LA COUR DE FRANÇOIS I•^ LE GÉNIE DB MAROT
L'épître que je notois plus haut comme importante semble indiquer que c'4}8t au moment de sa sortie de prison que notre
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poète commença à prendre pour Marguerite ces sentiments qui jouent un si grand rôle dans sa vie et dans l'histoire de son talent. « Ce fut alors , dit-il , que Dieu m'a ftdt cognoistre une doulceur, assise en belle face , qui efface la beaulté des plus belles par un chaste regard où n'habite nul vice, par un rond parler, sans fard , sans artifice , par un vif esprit , un sçavoir qui estonne , et surtout par une grâce toute bonne soit qu'elle parle âoîLqu'elle se taise. »
^ÊëVfifp de répître appartient à ce ton que les rhétoriciene nl^^nt la hardiesse respectueuse. C'est le ton que les experts en galanterie emploient volontiers, en l'ornant de tropes équivoques, d'interjections contenues, de figures nuageuses, pour savoir jusqu'à quelle limite il leur sera permis de s'avancer.
Mais avant d'entrer dans la discussion des amours de Marguerite, je veux constater qu'en effet cet emprisonnement fut pour notre poëte une bonne fortune à bien des égards. 11 en sortit plus célèbre , bien plus digne ou plus près d'être aimé et meilleur poëte.
Il avoit logiquement besoin de beaucoup de fierté pour avoir beaucoup de talent. Comme son génie consistoit presque tout entier dans son naturel, comme la révolution littéraire qu'il apportoit consistoit presque tout entière dans l'introduction du naturel dans l'art, il ne pouvoit être mis en pleine possession de ses dons poétiques, il ne pouvoit conquérir l'autorité sur cette période de la Renaissance où il régna en maître et où , en dépit de Ronsard et de la Pléiade , il est le trait d'union entre le génie françois du moyen âge et le génie françois du xvii* siècle, il ne pouvoit, enfin, commencer à être un grand poëte que quand il commenceroit à être un grand personnage. Il avoit besoin de la plus outrecuidante confiance en soi-même. Le jour où il put dire, comme il le déclare fièrement en cette épître, qu'il est aussi renommé qu'on grand prince et que, de plus, il peut rendre sa maîtresse immortelle, ce jour-là le grand Marot est né.
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Clément, héros ou martyr pour tous ceux qu'aimoit Marguerite, redoutable à ceux qui étoient ses ennemis naturels, compensoit par l'éclat déjà brillant de sa renommée , par Tonginalité déjà remarquée de sa poésie, la médiocrité de sa naissance. 11 put dès lors avoir Tespoir d'attirer les regards de cette princesse qui représentoit si coquettement les instincts artistiques de la race des Valois.
Elle subissoit tout autant que son frère, c'est-à-dire plus que nul prince françois ne le fît jamais, l'influenoé de cette puissance mystérieuse et païenne, la magie de cet attrailtjji^ sant que la Renaissance attribua à la poésie, comme aux poètes, aux poètes sacrés, dont les conceptions divines leur valent comme à des rois la couronne et qui sont élevés au-dessus des mortels par le don de Dieu comme les rois par la volonté providentielle. La pensée devenoit un pouvoir aussi. Marguerite le pressentoit, et la politique pouvoit se mêler à l'admiration pour valoir à l'écrivain cette amitié respectueuse qui est un des acheminements de l'amour.
En cette bonne princesse la familiarité caressante suivoit de près l'amitié. Dans ce cœur tendre la vivacité de l'esprit engendroit aisément la coquetterie. Elle pouvoit désirer être vivement aimée, et être heureuse qu'on lui exprimât en beau et fin langage une admiration tendre. Elle devoit , en présence d'une explosion de tendresse ravie, montrer d'autant moins de sévérité qu'elle étoit, en somme, assez laide avec ces petits yeux et ce nez immense que portoit si noblement François \", avec cette bouche large et ces gros traits qu'embellissoit à grand peine un œil très-doux, rêveur et réfléchi.
Je ne doute pas que ce doux œil ne se soit arrêté souvent sur Clément et qu'il ne lui ait donné bien des assurances d'affection. Mais se borna- 1- on à l'affection? Marguerite futelle la i^aitresse de Marot ? C'est la question capitale de la vie du poët^f^ ^^ ^^ princesse, une question d'une certaine importance historique.
Pour moi, après l'avoir longuement étudiée, en essayant
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d'y employer et les instruments de cette inquisition morale qui est propre au romancier et les pratiques de cette enquête juridique qui est nécessaire à F historien, je pense que Marguerite de Valois n'a pas été la maîtresse de Clément Marot. Aucun témoignage contemporain de quelque valeur non-seulement n'oblige mais n'autorise à le penser. Je dis aucun. Bien des témoignages, au contraire, se joignent à toutes les probabilités historiques , à toutes les vraisemblances morales pour protester. Dans les poésies da^arot tout ce qui peut s'appliquer à la princesse prou¥| r^ange de la tendresse, rien de plus. Encore je vais^ par me obéissance instinctive à de vieux préjugés, plus loin que ma pensée. Je dois dire que là partout où il s'agit vraisemblablement de la princesse on ne voit que l'échange de la tendresse offerte par le poète contre une bienveillante patience, contre une familiarité tolérante, contre une affectueuse estime accordée par Marguerite.
Rappelons ce que nous avons dit de cette galanterie chevaleresque du xvi*" siècle. Figurons-nous dans cette cour que nous allons bientôt dépeindre , ce roi , ce maître , ce frère de Marguerite, qui aimoit fort que les a honnestes gentilshommes de sa cour ne fussent jamais sans maistresse , et s'ils n'en faisoient, il les estimoient des fatz et des sotz; » imaginons enfin les nécessités de cette tradition que le roi Charles IX résumoit si bien quand il disoit qu'il avoit choisi une « honneste et sage demoyselle pour façonner et entretenir sa grâce , n'estant rien qui façonnoit mieux ung jeune homme que l'amour logé en beau et noble sujet. » L'amour, après avoir été affaire d'héroïsme , puis de courtoisie , devenoit affaire de poésie et d'art. Cette galanterie qui ne possédoit que les vêtements , les signes, les pompes, les coquetteries de l'amour, c'étoit tout ce que permettoit la princesse, en reconnaissant peut-être qu'il y avoit dans l'âme du poète une flamme véritable et en accordant à cette flamme, dans les moments de pitié, le doux soflà qui vouloit dire un doux nenny.
