NOVICIAT LITTÉRAIRE. PREMIÈRES AMOURS
Clément avoit déjà composé quelques vers et il avoit été amoureux. La traduction de la première églogue de Virgile, le Jugement de Minos, et quelques rondeaux, furent ses premiers essais. Sibilet, le contemporain et l'admirateur enthousiaste de notre poëte, avoue que « les Rondeaux de Marot sont plus fondez sur l'imitation de son père que sont ceux de son plus grand aage. » Nous aurons bientôt occasion de compléter ce jugement. Marot, du reste, indique le signe auquel, parmi plusieurs autres, on peut reconnoître ses premières rimes : il n'observoit pas encore Télision des e muets au milieu du vers , et toutefois ne les comptoit pas pour une syllabe ; ce fut son Jean le Maire de Belges qui le reprit à ce sujet en complétant son éducation poétique.
11 avoit été déjà amoureux aussi. L'on peut, je crois, trouver dans le Dialoguedes deux amoureux, — également œuvre d'imita-
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tion et de jeunesse, — le récit de ces premières et naïves amours, le portrait de sa vertueuse et coquette maîtresse et le détail de sa queste amoureuse. Il revient sur cela dans cette ballade sans originalité sans doute, mais presque touchante par la vérité du sentiment exprimé et qui commence par ces mots : Musiciens à la voix argentine, a Hélas! j'ai bien mon joli temps perdu. Adieu, Palais I adieu, mon maître Jean Griffon I adieu, la porte Barbette où j'ai chanté mainte belle chanson pour le plaisir d'une fillette 1 Elle est bien jeune, mais déjà bien coquette; hélas I j'ai trop chanté pour elle, trop sifflé, trop attendu devant sa porte. J'ai trop souffert. Je quitte tout, j'abandonne le don d'aymer, qui est si cher vendu. Je vais voir s'il y a encore quelque honneur à la guerre, et si les combats sont aussi rudes qu'une maîtresse. »
11 quitta donc la carrière du Palais pour la carrière militaire. De basochien, de page de dame Justice , il devint page de messire de Neuville, seigneur de Villeroy.
Le page étoit au premier degré de la vieille domesticité militaire et chevaleresque. Il étoit jadis très-rudement mené, et Brantôme se rappelle, par tradition bien entretenue, les nombreux coups de fouet que la grave reine Anne faisoit distribuer à son page, grand-père de l'écrivain. Les mémoires de Mergey, du Loyal Serviteur et d'autres nous montrent le page continuant, en province, de recevoir une éducation sévère, qui tournoit autour de ces trois choses : la piété, la courtoisie, l'exercice des armes. Mais à Paris , la pagerie étoit une véritable école de libertinage. Les conteurs nous montrent ces enfants endiablés folâtrant dans les cours, moquant, injuriant les passants aux portes des hôtels, pillant, maltraitant les naïfs et les étrangers; et, tantôt en guerre, tantôt de concert avec les laquais , jouant les plus joyeux comme les plus cruels tours aux environs du palais de justice, aux portes duquel étoient rassemblés les valets et les mules des plaideurs et des magistrats. Ceux de nos lecteurs qui voudront mieux connoître cette partie de la vie intime du commencement du xvi« siècle, nous les renvoyons à la
troisième partie des Contreditz de Songecreiix. Ils trouveront dépeintes avec une grande abondance de détails, avec une couleur saisissante et une énergie rabelaisienne, Texistence et l'éducation des varlels de cour.
Clément avoit été favorablemeent accueilli par François de Valois quand il lui avoit présenté le Jugement de Minos, — en 1 51 4 sans doute. — Les souvenirs de son premier amour s'étoient naturellement changés en hémistiches. Si j'interprète bien Tépître dédicatoire adressée vingt-quatre ans plus tard à M. de Villeroy, notre poëte, pour se consoler de ses premières douleurs amoureuses, avoit construit un poème allégorique, le Temple de Cv/pido, qu'il communiqua à son maître, et à la fin duquel, sur les conseils de cêlui-ci, il ajouta la Queste de Ferme amour.
Quel étoit ce maître, le seul, hormis les princes, que notre poète ait jamais servi , et auquel il promet avec orgueil l'immortalité que l'histoire ne sauroit refuser au premier protecteur de Marot? C'est, nous l'avons dit, Nicolas l*'' de Neuville, seigneur de Villeroy, à qui son titre de possesseur de la maison des Tuileries, — maison qu'il alloit céder en 1518 à PYançois !•', — eût peut-être valu, même sans Clément, le souvenir de la postérité, il étoit dès 1507 secrétaire des finances, il venoit de se marier en 1511. En 1518, il étoit nommé troisième plénipotentiaire en Angleterre, et des lettres patentes de François l**" le reconnoissent, à cette môme date, chevalier, secrétaire des finances^ audiencicr de la chancellerie de France. Nous pouvons voir en lui, comme en tout fondateur de race illustre, un homme de large et active intelligence. C'est sans doute ce même personnage dont Benvenuto Cellini nous fait le portrait : il étoit excessivement riche; il parloit avec lenteur et, sous un extérieur plein de gravité et de distinction , il cachoit un esprit subtil et une habileté extraordinaire en toutes choses. Il fut, sans doute, pour Clément un protecteur utile et bienveillant» avec cette nuance de camaraderie noble que la jeunesse da patron, la maturité précoce et le talent du client peuvent faire présumer.
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En tout cas, ce fut lui qui guida les premiers pas de Marot dans le monde des armes et de la cour, et qui dirigea son premier appel à la postérité. Nous ne nous aventurerons pas trop en indiquant le beau et somptueux logis nouvellement bâti par messire Nicolas de Neuville comme le lieu où le jeune rimeur mit la dernière main à la plus. importante des œuvres de sa première manière. Cet hôtel, tout neuf en 1518, avoisinoit Thôtel de Bourbon, touchoitaux basses-cours du Louvre et s'appuyoit sur la petite rue d'Autriche ou d'Autruche. Cette rue, qui est plus connue sous le nom de rue du Louvre, étoit alors, si nous en croyons messire Nicolas luimême, « habitée de femmes de dissolue vie ou de rulTians, de paillards et aultres maulvais garsons. » Ce n'étoit pas l'endroit merveilleusement choisi pour faire la Queste de Ferme amour. Mais l'adolescent étoit alors l'ennemi, comme ri le dit dans, ce même Temple de Cvpido, des amours lubriques et légères. Il parott, à cette époque, d'ailleurs fort découragé de toute tendresse, fort humilié de n'avoir pu amollir par ses gracieux écrits le cœur de sa première maîtresse, et cette période, qui s'écoula entre 1516 et 1522, est peut-être celle à laquelle il fait allusion quand il écrit qu'il resta pendant bien des années sans aimer.
Puisque je rencontre ces mots maîtresse, aimer et amour, qui viendront tant de fois sous ma plume dans cette biographie d'un poëte amoureux, je voudrois prier mes lecteurs d'éloigné un peu de leur mémoire le souvenir des récits de Brantôme et des pièces cyniques de Marot lui-même.
L'amour, au commencement du xvi« siècle, et plus tard encore, n'étoit pas toujours celui des Dames galantes. Il avoit gardé un peu de cette dignité qu'il occupoit dans les mœurs chevaleresques. 11 étoit un des éléments de l'éducation noble , un des points de la courtoisie, un des exercices intellectuels et moraux qui convenoient au jeune gentilhomme. « L'on avoit, en ce temps-là, raconte un contemporain, une coustume, qu'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne maison s'ils n'a-
voient une maistresse, laquelle ne se choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles estoient données par quelques parents ou supérieurs, ou elles mesmes choisissoient ceux de qui elles vouloient estre servies à la cour... J'estois soigneux de complaire à ma maistresse et de la faire servir de mes pages et de mes laquais. Elle se rendit très soigneuse de moy, me reprenant de tout en ce qu'il luy sembloit que je faisois de mal-séant, d'indiscret ou d'incivil. Nulle autre personne ne m'a tant aidé à m'introduire dans le monde et à me faire prendre l'air de la cour... Geste coustume avoit telle force que ceux qui ne la suivoient estoient regardés comme mal appris et n'ayant l'esprit capable d'honneste conversation. » C'est à la date de 1568, c'est-à-dire après la corruption galante des règnes de François i" et d'Henri 11, que de telles mœurs régnoient encore. Je ne prétends pas que, même au commencement du siècle, les nobles et les platoniques amours fussent le but de toute conversation entre les jeunes courtisans et les honnêtes demoiselles. Mais il en faut tenir compte, et ne pas songer uniquement aux scandales, si complaisamment exagérés par les conteurs. Beaucoup des élégies, des épigrammes, des épîtres galantes de notre poëte seront mieux entendues, et ses relations avec Marguerite de Valois seront mieux comprises, si l'on veut se rappeler ces habitudes de chaste et pourtant attentive galanterie où les mots seuls sont passionnément exigeants.
Au commencement de cette période de Tadolescence de Marot, la cour, rajeunie par le nouveau roi, prit des alluras plus libres et s'abandonna aux instincts d'une élégance plus line. Dans le royaume de fémenye^ formée par la reine Anne, tout fut bouleversé : la dignité fut remplacée par la grâce, les recherches de Fintelligence par les raflinements de l'esprit, et François 1" entraîna tous ses courtisans dans cette triomphante vie de luxe, d'éclat, de licence, d'activité artistique et littéraire où notre poëte devoit trouver de quoi polir les instruments de son talent.
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A cette même date, si importante dans sa biographie, se passoit un événement que nous devons joindre à tous ceux qui contribuèrent à faire de lui un ennemi de l'établissement ecclésiastique d'alors, et qui décidèrent ainsi des plus graves incidents de son existence.
