COMME QLOI J AURAIS VO€LU
tayers me feraient mourir de chagrin. Jamais je ne pourrais porter celle longue queue d'afTaires que tout propriétaire traîne après lui. J'ai à Fiez, commune de Saint-Pierre-du-Mont, un méchant pré que je n'ai point acheté, je vous prie de le croire, mais qui me vient de ma femme. Il me rapporte, à moi, tous les ans, diïécus el une paire de poulets ou de canards, ad libitum, et il rapporte au fisc six francs el des centimes de contributions, sans compter les avertissements avec frais elles commandements. Si notre petit magistrat voulait m'en débarrasser, en me l'achelanl, bien entendu, je le tiendrais pour le plus galant homme du monde. Il pourrait s'adresser, pour les conditions, à M^ Bouquerot, notaire à Clamecy, ou bien à l'huissier Gervais. Au cas où il n'aurait encore ni chevaux, ni voilure, la réîolle dudit pré pourrait lui servir à assaisonner ces jambons que nous appelons jambons au foin, et qui fournissent à nos déjeuners un excellent mets.
Si vous faisiez appel à mes sentiments paternels, je vous répondrais que j'aime bien mes enfants, mais que je ne veux pas vendre ma conscience pour les enrichir. Je ne les ai point, d'ailleurs, faits pourèlre riches : je serais mémemortifié qu'ils le devinssent. Ils sont nés dans un berceau de saule : il serait mal séant qu'ils mourussent sur une couchette d'acajou. Nous autres, les Tillier, nous sommes de ce bois dur el noueux dont sont faits les pauvres. Mes deux grandspères étaient pauvres, mon père était pauvre, moi je suis pauvre ; il ne faut pas que mes enfants dérogent. Avec trois mille francs on peut vivre. Mon fils gagnera probablement moins ; mais s'il se permettait de gagner davantage, je reviendrais, ombre irritée , épancher ses sacs d'écus par les fenêtres.
Ke me dites point que je fais ici du paradoxe ! je vous répon drais que cet homme empoissé qui raccommode des vieux souliers au coin d'une borne, et que vous regardez comme un être immonde, gagne sa vie plus honorablement et plus innoceamicnl que le plus haut empanaché de nos grands seigneurs el le plus riche de nos financiers.
ME VEXnilK A M. DUPIN. 29i
Et d'ailleurs, pourquoi m'inquiélerals-je donc tant de mes enfants? Quand mon dernier accès de loux sera venu et que j'aurai rendu à Dieu ma plume avec mon ame, est-ce que le soleil s'éteindra ? est-ce que la terre cessera de se couvrir de verdure ? Le père de tous, qui donne leur pâture aux petits des oiseaux, la refuserat-il aux petits du pamphlétaire? Le papillon ne Irouve-t-il point au calice des fleurs de la poussière à sucer, comme l'oiseau vorace des hautes cimes trouve des chairs palpitantes à dépecer et du sang chaud à boire?
Mes parents ne m'ont rien donné, à moi, et je leur en suis reconnaissant ; s'ils m'avaient donné beaucoup, je n'oserais peut-être pas mettre leur nom au bas de mes pamphlets. En sortant du toit paternel, je n'avais pas même de profession. Je suis tombé dans ce monde comme une feuille secouée d'un arbre et que les vents orageux roulent le long des chemins. Cependant, je n'ai point perdu courage; j'ai toujours espéré que de l'aile de quelque oiseau traversant les airs il tomberait une plume que je ramasserais et qui pourrait aller à mes doigts, et mon espérance n'a pas été trompée. Le riche est une plante qui sort de terre toute vêtue de feuilles et toute parée de fleurs. Moi, j'étais un pauvre grain jeté au milieu des épines; j'ai soulevé de ma tête déchirée les fétus acérés qui pesaient sur moi, et je suis arrivé au soleil. Pourquoi donc ces humbles liges que je laisse sur mes racines ne pousseraient-elles point ainsi que j'ai poussé ? Au lieu de me vendre aux puissants, j'ai fait la guerre à ceux qui se vendaient à eux ; je ne m'en repens point. C'est encore, je crois, le meilleur chemin pour arriver à une tombe honorée. J'en suis tellement convaincu, que si cette plume de pamphlétaire, que tant bien que mal j'ai portée, repoussait sur ma fosse, et que mon fils eût les doigts assez forts pour la conduire, je l'engagerais à s'en emparer, dût-il trouver une prison au milieu de sa roule ! Pouvoir se dire : « L'oppresseur me craint et l'opprimé espère en moi, » voilà la
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plus belle des richesses, la ricliesse pour laquelle je donnerais toutes les autres!
