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rencontrer, à chaque pas, des paysans (l(îcr-vant, sur la roule, les bandes de feslon les mieux condillonnécs, el embrassant de grosses filles à leur donner le torlicoli. Voilà comme on encourage et comme on moralise les classes laborieuses! Nous sommes bien sûrs que les femmes du village, celles surtout qui ne dansent plus ou qui n'ont point de belles cottes à élalcr, donnent au diable M. Dupin et son comice. »
Voilà ce que ces fortunés disaient de la harangue du grand laboureur, et je conviens qu'ils eussent pu en dire davantage; mais si 31. Dupin eût eu le bon esprit de m'acheler, je leur aurais répondu en ces termes :
« Vous êtes des esprits infiniment étroits el inflniment jaloux qui , ne sachant point vous-mêmes l'agriculture, ne voulez pas que les avocats le sachent. Pourquoi riez-vous de M. Dupin, parce que cet habile observateur de la nature a découvert que les habitants d'un sol fécond étaient plus portés à l'orgueil que ceux d'un sol stérile? Mais, voyez donc l'hidalgo de l'ardente Espagne dont le sol, cuit au soleil, ressemble à une brique: il plante son poignard au ventre de celui qui le regarde de travers ; mais cela n'empêche p^s qu'il ne soit le plus modeste de tous les hommes. Considérez, au contraire, l'enfant épais et carré de la plantureuse Auvergne : quelle majesté dans sa pose, quand, accroupi le long d'une muraille, il met une pièce à un vieux soulier ! et quelle mâle fierté dans son accent, quand il ébranle vos vitres de cette phrase sacramentelle: Raccommoda les casseroles! Vous vous moquez de M. Dupin de ce qu'il appelle par leur nom les grands personnages qui sont venus illustrer son comice!... et par quoi Aoulez-vous donc qu'il les appelle? Vous dites : Si , pour être orateur, il suffit de dresser une liste de noms, nous en ferions bien autant. Esprits présomptueux ! vous ne vous douiez point de la difficulté qu'il y a de composer une liste de notabilités : un nom
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oublié ne vous fait qu'un ennemi ; mais un nom de trop vous en fait dix. Je maintiens, moi, que, dans ce petit catalogue de châtelains rédigé par M. Dupin, il y a plus d'esprit que dans tout le reste de son discours. Vous me répondrez à cela qu'il y a fort peu d'esprit dans le reste de son discours; mais cela confirme mon observation. Ce petit morceau que vous iraitez de platitude et do triviaité est, au contraire, éminemment poétique ; cela est renouvelé de la belle antiquité. Jamais les poètes classiques, quand ils parlent d'une armée, ne manquent d'en dénombrer les principaux chefs; pourquoi n'en serait-il pas de même d'un comice? Vous prétendez que c'est là de la réclame électorale : l'expression peut être juste; mais on ne parle pas ainsi à un grand homme. Vous auriez dû vous contenter de dire que c'était une de ers politesses méditées qu'on adresse aux gens dont on peut avoir besoin. El pourquoi M. Dupin ne ferait-il pas de réclame à ses électeurs ? Il s'aperçoit qu'ils deviennent lourds, apathiques; beaucoup d'entre eux ne se donnent plus la peine de venir à Clamecy lui apporter leurbulletin, et quelques-uns même, pour s'épargner de fastidieux déplacements, ont proposé de l'élire pour cent un ans. M Dupin est toujours nommé à la même unanimité; mais cette unanimité devient si petite qu'il y a des minorités plus volumineuses. Cela fâche et mortifie M. Dupin ; si, en stimulant le zèle de ses partisans, il peut éloigner de lui ce petit calice aigrelet, n'est-il pas en droit de le faire ? Parce que M. Dupin, à propos de l'agriculture de l'arrondissement, vous a raconté l'histoire de Vauban , vous vous écriez qu'il divague ; et quel est donc, je vous prie, l'orateur de la Chambre qui ne divague point, à moins qu'il ne borne son éloquence à crier aux voix ou la clôture? 3Iais ici 3Î. Dupin ne divague point; il sait très bien, au contraire, où il va : il veut vous amener à le comparer à Vauban ; si vous disiez, et qu'il vous entendît : « M. Dupin a de commun avec Vauban que, comme lui, il s'occupe, à temps perdu, d'agriculture, » il ne trouverait pas, dans ses tiroirs, de ruban assez rouge pour vous récompenser.