Je veux parler de ce concordat entre François l**" et ce pape Léon X, qu'on ne respectoit point trop quoiqu'il eût la mine d'être un fort homme de bien; mais il « étoit homme fort craintif et si ne voyoit point fort clair, et n'aimoit rien tant que la musique. » Toutefois voyoit-il plus clair qu'on ne le disoit alors, et bien sut-il niener le roi à cet arrangement qui blessa l'Église de France si profondément qu'à ce concordat furent attribués et les malheurs de l'hérésie et l'extinction si prompte de la race des Valois.
u Le concordat, dit un contemporain, fut publié en la cour de Parlement de Paris, le 22* jour de mars. Tan susdit 1516, qui ne fust pas sans grand murmure et scandale des universitez et églises , cathédrales et mesmement des suppotz de l'Université de Paris, lesquels par force et violence s'efforcèrent d'empescher que publication en fust faicte par les lieux publics de ladicte ville, mais ils ne furent les plus forts. Et pour s'en venger plantèrent, par les portes des collèges et aultres lieux, libelles fameux, en mettres latins, contre aucuns grands personnages du conseil du roy et entr'aultres contre monsieur Anthoine du Pra, chancelier de France. »
L'armée des basochiens, qui tenoîent leur camp au Palais, n'étoit pas moins irritée que les légions des suppôts universitaires. Clercs et écoliers étoient à cette époque les grands amis de Clément qui, page chez un homme d'État, devoit rechercher dans son office plutôt les fonctions intellectuelles que les pratiques militaires, et aimoit sans doute mieux remplir des devoirs de secrétaire que « saulter, luitter, chevaulcher. » Pour lui ces libelles et ces mètres latins étoient choses plus importantes que les quilles, la boule et le jeu de longue paume.
11 ne paroît pas être resté bien longtemps, d'ailleurs, chez
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M. de Villeroy : on sortoit de page vers seize ans, à dixhuit ans au plus lard, nous apprend Noël du Fail.
Quand il quitta les somptueux logis d'auprès le Louvre, ce ne fut pas pour une très-heureuse existence. Dans le premier rondeau qu'il adressa au seigneur de Pothon pour implorer sa protection auprès du roi , il reconnoît qu'il veut devenir sage et songer à l'avenir. Quand, dans un autre rondeau, il invoque le secours de Marguerite de Valois, il lui dit : « La fortune que j'ai suivie m'a souvent assis au froid giron de triste vie. )> Lorsqu'à cette même princesse il adresse l'épître du Despourveu, il parle encore de la mer d'infortunes où il est. François I*% dont Jehan Marot étoit un des serviteurs fidèles et à qui Clément, dans son épître en vers équivoques, avoit pu toucher le cœur en lui disant avec une sincérité naïve que le honheur de rimer remplaçoit même la nourriture de son propre corps, François \^^ le recommanda à sa sœur.
A elle, dès ce moment, Marot parle de la poésie avec une sorte de tendresse, mais de la poésie telle qu'il la comprenoit alors. 11 sait bien qu'il n'est que l'imitateur des orateurs parfaits; il ne cherche que « les bons propos, les raisons singulières, les belles matières. » C'est tout le sec travail de la rhétorique du temps. 11 en avoit adopté jusqu'aux plus vieilles formules, et c'est à cette époque, j'en suis convaincu, qu'il s'enorgueillissoit du titre que nous lui voyons prendre en tête d'un de ses ouvrages : facteur de la Royne, c'est-à-dire poëte de la reine , de la reine Claude , évidemment.
Pothon se chargea enfin de le présenter, en compagnie de son épître du Despourveu, à Marguerite de Valois. Quel étoit ce Pothon, « gentilhomme honorable? » Je ne trouve alors d'autre seigneur de ce nom qu'un Poton Raflin qui étoit gentilhomme de la chambre en 1523. La recommandation du roi, l'épître et le gentilhomme honorable n'emportèrent pas immédiatement la position, et ce ne fut pas sans insistance que le (t facteur de la Royne» parvint à être couché sur les états de la princesse.
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Les précédents biographes de Marot afiirment que ce fut en Tan 1518 qu'il fut nommé valet de chambre de Marguerite. Je ne saurois être aussi affîrmatif. Les Comptes de la maison du duc et de la duchesse d'Alençon de 1517 à 1521 nous nomment bien les valets de chambre de monseigneur; quant à ceux de madame, ils nous indiquent seulement qu'il y en avoit deux. Pour Clément Marot , il n'est nommé dans ces Comptes qu'en 1524, époque à laquelle il reçoit 95 livres, à titre de pensionnaire non noble de la duchesse, en compagnie d'Anthoine Boileau et de Jehan Ragot. On ne sauroit douter pourtant qu'il n'ait été, bien avant cette date, attaché par un lien plus ou moins étroit à la cour de Marguerite. Au temps de son exil à Ferrare, dans une épître au roi qui doit avoir été écrite au milieu de 1535, il dit qu'il y a des ans quatre et douze, c'està-dire qu'il y a seize ans qu'il est serviteur de la princesse. Cela nous reporte donc à 1519.
Il rencontra dans cette cour une foule de personnages qui jouent leur rôle dans la grande histoire ou dans l'histoire personnelle de notre poëte, qui donnèrent une impulsion nouvelle à ses idées, un élan nouveau à son talent, ou qui prirent part aux événements politiques et religieux de la suite du siècle. Nous aurons à les nommer plus tard. Contentons-nous d'en signaler deux, l'un parce qu'il se nomme l'abbé de Saint- Évroul, aumônier de Marguerite dès 1517, et aussi parce que l'ennemi le plus violent de notre Clément, François Sagon, étoit secrétaire de l'abbé de Saint-Évroul. L'autre, nous le trouvons au milieu de cette foule de demoiselles d'honneur de Marguerite avec lesquelles le poëte gardera toujours des relations de courtoisie, quand il les retrouvera plus tard à la cour de François l®^ et qu'il leur dédiera diverses pièces. Ce personnage n'est autre qu'Anne de Boleyn, quam in Angliam rêversam, dit Cambden , Henricus ob formavi venuslam et modestiam gallicà feslivitate temperatam, efflictim deperiit. C'est ainsi à Marguerite, la patronne de notre poëte, que les historiens du xvi« siècle font remonter la cause première du schisme de
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rAngleterre. C'est à la cour de Marguerite, entre Clément Marot et Louis deBerquin, à cette fameuse escole (f amour et d'hérésie, qu'Anne de Bole>n apprit la haine de l'Église romaine et cette science de galanterie à laquelle le pataud Henri Vlll ne sut pas résister.
Cette école de galanterie n'exerça pas sur Marot son influence immédiate. Comme il l'indique dans son Épistre des Jarretières blanches, il attendoit fort patiemment bonne fortune en amour, et portoit pour toute couleur le blanc, en signe qu'il n'avoit pas d'amie. Si je ne me trompe, il étoit alors tout à la fois attaché à la maison militaire du duc d'Alençon et l'écrivain de la duchesse. Il dit que sa main a l'habitude de manier ou la lance ou la plume. Nous le voyons, en effet, mêlé aux faits de guerre, petitement sans doute, mais assez pour pouvoir en rendre compte.
En somme, à cette époque de sa vie, après avoir, au début de son adolescence, essayé de devenir un poète savant, un habile rhétoricien, un grand orateur en rime, après avoir montré l'amour d'un art ridicule, mais au moins l'amour de l'art, la préoccupation du travail artistique, il en étoit venu à sommeiller dans les antichambres de la poésie de cour. 11 étoit un mince nouvelliste, il faisoit des petits vers sur les incidents grands et petits; des épîtres lourdes sur le camp d'Attigny, sur la guerre du Haynaut ou le camp du Drap-d'Or; des complaintes de commande, des épitaphes plates, des chansons grivoises pour le compte d'autrui, des rondeaux quêteurs; et il distribuoit dans le voisinage, aux amis et aux passants, des compliments de réciprocité ou des louanges productives. C'étoit, comme je le disois, le bas côté de cette poésie de cour, dans l'exercice de laquelle il devoit devenir un si excellent poète.
Quoique ces vilains endroits par où il passoit fussent pour lui dangereux et qu'ils fussent faits pour tuer et l'amour du travail et la dignité du caractère, il falloit pourtant qu'il sortît, par cette paresse et par ces petits vers, de l'école savante, et
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qu'il secouât, fût-ce dans la plus mauvaise compagnie des cour* tisans, le pédantisme qui le menaçoit.
Il ne tarda pas à être sauvé, par l'amour, des dangers que son intelligence et sa fierté pouvoient courir, a Sept ans y a, dit-il, que ma main se repose sans volonté d'écrire à nulle femme. » Partons de la dernière de ses poésies amoureuses, le Temple de Cupido, ce laps de sept années place entre 1522 et 1523 cet amour qui devoit commencer à nous donner Marot, en purifiant son intelligence des vices de l'éducation et en élevant son cœur au-dessus des misérables habitudes où il laissoit aller son existence.
Mes prédécesseurs assurent que ce fut à Diane de» Poitiers que s'adressa ce grand amour. J'aurai à étudier bientôt, à propos de Marguerite de Valois, la méthode à l'aide de laquelle ces érudits sont arrivés à tout découvrir et à tout préciser dans les amours de notre pocte, jusqu'aux jours, aux heures , à la façon dont il reçut des faveurs qui ne s'accordent pas habituellement sur la place publique. Cette méthode n'est pas absolument précieuse à conserver ; le plus ancien de ces biographes a tout inventé, et les autres ont tout copié dans celui qui avoit tout inventé. Mais les arguments sur quoi ont été appuyés ces inventions sont intéressants , nous les recueillerons et l'on pourra appliquer aux diverses aventures de Clément les observations que nous suggérera Tune d'elles.
