toujours à l'histoire qu'ils ont à raconter, 4es faits et gestes de
Heur crû.
Il était sept heures du matin ; une pensée fatale m'avait éveillé ; j'allais en pélprinage à Sainl-Cyr ; je voulais demander pardon à Dieu d'avoir cru, sur la foi du Constitutionnel et des périodes de MM. Quinel et Michelet, à la résurrection des jésuites, aux envahissements du parti prêtre, à ces tentatives de soustraction frauduleuse qu'on impute aux évêques, relativement à l'instruction secondaire, et aussi d'avoir interrompu par de mauvaises et intempestives railleries, cet hosanna que VEcho de la Nièvre chantait si bien en l'honneur de M. Dufélre.
72 SAIME FLAVIE.
Ces lugubres préoccupations troublaient le peu de raison que j'ai ; je me voyais irrémissiblernent condamné aux supplices des impies ; déjà je sentais dans la moelle de mes os ces ardeurs préliminaires que doit éprouver un poulet à rôtir, alors qu'il exécute son premier tour de broche; j'entendais sous mes pieds comme un bruissement de flammes souterraines; les grands arbres du Château exhalaient une odeur de soufre ou de chair rôtie — je ne saurais trop dire laquelle; — les chansons des petits oiseaux qui gazouillaient joyeusement dans le feuillage, me faisaient l'effet de ces gémissements et de ces grincements de dents dont parle l'Ecriture ; et telle était la sombre teinte de mes préoccupations, qu'un des apprentis de l'imprimerie m'ayant souhaité le bonjour, je le pris pour un des sbires de l'enfer qui venait exécuter un mandat d'arrêt sur mon ame.
Toula coup des chants de lutrin éclatèrent à mon oreille; je m'approchai : deux rangées de femmes de toutes couleurs et aussi de toute vertu, formaient, sur la place Ducale, comme deux haies en fleurs au milieu d'une prairie, un gracieux chemin de traverse. Au-dessus de ces gazes et de ces rubans, la mîlre de M. Dufétre élevait, avec une grande majesté, son double pignon, et le bec de corbin de sa canne épiscopale resplendissait au soleil , entouré d'une pléiade de tonsures.
C'était le chapitre qui se livrait à la fatigante manœuvre de la procession.
Quoi ! me dis-je, trois processions en quinze jours, quand la révolution de juillet a à peine toléré que les processions missent la tête hors de leurs églises ! Il paraît que le goût des processions est une des vertus de M. Dufôtre que VEcho de la Nièvre n'a pas encore éditées. 0 Nevers. vieux et rude forgeron, décidément le respectable prélat veut faire de loi un moine ! si tu n'y prends garde, il te mettra au cou la plus lourde de ses médailles, et enchaînera d'un triple chapelet les mains industrieuses. Faitesvous donc chanoine pour dormir la grasse matinée I Sous la
SAIMi; ILAVIK 73
orosse de cel évèque, le métier de chanoine va devenir plus fatigant que celui d'un oflicier de dragons, et les blanches joues de nos vierges vont simpiéguer de lant de soleil, que leurs mères elIcs-inèMies craindront de les embrasser.
Ayant dit cela , le repentir que j'éprouv>is d'avoir trop cru aux jésuites et pas assez à la simplicité apostolique de M. Dufètre, commença à s'émousser.
Je m'approchai de rechef. Une belle jeune fille de cire, blonde, était portée sur une civière triomphale, attelée de huit gros lévites caparaçonnés de chasubles d'or; sa léto était parée d'une perruque blonde, frisée à l'instar de Paris, par le fer habile de M. Alalivet. Elle était vêtue de velours écarlate, comme un césar de Rome ; sa petite main , qui semblait modelée pour tenir un éventail , portait une lourde palme d'or; peut-être même avait elle sur le front une couronne de vierge. Je compris que cette jeune demoiselle devait être Ihéroine de la procession, et je m'informai qui elle était.
— C'est une nouvelle débarquée, me dit une de ces fmmes hardies, dont la langue n'a point de sexe; lisez, monsieur, ajouta une respectable matrone de la socié.é, en me présentant la brochure de M. l'abbé Gaume ; lisez, et convertissez-vous !
— Un instant, madame, répondis je à la matrone ; on ne se convertit pas comme cela ; permettez que je lise d'abord la brochure de M. labbé Gaume, et s'il y a lieu de se convertir, on se convertira.
J'ouvris donc la sainte brochure , et voici ce que j'y trouvai :
« Si vous demandez à la belle inconnue d'où elle est , elle « vous ré|)ondra : Je viens de la ville sainte des martyrs, je « m'appelle Flavie ; or, ce nom, la position de la sainte dans les
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B catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir « que notre illustre martyre appartient à la famille Flavia, fa- « mille impériale, d'où sortirent Titus, Vespasien, Domitien. »
Quoi ! me dis- je, voilà loul ce que cette jeune romaine peut répondre aux fidèles qui lui demandent : Qui étes-vous ? Je doute fort qu'un bon gendarme, qui la rencontrerait sur la grande route, se contentât de celle réponse. En vérité, si celte dame est canonisée, le pape prend moins de précautions pour faire un saint, que M. le préfet pour délivrer un porl-d'arnies. Mais peutêtre M. l'abbé Gaunie a-l-il mal entendu ; interrogeons nousméme la sainte, et nous verrons ce qu'elle nous répondra.
Lors donc que la procession fut délinitivement terminée et que le sermon abondant et facile de M. Dufétre se fut tari jusqu'à sa dernière syllabe, je m'agenouillai devant la châsse de la noble inconnue, et je lui dis, avec toute celte politesse dont vous me savez susceptible :
— Je vous prie, madame de ne point prendre en mauvaise part la question que je vais vous faire ; elle ne m'est inspirée que par le vif intérêt que je vous porte : en vous voyant si belle et surtout si bien coiffée, un protestant lui-même vous adorerait. Jugez donc si, moi qui suis
— Pas tant de compliments, Monsieur! me répondit la belle inconnue; me prenez-vous pour une grisette"? allons au fait, s'il vous plaît.
— Eh bien ! oui , Madame , allons au fait. J'ai lu dans M. Gaurac que vous veniez de la ville sainte des martyrs ; cependant, je vous le confesse : à votre costume, et surtout à votre perruque blonde, je serais tenté de croire — et je dis tenté, parce que c'est sans doute une tentation du mauvais esprit — que vous avez eu pour dernier domicile la boutique d'un coiffeur, ou que vous vous êtes furtivement échappée de quelque cabinet de cire
SAIMTK H.AVli;. 7λ
dont le cicernnc vous a pcul-èlie fail tics propositions lendanl à effaroucher voire vcrlu.
— Monsieur, me dit la sainte avec un gracieux sourire, sourire plus gracieux que ces petits éclairs roses (jui entr'ouvent, [lar une belle nuil, l'azur des cieux, il est bien vrai que mon fémur et un morceau de mon crâne,— car, hélas ! en fait de substance calcaire, c'est tout ce que je possède, — viennent de la ville que dit M. Giiunie; mais ma rohe écarlate ma perruque Ijlonde que vous trouvez si bien, et ma pâle et touchanie be.iuté, je ne sais d'où elles viennent et par quelles mains elles ont été faites.
