‹ ŒuvresChapitre 34 sur 45 · DU DUC DE NEMOURS · texte numérisé non relu

DU DUC DE NEMOURS

valent; car, enûn, vous ne pouvez nous donner une noie ainsi conçue : « Cinq cent mille francs au duc de Nemours, pour se distraire dans son royal loisir. » Je sais bien qu'il y a dans vos rangs des avocats qui sont de force à nous démontrer que c'est le duc de Nemours qui a gajiué la bataille d'Auslerlitz el élevé la colonne Vendôme. Malheureusement noire histoire est faite, et nous la trouvons 1res bien comme elle est.

Le duc de Nemours sera un régent 1res distingué, je n'en doute pas; j'admets qu'il fasse voler notre coq gaulois aussi haut que l'aigle a volé, et qu'il lui mette entre les ergols la foudre que l'oiseau de Napoléon a portée; mais, entin, quand il sera en possession de sa régence, nous le dolerons, el vous pouvez vous reposer sur la Chambre pour qu'il soit dolé magniGquement. Que peut-on nous demander davantage? veut-on que nous lui escomptions la mort de son père. Quand on nous propose de le doter dés aujourd'hui, n'est-ce pas comme si on nous proposait de payer les mois de nourrice d'un enfant qui n'est pas encore au monde, ou le loyer d'une maison qui est encore s bâlir? Veut-on nous faire ressembler à ce fou qui achetait une marmite pour faire cuire un chou dont il avait encore la graine dans sa poche?

Et qui vous dilque le régent désigné sera régent de fail? sa régence n'est-elle pas encore dans le brouillard des contingents possibles ? A la vérité, la chambre lui a pris mesure d'une espèce de petit manteau royal; mais ce manteau, la seule étoffe dont il puisse être fail, c'est le linceul de Louis-Philippe. Dieu vous a-lil laissé feuilleter le livre de ses impénétrables décrets ? Qui vous dit que Louis-Philippe ne traînera pas jusqu'à la majorité de son pelit-fils le fardeau de ses ans et de ses infirmités ? Puis le crêpe, celte inexorable cocarde de la mort , se pose aussi bien sur les diadèmes que sur le simple gibus du bourgeois. Qui vous dit encore que votre roi a versé toutes les larmes qui sont dans ses yeux ; qu'il ne pleurera point, pauvre vieillard et pauvre père, sur ■p cercueil du «Un- de Nemours, comme il a déjà [ili-uré ,<ur le

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cercueil de son premier fils ? Faut-il donc que nous payions au régent désigné, non seulement ce qu'il n'est pas, mais encore ce qu'il ne sera jamais peut-être ?

Et si le comte de Paris se faisait homme avant que la mort nous ait enlevé Louis-Philippe, qu'arriverait-il? C'estque nous aurions payé cinq à six millions au duc de Nemours sans qu'il eût rempli une heure les fonctions qui lui avaient été désignées , sans qu'il nous eût rendu pour un franc de services : bien heureux encore si on ne nous obligeait à lui payer une retraite ! Or, y a-t-il de la prudence de la part d'une nation des'exposeràune pareille chance, et Irouvcriez-vous beaucoup de particuliers qui voudraient la courir? Pour moi, si j'avais l'honneur de siéger à la Chambre, je proposerais d'ajouter à voire projet de loi un amendement ainsi conçu :

« Au cas ou le régent désigné par une cause quelconque n'entrerait pas en possession de la régence , il serait forcé de restituer au trésor les sommes qu'il aurait touchées à titre de régent ;

« Attendu que son altesse le duc de Nemours est si pauvre qu'il faut que la nation vienne à son secours ;

« Attendu , encore, que la liste civile et le domaine privé font des dettes , qu'ils s'obèrent visiblement , et que d'un jour à l'autre ils peuvent devenir insolvables, ^adite altesse sera tenue de fournir pour caution, à la Chambre, le Cobourg qui est son beaupère. »

