‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 340 · L EXIL. — LA GLOIRE · texte numérisé non relu

L EXIL. — LA GLOIRE

11 n'en étoit pas de même à Paris, où la Réforme faisoit des progrès que le parlement essayoit d'arrêter par un redoublement de sévérité. Marguerite, de suspecte, étoit devenue accusée. Loin de pouvoir protéger efficacement ses amis, elle étoit obligée de demander pour elle-même l'aide du Grand-maître. En 1533, son Miroir de l'âme pécheresse avoit été attaqué comme entaché d'hérésie. La princesse étoit quelque peu préoccupée de cette affaire , et de « quelques folies que ung jacobin a dictes à la Faculté de théologie. » Noël Beda, en effet, syndic de cette Faculté, poussoit l'affaire vigoureusement. Sur le plaidoyer de Guillaume Petit, évêque de Senlis, le livre fut reconnu innocent. Beda, qui s' étoit aventuré jusqu'à dire, jusqu'à écrire, peut-être, que le nri montrôit de la complaisance pour l'hérésie, Beda fut banni, puis arrêté, puis enfermé au Mont-Saint-Michel, où il mourut en 1536.

Mais c'étoit le sujet irrespectueux et non le théologien ardent qui avoit été puni. La grave affaire des placards avoit

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enlevé les dernières hésitations qui pouvoient rester dans l'esprit du roi. Elle avoit décidé de la position que la monarchie et la nation françaises alloient définitivement prendre en face du protestantisme.

Dans la nuit du 18 au 19 octohre 1534, — d'autres disent le 24, — des placards avoient été affichés aux portes du palais de justice, dans divers autres endroits de Paris et de la province, aux portes mêmes du palais de Blois, où se trouvoit alors la cour. Quelques chroniqueurs avancent même que ces pamphlets furent portés jusque dans le cabinet du roi. L'appendice de la chronique de Carion indique qu'on en afficha de nouveaux au mois de janvier suivant. Tenons- nous-en à ces premiers placards, qui produisirent un tel sentiment de stupéfaction et d'horreur par tout le pays, que le roi, exaspéré à son tour, donna les ordres les plus terribles et se prépara aux plus solennelles expiations. Marguerite elle-même crut devoir à cette date affirmer très-clairement ses sentiments catholiques; et, à propos de Gérard Roussel , elle certifie que, si elle eût vu en lui a une chose douteuse, » elle n'eût pas voulu supporter auprès d'elle a une telle poison. »

Ces placards, qui me paraissent bien longs pour avoir été affichés tels qu'ils nous sont parvenus, contiennent la plus (( enragée et damnable » diatribe contre le saint sacrement de l'autel, les plus blessantes, les plus salissantes injures contre ce qui étoit, pour la France entière, l'objet d'une vénération ineffable. Ils respirent ce parfum sui generis qui distingue le pamphlet religieux du xvi® siècle, ce mélange de dogmatisme impérieux, d'insolence endiablée et d'injurieuse fureur. On y sent, de plus, ce je ne sais quoi d'allemand, cette outrecuidance grossière, dont les savants d'outre-Rhin empestèrent la littérature Réformée.

En effet, bien que Guillaume Farel paraisse avoir eu pari à la confection de ces placards, ils nous venoient de Suisse et d'Allemagne, et ne ressembloient que de loin aux choses chères à l'esprit françois : « Votre Christ se laisse manger aux bestes et

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à vous pareillement, qui estes pire que des bestes en vos badinages, lesquels vous faites à l'entour de vostre Dieu de paste, duquel vous jouez comme un chat d'une souris. » Si l'on veut se transporter en imagination au milieu de la foi au xvi" siècle, on comprendra l'impression que durent produire de telles attaques contre la substance réelle et adorée de Dieu sur la terre. Pour moi, historien, ce qui me frappe le plus en ce document, c'est que les auteurs de ces libelles, ces gens que nous plaignons si sincèrement en songeant au bûcher qui attend quelques-uns d'entre eux, réclament pour leurs adversaires le même traitement. Ils disent tout nettement qu'il n'y a pas assez de « fagots et de feu pour des blasphémateurs et des hérétiques, » comme sont les catholiques.

Le parlement mit la main sur quelques-uns de ceux qui avoient reçu, aflSché, répandu les placards, et il les fit exécuter avec cette implacable sévérité dont les auteurs du pamphlet préconisoient l'emploi... contre les papistes.

