LA COUB DE LOUIS XII. ÉDUCATION DE MAROT
« Entour la fin du mois de janvier, en l'an mil cinq cent et six (1507), dit l'historiographe Jean d'Anton, le Roy se mit àchemin, tirant droit sur Bourges. Tous les gentilshommes de sa maison, archers de la garde, Allemands, et généralement tous ses pensionnaires le suivirent. » Quelques semaines après, « le Roy, ayant fait ses Pasques à Grenoble, se mit à la voie, et laissa la Royne toute adoulée de son département. » Claude de Seyssel ajoute que Louis XI l , en s'en allant ainsi à la conquête de
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Gênes, emmenoit avec lui gens de tous étals, « du nombre desquels je me tiens bien heureux d'avoir été , et veu tout le progrez de la victoire. » Cest à la suite de cette expédition , soit à titre de soldat ou de secrétaire de quelque seigneur, soit à titrie de pensionnaire du roi, c'est au milieu de ces gens de tous états que le père de Clément Marot fait définitivement et officiellement son entrée dans Thistoire.
Plus tard, Jehan Marot dédiera à la reine Anne le récit poétique de cette conquête , et il dira , en parlant de Louis XII ; « Je Tay continuellement veu, suyvant son excercite , tant à Texploict que après jusques à son retour. » Dans cette dédicace, il se nomme « je , Jehan des Maretz, vostre povre ëscripvain , serviteur treshumbles des vostres treshumbles et tresobéissants serviteurs. » Il parle aussi de « la gracieuse bonté de tous temps expérimentée de la royne. » On peut conclure de tout cela qu'il étoit depuis quelque temps déjà attaché à la fortune de quelque personnage de l'intimité d'Anne de Bretagne, et qu'il avoit plu à cette reine, grave, sévère, élégante et bonne, qui savoit le grec et le latin , dont la cour étoit comme le royaume de fémenye, et qui aimoit les litiérez, c'est-à-dire la science et la poésie. Parmi les illustres personnes du Quercy qui étoient dans la faveur d'Anne, nous voyons Castelnau de Grammont, neveu du cardinal d'Amboise, et Jean le Roux, seigneur de La Tour, qui , pendant cette même expédition en Italie, vint à Savone annoncer à Louis XII la grossesse de la reine. Clément nous cite , comme une des protectrices de son père, une fille d'honneur, Michelle de Saubonne, qui, en Tan 1507, épousoit Jean de Parthenay, seigneur de Soubise.
Nous aurons l'occasion, plus tard, pendant le séjour de Clément à Ferrare, de parler de cette mère d*un des plus illustres capitaines huguenots du siècle. A cette époque, c'est-à-dire en 1536, notre poëte reconnoîtra que « elle fut première source du bon recueil fait à son père quand il arriva à la cour du Roy, où elle estoit alors la plus aymée de la Royne. » Il ajoutera que elle et les siens aimoient d'instinct la littérature , les arts libé-
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raux et ceux qui s'y exercent. Enfin il nous révélera que c'est elle qui amena Jean Le Maire de Belges en France. Ce n'est pas exactement ce que nous apprend ce poète dans la préface du troisième livre des Illustrations de la Gaule; mais il reste vraisemblable que Michelle de Saubonne contribua à faire nommer Jean Le Maire historiographe de la reine Anne, comme aussi à introduire Jean Marot à la cour.
A ce double titre, elle doit être considérée, par les biographes de Clément , comme une des marraines de son génie, comme une de ces fées des contes orientaux, qui apportent dans le berceau des enfants illustres toutes les bonnes fortunes de l'avenir : elle lui donna la cour et Jean Le Maire, c'est-à-dire sa maîtresse d'escoU et son maître en poésie. On pourroit peut-être tirer d'une épigramme, qui semble adressée à Renée de Parthenay, la conséquence que c'étoit à cette famille de i^arthenay que Jehan Marot étoit attaché, dès la naissance même de son fils. Mais l' épigramme est obscure, et je me contente d'ouvrir cette perspective à ceux qui travailleront après moi la biographie de Jean et Clément Marot.
Quoi qu'il en soit, cette entrée à la cour fut pour Jean une bonne fortune, dont la grandeur peut être jugée par la persistante humilité de l'écrivain. Il avoit jusque-là plus voyagé qu'écrit. Il avoit couru les foires de Lyon, d'Anvers, du Lendit, de la Guibraie et de bien d'autres lieux. Il avoit sans doute moins étudié que regardé. « Je ne suis pas clerc, dit-il ; mais j'ay l'art de rimoyer. » Et la bienveillance avec laquelle la reine accueillit ses premières tentatives de cet art lui resta toujours dans la mémoire.