La corruption de Marguerite a été, en quelque sorte, inven-
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tée par l'abbé Lenglet du Fresnoy et répétée d'âge en âge par les érudits discrédités qui ont copié le romanesque abbé et qui ont renchéri sur ses imaginations , à Faide des incohérences et des invraisemblances les plus bouffonnes. Ils ont trouvé dans les épîtres, dans les épigrammes, dans les élégies surtout, des preuves d'amours, de fantaisies, d'amourettes et de passions de diverses sortes ; ils ont rencontré là des incidents qui indiquoient des périodes différentes, qui s'appliquoient à plusieurs femmes de position bien dissemblable et demandant des traitements amoureux de nature bien opposée. Ils se sont obstinés à ne voir qu'une femme, qu'un amour, qu'une maîtresse. Et cette maîtresse, c'est nécessairement Marguerite.
Une donnée vague, une allusion équivoque; une de ces complaintes amoureuses qui sont nécessairement obscures, qui s'appliquent à toute galanterie; un de ces éloges vulgaires qui font de toute femme chère une déesse, un astre; une accusation inintelligible , une plainte , un cri de joie, un mot, suffirent à des historiens de cette sorte pour établir le journal des bonnes fortunes de Marot, et de Marot avec Marguerite, avec Tunique Marguerite. Que si l'allusion là plus nuageuse peut, après avoir été indignement torturée, s'appliquer à la princesse, c'est un argument irréfutable : Marot n'avoit pas besoin de dissimuler sa bonne fortune. Que si l'allusion se refuse obstinément à cette application, c'est un argument plus irréfutable encore : il falloit que Marot fût en possession des dernières faveurs pour dissimuler si habilement!
« J'aime une fille du pays d'Alençon! » dira le poète. Traduisez Marguerite, s'écrient nos biographes. Est-elle assez désignée cette fois? <( Le nom de cette fillette commence par un N! » C'est évident, cette fillette est Marguerite! N ou M, c'est la même chose ! « Ma maîtresse est une plaisante brunette, écrit-il encore! » Plaisante brunette s'applique malaisément à une grave duchesse, à une reine! C'est pour mieux dissimuler. « La brunette est jeunette, conclut-il! » Mais madame Marguerite pouvoit avoir trente -quatre ou trente-six
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ans. Fort bien. G'étoit pour mieux lui plaire qu'il l'appeloit jeunette! Mais elle venoit d'épouser un jeune mari, qu'elle aimoit. Quelle raison de croire qu'elle eût voulu le tromper? Bah! Qu'importe! les femmes! Une débauchée comme cette princesse! En quoi d'ailleurs un mari qu'on adore peut-il empêcher qu'on adoi'e un amant ! Mais le frère, mais le mari comble Marot de marques de faveurs! Heu ! en ce temps-là!
Voilà la série exacte des raisonnements à l'aide desquels on a prouvé que Clément avoit été l'amant de la reine de Navarre.
Nous ne nous y arrêterons pas davantage. Je me contente de répéter que dans toutes celles des poésies de Marot où il peut être question des relations de Clément et de Marguerite, rien ne laisse soupçonner la vertu de celle-ci. Le poëte suit le train ordinaire d'amour. Les craintes, les espérances, les plaintes se succèdent , mais nous ne voyons ni les aimables fanfaronnades, ni les ardentes bénédictions de l'amant heureux. Quelque noble dame a accordé à notre héros l'aflTection, la tendresse , mais elle lui a refusé toute récompense en dehors des doux regards et de quelques gracieuses paroles. Cette noble dame étoit-elle la sœur du roi? C'est possible, mais point sûr. Marot n'est pas le seul , du reste , qui se permet d'écrire qu'il mouroit d'amour pour elle. Lavaux et tant d'autres, parmi lesquels , si j'ai bonne mémoire , Salel , dépérissoient de cette maladie poétique. Cela ne tiroit pas à conséquence avec cette femme politique et lettrée, si aisément grave qu'elle se nomme la mère du connétable de Montmorency, son aîné de dix ans.
Toutefois, de même qu'elle a été en religion jusqu'à ces frontières qui séparent le catholicisme du protestantisme , on pourroit supposer qu'elle alla en amour jusqu'à cette limite qui sépare la galanterie platonique de la passion; mais elle ne la dépassa point.
Jacques Pelletier, dans l'Épître qu'il lui adresse, Claire d'une lumière à notre sens éclatante toute la conduite de la reine. « Les poètes qui savent aimer gravent en eux tes
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beautés, et cherchent en toi la moitié de leur àme. En UA leurs cœurs se façonnent, à toi leurs cœurs attachent cette puissance d'amour qui leur vient de Dieu. Car en eux le trait de tes célestes yeux fait pénétrer l'ardeur, et par tes favextrs ÂiGREDQucEs tu les contrains d'aimer de mieux en mieux. Le désir vers toi les envoie, ta douceur les encourage, ta grandeur excite la vivacité du feu qui brûle leur poitrine et qui peu à peu les persuade qu'ils peuvent oser t'aimer. Ainsi toujours ils haussent leur âme jusqu'à la grandeur où ils aspirent, et ils osent autant qu'ils le peuvent, en mesurant leur audace à leur présomption. »
Ce passage , je voudrois le tenir sous les yeux de ceux qui feront désormais la biographie de Marguerite : je le trouve plein d'une ingénieuse profondeur et de clartés éblouissantes. Ces faveurs aigredouces expliquent toute l'histoire des amours de Marot et une grande partie de l'histoire de son talent.