Du reste, je n'ai qu'à nie louer de M. Gaume; au lieu de me traiter comme ces vulgaires martyrs qu'on expédie de Rome par le roulage avec une simple lettre de voiture, il m'a amené sur ses genoux, le galant homme qu'il est; en attendant qu'on m'eût préparé, à la cathédrale, un logement convenable, il m'a placée dans une riche maison où on a eu pour ma personne les allentions les plus délicates. J'ai été nuit et jour éclairée par des cierges, et on a mis auprès de moi une garde, de peur que je ne m'ennuyasse dans mon oisiveté , et qu'il ne me vint de mauvaises pensées.
— Nous nous écartons un peu de la question ; permettezmoi de vous demander s'il est bien vrai que vous vous appelez Flavie?
— Rien n'est plus certain, Monsieur.
— Qu'est-ce qui le prouve. Madame?
— Ce qui le prouve, c'est le témoignage de M. Gaume ; il a lu ce nom écrit sur le couvercle de mon cercueil.
— Voilà, madame, un petit nom de jeune Bile envers lequel le temps, qui a déchiré tant de feuillets de nos histoires, qui a effacé sur la poussière de ce monde tant d'empreintes de capitales et d'empires, qui a rayé de la mémoire des générations tant de noms de peuples, de grands hommes et de conquérants, a été bien galant et bien respectueux. Mais, quoi ! madame, vous êtes mar-
/(> SAI>TË FLAVIK.
lyre, el vous avez un cercueil ! voilà qui me paraît un peu extraordinaire. Si Vous êles une véritable martyre, et ((u'on vous ait trouvée en possession d'un cercueil, il faut que vous l'ayez dérobé à quelque voisin distrait ou peu soigneux. Du reste , ces sortes d'expropriation ont eu lieu plus d'une fois dans les catacombes.
Quand les martyrs avaient passé par la dent des bêles ou par les tenailles ardentes du bourreau, leurs restes déûgurês étaient jetés péle-mèle comme un las de décombres, à la grande voirie des catacombes ; si quelqu'un de ces suppliciés eût été par mira cle rendu à la vie un mois ou deux après son exécution, il eût eu bien de la peine sans doute à reconnaître lui-même, au milieu de cette défroque humaine, les membres qui lui avaient appartenu. La jeune vierge eût bien pu prendre la poitrine velue d'un soldat, ou melire à la suite de sa blauclie épaule le bras d'un de ses persécuteurs ; et vous, madame, vous voulez qu'une main pieuse ait pu retrouver, dans ce tas de débris qui s'entassaient chaque jour l'un sur l'autre, votre fémur el un petit morceau de votre crâne ; mais, alors, il aurait fallu que le bourreau, dans la prévision des hautes destinées qui vous uttendaienl , eût étiqueté vos glorieux ossements.
Et d'ailleurs, quel est le tyran qui iiermette d'élever des lombeaux à ses victimes? Voyez l'inquisition! souffrait-elle que les hérétiques cherchassent dans les cendres de ses auto da-fé les restes mal éteints des leurs et de leurs amis, el les enfermassent dans un cercueil? Puis-je admettre qu'un tyran idolâtre ait été plus humain envers des sujets rebelles qui faisaient ouvertement la guerre à ses dieux, que des prêtres du (Ihrist esivers des malheureux qui n'étaient coupables le plus souvent que de se mal conformer aux exigences de leur église?
Ne m'objectez point, madame, que vos parents vous ont secrèlemenl creusé un cercueil ; j'aurais la douleur de vous contredire. Les Romains, qui avaient fait les catacombes, en connais'"aient les chemins aussi bien que nos ancêtres dans la foi. lis devaient
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veiller à ce qu'on ne réhabilitai poinipnr les honneurs du lunibeau des cendres qui avaient subi la flétrissure de leurs bourreaux. S'ils eussent souffert qu'il en fill ainsi, ils eussent perdu tout le bénéfice de leur cruauté ; et, certes, quand on a fait tant que d'être persécuteur, on veut que ce soit pour quelque chose. Nous ne pouvons raisonnablement admettre que vos tyrans aient fait comme le ligre , qui ne s'occupe plus de sa victime api es qu'il l'a déchirée.
Je vous ferai, du reste, observer, madame, que Jésus-Christ, votre divin maître et le mien, n'a qu'un cénotaphe. Peut-éire y aurait-il quelque inconvenance de votre part, vous qui étiez encore, il y a trois mois, du comumn des martyrs, de prétendre à un vrai tombeau, quand le premier et le plus grand des martyrs n'en a qu'une apparence. A Dieu ne plaise, madame, que je veuille dépouiller votre beau front de cette blanche couronne de roses qui vous va si bien ! Mais de deux choses l'une : il faut que vous renonciez ou à votre cercueil ou à votre palme d'or.
— Eh bien ! je garde ma belle palme d'or; mais alors, monsieur, adorez-moi bien vite.
— Un peu de patience, madame ; quoi ! vous voulez que je vous adore avant que votre identité soit constatée! A votre lour me prenez-vous donc pour un conclave? Le nom de Flavie est sans doute un doux et joli nom. Il souiiire dans mon oreille comme la dernière vibration d'une note qui se meurl. Ce nom, dans la langue de Cieéron, veut dire 6/o>u/e, et c'est Sans doute pour cette raison que M. Gaume vous a décorée d'une perruque blonde; mais un prénom, si joli qu'il soit, ne vaut pas un acte de naissance. Il y avait sans doute à Rome, de votre temps, un millier de vierges qui s'appelaient Flavie, comme du nôtre il y a, à Nevers, une cinquante de vierges qui s'appellent Adèle ou Caroline ; et même, s'il faut tout vous dire, je liens d'un'savant de mes amis, très fort sur la vie des Césars, qu'il existait, sous le régne Me Domitien, deux Flavie qui faisaient un assez mauvais usage de
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leurs corps. Je vous prie de croire, madame, que je neTais ici aucune allusion qui vous soit personnelle; mais enfin, ces deux harmonieuses syllabes, la seule chose qui reste avec voire fémur et un peu de voire crâne, de votre gracieuse hypostase, ne peuvent constater à quelle famille vous apparteniez. Avec ces six lettres vous ne pourriez hériter de vos parents; vous ne pourriez, s'il vous plaisait de renoncer à votre titre de vierge, contracter mariage, et je doute fort qu'au cas où il vous conviendrait de retourner à Rome, M. Bouziat vous délivrât un passeport.