El que me servirait-il, à moi, dclre, comme ces messieurs, un des gros bourgeois de ma petite ville? Le bel honneur d'élre la plus grosse allumette de sa botte, le plus gros grain d'une poignée de graines de moutarde !... Je ne suis pas de ceux qui, n'élanl que de petits morceaux de verre, veulent briller comme des diamants. Je ne sais point marcher sur des échasses, et, pour être plus haut que les autres, je ne veux point monter sur un las d'immondices. Si j'étais fier, il faudrait que je susse pourquoi ; je serais désolé qu'on me prît pour un homme gras, alors que je ne serais qu'hydropique. Mais, eux, ces bourgeois de M. Dupin, qui font tant les importants dans leur gros ventre, de quoi sont-i's tiers? Ils n'en savent rien, el ceux qui descendent bien bas leur chapeau devant eux n'en savent pas davantage. Ces messieurs méprisent le peuple, el à cause de cela, ils se croient nobles; mais ce sont des papillons qui méprisent les chenilles. Prenez le pics rengorgé d'entre eux, et ôtez-lui son habit noir, vous le trouverez doublé d'un vieux frac de gendarme. N'allez pas conclure de là (|uejc méprise le gendarme : c'est tout le contraire; ici, je trouve que la doublure est de beaucoup supérieure à l'étoffe.
« El, d'ailleurs, l'homme n'est point fait que pour vivre; il est fait aussi pour mourir. Qui de nous ne jette un regard inquiet à travers les épaisses ténèbres qui bornent l'existence, et ne cherche à deviner ce qu'il trouvera sur l'autre rivage? Tout ce qui meurt laisse, où il a existé, quelque chose; quand la brise haletante a expiré au milieu des cieux, les feuilles qu'elles carressaient frissonnent encore; la louffe de serpolet que le bœuf a brojéesous sa large dent, laisse quelque temps son parfum à la prairie; quand, sous un archet brutal , la corde du violon s'est rompue, ses deux tromjons frémissants rendent encore comme un harmonieux murmure, ftlais, tous ces hommes qui ont fait trafic de leur conscience, quand la dernière vibration de leur glas se sera perdue
MK VIC.NDRIC A M. DIPIX. 2'J.j
(Inns les airs; quand les larmes blanches avec lesquelles on les aura pleures seront renrermces dans leur coiïre ; quand les armes à feu qui auront fait le dernier salut ù leur dépouille mortelle auront jeté leur fumée , que restera-t-il d'eux ? d'ignobles souvenirs, un nom dégradé, je ne sais quoi de semblable à cette puanteur qui survit à une chandelle élcinle I le peuple qu'ils ont trahi viendra, après leurs flatteurs, cracher sur leur épitaphe. 3Ioi , du moins, si je n'ai ni marbre, ni lettres d'or sur mon cercueil , je veux que l'humble gazon dont il sera couvert jette une bonne odeur ; et peut-être (-iielquc ami de la liberté, amené par un pieux devoir dans le sombre jardin des morts, se détournera de quelques tombes pour dire un petit bonjour à mon ombre !