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Du rcslc, les divagations de M. Dupin ont cela de bon, c'est qu'elles ne sont point de ces divagations éloquentes ou spirituelles qui vous prennent, pour ainsi dire, par l'oreille , et vous forcent de les ('■couler: pendant que parle M. Dupin, vous pouvez aller fumer voire cigarre ou manger un morceau en attendant le polage officiel pour lequel vous avez souscrit, et vous êtes aussi avancé que ceux qui ont écoulé son discours d'un bout à l'autre. Vous dites que M. Dupin rappelle sans cesse à son arrondissement les services qu'il lui a rendus : l'arrondissement ne lui devrait de la reconnaissance qu'autant que ses services seraient des faveurs; or, si M. Dupin avait eu le malheur de faire obtenir quelques faveurs à ses concitoyens, loin de les leur rappeler, il voudrait qu'ils les oubliassent. La France a quatre cent vingt enfants, qui sont s?s arrondissements, et, parmi eux, il n'y a point de Benjamin : quand l'un va pieds nus, elle ne peut donner des bottes à l'autre. M. Dupin sait cela: il sait aussi que les députés qui sollicitent, pour une fraction de la grande patrie, des avantages qui ne lui sont pas dus ou qui lui sont moins dus qu'à d'autres, commettent une espèce de larcin envers la Nation; que ce sont des gens qui volent leurs cousins pour enrichir leurs frères. Or, comment pouvez-vous soupçonner M. Dupin d'une telle énormité?
(I Vous den.andez presque la léte de M. Dupin, parce qu'il s'est avisé de dire que les riches étaient les chefs naturels du peuple; mais, cette phrase contre laquelle vous criez si fort, elle est tombée, par inadvertance, des lèvres du grand homme : il était sans doute, en ce moment, distrait par le gracieux sourire des belles châtelaines, ou bien il préparait en lui-même la scène d'attendrissement qu'il devait jouer, avec M. Sauzet, à la fin du banquet officiel, et qu'ils ont si bien jouée lous les deux. Du reste, M. Dupin n'attache plus un sens bien précis à ses expressions ; sa langue maigrit et devient flasque; c'est un orateur qui évacue ses dernières phrases. Qu'entend-il, par exemple, par la tenue d'un comice? et que veut-il dire, quand il loue M. Sauzet, qui lui a
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pris son hôlel et ses cent dix mille francs de frais de représentation, de n'avoir point de jalousie contre lui ? En vérité, ce monsieur Sauzet est un brave et digne homme! il n'est point jaloux du confrère qu'il a dépouillé de son emploi. Convenez que la magnanimité lyonnaise vaut bien la magnanimité romaine. Du reste, M. Dupin ne le cède point, en fait de grandeur d'ame, à M. Sauzet : il a cabale, comme un forcené, pour se faire nommer président de la Chambre; cependant, la peine inutile qu'il s'est donnée pour se mettre à la place de cet excellent ami, il la lui pardonne ; il l'aime comme par le passé, et l'an prochain, au comice, si M. Sauzet s'y trouve encore, il l'embrassera avec la même effusion et toujours avec la même absence de jalousie.