— Mon Dieu, monsieur, que vous êtes obsliné|!^me répondit la sainte; vous n'avez donc pas lu ce qu'a écrit M. Gaume? « Mon <i nom de Flavie, ma position dans les catacombes, les données « historiques, tout se réunit pour établir que je suis de la famille « Flavia, qui a donné à Rome plusieurs empereurs, et que j'étais « proche parente de Domilien. »
— Hélas ! madame, votre nom de Flavie n'établit point du tout que vous descendiez de la famille Flavia. J'aimerais autant dire qu'une jcunefille, parce qu'elle s'appellerait DIondine, descendrait de l'illustre famille des Blondin; ou que tel domestique, qui se nomme Martin, est un Martin du nord-est ou du nord ouest, animal à sang froid ayant dans les veines les mêmes atomes que M. Martin (du Nord).
Quant à votre position dans les catacombes, ce n'est pas non plus un argument sans réplique. D'abord, comment a-t-on pu constater votre position dans les catacombes, quand, de tout ce qui fut vous, les lions n'ont épargné qu'un morceau de votre crâne el votre fémur ? Ensuite M. Gaume devrait bien nous dire quelle était la position des membres de la famille Flavia dans les calacombes : gisaient-ils sur le dos ou sur la poitrine, sur le côté droit ou sur le côté gauche? regardaient-ils l'Orient ou l'Occident? avaient-ils leurs mains étendues sur leur tète ou modestement croisées sur leur nombril ? En supposant que votrej position dans les catacombes établisse quelque chose, vous été? bien heureuse
que personne n'ail inlerverli la position de voUe fémur et de votre morceau de crâne, car alors, adieu votre parenté avec les empereurs ! Mais aussi M. Gaume est-il bien sûr que durant cette longue série de siècles aucune main profane ne vous ait fait, en vous dérangeant dans votre cercueil, de faux titres de noblesse?
Puis, n quel litre les ossements de la famille Flavia se trouvaient-ils dans les catacombes? est-ce comme os de païens ou comme os de martyrs? Si vous dites que c'est en qualité d'os de martyrs, pourquoi les noms de ces illustres personnages ne sont-ils pas écrits dans le martyrologe, et comment savez-vous qu'ils ont été martyrs? Si c'est comme os de païens seulement, alors les dépouilles des idolâtres étaient confondues avec celles des chrétiens ; et dans ce cas, quelle confiance voulez-vous que nous ayons en vos reliques? Nos catacombes, c'est un sac au fond duquel il y a moitié serpents moitié anguilles. Qui nous dit que le pape a eu la main assez heureuse pour n'en tirer que des anguilles? Les données historiques pourraient bien établir quelque chose ; malheureusement M. Gaume, semblable à ce perfide gargotier qui, n'ayant pas de lapin, vous fait une gibelotte de matou, au lieu de nous faire votre histoire, nous fait celle des catacombes. Cependant, avant de vous adorer, il est bon que nous sachions qui vous êtes, en quoi consiste votre martyre et à quelle occasion vous avez, — conmie ils disent, — trempé votre robe dans le sang de l'agneau ; car enfin, si vous étiez un de ces chrétiens fanatiques, semblables au Polyeucte de Corneille, qui, s'élant mis en tète que le paganisme devait vider le monde par cela seul que la croix s'était montrée dans quelque faubourg de Rome, couraient sus aux statues des dieux partout où listes recontraient, vous sentez que nous ne pourrions vous accorder nos hommages; dans ce cas, ce serait la rébellion aux lois que nous consacrerions, et non seulement vous vous seriez mise en insurrection contre les autorités constituées, mais encore contre les préceptes de Jésus- Christ, qui dit formellement dans son Évangile :
80 SAINTE FI.AVIK.
« Rendez à César ce qui appartient à César. »
Vous comprenez, du reste, qu'il est permis à chacun d'avoir sa conviction, et que si nous voulons que les autres respectent nos croyances, il faut aussi que nous respections les leurs. Je suis bien sûr que M. Gaume se fâcherait si quelque ullrà-protestant, sous prétexte que Luther condamne la confession, venait mettre en pièces son confessionnal.
Ainsi, pour nous résumer, quand M. Gaume nous dit :« Le nom de la sainte, sa position dans les catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir, etc., etc. », il ne fait rien autre chose qu'une addition de zéros. Pour moi, comme je tenais à vous raconter votre propre vie, j'ai, pendant le sermon de M. Dufétre, cherché qui vous étiez dans Godescar, l'historien le plus complet des bienheureux ; mais il n'y est pas plus question de vous que de moi, de votre martyre que de mes pamphlets ; il serait donc fort possible que ces jeunes vierges qui délaissent leur tricot ou leur tapisserie pour votre autel, se prosternassent devant une vénérable matrone qui a eu des brus et des gendres autant
qn'Hécube, peut-être même Pardon, madame, j'allais
dire une grosse sottise en même temprs qu'une grosse impiété. Mais enfin je ne conçois pas cet acharnement que met M. Gaume à établir votre parenté avec Domitien : comme si la rose et la ciguë pouvaient croître sur la même lige! A voire place, je saurais 1res mauvais gré à ce chanoine de l'horrible lignage qu'il m'attribue, quand il viendrait me dire devant ma châsse :
« Depuis longtemps je répands mon ame en votre présence, vous suppliant, etc., etc. »
Je lui répondrais: M. Gaume, allez répandre votre ame ailleurs! »
— Apprenez, monsieur, me répondis la vierge, que je ne fais de mallionnêletés à personne.
— Eh bien! soit, madame! que M. Gaume répande son ame
SAINTE FLAVIK. 81
devant vous lanl qu'il lui plaira; mais, franchement, est ce que vous faites des miracles ?
— Certainement, monsieur, me répondit-elle.
— Alors, donneriez-vous bien un peu d'esprit à VEcho de la Nièvre ?
— Pourquoi non , monsieur ? est-ce que la puissance de Dieu n'est pas infinie?
— Inspireriez-vous bien un petit discours de dix minutes au député de l'arrondissement de Cosne?
— Cela ne me paraît pas impossible ; Dieu a bien tiré une source d'eau vive d'un rocher.
— Et le roi de Clamecy, M. Dupin aîné, l'homme au boutoir, feriez-vous bien en sorte qu'ayant parlé blanc il ne dit pas noir?
— La langue et la pensée des mortels sont entre les mains de Dieu, mon cher monsieur Claude.
— Enfin, madame, pourriez-vous élever d'un cran plus haut M. Dufêlre dans sa propre estime ?
— Oh! pour cela, monsieur, c'est impossible.
— Je m'en doutais, madame. Du reste, dans la prière que M. Gaume nous propose de vous adresser, je lis après l'invocation et entre deux parenthèses : « (Exprimer ici la faveur qu'on demande pour soi ou pour les autres à la sainte.) » D'abord, je vous ferai observer, madame, que demander à Dieu une faveur, c'est presque toujours le tenter; cet emploi, par exemple, que je le prie de me faiif obtenir, ou d'autres en sont plus dignes que moi ou j'en suis plus digne que les autres; or, dans le premier cas, je demande à Dieu un acte d'iniquité, et dans le second, je l'insulte en doutant de sa justice. Mais de quel genre sont les faveurs que vous faites obtenir? Accordez-vous des bureaux de tabac, des perceptions, des justices de paix? procurez-vous un bon numéro aux conscrits? placez-vous les domestiques sans maîtres? faites-
ii SAINTS FLATIE.
