DU DUC DE >EMOURS
rcslc, volrc inléièl el celui de la dynastie. Si vous faisiez passer la chambre dans l'opinion publique pour un Géronte auquel de rusés Scapins el d'effrontés Mascarilles font croire et faire tout ce qu'ils veulent , cet article de foi de notre religion politique , que la richesse ajoute de la sagacité à la raison et de la fermeté au caractère , s'en trouverait considérablement ébranlé ; et moiménre , qui ne suis qu'un imbécile de 30 fr., il pourrait me venir à l'idée que je suis tout aussi savant , en fait d'élection , que mon voisin l'épicier qui est un homme d'esprit de 200 fr. et audelà.
Toutefois , je serais curieux de savoir, quand votre dotation sera à la tribune , ce qu'elle alléguera , je ne dis pas pour justiûer, mais pour excuser ses prétentions. Un principe dont une chambre ne peut s'écarter, c'est-à-dire s'écarter sans forfaire à son mandat, c'est que l'impôt prélevé sur tous doit rapporter à tous quelque chose. Le budget , comme vous le dépensez , c'est la plupart du temps la nuée qui rend en grêle à la terre l'eau qu'elle lui a prise ; mais le budget , comme je voudrais qu'il fût dépensé , ce doit être la nuée qui lui rend celte eau en gouttes de pluie. Le budget bien dépensé fait aujourd'hui, pour ce département, courir une grande route ; demain , entre ces deux arrondissements , il met un pont qui les porte l'un à l'autre sur son dos; ici, il fait jaillir du sol , comme un jet de pierre , la flèche ciselée d'un clocher ; là , i! creuse un port où viennent dormir les vagues de la mer, et où les navires reployant leurs ailes , accourent se reposer des vents et des flots et se guérir des blessures que les écueils leur ont faites. Mais si nous donnons notre argent à votre dotation , sous quelle forme nous le rendra-t-elle ?
Supposons que le prince n'ait point la passion des économies , qu'il dise à M. de Montalivet : « Grand merci , monsieur, de vos conseils 1 y. Comment dépensera-t-il ses cinq cent mille francs? il fera des parties de chasse qui chevaucheront tout le jour, des bals qui sautilleront toute la nuit : mais d'un argent ainsi dépensé ,
que reslera-l-il ? de la fumée, de la poussière, et peul-èlie deux ou trois grosses femmes du haut commerce , trouvant le prince un fort grand homme, parce qu'il aura dépensé avec elles quelques gracieuses syllabes.
Donnez à mille individus une pièce de cinq francs , et il n'y en aura pas deux , à moins que ce ne soit deux soldais , qui la dépenseront de la même manière. Mais n'y a-l-il point une manière de dépenser son argent qui vaille mieux qu'une autre ? si , pin exemple , vous employiez nos cinq cent mille francs à reboiser les vieux crânes chauves de nos montagnes , à forer des puits artésiens , à défricher des landes , à jeter le long du Rône une forli^ digue qui préserve les campagnes riveraines de la fureur de se< eaux vagabondes , à éveiller ces eaux stériles qui dorment à l.i surface de la France , et à les faire courir, guéries de leur insalubrité, à travers les plaines ; si , dis-je , vous employiez ainsi nos cinq cent mille francs, cela ne vaudrait-il pas mieux que d'en faire cadeau au prince? Cet argent , au lieu d'aller, après avoir amusé de fastueuses oisivetés, se perdre dans les tiroirs de cinq à six comptoirs d'acajou, viendrait à la poche de toile des travailleurs ; il entretiendrait toute l'année trois mille familles qui manquent du pain quotidien , et qui n'ont souvent , à cinq on six personnes , qu'une pioche pour les faire vivre; ensuite, il augmenterait les richesses du sol , il créerait des chanaps , des prés , des forêts , il ferait des épis pour les hommes , des herbes pour les animaux ; et comme le bien qu'on rend n'est jamais sans récompense, le gouvernement lui-même profilerait, par les contributions indirectes, de ce bien-être qu'il aurait fait aux autres.
Mais, je sais bien ce que vous allez dire; je reconnais votre voix avant de vous avoir entendus parler : vous allez dire qu'il importe à la Nation que le prince qui doit la gouverner ait des partisans; que pour cela il faut qu'il s'entoure d'un luxe royal » qu'il se donne le prestige de la générosité, qu'il sème l'argent sur
.son passage comme un parrain magnifique sème les dragées. Kt, (l'abord, permettez que je m'empare de ce dernier argument. La ({énérosilé est sans doute une belle et noble vertu ; mais, la première condition pour cela, c'est qu'on l'exerce à ses dépens. Si vous me dérobez ma bourse, — hypothèse assez hasardée, j'en conviens, — et que vous alliez l'oITrir à un pauvre, ce n'est pas vous qui êtes généreux, c'est moi qui le suis ; vous, vous n'éles qu'un spoliateur. El, encore, si le fait arrivait aux oreilles du commissaire de police le plus voisin , je suis bien sûr qu'il ne se servirait pas, envers vous, d'une expression si polie.
Il y a, à Nevers, un certain monsieur Avril que vous connaissez peut-être ; en tout cas, si vous ne le connaissez point, ce n'est pas sa faute: ce monsieur a fait, avec l'argent de V Association, pour Irois mille francs de bonnes œuvres !.. Voulez-vous donc assimiler votre prince à M. Avril ?...