Et moi qui m'amuse, comme un sol, à faire du sentiment avec ces messieurs! Clioisissons un argument' qui soit mieux à leur portée. M. Dupin, je crois, se connaît en marchandises ; c'est un maquignon d'hommes aussi expérimenté que le plus expérimenté maquignon de chevaux. Or, si je m'étais otTert à lui , est-il bien vraisemblable qu'il m'eût rejeté? Je m'en rapporte aux connaisseurs : nesuis-je pas aussi loyal et marchand que tous ceux qu'il^a attachés à sa fortune? et, même, vanité à part, il me semble que je vaux bien une croix d'honneur de plus que le meilleur d'entre eux. Une fois l'élection terminée, tous ces gens-là ne sont bons qu'à ennuyer leur patron, qu'à alourdir sa couronne : quand ils lui ont décerné un grand coup de chapeau, qu'ils lui ont porté un toast tout plein, ils sont au bout de leur science. Moi , j'avais
COMME QLOI JAVKAlS VOM.c MF. VICNDBlî, liTC. i'.iâ
aulre chose que dessalulalions empressées à tneUre à son service : je l'aurais défendu de ma plume contre ses délraclcurs, et il mo semble que le grand homme commence à en avoir un assez bon nombre. Le temps n'est plus où on ne l'appelait, dans son petit royaume, que le grand orateur ; où il était de règle , quand il nous avait gratifiés de quelque discours, que jamais il n'eiU si bien parlé. J'ai entendu, à Clamecy, des gens d'esprit et de bon sens traiter, en plein café, sa fameuse harangue au comice agricole, de rapsodie, et voici comment ces infâmes motivaient leur insolence :
« L'illustre président — disaient-ils — commence sa divagation politique par un attentat inoui contre le bon sens. Selon lui , les habitants d'un sol fertile sont bien plus que ceux d'un sol granitique prédisposés à l'orgueil. Si ces habitants étaient de simples tubercules ou des cucurbitacées, et qu'il les mil en scène dans un apologue, celte idée pourrait être ingénieuse; mais, quand celte proposition s'applique à des chrétiens, il faudrait être au moins juge de paix dans l'arrondissement de Clamecy pour l'admettre. Puis, à quoi bon cette observation? qu'est-ce que M. Dupin en conclut? Rien. Or, que l'illustre président me permette de lu! rcn'ire, par une petite leçon de littérature, les excellentes leçons d'agronomie qu'il nous donne. Dans un discours bien organisé, toutes les idées naissent les unes des autres; la première proposition amène la seconde, et si vous n'aviez que la seconde , vous devineriez facilement la première. Là, toutes les phrases se pressent l'une l'autre et se poussent vers la conclusion, comme les flots d'une rivière sont poussés l'un par l'autre vers l'Océan. Sivous posez des pré.nisses, et que vous n'en liriez point de conséquence, vous ressemblez à un cicérone de lanterne magique, qui me crie, à tue tête : « vous allez voir ! vous allez voir ! » et qui ne me fait rien voir du tout. A quoi bon faire un corridor qui ne conduit à aucune chambre,
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et pourquoi me donnerais-je la peine de grimper voire escalier si vous n'avez rien mis au bout !
« Du reste, nous ne sommes pas des puristes, en fait de logique, et si nous adressons celle critique à M Dupin, c'est que tout son discours est passible des mêmes observations. Ainsi, son cxorde traîne après lui l'interminable nomenclature de tous les propriélaires châtelains du Morvand perfidement allongée de leurs titres : le défilé ne dure pas moins de trente minutes Nous ne savons comment la majorité des écoutants a trouvé ce petit morceau; pour nous, nous eussions aimé autant assistera l'appel que fait un sergent-major de sa compagnie. Ce quart-d'heure nous a paru d'autant plus mauvais à passer qu'il était partie intégrante des iieures endimanchées d'une fête. Sî pour être orateur, il suffit de savoir rédiger une liste de noms, dans l'occasion, nous serions aussi orateurs que M. Dupin, et le secrétaire de la mairie, qui dresse la liste des électeurs municipaux, est dix fois plus orateur que le grand homme.