Le 21 janvier 1535, le roi, escorté de toute cette cour dont nous avons dit la grandeur, et accompagné, en somme, de tout Paris, suivit, tête nue, cette procession merveilleuse qui frappa tant l'imagination des chroniqueurs. Il prononça ce fameux discours qui arracha tant de larmes , tant de soupirs , tant d'applaudissements, et qu'il termina en disant que, si son bras étoit infecté d'hérésie, il le couperoit; si ses enfants en étoient entachés, il les immoleroit. A quelques jours de là, furent ajournés à comparoître, à trois briefs jours, cinquante, — d'autres documents disent soixante-treize, — personnes suspectes, parmi lesquelles se trouvoient Clément Marot et son compagnon, Lion Jamet, clerc des finances.

Mais notre poète avoit pratiqué cette science que les habiles du moyen âge nommoient la science de bien fuir. 11 revenoit de voyage, racottte-t-il lui-même; il avoit en passant serré la main à son ami Couillart, à Lorris, en Gâtinois, et il étoit rentré à Blois. 11 ne songeoit à rien autre chose que faire la cour aux dames, lorsqu'un postillon vint l'avertir de ce qui se

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passoit à Paris. 11 avoit été dénoncé comme un des chefs du parti, et ses aventures passées donnoient quelque crédit à l'accusation. On avoit fait visite domiciliaire chez lui, à Paris; on avoit trouvé des papiers, « fleurant plus mal que baume, » des livres défendus , des œuvres libertines, des ouvrages de cabale et de magie. Il se préparoit à aller trouver le roi pour se défendre; mais, sur le conseil de quelque ami, il avoit cru plus sûr de courir jusqu'en Béarn. Là , même , il ne s'étoit pas trouvé en sûreté. 11 s'étoit de nouveau remis en voyage, en laissant auprès de Marguerite son fils, tout jeune, à titre de page.

Ajoutons, toutefois , que nous n'avons pas trouvé le nom de ce fils, de 1529 à 1539, parmi ceux des écoliers pensionnaires de la reine de Navarre, bien que nous y ayons rencontré plusieurs noms connus, et entre autres celui du fils de Brodeau.

La troisième épître du Coq à CAne, à laquelle, du reste, je suis loin d'accorder pleine foi, raconte qu'en son voyage il faillit être pris à Bordeaux. Il se dirigeoit vers l'Italie. 11 passa les grandes froides montagnes, et arriva aux frontières du Ferrarois dans le courant de l'hiver 1535. 11 envoya à la duchesse Renée, cette seconde fille de Louis XII, dont il avoit chanté le mariage, une épître médiocre, où il lui rappelle tous les droits qu'il avoit à sa protection et où il met sa jAwme au service de la princesse. Auprès d'elle se trouvoient les protectrices-nées de Clément, M™* de Soubise, et sa fille. M""* de Pons. La réputation du poète l' avoit précédé. La duchesse le reçut, dit Le Laboureur, comme un nouvel Ovide.

Voici donc notre héros daps cette Italie, tenue alors en si petite estime par le reste de l'Europe, dans cette Italie, où, selon l'Espagnol Pescaire, « ne pouvoient vivre que ceux qui estoient forts ou favoris, qui avoient soit faveur royale pour se défendre, soit puissance au corps pour offendre; » où, selon le fameux sonnet de François du Bellay, « tout étoit compassé, hypocrite et plat. »

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Benvenuto Cellini nous dépeint cette cour de Ferrare où dominent, comme en tout le reste de l'Italie, Tamour délkat de l'art, la passion de la musique, la cupidité, la fourberie, le vol. Tous ces Ferra rois étoient d'une avarice et d'une avidité extrêmes, et ne reculoient devant rien pour se procurer le bien d'autrui.

Pour se consoler de son exil, en ce pays malsain, au milieu de ce peuple rebutant et de cette cour astucieuse, Marot avoit auprès de lui une petite bande de femmes savantes à qui la duchesse et M'"« de Pons donnoient le ton, un petil troupeau de prédicants dont le sombre et politique <)|Mn enflammoit le zèle. Autour de ces pédants héroïques et de ces précieuses qui n'avoient pas encore eu le temps de devenir ridicules, Trissotin et Vadius frétilloient en compagnie d'une innombrable tribu de poètes latins : Lillius Gyraldus , Thebaldeus, Alexander Guarinus, Cœlius Calcagninus, Cynthius Gyraldus, Augustus Mustius, Albertus Costarellus, Petrus et Jacobus Astioli , tous Ferrarois et qui , au jugement de l'un d'eux, Lillius Gregorius Gyraldus, ne voyoient dans notre orgueilleux poète françois que le traducteur des Métamorphoses, des Églogues, du Jxjtgemenî de 3fiîio5. Lillius avoue, il est vrai , que notre Clément est un traducteur perelegans.