Dans la préface manuscrite de son Voyage de Gênes , il s'appesantit sur sa a povre simplicité, » sur « sa lourde ignorance, » sur son « rural et maternel langaige, » sur son « agreste et inculte besoigne, » sa a lourde et trop basse forme. » Plus tard , quand il réunit sous la même couverture ce Voyage de Gênes et le Voyage de Venise, il n'a plus cette povre simplicité; il a fait de grands progrès dans le beau langage du temps«
Il devient un disciple de la sourde et pédantesquo rhétorique en faveur sous Louis XII. Toujours aussi humble, mais plus aorné, il parle de sa « squalide et barbare squabrosité; » il s'étonne que, malgré « Timbecillité et lourde rudesse » de l'œuvre, la reine ait bien voulu la « poser dans le gazophile de ses autres livres. » Jusque-là parmi les illustres poètes de l'école, personne n'avoit encore parlé de Jean Marot. Mais un homme qui savoit trouver squalide squabrosité ne pouvoit rester long temps sans gloire, et l'on entend bientôt Crétin, monseigneur Crétin, a orné de célestes gemmes, » Crétin, « supérieur à Virgile et à Homère, » Crétin, « principal maistre, et prince des orateurs et poètes, » appeler notre poëte à côté des plus célèbres pour chanter les louanges de Guillaume de Bissipat :
Sccourez-moy , Bigne et Villebresme , Jehan de Paris , Marot, de La Vigne.
Pourtant dans la préface de la Vray disant advocate des dames , Jean confesse encore son « gros et rural niestier; )> il « forge et martelle sur l'enclume de son insuffisance, » el revient toujours sur son incapacité et basse condicion. Enfin , dans le pocmc qu'il fit pour réjouir la convalescence d'Anne de Bretagne (1511), il n'a pas oublié qu'il est le moindre disciple et « lointain imitateur des meilleurs rhétoriciens, » et qu'il n'a que « ung rustique et tresfragile esprit. »
Quelle position avoit-il exactement à la cour? Nous ne le pouvons dire. Nous avons compulsé, tant à la Bibliothèque impériale qu'aux Archives de l'empire, ce qui reste des Comptes de la maison du Roi, nous ne l'avons pas vu nommer une seule fois. Les recherches faites dans les archives de Nantes, dans les Comptes du Trésorier général de Bretagne , n'ont pas donné de meilleur résultat. Nous pouvons constater feulement qu'en s'adressant à la reine, il se nomme son poëte et « escripvain ; » qu'elle Ta chargé d'accompagner le roi dans cette guerre contre Venise , qui suivit la ligue de Cambrai et se termina , le \k mai 1509 , par une victoire « telle, nous dit un contempo-
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rain, bourgeois de Senlis, que, de la part des ennemis, estoient morts dix mille hommes et plus, le chef de leur armée, nommé Bartelemy d'Alviane, pris , et toute leur artillerie et munitions gagnées, et le reste mis en fuite. » Jehan Marot dit encore qu'il avoit des miettes qui tomboient de la table royale , et il laisse comprendre qu'il n'habitoit pas la cour, mais qu'il y avoit ses entrées et qu'il n'en demeuroit pas loin.
Cette cour dut saisir vivement les yeux et l'imagination du jeune Clément, de l'enfant de dix ans, à l'esprit ouvert, à l'œil noir, curieux et réfléchi , mais qui n' avoit encore vu d'autres splendeurs que les entrées des seigneurs et les processions des consuls dans la ville de Cahors. A Blois , l'aube du brillant XVI* siècle se levoit, et naissoit cet éclat de la royauté françoise qui devoit être si resplendissant. A côté du roi, sobre et avare, grand, maigre et aiïriandé de bœuf bouilli, la magnifique et libérale Anne de Bretagne préparoit la Renaissance à l'aide des mêmes moyens qu'employèrent plus tard les Valois : les femmes et la poésie. Brantôme, commentant pour nous les Comptes de la maison de cette reine , nous indique avec quel soin elle s'entouroit de jeunes filles nobles, et Jehan Marot nous dit qu'elle étoit bien la a soustenance aux demoiselles. » Il nous raconte aussi qu'elle pourvoyoit de biens « toutes gens de sçavoîr, tous beaulx espritz par povreté batuz; » et c'est à elle qu'il pense quand il montre en ses rondeaux le palais d'une princesse embelli par les gens lettrés, comme un verger par les arbres portant fruits. Seulement , la Renaissance que préparoit la reine Anne devoit être une renaissance chrétienne et toute différente de celle qui se développa sous Henri II et Henri III. Pour la reine, les femmes et la poésie n'étoient pas destinées à jouer le rôle que nous Içur voyons prendre sous les Valois : elle demandoit aux premières la vertu d'abord et la grâce ensuite; dans la seconde elle cherchoit la pensée plus que la forme, la réflexion plus que l'art. A ses yeux, le poëte, c'étoit l'homme savant, recommandable seulement , comme nous le dit encore Jehan Marot, « par la doctrine yssant de son sçavoir. »
On sait que ce n'est pas la vertu que François !•' cherchoit dans les femmes, et nous verrons plus tard ce qu'il demandoit à la poésie.