« Mais, voici M. Dupin qui va se féliciter! De quoi se félicitera-t-il ? Vous croyez qu'en sa qualité de président agricole, il va se féliciter de voir autour de lui de longs et beaux épis, de grands bestiaux luisants dans leur poil, des paysans dont les joues, quoique basanées, sont bien pleines, et dont l'extérieur annonce l'aisance et le contentement ? Point! cela est trop logique pour M. Dupin. Il se félicite de ce que les nobles et grands personnages dont il a ci-dessus décrit les noms ont daigné venir à son comice. Or, qu'est ce que tout cela signifie ? N'est-ce pas dire aux laboureurs qui sont là : « C'est pour vous que celte fête est censée avoir été instituée ; mais vous n'en clés que le prétexte; vous ne comptez pour rien ici. Si ces beaux messieurs et ces belles dames que voilà n'avaient point honoré noire réunion de leur personne, il n'y aurait point de fête. » Celle phraséologie mielleuse qui se débile dans les salons, jure avec l'habit de paysan qu'a pris M. Dupin ; pui?(|uil s'esl fourré dans la peau d'un bœuf, qu'il ne
ME VKNDUU A M. Dtl'IX.
module point comme le serin. En tout cas, si M. Dnpin ne veut pas être convenable, qu'il soit vrai. De ce que son ami le souspréfet de Chàleau-Chinon , ancienne capitale du Morvand. soit venu à son comice, et que M. Elie de Beaujnont se soit excusé de n'y être pas venu en des termes qui expriment toute sa sympathie, s'en suit- il de là que ces messieurs et les autres portent un tendre intérêt au sol granitique du Morvand? Le fait est qu'ils se sont rendus à l'invitation de M. Dupin pour secouer un peu, par une fêle, la torpeur de leur vie de château ; pour dérouiller, dans deux ou trois contredanses, leurs articulations engourdies ; pour boire du Champagne en compagnie; mais ils n'ont pas jeté un regard sur les bestiaux et les charrues de M. Dupin. Si mondit sieur Dupin les eût invités à assister, à RafBgny, à la lecture d'une satire de sa façon contre les comices agricoles, lecture suivie d'un dtner et d'un bal, ils auraient répondu à sa courtoisie avec le même empressement et la même gracieuseté.
« Tout cela n'est autre chose que de la flatterie électorale à propos d'agriculture, sous prétexte de faire les afl^aires du comice, M. Dnpin fait les siennes. Il futun temps oùcegénéreuxnivernais regardait la profession de foi comme une lâcheté : la réclame est sans doute plus honnête, puisqu'il ne se fait point scrupule de s'en servir; mais, au moins, il devrait bien avoir la délicatesse de ne point faire imprimer tous ces noms propres qu'il cajole, aux frais du comice. Nous ne voyons pas trop comment cela peut faire progresser l'agriculture de larrondissement. Mais le député a dit bon jour à sa clientelle, le président va sans doute entrer en matière. Tous ses présidés sont là, les mains croisées sur leur bâton et les oreilles béantes, attendant qu'on leur donne le moyen de faire des ouchesde leurs arènes. Pour féconder nos terres, se disent-ils, il nous faut des engrais ; pour avoir des engrais, il faut acheter des bestiaux, et pour acheter des bestiaux , il faut de l'argent ; or, puisque le comice nous est utile, cet homme si laid qui nous préside et nous encourage va sans doute nous ouvrir un crédit sur les