VOUS retrouver les objets perdus? préservez-vous de la croît d'honneur?
— Ma spécialité, monsieur, c'est la guérison des maladies. N'avez-vous pas lu dans M. Gaume qu'il s'échappait du tombeau des martyrs une vertu secréle qui guérit les infirmités de l'ame et les maladies du corps.
— Prenez garde, madame, en France on ne peut guérir sans être médecin ou officier de santé. Je dois vous en pévenir. Vous êtes justiciable d'un article du Code pénal qui condamne à la détention les sorciers, les rebouleurs et les donneurs de remèdes. Quelle douleur pour M. Dufélre, s'il vous voyait, vous qu'il promenait naguère triomphalement par la ville, arrachée de votre châsse par de barbares gendarmes , et conduite en prison avec ignominie! le respectable prélat en éclaterait d'indignation , comme une pièce d'artillerie trop chargée.
— Je vais vous raconter un miracle que j'ai fait dernièrement, et vous comprendrez facilement que je n'ai rien à craindre du Parquet.
Voici le fait : ces jours passés, une femme m'amène une espèce de petit aveugle; elle le plante à genoux devant ma châsse, lui pose un chapelet entre les mains, et lui ordonne de réciter. Or, cette vieille imbécile m'avait amené un aveugle de bon aloi, et il fallait que je lui rendisse la lumière; vous concevez que j'aurais autant aimé qu'elle se fût adressée à un oculiste. Quand le gamin eut bien tourné et retourné son chapelet, on lui met un morceau d'étoffe sous les yeux, et on lui demande de quelle couleur elle est ; il répond sans hésiter qu'elle est rouge; or, l'étoffe était noire. On lui en présente un second, un troisième, un quatrième, tous les chiffons enfin que les vieilles femmes ont dans leurs poches: toujours ce vilain petit éraillé devinait à l'envers; et personne là, pas le moindre sacristain pour le souffler! Vous concevez, monsieur, quelle dut être ma confusion ! une proche parente de Domilien rester en figure d'âne devant tout le publie
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de la rieuvaine !.... Je suais sous le velours de ma pourpre comme si j'eusse eu la fièvre cérébrale ; je me repentais presque de m'étre laissée faire martyre par M. Gaume, et s'il se fût trouvé là, Je lui aurais donné de ma palme d'or au visage.
— Quoi! madame, vous vous seriez portée à cette extrémité !
— Sans doute, monsieur; une sainte n'aime pas plus qu'un autre qu'on la ballotte. Heureusement un bon jeune homme me vint en aide : il s'approche de mon aveugle, et passant une rose sous son nerf olfactif, mon ami, lui dit il, qu'est-ce cela? Alors les yeux du malade, s'illuminant tout-à-coup, il répondit : Monsieur, c'est une rose. C'est ainsi que je guéris ce petit malheureux de sa cécité. Bon jeune homme, va, si jamais tu veux une place.... dans le banc d'oeuvre, lu peux l'adresser à moi.
— Voilà, certes, un miracle 1res bien exécuté; mais cependant il me vient un scrupule : comment se fait-il donc que ces miracles que j'entends raconter par les vieilles femrnes, soient toujours l'œuvre de saints de bas étage, de ces saints infimes qui n'onl pas même reçu les honneurs du calendrier, auxquels on ne souhaite jamais leur fête, saints qui font abstinence de plain-chant, et ne reçoivent, à la Toussaint, pour eux tous, deux ou trois cent mille qu'ils sont, qu'une grand'messe indivise, dont il faut qu'ils vivent toute l'année?
Ainsi donc, pour ne parler que de ce diocèse, à La Charité, c'est le cœur de sainte Marie de Chantai qui s'amuse à tacher de sang le satin de son reliquaire ; à Cosne, c'est sainte Brigitte qui a la manie de réparer de ses propres mains son éternelle église, et qui communique à l'eau bénite de sa mare, mare sainte et privilégiée, dont les grenouilles ne doivent jamais mourir, la vertu de laver toutes les plaies et de guérir toutes les maladies. A Tannay, c'est votre sœur, la fraîche et grosse Agathe, qui, remplaçant, dans l'arrondissement de Clamecy, la Lucine des anciens, féconde les femmes frappées de stérilité, et emplit de lait les
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mamelles arides; aussi, sous Napoléon, qui aimail beaucoup les conscrits, avait-elle une statue d'argent. A Nevers, enfin, c'est vous, madame, vierge obscure, martyre ignorée, et que MM. Gaume et Dufétre ont seuls l'honneur de connaître, qui ouvrez à la lumière les yeux pleins de ténèbres. Le vénérable prélat nous a même afTirmé que vous parleriez, et nous attendons avec impatience ce que vous avez à nous dire : seulement ne nous faites point de calembourgs.
Or, madame, pour en revenir à la question, ne trouvez-vous pas bien étonnant que ce soient des saints sans éclat et sans mémoire qui aient le monopole des miracles? Si Dieu voulait accorder à quelqu'un des siens celle glorieuse distinction, ne serait-ce pas à ces bienheureux de première classe, à ces grands du paradis, qui, après avoir partagé les dures épreuves de sa vie humaine, sont allés après sa mort répandrejes.lumiéres de l'Évangile au milieu des épaisses ténèbres du monde ; ou bien encore aux vieux Pères de son Église, hommes d'action autant que de prière, qui, au lieu d'aller stérilement répandre leur sangl:dans une arène, ont porté jusqu'au bout le double fardeau de l'administration et de l'apostolat?
Les desseins de Dieu sont impénétrables sans doute ; mais.t enfin. Dieu ne peut rien faire que ce qui est juste et raisonnable, et même moins libres en cela que les simples monarques de la terre, ce n'est qu'à cette condition qu'il est Dieu. Or, supposons^ madame, qu'au lieu d'être vierge et martyre, vous eussiez eu l'honneur d'être un grand capitaine , eussiez-vous accordé à quelques obscurs soldats de votre armée une distinction que vous auriez refusé à vos plus illustres lieutenants? Je ne puis vous accorder, toute belle que vous êtes, que Dieu soit moins juste et moins reconnaissant que ne le serait la tourbe des mortels.
Je raisonnais dernièrement de ces sortes de miracles avec saint Claude, mon vénérable patron, qui porta la crosse et la mitre
SAIMTK KLAVIK. 85
dans la capitale de la Franche-Comté , et voici ce qu'il me disait :
« Mon cher Claude, Dieu est engagé envers ses créatures par les qualités qui constituent son essence, pa»" sa sagesse, par sa bonté, par sa justice, comme ses créatures le sont envers lui pour les devoirs qu'il leur a imposés. D'après ce principe, tu conçois qu'il ne peut y avoir de passe-droit à sa cour. Si Dieu accordait à une fillette de vingt ans, sous prétexte qu'elle a été vierge, un privilège qui me serait refusé à moi , vieux saint à barbe, qui ai vécu quatre-vingts ans dans les privations du célibat, le bonheur de le voir face à face et d'entendre son orchestre d'or, on ne me retiendrait pas ià-haul cinq minutes ; je déposerais ma barbe et mon auréole au pied de son trône éternel, et j'irais dès demain m'engager dans les dragons. «
Cher patron, lui répondis-je, sous la grande épée du maréchal SouU, ce serait bien pis encore.