Marot fut-il aîraé de Diane de Poitiers ? Je n'en sais rien , et jusqu'ici personne n'en peut savoir plus. Je vois que Marot aima, au réveil de son cœur de vingt-cinq ans, une dame de la cour. Je vois encore qu'il aima une femme nommée Diane. Cette Diane est-elle la même que la première dame? Cela est possible, mais le contraire l'est autant. N'y eut-il pas à la cour alors d'autre Diane que la fille de Saint-Vallier ? Il le faudroit supposer pour pouvoir affirmer que Diane de Poitiers a été la maîtresse de Clément. Si je voulois employer la méthode critique de ces romanesques érudits, il me seroit facile de prouver que Marot quitta cette amie parce qu'elle
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songeoit au mariage, ce qui nous mène loin de la femme du grand sénéchal de Normandie, mari commode peut-être, mais enlin mari. D'ailleurs , Diane fût-elle restée jusqu'à ses vinglquatre ans M"" de Saint-Vallier, mon Clément ne se fût pas mis en si belle fureur à la pensée qu'on le vouloit mener à l'autel en compagnie d'une telle héritière.
Ce qui est important ici, c'est, comme nous l'écrivions plus haut, de chercher comment notre poète trouva dans cette passion le réveil de son âme et l'éveil de son talent.
Pour lui, sinon pour sa maîtresse, ce fut une vraie et touchante passion. « Car aussitôt que la fortune bonne vous eut monirée à mes yeux, je trouvai amassés dans mon esprit de nouveaux soucis, de nouvelles pensées, si bien que mon désir, qui couroit en cent lieux, s'arrêta à l'instant même en un seul lieu où il restera jusqu'à ce que je meure. » Et l'on trouve en ses vers, encore bien rudes, le sentiment grave et très-doux , les naïves sincérités de l'amour pur. Nulle de ces railleries, nulle de ces impertinences de débauché, nulle de ces exigences sceptiques et effrontées de l'homme blasé, que ses vers plus polis nous montreront au temps de l'âge mûr! Les sentiments, les plaintes, les cris très -attendrissants de la joie amoureuse, les lamentations, sans grande recherche, du cœur affligé, les éclats sonores de cette candide fatuité qui en est encore aux espérances, tout cela remplace l'art, qui n'existe pas encore. Ce fut pourtant ainsi que se forma l'artiste, et que le poëte se mit à la place du savant. Le rhétoricien, le nouvelliste, le facteur de rimes disparut, ou plutôt Marot devint l'écrivain de ses pensées, le nouvelliste de son âme, si je puis dire, il devint le poëte de Clément au lieu d'être le poëte de la cour.
Nous aurons à apprécier quel genre d'impulsion C€tte vie nouvelle donna à son talent. Mais nous arrivons à l'époque où, après cette vie, en somme, aisée, après cette grande exaltation d'amour qui lui montra, de loin encore, le grand chemin de la postérité, toutes les mist^es alloient tomber sur son pauvre
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chef. Clément devoit perdre à la fois son amie, sa santé, sa liberté et son père.
Nous avons un peu oublié le bon vieillard Jehan Marot, dont la biographie pourtant a été jusqu'ici pour nous un objet important. Nous le voyons, à cette date de 1523, non pas valet de chambre, mais valet de garde-robe, « car, dit du Haillan, nul jadis n'estoit valet de chambre qui ne fust gentilhomme. Les roturiers estoient valets de garde-robe... François donna l'entrée aux roturiers d'estre valets de chambre. » Ce ne fut pas sans doute dès le début de son règne que le roi donna cette entrée aux roturiers , mais déjà à cette date on attachoit peu d'importance à la différence.
Dans TEstat de maître Jehan Carré, notaire et trésorier du roy, pour cette dite année 1523, le vieux poëte est d'abord inscrit sous le nom de maistre Jehan Maret. Là il est mêlé aux valets de garde-robe, à côté de quelques personnages connus : Jehan de Paris, peintre, Jehannot Clouet, peintre, et maistre Simon Bourgoing, vieux poëte aussi, déjà valet de Louis Xll et célèbre dès cette époque tant par ses traductions de Lucien que par son Espinette du jeune prince conquérant le royaulme de bonne renommée, Maistre Simon ne reçoit que 120 livres, tandis que maistre Jehan atteignoit, avec les deux peintres, le maximum du prix accordé aux valets de garde-robe, 240 livres. Cette somme étoit, du reste, une grosse rémunération : le Maistre de l'Hôtel du Roy, un des plus puissants seigneurs de France, avoit 1,200 livres, et bien plus tard, à la fin du règne de François 1", quand l'argent étoit déjà bien avili, un gentilhomme de la chambre, aussi bien qu'un conseiller au parlement de Paris, avoit 200 escus par an, c'est-à-dire une valeur équivalant à 6,000 francs d'aujourd'hui. Dans le Compte définitif de ce dit an 1523, on re^itue au vieillard son nom et on lui donne du valet de chambre « maistre Jehan Marot, aussi vallet de chambre du roy nostre sire, la somme de 240 livres tournois à luy ordonnées, par ledit seigneur et son dit estât, pour ses gaiges de l'année escheue. Ca dernier jour de décembre
XLViii LA VIE DB CLÉMENT MAROT.
1523. Quittance signée à sa requête par Jehan Bochetel, notaire et secrétaire du roy. Ce 1*' février 1523 (1524). »
Jehan Marot, qui recevoit ainsi ses gaiges par mandataire* étoit malade ou plutôt absent. Les précédents biographes en ont conclu qu'il étoit moribond, et ils le font mourir dans le courant de Tannée 1523, sans trop songer à cette quittance de février 1524. Nous avons pu constater qu'il vécut plus longtemps. Dans l'État de la recepte et despence , du mesrae maistre Jehan Carré, pour l'année 1524, nous retrouvons notre Jehan Marot. Seulement, cette fois il est rangé parmi les peintres et gens de mestier et ne reçoit que six vingts livres. Enfin nous trouvons un autre roolle daté de cette façon peu précise : « pour ceste présente année commençant le premier jour de janvier dernier passé et finissant le dernier jour de décembre prochain venant. » Cette manière rappelle un peu celle qu'employoit la chronique de Turpin pour donner aux lecteurs une idée mathématique de la taille de Charlcmagne : a II avoit six pieds à la mesure de chacun des siens qui éloient longs à merveille.^^ Mais une étude attentive de ce roo//e permet de lui restituer sans conteste la date de 1525. Nous y retrouvons maistre Jehan Marot, auquel on a restitué ses 240 livres.
J'ai peine à croire que le vieillard fût mort au commencement de 1526 : Clément eût fait allusion à ce malheur dans cet Evferoù il parle si minutieusement desa personne et de ses maux. Nous arriverons à prouver, j.e crois, que notre poëte perdit son père à la fin de Tannée 1526. Je dis à la fin d'une année, au moment où Ton alloit dresser les états et où il n'y avoit rien à faire que d* effacer Jean pour mettre Clément , et nous le verrons insister pendant presque toute Tannée 1527 pour faire opérer cette substitution.
Je neveux pas quitter ce sujet sans constater dans cette âme qui semble mieux faite pour Tamour que pour l'amitié, dans ce poëte qui ne fait point allusion à sa mère, presque point à sa femme et à ses enfants, sans constater un instinct très-profond de Tamour filial. Il parle toujours de son père avec un
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sentiment de vénération sincère et caressante. 11 voit toujours en lui l'homme très-vieux, très-bon, très-respecté, indulgent en môme temps qu*austère. Les paroles qu'il place dans la bouche du bonhomme mourant ont déjà la gravité de celles qu'il mettra sur ses lèvres bienheureuses dans les champs Élysées, et dans ce royaume des ombres elles garderont encore cette sagesse pratique et cette aimante prud'homie du vieux berger Jehannot, surveillant, avec Colin son compère, l'éducation du bergerot Clément.
Le vieillard, du reste, en bon et prudent Normand qu'il étoit, n'avoit pas mangé le fonds avec le revenu. Il laissa à son ûls une petite fortune, si nous en croyons le plus récent des annalistes du Quercy, qui assure que u Clément Marot possédoit deux terres, l'une à Clément, Tautre à Marot. Ces deux terres sont situées dans la paroisse de Cessac, à deux lieues de Cahors, et portent encore leurs anciens noms (l'histoire manuscrite que je cite est de 1835). On montre à Marot le reste d'un vieux chêne sous lequel la tradition veut que le poète étoit habitué à s'asseoir. Ces terres faisoient-elles partie des biens de sa mère, ou son père en fit-il l'acquisition? Nous croyons que cette dernière supposition est la vraie, qu'il donna à l'une de ces terres son propre nom et à l'autre le prénom de son fils. Toutefois, celle-ci , il ne l'a pas appelée Clément, parce qu'elle est à Saint-Clément, annexe de Cessac. 11 paroît que notre poète tenoit à ses domaines du Quercy et qu'il les entretenoit à grands frais; et s'il faut en croire la tradition , il les visitoit souvent, et y faisoit un assez long séjour. »
Nous voyons d'autre part qu'à la fin de la Restauration un propriétaire de Marot, près Saint-Clément, canton de Castelnau, possédoit, outre un tableau qui venoit de notre poète, le fauteuil qu'il avoit affectionné; et ce propriétaire, le comte de Mosbourg , entretenoit soigneusement cet arbre où , selon la tradition, Clément aimoit à s'asseoir.
Nous avons atteint un peu vite l'an 1528. Bien avant cette
date, Clément avoit été séparé de Tobjet de son amour, comme les anciens chevaliers, par les nécessités de la guerre, il avoit, en 1521-1525, suivi le roi en Italie, dans un équipage où notre imagination hésite tout d'abord à reconnoître maistre Clément, la lance à la main et armé de pied en cap. H étoit parti fort féru d* amour, fort persuadé, sur petites preuves, à mon sens , d'être tendrement aimé.