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fonds dudit comice, car nous ne voyons pas liop de quelle façon il pourrait nous rendre service. C'est probablement aussi ce que va faire M. Dupin ; mais il a aperçu, par le bout de leurs girouettes, les tourelles du château de Vauban, et il n'est plus maître de lui-même. Le voici qui entile la biographie de l'illustre maréchal, qui raconte comment il fut un peu abandonné à lui-même dans sa jeunesse; comment Napoléon fit graver, dans une salle du manoir de Saint-Léger, où il étudiait , une inscription r/i(i /""'f honneur à toits deux; comment Louis X[V^ lui fit cadeau de deux pièces de huit pour décorerson habitation ; comment il donna une bonne gratification à une vieille femme qui" partageait avec lui son époigne; comment il reprochait, aux habitants de la campagne, leur inclination à boire et à plaider ; comment, enfin, il trouvait l'eau du Morvand meilleure que celle du bas-pays. M. le président du comice agricole va-til, enfin, nous parler d'agriculture? Les paysans qui l'écoulent sont là dans la position d'un pauvre diable qui attend quelqu'un, assis sur le bord du chemin, et voit la foule défiler devant lui, et défiler toujours sans jamais lui amener son homme; mais l'hommeattendu ne viendra pasde sitôt. Monsieur le président du comice agricole a bien autre chose à faire que de vous parler d'agriculture. Peut être en parlera-t-il dans le premier rapport qu'il fera à la cour de cassation ; mais , pour le moment, 11 faut qu'il félicite le Morvand en général d'avoir produit la nourrice du roi de Rome — fils de l'empereur Napoléon, ajoute -t- il savamment, — et la ville de Lormes en particulier, de posséder un champ de foire ceint d'une muraille de granit, et une compagnie de pompiers qui fait l'ornement de ses fêtes. Parce que M. Dupin a fait mettre, au bas de son œuvre, une charrue, une fourche et une corne d'abondance, il prétend que c'est une dissertation agricole ; mais, quoi ce soit, si ce n'est point là du bavardage, nous vous défions de trouver, dans les quatre-vingt-six départements dont la France est composée, une seule vieille femme qui bavarde. M. Dupin n'it
MK Vi:>Drvl' A M. DLl'iN. '2\i'J
rien à craindre du jugemenl de la posléiilé, et voilà pourquoi il prend ses aises ; mais, que penserions-nous, nous autres, du maréchal Vauban, si, au moment d'indiquer à ses soldats ce qu'ils avaient à faire pour établir une batterie, il s'était mis, à la vue des flèches lointaines d'une cathédrale, à leur raconter l'histoire d'un évoque? Du reste, Vauban est, pour M. Dupin, un bien ulile compère : Vauban déplore, d.ins ses oisivetés, le mauvais étjl des roules dans le Morvand, et 31. Dupin de lui répondre : « Les choses ont bien changé de face, maréchal , depuis que vous avez quitté votre manoir de Saint-Léger ; l'arrondissement de Clameey est, maintenant, le mieux percé de toute la France, — c'est-à dire celui qui a coûté le plus d'argent à la France. — Mais, jusqu'à quand, M. Dupin, nous parlerez-vous des roules qui traversent noire arrondissement? Nous savons, du reste, que c'est par voire influence que ces routes ont été exécutées. Prenez donc tout do suite le surnom de faiseurs de routes, et qu'il ne soit plus question de cela. Mais, voyez comme M. Dupin s'entend à manipuk'r la pâle électorale : il sait que la reconnaissance est un lien fragile pour s'attacher les hommes ; aussi, après avoir rappelé à ses auditeurs les services qu'il a rendus, leur insinue-t- il adroitement que l'intérêt Ifal n'est pas encore assouvi; que la ville de Lormes, malgré son champ de foire enceint de granit, et sa compagnie de pompiers qui fait l'ornement de ses fêtes, a cependant à désirer encore quelque chose ; qu'il manque à son bonheur une dernière roule qui la mène à Autun en diligence.