Si le peuple a de l'argent de trop pour faire des libéralités, laissez-les lui faire lui-même, et ne lui en volez ni le plaisir, ni le mérite; s'il n'itout juste que ce qu'il lui faut pour vivre, n'allez pas émietter son pain devant les courtisans. Quel gré voudriezvous qu'on sût au duc de cette libéralité par procuration qui lui serait imposée parla loi? Et, en supposant qu'il en revînt au peuple quelque chose, si vous me donnez un pour-boire de quinze sous avec une pièce de vingt sous que vous m'avez prise, faut-il (lue je baise, avec des transports de reconnaissance, votre main généreuse? Dans tout ceci, le prince n'aurait que le rôle de l'arrosoir qui épanche, par ses mille petits trous, l'eau dont le jardinier l'a empli, et, encore, ce rôle, il s'en acquitterait mal : il arroserait surabondamment les mauvaises herbes empanachées qui croissent dans la cour des palais, et il laisserait mourir de soif les plantes utiles. Puis, votre luxe royal, de quoi sera-t-il fait? de notre misère. Ce sera une gueuse énorme d'argent, fondue avec les rognures de nos écus limés par le flsc. Et quand, encore, votre prince ne ferail pas un iMjclomètre sans laisser une trace déçus
sur son passage ; quand l'eau elle même dans laquelle il se lave les mains conliendrait des parcelles d'or, et que loul ce luxe fùl à lui, bien àJui, qu'est-ce que cela prouverail? Depuis quand donc le luxe rehausse-l-il un prince? quel rapport y a l-il entre une belle action et un sac d'argent qu'on épanche ? combien d'aunes de galon, selon vous, faut-il pour faire un grand homme ? Croyezvous que le peuple, quand il passera sous les fenêtres de votre duc, prendra le lintemenl de ses écus pour une de ces fanfares que la gloire jette au monde, et qu'après sa mort il ira religieusement porter sa cassette au Panthéon?
Mais, Dieu me pardonne, vous ne connaissez point ce peuple pour lequel vous faites des lois !... Ce peuple, il est né d'un grenadier et d'une canliniére ; il a télé à la gourde de l'Empire ; ces vastes fêtes que lui donnait Napoléon, et dans lesquelles toute l'ame de la Nation respirait, l'ont dégoûté de vos pompes sans éclat, de vos fêtes mortes, où il n'y a que du drap bleu et de la passementerie, et dont le tailleur et le brodeur ont fourni toutes les magnificences. Ce qu'il voudrait voir, lui, c'est du bronze conquis s'élevanl glorieusement vers le ciel ; ce sont des arcs de triomphe tout chargés de batailles, servant de portes à la grande cité et forçant les étrangers à passer entre leurs jambes ; ce qu'il voudrait entendre, c'est le canon des Invalides, glorieux écho des canons triomphants de l'armée, lui jeter la nouvelle d'une victoire. Mais, vous qui n'avez jamais assiégé que Paris, et pour lesquels notre dernière défaite a été un triomphe, qu'avez-vous donc à nous faire voir et à nous faire entendre?
Oh non ! voire fausse monnaie de héros ne peut avoir cours parmi nous ! nous avons vu trop et de trop glorieuses choses pour ne point nous connaître en gloire; nous ne sommes pas gens à juger, par le nombre de laquais qui sont derrière un carrosse, de la valeur de ceux qui sont dedans ; nous ne prenons pas un lambour-major qu'on galonné des pieds jusqu'à la lêle, ou un suisse de cathédrale qu'on habille de brocard, pour un arniid homme.
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La France ne ressemble point au dandy qui prise ses chevaux de race en proportion de ce qu'ils lui coulent : elle n'estime point ses princes en proportion de ce qu'elle les achète.
Laissez ce charlatanisme du luxe à un notaire qui veut allécher une riche clientelle, ou à un guérisseur nomade qui vend, avec la permission des autorités constituées, du suif pour de la graisse d'ours ; c'est par de glorieuses actions qu'un prince se rehausse, et, en France, c'est surtout par des victoires. Au lieu de faire promener votre duc par les départements comme un commisvoyageur de la dynastie, laissez-le partir pour l'Afrique. Pourquoi n'est-il pas, lui général, là-bas où nos soldats comballenl, et est-il ici, où il passe des revues ? Si vous vouliez le garder frais et bien portant à l'ombre de votre palais, il fallait en faire un évêque.
Croyez-vous qu'une apparition, pour la forme, sous le drapeau, suffise pour consacrer un général à l'admiration d'un grand peuple? Qu'il aille faire goûter de son sang à ces plages lointaines qui ont tant bu de sang français ; qu'il soumette ces tribus vagabondes que le maréchal Bugeaud n'a pu encore que vaincre, et qu'il les attache à la France par les liens de la civilisation ; qu'il apprenne aux venls de l'Atlas à jouer avec notre drapeau comme avec un objet ami ; qu'il nous fasse enfin, de cette tente à peine plantée dans le sable que nous avons là-bas, une forte et solide maison, et qu'il rentre ensuite dans Paris, à pied, à la léle de ses soldats victorieux; il verra quelle différence il y a entre ces triomphes que donne le peuple et ces mascarades de triomphes qu'on organise pour lui à la porte de nos chefs-lieux de département : il saura ce qui rehausse un prince.
Le duc de Nemours affecte d'imiter Napoléon !... Mai», Napoléon fardait-il sa gloire par une vaine magnificence? avait-il fait dorer la lame de son épée? Quand, à Erfurlh, il recevait à son bivouac les rois et les empereurs de l'Europe vaincue qui ven en lui demander grâce, non pour leurs peuples, mais pour ,j
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irôiie, avail-il autour de lui d'aulre luxe que ses canons et ses grenadiers d'Auslcrlitz? Pourtant, aucun diadème n'osait rayonner devant sa cocarde, et sa majestueuse simplicité efTaçait toutes ces grandeurs de pourpre et d'or, comme la lumière du soleil efface la lumière d'un feu d'artifice.