11 put entendre, peut-être, ce conseil que donnoit le seigneur de la Trémouille, un des habiles généraux du temps, et, en cette occasion du moins, un des précurseurs du grand Napoléon; « il conseilloit au Roy suyvir à lance baissée et pointe d'espée les ennemys, sans assiéger aucune ville ; parce que il disoit la force des François estre en émotion et fureur, et que le Roy ne les devoit arrester à aucun siège. Ce qui ne fut trouvé bon. » On mit donc le siège devant Pavie, où notre amoureux, toujours ardent, quoiqu'il n'eût reçu aucune réponse ou nouvelles de sa mie, endura à côté du roi neige, gelée, froidure, ce qui, on peut le croire, « apporta aux gendarmes plusieurs malaises. »
Notre poëte assista à la bataille de Pavie. J'avois d'abord soupçonné qu'il étoit parti avec la maison de monsieur d'Alençon, mais le corps d'armée commandé par ce duc quitta le champ de bataille avec une précipitation qui sauva, peut-être, la France de l'invasion, mais qui fut fort mal jugée; et comme Marot, au contraire, resta sur le champ de bataille blessé et prisonnier, on sera donc forcé de chercher sa place ailleurs. Il se battit vaillamment, puisqu'il fut blessé en place honorable, au bras, « tout outre rudement. » J'aime à supposer qu'il n'étoit pas loin de ce géant de fer, le roi François qui , après la défaite des lansquenets et la fuite des Suisses, soutenoit tout le faix de la bataille. « Et là, dit le roi lui -môme dans une de ses épîtres , je fuz longuement combattu , et mon cheval abattu mort soubz moi. » De ses soldats les uns fuyoient vers Pavie, mais ils furent faits prisonniers; les autres mouroient à côté de lui (|ui, à pied, bk^sséà la jambe.
LA VIE DE CLÉMENT MAROT. u
se battit, tuant tant qu'haleine lui faillit. Mais quoi ! il fallut se rendre :
Dont tout d*ung coup je perdiz espérance De mère, sœur, enfant, amye et France.
Clément, nous venons de le dire, fut fait prisonnier, avec le roi. Un des témoins de la bataille nous révèle que : « Les Impériaux, à si riche butin, ne font cas des gentilshommes ny des soldats prisonniers , et les congédient. » C'est à ce dédain sans doute que Marot dut de revenir bientôt en France. — Celçi se passoit à la fin de février 1525.
Il trouva sa maîtresse toute changée. 11 me paroit constater cet événement avec plus de tristesse que de désespoir. U n'étoit pas plus fait pour les sentiments profonds que pour les pensées profondes. Tout ce qui étoit violent répugnoit à sa nature. 11 semble avoir accueilli tout d'abord la certitude de l'inconstance de son amie avec un abattement respectueux. Je vois ensuite une légère écume d'indignation. Mais ce dernier sentiment s*adresse-t-il à cette première amie si noble ou à une seconde moins digne? Est-ce cette seconde seulement, celle qui vouloit le mariage, qui est Diane? Quelle est cette maligne Lima qui avoit tant d'engin et clans la malicieuse méchanceté de laquelle il veut voir la cause importante de son premier emprisonnement? Je n'ai pu, on en sait les raisons, trouver de réponses satisfaisantes à ces questions.
Mais nous pouvons nous arrêter au seuil de cette prison qui marque une des périodes importantes de la double vie littéraire et politique de xMarot.
C'est à cette date que prend fin sa première manière de poésie. Nous lirons la plupart des œuvres qu'elle a produites dans l'édition qui paroîtra en 1532, sous ce titre : r Adolescence Clémentine, autrement les (ouvres de Clément Marot, de Cahors en Qaercy, valet de chambre du roy, composées en Vaage de son adolesceme... Cette édition contient, outre la première églogue des Bucoliques, le Temple de Cvpido, le Jugement de M inos, les
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Tristes vers de Beroalde, et une oraison devant le cruciflx, neuf épîtres, dt'ux complaintes , treize épitaphes, treize ballades, un chant royal, cinquante rondeaux, huit dizains, cinq blasons, six envois, trente chansons. Joignons-y le Dialogue des deux amoureux y et surtout quelques élégies. Nous aurons ainsi, devant les yeux, toute la série de nuances par lesquelles V Adolescent a passé pour devenir, d'imitateur, original. Nous allons essayer de les distinguer brièvement les unes des autres. C'est, du reste, la partie de l'œuvre Clémentine qui a naturellement attiré le moins l'attention jusqu'ici.
Marot, à ses débuts, est, nous l'avons dit, purement imitateur. Mais dans son imitation il oscille entre les deux genres alors à la mode, entre cette poésie de la cour de Louis Xll, que nous avons soigneusement caractérisée, et une autre, aussi roide mais plus populaire. Celle-ci, tenant de plus près aux fabliaux et aux contes, avoit pour disciples habituels la troupe des Enfants -sans -soucis, des basochiens, des compositeurs de farces, des auteurs satiriques, et elle montroit comme ses plus illustres représentants, parmi les modernes, Villon, Baude, Coquillart et Gringore. Le Temple de Cwpido et le Dialogue des deux amoureux résument bien les hésitations du jeune rimeur, ou plutôt sa tentative dans chacun de ces deux genres.
Quoique la poésie populaire eût plus de points de contact avec ses instincts, et quoiqu'il eût aussi plus souvent devant les yeux, j'en suis sûr, Villon que le Roman de la Rose, ce fut la poésie de cour qui l'emporta. Nous en avons , chemin faisant, indiqué les raisons. Le Jugement de Minos, le Temple et la Queste de Ferme amour, l'Èpistre de Maguelonne, le Despourveu à la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire ses plus importantes œuvres d'alors, sont des pastiches non méprisables, où les Octavien de Saint-Gelais , les Crétin , les Molinet, les Meschinot, les Simon Bourgoing, les Jehan Bouchet et autres notables écrivains de la décadence du moyen âge eussent pu reconnoître l'annonce d'un poëte destiné à illustrer leur école. Dans
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le Temple de Cupido en particulier j'ai noté des passages entiers qui, retrouvés par hasard et sans attribution certaine d'auteur, devroient être restitués à l'œuvre de Le Maire de Belges, tant l'imitation est arrivée à se conformer au modèle. Là comme dans les autres pièces se rencontrent les défauts qui caractérisent, dès le commencement du xv^ siècle, la poésie allégorique : l'abus des épithètes, l'emploi des mots redondants, amples et majestueux , la gravité et la lenteur d'allure , la phrase contournée jusqu^à l'obscurité, et cet abus grotesque de l'histoire du paganisme , qui empêche, par exemple, la douce Maguelonne de chercher le chevalier son amant, sans invoquer Hélène et Paris, Jason et Médée.
En résumé , dans ces petits poèmes , de même que dans les autres pièces plus lestes, comme ballades et rondeaux. Clément Marot ne sera jamais supérieur à la plupart de ses prédécesseurs, à Charles d'Orléans, à Villon, à Gringore, à Le Maire, à Octavien, à Roger de Collerye.
Mais là partout, au moment même de cette simple jeunesse qui s'en alloit butinant à travers le parterre des fleurs peintes par les illustres pédants du voisinage, dans ces pastiches auxquels sourioit paternellement le notable Crétin, un trait vif, la coupe nette d'un vers, un membre de phrase très-ferme annonçoient Marot. Upe nuance de gaieté plus fine, un détail d'un naturel charmant , le laisser-aller d'un sentiment vrai , font prévoir l'avenir. L'on devine la grosse bataille qui se livrera entre l'Esprit gracieux sommeillant encore et ce lourd Génie qui place l'enfant, le soir, à la lampe, entre Jehannot et Colin, son compère, tous deux chantant sur un mode alterne les louanges des Lunettes des Princes.
Peu à peu la finesse, la clarté, l'amour de la simplicité, toutes ces qualités si françoises qui étoient au fond de l'intelligence de Marot, comme elles étoient aussi au fond de toutes les farces , de toutes les pièces satiriques , de tous les efforts des poètes populaires d'alors, ces qualités se développèrent. 11 est facile de comprendre pourquoi la petite cour de Mar-
Liv LA VIE DE CLÉMENT MAROT.
guérite, où tant de pédants côtoyoient tant de gens d'esprit, ne dut travailler que lentement à débarrasser Clément de ses vieilles admirations.
Nous avons dit comment le premier amour, sinc(»re, ardent et noble, en le forçant à rentrer profcmdément en lui-même, contribua à enlever tout ce qui étoit en lui accessoire , convenu et de préjugé. Nous verrons sa phrase rejeter tout élément parasite, perdre peu à peu les habitudes de la rhétorique allégorique; Doute, Bon Vouloir, Ferme Espoir, quitteront leur personnalité, leurs allures mythologiques, pour devenir simplement le bon vouloir, le ferme espoir. Dans tout le reste du style se montrera une transformation analogue. « Je vous ai offert jusqu'ici, dira le poëte, les fleurs de mon printemps. Arbres nouveaulx entez ne produisent pas fruictz de trop grand saveur. Mais après ces œuvres viendront ouvrages de meilleure trempe et de plus polie estoffe. » C'est avec cos espérances que se termine l Adolescence Clémentine, « On n'y trouvera, écrit encore Marot, un seul brin de souci. » Sa vie et ses vers vont dorénavant en être semés , mais c'est dans la prison que va briller le premier pur rayon de sa gloire poétique.
LES DÉBUTS DE L\ RENAISSANCE ET DE LA RÉPORKE. éCLOSION DU GÉNIE DE MAROT.
Nous avons, en cheminant à travers les sentiers de l'enfance et de l'adolescence de Marot , signalé ces petites sources qui alloient, en se réunissant et en se gonflant, former le grand torrent de la Réforme. L'humble barque qui portoit la fortune du i)oëte devoit recevoir le coup du premier flot et suivre, ballotti^e par les mêmes vagues, c.;tte nef, symbole des destinées de la France et dont on pouvoit dire comme
LA VIE DE CLÉMENT MAROT. lv
de la petite barque ClèmeiiUne : flucttuU me mergitur. Les que^ relies religieuses vont faire de Marot un homme malheureux, mais aussi un grand personnage et un grand poëte , comme elles doivent aussi faire de la patrie , après cinquante ans de guerres civiles; la grande France forte et poétique du XVII* siècle.