Or, signaler l'utilité de cette route, c'esl s'engager hautement à la demander au ministère. Les habitants de la ville de Lormes peuvent compter sur l'appui de M. Dupin. relativement à leur roule. 0 bon docteur ortolan, faites-vous mettre à la broche! dans le panégyrique que vous nous avez fait de M. Dupin, vous avez oublié la moins contestable de ses qualités : son amour pour les roules. Si, à côté d'une de ces routes, se trouvait quelque grand monument public, un arc de triomphe, par exemple, M. Dupin
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serait homme à en voler la démolition pour empierrer sa route. Tachez de suivre jusquau bout le bavardage informe de M. Dup:n, el de le suivre avec réflexion, vous verrez que c'est à lui que le comice agricole profite le plus. Voyez que d'avantages il en retire : d'abord, ledit comice lui fournit l'occasion de complimenter les grands propriétaires du Morvand, ce qui lui économise une visite; de rappeler à l'arrondissement les services qu'il lui a rendus, et de lui indiquer ceux qu'il peut lui rendre encore ; de donner son coup de boutoir annuel à ces esprits étroits et jaloux qui ont le tort grave de ne pas l'aimirer assez, ce qui implique, du reste, que lui, M. Duf in, est un vaste esprit. Ensuite, à l'occasion du même comice, il se fait appeler, par M. Sauzel, le bienfaiteur de sojipays ; il donne, avec lui, « l'exemple, bien rare en France, de deux hommes publics qui se sont succédé, dans un des premiers posles de l'Etat, sans jalousie, et sans qu'il en coûtât rien à leur amitié. » Il a la satifaction, bien douce pour fon cœur, d'être pressé entre les bras de cet excellent ami que, probablement, à cette époque, il songeait déjà à évincer de son fauteuil. Enfin, il place une notice de Vauban qu'il avait sans doute en portefeuille, et que, sans celte heureuse circonstance, il eût été obligé d'enterrer, comme il a fait de sa lettre sur la communauté des Jaulx , dans les colonnes de VEcho de la N'èvre. Étonnezvous donc maintenant que M. Uupin, qui n'a jamais été qu'avocat, se soit fait nommer président du comice agricole! Que M. Dupin divague, nous ne pouvons pas l'en empêcher ; qu'il gratte son amour- propre contre les charrues du comice, nous le voulons bien encore ; mais qu'il n'abuse pas dudit comice pour mettre en circulation des Ihi'ories contre-révolutionnaires. Quand, du haut de sa présidence, il nous débite des phrases comme cellesci : « C'est la première fois que le peuple voit ses chefs naturels, ses véritables amis réunis en assemblée pour l'encourager. » ce n'est plus un ridicule parleur dont on s'est vengé assez quand on le raille, c'est un mauvais citoyen qu'il faut signaler à l'indigna-
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lion publique, el le sous-préfet de Clamecy, lu présent, eût dû lui imposer silence.
>}on, M. Dupin, nous ne reconnaissons point la légitimité de votre nouvelle dynastie. Vos amis, nous en convenons, sont bien nippés; ils ont du linge très blanc et très fin; ils font sonner de l'argent dans leur poche; mais, quelle supériorité naturelle résulte donc pour eux de tout cela? Nous ne voulons point , pour nos chefs naturels, des bourgeois parvenus on ne sait pourquoi, et qui ont changé, on ne sait comment, en un château l'humble maison de leur père. Parmi tous ces petits rois qui scintillent autour de vous, il n'est que votre excellent ami le sous-préfet de Château- Chinon auquel nous fussions disposés à obéir... si nous étions dans son arrondissement. Dites-moi, si l'un de ces messieurs était, avec un de ces paysans dont vous faites si bénévolement vos sujets, dans une savane de l'Amérique, lequel serait le chef naturel de l'autre; et, quand vos enfants sont avec les nôtres sous ledrapeau, lesquels servent le mieux la patrie? Le riche régne sur ses débileurs, nous en convenons, et même il régne sur eux en tyran ; mais, nous qui ne lui devons rien, pourquoi donc subirions-nous son empire ? Sur les pièces de monnaie frappées à l'elligie de Louis-Philippe, est- il écrit : Cui ho" , hiiic imperium? Vous n'êtes pas pauvre, vous, M. Dupin; cependant, l'israélite Rotschild est beaucoup plus riche que vous. Si le plus riche est le chef naturel du plus pauvre, allez donc baiser, en signe de vassalité, l'orteil de M. Rotschild. Tout cela, ce sont des théories que vous imaginez à votre profit ; mais, est-ce bien vous, vieux grognard de l'ancien libéralisme , vous qui avez fait votre part de la charte, el qui lui avez juré fidélité, qui devriez préconiser de pareilles doctrines? On dirait, notre parole d'honneur, que vous fomentez, dans le Morvand, un complot légitimiste. Si ces paysans auxquels vous voulez persuader que les grands propriétaires du pays sont leurs chefs naturels vous croyaient sur parole, ce ne serait plus à la loi qu'ils obéi-