El Hoche, Hoche, le grand homme et l'honnête homme de la révolution ; Hoche, plus admirable par son dévoûmcnt désintéressé à la patrie que Napoléon par toutes ses victoires ; Hoche, dont l'ame noble et pure semblait une émanation rayonnante de l'ame des Scipion cl des Paul-Emile, et que la République semblait avoir trouvé enfant dans un sépulcre de l'ancienne Rome, habillait-il d'oripeaux sa magnifique renommée ? Assis fraternellement entre les officiers de son élat-major, H mangeait avec eux, dans des couverts d'élain, la ration de pain et de viande que leur faisait la République ; et, pourtant, ne donneriez-vous pas bien le plus beau diamant de votre prince pour le moindre de ses faits d'armes? Il y a un demi-siècle que le nom de Hoche marche vers la postérité, et celui de votre prince ne fait que de se mettre en route ; cependant, ne sericz-vous pas bien glorieux si le nom dfi votre prince s'avançaii aussi loin et aussi resplendissant que le nom de Hoche dans la mémoire des hommes ? Et ces fiers soldats de la République, est-ce qu'ils n'était pas bien grands aussi sous ces glorieux haillons qui couvraient à peine leurs blessures, et dont un lambeau suffirait à faire dix de vos croix d'honneur? Quand, allant d'un champ de bataille à un autre, ils passaient par quelque capitale dont les portes s'étaient ouvertes au bruit lointain de leur canon, remarquait-on, derrière eux, ces cfficiers autrichiens et ces généraux empanachés, seul butin, du reste, qu'ils voulaient faire aur les rois qu'ils traînaient en prisonniers à leur suite? Les populations transalpines, muettes d'admiration devant CCS hommes chétifs et basanés, mais dont l'ame était pleine de poudre, ne les regardaient-elles pas marcher sur le vieux sol de l'Italie comme s'ils eussenlélé les revenants d'une armée romaine?
m Di'C nii MiMoiHS. 253
Voila les hommes que la foule trouve beaux et qu'elle admire! Mais vous, minisires, si vous avez le malheur de croire que le luxe rehausse et grandisse une personne royale, cachez, oh! cachez celte pens(^e dans le coin le plus noir de votre ame, el ne venez pas la proclamer du haut de la tribune î
Vous qu: prétendez qu'à vous seul appartient la tâche de civiliser ce peuple, est-ce donc là les leçons de moralité que vous lui donnez? ne comprenez-vous point que la meilleure manière, la pire manière, voulais-je dire, de corrompre une nation, c'est de lui inculquer la passion de l'or, parce que la passion de l'or est toujours suivie de l'improbilé et de l'égoisme. Êtes-vous législateurs pour achever la ruine de nos mœurs publiques ou pour les relever de leur décadence ?
La France est corrompue, je le sais, et ce n'est pas vous qui l'avez débauchée. Quand vous l'avez prise, elle puait déjà la vénalité et la concussion ; mais on fait bien monter l'eau sur la cime des montagnes, pourquoi ne feriez-vous pas rebrousser vers le bien nos mauvais penchants? et quand vous l'essaieriez inutilement, cela ne vaudrait-il pas mieux que de rendre sous nos pas la pente du mal plus rapide ? Quel culte voulez-vous que nous rendions à la vertu, quand vous couronnez la vertu et la richesse de la même auicole ; quand vous montrez du même doigt le grand homme qui passe dans sa gloire et le millionnaire qui passe dans sa calèche ; quand vous faites de la nation un vaste tiroir où les hommes n'ont plus, comme les pièces de monnaie, qu'une valeur numéraire? Pourquoi ces professeurs non seulement de belleslettres mais de morale, que vous donnez à nos enfants ? Pourquoi ces prêtres que vous payez pour nous enseigner l'Evangile ? ce sont des banqueroutiers frauduleux, des escrocs, des faussaires impunis qu'il faut mettre dans nos chaires. Comment voulez-vous que le peuple ne se rie de tous ces préceptes de charité et de désintéresscmenl, quand il vous voit prendre de l'argent dans les poches des contribuables, et en faire de l'estime, du respect, de la
sympathie cl de la grandeur royale. Si l'or peut tenir lieu de gloire à un prince, comment ne liendrait-il pas lieu à un simple particulier de ces subalternes vertus qui font l'honnête homme, et de ces vertus plus hautes et plus flèresqui font le citoyen. Comment tout moyen de s'enrichir ne serait-il pas bon, quand de toute richesse acquise on peut se faire un piédestal. Le génie ne se paie point avec de l'argent ; il reste trente ans enfermé dans un grenier à polir une œuvre immortelle, et il la livre au monde pour des applaudissements. Peu lui importe de vivre dans la misère et do mourir ensuite à l'hôpital , pourvu qu'à son aspect il y ail des mains qui battent? Comment voulez-vous qu'il travaille pour vous, si vous le privez de son glorieux salaire ? Croyez-vous que Galilée eût médité vingt ans sur le système du monde, si en sortant de son cachot il eût dû être effacé par les cardinaux de Rome? Quand vous aurez ouvert à notre Panthéon une porte charretière pour faire passer les carrosses, il faudra faire murer toutes les autres , car on ne voudra plus entrer que par cette porte. Et qui voulez-vous qui consume les florissantes années de sa vie dans de longs et pénibles travaux, quand il poussera des moissons de lauriers autour de nos coffre-forts? Qui voulez-vous qui aille poursuivre la gloire sur le sol ensanglanté des champs de bataille, quand il la trouvera couchée comme un chien fainéant sous un comptoir, ou accroupie au fond d'une besace ?
