DU DUC DE NKMOUBS
A quoi nous serl-il d'être débarrassés des pilleries et du maraudage de l'ancien régime, si, par l'avidité des courtisans et des ministres, l'exaction prend une forme légale , et que nous n'ayons pas même, une fois qu'elle est sanctionnée, la consolation de nous en plaindre ?
Dernièrement, j'entendais un pré qui raisonnait avec un propriétaire: « Faiseur d'herbes, disait le propriétaire, tu es bien heureux de m'appartenir ! je t'ai enclos d'une haie qui le protège contre les insultes des bestiaux vagabonds et celles des enfants qui venaient danser sur ton gazon et te voler tes pâquerettes. » — « Oui , répondait le pré; mais les enfants et les bestiaux ne me faisaient que quelques plaies bientôt guéries, tandis que vous, vous me failes faucher deux fois par an jusqu'à la racine, et je ressemble, entre les prairies incultes et sauvages qui m'entourent, à la tonsure d'un abbé. » Il ne faut pas, ministres, qu'il en soit ainsi des nations constitutionnelles! le peuple est patient et résigné ; mais croyez-vous qu'il ne se lassera pas de payer et payer toujours, et qu'il consentira à mettre ses enfants à l'hôpital , pour que ceux du souverain aillent sur un large pied de par le monde?
Nous avons sans doute de grandes et magnifiques obligations à notre jeune dynastie. Si Louis-Philippe n'eût accepté la royauté, sur ce grand trône qui rayonne — entre les trônes de l'Europe — comme un phare entre les basses lumières du rivage, nous aurions été obligés d'y mettre un simple bourgeois que les souverains absolus n'eussent pas voulu appeler leur cousin, et certes c'eût élé un grand malheur ! Mais, enfin, quand serons-nous donc quittes envers notre jeune dynastie? Quand M. de Monlalivet nous aura-t-il donc donné une quittance absolue et définitive de tout prince ?
Avez-vous donc, ministres, une taie d'or sur les yeux? Quoi ! vous ne voyez pas que toutes ces demandes d'argent que vous nous adressez en son nom, et, à son insu sans doute, compromettent la
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royauté; que vous la ravalez dans l'esprit des populations qui s'imaginent que vous ne faites que réciter une leçon qu'on vous a dictée, et que si vous la récitez, c'est parce que vous avez peur de perdre vos porte-feuilles! Dans l'intérêt bien entendu du trône et dans celui de la France, ne faites donc pas descendre si souvent le roi, des cimes de la Nation, dans ces régions inférieures où trafique le marchand et où le banquier agiote ! Ce soupçon d'avarice que vous faites monter jusqu'à lui , c'est la plus cruelle injure que vous puissiez lui faire, et, à sa place, rien que pour cela, je vous chasserais.
La royauté a sans doute ses vices comme nous autres simples mortels, mais, ces vices, il faut qu'ils soient à la hauteur de sa taille. Si sa pourpre est tachée, elle ne doit point avoir de ces lâches ignobles qui offensent les regards et ont été faites par de sales choses. Si j'étais roi, j'aimerais mieux qu'on me fit des reproches de violence que d'avance. Dans un moment de colère, le lion peut déchirer, mais il n'appartient qu'aux insecles d'amasser des fétus et d'emplir des magasins.
Du reste, grâces et mille grâces en soient rendues à M. de Cormenin! la question est débarrassée maintenant des chiffres dans lesquels elle était enchevêtrée. Ce n'est pas par des additions amaigries et des soustractions frelatées qu'il faut argumenter avec nous. La chambre de 18i0, en rejetant la loi d'apanage, a hautement reconnu que le domaine privé était très compétent pour fournir au duc de Nemours une maison de prince. Or, depuis ce temps les châteaux du domaine privé sont-ils tombés en décombres, ses forêts sont-elles réduites en cendres, les canaux sur lesquels elle avait des actions se sont-ils taris? Les lapins de ses garennes, comme les abeilles d'Aristée, sont-ils morts de faim et de maladie ? ou bien, serait-ce par hasard l'auguste et séréiiissime estomac du prince qui aurait augmenté de dimension ? La chambre ne peut revenir sur la décision qu'elle a prise ; elle ne peut , capricieuse Pénélope, défaire follement le lendemain, ce qu'elle
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avait sagement fait la veille; et s'il en était ainsi, le duc de Nemours, comme Proserpine, qui passait tour à tour six mois aux cieuxetsix mois dans les enfers, courrait risque d'être, d'une session l'une, alternativement riche et pauvre. Ce ne peut donc être que comme régent désigné que vous demandez une dotation pour le duc de Nemours? eh bien ! alors, raisonnons.
Ce titre de régent désigné est sans doute un beau litre, bien que ce soit un titre de précaution. Mais, en définitive, quelles fonctions impose-t-il à l'heureux personnage qui en est décoré ? Savezvous autre chose à faire à votre régent désigné, que d'attendre nonchalamment sur les ottomanes de son palais que Louis-Philippe ait pris possession, sous les sombres voûtes de Saint-Denis, de son trône mortuaire? Et pour celte rude besogne vous demandez qu'il lui soit alloué un million ; mais faites donc attention, ministres, à ce que vous nous proposez !
Un garde champêtre, pour ses circumvagaiions de nuit et de jour, ne reçoit de l'Etat que 300 fr. paran et unebanderolle. Selon vous, la France doit-elle payer ce qu'on ne lui fait pas, trois mille trois cent trente-trois fois plus que ce qu'on lui fait? Alors je ne suis pas étonné que ces gras fonctionnaires d'étal-major qui n'oiit autre chose à faire qu'à dessiner l'hiéroglyphe biscornu de leur paraphe, gagner.l dix fois autant que ces pauvres employés, infatigables piocheurs de dossiers, qui vivent courbés s'jr une table noire et ne se redressent que pour entrer dans leur cercueil.
Il est vrai que les princes ne sont pas a prix fixe à la Chambre ; on peut marchander avec vous. « Ca' tout au juste un million , direz-vous ; nous ne pouvons représenter à moins, et même nous y mettrons du nôtre. Nos grands seigucurs du haut commerce ont un appétit d'Auvergnat ; ils fument comme un tison de bois vert quand on leur fournit des cigares, et leurs femmes ont une tendre faiblesse pour le punch ; puis, vous ne savez pas quelle consommation d'escarpins est obligé de faire un prince qui veut réussir ' Croyez-le bien, messieurs les députés, ce n'est pas avec vous quo