‹ ŒuvresChapitre 17 sur 45 · SAI>TK II.AVIE · texte numérisé non relu

SAI>TK II.AVIE

merce reprendre ses balances et sa demi-aune? el le crédit, devenu moins cauteleux , nous r'ouvrir son escarcelle ? Avczvous lari ces pluies incessantes, qui, après avoir noyé nos prés, renversent nos éins ? el ces jours derniers, quand la Loire dévorait sous nos yeux un de nos plus jeunes concitoyens, éles-vous venue lui arracher sa victime? Cependant vous eussiez louché une prime de dix écus pour faire vos bonnes œuvres. Si voire proteclion est pour nous sans résultat, à quoi serl-il donc que vous nous protégiez? C'était bien la peine, ma foi, de disgracier ce pauvre saint Cyr, qui se tenait si tranquille el si raisonnable sur son cochon, pour vous mettre à sa place. Voyez-vous là-bas ce vieux Clamecy qui rit sous cape à votre nom : je suis bien sur qu'il préfère la protection de M. Dupin aîné à la vôtre.

— Monsieur, me dit la sainte, je suis ici comme un roi au milieu des dévoùments équivoques de sa cour. Vous qui avez quarante ans et au-delà, el qui par conséquent devez mieux que moi distinguer un masque d'une face vivante, une dévotion de chair d'une dévotion de plâtre, tirez-moi d'un doule, je vous prie ; est-il vrai que les prêlres croient à mes miracles?

— A la vérité, madame, j'ai vu bien des masques; mais que voulez-vous, il est des apparences si bien imitées, qu'il faut en approcher de bien près pour les distinguer de la réalité !

Les prêtres croient-ils à vos miracles ? j'en doute, el voici mes raisons. Les prêtres, en général, se portent d'une manière florissanle : c'est une qualité qu'on ne saurait leur refuser. Cependant il en est bien certains parmi eux qui sont atteints de que'(|ues infirmités, ne serait-ce que de ces infirmités contractées par les jeûnes, les abstinences et les macérations de toute espèce qu'ils font subir à leur s corps. Or, quand les prélres ont la fièvre ou la colique, c'est toujours au médecin qu'ils s'adressent. Ce matin encore, à votre procession, j'étais auprès d'un vieux et respectable ecclésiastique qui s'en allait ployé sous un faix de quatre-vingts années, et se faisait de son valet une béquille. A ses côtés, des

femmes se disputaient à qui passerait sous votre châsse, et lui , cet octogénaire tombant en ruines, il n'a pas le moins du monde songé à en faire autant. Cependant, quelque vénérables que soient les infirmités, je ne crois pas qu'on y tienne beaucoup.

Quant à M. Dufêtre, bien certainement il croit à vos miracles. Un prélre ne saurait mentir, et un évéque le voudrait qu'il ne le pourrait pas. Voyez-vous, madame, un prêtre c'est la vérité qui, en sortant de ce puits impur où le paganisme l'avait plongée, revêtit sa nudité d'un rabat et d'un tricorne; la chair doit, comme un témoin qui dépose, dire toute la vérité et rien que la vérité. Or, M. Dufêtre ne dirait pas rien que la vérité, s'il cherchait à nous faire croire à vos miracles , lui-même n'y croyant point; et dans ce cas, pour dire toute la vérité, il serait obligé de nous désabuser desdils miracles comme d'une superstition.

Ce serait pour lui non seulement un devoir de religion, mais encore un devoir d'humilité; et il faudrait qu'il n'y eût pas chez lui le moindre atome de saint Vincent de Paule pour qu'il s'en départît. De pauvres malades, que l'ordonnance du médecin a consignés dans leur lit, se Irahient, madame, à grand renfort de béquilles, au pied de votre autel, et se prosternent devant vous sur des genoux ankilosés; ces pieux imbécile;, en cherchant à se guérir des maladies qu'ils ont, se donnent des maladies qu'ils n'avaient pas. Et même, l'an passé, un malheureux père de famille était frappé d'une mort soudaine pour s'être plongé, tout couvert de sueur, dans les eaux miraculeusement salutaires de votre sœur Brigitte. Vous n'avez encore rien de semblable à vous reprocher, belle sainte, j'aime à vous rendre cette justice; mais, vous le voyez, celte médecine qui traite toutes les infirmités par des cierges et dos neuvaines, et qui, au premier aspect, paraît si innocente, si bonne personne, elle est cependant plus fatale qu'un rebouleur à la santé publique.