Voici le tocsin qui sonne éperdu du haut des clochers, la générale qui bat à coups précipités dans les rues ; vous venez méveil- 1er, et vous me dites : Lève-toi et prends ton fusil, l'ennemi est à la frontière ! A d'autres ! vous répondraije, j'aime bien mieux rester ici à exhausser d'un louis tous les jours ma pile d'or; quand je reviendrais de l'armée nu et estropié, mon voisin l'épicier serait du conseil municipal, mon voisin le mercier aurait un siège au tribunal de commerce, mon autre voisin le banquier aurait pris place parmi les notabilités délibérantes du conseil général, et moi, mes glorieuses cicatrices seraient honnies et vilipendées ,
nu DUC DE MÎMOIIIS. 255
|),irce que je n'aurais, pour les couvrir, que des guenilles ; on se raillerait de ma jambe de bois, parce qu'elle ne serait que d'un simple bois de chêne!
Ministres de la paix toujours et partout, ce pays était une caserne, pourquoi en avez- vous fait une boutique? nous sommes des soldats, pourquoi voulez-vous nous transformer en marchands?.. Avec voire système des intérêts matériels, vous donnerez peut-être à la France de la chair et du sang ; mais l'embonpoint de la richesse, ce n'est pas la santé. Pour qu'une nation soit forte, il faut qu'elle soit maigre, et que dans ses doigts noueux elle ne tienne qu'une épée; il ne faut pas qu'elle rêve, au bivouac, d'un comptoir laissé derrière elle. El que ferait la France de ce ventre plein d'entrailles qu'elle porterait devant elle, quand il lui faudrait marcher au combat? il faudrait, valétudinaire impuissante, qu'elle se fît rouler dans son fauteuil contre l'ennemi.
Quand vous nous inoculez le virus de l'or, vous nous faites plus de mal que si vous enclouiez nos canons, que si vous brûliez nos v.Tisseaux, que si vous démolissiez nos places fortes. Vous assassinez la France, comme les Mexicains assassinaient les Espagnols, en lui versant de l'argent fondu dans les veines. Si ses habitants n'étaient pas des citoyens, que serait la France, avec ses trenic-deux millions d'habitants, à côté de l'incommensurable Russie, et que serait-elle à côté de l'Angleterre, tronc frêle, à la vérité, mais qui couvre tout l'univers de ses branches? La France, c'est le lion qui, dans une peau étroite et sous des dimensions resserrées, fait mouvoir une masse énorme de muscles et de nerfs. Ce qui lui donne, à la France, cette force prodigieuse qui la jette d'un bond sur une capitale, et lui fait, en quelques heures, déchirer une armée, c'est le patriotisme de ses enfants, c'est leur passion désordonnée pour la gloire ! Si vous éteignez ce feu sacré qui vit encore dans leur ame, sous les cendres de la République et de l'Empire, comment voulez-vous qu'elle se défende contre cet <;rage de Barbares que les vents du nord poussent contre elle?
Que fera-t-elle, lorsqu'elle ne sera plus qu'une faillie femme, el qu'elle aura dix hommes à combattre; quand au lieu de l'épéedes Hoche, des Marceau, des Bonaparte, elle n'aura plus dans sa main qu'une demi-aune? Ne voyez- vous pas que vous coupez au moderne Samson sa terrible chevelure, et que vous le livrez, impuissant et chauve, aux chaînes des Philistins.
Parce que vous avez dit : « La paix toujours et partout, « croyez-vous que la paix sera d'éternelle durée ? La France est une île isolée au milieu de l'Europe absolue. Ces flols ennemis qui l'environnent, cherchent, dans leur calme autant que dans leurs tempêtes, à diminuer son rivage. Tôt ou tard, le jour de la vengeance ou celui de l'asservissement arrivera pour elle! Mais, alors, ce volcan dont vous avez muré le cratère pour semer de l'avoine et des seigles sur sa cime, quand vous aurez besoin qu'il déploie son panache de fumée et qu'il épande autour de lui ses laves, croyez-vous que vous le rallumerez avec une aliumelle? Vous trouvez-vous assez forts pour refaire en quelques jours ce que vous aurez mis un demi-siècle à détruire? Ferez- vous renaître à volonté cette fièvre de patriotisme qui, en 93, produisit tant de miracles? Vous aurez beau faire gronder la voix terrible de votre Marseillaise , rien ne se lèvera sur ce chami) de la niorl ! aucune étincelle ne jaillira de ce monceau de cendres éteintes ! Vous vous imaginez n'avoir qu'à pousser un homme endormi pour le faire sortir de son sommeil, et vous ne trouverez sous votre main que des lambeaux de cercueil et un amas de pourriture !....
Vous qui nous enseigniez l'histoire, vous n'avez donc lu que les feuilles volantes de notre histoire moderne! Carlhage élait aussi riche que tout le reste du monde ; elle avait pour elle le géiiie des lîamilcar et celle longue épée d'Annibal qui avait égorgé Sagonte et percé les Alpes. Rome, au contraire, était pauvre; elle n'avait pour enseigne, à la tête de ses légions, qu'un faisceau d'herbes ; ses soldats ne savaient que frapper de l'épéc et se couvrir du bnuciier ; el ses généraux, bien qu'ils eussent l'expérience de la guerre.