Dans ce grave et noble royaume de Fémenye et de poésie que la duchesse-reine avoit préparé comme pour Tinstructiun du futur poète Clément, Jehan Marot avoit d'illustres compagnons d'art.
Nous voyons le sage et très-savant M, de Orignaux, chevalier d'honneur de la reine; puis un des types excellents du gentilhomme de ce temps, Guillaume de Bissipat, « chevalier aussi • bien accomply qu'il en fust onc, fust en art militaire qu'en éloquence latine, grecque et vulgaire, et qui composoit en aussy bon style que il en fust jamais, oultre l'art de musique et de bien chanter, de dire de tous les instruments. » Cest Jehan Bouchet qui parle ainsi, et ce procureur de Poitiers commeriçoit déjà, lui aussi, à devenir célèbre. Nous aurons dans la suite à indiquer ses relations avec Clément. Mais à l'époque où nous sommes, entre 1507 et 1514, Crétin, trésorier du bois de Vincennes, chapelain ordinaire du roi Louis XII; Jean d'Anton, abbé d'Angle, poète et historiographe à qui nous devons cette relation de l'expédition d'Italie, où, à notre grand regret, il ne nomme pas Jehan Marot; Meschinot, le Vertueux d'honneur, l'auteur des Lunettes du prince ; Macé de Villebresme, poëte et valet de chambre du roi, fort en faveur auprès d'Anne; Jacques de Bigne, autre poète et valet de chambre; maître Guillaume du Lauzay, libraire du roi; Jean Perréal, dit de Paris, peintre et valet de chambre ordinaire; André de La Vigne , poète renommé, le principal auteur du Vergier d'honneur, l'historien de la Conqueste de Naples par Charles Vlll ; Simon Bourgoinc, autre valet de chambre, l'auteur de YEspin^tte du jeune prince; tous ces savants rhétoriqueurs étoient les modèles et les maîtres de poésie.
Ceux qui exercèrent le plus d'influence sur le jeune Clément, celui-ci prend soin de nous les signaler. C'est d'abord l'ami particulier de son père, Jacques Colin, dont les contem-
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porains raillent le nez a court et troussé, » mais qui, lecteur et secrétaire de François I•^ tint pendant quelque temps, à la cour de ce roi, Toffice de Mécène. Cest ensuite le plus richement doué de tous les écrivains de cette période, le vrai maître de Ronsard, ce puissant et pédant Le Maire de Belges, que j'ai déjà maintes fois nommé. .
A côté d'eux , montrons cet homme à la physionomie grave, douce, un peu rustique, à l'air ferme et digne, à l'œil clair et pensif, aux longs cheveux coupés carrément sur un front étroit, Jehan Marot, enfin, dont une miniature de l'an 1509 nous peint la face de bourgeois normand, e( le corps robuste, enveloppé d'une longue robe brune doublée de fourrure noire, la poitrine serrée dans un justaucorps noir, brodé et chamarré de même, les jambes ornées de bas violets, la ceinture armée d'un poignard.
Nous avons maintenant le cercte de personnages et d'inspirations au milieu desquels le génie de Clément reçut sa première éducation poétique. « Sur le printemps de ma folle jeunesse, dit-il , je ressemblois à l'hirondelle qui vole çà et là. L'âge me conduisoit, sans peur ni soin , où le cœur me disoit. Déjà je faisois quelques notes de chant rustique, et dessous les ormeaux, quasi enfant, je sonnois des chalumeaux. C'est la nature, aux muses inclinées, qui m'enseigftoit de commencer si tôt. Et bien souvent mon père me donnoit une leçon pour me faire comprendre la douceur de la poésie, pour m'apprendi'e Fart des vers, tel qu'on le pratiquoit alors. Aussi le soir, le bon vieillard à côté de moi travailloit et veilloit près de sa lampe, prenant peine de m'instruire. Mais cette peine étoit pour lui remplie de plaisir. »
Quel étoit cet art des vers qui s'imposa tout d'abord à la verve de Clément? C'étoit, nous l'avons déjà indiqué, l'art de ces orateurs que Rabelais ridiculisa dans le langage de Tescolier limousin , de ces grans rhetoricqueurs , que Charles Fontaine nommoit les « esoorcheurs de latin, » et dont Dolet railloit la prose, en la nommant une fricassée de grec et de latin.