D'un autre côlé, madame, c'est une chose grave que d'interrompre les lois de la nature; les lois de la nature, c'est la charte de l'univers, et je ne sais trop si Dieu, alors qu'il en suspend l'exéculion, ne commet pas une illégalité ; d'ailleurs, c'est sur ces lois éiernelles que la conservation de la société est fondée et que les lois humaines ont leur base ; il n'y aurait plus rien de stable, rien d'assuré parmi nous, si nous avions en France trois à quatre cents bienheureux qui eussent le privilège des miracles. A quoi servirait-il, par exemple, que, moi, médecin , j'achetasse bien cher un diplôme du gouvernement, si le patron du lieu pouvait me faire concurrence; que je plaidasse contre mon curé, si quelque martyr de son église lui faisait gagner sa cause; que je misse, panvre conscrit, la main dans l'urne du tirage, si la moitié des jeunes gens de ma classe, au moyen d'un médaillon de quatre francs ou d'un cierge allumé devant un autel, pouvaient se procurer un numéro libérateur; que j'établisse un moulin sur un cours d'eau, si d'un souffle une vierge pouvait tarir mon ruisseau et le faire sortir à une lieue de là, sur la propriété du mar- •guillier de la paroisse; enfin que j'achetasse en rente viagère le
SAINTE FLAYIK.
bien de quelque vieil individu cassé et décrépit, si son patron pouvait faire vivre mon homme trois cents ans ?
D'une autre part, que signifierait notre régime constitutionnel, si, quand les dp|i"lés de l'opposition ont voté, quelque saint, comblé de plain-chant par un minisire, changeait dans la boîte parlementaire la couleur de leurs boules ? Et notre Code pénal, et nos gendarmes, de quelle utilité nous serait tout cela? quand la cour d'assises aurait condamné à mort un accusé, cet homme, ressuscité par miracle, reviendrait le lendemain à son domicile et reprendrait tranquillement, et sans qu'on pût l'inquiéter, le cours de ses occupations, car il aurait subi sa peine.
Vous le voyez donc bien, madame, si Dieu suspendait les lois delà nature, il faudrait quil eût des motifs très graves pour en venir à ces mesures extrêmes ; ce serait, par exemple, pour faire comprendre aux incrédules, par une éclatante démonstration, qu'ils ne sont que des imbéciles ; que lui qui ramassait des copeaux dans l'atelier de son pcro, lui que les juifs ont pendu comme un vil scélérat, il est bien celui qui a allumé notre soleil, qui a suspendu notre terre dans l'espace, cl qui nous a mesuré l'Océan dans le creux de sa main ; et aussi, pour confondre ces raisonneurs insensés qui, entassant syllogisme sur syllogisme et dilemme sur enlhymême, veulent, semblables aux géants de la fable, le chasser de son ciel. Mais, dans ce cas, il ne ferait pas de ces miracles obscurs, contestables, qui ont besoin d'être appuyés d'un certificat de médecin, miracles semblables à celui que fit autrefois mon oncle Benjamin a Mulot, que la plupart contestent et qui ne convertissent personne; miracles, enfin, qu'on vilipende dans la rue, tandis qu'on les sonne et qu'on les psalmodie à l'église. Dieu sait trop bien ce qu'il a à faire pour compromettre sa dignité par un acte de toute-puissance inutile; il opérerait au contraire de ces miracles éclatants qui frappent tous les yeux et saisissent tous les esprits. Ainsi, il ferait, tous les dimanches, apparaître le soleil surmonté d'une croix éclatante, à l'instar de la boule de Charle-
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magne, ou bien il graverait sa signature en lettres rouges sur la blanche surface de la lune en son plein ; ou bien encore, les jours de fêle solennelle, écartant cet immense rideau d'azur qui nous cache les magnificences du paradis, il se montrerait à nos yeux dans toutes les splendeurs de la divinité. Du moment que Dieu ne fait point de ces grands et insignes miracles, il est naturel de conclure qu'il n'en fait plus du tout, ou bien il faudrait dire que sa puissance est restreinte à de tout petits et insignifiants miracles, comme la puissance d'un roi constilulionnel est restreinte à des ordonnances.
— Je vous ai laissé aller jusqu'au bout, monsieur ; mais, selon vous, les martyrs, ce n'est donc que racaille, lors même qu'ils réunissent sur leur blason une couronne de vierge à leur palme? Si telle était votre opinion, monsieur, vous devriez bien me prier de vous en guérir.
Vous autres gens du siècle, qui levez une lèvre dédaigneuse sur les martyrs, vous rendez à vos grands hommes un culte d'admiration ; vous décernez à leurs cendres les honneurs du triomphe; vous leur dressez, sur vos places publiques, des statues de pierre et de bronze ; vous avez toujours la bouche emplie de leurs noms; cependant, M. Dufêtre vous l'a dit, les martyrs sont autant au dessus de vos grands hommes, que les cimes rayonnantes de la cathédrale sont au dessus de la poussière de la rue. Vous avez dû être bien mortiflé, monsieur, quand avec sa voix de grosse cloche, le vénérable prélat s'est écrié : « Vous aussi vous avez vos saints ; mais ces saints, quels sont-ils .. ..?
Il ressort clair comme le jour de ces paroles, que votre ex- Panlhéon était un mauvais lieu hanté par des vauriens qui avaient eu rimpi(4é de gagner des batailles à la France, ou de l'éclairer par les rayons de leur génie. Ce réceptacle de gloires immondes^ de ces gloires qui ont brillé, durant votre révolution, comme \es éclairs dans un orage, vous l'appeliez un temple, et vous ave^ même eu l'insolence d'écrire sur le fronton, en guise d'enseigne? '
Aux grands hommes, la patrie reconnaissante! M. Dufétre, dans sa jeunesse, a eu l'occasion de lire celte inscription, et voyez, monsieur, comme ce digne prélat est insensible : son cci'ur en a saigné et il en saigne toujours de désespoir, et peul-éire, comme le cœur de sainte Marie de Chanlai, si merveilleusement doué par Dieu, il saignera encore dans le cercueil.
— Certes, madame. Dieu n'a pas envoyé M. Dufétre parmi nous pour avoir tort; s'il a contre lui l'opinion de la France, qui s'obsline sottement à battre des mains au nom de ses grands hommes, il a pour lui celle du père Loriquet ; et qui pourrai! nier qu'à eux d'eux, l'un, le révérend père Loriquet, pamplilèlaire jésuite, l'autre M. Dominique Dufétre, recruteur de congrégations, ils ne forment la partie la plus éclairée de la Nation ? Mais s'il convient au vertueux prélat dinsulter nos saints, qu'il nous permette du moins d'apprécier ses martyrs.