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en ignoraient encore les ruses cl les fm.^sses ; ils ne suvaieni point, comme Annibal, estroquer aa plus fort une victoire. Cependant Carthage, l'opulente Carthaj^e fut vaincue et asservie El celle Rome ne resla-lellc point la maîtresse du monde, tant qu'elle n'eut, pour tout manteau royal qu'une robe de serge, el pour toute couronne, que deux branches de chêne? Mais quand elle cul mis à son bras, comme une reine d'Orient, un bracolrt d'or et de pierreries, ses muscles se détendirent, ses forces se liquéfièrent; elle fut obligée d'acheter des soldats au loin pour la défendre, et d'affranchir des esclaves pour les commander. Mais c'était un moribond auquel une main mercenaire soulevait la tête ! Les Barbares du nord, à travers leurs brumes profondes, aperçurent cet éclat d'or qu'elle jetait, et d'ailleurs, ce doux soleil du midi, auquel se dégèlerait leur barbarie, appelait leur chef autant que l'espoir du buiin. Us sortirent par essaims de leurs steppes glacées; mais au lieu d'un soldat à combattre, ils ne trouvèrent qu'un cadavre à dépouiller de son riche linceul. Voilà le destin que vous nous réservez ! En tout cas, si vous ne nous livrez pas à un maître étranger, vous nous ferez tomber, tôt ou lard, entre les mains d'un Ij ran indigène. Comment pourrons-nous trouver notre liberté, quand vous nous aurez ôté nos vertus? Combien de temps peut durer un g)uvernement conslitulionnel dansunenalion chez laquelle il n'y a plus que des acheteurs et des vendeurs? Et dans un demi-siècle, dans un siècle d'ici peut-être, ne perdrons-nous pas — par un marché — ces inslilulions que nous avii.ns gagnées par une révolution? La chose mérile que vous y réfléchissiez. Quand les membres du corps législatif seront descendus à un vil prix, il viendra un Crésus de la finance qui les achètera à la douzaine , comme on achète les petits oiseaux du ciel ; ou bien quelque capitaine ambitieux porlant un diadème par dessus un casque, ennuyé du continuel tic-tac de votre gouvernement constitutionnel , prendra votre cliarle el en allumera sa glorieuse pipe. Et d'ailleurs, quand tout cela n'arriverait point, vous croycz- III 23
VOUS donc quilles envers la morale publique, parce que vous avez des gendarmes pour arrêter les voleurs et des tribunaux pour les condamner? Mais la morale publique, elle est sous la sauve-garde de l'opinion bien plus encore que sous celle de la loi ! Quand une nation est assez descendue pour faire de l'or la plus respectée de ses idoles, la loi, avec ses balances et son vieux trousseau de clés, est impuissante à réprimer les infamies d'argent ; on les fait si petites qu'elle ne peut les saisir, et si légères qu'elle ne peut les peser. Alors le vol se dégrade comme tout le reste ; il se fait vil et lâche; il coupe ses larges moustaches, et se débarbouille de son masque de suie; au lieu d'une paire de pistolets à sa ceinture, il a du papier timbré dans sa poche. Il n'altaque plus sa proie de vive force comme le chasseur, il la prend au lacet comme le braconnier; au lieu de l'attendre à la corne d'un bois, aux lueurs sinistres des étoiles, il l'attend au coin de son feu, étendu mollement dans un grand fauteuil : il prend le ton patelin et les manières obséquieuses de l'escroquerie; sa carabine, à lui, c'est sa plume, et sa cartouchière c'est son encrier : car l'encre est, comme la langue d'Esope, la pire comme la meilleure de toutes les choses ; il s'arrange de façon, non seulement que le Code pénal ne le voie pas, mais encore que ce soit vous-même qui vous voliez. Il a une manière de larronner, qui ne lui fait pas perdre un seul coup de chapeau, une seule invitation à dîner; qui laisse intacte non Seulement sa réputation d'honnête homme, mais encore sa réputation d'homme comme il faut.
Si, mal conseillé par l'indignation, qui, du reste, ne conseille
bien que les pamphlétaires, vous lui appliquez en pleine rue .'
rien seulement que le nom qu'il mérite, c'est vous qui vous rendez coupable d'un tort grave envers la société. Il vous prouve, par tel, tel, tel, tel et tel article du code, que le jour n'est pas plus pur que le fond de son cœur, et que c'est contre vous, mauvais citoyen, que la loi doit sévir. Au sortir de l'audience, votre homme est pressé entre les bras de ses amis, qui le félicitent de son triom-
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phe. Il s'en va, lout radieux, annoncer à sa fei.ime qu'il esl venjié des indignes soupçons qu'on avait jelés sur sa probilé; il reçoit sur son front vénérable les baisers mouillés de larmes de ses enfants, et il dîne. Quant à vous, pour vous être plaint indiscrètement qu'on vous a ruiné, vous serez privé pendant trois mois, sis mois, un an, cela dépend de l'imporlance du personnage qui vous a ruiné, du libre usage de votre personne.
Dans une société ainsi faite, les petits voleurs, les voleurs de poules, de fruits, de gerbes de blé, voleurs par escalade, voleurs de nuit, voleurs dans une maison habitée sont en prison, et les gros voleurs, les voleurs de millions sont dans des hôtels. Le dieu de ces masses dégradées, ce sera le bourreau ; il ne restera parmi elles d'autre principe de morale que celui-ci : « Heureux qui échappe, malheureux qui est pendu ! » Et, en effet, quiconque sera riche et n'aura pas été flétri par la main du bourreau, sera honnête homme.
Esl-ce donc à ce prix que vous voulez faire des partisans au due de Nemours? Mais, qu'est-ce que ces partisans que vous demandez?... Sommes-nous donc obligés d'avancer des partisans au prince qui doit nous gouverner, et l'affection et la sympathie fonlils, comme le trône et la couronne, partie des objets de premier équipement que toute nation doit fournir à la royauté"? Pourquoi nous metlriez-vous en frais pour que le duc de Nemours eût des partisans ? Ce qui nous importe, et ce qui seul nous importe à nous, c'est que le régent soit obéi : qu'il le soit comme un bon père, qu'il le soit comme un maître rigoureux, cela n'est point notre alTaire. Or, pour qu'il soit obéi, nous payons des sergenls-
de-ville, des conamissaircs de police et une armée N'est-ce pas
assez comme cela ?
Le régent prétend- il être aimé ?... Alors, c'est autre chose, cela
DOTATION DL DUC Dlî NKMOURS. 261
ne regarde que lui. S'il veut des cœurs qui baL3nt à son nom, des poitrines dévouées qui entourent la sienne, des corps sur lesquels il faudrait passer pour arriver jusqu'à sa personne, ch bien ! qu'il en achète : avec de l'argent, on a de tout, en France.