Cétoit une poésie de vieillards, de vieillards du moyen âge, réfléchis, laborieux, pompeux, dogmatiques, et scolastiquement précieux. Cette poésie de grammaire puisoit toute inspiration dans la science de l'école et le labeur universitaire. D'ailleurs moralisatrice, magistrale, pleine d'expérience et d'enseignement, portée aux sermons, rude aux passions, créant des pensées plus que des impressions, hostile aux femmes, comme à l'élément corrupteur par excellence, elle ne voyoit dans la beauté qu'*un sourire du diable , parloit de Dieu avec une respectueuse sérénité, de l'amour avec une àpreté sceptique, regardoit peu autour d'elle et souvent en elle. La piété et la sévérité de la reine, la bonhomie fine, la gravité habituelle du roi, sa nature réfléchie, son amour pour les maximes, sa simplicité bienveillante, aux apparences bourgeoises, tout contri-. buoit à alourdir encore les allures de cette poésie, dont le dernier mot, comme conception, étoit le poëme allégorique, et comme style, le vers équivoque.
Nous n'oublierons pas, toutefois, que cette cour peu galante n' étoit pas sans éclat. Pleurange nous indique qu'elle étoit alors la plus renommée de la chrétienté; et, pour expliquer ce développement précoce de l'instinct poétique de notre Clément, nous rappellerons que, si auprès de la reine on admiroit d'étranges rimes, du moins on y aimoit l'activité de l'intelligence. Anne et Louis entretenoient entre eux un commerce épistolaire très-suivi. Ces lettres, hélas! ont disparu, et sans doute on y parloit peu de dame Vénus et des sajettes de Cupido au corps nu, mais du moins encore on y parloit en vers.
' L'éducation universitaire venoit joindre ses conseils et ses exemples aux conseils et aux exemples de Jehan Marot et des rimeurs ses amis.
Elle sembloit, par ses formules, par sa discipline, par ses méthodes traditionnelles, toute propre à diminuer la légèreté primesautière de l'enfant du Quercy, et à le pousser vers cette gravité pédantesque que tant d'autres circonstances proposoient déjà à son admiration. Cétoit encore la vieille éduca-
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tion du moyen âge, où, nous dit Carloix, « Ton ne sait que la seule langue latine, et encore fort barbarement ; et il n'y avoit science qui eust vogue en rUniversité de Paris que la théologie; )) où , dit à son tour iiegnier de La Planche, « toute la science estoit de faire carmes et vers latins; » où dominoient toutes les vieilles tyrannies de Técole , la diplomatie intellectuelle de la scolastique en décadence, et la sophisterie poussée jusqu'aux plus étranges folies de la science quolibétaire.
Toute l'intelligence de la jeunesse européenne mugissoit encore rue du Fouarre aux lectures des régents, et Ton f)ersistoit à lui faire gravir cet antique escalier des Sept-arts libéraux, où Tombre toujours vénérée du maître Aristote jetoit des obscurités que les clameurs de cent mille disputeurs n'avoient pas éclaircies depuis le xii« siècle. Autour des plus importants de ces Sept-arts gravitofent lourdement les grammairiens et les moralistes ad usarn juventiUis, Les modernes compilateurs , ceux de la fin du xv« siècle, copioiont les vieux pédagogues; les contemporains de Jean de Houppelande répétoient les doctrines du temps de F^ierre Lombard. Rien ne paraissoit avoir progressé
Pour nous, —troublés, il est vrai, par les railleries infinies des conteurs, ces bons compères des premiers protestants, — dans l'impossibilité où noiîs laisse Thistorien Du Boullay, comme le critique Ramus, de reconstruire la vie journalière de l'Lniversité, nous ne pouvons guère voir dans la science pédagogique du commencement du \W siècle qu'une confusion de livres bizarres, étroits et barbares. Le Donat, le Facet, le Théodolet, les paraboles d'Alain, les distiques de Caton, les opuscules de Babelius, le Jean de Garlande , de Modis signifia candi, Ebrard de Béthune et son Grecisme, le Doctrinal d'Alexandre de Villedieu et tous les autres doctrinaux, le Mammotret, le Calepinus, auctus et recognitas, le Cornacopia et tous les catholicons, Laurentius Valla, Antonius Mancinellus, Guillelmus Fichetius, Pompeius Festus , Niger Brevis, Sulpitius Verulanus, Nicolaus Perottus, tous ces livres, tous c^s auteurs,
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grammairiens et rhéteurs, nous rappellent invinciblement la bibliothèque de Saint-Victor, de Rabelais. Puis, une fois les terminances acquises, après avoir, jusqu'à Tàge de seize ans environ, vécu en Thonnête compagnie des Sept-arts libéraux, ainsi interprétés, on recevoit ses lettres d'escolier, on prêtoit le serment de scholarité, et Ton étoit admis à lire et disputer en philosophie. On retrouvoit là encore rinunorlul Scott contre l'immortel Ockam, les mômes réalistescontreles mêmes nominaux; et les formules, en vieillissant, dcvenoient plus étroites, la discipline intellectuelle plus ombrageuse et la tradition plus tyrannique.