Il trouvoit enfm cet amour qui pousse à la persévérance les cœurs légers et qui développe cette fièvre factice nécessaire aux âmes que ne tourmente pas la grande passion de la vérité religieuse ou artistique. Il rencontroit cette femme qui ne donne pas les hautes idées , mais qui sait forcer le poète à chercher la grâce, la politesse, la perfection de la forme. Cet amour, noble entre tous, et qui ne devoit jamais être récompensé, éveilla les plus fms et les plus délicats de ses instincts. A chaque preuve nouvelle de la vanité de ses désirs il repoussoit cette tendresse toujours plus avant dans son âme. 11 cherchoit par les illusions de la poésie une possession que la réalité ne devoit jamais accorder; et l'imagination, pénétrée par la pensée de la déesse adorée , travailloit à se faire charmante et discrète comme l'objet de cette grande passion. Quelques tendres paroles , quelque vif regard apportoit la joie au milieu du désespoir, et le talent grandissoit de toute la différence qu'il y a du plaisir au bonheur.
Clément apprit à cette école d'amour cette mélancolie qui entoure la pensée du lecteur comme d'une longue et délicate
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caresse, et il acquit le don de traduire avec suavité cette impression molle, pénétrante, et tristement préoccupée qui n'a pas été suffisamment louée en lui. Les Élégies, avec leur ton doux, ému, sincère, avec cette allure câline et nonchalante de la tristesse amoureuse plus lassée que désespérée, résument bien cette période de son talent , cette date de son histoire. Çà et là des vers ingénieux , des pensées charmantes , des images vives, des traits pleins de grâce et d'un extrême bonheur d'expression, annoncent le vrai Marot, comme aussi des phrases lentes, languissantes et redondantes rappellent le temps passé. On voit bien qu'il n'est plus, comme naguère, l'humble disciple des bons rhétoriqueurs. Il est devenu « Marot à la muse fluente. »
C'est son point intermédiaire, qui n'est ni sans grandeur, ni sans originalité. Marot compose, à cette époque, ses meilleurs rondeaux, ses plus lestes ballades, quelques-unes de ses bannes épîtres et de ses épigrarames acérées. Son Enfer est écrit d'un grand style, presque personnel. Mais il étoit destiné à mieux faire et à mériter des éloges autrement énergiques. 11 alloit être le poëte « dont on ne verra jamais ni le nom esteint ni les escriptz abolys. »
Toutefois ce n'est qu'à côté du grand roi François qu'il semble pouvoir mener son génie à la perfection. C'est à lui qu'il adressa toujours les plus excellentes productions de sa muse. On eût dit qu'auprès du roi seul son fin esprit se trouvoit à l'aise, qu'auprès de lui uniquement il osoit être naturel et s'abandonner à cette aisance gracieuse, à ce sourire, à cette verve mesurée , à cette désinvolture charmante , à ces élans de noble fierté qui relèvent si originalement sa malicieuse humilité.
Quel étoit ce roi, la meilleure des inspirations de notre poète? quelle étoit cette cour, qui sut du petit bourgeois quercinois faire un si grand écrivain françois? Françj>is I«' et sa cour! c'est un thème assez rebattu depuis quelque temps. Je veux toutefois noter quelques traits qui aideront l'imagination
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des IflpCeurs à retrouver les relations et la position de notre héros.
Je ne les engage pas, s'ils ne veulent être par trop désillusionnés, à se fier à ces crayons qui nous donnent les portraits des personnages de la cour de François I«^ Le grand maître Arthur de Boissy, avec sa figure de maquignon normand; M. de la Palisse, avec sa tête d'oiseau moqueur-, le comte de Saint-Paul, plus affectueux que fin, plus vantard que médisant; M"* d'Avaugour, qui ne sait qu'écouter; cette laide Marguerite de Valois; M"»« de Chateaubriand, mieux contournée que peinte , mieux faite que jolie , à la physionomie vraiment noble, mais étroite, hautaine, obstinée; Diane de Poitiers, une vraie face de laitière; le connétable de Bourbon, plus gris que vieux, avec son apparence de pèlerin-brigand, audacieux et rusé, la lèvre pleine de morgue et de froide insolence, ne sont pas faits pour représenter galamment la Renaissance. Non, ce n'est pas là qu'il faut chercher la réalisation des rêves que ce seul mot Renaissance fait naître en notre esprit. C'est dans la masse des poésies , des contes , des chroniques, dans Brantôme sans doute, mais surtout dans Marot, dans ces vives Étrennes qu'il composa au retour de l'exil et qui nous expliquent ce mot de François I" que « une cour sans femmes est une année sans printemps, un printemps sans roses; » dans La Noue qui assure que, si quelqu'un eût blâmé les Amadis, on lui eût craché au visage; dans Noël du Fail qui, malgré l'ironie éternelle de son sourire, ne peut parler sans enthousiasme du « temps de ce grand roy François. » Tous sont sous le charme, les savants, comme les ambassadeurs, Postel, le grand voyageur, Budé le grand érudit, le bonhomme Thevet, le cynique Rabelais, comme les rusés diplomates vénitiens. Cette puissance sympathique dont « le Roy sçavoit gagner toutes gens , » son règne et sa cour semblent l'exercer sur la postérité.
Parmi tous les personnages charmants et élégants , nobles ou intelligents, magnifiques ou spirituels, que Marot nous
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nomme comme ceux qu'il aimoit le mieux ou hantoit ^plus. Nous voyons le Grand-maistre Montmorency, dont il cultivoit la faveur par l'entremise de Guillaume du Tertre; les membres de la famille de Lorraine, à laquelle paroît surtout l'attacher son ami intime Pierre Vuyart, secrétaire du duc Guise; le chancelier-cardinal du Prat; les généraux des finances Prudhomme, Prévost, du Val; M"* de Pons, M»* d'Albret; le cardinal de Tournon; M. et M"« de Chateaubriand, M"«* de Talard, d'Orsonvilliers , de Maupas , de Tournon , du Pin ; M«^ Castellanus, évêque de Tulle; Pierre de Villiers, secrétaire du roi; M"* de Boissy, Guillaume du Bellay-Langeay, messire Florimond Robertet. Parmi les écrivains suivant la cour, il fréquente surtout Héroei, Victor Brodeau, Estienne Clavier, pensionnaires ou secrétaires de Marguerite d'Alençon, Mellin de Saint- Gelais, Selve, Chappuis, Salel, Borderie, Macrin, Fontaine, Bonaventure, Longueil, Borbonius, Scève, Antoine du Moulin, Claude Galand, Dolet, Rabelais. Il avoit lié amitié avec les médecins Braillon , Lamy, Le Coq, Akakia. Mais c'est au roi, toujours au roi, qu'il revient et à qui il adresse, non pas seulement les meilleurs mais le plus grand nombre de ses vers.