El, d'ailleurs, puisqu'il s'agit ici de payer des sujets fidèles pour aimer le prince, pourquoi n'en serait-il pas comme sur les chemins vicinaux? pourquoi ceux qui n'ont point d'argent dans leur poche ne feraient-ils pas eux-mêmes leur corvée?
Du reste, est-il donc si difficile à un [irince qui gouverne de se faire aimer gratis? Que le duc de Nemours, quand il sera régent, allège l'impôt qu'on veut allourdir pour lui ; qu'il parle haut et ferme aux Russes, aux Anglais, aux Autrichiens, aux Espagnols, et il verra qu'il n'est pas besoin à un roi d'acheter de l'amour en France, quand il gouverne dans l'inlérét de la Nation !
Mais je m'arrête; il me vient un scrupule : j'aime assez le petit comte de Paris, et je serais fâché qu'on lui fît quelque tort. Est-il bien dans son intérêt que ce groupe de fidèles qui adorent le soleil du duc de Nemours avant même qu'il soit levé, s'épaississe encore? J'ignore ce que coûtent les partisans, je n'en ai jamais acheté, et je ne saurais me faire une idée de ce qu'on pourrait s'en procurer avec un million Mais, enfin, supposons que le duc de Nemours, en employant bien son argent, s'acquière beaucoup de partisans dans les administrations, beaucoup de partisans dans les chambres, beaucoup de partisans dans l'armée; et supposons encore que le sceptre du pauvre orphelin lui fasse envie , quelle autre chose aura-t-il à faire pour s'emparer du trône, que de prendre son neveu par la main, el de le conduire, tout en lui donnant des dragées, dans un palais dont les fenêtres seront grillées et aux portes duquel se promèneront des soldats armés?
La Nation, dites vous, s'y opposerait. Mais, la masse de la Nation se met peu en souci de ces droits de succession en vertu desquels elle avient à tel individu, comme nous avieiil à nous une
paire de bœufs ou un domaine. Dans ce chapelet de rois que vous appelez une dynastie, peu lui importe que tel grain vienne à la suite de tel autre, que ce soit l'onrie qui soit enfilé à la place du neveu, ou le neveu à la place de l'oncle? Elle crierait aussi volontiers : vive le duc de Nemours ! que vive le comte de Paris ! et d'autant plus volontiers que c'est à peu prés le même nombre de syllabes. Qu'une guerre de courtisans éclate entre ces deux augustes personnages, elle ne s'intéressera pas plus au résultat que ne s'intéresse un mouton au résulial d'un procès élevé entre deux héritiers qui se disputent le troupeau dont il fait partie.
Ainsi, vous le voyez, de ce côté-là encore, votre' dotation est révolutionnaire.
Il me semble, du reste, que voilà plusieurs bonnes raisons que je signale pour qu'elle soit repoussée avec dédain. Nonobstant cela, je ne voudrais pas parier que la Chambre ne l'accueillît pas avec une considération très distinguée. Il y a des misères qui n'ont pas assez de pain pour se nourrir, assez de bois pour se chauffer, des lambeaux de couverture assez épais pour se garantir, durant les froides nuits d'hiver, des morsures de la bise ; mais ce sont des misères de bas étage, et ces miséres-là, la chambre n'y fait pas attention; elle les méprise. Mais, en revanche, elle est pleine do respect et de compassion pour ces opulentes misères qui n'ont pas assez de chevaux pour se faire emporter de leur palais de ville à leur château de campagne, pas assez de statues dans leurs jardins, pas assez de tableaux dans leurs galeries, pas assez de revenus pour mettre cinq à six millions de côté tous les ans. Toutefois, si la Chambre se montrait disposée à accorder la dotation que vous lui demandez, je suis convaincu, moi, que le duc de Nemours ne voudrait pas l'accepter.
Les dotations étaient une nécessité de notre ancien régime. Quand le roi était obligé, à son avènement au trône, de se dépouiller de tout ce qu'il possédait en propre, au prolit du domaine de la couronne, il fallait bien que Ki Nation servit de mère à ses
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enfants. Celait, il est vrai, de mauvais et sauvages nourrissons qui la mordaient souvent aux mamelles; mais, enfin, elle ne faisait que leur rendre d'une main ce que de l'autre elle leur avait pris. Mais, avec un roi qui a un domaine privé, et un domaine privé assez vaste pour faire des Etats à un bon petit souverain d'Allemagne; avec des princes qui auront, ce domaine privé leur revenant, d'un million à quinze cent mille francs de revenu, sans compter la dot de leurs femmes, qu'est-ce qu'une dotation signifie? est-ce autre chose qu'une charretée d'argent accordée à un prince parce qu'il est prince? qu'un indécent cadeau d'écus que la reconnaissance n'autorise point le donateur à offrir et que la conscience du donataire lui fait une loi de refuser ; de refuser, parce qu'il ji'a point gagné cet argent, et de refuser encore parce qu'il n'en a pas besoin? Les rhéteurs et les professeurs de belles-lettres du château, les hommes d'atours des actes et paroles de la dynastie auront beau attiffer ce mot de dotation de leur mieux; ils auront beau le mettre en grande toilette, le parer d'un manteau de cour, et coudre à ce manteau, comme une queue, l'éloge brodé du prince, le bon sens et la conscience de la nation ne s'y méprendront point ; il sera toujours, pour tout le monde, synonyme d'étrennes, de gratification, de pour-boire. Mots infimes qui ne sont jamais adressés que par un supérieur ouvrant sa main à un subalterne tendant la sienne; et ce mot, voudriez-vous que le duc de Nemours se le laissât adresser par la Chambre!... comment donc avez-vous pu penser qu'il descendrait des marches du trône pour venir prendre, à vos côtés, l'attitude d'un solliciteur d'écus? Mais, vous-mêmes, s'il consentait à jouer ce rôle, vous vous repentiriez plus tard de lui avoir déféré la régence.