Nous avons appris, sans doute, à tenir pour suspecte la vérité que les conteurs et la raillerie prétendent apporter à l'histoire. Si nous n'avions que le témoignage de gens comme Rabelais, Noël du l'ail , Bèze et Dolet, nous passerions légèrement sur cette boutade de notre ami Clément : « les régents du temps passé étoient de grandes bêtes; je veux perdre ma part du paradis s'ils ne m'ont perdu ma jeunesse. » Mais nous ne pouvons oublier ce que nous dit le bon archevêque Claude de Seyssèl, par exemple, sur ce latin , dont l'élude étoit, en somme, une des importantes besognes de l'éducation universitaire : (c Le royaume de France estoit noté de n'avoir aucuns clercs qui sceussent bien parler latin , mais estoit leur langage rude et barbare; et, à ceux qui vouloient en "apprendre, convenoit aller en Italie trouver des maistres. » Louis XII, que Ton n'a pas encore cité comme un prince trop ami du progrès, paroît avoir partagé l'avis de ce docteur en tous droits, messire Claude , que je viens de citer. 11 devina qu'il se faisoit dans le monde un mouvement auquel il falloit prendre part, ne fût-ce que pour pouvoir en arrêter les élans exagérés; et les leçons et les livres de Jean Lascaris, — pour n'en pas citer d'autres, — commencèrent à saper les antiques méthodes.
La théologie ne comprit pas et ne pouvoit sans doute pas comprendre alors la situation que ce premier frémissement du monde moderne alloit lui faire. Au milieu même des études universitaires de Clément Marot éclata une querelle sdeoti-
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ûque qui peut être considérée comme étant en relation intime avec la Réforme ; et cette querelle déposa dansfesprit de notre poète, comme dans Tesprit de presque tous les lettrés d'alors, des tendances habilement exploitées plus tard par la très-ûne diplomatie des premiers Réformateurs.
Je fais allusion à ce débat entre Reuchlin et les théologiens de Cologne, débat qui commença sur la question de savoir si Ton devoit enlever aux juifs leurs IKres de cabale et de légendes , et qui passionna bientôt toute FEurope pieuse et savante. Il devint , en effet , un des plus importants épisodes de la lutte du moyen âge et du monde moderne.
Les universités de France et d'Allemagne soutinrent la querelle contre les plus illustres érudits, non-seulement contre Reuchlin, mais contre Érasme, Melanchthon, Le Febvre d*Étapies, Budé, contre les esprits les plus élégants et contre une nuée de railleurs et de libertins , qui , sous la haute direction d'Ulric de Hutten, résumèrent la dispute dans les EpistoUe obscurorum virorum.
Ce pamphlet terrible, à la fois spirituel et cruel, aux traits acérés, aux allures pleines de bonhomie, prodigua les douloureuses et les odieuses insultes à ce qui étoit alors , nous ne Tavons pas caché, pédant et tyrannique , mais grave et vénérable. Dans son latin macaronique , qui ne ressemble que trop au latin de l'Université, ce livre résume très-gaiement et assez complètement les nuances multiples du débat. Un bachelier imbécile, qui est naturellement chargé de défendre les théo- Ic^ens, écrit : « Et scribatis mihi an est necessarium ad £temam salutem quod scholares discunt grammaticam ex poetis uciUaribvLS, sicut est Virgilius, Tullius, Plinius et alii. Videtur mihi quod non est bonus modus studendi. Quia multa men^ tiuntur poetae, et in poetriâ sunt mendacia, et ergo qui incipiunt suam doctrinam in poetriâ, hoc est in mendaciis, non possunt proficere in bonitate. » Nous avons là le gros résumé de la question : les belles-lettres grecques et latines contre la scolastique ; la vieille pédagogie chrétienne contre la nouvelle péds^ogie
artistique; la nouveauté gracieuse et belle contre la tradition illustre et sainte; le corps entier de TUniversité, avec toutes les forces intellectuelles, philosophiques et morales, que tant de siècles lui avoient données, contre Fantiquité païenne. Nous voyons aussi poindre l'argument qui faisoit la force et la foiblesse des théologiens et qui découvroit toute la gravité que l'avenir alloit donner au débfit : a L'étude de Virgile est-elle nécessaire au salut et nous fera-t-elle progresser en bonté? » « Tune ego dixi quod sufliciat ad aBtcrnam salutem quod aliquis estsimplex grammaticus et saltem scit exprimere mentis conccptum. » Un des autres bacheliers hébétés dit qu'il n*est pas « nécessaire d'introduire cette nouvelle latinité dans la sacrbsaintc