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raienl, c'est au seigneur châtelain du voisinage ; et s'il convenait à celui-ci, après un grand dîner donné à ses sujets, de prendre la nappe du fe.slin et d'en faire un drapeau blanc, ils iraient où il voudrait les conduire. Vous riez, M. Dupin; mais, rappelez-vous que c'est parce que les paysans de la Vendée regardaient les grands seigneurs de leurs pays comme leurs chefs naturels qu'ils les ont suivis dans leur révolte, et qu'ils ont fait à leur patrie, — de toutes parts attaquée, — une guerre impie quia failli entraîner sa perle.
Il n'est pas vrai non plus que les riches soient les vrais amis du pauvre. S'ils sont ses amis, c'est co:nine le laboureur est l'ami des bœufs qu'il attéle à sa charrue, cuiiinie le voiturier est l'ami du cheval qu'il fait trotter toute la journée. Les riches laissent le pauvre manger les miettes qui tombent de leurs tables ; mais c'est par eux que le pauvre est réduit à vivre de mieltas. Ils l'exploitent quand ils lui vendent leurs produits; ils l'exploitent bien plus encore quand ils lui achètent son travail, et c'est par eux que son salaire est réduit au volume d'un morceau de pain. Voulez-vous un exemple de cette amitié vraie que le riche porte au pauvre? M. Dupin, qui gagne cent francs par jour, et au-delà, à faire peu de chose, ne paie que vingt sous la journée du manœuvre qui travaille pour lui depuis le lever jusqu'au coucher du soleil; et, cependant, M. Dupin est bienfaiteur de son pays 1.-. Que doit donc gagner le manœuvre dans les pays où il n'y a pas de bienfaiteur? M. Dupin est, maintenant, un grand propriétaire: à cela nous ne trouvons rien à redire; mais, si les vastes domaines qu'il possède autour de Gacogne étaient divisés entre une centaine de petits propriétaires vivant, comme lui, moitié de leur revenu , moitié de leur profession, la commune ne serait-elle pas beaucoup plus heureuse et plus aisée. Qu'arriverait-il , en effet? Ces cent individus qui vivaient, auparavant, misérablement de leur journée, quand ils auront un millier de francs de renies, commenceront à se donner leurs aises : ils voudroiil avoir un habit de drap
MK vi:\!)iii£ A M. ni iM?f. ;?!);1
pour aller à l.i messe; ils achéleronl des ro'jes de soie à leurs femmes; ils mettronl le pol au feu tous les jours ; ils ne seront pas faciles de prendre leur café le dimanche. De là rétablissement , dans la commune, d'un tailleur, dune couturière, d'un marchand d'étoffes, d'un boucher, d'un cafelier qui sera peul-élre abonné à un journal, et de là aussi une plus grande effusion de numéraire. Ensuite, ils ne larderont point à s'apercevoir que leur chauniinenc convient pas à leur nouvelle fortune, et ils feront bâtir ; au lieu d'un grand imbécile de chùieau dont la moitié des persienncsfont toujours fermées, et qui a l'air d'être borgne, il y aura, dans le village, une centaine de maisons neuves luisant au soleil, el le fisc y trouvera son compte. Ensuile, comme ces gens-là seront moitié propriétaires el moitié travailleurs, dans leur propre intérêt ils li'ccorneront point le salaire des Iravailleuis. Si, du reste, le tisserand ne voulait donner au manœuvre que vingt sous au lieu de trente pour sa journée, celui-ci ne lui paierait sa loile que quarante sous au lieu de trois francs, el cela reviendrait à peu prés au même. Mais, avec le riche, il n'en est pas de même :à la rigueur, le riche peut se [lasser du pauvre ; il a le temps d'allendre qu'il [ilaisc à celui-ci de travailler ; mais le pauvre, lui, ne peut se passer du riche, et voilà où est le mal ; il aura beau lutter contre les rudes conditions qu'un dur maître impose à son travail , la faim, l'implacable faim qui n'admet point de délais, le ramène toujours aux pieds de son tyran. Il faut, nous dit-on souvent, qu'il y ait des riches et des pauvres ; nous croyons que s'il n'y avail que des gens aisés, les choses iraient beaucoup mieux.