'.< Voulez-vous une nouvelle preuve de celte incohérence d'idées qui dislingue l'orateur clamccicois : lisez jusqu'au bout la [ hrase où il est question des chefs naturels du peuple : « C'est la première fois — dit M. Dupin — que le peuple voit ses chefs naturels, ses véritables amis, réunis en assemblée pour l'encourager; donc il faut faire tous nos efforts pour que cette fête ne lui soit pas inutile. » Ainsi, si c'était la seconde fois que les chefs naturels du peuple fussent réunis, il ne devraient rien faire pour que la fêle fût utile au peuple. Ce donc, que place là M. Dupin, ne vous fait-il pas l'effet d'une personne de bonne volonté qui tire par la main, pour les réunir, deux hommes qui s'en vont chacim de leur côté? Or, comment voulez- vous garder rancune, à un homme de cette logique, d'une proposition mal sonnante? »
C'est ainsi que j'aurais répondu aux détracteurs de M. Dupin, s'il m'eût acheté. En tous cas, si je voulais me vendre, je voudrais un patron plus brillant que 31 Dupin; et même, à franchement parler, j'aime mieux être à ma place qu'à la sienne.
Le rôle politique de M. Dupin est flni ; en vain , pour se donner un air d'importance, il se lient boudeur et refrogné .«ur sa banquette. Le gouvernement ne le craint plus, et l'opposition ne
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vput point de son équivoque appui. M. Dupin n'est plus à la Chambre que pour faire nombre ; c'est une boule capricieuse qui roule de côté et d'autre et ne peut se fixer nulle part. M, Dupin est de ces natures amphibies qui sont faites pour convenir un peu à tout le monde, et ne conviennent complètement à personne ; tant qu'il y aura que'que chose à ramasser autour de lui, il aura des partisans ; mais, son crédit une fois épuisé, il ne lui restera pas un ami. Cet homme est moitié peuple et moitié aristocrate, moitié libéral et moitié conservateur ; il est toujours sous l'action de deux forces opposées qui se détruisent ; quand la tète de M. Dupin veut avancer, la queue veut rester stationnaire. M. Dupin était hostile à la Restauration , parce que ses grands seigneurs l'éclipsaient; cependant, papillon empesé, il décrivait, autour du flambeau, un cercle qui allait toujours se rétrécissant, et il eût fini probablement par s'y brûler; mais, aujourd'hui que les bourgeois sont au pouvoir, M. Dupin est à son aise : un monde où tous les ans on peut acheter une terre lui paraît le meilleur des mondes possibles. Tout juste assez de liberté pour qu'il soit lui-même prépondérant, pas assez pour que des hommes nouveaux surgissent d'une condition infime aux affaires, et deviennent ses rivaux, voilà sa liberté sous la loi.
M. Dupin esi-il orateur? Ceux qui l'ont entendu le disent; moi qui n'ai fait que le lire, je ne le crois point. Un orateur met de la vie dans sa parole, et dans celle de M. Dupin, il n'y en a pas. C'est un avocat assez adroit, mais assez mal disant, qui fait sa besogne. Toute question qui se présente, il l'envisage sous le rapport de la légalité, et il plaide. Donnez-lui à haranguer une armée qui va attaquer l'ennemi, il cherchera à démontrer aux soldats qu'en vertu de tel article du code ils doivent marcher au signal de leur chef. Sur toute question d'affaires et d'intérêt, M. Dupin dit de bonnes choses, et il se fait écouler ; mais c'est à cela , seulement à cela qu'il peut prétendre. Il n'est point de ces forts orateurs qui ont des éclairs sur les lèvres et un tonnerre dans la