Ce roi , les crayons du xvi« siècle le représentent jeune avec des cheveux longs séparés sur le milieu de la tête , les yeux petits, le nez immense, la physionomie douce et riante. Plus tard, la Prinse et délivrance de François /" nous le montre si beau, que « les dames espaignoles,le voyant d'une si belle stature, de faconde si royalle, tehoient propos l'une à l'autre que en touctes les Espaignes n'y avoit poinct de si bel gentilhomme , tant bien troussé, tant bien fendu et le visaige tant humain et bégnyn. » Tout à la fin de sa vie, bien après ce moment où le vicomte de Saulx le dépeint dans cette phrase sombre : « atteint des dames au corps et à l'esprit, » Dandolo signale sa mine toujours joyeuse, son visage long et plein ; la vue seulement est un peu courte. « Et il est toujours si bienveillant que je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un l'ait
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quitté hécontent, » excepté ceux qui avoient la réputaUoo de n'être pas galants, u car il estoit, de Taveu de Sauvai, si délicat sur l'article des dames et si jaloux de leur honneur, qu'il ne pouvoit souffrir qu on fît la moindre raillerie. »
« 11 estoit, dit Thevet, d'une taille belle, bien proportionnée de membres ; son front estoit eslevé portant marque de générosité, le nez long, grand (d'où par le commun populaire il a esté appelé le Roi au grand nez), dressé toutes fois selon le juste compartiment de son visage ; ses yeux estoient clairs et flamboyants, sa teste estoit fort bien faicte... 11 prenoit merveilleux plaisir d'estre accompaigné de gens sçavans qui avoient vcu pays estrangers..., surtout durant ses repas, prenoit un contentement nonpareil de les entendre, et ajoustoit à leurs raisons les siennes , si pertinentes que la pluspart s'estonnoient de la gentillesse et subtilité d'esprit de ce prince. »
C'est sur cette dernière qualité que les chroniqueurs appuient à l'envi , Brantôme d'abord :
« Entre autres vertus que le Roy eust, c'est qu'il fut fort amateur des bonnes lettres et des gens sçavants , et des plus de son royaume, lesquels il entretenoit toujours de discours grands et sçavants, leur en baillant la plupart du temps les subjects et les thèmes. Et y estoit receu qui venoit, mais il ne falloit pas qu'il fust asne ny qu'il bronchast, car il estoit bientost relevé de luy-même. Sur tous il avoit M. Castellanus (du Chatel), très -docte personnage, sur qui le Roy se rapportoit par-dessus tous les autres , quand il y avoit quelque poinct difficile. De telle façon que la table du Roy estoit une vraye escolle ; car là il s'y traictoit de toutes matières , autant de la guerre (où il y avoit tousjours de grands capitaines qui en sçavoient très-bien discourir avec luy, et ramentevoir toujours les combats et guerres passés) que des sciences hautes et basses. )>
J'ai toujours été touché jusqu'au fond de Tàme de ce tableau où je ne sais quel annaliste nous montre le Roi, le visage attristé, l'esprit accablé par les soucis de la politique, mais possédant une âme d'une telle sensibilité artistique que
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la vue d'un bel objet d'art rappeloit instantanément la joie sur sa noble figure. « Il étoit d'une telle nature que à qui lui apporte une pierre trouvée sous terre ou quelque autre chose il donne de l'argent. » De sa grâce , de sa libéralité , de sa familiarité intelligente et qui élevoit les âmes , Benvenuto Cellini nous fournit les preuves les plus expressives, et du Bellay nous dit, comme Brantôme et Thevet, « combien que il n'eust esté nourry aux estudes en son jeune aage, n'estoit science de laquelle il ne peust rendre raison , d'autant qu'il avoit souvent communiqué avecques gens excellens en toute érudition et que Dieu l'avoit doué de divine mémoire, de sorte que tout^ gens doctes qui l'ont hanté ont confessé avoir plus apprins de lui que lui d'eux. »
L'étude de ses lettres confirme bien ces jugements. François laisse voir là un esprit fin , ingénieux , empruntant parfois à la rhétorique du temps de Louis XII et au défaut d'instruction quelque chose de contourné, mais, du reste, vraiment françois, élégant et charmant, rappelant je ne sais quoi de la grâce pimpante de M"® de Sévigné mêlé à l'aimable recherche de Voiture. Il avoit sans doute les défauts qui accompagnent habituellement les qualités artistiques : il étoit variable, paraissoit foible, incapable de résister aux influences féminines. 11 aimoit la guerre pour la guerre , non pour ses résultats utiles, et metloit la chasse et les plaisirs bien au-dessus des affaires. Les meubles, les joyaux, les constructions de jardins, de châteaux, la lecture des vers et les récits galants, lui paraissoient préférables à toute diplomatie. 11 lui falloit un gros revenu pour satisfaire à ses goûts et à sa libéralité. En effet, Louis XII tiroit de la taille 1,550,000 francs, François, 5,000,000. Gela constituoit le revenu fixe. Les dépenses égaloient cette somme, et la maison du roi y entroit pour 1,500,000 francs. Le revenu total varioit entre 2 millions 1/2 d'écus d'or et 15 millions de francs. 11 ne faut pas, du reste, faire à la générosité artistique de François I** l'honneur de cette grosse dépense de 1,500,000 francs attribués à
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la maison du roi, somme qui représente à peu près le tiers de la dépense totale. Cette maison comprenoit une partie de l'armée. « Le train du Roi, raconte Benvenuto, se compose toujours de plus de 12,000 chevaux. Lorsque Ton est en paix et que la cour est complète, on y compte 18,000 hommes. Parfois nous campions dans des endroits où il y avoit à peine deux maisons. On dressoit alors des baraques en toile, à Tinstar des zingari. » Brantôme nous vante la magnificence de ce train, de ces tables toujours aussi somptueusement servies dans un village, dans des forêts, que dans les résidences royales.