monsieur le commissaire de police veille à ce qu'il ne soit porté aucune otteinte à la conservation des kabilants de la commune;

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il pousse même la solliciUide sur ce point jusqu'à faire empoisonner voire cliien de peur qu'il ne vous morde. Il pourrait, il devrait même vous mettre la main sur l'épaule ; mais on conçoit qu'il ne l'ose pas : un acte de cette autorité empêcherait peut-être le ministre de la marine de lui faire tenir son orphelin de la Guadeloupe.

D'un autre côté, le parquet décernerait très bien un mandat d'arrêt contre vous, pour exercice illégal de la médecine; mais le parquet est trop galant, trop parquet français pour en venir, avec une demoiselle, à une aussi rigoureuse mesure.

Je ne vois donc que M. Dufèlre qui soit à même d'intervenir dans celte affaire ; d'un mot il peut jeter un rayon de lumière à travers celle épaisse et fatale ignorance qui compromet la santé de son troupeau, et pourtant, ce mot, il ne le dit pas ! Il faut donc qu'il attende de vous quelque grand miracle , un miracle devant convertir les deux ou trois de ses diocésains qui, dans la dernière course triomphale par lui fournie, ont échappé à sa parole victorieuse.

— Oh ! oh ! fît la sainte, avec un joli petit bâillement, M. Dufêtre aurait bien dû m'épargner les fatigues de cette procession ; je suis harassée. Me faire promener sur la place Ducale par un soleil de 20 à 25 degrés, sans ombrelle, et avec une robe de velours, voilà un procédé bien peu aimable !

— En toutes choses, lui répondis je, M. Dufètre ne considère que la plus grande gloire de Dieu. Quand il s'agit d'honneurs à recevoir au nom de son maître, il ne s'épargne pas plus que les autres, et pale bravement de sa personne. Ainsi, lors de son entrée triomphale à Nevers, combien il a dû souffrir, dans sa modestie, d'être exposé pendant trois heures et à bout portant aux acclamalions de la foule. Et encore, il est des infâmes qui, révoquant en doute la simplicilé de cet homme apostolique, prétendent qu'il se complaît au milieu de ces pompes mondaines, et qu'il aime l'évidence dorée du premier plan. Les malheureux ! mais ils ne com-

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prennent donc pas que , si ce respectable prélat a exigé de monsieur le maire tous les honneurs qui lui revenaient, et même un peu plus qu'il ne lui en revenait, ce n'est pas pour lui qu'il les réclamait, c'est pour Dieu; c'est qu'il importait à la gloire de Dieu que son représentant traversât le pont de Loire au l)ruit de l'artillerie.

Et à Donzy, encore, où ce martyr de l'épiscopat a été appelé brutalement monsieur Dufétrc tout court par le juge de paix , pourquoi se plaignait-il que la garde nationale ne fût pas venue à sa rencontre? Cela est facile à comprendre : c'est parce que Dieu eût été bien aise devoir la garde nationale de Donzy sous les armes.

— Monsieur, dit la sainte, cet appareil triomphal peut convenir aux grandeurs d'ici-bas; mais je doute fort qu'il convienne aux grandeurs du ciel. Le Dieu que nous adorons est né dans une crèche et mort sur une croix ; ce n'est pas par un vain étalage de choses précieuses qu'il faut l'honorer. Cette croix , vous devriez vous rappeler ce qu'elle représente. Hommes insensés ! c'est son gibet que vous couvrez d'une couche d'or si épaisse. Si Jésus- Christ, pendant sa vie mortelle, eilt voulu se rehausser par un éclat étranger, n'avail-il pas à son service touies les magnificences du ciel ? Pourquoi ses serviteurs veulent-ils, pour son image, des honneurs dont il n'a pas voulu , lui, pour sa personne? Et ne ressemblent-ils pas un peu ici à ces adroits cuisiniers qui préparent à leur maître un ragoût qu'il n'aime pas pour s'en régaler eux-mêmes.