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fioiliine; point de ceux dont la parole puissante soulève la lourde masse d'une assemblée, et l'amène à leur opinion. M. Dupin vise au trait, à l'esprit, et la Chambre s'épanouit quelquefois à ses facéties. Je ne sais si c'est l'habit qui fait la plaisanterie, ou si les bons mots de M. Dupin sont de ces choses qui perdent, en voyageant, de leur valeur; mais tous les jours nous entendons, sur nos places publiques, dans nos marchés , partout où le peuple se réunit, des choses plus spirituelles auxquelles nous ne faisons pas attention. Faites de M. Dupin un pauvre diable, faites-en même un maire rural, cl Dieu me damne si quelqu'un s'avise dire qu'il a de l'esprit! Dans ses coups de boutoir, comme on disait autrefois, il y a plus de violence et de colère que de sel et de finesse : c'est un clou qui n'a pas de pointe, mais qui s'enfonce, toutefois, parce qu'on frappe bien fort dessus. î,I. Dupin, réchauffé par son geste, et paré de ses agréments de tribune, je ne le connais point ; je ne connais que M. Dupin imprimé. Or, le style de M. Dupin est sec, lourd, diffus, empoissé; il est, du reste, entièrement dépourvu de couleur et d'images. M. Dupin met tout en petit-gris, rommeun volet; pourvu qu'il se fasse comprendre, il se soucie peu du reste. C'est l'exactitude et la clarté d'un notaire; mais c'en est aussi la sécheresse; vous diriez qu'il a pris le Code civil pour modèle. Ses défauts sont surtout sensibles dans ses opuscules. Dans ces blueltes où l'importance de la matière ne fait pas oublier la forme, M. Dupin est vraiment détestable, et sa lettre sur la communauté des Jaulx a fait tache même dans YEcho de la Nièvre.
Je vous disais que M. Dupin n'avait point de véritables amis : Ja preuve qu'il n'en a point, c'est qu'il ne s'est trouvé personne pour lui conseiller de laisser reposer en paix, dans son portefeuille, ses œuvres fugitives. Quand il traite un sujet léger — et il a souvent cette fantaisie — il ressemble à un bœuf qui veut ramasser une feuille de rose, ou à un maréchal-ferrant qui veut faire une petite montre.
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M. Dupin se sent descendre ; il s'apcrçoil de la tiédeur de ses électeurs; il comprend qu'ils se dégoûtent de toujours envoyer le même sac de mouture à la Chambre. Lui-même s'ennuie du rôle tout passif qu'il y joue. Encore quelques années, et il faudra le déposer au Luxembourg, à côté de la vénérable momie de son frère, le baron Charles. M. Dupin pair de France, sera certes encore quelque chose; mais, quand on a été admiré et qu'on cesse de l'être, quand il faut s'ensevelir tout vivant dans le sombre et froid caveau de l'oubli, c'est la pire de toutes les morts. J'aimerais cent fois mieux tomber du faîte d'une grande fortune que du haut d'une réputation éclatante. L'homme qu'a frappé ce malheur ressemble à l'oiseau estropié qui, après avoir longtemps volé dans les cieux, est obligé de marcher dans la poussière de la terre. Quand M. Dupin est à RafOgny, se reposant sous ses charmilles, cl qu'il a déposé au pied d'un arbre son habit de courtisan, je suis bien sûr qu'il regrette ce temps où il n'avait qu'un nom tout nu d'avocat, mais que le peuple prononçait avec les noms qui lui étaient les plus chers. Lorsqu'il regarde au bas de cette longue montée qu'il a parcourue, et qu'il y voit la terre verdoyante et pleine de fleurs, combien il doit trouver trisles et sombres les cimes arides sur lesquelles \i est perché ! En échange de sa popuiarilé, qu'a-i-on donné à M. Dupin ? Des richesses, encore des richesses, toujours des richesses. Eh! mon Dieu ,qu'a-t-il donc besoin d'être si riche? qu'est-ce donc que toutes ces terres qu'il achèle peuvent ajoutera sa satisfaction personnelle? S'il était généreux, je concevrais sa persistance à accumuler; mais, sans la générosité , qu'est-ce qu'une grande fortune, sinon une grande superflu! té?
Du reste, quand je dis : « Je ne voudrais pas être à la place de M. Dupin , » j'en parle bien à mon aise; il n'y a pas de risque que le grand homme vienne m'ofl"rir sa place en échange de la mienne.