Vagando sempre per lutta la Francia, comme dit Marino Guistiniano-, ambassadeur vénitien, qui assure que jamais la cour, pendant les quarante-cinq mois de son ambassade , ne s'arrêta dans le même endroit plus de quinze jours de suite ! Elle se transporte d'abord en Lorraine, ensuite en Poitou, en Belgique, en Normandie, dans l'Ile-de-France, en Picardie, en Champagne, en Bourgogne. On revient à Paris, puis on se dirige vers Marseille, pour l'entrevue avec le pape Clément Vil ; on traverse le Bourbonnois, le Lyonnois, l'Auvergne, le Languedoc, en s' arrêtant partout. Par la Provence , le Dauphiné , le Lyonnois, la Bourgogne, la Champagne, on gagne la Lorraine, où le roi devoit rencontrer le landgrave de Hesse. On voit que François ne demeuroit guère à Paris.
Paris étoit pourtant alors, au jugement des étrangers, le cœur de la chrétienté. 11 renfermoit 500,000 habitants et plus peut-être. Son enceinte étoit de 22,400 pieds; mais, en comptant tous les bourgs que la nouvelle enceinte embrassoit, on pouvoit mesurer 35,000 pieds de circonférence. La ville n'étoit, au surplus, défendue que par des terrassements et cinq ou six boulevards inachevés. Après Paris , la ville dont il est le plus souvent question dans les historiens de François I""" et aussi dans l'histoire de Marot, c'est Blois, « belle ville, fort peuplée, ornée de grandes maisons et située dans un endroit agréable ; son palais, fort beau , a été construit en partie par Louis XII, en partie par le roi régnant. On y trouve deux très-beaux
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jardins; dans l'un d'eux, un labyrinliie, entouré de bois, au milieu duquel se trouve une haute terrasse enceinte de la même façon. A l'entrée du jardin , Ton voit une paire de cornes de cerf très-grandes et grosses , qui ont été envoyées d'Allemagne au roi Louis , à titre de merveilles. A Blois Ton voit, en outre, la bibliothèque des ducs de Milan, que Louis XII avoit emportée quand il avoit enlevé le duché à Ludovic. » (André Navagero 1528. )
En voilà assez pour faire comprendre le milieu où alloit se trouver notre héros. Essayons de reconstruire son portrait. Il est bas de stature, noir de cheveux et de barbe ; son teint est bien celui des habitants de Cahors, ce teint basané que nous avons noté au début de cette étude. Il ne sera pas très-âgé encore quand il nous confiera que le temps a neigé sur sa tête presque chauve. Son grand front arrondi se ridera bientôt aussi; ses traits fins, son petit nez camus, ses lèvres hésitantes et sensuelles, sa longue barbe, ses gros yeux ronds, rappellent d'une façon saisissante le poète qui , de nos jours , a été le révélateur et le type de la bohème littéraire. Ses regards, qui nous paraissent à nous purement rêveurs , mais qui dévoient s'illuminer de passion ou s'animer des rayons de la malice, présentoient quelque chose d'inusité, d'étrange même, que les contemporains ne désignent pas clairement, mais qui les avoit frappés. Tel est , avec les qualités et les vices que nous avons énumérés déjà, l'homme qui paraît avoir possédé à dose égale le don d'être très-aimé et très-détesté.
Il semble surtout avoir été très-cher à François I*\ que la présomptueuse fatuité de ce vaniteux ne pouvoit blesser. Le poète promit souvent au roi que, malgré temps, malgré fer, malgré flamme et malgré mort, il le feroit vivre sans fin. C'est à peu près la même promesse qu'il avoit faite à Marguerite après se l'être faite à soi-même, et ne l'avoir pas épargnée à ses amis ou à ses protecteurs. Peut-être François étoit-il persuadé de cette puissance de Marot. Mais nous pouvons, pour expliquer la bienveillance du prince, nous en tenir à la sympa-
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thie, à Testime; à la gentillesse de cet esprit royal si bien fait pour comprendre la finesse de ce talent qui savoit à la fois parler au vif et donner à entendre. Cette conversation audacieuse, mêlée de piquantes allusions, devoit abréger les longs voyages durant lesquels, au témoignage de Benvenuto Cellini, le roi se plaisoit à causer de belles œuvres d'art , de curieuses découvertes, de grandioses projets, de nobles statues ou de rimes élégantes.
Les débuts de notre Marot à la cour ne furent pas très-heureux. 11 fut, en bref temps, emprisonné, malade, volé et marié. Ce bref temps, je ne puis le mesurer, mais je crois pouvoir placer tous ces événements entre 1527 et 1530. Ce fut seulement en octobre 1527 que notre ami , accusé d'avoir rossé quelque peu les estafiers de dame Justice, pour donner à certains prisonniers le temps de s'échapper, fut saisi lui-même et mené en prison.
On se rappelle la jolie épître où il demande au roi, avec aisance , mais sans cette gracieuse familiarité qu'il emploiera bientôt, de le faire relâcher. On sent en ces vers la gêne légère d'un esprit hardi qui s'essaye et s'aventure avec quelques précautions, tout en devinant bien que son audace n'a rien à craindre.
C'est là qu'il faut voir le début des relations de poésie intime entre le roi et le poète. François vint au secours du prisonnier. Le registre secret de la Cour des aides nous le prouve. « Ce jour (lundi h novembre 1527), par le sieur Castillon , ont été présentées à la Cour les lettres missives du Roy, desquelles la teneur suit :
« De par le roy,
u Nos amés et féaux , nous avons été averti de l'emprisonnement de notre cher et bien-amé valet de chambre ordinaire Clément Marot , et duement informé de la cause dudit emprisonnement, qui est pour raison de la rescousse de certains prisonniers. Et pour ce qu'il a satisfait à sii partie, et qu'il n'est
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détenu que pour notre droit, à cette fln nous voulons , nous mandons et très-expressémént enjoignons que , toutes excusalions cessantes , ayés à le délivrer et mettre hors desdites prisons. Si n'y faites faute, car tel est notre plaisir.