Pour en revenir aux comices, nous avons entendu bon nombre de cultivateurs expérimentés discourir à ce sujet, el tous convenaient que ces assemblées élaicnt une grande inulililé. (lela , du reste, ne nous a nullement surpris ; qu'attendre, en effet, de ceux qui les composent? De notre temps, une foule de gens de toutes les professions, des avocats, des employés, et jusqu'à des imprimeurs, se fonl cncourageurs d'agriculture, et ils ne sauraient pas
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sculemenl distinguer la graine de la luzerne de celle du sainfoin. La plupart d'entre eux n'ont pas seulement un pouce de terre au soleil; s'ils étaient oblig('^s de faire des expériences agricoles, il faudrait qu'ils les fissent dans des pots à fleurs. Quand ils prétendent enseigner à cultiver la terre à de vieux laboureurs qui ont lilancbi sur le sillon, ne sont-ils [)as la plus ridicule espèce de tous les gros Jean ? Nous n'en disons pas autant de M. Dupin ; il a trop longtemps étudié le droit pour ne pas savoir l'agriculture, et même ce qui nous étonne, c'est qu'il n'ait pas encore inventé quelque instrument aratoire. Mais, enfin, quels moyens a-t-il à sa disposition pour faire prospérer l'agriculture? Il montre, aux paysans, de grands bestiaux ; mais à quoi cela sert-il , si ce n'est à exciter leur convoitise? S'ils avaient de l'argent, ils n'auraient pas besoin de M. Dupin pour acheter de meilleurs bœufs : l'amourpropre de l'homme des champs est d'avoir de beaux animaux , comme celui du soldat est d'avoir de belles armes. Tout ce que M. Dupin peut faire pour l'agriculture, c'est de danser une contredanse ou deux en son honneur, et de boire quelques verres de Champagne à santé. C'est, du reste, une étrange prétention d'encourager un homme à tirer tout le profit possible de son travail , et nous voudrions bien savoir ce que répondrait M. Dupin à celui qui l'encouragerait à se faire payer jusqu'au dernier centime ses appointements de procureur-général. Aussi, les laboureurs sentent-ils très bien le vide de ces paroles ampoulées : ils s'en moquent en eux-mêmes, et ils ne daignent plus y amener leurs bêtes ; s'ils y viennent encore, c'est seulement comme à une fête, pour manger du veau rôti et pour boire du vin rouge. Cela est si vrai qu'au dernier comice de Nevers il y avait cinq prix de charrue à donner, et que quatre charrues seulement sont entrées en lice. Le résultat le plus incontestable des comices, c'est de prendre leur temps aux gens de la campagne, et de leur faire dépenser en un seul jour tout l'argent qu'ils ont gagné dnns leur semaine. Nous ne sommes pas revenus d'une de ces fêtes, sans