Les mêmes points, d'ailleurs, que nous allons relever et qui entraîneront Clément vers le protestantisme, y poussoient aussi la Renaissance. C*étoit d^abord l'antique tradition de raillerie qui , dès Taube du moyen âge , avoit aheurté les auteurs de fabliaux et de tenions , trouvères ou troubadours, les conteurs, les jongleurs, les poètes populaires, libertins, hardis, malins contre les moines et les prélats. C'étoit ensuite l'autre tradition , la tradition théologique , qui avoit armé de tout temps les docteurs de Tl^glise gallicane, de l'Université, de la Sorbonne , contre les théologiens ultramon tains. C'étoit enfin la politique monarchique qui, s' appuyant sur toutes ces forces, sur les pamphlétaires, sur les prédicateurs populaires, sur les docteurs gallicans, avoit lutté constamment aussi contre les exigences financières de la cour romaine, contre les tentatives d'empiétement de la diplomatie papale et de la féodalité épiscopale. Si nous joignons à ces groupes hostiles les indépendants qui entrevoyoient vaguement la liberté de conscience, les débauchés qui révoient la liberté du vice*, les saints et les sages qui signaloient les abus , nous nous représenterons bien la diversité des ennemis qui bataillèrent plus ou moins ouvertement pendant tout le temps du moyen âge , non pas contre le catholicisme, mais contre certaines parties de l'établissement ecclésiastique.
J'insiste sur ces nuances , qui ont été confondues , et qui peuvent seules permettre de bien comprendre la position de Marot, de ses amis, de ses inspirateurs et de ses patrons.
Depuis quelque temps, les hostilités étoient devenues plus violentes. Les abus qui croissoient, les réformes qui devenoient chaque année plus nécessaires, les querelles théologiques du
Lvi LA VIE DE CLÉMENT MAROT.
grand schisme, les guerres d'Italie, où la papauté et la royauté françoise s'étoient trouvées en armes Tune contre l'autre, avoient exaspéré les inimitiés instinctives ou traditionnelles. Beaucoup de pamphlétaires huguenots furent moins amers que le zélé Clémangis, moins injurieux contre les prélats que le pieux Michel Menot, moins insolents contre le pape que le sage et dévot Pierre Gringore. Mais ces agresseurs , si violents qu'ils fussent, de môme que toute la bande des farceurs, des Enfants-sans-soucis, des basochiens qui jouoient le pape , eussent risqué leur vie pour la défense de notre Mère saincte Église. Il fallut une réunion de circonstances exceptionnelles pour trouver lieu à une religion nouvelle dans une situation qui étoit, si je puis dire, normale dans l'Église de France.
Parmi ces circonstances, j'indique la très-habile diplomatie des chefs du protestantisme , que leurs disciples ont tort de nous présenter comme un troupeau d'innocents agneaux. Ils eurent la sagesse de ne point pratiquer longtemps la simplicité de la colombe. Ils devinrent vite de très-rusés renards; et ils surent, avec une merveilleuse habileté, réunir en faisceau les hostilités vagues, les ambitions, les convoitises, les enthousiasmes, les ardeurs apostoliques, les libertinages, les étourderies et les moqueries calomnieuses, pour en composer le tissu d'un culte nouveau. Il est entendu que je parle des chefs, des Bèze, des Calvin, des Ulric de Hutten, etc., et non des soldats qui , héroïques et pieux , donnèrent leur vie pour affirmer leur foi.
Parmi ces circonstances encore, je dois citer ce je ne sais quoi de mystérieux que l'on nomme Révolution, et qui met le mouvement, la flamme, la fièvre, la rage, si l'on veut, au milieu d'éléments, contraires sans doute , mais habitués pourtant à vivre en paix l'un à côté de l'autre. Ce mouvement, cette ardeur, ce fut la Renaissance qui l'apporta en très-grande partie, la Renaissance, c'est-à-dire l'imprimerie, le* guerres d'Italie, la prise de Constantinople , et le flot de
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livres nouveaux , de connaissances nouvelles, de modèles artistiques qui roula jusqu'aux extrémités de la France.
Nous avons vu dans l'affaire de Reuchlin comment cette vieille querelle des poëtes et des juristes contre les théologiens prit des proportions énormes et tout inattendues. Il en fut de même en tout. Il y eut comme un éblouissement. On voyoit, vaguement encore, les lignes d'une beauté qui n'étoit pas l'idéal de la beauté chrétienne, des couleurs d'un éclat jusqu'ici amorti, des lambeaux de théories inconnues, mal approfondies, mais différentes du dogmatisme théologique. On entrevoyoit dans le fond du grec et de l'hébreu des versions qui sembloient contraires à la Vulgate, et Ton trouvoit dans la forme d'Horace , de Théocrite , de Cicéron , des leçons qui ne ressembloient pas à celles de la rue du Fouarre. Tout étoit flottant encore, mais tout paroissoit grand, profond, sublime et brillant, d'une grandeur, d'une profondeur, d'une noblesse, d'un éclat probablement contraire aux conseils et aux exemples de la théologie catholique. Ce n'étoit encore que le doute, mais un doute partagé par les plus savants, par les plus fins esprits; un doute qui s'adressoit surtout aux érudits et aux artistes, aux penseurs et aux délicats, et qui, par sa nature même, devoit mettre en mouvement les intelligences vénérables en même temps que les observateurs malins.
Ce doute, survenant au milieu des circonstances que j'ai dites , exploité par les habiletés que j'ai indiquées, eut enfin une dernière bonne fortune : il ne trouva pas seulement un temple tout prêt, le temple de Luther, il trouva mieux et ce, sans quoi le temple fut tombé en ruine , il trouva un palais , le palais du roi de France, ou plutôt de sa sœur Marguerite de Valois.
C'est dans ce palais qu'il faut chercher l'origine du protestantisme françois. Quelque conséquence qu'on en veuille tirer, et quoique Marguerite ne se crût jamais hérétique, quoiqu'elle soit morte, très-certainement, fort bonne catholique, c'est elle qui est la mère des huguenots de France. C'est elle qui ras-
LViii LA VIE DH CLËIIl^NT IIAROT.
sembla le premier petit troupeau, non pas des hérétiques, mais de ces douteurs éblouis, de ces savants inquiets, de ces sages amoureux des réformes, de ces méchants railleurs des abus évidents. A ceux-là , elle donna la force de la cohésion , les hardiesses de la discussion, les témérités du zèle qui s^enflamme au zèle d'autrui. Elle leur lit partager la puissance, les imprudences, l'audace qu'elle devoit à sa position; elle leur communiqua' même , pour un temps , la puissance du roi de France. Ceux-là , à leur tour, qu'ils se soient laissé entraîner jusqu'à la Réforme, qu'ils soient revenus humblement au catholicisme, ou qu'ils aient demeuré dans leur hésitation , ceux-là ouvrirent au protestantisme les portes que Marguerite leur avoit ouvertes, ils partagèrent avec lui la position que Marguerite avoit obtenue pour eux.
A ré[X)que de la vie de Clément Marot, qui se place entre 1520 et 1525 , pendant que se préparoit la première éclosion de son génie et la première évolution de sa foi , la révolte religieuse n'existoit pas encore. Les plus perspicaces entrcvoyoient la réforme des abus, non pas le changement du dogme, u 11 y avoit, dit de Thou, plus de mécontentement que de huguenoterie. » Et, comme Técrivoit plus tard le cardinal de La IJourdaisière à l'évoque Bernardin Bochetel, ambassadeur auprès de TF^mpereur : u Je me souviens avoir veu, de ma jeunesse, Dolet, un des premiers huguenotz, qui, commençant par avoir assez legières opinions et de peu d'importance, tomba, en peu de temps, es plus exécrables blasphèmes que j'ouys jamais. Marot, que je voyois plus souvent, ne luy en devoit guères, et sic de reliquis, » On en étoit donc alors encore aux legieretez.
Pour la grosse bourgeoisie, pour les classes que nous appelons aujourd'hui libérales, l'affaire de Luther fut d'abord un incident de mince importance, une occasion de disputation, un accident peu grave de la vie de l'Église, u Maistre Martin Luther, dit Jehan Bouchet, du pais d'Allemagne, homme de grand esprit, de l'ordre des Augustins, prescha et escrivit quelque opuscule contraire au Pardon, en calumniantl'auctorité
LA VIE DE CLÉMENT MAROT. lix
(le nostre Sainct-Père le Pape. » Cest le début, et ce semble bien simple. « Le 15* jour d'apvril mil cinq cent vingt et un , les fausses propositions de maistre Martin Luther furent disputées en Tescole de théologie de Paris, et, comme erronées, hérétiques et scandaleuses, condanmées et rcprouvées. » Cela paroissoit une affaire terminée, et qui avoit servi, tout au plus, à nos amis les basochiens à faire « en 1521 , du pape Léon X et de ses mœurs, plusieurs ignominieux et scandaleux épigrammes. » Pour notre maistre Jehan Bouchet , il n'y avoit là que l'effervescence de quelques « esprits fragilles et prompts. » Mais il suivoit l'affaire; il constata bientôt qu'il s'agissoit, en fin de compte, de <( mectre Paris et les autres bonnes villes en schismes, partialitez, discors, divisions, pragueries. » Et il écrit : « La Cour de parlement est fort faschée d'aucuns hérétiques etschismatiques, desquels faitgi'osse punition... et sans cela l'Église de France eust esté fort troublée. »
Jehan Bouchet, illustre poëte et notable procureur, représente, je le répète, la haute boui-geoisie libérale. Quant à la moyenne et basse bourgeoisie et au peuple, blessés outrageusement dans leur foi, dans leurs préjugés, dans leurs sentiments de vénération , ils n'oublièrent jamais ces rustauds d'Alle- . magne qui, croyant que toute la force de la France avoit péri à Pavie, s'en vinrent, en multitude innombrable, criant : Luther! Luther! pour se partager les biens et Us femmes de la Gaule.