« Donné à Paris, ce !«'' jour de novembre. Signé, François, et, au-dessous, Robertet et Andry ; et la superscription : à nos amés et féaux les généraux , conseillers sur le fait de la justice de nos aydes de Paris. » Après la lecture desquelles, la Cour a fait response audict Castillon que, ouïe la partie et les gens du Roy, elle obéiroit au bon plaisir du Roy, et atant s'est retiré ledit de Castillon; et, luy retiré, a commis et député M* Benoist Larcher, Cleriadus de la Rozière, conseillers dudit seigneur en icelle, pour interroger ledit Marot, pour en faire leur raport le lendemain.
« Du mardy, 5 novembre 1527. — La Cour, après avoir vu les charges et informations faites à rencontre dudit Marot, ses interrogations et confessions, les conclusions du procureur général et ouïe la partie civile, a élargi , partout quo usque, ledit Marot en faisant les soumissions et s' élisant domicile en la manière accoutumée. »
Quelques mois après arrivoit un événement qui devoit exercer sur l'avenir de Marot une grande influence : Renée de France, seconde fille de Louis XII , épousoit le duc de Ferrare, à Tétonnement , sinon de la cour, du moins de la noblesse et de la bourgeoisie parisienne. « Ceulx qui entendent les affaires d'Estat et qui estoient de ce temps-là, sçavent pourquoy on la refusa à tant de grands princes et seigneurs qui la demandoient pour la mettre si bas que en Ferrare. » ( Le Livre des marchands.*)
A ce mariage, nous voyons paroître la grande protectrice
1. Nous ne citons pas le chant nuptial que Marot fit à cette occasion. Nous nMndiquons pas non plus les vers sur Tabbé de Beaulieu, fils de Robert de la Marche, et sur son entreprise de cette même année 15^. Les limites de cette étude ne nous permettent pas de faire la chronique des poésies de Clément.
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de Jehan Marot, Michelle de Saubonne, que nous retrouverons à Ferrare , où elle va accompagner Renée , et où , aussi longtemps que durera sa propre puissance, elle aidera Clément.
Les Comptes de la maison du roi disent en 1528 sur cette protectrice des Marot : « A damoiselle Michelle de Saubonne, dame de Soubize, dame d'honneur de Madame Renée de France, la somme de deux mil quatre cens soixante livres tournois pour la valleur de Xll cens escus d'or soleil que le roy nostre dict seigneur, par autres lettres patentes, signées de sa main et d'un secrétaire de ses finances, données à Paris le quatorzième jour de septembre , Tan mil cinq cent vingthuit, lui a donnée et ordonnée, donne et ordonne, et veult présentement lui estre délivrée sur et en déduction de la somme de dix mil livres tournois , dont ledict seigneur lui a fait don en faveur et consideracion des bons et agréables services qu'elle a faicts tant à la feue royne Anne, que depuis à la feue royne, que Dieu absoille, et espère qu'elle fera en après à madicte dame Renée, me§mement pour luy ayder à supporter les frais, mises et despenses qu'il lui conviendra faire au service de madicte dame Renée, laquelle elle doit suyvre, accompagner et servir au duché de Ferrare. Et au regard du seurplus desdits X mil livres, ledict seigneur a faict ou fera cy après appoincts et payer en certaines années, etc. »
Ce n'est pas très-longtemps après le mariage de Renée que je suis tenté de placer ce vol et cette maladie qui donnent à Clément l'occasion d'écrire la plus renommée de ses épîtres. Une des raisons qui m'engagent à lui attribuer cette date de 1529 environ, c'est Roger de CoUerye qui la fournit en écrivant à Marot pour le féliciter de cette œuvre « excellente, bien plus que roze en doulceur redolente. » Cette lettre parut en 1536 avec les autres œuvres que maistre Roger de CoUerye composa en sa jeunesse. Or, je me dis qu'on n'eût pu nommer œuvre de jeunesse, en 1536, une lettre composée en 1534, par exemple, et j'ai dû reculer le plus loin possible , c'est-à-dire en 1529, la date de la pièce à laquelle celle de CoUerye répondoit. Je
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ne donne pas, d'ailleurs, cet argument comme irréfutable.
Je soupçonne, en outre, que Marot n'étoit pas marié lorsqu'il raconte cette aventure. Je suis frappé , en effet , de tout ce qui indique un ménage de célibataire , dans cette maison où le aquais a tant de facilité pour voler. De plus , Clément eût-il négligé de chercher à attendrir le roi sur sa jeune maisonnée, sur son mariage récent , sur sa famille, comme il cherche à l'attendrir sur sa maladie et sa pauvreté? C'est peu vraisemblable. On peut soupçonner humainement que ce fut même la solitude et la misère où il se trouvoit alors qui le décidèrent à prendre femme. C'est entré 1534 et 1536 qu'il cherche à exciter la compassion du roi en faisant allusion à ses petits maroteaux; il est donc déjà marié depuis plusieurs années, mais les enfants sont encore tout jeunes ; en mettant la date du mariage vers 1530, on est dans la vraisemblance.
Disons que cette épouse ne paroît pas avoir joué un grand rôle dans la vie de notre poëte, qui, pour des raisons plus faciles à supposer qu'à préciser, parle peu de sa famille.
Dans cette maladie, qui décida peut-être de son sort matrimonial, nous trouvons une preuve de la notoriété qu'il avoit acquise : Mellin de Saint-Gelais lui envoie un de ses dixains, et Mellin étoit un de ces poètes courtisans de la fortune qui n'eût jamais voulu abaisser sa muse en donnant des éloges à d'autres talents qu'à des talents ofj^ciels et reconnus.
Ce fut vers cette époque, c'est-à-dire pendant le temps où les fils de France étoient prisonniers en Espagne (1526-1530, mais plus près de 1530) qu'il eut cette querelle avec quelques dames de Paris. 11 y recueillit de vives inimitiés féminines. Ces haines vinrent se joindre à tant d'autres, aux haines parlementaires , aux haines sorboniques , au mépris de toute la bourgeoisie, pour composer cette opinion publique hostile, sur laquelle la médiocrité de Sagon s'appuya plus tard.