A Dieu ne plaise que je veuille rabaisser les martyrs ! ces convielions inflexibles qui meurent plutôt que de céder, ces dévoûmenis qui se laissent torturer par le bourreau et montent d'un pas ferme à l'échafaud, sont, sans doute, à quelque cause qu'ils appartiennent, de belles et grandes choses ; mais enfin, ces martyrs, quels sont-ils? des hommes qui ne sont comms que par leurs supplices, souvent que par un nom furtivement gravé sur une muraille, et auquel on a fait un autel de leur échafaud.
L'homme qui veut regarder le soleil met sa main devant ses yeux, de peur d'en être ébloui ; quand j'examine ainsi le martyre religieux, je ne ois, dans cette action qu'on a couronnée d'une si grande auréole, qu'un acte d'intérêt bien entendu, et même un acte d'égoisme; car, enfin, qui peut nier qu'il n'y ait de régoisme à se débarrasser d'une vie qui peut être utile à ses semblables , parce qu'on trouve l'occasion de s'en défaire avantageusement.
Vous dites à un homme : « Livre au bourreau tes membres à torturer, sinon lu seras jeté, comme un vil copeau, dans un feu qui ne s'éteindra jamais ! » Assurément, s'i! n'est pas un insensé, m 9
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un biule esclave de l'instinct de la conservaiion, il préférera le bourreau qui ne torture que quelques heures, au feu qui dévore incessamment ; il ne fait en cola qucsuivre ce vulgaire axiome qui nous guide dans toutes les situations de la vie : k De deux maux, il faut cheisir le moindre. » Il y a là moins que le prosaïque courage de celui qui se fait arracher une dent pour se soustraire à ce feu invisible qui lui brûle les gencives, ou qui se fait couper une jambe que déjà la gangrène mord de sa denl empoisonnée, pour reculer d'une année ou deux le terme de sa vie.
Mais si vous dites à cet homme : « Tu passeras des mains ardentes du bourreau dans un lieu d'éternelles délices; » si surtout vous ajoutez, avec M. Gaume, dans ce style éclatant et pittoresque dont les prêtres ont seuls le secret : « Sur ton corps pins pur et plus brillant que le diamant, resplendiront comme autant de rubis et d'émeraudes les glorieuses blessures qia tu aura% reçues; tu précéderat , dans la liturgie et dans le-i honneurs de l'église, les pontifes, las' docteurs^ les pre'ires, tous ceux enfin qui ne sont point martijrs; dans le ci"l . tu seras a^sis sur un de ces trônes sublimes qui approchent de plus pri's le trône éternel de Dieu^ » cet homme — et c'est du reste ce que faisaient les martyrs — courra avec empressement au-devant des supplices ; jaloux de gagner consciencieusement sa place au paradis, il excitera lui-même la cruauté du bourreau ; quelque torture qu'il subisse, il ne se plaindra que d'une chose, c'est qu'on ne le fait pas encore assez souffrir. Vousavez proposéà cet heureux homme le marché le plus avantageux qu'on puisse otTrir à un mortel, cl vous vous récriez d'admiration parcequ'il l'accepte!... Mais qu'y a-t-il donc là de si beau, de si grand, de si généreux ? Et que diriezvous donc de ce soldat qui se laisse trouer la poitrine par vingt baïonnettes ennemies, plutôt que de dire un mot qui soit fatal aux siens ? Moi, qui vous parle, si j'avais une faveur à demander à Louis-Philippe, ce ne serait, je vous l'assure, ni une perception , ni un bureau de tabac, ni même un porlpfeuille de ministre : mais
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j'irais Irouver M. Dupiii aîné, cl je lui dirais : « Roi de Clainecy, l'ailcs en sorte, je vous prie, que >olre cousin Louis Pliilippe m'accorde un petit martyre. » Du reste, si le grand homme refusait d'aposliller ma pétition, sous prétexte que je ne suis pas éiecleur, je n'en resterais pas inconsolable, je \ous prie de le croire.
Tout le mérite donc, que je reconnaisse à nos martyrs, c'est d'avoir cru aux promesses de l'Eglise ; si la crédulité fait les sots, la foi fait les saints ; je le sais, je me soumets, et je dis : « Priez pour nous; » mais je m'abstiens d'admirer. Non, la foi ne peut suffire pour élever un simple cordonnier qui toute sa vie n'a fait que des souliers, mais qui a cru, au-dessus de nos grands hommes ; on aura beau l'écrire et le prêcher, je n'admettrai jamais qu'une couronne toute sèche de martyr efface ces couronnes de lauriers que le génie, donnant la main à la vertu, a décernées.
Ce sont les services rendus aux hommes qui font les belles actions ; les vertus stériles et les plantes qui fleurissent avec éclat, mais sans donner de fruits, sont choses que je prise fort peu. Et que nous importe à nous du sang inutilement veisé, du sang que la terre boit aujourd'hui, et dont la pluie lavera demain jusqu'à la moindre trace? Savez-vous quels sont les véritables martyrs? ce sont ceux qui sont morts pour leur pays ! c'est d'Assas, c'est Barra, c'est Viala, ce sont les soldats de ces quatorze armées qui sont tombés à la frontière en défendant la liberté de la France. Et eux, pour prix de leur dévoùmenl, qu'onl-ils reçu de la patrie? les uns un morceau de bois pour remplacer la jambe que le boulet leur avait tuée, et les autres un roulement de tambours et une couche de chaux vive sur leur fosse. Voilà les hommes dont il importe de faire rayonner la tombe ! El pourtant ce sont eux que les prêtres choisissent pour objet de leurs stupides dédains ! Il appartient bien à ceux qui ont grandi et engraissé sous les tranquilles voûtes dune cathédrale, d'insulter ceux qui ont mené la dure vie des champs de bataille 1 Venez donc mettre à côté de celle existence glorieuse, pleine d'un bout à l'autre de combats et
de vicloiies, voire existence remplie de plain- chant et de graiid'messes, que nous voyons celle qui a été le plus utile à la patrie ! Vous croyez avoir fait une bien rude pénitence, parce que vous vous êtes assujélis rigoureusement à des exercices de moines? Mais que diriez-vous donc, si vous aviez porté jusqu'à votre vieillesse le lourd fardeau de la discipline ? Vous qui ne pouvez traverser une place sans avoir un parasol sur votre léte, comment vos joues molles et rebondies se seraient-elles accommodées du soleil de l'Egypte? Croyez-vous, en cas que vous portiez un cilice, que la cuirasse d'un carabinier ou le sac d'un fantassin ne vaillent pas bien votre cilice? Vous êtes saints entre tous, vertueux entre tous, parce que vous jeûnez aux jours indiqués par l'Eglise, et que, le vendredi, vous vous contentez de frais légumes, de poissons ciioisis sur les marchés, de gras oiseaux péchés dans les marécages ; mais eux, ces hommes que la guerre nous a dévorés , ils ont fait des campagnes sans pain, sans chaussure, et tandis que vous vous étendiez mollement dans vos lits bien blancs et bien bassinés, ils s'endormaient sanglants, meurtris, atîamés, et sans se plaindre de Dieu qui leur faisait une vie si dure, sur la neige de leur bivouac. Vous auriez voulu peut-être qu'ils combattissent de la main gauche, afin de faire le signe de la croix de la main droite. Vous croyez, sans doute, avoir plus fait pour votre pays, parce que vous avez remercié Dieu de ses victoires, que ceux qui les ont remportées. Et que seriez-vous, ministres du Seigneur, si, à ce grand cri de détresse poussé par la Convention : a La patrie est en danger ! » au lieu de courir à leurs armes, ils se fussent contentés d'égrener un chapelet entre leurs doigts? que seriez vous, si les femmes qui ont nourri ces hommes de fer du lait ardent de leurs mamelles, eussent été vierges ? et que seriez-vous encore si Napoléon eût été évéque? Un prêtre grec chanterait la messe dans votre cathédrale, ou un ministre protestant ferait le prêche dans votre chaire ! Le martyre de ces hommes que vous traitez eu ennemis vous a été plus utile que tous ceux que vous préconisez ;
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car, en défendaiU voîio pairie, c'est aussi voire aulcl qu'ils uni dérendu.