Les sentiments populaires ne varièrent jamais, et ils nous sont dépeints très-énergiquement dans le Journalier du bourgeois de Reims Pussot, comme dans les mémoires du paysanclerc Claude Haion. « Or, estoit-il facile d'estre huguenot, il ne falloit qu'estre meurtrier, larron, voleur, sacrilège, paillard, adultère, voleur d'église, brûleur d'yraaîges, mesdire du pape, des cardinaux, evesques, prebstres, moynes, estre meurtrier de telles gens, haïr et mesdire de la messe et du sainct-sacrement de l'autel, et dire que c'estoit Jehan le Blanc, bailler l'hostie à menger aux bestes et chiens, graisser ses
boites du cresme et des sainctes huilles, faire son ordure fécalle dans Feau benîste des eaubenoistiers, manger chair les vendredis, samedis, karesmes et jours de jeusnes, prétendre qu'il n'est point de purgatoire en Tautre vie, blasmer les pèlerinages, dire qu'il ne fault prier la Vierge Marie ni les sainctz , ni dire heures ni mastines , ni aultre oflîce divin , sinon les psalmes de David, traduicts en vulgaire et rime Françoise par Marot et Théodore de Bèze, etc., etc. » J'ai donné cette citation, non-seulement pour montrer quelle place importante notre poète prit dans le culte réformé , mais aussi pour expliquer, par ce naïf exemple de haine contre les huguenots, comment Sagon et sa bande de méchants poètes osa le disputer à Marot et l'emporta dans l'opinion publique.
Les gentilshommes avoient , en effet , la même ardeur de foi et de préjugés que le peuple. Et le vicomte de Saulx, en écrivant la vie de son père, un contemporain de notre Clément, parle comme Claude Haton : « La source d'hérésie est : violement de vœux, du serment, inobédience, ambition, avarice; leurs prophètes sont : Luther, Calvin , moines ruinez, Marot et Bèze, qui de mesme main ont rimé les pseaumes qu'ils avoient escrit des sodomies. »
L'on pense que ce n'étoient pas de tels jugements que l'on porloit des novateurs allemands « dans les cercles et dans ces ruelles où , selon Le Laboureur, la mode venoit de traiter des matières de la foy ; m ces novateurs ne trouvoient que sympathie parmi les hommes politiques, les savants, les pieux réformateurs , les poètes courtisans qui formoient la cour de Marguerite.
Pour elle, préoccupée de ce nouvel idéal de beauté que l'antiquité mieux connue lui montroit, inquiète de cette philosophie païenne qui sembloit ouvrir à la raison des perspectives inflnies, troublée par les découvertes philologiques qui paroissoient devoir bouleverser toute l'interprétation des livres saints, elle écoutoit avec complaisance les échos de l'Allemagne révolutionnée. Elle admiroit, vénéroit et caressoit les illustres ém-
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dits, les austères philosophes, les élégants railleurs qui se faisoieDt les porte-voix de ces échos. Dans sa sagesse , elle se demandoit s'il n'y avoit pas là les éléments d'une importante réforme des abus; et, dans son ambition, elle cherchoit s'il n*y avoit pas moyen de tirer parti de ce mouvement pour l'agrandissement de la France et du roi, son frère. Je pense résumer ainsi très-impartialement et complètement les sentiments de la patronne de Marot.
11 faut la voir telle que nous la montrent les ambassadeurs vénitiens : délicate , dévouée, sûre et sincèrement amoureuse des lettres. « Femme d'un talent et d'une sagesse rares , écrit Giustiniano, et qui prend part à tous les conseils de la couronne. » « C'est, selon Dandolo, la femme la plus sage, nonseulement de toutes les femmes, mais de tous les hommes de France; et dans les affaires et intérêts d'État, on ne peut écouter de discours plus sûrs que les siens... Dans la doctrine du christianisme elle est si versée, que bien peu de gens sauroient mieux qu'elle en traiter. » N'oublions pas ce que Brantôme nous dit, que : a elle estoit coustumière à gagner au Roy et à entretenir des serviteurs. » Rappelons ce qu'écrit bien naïvement un petit poëte, tout désintéressé dans la querelle religieuse, François Charbonnier : « Vostre Majesté royale a toujours esté la voye, adresse et sentier des desvoyez. Elle n'attend que l'on s'aproche, ains, par bénignité de visaige, les appelle et accourt au-devant comme le bon père de l'Enfant prodigue.» Regardons aussi cette existence pleine d'apparitions, hantée par les esprits, par les revenants, vivant de pressentiments presque autant que de sentiments! Inaagination poétique, romanesque, comme on diroit aujourd'hui! Mystique en religion et en amour, enthousiaste en pensées, mais froide en action, quand elle en venoit à Vagir, elle perdoit de son enthousiasme tout ce qui étoit inutile à une activité réfléchie, persévérante et diplomatique ! Ainsi , nous comprendrons sa conduite comme nous avons compris ses sentiments.
Nous aurons d'une part la bonté, l'amour de la science, de
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Tart et des lettres; d'autre part, ce tempérament politique propre aux femmes, d où les soubresauts, les légèretés, les coquetteries ne sont pas absents. En mêlant tout cela à Tinfatuation du pédantisme théologique , nous la verrons courir jusqu'aux extrêmes frontières du catholicisme, y parader, y paroitre hésiter, mais sans vouloir jamais les dépasser. Elle inauguroit cet esprit de tolérance moderne qui distingue, contrairement à tous les instincts du moyen âge, l'homme social de Thomme religieux : elle voyoit dans les poètes et dans les savants la science et la poésie; elle ne commcnçoit point par chercher en eux les doctrines et la foi. Elle étoit la Minerve de France, une déesse païenne , mais la déesse de la force intelligente ! Elle protège Habert, Jehan Bouchet, Saint-Gelais, Dolet, Brodeau, Du Moulin, Gruget, deLaHayc,Boastuau,Quantilly, Denizot, Sainte-Marthe, Bonadvenlure des Perriers, tous les poètes à quelque école qu'ils appartiennent. Elle protège de même tous les savants vers quelque doctrine qu'ils penchent, Postel, Amyot comme Vatable; Jean Bresche, traducteur de Plutarque; Mauroy, traducteur des hymnes de TÉglise; Le Maçon, traducteur de Boccacc comme Le Febvre d'Estaples et ses disciples. Guillaume Farel, Gérard Roussel, Michel d'Arande {Eleemosynarius), Jean Lecomte, Pierre Caroli, Martin Mazurier, puis Papillon, puis Claude Baduel, étoient pour elle non pas des hérétiques, mais surtout desérudits vénérables et utiles.
Elle fut l'élève de l'évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet, esprit exalté, qui fit avec Marguerite échange de toutes les obscurités du mysticisme, de 1521 à 1524. Il étoit le protecteur de ces novateurs que je viens de nommer, de Vatable et de Calvin. Prélat pieux et savant, tournant volontiers à la politique, il songeoit à réformer l'P^gliseet, du même coup, à rapprocher du catholicisme les enthousiastes qui s'en éloignoient. 11 n'y gagna que l'accusation d'hérésie, et quitta la partie après avoir condamné Luther en plein synode. Marguerite hérita de lous les protégés, de' tous les préjugés de l'évêque, et continua ses efforts.
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A cette date encore, en 1525, la séparation des premiers réformateurs d'avec le catholicisme n'étoit ni nette ni définitive. Beaucoup hésitoient, comme ce Roussel, contre lequel Calvin écrivit avec son âpreté ordinaire, et qui fut toujours plutôt un fantaisiste austère qu'un hérétique déclaré ; comme ce Guillaume Budé, que Henri Estienne cite avec tant de complaisance, Budé , qui fit tant de bruit lors de la création du collège de France, et qui se trouve en grande relation d'épîtres cicéroniennes et de tendresse avec Pierre Bembo, l'élégant secrétaire du pape Léon X. Presque partout on retrouve ce je ne sais quoi d'équivoque qui est si frappant dans la conduite de Marguerite, dans les actes de bien des personnages politiques , dans la vie de Marot lui-même. Mais rien ne doit nous faire douter de la sincérité de la princesse, quand on nous dit qu'elle vouloit que l'Église fût réformée, « débarrassée des vaines fantaisies , et que , les hérésies estant oustées , saincte Église triumphast. » Pour moi , je crois à cette protestation qu'elle fit avant de mourir, et où elle affirme que « tout ce qu'elle avoit faict en faveur des novateurs avoit esté dicté uniquement par la compassion et jamais par éloignement pour la religion catholique. »
J'avoue toutefois que, dès le principe, la politique parut tenir autant de place dans ses visées que la sagesse réformatrice. Peut-être même pouvons-nous dire que sa fièvre révolutionnaire fut toujours , ainsi que l'amour et la vanité de la science , soumise à l'instinct politique. Sans doute Marguerite étoit prête, ainsi que le lui écrivoit Briçonnet, à courir, comme au feu , au bout du royaume pour écouter quelque grand docteur; sans doute il étoit doux d'apprendre au monde entier, à ces philologues dont chaque contrée d'Europe étoit bruyamment fière, que*r6n connoissoit le grec, l'hébreu et la théologie; mais les princes protestants d'Allemagne sont un objectif autrement puissant. On est lié avec le comte Sigismond de Hohenlohe, doyen du grand chapitre de Strasbourg, qui avoit apostasie dès 1521. On le leurre, pendant des années, de l'es-
LXiv LA VIE DE CLEMENT MAROT.
poir de venir convertir au luthéranisme toute la cour de France; on échange avec lui beaucoup de confitures de dévotion ; on lui parle du Tout-Puissant, de la miséricorde de Dieu; on s'avance jusqu'à faire de vagues allusions à cette parole de vérité, dont il est, lui, grand doyen, l'unique ou le quasi unique dépositaire. Puis, tout naturellement, on lui demande s'il n'auroit pas 3,000 fantassins à prêter au roi. On reçoit les fantassins et l'on écrit au très-cher cousin , comte Sigismond de Haulte-Flamme : « Le roy ne vous verroit pas voulentiers; mais, dès que je vcrray l'occasion propice, etc. » N'oublions pas ces trois mille fantassins dans la biographie de Marguerite.