L'Evangile est-il meilleur pour être si bien relié? et quel précepte de morale mettent en honneur ces bruits de cloches dont on emplit la ville, ces chasubles qu'on promène par les rues, et ce lutrin qu'on transporte sur la place publique?

— lïélas! monsieur, qu'est devenue la louchante et majestueuse simplicité de notre église primitive? où sont ces chrétiens avec lesquels j'ai prié dans les cryptes? où sont ces vieux évèques qui,

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vivant dans la reliaile cl le dénuement absolu des choses d'ici bas, ne voulaicnl faire tics prosélytes que par lexeniple de leurs vertus?...

Ceux qui se disent les successeurs des apôtres, ceux qui se laissent appeler les envoyés de Dieu par leurs flatteurs, ce n'est plus au cœur du chrétien, c'est à ses yeux qu'ils s'adressent. Au lieu de parler à sa raison et à son ame, ils étourdissent son oreille par un continuel bourdonnement de psaumes et de cloches ; ils lui donnent des fêles aujourd'hui à cet autel, demain à cet autre ; ils l'amusent par des processions mêlées de mascarades, où le sauveur des hommes est représenté par un enfant portant un agneau sous son bras ; ils donnent, comme les frères ignorantins à leurs élèves, des médaillons aux dames qui ont été bien sages. Cette grande et sévère figure de Jésus-Christ qui jette du haut de sa croix un regard mélancolique sur le monde, ils raltifTcnt de soie, de dentelles et de verroterie, comme une sainte Renne.

Grâces à ces continuelles cérémonies, le dogme qui impose des sacrifices est délaissé pour le culte qui donne des speciacles. Cette dévotion hypocrite des Italiens, dévotion toujours proslern(^e, et qui brûle tant de cierges, a succédé à la piété féconde de nos pères. Cette foi des anciens temps qui défrichait les solitudes de la Gaule, qui mettait des ponts sur ses fleuves, qui maçonnait dans les nuages les flèches dentelées de nos cathédrales, qui jetait des armées de paysans et d'ouvriers sur des plages lointaines, qu'est-elle d venue? Hélas ! monsieur, ce n'est plus qu'un soleil d'hiver qui brille, mais ne fait rien éclore

Ces gens qu'on appelle sans cesse à l'autel, au lieu de payer Dieu en bonnes œuvres, le paient en pratiques religieuses, et tous les ans, à Pâques, ils vont avec confiance demander leur quittance à leur confesseur; quelles bonnes œuvres, en effet, voulez-vous attendre d'hommes qui croient qu'avec des neuvain^s ils achèteront la rémission de leurs péchés ?

lOi SAINTE FLAVIE.

Ces femmes en robe, et ces autres femmes en paletot, que vous prenez pour des hommes, ce sont en apparence d'excellents chrétiens; il n'y a pas de troupe mieux disciplinée ; vous leur dites: A genoux ! et ils s'agenouillent. Redressez-vous 1 et ils se redressent. Faites le signe de la croix ! et ils le font. Mais allez demander à celles-ci, pour vêtir el rassasier les pauvres, cet or et ces diamants dont elles frelatent leur beauté, œuvres el pompes de Satan auxquelles pourtant elles ont renoncé lors de leur baptême, et à ceux-là cet habit d'homme comme il faut, taillé à Paris par les ciseaux et pressé par le passe-carreau d'un homme de génie, et vous verrez ce que c'est que leur pitié I

J'ai vu. en traversant la France, des hommes noirs qui s'agitaient, qui criaient, qui gesticulaient, qui déclamaient leurs livres, qui faisaient, à grand renfort de cymbales et de grosse caisse des recrues pour leurs congrégations, qui cherchaient enfin à se rendre importants par les attaques qu'ils dirigeaient contre tout le monde et par celles qu'ils provoquaient contre eux-mêmes ; j'ai demandé à M. Gaume quels étaient ces hommes, et il m'a dit que c'était des Jésuites.