Peu importe qu'on tende la main à une assemblée législative ou qu'on la tende à une servante ; qu'on dise fièrement, et le poing sur la hanche : En ma qualité d'altesse, je vous adjure de me donner un million ; ou qu'on dise, d'une voix suppliante : Tour l'amour de Dieu, un morceau de pain , s'il vous plail ! c'est
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toujours un acte de mendicité qu'on commet, toujours une aumône qu'on sollicite : entre le mendiant qu'on dote et le mendiant auquel on donne un morceau de pain, il n'y a que la dilTérence des besaces. Si j'allais, lorsque le prince est arrêté dans son carrosse, lui mettre une pièce de cinq francs dans la main, il me ferait bien certainement mal mener par ses laquais; pourquoi donc voulez-vous qu'il mendie un million? Or, mendier un million ou mendier un liard, c'est toujours être un mendiant : la grosseur de la somme mendiée n'eCface point sa tache originelle, et le boa, quoiqu'il soit dix mille fois plus gros que le lézard, n'en est pas moins comme lui un reptile.
La logique est la reine absolue du monde, et tous les liomm; s sont égaux devant elle comme devant la mort. Si je posais, en lui taisant les noms propres, toutefois, ce problême, à M. Charles Dupin, l'homme de France qui sait le mieux sa table de Pythagore : « Combien de fois l'homme qui mendie un million est il plus mendiant que celui qui mendie un liard ? » je suis bien sûr qu'après trois secondes de multiplication, il répondrait : « Quatrevingts millions de fois. »
Et, s'il faut vous dire ici toute ma pensée, je trouve, moi, que le porle-besace de grande maison est, dans celte alTaire, infiniment au dessous du porte-besace de carrefour. Le porle-besace de carrefour, lui, ne dissimule point sa richesse; quand vous lui donnez un sou, il tire franchement et ostensiblement trois liards rouilles de son sac de loile pour vous rendre ; il n'a pas recours aux ruses de la rhétorique pour exagérer sa misère; sa misère, elle est évidente : elle vous crève les yeux ; mais lui, le prince qu'on dote, il faut qu'il mente a. ceux qu'il implore : il atténue ses revenus et il exagère ses charges.
Le mendiant n'a point de toit, cl tant que les jours sont beaux et les nuits chaudes et parfumées, il ne s'en inquiète guère: il dort sur le gazon des promenades ; dans le temps de la fauchaison. la faneuse lui fait ?ous les jours son lit dans la prairie; les foiui
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verU.lui fournissent des draps parfumés et une couche tendre et douillclle. Il est vrai qu'il court risque que quelque propriétaire brutal et de mauvaise humeur l'accuse de manger son herbe. Mais, quand il gèle, quand la terre est couverte de neige, il faut bien qu'il vous demande un abri, quelque coin de votre grange, une petite place dans voire écurie, sous la créclic de votre âne qui !e connaît et qui l'aime, — car toutes les misères se rapprochent, — et qui le réchauffe, en bon camarade, de sa chaude haleine. Mais, lui, le prince qu'on dote, s'il n'était point doté courrait-il risque de coucher à la belle étoile?
Les besoins du mendiant sont limités ; tous ceux qu'il peut satisfaire sans votre aide, il les satisfait : quand il a froid, il se réchauffe au soleil ; quand la pluie tombe, il se réfugie sous le porche des églises; quand il a soif, il s'agenouille sur la grève, et boit où boit l'oiseau du ciel ; mais, quand il a faim, il ne peut, comme la bête fauve, brouter l'herbe qui pousse le long des chemins : il faut bien qu'il demande à manger à ceux dont la marmite déborde, et qui ont, lorsqu'ils sont repus, eux, leurs valets et leurs chiens, en core du pain de reste. Est-il dono si coupable parce qu'il implore de vous quelque dure croule que vos dents, amollies par une nourriture délicate, ne sauraient broyer? Voulez-vous qu'il se couche le long de votre muraille, et qu'il s'y laisse tranquillement mourir de faim? Les insectes de la terre veillent bien à leur conservation ; pourquoi donc lui, pauvre insecte de la société, ne veilierail-il pas à la sienne? S'il était blessé, lui défendriez-vous d'étancher le sang qui sortirait à bouillons de sa blessure ? Y a-t-il plus de mal, quand la faim vous lord les entrailles, d'aller, à la porte d'une maison, demander un morceau de pain, que d'entrer dans celte maison et d'y demander du feu pour al'umer un cigare? Mais, lui, le prince qui veut être doté, esl-ce l'impérieux besoiri de manger qui le force à mendier un million !
Que vous réclame, d'ailleurs, le mendiant ? la faculté de vivre ; et n'est-ce pas un droit qu'il tient, tout aussi bien que vous, tout
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aussi bien que les rois et les empereurs, de ce Dieu qui fait loni'» ber la pluie et luire le soleil autant pour les mousses que pour les chênes? Qui étes-vous pour dire à un homme : « Tu n'as que le droit de marcher sur la terre ; dans ce resplendissant été, il n'y a pas un rayon qui mûrira pour toi un épi?» Si Dieu a faitpousser des dénis aux gencives du mendiant, c'est apparemment pour qu'il broyât des aliments ; s'il lui a donné un estomac , c'est sans doute pour qu'il les digérât. Croyez- vous que Dieu s'amuse à créer pour que l'homme annihile son œuvre ? Si vous aviez fait construire un moulin, qu'il eût tous ses rouages, toutes ses courroies, toutes ses meules, qu'il n'y eût plus que les pelles à lever pour qu'il tournât, que diriez-voussi quelque chenapan avalait le ruisseau qui devait le faire fonctionner ? Est-ce sa faute, au mendiant, si cette société inique et avare lui a pris son sillon; si l'homme fort, qui mange avec un glaive, l'a chassé du banquet commun et lui a cassé son écuelle? est-ce sa faute encore, s'il est estropié, si ses jambes sont tortillées, si ses mains difformes ne peuvent manier que les cordons d'une besace, s'il n'a qu'une voix suppliante pour gagner sa vie? Mais, lui, le prince qu'on dote, est-ce la faculté de vivre qu'il réclame? Quand il lient déjà, au soleil de la France, avec ses larges coudées, la place de mille, a-t-il le droit de rétrécir encore la place des autres? Ce n'est pas le nécessaire, lui, qu'il demande; ce n'est pas même le superflu : c'est un fleuve débordé qui demande encore de l'eau pour déborder davantage.