François I*^ pouvoit être parfois tenté d'aller phis loin que sa sœur même. Henri VIII reconnoissoit que son divorce avec Rome lui avoit valu 500,000 escus de rente. 11 conseilloit à son frère de France d'imiter ce divorce, en lui promettant qu'il gagncroit beaucoup plus. 11 est évident que le roi n'avoit pas eu besoin des conseils de Henri Vlll pour entrevoir ces perspectives. Dans les conversations qu'il eut à cœur ouvert avec ce même Henri, en 1632, à Boulogne et à Calais, il se plaignoit amèrement des « nouvelles et indues exactions que Ton faisoit à Rome pour l'expédition des bulles, par lesquelles l'argent de son royaume se vuidoit journellement; » et il semble prêt à sommer le Saint-Père d'aviser à faire cesser de telles pilleries. On peut supposer qu'un grand nombre des notables de l'Église gallicane, encore exaspérés par le concordat, cherchoient dès lors dans quelle mesure on pourroit se séparer de Rome sans se séparer du catholicisme.
François tenoit donc la porte entr'ouverte à l'avenir, quel qu'il dût être. Il protégeoit de son mieux, sans vouloir de scandales toutefois, les plus illustres d'entre les novateurs. Il entendoit discuter autour de lui du traitement qQO l'on devoit aut hérétiques, sans trop prendre parti. Les juristes et les théologiens d'une part, invoquoient la loi canonique et civile, et aflirmoientla nécessité de punir parle feu. D'autre part les érudits, comme Polydore Virgile, s'appuyoient sur saint Chrysostome
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pour démontrer que u Dieu ne défend point de dissiper les assemblées et monopoles des hérétiques, de leur clorre la bouche et leur ester toute licence de parler ; mais il prohibe de les tuer et massacrer. » Enfin , les hommes d'État, comme Giovani Botero, dans sa Raison et gouvernement d* Estât, proclamoient que a il fault priver les hérétiques de tout entretien de rhérésie, c'est-à-dire des prédicants, des livres et des imprimeries, mais rien de plus. »
En 1528 encore, la conduite du roi étoit si ambiguë que le fameux Antoine du Prat, archevêque de Sens, lui écrivoit : u U y a quelques malins esprits qui ont voulu destourner de leur bon prdffet les évesques de ma province, assemblés en concile ; pour ce faire et pour y parvenir ils ont dit que estiez mal content de ce qu'ils procédoient contre Luther. » Mais François ne tarda pas à prendre parti. La conduite tyrannique des luthériens en Allemagne et en Suisse lui flt entrevoir des exigences plus insupportables, sans doute, que celles de la cour de Rome. C'étoit vers cette époque qu'à Genève, après avoir brisé l'unité religieuse au nom de la liberté de conscience et du droit à la diversité d'opinion , on ne trouvoit pas , pour forcer à apostasier de pauvres nonnains qui vouloient rester catholiques, d'autre argument que celui-ci : « Messieurs de Berne ont commandé qu'il nous fault tous vivre en union de foy. »
Il comprit aussi qu'il ne s'agissoit plus seulement d'une réforme ecclésiastique. Comme toute la population parisienne, comme toute la France, il se sentit touché au fond de l'âme lorsqu'il apprit que les hérétiques, dans la nuit du lundi !•' juin 1528, avoient, « vis à vis du petit huy du derrière de l'église Saint-Anthoine, coupé la teste à la sainte Vierge et à son petit enfant, Nostre-Seigneur. Le roy en pleura très-fort. » Et, en effet, quand on* reporte au commencement du xvi« siècle, on devine combien l'opinion dut trouver ce fait horrible, insolent, digne de toute haine et des plus atroces punitions.
C'est à partir de ce moment que François 1**^ parut deviner que le luthéranisme « tendoit à la subversion de la monar-
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chie divine et humaine; et, comme leditCastelnau, qo'U étoit impossible de le laisser subsister sans la ruine de l'État. »
Ce n'est pas toutefois que, jusque-là, les hérétiques notoires et imprudents eussent été ouvertement protégés. François 1^ n'intervenoit que dans les circonstances graves. En 1521 , le 3 août, il avoit laissé le parlement faire crier par les carrefours de Paris que « tous libraires, imprimeurs et autres gens qui auroient aucuns livres de Luther seraient condamnés à la prison. » Le 8 août 1523 on avoit brûlé, devant la grande église de Nostre-Dame, plusieurs livres de Louis Berquin, grand clerc, grand ami du roi et de madame Marguerite, mais qui passoit pour luthérien, u En 1523, dit Sauvai, un hermite, accusé d'hérésie, avoit été brûlé au Marché-aux-Pourceaux. »
En 1523 encore, douze docteurs des quatre ordres mendiants avoient été envoyés par toute la France pour prêcher contre les doctrines de Luther. En février 1525, un cordelier luthérien fut brûlé à Grenoble. « Le 1 Séjour de febvrier audict 1525 (1526), ung jeune advocat, à Paris, fut bruslé tout vif à la place Maubert pour avoir di|ret proféré paroles ordes et vilaines de blasphèmes contre la Vierge Marie, monsieur sainct Anthoine et madame saincte Geneviefve. » (Jehan Bouchet.) (( Audict an 1526, la veille de Noël, ung jeune filz de la ville de Meaulx... fust mené pour estre, par longue espace de temps, prisonnier es prison des Gélestins, au pain et à Teau... et fault noter que la plus grande partie de Meaulx estoit infestée de la faulce doctrine de Luther... Audict an 1526, au mois de janvier, fust envoie quérir prisonnier ung gentilhomme qui estoit à Abbevilles, nommé Barquin... à cause qu'il estoit luthérien... Audict an 1526, le vingt-huictiesme aoust, un jeune filz escolier bénéficié fust , par arrest de la Cour, bruslé en Grève à Paris, parce qu'il estoit luthériei^ etc. » (Le BouH* geois de Paris. )
En résumé, ce ne fut guère qu'après la bataille de Pavie que les sévérités furent poussées à l'extrême. Alors la régente, voyant dans cette défaite une punition providentielle de la tolé-
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rance accordée aux novateurs, croyant surtout trouver dans une plus grande sévérité contre ceux-ci un moyen aisé de se mettre au mieux avec le représentant terrestre de cette Providence et de paralyser ainsi Charles-Quint, la régente se rapprocha de la cour romaine, nomma des conseillers du roi et autres sages personnes pour aviser plus soigneusement au fait de l'hérésie.
Jusque-là, nous l'avons dit, la faveur de la cour étoit portée vers les partisans des nouvelles doctrines ou plutôt des nouvelles fantaisies , — car ce n'étoit encore que fantaisie et non doctrine. — Dans l'entourage plus intime de Marguerite , la Réforme et la Renaissance se confondoient. L'on avoit pris l'habitude de combattre la théologie, parce qu'elle sembloit synonyme d'ignorance, d'insupportable tyrannie, de superstition, d'abus, de sentiments rétrogrades ou peu patriotiques, s'il m'est permis d'employer des qualificatifs si modernes à propos du XVI* siècle.
On peut deviner, dès lors, quelles durent être la conduite de Marot et les causes de ^ emprisonnement.
Les instincts que l'éducation avoit développés chez lui dévoient s'agiter à l'aise à côté de cette Marguerite, qui étoit à la fois reine et émancipée, portée à la mascarade autant qu'à la politique, et qui pouvoit être, à peu d'heures d'intervalle, la complice de l'esprit dans son expansion la plus folle, ou la protectrice de l'intelligence dans son élan le plus austère. La pétulance méridionale et le pédantisme normand étoient tous deux de fête auprès de cette femme qui avoit le cœur double d'une grande coquette et d'une précieuse ridicule. L'esprit révolté des races albigeoises, la railleuse hardiesse du basochien, l'amère critique de l'universitaire gallican, l'outrecui- ^nce du demi-savant et l'infatuation du poète de la Renaissance trouvèrent à s'étendre dans ce milieu sonore ou austère, mais foncièrement révolutionnaire, où tout étoit ou spirituel et audacieux, ou érudit ou saint, ou illustre.
Clément, point érudit, point saint et de basse naissance, pouvoit être spirituel et audacieux. Mais vaniteux, licencieux, irré-
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flàîhi, désireux d'attirer tous les regards, de violenter tou tes les admirations, déjà fier de sa petite renommée, il voulut être plus que cela, et il fut insolent et téméraire. Il remplaça le grec, qu'il nepouvoit pas avoir, par de Tétourderie; la sainteté, qu'il goûtoitpeu, par des brocards ; et la naissance, qu'il envioit, par une sorte de chevalerie intellectuelle, par l'héroïsme de la critique. Puis il étoit entouré de gens vénérables et doctes sans doute , mais qui étoient plus forts en conduite que le pauvre poète. Ils avoient de la Bible et de l'hébreu , mais aussi de la diplomatie; et ils poussoient en avant « cet esventé, ce folastre, cet esmerillonné , )> qui crioit haut et clair dans les grandes chambres ce qu'ils murmuroieut onctueusement , à mots équivoques, dans les oratoires ou les bibliothèques.