Toujours est-il que quand une nation sème ainsi son argent autour d'elle , il n'est pas étonnant qu'il y ait un large trou au milieu de ses flnances , et que ce trou s'agrandisse tous les jours. Vous faites face à tout en empruntant; mais , failcs-y attention , quand on descend les pentes de l'emprunt, c'est le printemps ; le ciel et la terre ont un air de fôte, les oiseaux gazouillent , les gazons sont pleins de muguets et de fraises, et les arbres laissent

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pendre leurs rameaux chargés de fruits sur vos lèvres ; mais , quand il faut les remonter, Ihiver est venu , la terre est couverte de verglas et de neige , le soleil est mort dans les cieux , le brouillard est si épais qu'on ne sait de quel côté tourner ses pas , et le fleuve débordé bal , au dessous de vous , de ses vagues mugissantes , le pied de la montagne ; après bien des efforts inutiles , les forces vous manquent, vous roulez , et l'eau furieuse vous emporte... Ces rêves ne troublent pas votre sommeil , n'est-ce pas ? vous allez tous les jours au tonneau, et parce que le vin coule toujours dans vos flacons avec le même gracieux glouglou , vous croyez que le tonneau est iiiopuisable. Mais une nation qui ne paie pas ses delU-s et qui augmente chaque jour ses charges ne saurait toujours aller de ce iraio : c'est là le chemin le plus sûr et le plus court pour arriver à la banqueroute. Celte catastrophe n'est pas plus difficile à prévoir que le naufrage d'un vaisseau qui lait eau de tous les côtés et dont l'équipage, ivre de punch et de rhum , ne veul pas faire jouer les pompes.

Nous préscnlez-vous votre dotation comme une indemnité de représentation revenant de droit au duc de Nemours? Mais, je vous prie , qu'a donc le duc de Nemours à représenter ? La loi a-t-elle déterminé le nombre de ses voitures , de ses ofTiciers de bouche . d'écurie, d'habillement, des fêles qu'il doit donner fous les ans , et lui a-t-il assigné un costume? Nous avons déjà un roi pour représenter la France ; est-ce que Louis-Philippe n'est pas assez riche pour s'acquitter convenablement de cette besogne? Met-on jamais au commencement d'un mot deux majuscules ? La France a-t-elle besoin d'être représentée par tant de personnages ? Faut- • il que sa grandeur se reflète sur tons les fils du roi , en eût-il autant que Priani ? et notre honneur est-il inléressé à ce que le duc de Nemours aille dans dix carrosses, et salisse dans les boues de ]'aris une longue queue de laquais ! Si le prince , quand il va par

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les rues, n'avait d'aulrc équipage que le glorieux parapluie de son père, oublierait-on qu'il est le fils du roi, et que nous , nous sommes les vainqueurs de ]\Iarengo et d'AusIerlilz?

Pour moi , qui suis un homme de courte vue. je ne verrais, je l'avoue, aucun inconvénient à ce que le duc de Nemours, quand Louis-Philippe reçoit les députations des Chambres et les ambassadeurs des puissances étrangères , se tînt à côlé de son père, en simples épaulelles de général, et même s'il vivait dans son palais, ignoré et solitaire, éiudiantla politique d'Arislote, et n'ayant pour toute enseigne sur la porte de ses appartements , qu'une plaque dor où serait écrit : Monskigneur de Nemocks , RÉGENT DÉSIGNÉ, cela ne m'inquiéterait nullement pour le salut de la France. Faites donc un peu attention à votre budget , messieurs les Ministres ! vous nous faites payer des frais de représentation pour un vieux roi qui régne ; vous nous en faites payer pour un enfant dont le bourrelet ne s'est pas encore fait diadème, et vous voulez nous en faire payer encore pour un régent de précaution ! Vous voyez bien qu'il y a confusion dans votre compte! Vousvoulez que nous vous payions trois fois l'avantage d'être représentés , elnous , nous trouvons que vous le payer deux, c'est déjà plus qu'assez.