Celle mendicité honnête qui consiste à ne demander que le strict nécessaire, Homère, ce vieux soleil de poésie qui rjyonne depuis tant de siècles, et dont les étoiles Ulanles de noire lilléralure n'ont pas effacé un rayon, Homère, dis-je, l'a pratiquée, et Jésus-Christ, durant son court passage sur la terre, a mieux aimé vivre de la vie du mendiant que de la vie du fort, du puissant et du riche ; car, à tout prendre, mieux vaut encore être brebis que loup. Mais, quel grand homme, alors qu'il avait assez de palri-
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moine pour vivre honorablement, a mendié une dolalion auprès de ses concitoyens ?
Le mendiant, lui, ne s'iiiimilie pas devant vous quand il implore votre pitié; il n'oublie pas, devant votre seuil, qu'il est homme : si votre chien le mord à ses haillons, il lui donne un coup de bâton, si votre servante l'appelle pouilleux, il l'appelle gaupe; lorsque votre porte se ferme devant lui, il se relire irrité peut-être, mais il n'est pas humilié. Vous êtes redevable envers le pauvre de tout votre superflu ; il est pauvre et vous êtes riche : donc il est votre créancier. C'est à tous à rougir, débiteur avare cl impitoyable qui ne voulez point payer votre dette, et non à lui!... Mais, lui, le prince qu'on dote, que de manœuvres qui doivent répugner à la fierté d'un fds de roi et à la conscience d'un honnête hoTime, il faut qu'il emploie pour obtenir son mi'lion !.. Ces députés serviies qui ont vendu d'avance ioules leurs boules au ministère, ils laissent courber son nom royal soas leurs lambris déprimés !.. On leur dit de sa part : « Donnez un million au prince, et il vous le rendra en fêles ! » mais le prince qu'on dote sait bien que les députés ont reçu pour mandai de défendre l'argent des contribuables contre les appétits aurivores de la cour. Quand il les capte pour avoir sa dotation, c'est comme s'il engageait un valet à voler son maître ; il joue le rùla de ces amants de bas étage qui se font apporter dans leur bouge, par une servante prostituée, le vin de la cave de son maître et qui lui en donnent un verre pour ses peines. Or, si de l'argent ainsi ramassé peut donner de l'éclat, cet édal ne peut ressembler qu'à ces lueurs bleuâtres qu'allume un jour d'été sur la boue des maréc;;ges. Puis, vient le jour des supplications oîTiciellcs. Pauvre prince et ■;auvre roi ! quelles heures de dure question il leur faut traverser!.. Les beaux parleursde la cour édulcoreront autant que possible l'amer calice avec leurs phrases sucrées ; mais, après eux, viendront les tortionnaires de l'opposition ; ils empoigneront, sans aucun respect humain, le prince à doter, et le mettront sur leur sellette; ils interrogeront, du Ion le
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plus lesle, sa forlune et celle de son pcrc; ils compteront ses châteaux, ses arpents de bois, les carrosses de ses remises, les grands laquais qui bâillent dans ses antichambres, et jusqu'aux marmitons qui épluchent ses légumes. De leurs calculs il résultera, clair comme le jour, que le prince à doter est un homme riche et richissime qui veut dépouiller de leurs gros sous de pauvres contribuables. Puis, le lendemain, cette discussion s'envolera sur les mille ailes de la presse ; elle arrivera, sans qu'il en soit tombé un atome, jusque dans les estaminets les plus reculés du royaume, et les jacobins du lieu, s'ils ont de l'esprit, diront mille choses plaisantes sur la rapacité du prince. Si le prince à doter obtient son million, ce sera de l'argent bien gagné ; et, moi qui ne suis qu'un pauvre diable, je n'en voudrais point à pareil prix. Si sa dotation lui est refusée, il se trouve dans la position équivoque d'un homme qui, ayant réclamé devant les tribunaux une créance illégitime, est débouté de sa demande.
Pour en revenir à mon parallèle, le mendiant de la rue vous donne quelque chose en échange de ce qu'il a reçu de vous. Si vous le laissez réchauffer ses vieilles mains ridées à voire feu ; si vous lui failes apporter, par quelque polit enfant bien aimé, une écuelle fumante pleine de soupe et un verre de vin, il bénit l'enfant, et prie, sur son chapelet, pour la maison où l'on ne se dégoûte point des haillons du pauvre, et où il y a pour lui, au coin du foyer, une escabclle. Or, la bénédiction d'un vieillard et la prière d'un malheureux valent bien un chétif morceau de pain. Si même vous cotez celte prière au même prix que celle que vous vendent les prêtres, vous trouverez que vous aurez reçu dix fois plus que vous n'avez donné. Puis, vous qui avez tant de mauvais actes à vous reprocher, qui avez tant de fois trébuché contre un sac d'or qui se reconlrail sous vos pieds, voici enfin une misère que vous avez soulagée, un esi)acc aride sur lequel vous avez fait tomber quelques gouttes d'eau et fait pousser quelques fleurs, une vie de dé-