Jésus-Christ a fait sa religion pour le genre humain et non pour le! ou tel peuple; si la religion chrétienne était plus nationale, ce sont précisément ces hommes du Panthéon et des champs de bataille qui seraient ses saints et ses martyrs ! Pourquoi celte grande pensée de Napoléon qui, confondant tous les mérites ensemble, les couronnait de sa glorieuse effigie, n'a-t-elle pas été celle des fondateurs de notre Eglise ? Qu'importe pour celui qui a sauvé un peuple, un peu plus ou moins de dévotion, un doigt plus ou moins trempé profondément dans l'eau bénite !
Dieu, madame, a-t-il donc tant besoin de prières? El à vrai dire, s'il faut qu'il fasse droit aux oraisons qu'on lui adresse de tous les coins du monde, qu'il réponde à tous nos saints patrons qui, le tirant chacun de leur côté par sa robe, lui disent : « Seigneur par-ci, mon Dieu par-là, » je ne voudrais pas cire à sa place. Mais si l'Eglise ne veut point honorer nos grands hommes , au moins que ses ministres ne les insultent pas; car c'est par les grands hommes qu'elle a produits, qu'on est fier de sa pairie, el plus on est fier de sa pairie, plus on l'aime.
— Monsieur, revenons aux miracles : la bonté de Dieu est infinie; pourquoi ne prélerail-il pas auK saints un peu de sa toutepuissance pour guérir les infirmités des hommes.
— Quoi! madame, les infirmités qu'il a lui-même envoyées! mais il ressemblerait donc à ce médecin italien qui allait attendre les passants, au coin d'une rue, pour les frapper de son stylet, el venait ensuite punser leur blessure. Croyez-vous donc que Dieu, le roi de la terre et de tous ces mondes éparpillés comme une rayonnante poussière dans l'espace , Dieu qui a tant de choses à faire, s'amuse à guérir un enfant de la cataracte ou du prorigo ; qu'il trouble cet ordre de choses établi par lui-même pour obliger un malheureux en lui ôlanl son entorse ou en faisant tomber une taie de son œil ? S'il lui convenait, par un molif quel-
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conque, de guérir une de ces croalures, au lieu de faire intervenir un saint, ne chargerail-il pas de la commission les drogues du docteur ou le bistouri du chirurgien?
Soit un homme auquel on dit : « Voire ennemi sape votre maison par les fondements, » et qui refuse de se lever, puis qui se lève cinq minutes après pour ouvrir la porte à son chien tendant vers lui des pâlies suppliantes ; si Dieu s'abstenait de faire des miracles, quand il s'agit de défondre ses autels, et s'amusait à faire des petits miracles de complaisance pour rendre la vue à celui-ci, l'ouïe à celui-là, l'usage de son bras ou de sa jambe à un autre, le maître du ciel ne ressemblerait-il pas à l'homme de notre hypothèse.
— Mais, monsieur, et les miracles de l'Evangile ?
— Cbul! madame, n'entamons pas celle question, s'il vous plaît ; j'ai peur qu'il j ait là devant votre châsse quelque mouchard qui nous épie; mais au lieu de discuter, agissons. Si vous vous pouvez faire des miracles dans l'intérêt d'un boiteux ou d'im aveugle, à plus forte raison pourrcz-vous en faire dans l'inlèrct de toute une commune. Je vous proposerais bien de prendre celle baroque église de Saint-Pierre, qui rend tout redressement de la rue du Commerce impossible, et de la jeter où bon vous semblerail; ou bien d'aller dans la vallée du Rhin choisir, pour faire niche aux protestants, trois à quatre beaux ponts que vous placeriez sur la Loire , mais j'aurais peur que ces gros el rudes miracles n'écorchasscnl vos blanches mains; c'est un joli petit miracle, un miracle tout mignon , vrai miracle de dame que je vous propose.
Au pied des Montapins, sur la route de Fourchambaull, esl une fontaine que la limpidité de ses eaux a fait nommer la Fontaine-d'.\rgent; allez-nous-la chercher dans le creux de votre main, et apportez-la sur la place Ducale, d'où elle s'èpandra en ruisselels par tous les quartiers de la ville. Si vous vous tirez avec honneur de celte épreuve, non seulement je vous adorerai de ma
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j)ersonnc, mais encore je vous amènerai ma femme el mes enfanls. le cliapelet aux mains el le scipulaire au cou, afin que de gré ou de force ils vous ndorenl. Si même Dieu poussé à bout par ces pamplilels impies où j'ai l'audace de mettre Jésus-Christ audessus de M. Dufèlre, m'allligeait d'une seconde fille, je voudrais qu'elle s'appeliU de votre Joli nom.
— Monsieur, dit la sainte, si vous ne venez devant ma châsse que pour me conter de pareilles sornettes, je me passerais bien de voire pratique.
— Madame, rejiliquai-je, n'empoisonnons point par des paroles acerbes le peu d'instants que nous avons à passer ensemble ; mais, à propos, csl-il bien vrai que vous ayez pris notre heureuse cité sous votre jjrotection?
— Je l'ai oui dire par M. Dufélre.
— Alors, je ne suis plus étonné que mon propriétaire m'ait augmenté hier de cinq francs le loyer de mon atelier, — mais au moins en al-je pour mon argent. — El de quel genre est votre protection : les banquiers nous préteront-ils à cinq pour cent? le gouvernement nous revendra-l-il sa poudre el son labac de régie à prix de facture? les tjiilleurs, vaincus pair celle vertu secrèle qui sort du tombeau des martyrs, se résoudront-ils à coudre nos paletots? les banqueroutiers cesseront-ils d'être des gens comme il faut ? les épouses seronl-elles fidélesà leurs ?