En 1530, Marot suivit le roi et la cour, qui alloient jusqu'aux frontières d'Espagne recevoir les enfants de France délivrés et madame Éleonore, la nouvelle épouse du roi.
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Nous le voyons à cette époque à Lyon , où il retournera plusieurs fois, et où il trouvera tant d'amitiés et de relations. On croit, en effet, qu'il fut membre de cette société littéraire appelée Y Angélique, qui se réunissoit sur la montagne de Fourvières , dans la maison du sieur de Lange. Syinphorien Champier, Benoît Court, Dolet, Vauzelle^, Maurice Scève, Claudine et Sibylle Scève, Pernette du Guiilet, Clémence de Bourges, et, je crois, aussi Jeanne Gaillarde, furent les plus notables membres de cette manière d'académie, avec Clément, qui adressa quelques pièces à plusieurs d'entre eux ou *d'entre elles. Au lieu de dire avec Clément, je pourroîs dire après Clément, car Pernette du Guiilet, Clémence de Bourges et Louise Labbé sont évidemment trop postérieures à notre poëte pour que celui-ci ait pu les connoitre à l'état d'académiciennes en 1538, époque à laquelle il vint à Lyon pour la dernière fois. Il ne pouvoit les connoître qu'à l'état de phénomènes très-précoces , quoique l'auteur de Tode intitulée Les Louanges de dame Louize Labé, — un contemporain, — promette à celle-ci les éloges de Marot. Mais passons ; cette question intéresse Louise Labé plus que notre poëte.
Suivons-le jusqu'à Mont-de-Marsan, jusqu'à Bordeaux. Ce fut le dimanche 3 juillet 1530 que le dauphin et le duc d'Orléans mirent le pied sur le sol de France. Marot, « la nuit qu'on en sceut les nouvelles, composa un chant et le présenta le lendemain au Roi à son lever. » Puis il tourna ses regards et ses rimes vers sa nouvelle « reyne et maistresse, » Madame Éleonore. C'étoit, nous dit un de ceux qui a^istèrent à son entrée en France , une fort belle dame et grande de stature , bien emparlée et de face joyeuse ; et Iç nouvelliste insiste sur ce détail : c'est la plus joyeuse dame que jamais on vit. Elle étoit surtout très-bonne. « Votre Excellence est tant humaine en sa conversation, et de tant gentille et douce condition ! » lui écrit don Antonio de Guvare , en la comparant assez étrangement à la reine Zénobie.
Marot revint à Paris à temps pour présenter au bon duc
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Antoine de Lorraine sa traduction du l*»* livre des Métamorphoses d'Ovide.
Un nouvel orage se formoit sur la tête de Clément. Les luthériens continuoient à exaspérer œntre eux l'opinion publique en crevant les yeux aux images de la sainte Vierge, et en mutilant les statues des saints. François l'*" commençoit, nous l'avons dit, à se sentir ébranlé par la presque unanimité de ces malédictions populaires. Marguerite avoit perdu de son influence. En épousant un prince de Navarre, d'une maison traditionnellement hostile au Saint-Siège qui avoit toujours soutenu les rois d'Espagne contre les rois de Navarre, elle étoit devenue plus suspecte. En vain avoit-elle écrit lettre sur lettre pour qu'il plût au roi d'avoir pitié du pauvre Berquin, « qui ne souffroit, afïirmoit-elle , que pour aimer la parole de Dieu et obéir à la vostre. » Le brave Berquin avoit été brûlé.
Dans une autre lettre, la reine de Navarre nous montre les frayeurs de l'un des premiers et des plus vénérables promoteurs du mouvement, je ne dis pas anticatholique, mais antithéologique. « Le bonhomme Fabry (Le Febvre d'Estaples) se trouve ung peu mal à Bloys, avecques ce que on l'a voulu fascher par delà; et, pour changer d'air, iroit voulentiers voir ung amy sien pour ung temps, si le bon plaisir du roy estoit vouloir donner congé. » Tandis que les gens sages changeoient d'air et, comme le bonhomme Fabry, s'en alloient à Nice, pour voir leurs amis, tandis que les fanatiques donnoient des coups de couteau à l'Enfant Jésus et déclaroient ainsi la guerre à la loi, qui les brûloit, Marot, qui n'étoit ni un sage, ni un héros, s'amusoit par vanité, à ce qu'il semble, et par légèreté plus que par amour de Luther et du martyre, à taquiner madame la Justice.
« Lundi 18* jour de mars 1531. Ce jour-là, matière mise en délibération, ladicte Cour (du parlement, présidée par Pierre Lizet, dont le nez, la femme et le zèle furent accablés de tant de brocards par les huguenots) a commis et commectM" Nicole Hennequin et Jehan Tronsson , conseillers céans pour faire et
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instruire le procès de M** Laurens et Loys Maigret, Merj' Deleau, André Le Roy, Clément Marot, Martin de Villeneufve et leurs complices , estans chargés d'avoir mengé de la chair durant le temps de karesme et autres jours prohibez, et, sauf s'ils demandent à estre renvoyez devant les juges d'Eglise, d'en estre ordonné par ladicte Cour; et administrera les tesmoing auxdicts commissaires, le procureur général du roy, et seront les fraiz faitz sur les mil livres ordonnées pour les affaires de ladicte Cour. (Registre du conseil.)
« Mercredi 20« jour de mars 1531. Ce dict jour, Estienne Clavier, secrétaire des roy et royne de Navarre a pleigé et cautionné Clément Marot, sub pena convicti, et a promis ne partir de la ville sans en advertir la Cour ung ou deux jours auparavant, avec toutes subraissions acoustumées.