Renée, laide et boiteuse, mais subtile, discourant gravement de toute science et surtout de l'astrologie, avoit gardé un vif souvenir des querelles de son père avec Jules H; et comme elle se sentoit perdue et humiliée dans ce bourç d'Italie , elle avoit toujours devant les yeux la grandeur de sa naissance et la noblesse de sa nation. Ainsi avoit-elle été amenée à remplir sa cour de françois, de françois pédants, de françois pédants et antipapistes. Son mari Hercule d'Esté, allié au pape, quasi vassal de Charles -Quint, docile, dit le Livre des marchands, aux avis d'une fille qu'il préféroit à sa femme, maltraitoit Renée, autant qu'il osoit le faire. La duchesse s'enfonçoit de plus en plus dans son luthéranisme. Plus tard, rentrée en France après bien des traverses, elle se fit la patronne avouée

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des huguenots , et prit , aux yeux de la bourgeoisie françoise, la plus singulière physionomie. « Durant ce temps, dit un bourgeois de Reims, vers 1560, madame la vieille duchesse de Ferrare , passant et allant en plusieurs lieux de France, faisoit faire presche partout. On tenoit qu'elle avoit bien cent vingt ans (elle n'en avoit guère que cinquante) et ne laissoit, sans lunettes, de facilement lyre aux plus petitz caractères que ce fust. Chose admirable au peuple de ce temps I » 11 faut lire aussi ce que Claude Haton raconte de la tyrannie qu'elle laissoit exercer sur les catholiques de son comté de Montargis. Mais je reviens à Tan 1535. Marot ne dut pas trop tarder à écrire cette ÉpUre au Roi où il expose les raisons de sa fuite. Nous pouvons donc placer cette pièce en Tété 1535. 11 y ergote plus qu'il, ne se défend franchement d'être luthérien ; il n'a plus cette netteté d'affirmation qui est si remarquable • en son Épître au docteur Bouchar. Maître Marot avoit à ménager, comme on dit vulgairement, la chèvre et le chou, la petite troupe des pédantes et des prédicants de Ferrare et la grande cour de France. Le roi ne répondit pas, sans doute, au poète qui, du reste, ne demandoit pas directement une réponse, et qui ne tarda pas à se consoler dans la poésie. C'est de Ferrare que partirent les pièces qui rendirent sa renommée universelle et qui, bien que nous les mettions aujourd'hui au second plan de ses œuvres , exercèrent la plus grande action sur les écrivains contemporains. Je veux parler des épîtres du Coq à l'âne , et des Blasons du Beau et du Laid Tclin. ^

Les épîtres sont au nombre de quatre, et c'est pour me conformer à la tradition reçue que je place la première à cette ^^ date de 1535. Je suis bien tenté de la faire remonter au delà de 1530. La deuxième est incontestablement de la fin de 1535, la troisième de 1536; mais je doute fort que celle-ci et la quatrième soient de Marot. Quoi qu'il en soit, et dans l'impossibilité où je suis d'entamer une discussion d'autant plus longue qu'elle est basée sur des documents rendus incohérents à

plaisir, je veux seulement constater l'immense succès de ces coq-à-Fâne. Rabelais s'empresse d'imiter ces « propos esgarez, toutefois piquants et riants, » comme les nomme Jacques Pelletier. Sibilet retient à peine l'excès de son admiration. Le plus célèbre des rhéteurs espagnols du xvi« siècle ne voit dans l'œuvre de Marot que ses coq-à-l'âne, qui sont, pour les Espagnols, l'origine de la poésie satirique et tout particulièrement des fameux pasquils romains. Dans un livre. Histoire de la satire en France, imprimé chez nous il y a peu de temps (1853), on dit encore que Marot en inventant le coq-à-l'àne a donné « les premiers vestiges de la satire. » Cette assertion est conforme à la vieille tradition classique et universitaire. Je crois qu'il n'est pas aujourd'hui de professeur de rhétorique qui ne cherche un peu plus haut ces origines de la satire. On me permettra d'aller plus loin et de dire que Marot n'a pas inventé le coq-à-l'âne. Le genre existoit et avoit été largement cultivé pendant le moyen âge. Marot s'est contenté de rajeunir et d'envenimer la Fatrasie ou Resverie. Un des plus fins esprits de la période suivante, du Bellay, dans son Illustration de la langue françoise, avoit protesté contre ce genre lâche et facile. Mais La Harpe , les ancêtres de La Harpe et les successeurs de La Harpe n'avoient pas été convaincus.