En outre, Marot, qui préparoit une édition du Roman de la Rose et de Villon , trouvoit dans de telles œuvres , comme dans Coquillart et dans Baude, dont il faisoit volontiers son pain quotidien, des exemples d'une fort grande liberté politique. Et, quand nous comparons l'ode innocente pour laqueHe un ami et compagnon de Clément , Balmon Macrin , eut une si grande peur d'être pendu, à la Chasse du cerf des cerfs ^ et à d'autres poèmes implacables que le dévot Gringore écrivoit pour plaire au cardinal d'Amboise et au pieux Louis XII, nous pouvons apprécier la masse de liberté sur laquelle Marot espéroit pouvoir compter. Ajoutons à tout cela l'inimitié de quelques théologiens, la haine persévérante de cette habile Luna, cette maîtresse variable qu'il paroît s'être obstiné à poursuivre de blessantes allusions, et nous serons sur la trace des causes et des accidents qui le firent emprisonner.
En fait, il fut accusé d'hérésie, menacé; puis sur les indications du docteur Bouchar, l'un de ces inquisiteurs de la f(À. que la régente venoit d'établir , et sur l'ordre de Morin , lieutenant criminel, il fut saisi et mené au Châtelet. Là il protesta, comme il l'avoit fait devant ledit Bouchar, de la pureté de sa foi et de l'injustice qu'il y avoit à l'accuser de luthéranisme.
A quelle époque fut-il arrêté? On peut indiquer, selon toute
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vraisemblance, la fin de février 1526, à partir du 20. Marot, en effet, indique dans son Enfer que Ton n'eût pas osé le saisir si sa maltresse, madame Marguerite, n'eût pas été absente. Or nous voyons la régente quitter Lyon pour Blois au commencement de février. Le 22, elle passe à Poitiers, accomps^ée de sa fille , se rendant à Bayonne. Marguerite étoit donc'à cette date assez loin pour ne plus pouvoir protéger directement ses clients.
Le roétoit déjà intervenu dans des circonstances analogues; il avoit écrit d'Espagne qu'on eût à ne pas inquiéter les hommes d'excellent savoir qu'on accusoit d'hérésie. Marguerite se portoit garante de leur innocence. Marot paroît donc peu effrayé. Mais on avoit commencé à brûler les hérétiques ; puis la priso*n pouvoit être longue , une prison au pain et à l'eau , sans livres, sans visites, sans bruit! C'est alors que nous voyons intervenir un évêque qui réclame le coupable avec un * ton menaçant et des airs terribles. On lui livre ce grand criminel, auquel il semble promettre le martyre. 11 le reçoit, le loge dans une sorte de palais, le comble de petits soins et... le relâche.
Au nom de quel droit Louis Guillard , évêque de Chartres, réclama-t-il notre poëte? A quel titre celui-ci tomboit-il sous sa juridiction? Les délits dont on Taccusoit avoient-ils été commis dans les limites du diocèse chartrain? Guillard étoit-il un des inquisiteurs de la foi ? Je vois qu'il avoit pour grand-vicaire un prêtre nommé Boucher. Notre Bouchar est-il le même que -i^i ce Boucher, à qui le Gallia christiana auroit donné l'e au lieu de l'a? Je ne sais. Mais il est admis généralement que cet évêque joua la comédie du bourru bienfaisant : il étoit l'ami de Marot ou de Marguerite , ou , comme son successeur et neveu le fait très-ouvertement, des novateurs. Son mandat d'arrêt, du 13 mars 1526, n'annonce pourtant aucune débonnaireté. On le trouvera dans le Gallia christiana, aux preuves concernant le diocèse de Chartres. Il dit en résumé que, sur l'instance du promoteur de sa cour de justice épiscopale, il a fait des
informations sur certains excès, délits, crimes même, d'hérésie, commis par Clément Marot; il ordonne que le susdit Clément Marot soit amené dans la prison épiscopale pour y être jugé et puni selon l'exigence du cas. C'est pourquoi il eojoint à tous les officiers de sa cour d'appréhender mondit Clément et d'invoquer, pour ce faire, l'intervention du bras séculier. Le même jour, il lance un autre mandement, dan^ lequel, s'adressant omnibus viris, dominis, baillivis. pr«posUisque des diocèses de Paris, de Tours et de Blois, il leur envoie le salut dans le Seigneur, et leur avoue qu'il a des raisons de supposer que le devant dit Clément Marot aura quelque V peine à se rendre en prison, ce qui seroit fâcheux pour l'âme dudit Clément : a et quia dubitamus ne praedictus Marot se absentet sine correctione et punitione, in animae su» grande periculum, » il supplie qu'on saisisse le coupable partout où il
||^ sera, et qu'on le lui envoie.
Cet étrange latin n'étoit pas si méchant, ai-je dit, qu'il
en vouloit avoir l'air, et l'on voit au commencement de VEnfer
combien, en songeant aux ténébreuses Chartres du Châtelet,
* Marot se trouve heureux dans la prison claire et nette de
Chartres, où l'amitié, les visites et les passetemps le comblent
; de consolation. C'est à peine même si la maison où on le logea, en face de l'évêché, à l'endroit où sont aujourd'hui les jardins du grand séminaire, pou voit être appelée une prison. Les érudits chartrains pensent que V Aigle, — ainsi nommoit-on la maison, — n'a jamais contenu d'autre prisonnier que notre poète; et ils constatent, d'après les traditions locales, qu'il y jouissoit de la plus grande liberté. L'une de ces traditions raconte qu'un jour il alla rendre visite à l'un de ses compatriotes et frères en Apollon, Hugues Salel, abbé de Saint-Chéron. Dans cette abbaye existoit une fontaine qui avoit pour prQ||iété miraculeuse de jaillir à la fête du saint. Marot et ses amis se réjouirent beaucoup de la piété de cette fontaine et on la prioit de vouloir bien se livrer à quelque exercice miraculeux, quand tout à coup le jet d'eau se mit à bondir avec tant d'impétuosité.
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qu'ils faillirent être tous Doyés. Je pense que la tradition s'est trompée de date. Salel n'avoit encore alors que vingt-trois ans; c'étoit jeune âge pour un abbé, même commendataire,et c'est en 15/i3 seulement que je le vois jurer obédience à Louis Guillard. Une autre tradition , contre laquelle je n'ai rien à dire , assure que les Ghartrains, pendant que le poète étoit prisonnier chez eux, cherchoient à Thonorer gracieusement en chantant dans les rues ses plus jolies chansons.
U ne resta pas longtemps à Chartres et ne tarda pas à être "* rel&Aé. Dans une épître que Génin a mise en tête du volume des lettres de Marguerite , et qu'il attribue , avec apparence de raison , à l'année 1526 , Marot dit que la liberté lui a été ren- ^ due par le roi ce nouvel an, c'est-à-dire bien peu de temps après Pasques.
Cette épttre donne quelques autres renseignements. Elle annonce que, cette année même, le poète alla visiter sa naUde province. Elle vient encore corroborer nos inductions sur la mort de Jehan Marot. Clément dit, en effet, à Marguerite que cette année a été pour lui « à l'entier fortunée. » 11 écrivit cela, évidemment dans la seconde moitié de 1526, et il n'avoit pas encore perdu son père. 11 y eut eu quelque chose d'odieux à regarder comme entièrement fortunée Tannée qui l'avoit privé de ce père. Ce fut sans doute à la fin de ce même an qu'il fît cette perte. On ne dut pas tarder à lui donner le titre de valet de chambre qu'avoit Jean Marot; mais on ne le coucha point sur les États de la maison du roi ; il devoit être payé sur des acquits. C'étoit grande difficulté. Il falloit à chaque payement implorer la chancellerie, le chancelier, le général des finances. Clément gémit de cette nécessité auprès de Marguerite, auprès du roi, auprès du chancelier Du Prat, auprès du général Prud'homifie. Il insiste auprès de tous ces personnages avec une grâce ravissante, et ce sont de ses meilleures pièces. Marguerite écrit au grand maistre (Montmorency) à une date que Génin suppose être 1529, mais qu'il faut faire remonter au printemps de 1527 : f
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A Monsieur le Grand mais re.
« Mon nepveu, avant mon partement de Compiègne pour aller en Béam, je vous priay de ne vouloir oublier Marotaux prochains estats, et pour ce que la souvenance depuis ce temps vous en pourroit estre passée, vous Tay bien voulu ramentevoir, vous priant de rechef, mon nepveu, le mettre hors de peine d'estre plus payé par acquits et, suivant Tintention du roy, le mettre en TEstat de ceste présente année. Ce faisant me ferés bien grant plaisir, estimant que vous Taurez traicté comme Tun des miens.
• De Saint-Oermain-en-Laye , ce XXV* jour de mars. «
Cette lettre n'avoit pas produit d'effet en juillet ttW. A cette époque, le chancelier Du Prat venoit d'être nommé cardinal, et le poète fait allusion à cette nouvelle promotion dans une épistre , où l'on constate qu'il étoit un ofl^ier de VEstqf, mais qu'il n'étoit pas encore couché sur les Estats dé la maison Hll du roi. Il supplie encore qu'on scelle son acquit. En novembre 1527, dans un document que nous allons bientôt mettre sous les yeux des lecteurs, François l*"" dit, en parlant de lui : « Mon amé varlet de chambre. » Enfin , dans un autre ' document , qui donne le compte résumé des officiers domestiques, nous trouvons inscrits sur les États, parmi les valets de ^ chambre, Clément Marot, avec cette note : « En 1528, hors en ^^-^ 15/|2. » Il recevoit alors 250 livres, avoit vingt-neuf collègues, au nombre desquels je vois, vers 1528, Jehan d'Escoubleau de Sourdis, Victor Brodeau , Salmon Macrin , Estienne Fauchet.
On me pardonnera d'avoir insisté sur cette petite discussion, qui arrête définitivement, peut-être, bien des questions discutées jusqu'ici entre les marotistes.