« Du 26 mars. Sur la requeste présentée par Mathurin de Villeneufve et André Le Roy, prisonniers arrestés par ordonnance de ladicte Cour, par laquelle ils demandoient estre eslargis en faisant les submissions acoustumées, veue par la Cour ladicte requeste, les charges et informations, les interrogations et confessions desditz prisonniers, et les conclusions du procureur gênerai du roy, ladicte Cour a baillé et baille ausditz de Villeneufve et Le Roy, prisonniers, leurs maisons pour prison, en faisant les submissions acoustumées, et leur défend de partir, sub pena convicti, fors pour aller à l'église, au service divin durant les festes. Faict le 26- mars 1531, avant Pasques (1532). En suyvant lequel arrest et ordonnance de ladicte Cour, lesditz de Villeneufve et Le Roy ont promis et juré tenir et entretenir le contenu en icelluy, sub pena convicti, et pour faire et recevoir tous adjournemens et exploits nécessaires en ceste matière, ont esleu domicile en leursdites maisons. Fait comme dessus. »
Je ne trouve plus rien dans le registre du Conseil aux années 1531 et 1532. Mais peut-être doit-on voir la Vin de l'affaire dans ces lignes du Bourgeois de Paris : u L'an 1534, f enultiesme jour de aoust, le magnificque Meigret, par sen-
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tence des commissaires de la Tour-Quarrée, fist amende honorable , la torche ardente au poing et en chemise , au parquet civil de la Cour, et sur la pierre de marbre et devant la grande église de Nostre-Dame, parcequ*il estoit luthérien, et mangeoit de la chair en caresme et aux vendredys et samedys, et furent ses biens au roy confisquez , et fut banni pour cinq ans du royaume. »
Quant à*Marot , il semble s'être livré — pour trop peu de temps — aux préoccupations purement littéraires. La solitude et la prison le ramenoient sans doute à ses vieux amis du moyen âge; et, en 1533 , il publia une édition de Villon, comme en 1527 il avoit publié une édition du Roman de La Rose. Le 12 août 1532 il avoit fait paroître, chez Pierre Roffet, le premier recueil de ses œuvres , sous le titre de Y Adolescence clémentine. Les bibliographes hésitent à voir là une première édition. Ils sont préoccupés de ces mots, le tout reveu, corrigé, mis en bon ordre, qui terminent le titre. Mais ces mots s'appliquent, dans la pensée de l'éditeur, aux diverses plaquettes qui avoient jusque-là contenu, imprimée séparément, chacune des pièces de Clément Marot. Quant à la date du 12 août 1530, que Dolet amise, en 1538, au bas de la préface qu'il emprunte à l'édition du 12 août de 1532, il y a de fortes raisons de voir là une faute d'impression. Cette édition fut suivie d'une seconde, quelque peu augmentée, qui parut en novembre de la même année 1532, d'une troisième en février 1533; et les éditions allèrent en se multipliant et en s' enrichissant de, nouvelles pièces, jusqu'à cette édition de Lyon 1538, qui est vraisemblablement la dernière qu'ait revue l'auteur.
Ce fut vers ce temps, 1531-1532, qu'il composa sur la mort de Louise de Savoie cette églogue , qui passoit pour le chef-d'œuvre du poète, du genre et de l'époque. Elle est vraiment fort belle et supérieure à tout ce que la Pléiade elle-même nous a fourni dans l'ordre des poésies sentimentales et descriptives.
N'est-ce pas vers cette époque encore, — c'est-à-dire lors-
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qu'en 1533 François !*' se rendit à Marseille à la rencontre du pape , '— que Marot , accompagnant en Béam le roi et la reine^ de Navarre , fit au prince et à la princesse les honneurs de sa ville natale? Si nous en croyons les termes dont se sert le poëte, Cahors n'étoit pas peu fière d'avoir donné naissance à un si illustre personnage que lui. Peut-être notre important y mettoit-il de la bonne volonté, et la ville n'étoit-elle pas convaincue qu'elle lui devoit autant que « à son Maro, Mantoue. » Les chroniques quercinoises nous parlent constamment de ce grand Galiot de Genouilhac, qui étoit comme le roi de la Guyenne; de ce François de Turenne, ambassadeur à Venise, à Ferrare, gouverneur de Gênes, ambassadeur à Madrid, où il avoit épousé, au nom du roi, Éléonore; du comte Antoine de Noailles, qui avoit aussi assisté à ce mariage et étoit un seigneur considérable de la province ; mais de Marot, pas un mot.
Marguerite et son mari furent reçus à la porte de La Barre, où le clergé et le chapitre s'étoient rendus en procession, portant les châsses et les reliques de la ville, afin que les saints protecteurs de la cité souhaitassent aussi la bienvenue à une aussi grande princesse. Les consuls, pieds et tête nus, portoient le dais. Les illustres hôtes descendirent, sans doute, au palais épiscopal, alors inoccupé : Cahors avoit pour évêque un Italien qui n'étoit même pas encore prêtre , chose qui, avec beaucoup d'autres, murmure doucement le pieux annaliste quercinois, explique la raison providentielle de la venue des luthériens. On mena Marguerite à l'église cathédrale , où on lui fit voir le saint suaire au grand autel.
Rien n'étoit changé dans la bonne ville depuis le temps que nous l'avons quittée, en l'an 1507. Il y étoit arrivé toutefois un grand événement, qui avoit rempli de rêves l'esprit mercantile de l'aristocratie marchande : en 1531, le roi François, ayant trouvé le vin de Cahors excellent, avoit, peut-être sur les suggestions de Marot, demandé aux consuls un bon vigneron. Le nommé Rivols fut choisi comme le meilleur travailleur; on
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l'envoya à Fontainebleau , d'où il revint à Cahors au mois de v''4écembre, avec trente mulets du roi, qu'il fit charger des ^Hneilleurs plants pour Fontainebleau. Après le commerce, les pestes, les famines, les constructions d'églises et de cj^âteaux, les querelles du chapitre, les plaintes sur les impôts et sur les fantaisies du pouvoir épiscop'al avoient suivi le train ordinaire. On n'y avoit pas encore entendu , publiquement du moins , parler des novateurs. Ce sera seulement dix ans plus tard que le parlement de Toulouse fera condamner et exécuter à Cahors un prédicant, le premier qui eût prêché l'hérésie d'une manière suivie dans la ville.