— Quelle question! me répundil la sainte; comment une femme peut-elle trahir son époux?
— Entendons nous, madame, c'est fidèles à leurs amants que je veux dire.
— Monsieur, faites attention avec qui vous êtes !
— Pardon, madame, je n'ai pas l'habitude de parler à des vierges ; mais enfin, quelles seront les limites du territoire protégé ? S"élendra-l-il jusqu'aux contins de l'octroi ? dèpassera-l-il les faubourgs ? ces riantes el joyeuses maisons de campagne, épar- [lillèes autour de la ville, comme des enfants jouant dans l'herbe
autour de leur mère qui travaille, en feront-elles partie ? combien de temps faut-il de domicile à Nevers pour avoir droit à votre proleclion? protégez- vous les voyageurs ? protégez-vous ceux qui sont détenus dans les prisons de la ville? protégez-vous la garnison? est-ce avec armes et bagages ou sans armes et bagages? faut-il, pour être protégé par vous, acheter un de vos médaillons, ou le médaillon n'est-il pas de rigueur ?
— Monsieur!!!! flt la sainte, avec un geste dans lequel je crus voir du Domilien.
— Eh bien, oui ! oui ! oui ! répondis-je épouvanté, vous nous protégez ; nous ne pouvons certes avoir de meilleurs prolocleurs que votre fémur et ce petit morceau de votre crâne. Dieu ne saurait manquer de faire exprés pour nous un petit ciel calqué el taillé sur le patron du département; ce petit ciel sera toujours plein de chaudes brises et de soleil, et ces gros vilains nuages qui versent la pluie n'oseront s'y présenter que quand ils seront mandés par le comice agricole.
D'autre part, lorsque la chenille vorace el le hanneton impie viendront, au printemps, pour dévorer nos récoltes en bourgeon, on enverra le sacristain de la cathédrale les prévenir qu'ils aient à vider les lieux. Mais, madame, une petite question, s'il vous plaît : croyez-vous que, si monseigneur de Rheims faisait venir de Rome des reliques, beaucoup de reliques, cent mètres cubes de reliques, la Champagne pouilleuse reverdirait ?
— Cela n'est pas impossible, monsieur.
— Cependant, madame, il me vient un scrupule : s'il suffit, pour protéger une commune, d'un os de martyr enchâssé dans un reliquaire, comment se fait-il qu'il y ait des communes qui soient encore sans protecteur? Rome est une ville à double fond : sous la Rome vivante est la Rome morte, la Rome des consuls et des empereurs ; il y a dans cet immense sépulcre (M. Gaume le dit lui-même), des os de plusieurs millions de martyrs ; or, si ces richesses calcaires étaient partagées entre toutes les églises du
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monde calholique, elles en auiaienl chacune plein leur sacrislie. Que le curé de ces paroisses disgraciées, qui n'ont point de reliquaire ou dont les reliques sont tonabées en désuétude, prenne la diligence et aille à Rome, il en rapportera non un morceau de crâne et un fémur — ce n'est pas la peine d aller à Rome pour si peu de chose,— mais un, deux, trois squelettes à choisir. Cela ne revient, pour les frais de voyage et autres menues dépenses, qu'à cinquante écus pièce, et on a la décoration de l'Eperon-d'Or pardessus le marché. Moi qui vous parle, j'ai voyagé dernièrement sur l'impériale de la diligence, dans la société peu aimable de sis squelettes bien complets qui s'en allaient en Auvergne, et ils nous ont si bien protégés, que nous avons versé en route.
Vous me répondrez à cela que le pape est prudent, et qu'il ne lâche ses reliques qu'à bon escient : en cela comme en tout autre chose. Sa Sainteté a grandement raison; si tous les lieux de la terre avaient leurs reliques, Dieu ne saurait plus que faire de sa grêle, de ses trombes, de ses ouragans, de ses tremblements de terre, et ne trouvant plus d'endroits pour lancer son tonnerre, il serait obligé de le supprimer.
— Voilà, monsieur, précisément ce que j'allais dire.
— Permettez que j'aie encore un petit et dernier scrupule, madame. J'ai voyagé chez les prolestants : là, point de processions, point d'images, point de reliques, et partant point de protection divine; cependant ces campagnes ma^idites sont aussi vertes que notre terre bénie; les cités de ces infâmes sont aussi florissantes qua nos villes les plus haut mîtrées ; leurs magasins sont aussi brillants, aussi bien parés de jolies femmes que nos magasins catholiques, où la banqueroule se tapit sous le comptoir; leurs usines élèvent plus haut et plus fièrement que les nôtres leur panache de fumée; et plus d'un pays très apostolique et très romain, est l'humble vassal de cette industrie qu'exercent des mains réprouvées. Comment donc cela peut-ii se faire, madame ?
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Un aulre sujet d'élonnement pour moi, c'est que cette Italie, si bien pourvue de reliques, si largement tonsurée, et qui a bu tant d'eau bénite, soit pourtant si malheureuse! et Rome, elle-même, madame, sa destinée est-elle bien brillante ? Tous les jours je me demande pourquoi elle ne faitpointdu noir animal de ses reliques. A quoi lui sert d'être non seulement la capitale, mais l'église du monde chrétien ? Le sceptre de l'univers s'échappait de sa main en même temps que la statue de Jupiter tombait des hauteurs du Capilole; sa puissance, sa gloire, ses grands hommes, tout s'en est allé avec ses dieux, et ses mamelles épuisées ne peuvent plus nourrir que des chanteurs et des capucins.
ORome! Rome! voilà donc où la catholicité t'a réduite. Au pied de ta croix, il ne vient plus au lieu de lauriers en fleurs, que du chiendent et des orties ; ta terre désolée ne produit plus qu'un peuple idiot et décrépit, triste regain d'une moisson de héros. Comment se fait-il donc que la reine des nations se soit changée en un moine immonde? A la place de ces marches triomphales qui resplendissaient des dépouilles de tout l'univers, qu'as-tu mis? des processions, traînant à leur suite des prêtres râpés et un long amas d'hommes en guenilles. Un suisse de cathédrale, arlequin chamarré de ridicules oripeaux, fait maintenant résonner sa hallebarde sur les dalles du Capitole, et meurtrit la poussière des Paul-Emile et des Scipion. Rome, ville de misère et d'opulence, ville de servitude et de despotisme, ville de prêlres en serge et de cardinaux en velours, si tes saints peuvent pour toi quelque chose, demande leur donc un rabat plus propre pour mettre sur ta thiare.
Je ne doute pas, madame, que cette pincée de votre cendre, que M. Gaume aurait pu nous apporter dans sa tabatière, soit plus puissante que tout le reste des catacombes ; mais enfin, vousmême, quel acte de protection avez-vous accompli en notre faveur, et comment? depuis tantôt trois mois que vous êtes ici, nous sommes-nous aperçus de votre présence? Voyons-nous le corn-