Du reste , pourquoi tenez-vous donc tant à ce que le régent désigné représente ? Vf us ne connaissez donc pas le public devant lequel vous voulez fairejouer un rôleà votre prince? En Allemagne, en Autriche, en Rii.ssie, un prince qui caracole et parade peut être d'un fort bon effet ; mais en France ce n'est plus la même chose. Aulourde nos frontières dorment un million d'hommes qui sont morts pour faire dis|)araîlre ces grandeurs factices que vous voulez nous faire adorer, et dont les cendres ne sont pas encore refroidies. Nous qui avons encore le fîer tu des républicains dans les oreilles, vos dénominations de duc, d'altesse, de monseigneur nous agacent le tympan comme une scie qui déchire un morceau de tôle. Pourtant , s'il vous convient de vous donner entre vous des

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titres qui vous rehaussent aux yeux de votre femme ., de vos enfants, de vos valets , nous ne pouvons vous en empêclier ; mais, au moins, représentez avec ces litres , el n'y altacliez point le privilège de nous dépouiller. Si vous élevez un piédestal à votre prince , ne venez pas me prendre une pierre de ma pauvre maison pour le construire. Quand je suis éclaboussé , il n'est pas juste qu'on me fasse payer la boue avec laquelle on m'éclabousse.

Ainsi , de deux choses l'une : si le duc de Nemours veut un luxe royal , qu'il le paie; s'il n'est pas assez riche pour le payer, qu'il s'en passe ! Mais le duc ne se passera de rien , vous pouvez être bien tranquilles à ce sujet. Vos journaux ont trop souvent vanté les vertus privées du roi, pour qu nous en ignorions une seule. Nous savons par cœur qu'il est un excellent père. Pourquoi donc alors se défier de sa générosité envers ses enfants ? Moi , dont les journaux n'ont jamais vanté les vertus privées , si mon Ois avait l)esoin , soit pour son instruction, soit pour se faire des amis , soit pour s'acquérir la considération publique, d'un pantin de six francs , n'eussé-je que ces six francs dans ma poche , je lui dirais : « Tiens , mon fils , va acheter ton pantin , et sois heureux ! » Or, pour moi , chétif , qui vis d'encre , un pantin de six francs , c'est bien plus que ne l'est pour Louis-Philippe l'assortiment complet d'une Cour avec ses meutes aboyantes , ses laquais galonnés et ses courtisans. Si donc le duc de Nemours avait besoin d'une Cour, je suis bien sûr que son père n'hésiterait pas un moment à la lui acheter. Par respect pour voire roi, messieurs les ministres , vous ne pouvez admettre que je sois un meilleur père que Louis-Philippe 1

Si donc la Chambre votait , dans un moment d'ivresse produit par les poignées de main du premier jour de l'an , la dotation que vous demandez pour le duc de Nemours , en fuit, ce serait à Louis-Philippe qu'elle la voterait. La pension alimentaire qu'il fait et qu'il fera toujours à son fils s'en trouverait déchargée d'autant. Le jeune prince n'en serait ni plusriche, ni plus grand ,

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ni plus magnifique , et notre argent «erait célourné de sa destination. C'est ainsi que bien souvent , dans les hcMels , quand on croit donner pour la bonne, on donne pour la maîtresse.