théologie. Et qu'est-ce que tous ces gens-là, ces Érasme, ces Reucklin ? Ont-ils jamais disputé publiquement, ces nouveaux latiniseurs? ont-ils tenu des conclusions? Aloi's quel droit ont-ils? Ils disent qu'ils savent le grec et l'hébreu. A quoi bon cela? La sainte Écriture n'est-elle pas suflisamment traduite, et faut-il oublier que cet hébreu est la langue des juifs infidèles, et ce grec la langue des Grecs schismatiques? » Ces arguments ressemblent à ceux qu'Omar pouvoii donner pour prouver logiquement et théologiquement son droit de brûler la bibliothèque d'Alexandrie ; ils sont analogues à ceux que les théologiens huguenots purent faire valoir pour pousser. la populace à lacérer les tableaux et à détruire les statues. Mais, malgré leur apparente bouffonnerie, ils indiquent, je le répète, le vrai point de la question , c'est-à-dire la part excessive que la théologie s'attribuoit dans le gouvernement de cette terre , au nom de l'autre monde.
Les docteurs pouvoient comprendre que leurs ennemis , en les attaquant, attaquoient l'Église, dont ils affoiblissoient, décourageoient et dispersoient les défenseurs, dont ils battoient en brèche le système de défense. Ce système, la scolastique, étoit le seul qui eût été jusqu'ici employé dans toutes les attaques que l'Église avoit subies au moyen âge, et il avoit suffi à toutes les victoires. Les universitaires devinoient les étranges sottises.
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les chances de trouble moral et les hardiesses républicaines que les déesses de l'Olympe et les héros de Rome alloient apporter à la jeunesse chrétienne et monarchique. Il leur paraissoit absurde qu'un folâtre, un débauché, un adolescent, sans réflexion, sans étude, sans responsabilité, sans bonne foi, put venir, au nom d'Aristophane ou d'Horace, attaquer ce puissant monument, qui abritoittant de générations de saints et d'hommes de génie , à la construction duquel avoient travaillé l'Ange comme le Bœuf de l'école, le Docteur séraphique comme le Docteur subtil, et dont l'ombre bénie montoit jusqu'au trône de Dieu. Mais le catholicisme avoit plus de vigueur que les docteurs universitaires ne lui en supposoient. 11 pouvoit se passer de la scolastique. 11 y avoit place en lui ou à côté de lui pour les poètes séculiers, les juristes byzantins et les orateurs païens. Cest, en effet, à l'aide de tous ces éléments, en apparence mortels pour lui, qu'il fit le xvir siècle, — son xvn« siècle, — Corneille et Bossuet, Pascal et Nicolle, Racine et Fénelon. Nos maistres es arts eurent le tort de chercher à couvrir de l'infaillibilité dogmatique leurs formules, leurs titres, leurs vanités, leurs disputes et leur latin barbare. Ils poussoient ainsi dans la haine du catholicisme, non-seulement les novateurs de tempérament, les révolutionnaires par cupidité ou débauche, mais les enthousiastes et les généreux, et, à côté des déclassés et des impuissants , les fanatiques de la science. Ils préparoient pour ennemis à l'Église les amateurs de beau langage , du noble savoir, les disciples des lettres antiques, les délicats, les ironiques, les amoureux de l'art plastique et tous ceux qui sentoientle besoin d'ouvrir de nouvelles destinées à la langue comme au génie littéraire de la France.
11 y avoit longtemps, du reste, que des railleries et des attaques analogues avoient cours dans les écoles. Depuis plusieurs siècles déjà, Jean de Salisbury s'étoit plaint que « poetae, historiographi habebantur infâmes; et si quis incumbebat laboribus antiquorum, notabatur. » .
Cette hostilité contre la pédagogie du moyen âge se déve-
loppoit donc avec une violence inouïe , aidée d*une stratégie nouvelle et d'armes plus précises, au temps même où Clément étoit aux écoles. Elle dut combattre les conséquences de l'admiration que les leçons paternelles imposoient à son jeune
Il esprit pour la poésie scolastique et savante. Mais cette grande
bataille des railleurs contre les pédants, des linguistes, des artistes, des juristes contre les théologiens, se perpétua pendant dix ans. Elle n'envoya nulle part des échos plus sonores qu'en la petite cour de Marguerite de Valois, où Le Febvre d'Étaples et Budé étoient vénérés. Et, si je me suis tant appesanti sur cette querelle, c'est que je trouve dans les vers, comme dans la conduite de Marot, bien des preuves de l'in- • flucnce qu'elle exerça sur les tendances religieuses et sur l'exis-
Ij tence du poète.