Je suis sainte , monsieur, mais je n'ai point les préjugés de ma caste, et Dieu m'a fait la grâce de détester les Jésuites. J'ai ri de pitié en voyant ces prêtres charlatans vouloir achalander leur église parles mêmes moyens qu'un marchand achalandé sa boutique, et je me suis étonnée que tous les chrétiens sincères et éclairés ne se réunissent pas pour les combattre; car ces gens-là, en voulant relever leur domination abattue, perdront le peu de religion qui reste en votre France.

Le genre humain est sorti de ces superstitions qui faisaient la puissance des prêtres ; leur noire soutane ne peut plus déteindre «ur les constitutions ; le peuple souverain ne va plus à confesse, et son front est trop haut pour que leur main puisse atteindre à sa couronne.

Pour être quelque chose, il faut que le prêtre redevienne ce

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qu'il était autrefois, un disciple de Jésus-Christ, un simple ministre de l'Evangile ; qu'il ne se tienne point clos et immobile dans sa niche; qu'il se mêle au peuple comme le faisait son divin maître; qu'au lieu d'aller boire du vin rouge ou jouer à la bouillotte chez le notaire el le percepteur de la commune, il entre dans les chaumières, qu'il s'asseye à l'humble foyer sur l'cscabelle du pauvre ; que, désespérant de convertir ses paroissiens en masse el par yrrondissemenl, comme a eu le bonheur de le faire M. Dufétre, il les prenne homme par homme, et conscience par conscience; qu'au lieu de leur faire un sermon, il converse familièrement avec eux, qu'il écarte doucement et avec la snlicilude attentive d'un médecin qui lève un appareil , les voiles qui enveloppent leur esprit, et qu'après les avoir ébranlés par la puissance de ses paroles, il les persuade par l'exemple de ses vertus; qu'il soit, partout où il entre, suivi de la paix et de la concorde ; qu'il prévienne les procès, qu'il joue comme Jésus-Christ avec les petits enfants, qu'il trinque, sobrement toulefois, avec le père de famille ; qu'il ait le mot pour rire avec les jeunes filles de la maison, el qu'au besoin, de crainte que le tentateur ne se mêle de ce qui le regarde, il les marie avec leurs amoureux.

A cette condition les prêtres seront beaucoup encore, ils seront plus que vous, plus que moi, plus que le seigneur du château voisin, plus que le maire de la commune , plus que le sous-préfet de l'arrondissement, et s'il faut tout dire, je ne connais point de rôle plus honorable el plus digne d'un homme que celui d'un pasieur régnam sur sa paroisse par l'ascendant de ses vertus.

— Ce que vous dites là, madame, est bien pour une sainte ; mais puisque vous avez tant de bon sens, vous devez vous apercevoir que vous êtes ici un sujet d'oisiveté pour beaucoup, et que votre présence porte préjudice à un grand nombre de pauvres familles. Pendant que ces femmes récitent leur chapelet devant votre châsse, ce n'est pas vous qui raccommodez les bardes de leurs enfants et faites bouillir le potage de leur mari, el je suis

lOf.

SAIME FIAYIE,

bien sûr que plus d'une ne rentre 'chez elle qu'avec la crainte d'être battue. Croyez-moi , rendez votre perruque blonde au coiffeur, vendez votre robe rouge et votre palme au profit des pauvres, et retournez à Rome. Nous avons assez de saints que nous ne prions pas, sans qu'on nous en amène encore de nouveaux: vous comprenez, madame, qu'une ville ne change pas de saints comme elle change de conseillers municipaux.

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