Le Blason du beau Tétin fit un bien autre bruit. On eût dit que la poésie françoise venoit de recevoir sa révélation, et que sa voie, son avenir, sa destinée, lui étoient ouverts pour la première fois. Ce Blason parut le modèle que la Renaissance, inquiète de son idéal , étoit destinée à imiter sans cesse. Là encore Marot n' avoit rien inventé. Comme en tout le reste de sa vie littéraire, il s'étoit contenté de donner une tournure nouvelle, un visage ouvert, une physionomie fixe, gracieuse et polie, à des rimes habillées à la vieille mode. Coquillart, Guillaume Alexis, Sicile, Estées, Gringore, Roger de Collerye, avoient pratiqué le Blason, qui est, dit Charles Fontaine'en son Art poétique, « une perpétuelle louange ou continu vitupère de ce qu'on veut blasonner. » Mais ces poètes s' étoient maintenus

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dans des bornes modestes. Une fois composé le BLason du beau Télin, toute la troupe des poètes, les illustres comme les inconnus, se précipita sur le blason et sur le corps féminin. Mellin de SaintGelais , Héroet, Maurice Scève, Eustorg de Beaulieu , Victor Brodeau , Michel d*Amboise , Jacques Feletier, Claude Chappuys, Gilles d'Aurigny, Bonadventure des Périers, Le Lieur, Lancelot Caries, Hugues Salel, Estienne Forcadel, parurent au premier rang. Au jugement de la cour de Ferrare, la meilleure pièce fut le Blason da Sourcil de Maurice Scève ; Mellin, avec son Blason des Cheveux, disputa la palme. Pour moi, je donnerois volontiers le prix au Blason de la Nuit d'Estienne Forcadel.

Marot envoya un autre modèle, un contre-blason, le Blason du laid Tètin. La foule se précipita vers le contre-blason. Le Huetterie en composa une série. Gilles Corrozet fit le Blason contre les blasonneurs. La gloire du blason dura longtemps. Antoine du Saix, Grosnet, Pierre Danche, Guillaume Guéroult, Jean de La Taille, blasonnèrent la géographie, la médecine, les fleurs, les pierres précieuses. Jacques de la Motte fit le Blason des célestes armes de France ; Jean Chartier, les Blasons vertueux; Claude de Mons, les Blasons anagrammatigues , etc.

Pendant ce temps il y avoit révolution à la cour de Ferrare. La troupe des pédants génoit le duc, le concert des malédictions sur le Dieu de poste n'étoit pas fait pour réjouir le pape, allié d* Hercule d'Est. Charles-Quint ne pouvoit non plus encourager son protégé à garder dans son palais cette officine de pamphlett, où rinsolenoe et le cynisme allemands se traduisoient en toutes langues sous l'influence de Tâpre génie de Calvin. La Réforme étoit, à ce moment, moins dangereuse pour François l*»" que pour Tempereur. Celui-ci encouragea donc Hercule à dissoudre d'abord le cercle des théologiennes en renvoyant en France M"« de Soubise et M"* de Pons. Rabelais, pour lors en Italie, constate qu'on remplaça toutes les dames françoises par les dames italiennes. II parolt indiquer que cette mesure sentoit \eboucon (le poison) et qu'on devoit s'attendre à ouir bientôt

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parler de la mort de Renée. C'est aussi ce qu'insinue Marot dans son cantique à Marguerite de Navarre.

Cette mesure sentoit seulement la police et présageoit à Marot , comme à ses compagnons , de nouveaux voyages. H se réfugia à Venise. Il n'y trouva plus ces flatteries, cette vie aisée, cette ombre, si je puis dire, scintillante de la patrie françoise qui s'étendoit jusqu'à Ferrare, et sans doute il fut trop souvent à même de profiter de la quatrième consolation que don Antoine de Guevare trouve à Texil et qui est de ne pas payer ses dettes. Il pensa peut-être aussi que cette escorte d'acclamations enthousiastes qui glorifîoient les blasons toucheroient le cœur artistique et sensible du roi.