\l Nous avons cherché ce que les livres et les conseils des
hommes illustres avoient pu donner au jeune Clément. Ce n' étoit pas là toute la vie de l'enfant.
Les écoliers, comme l'avoient dit à Louis XII les députés de l'Université, lors de la grande sédition qui eut lieu au commencement du règne, les écoliers ne possèdent rien, sinon leurs livres et la liberté. Ainsi , à côté des livres , il y avoit la liberté. La liberté de vingt-cinq mille étudiants et de cinq mille gradués! Les poètes, les conteurs, les annalistes, nous en esquissent l'histoire pittoresque.
Nous pouvons suivre notre héros, entrant ou artien, martinet, boursier ou l'un de ces pensionnaires que les grands seigneurs, les princes ou la reine envoyoient aux écoles sous la conduite d'un magister payé 25 livres par an. Nous pouvons le suivre aux tumultueuses lectures de la rue du Fouarre; au collège Montaigu; aux leçons de cet illustre disputeur écossais, Joannes Major, qui « vous eust persuadé , tant habile estoit-il , que vous eussiez trop dîné, encore eussiez-vous le ventre vide; » ou assis comme un singe au Grand-Quine , à la dispute solennelle du collège de Navarre. Puis, entouré d'une foule de béjaunes, de Jean le Veau, de Thomas le Sot et d'autres futurs rembar-
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reurs de boutiques après souper, nous pouvons nous le figurer courant de l'auberge de la Pomme -de -Pin au Castel, de la Magdeleine à la Mule, et s'arrêtant à cette notable taverne des Trois-Poissons, au faubourg Saint-Marcel, où la tourbe des porteurs de galoches ferrées venoit goûter ce bon vin d'Orléans. Nous le rencontrons avec les plus jeunes des suppôts de la Basoche, des clercs du Chastelet et de l'Empire de Galilée, des Enfants sans -souci. Avec eux il court les assemblées d'enfans perdus et matois , hantant les bateleurs aux lieux d'honneur et d'assise de l'Université, à la place Maubert, aux Halles, à la Grève, à la Pierre-au-Lait ; à Saint-lliomas-du- Louvre, où chanteurs et musiciens sonnoient tant que rage; au cloître Saints-Innocents; aux portails des églises, où les bandes d'alchimistes en guenilles cherchoient la pierre philosophale et écrivoient les lettres des chambrières.
Puisc'étoient les grosses querelles avec les gens de M. le prévôt, avec les bonnetiers du bourg Saint-Marcel, avec les messiers et gardeurs des vignes d'entour Vauvert et les Chartreux, sur lesquelles les écoliers prétendoient droit de pillage suzerain , par tradition non interrompue depuis Charlemagne. Aux jours sombres, c'étoient quelques-uns de ces jeux qu'énumère Rabelais, mais surtout le fluc, le glic, la carte virade; d'autres jeux plus nobles, comme la paume, et peut-être l'escaigne et la grosse boule, jeux venus nouvellement d'Italie, et où François de Valois, le futur protecteur de Marot, aimoit tant à se livrer, en compagnie de Fleurange, de Montmorency, de Brion.
Dans cette autre partie de la vie d'un écolier, il faut comprendre les jeux de l'esprit, l'exercice constant de la gaieté, de la verve, de cette liberté intellectuelle et morale qui touche à la licence et à laquelle nous avons conservé le nom de libertinage. « Je fuz quelque jour présent, dit Jean Bouchet, le Roy parlant à M. de La Trémouille des jeus que faisoient les basochiens de Paris et aussi ceux des collèges, qui parloient des seigneurs de sa cour et de ceux qui estoient près de sa personne. — Je veux, dit le Roy, que on joue en liberté, et que '
les jeunes gens desclarent les abuz qu'on fait en maœur, puisque les confesseurs et autres , qui sont saiges , n'en veullent rien dire; pourveu que on ne parie de ma femme, car je veux
que l'honneur des dames soit gardé. »
Ce qu'une telle liberté, de tels exercices ont dû communiquer d'aisance, de prestesse, de finesse au génie de Marot, et quelle influence ils eurent sur le développement de son talent, * je le laisse à deviner. N'oublions pas l'aide qu'il dût recevoir, en ce sens, de la lecture des fabliaux, de Villon, de Coquillart, de Baude, du roman de La Rose, et de Charles d'Orléans.