Mais si vous admettez , comme je le suppose , que la Chambre ait quelque bonne foi , vous abusez étrangement de sa bonne foi . Lorsque la mort, passant comme un boulet à travers les Tuileries, eut emporté l'héritier présomptif de la couronne, la France fut triste, sans doute , de la douleu) de celte pauvre veuve qui avait encore aux lèvres le dernier baiser de son mari et qui le retrouvait sur un lit de mort; de ce petit enfant, tout vêtu de noir et ne sachant pourquoi , cherchant encore son père pour lui sourire: i\e ce royal vieillard qui croyait avoir affermi un trône pour son fiis , et qui ne pouvait plus lui donner qu'un cercueil ! Mais elle ne s'etTraya pas de sa destinée, parce qu'elle sait que sa destinée n'est pas aux mains d'un seul homme. Mais vous qui exagérez tout, vous vous miles sur les joues de ces grosses larmes qu'on peint sur les linceuls ; vous vous files pâles de douleur et tremblotants d'effroi; les partis contenus jusqu'alors par la santé florissante de l'auguste défunt , allaient se jeter comme des bêles féroces sur la France et la mettre en pièces; vous dites à la Chambre : « Faisons vite un régent ! « et la Chambre , qui est du bois dont sont les flûtes ^ répondit «Faisons un régent!» Vous ajoutâtes : « Déférons la régence au duc de Nemours ! » et la (harabre ajoula : « Déférons la régence au duc de Nemours! » Mais alors il ne fut pas question de dotation. Pas un mol sur votre banc à ce sujet ! M. Liadiéres lui-même n'en ouvrit point la bouche. Il allait sans dire , pour tout le monde, que la régence qu'on conférait n'était qu'un titre sans appointements comme ii était sans fondions, que le régent ne serait doté qu'alors qu'il aurait la main sur le sceptre. C'était dans ce moment qu'il fallait déclarer que le duc de Nemors n'était pas assez riche pour faire face aux dépenses de celte régence qu'il sollicitait ; que les florins qu'il avait apportés du pays des Cobourg s'étaient changés dans ses

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coffres en Icssons d'ardoise , et que le roi son père ne voulait pas lui ouvrir ceux du domaine privé. La Chambre , alors , eût avisé à ce qu'il y avait à faire. Elle n'était pas si effrayée qu'elle en avait l'air, de cet immense danger dans lequel deux chevaux , prenant le mors aux dents , avaient précipité la France; et elle savait très bien, du reste, que vous , qui étiez si consternés sur votre banc , vous mangiez de bon appétit à votre table et dormiez dans votre lit d'un bon sommeil ! La mort n'abat pas toujours son homme d'un seul coup; elle a pour habitude de nous laisser le temps d'envoyer quérir le notaire. Ou la Chambre eût ajourné la nomination du régent à l'époque où le trône eût été vide , ou elle eût respectueusement prié M. de Montalivet d'écorner un peu ses forêts , et de rappeler quelques-uns de ses millions voyageurs pour faire une dotation au duc de Nemours ; ou bien encore , puisque ce litre de régent est si lourd, elle l'eût mis sur les épaules de quelques gros Alcide de la finance , ayant les reins assez forts pour le porter; ou , enfin , elle eût donné ses suffrages à un personnage susceptible de se faire des partisans par les qualités de son cœur et le charme de son esprit, et s'en faisant assez pour n'avoir pas besoin qu'on lui en achetât. Mais aujourd'hui que le régent est fait , qu'il est enfoncé comme un clou dans le gouvernement et qu'on ne peut plus l'en arracher, vous découvrez qu'il est à pain cherché, et vous voulez que nous lui fassions une dotalion ! Ainsi ce prince que, il y a deux ans, vous nous aviez donné, bien contents que vous étiez que nous acceptassions votre cadeau etcabalant pour nous le faire accepter , il se trouve aujourd'hui que vous nous le vendez !

Votre procédé est peu délicat , messieurs les ministres ; il me rappelle celui d'un gargotier de ma dynastie qui m'ayanl invité à dîner pour rien , lorquc le dîner fut bu et mangé , me présenta la tarte. Soyez donc un peu généreux envers la chambre; ne faites pas , pour une misérable somme de cinq cent mille francs , jouer à nos honorables le rôle très peu brillant de dupes. C'est , du

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