J'imagine d'ailleurs que celle de ces connaissances que, selon Villon, on acquiert en fuyant l'école, représentent les seuls arts où noire héros se sentit jamais capable de devenir bachelier ou maître. Il ne faut pas le prendre au sérieux quand il annonce dans une de ses épigrammes que ses parents, pour le faire écolier, l'ont fait tirer bien vingt ans au collier. 11 dit à l'une de ses premières maîtresses : « Tous deux nous aimons la musique, » l'un des Sept-arts; et à Maurice Scève, au contraire, il écrit qu'il chante quelquefois, mais qu'il ne boit déjà que trop sans se mettre en peine d'apprendre ut, ré, mi, fa, sol,laf Eh bien! il connoissoit le latin comme la musique; il le comprenoit, mais c'étoit tout. Les contemporains sont d'accord pour affirmer qu'il n'étoit pas savant. « S'il eût appris la science des Latins, il fût devenu semblable à Virgile, » dit de lui Salmon Macrin , un de ses amis particuliers. Sainte-Marthe constate qu'il n'avoit pas « de connoissance des langues grecque et latine. » « C'étoit un bel esprit, mais homme qui n'eust pas plus de sçavoir acquis que ce qu'il en falloit pour sa portée. » Marot le confesse, du reste : <( Si peu que je comprisse aux livres latins. »
11 fait cet aveu avec humilité. Pour moi , je n'hésite pas à dire que cette quasi-ignorance de Clément Marot fut la grande cause de sa gloire. 11 avoit mieux que le latin à apprendre ; il avoit à connoître la langue françoise et à la limer : ce sera,
" comme il l'indique , l'occupation du reste de sa vie.
LA VIE DE CLÉMENT MA||;^. x\xv
A l'époque où nous sommes arrivés , c'est-à-dire à la fin de son éducation universitaire , il pouvoit seulement se vanter d'avoir oublié la langue maternelle et « d'avoir apprins grossement la paternelle langue françoise. »
Cest bien le résumé de sa biographie vers l'an 1513. 11 paroît qu'alors Jehan Marot cherchoit à pousser son fils dans les voies chères aux enfants du Pays de Sapience et à le placer sous les ailes de dame Justice. Le litre d'une des pièces nous parle du temps où Clément Marot étoit au Palais. Faut-il chercher dans la facilité de ses premiers vers, dans les dégoûts ou dans l'indiscipline de l'enfant, les causes gui déterminèrent Jehan à lui faire quitter la société des Basochiens? Je • suppose qu'il faut attribuer cette détermination aux changements que les événements avoient apportés dans la fortune du vieux poète, changements qui l'obligeoient à abréger le temps dispendieux des études et à chercher pour Clément un protecteur qui lui donnât , avec des espérances d'avenir, « la nourriture et la vesture. »
La protectrice de Jean Marot, Anne de Bretagne, étoit morte et il avoit entendu plus tristement que beaucoup d'autres, sans doute, ces solennelles paroles prononcées après l'enterrement de la reine par monseigneur d'Avaugour, grand maître de Bretagne a affin que congnoissiez qu'il n'y a plus de maison ouverte, je romps le baston, » ce qu'il avoit fait. Après quoi le roi d'armes, Bretagne, avoit commencé à crier à haute voix : « La Très Chrestienne Roy ne et Duchesse, nostre souveraine dame et maîtresse, est morte. Chascun se pourvoye! » Maître Jehan ne trouva pas à se pourvoir. Louis XII, après la mort d'Anne , avoit renvoyé de la cour les comédiens et baladins , et les humbles poètes avoient bien pu sortir en leur compagnie.
La seconde épouse de Louis, cette Angloise au long corps, au long visage vulgaire qui indiquoit une âme de marchande , et à laquelle les contemporains appliquent cette devise : pliLS sale que royiie, avoit, nous le savons, autre chose
à faire que de recueillir les protégés de celle à qui elle succédoit.
Jehan se tourna vers monseigneur de Valois qui venoit d'épouser Claude, la fille aînée de la reine décédée. 11 lui adressa un rondeau désolé, dans lequel il le supplie de le coucher en ses papiers. Ce rondeau montre « le pauvre maître Jehan » depuis le second mariage du roi, hébété, gueux, malade, plus étonné qu'un chat huant tourmenté par tous les oiseaux du voisinage, avec un teint couleur d'éperlan, maigre et sec comme les jambes d'un paon.
Mais Jehan ne perdit pas courage. La santé revint, et monseigneur de Valois le retint en son service, de quoi il le remercie par une ballade que n'eût pas désavouée Charles d'Orléans.