Il écrivit au dauphin cette épltre où il retrouve un peu du ton charmant de ses épitres royales. Il demande un sauf-conduit de demi-an , il a des affaires d'intérêt à traiter et une grande envie de voir ses Maroteaux, et surtout ce ûls de six mois que sa Marion allaitoit quand il a été obligé de fuir. Puis il est devenu si sage au milieu de tous ces Lombards I 11 n'a plus rien de l'écervelé Marot. Il parle sobrement, il fait bonne mine à tout, ne dit jamais une seule parole sur Dieu et il a appris à poltroniser, s'arrôtant une heure sur un mot avant de le prononcer, et ne répondant à tout que de la tête. Il promet, du reste, que, si on veut le garder, il fera ce fameux ouvrage qu'il met en avant chaque fois qu'il a quelque chose à obtenir, ce fameux ouvrage à l'aide duquel François I*"^ et sa race passeront jusqu'à la postérité la plus reculée. ^ «;

II y avoit quelque teups déjà que le pape Paui|vèit prié le Toi de vouloir mitiger l'horrible justice qu'il faisoit des hérétiques et de cesser de brûler des hommes que Dieu, étant en ce monde, avoit traités avec plus de miséricorde que de rigueur. François I«' s'étoit modéré. Il avoit mandé au parlement qu'il eût à traiter moins sévèrement les luthériens. Si nous en croyons les ambassadeurs vénitiens, il avoit juré qu'il ne laisseroit plus condamner à mort que les sacramentaires. Quant aux soixante-treize qui s'étoient enfuis, le bruit couroit dans

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la bourgeoisie parisienne que la plupart avoient obtenu leur pardon à Rome. On leur permit de rentrer en France à condition qu^ils abjureroient. Marot revint donc.

Il rencontra à son retour bise, verglas, neige et froidure, comme il les avoit rencontrés à son entrée en Italie deux ans environ auparavant. Ce fut à la fin de 1536 qu'il fit son entrée à Lyon, précédé d'une épître au cardinal de Toumon, lieutenant général du roi pour le Lyonnois.

Il fut gracieusement reçu, mais il parolt difficile de croire qu'il ait pu échapper à la nécessité de l'abjuration. Dans ses Adieux très-reconnaissants à ce Lyon plus doux que cent piicelles, il fait une réserve, une allusion à quelque événement douloureux pour lui et survenu durant le temps de son séjour.

II arriva enfin à la cour et la salua dans une pièce, le Dieu Gard, d'une inspiration noble et touchante, d'une grandeur de ton, d'une sincérité d'émotion, d'une politesse de forme toutà-feit remarquable. Mais dans cette cour il trouva bien des changements, bien des hostilités jusque-là vagues et qui avoient trouvé une occasion de se préciser et de faire corps.

Cette occasion avoit été fournie par un homme grave, naïvement pédant, représentant l'étroite et tyrannique honnêteté de l'ancien temps, et poussant jusque dans ses plus extrêmes conséquences cette insensible rigueur des gens qui ont pour eux la conviction de défendre la vertu, la justice et la patrie. Je veux parler de François Sagon, poëte médiocre, dont le nom est resté dans l'histoire littéraire comme un synonyme de basse envie. II paroît pourtant avoir été de bonne foi. Son plus grand tort fut de dire lourdement ce que la France tout entière d'alors pensoit du caractère et de la vie de Marot, et il a commis une seule faute, pour laquelle notre siècle ne sera pas bien sévère : il a cherché dans le scandale un aide pour arriver plus vite à la renommée. 11 a pensé, dans sa candeur normande, que beaucoup de bruit pourroit donner plus de lustre à de mauvais vers. 11 crut sincèrement qu'il avoit, non pas le droit, mais le devoir, le devoir

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strict d'attaquer Marot, et il le fit en songeant à l'utilité que ses doctes et insupportables chants royaux alloient retirer du voisinage de son pamphlet. C'étoit un homme très-sincèrement convaincu, mais qui étoit content que sa sincère conviction lui rapportât gros. 11 vouloit défendre la morale et la vérité éternelle; mais il savoit, de naissance, qu'il est bon de se faire payer d'avance, et il prenoit un à-compte sur les récompenses de l'autre monde.

Il avoit donc répondu aux pièces, agressives d'ailleurs, envoyées d'Italie, à VÉpistre au Roy entre autres, par le Coup dEssay de François Sagon, contenant réponse à Clément Marot, avec une épître, chants royaux, etc. C'étoit la guerre déclarée, et une guerre fort curieuse à étudier, non pas en elle-même , mais dans les causes, et qui marque une des époques de l'histoire littéraire du xvr siècle.

Puis-je dire qu'elle donne le dernier mot du moyen âge luttant contre les premiers mots de la Renaissance : « les chastes et chrestiens scripteurs, contre les lascifs et les paganisants? » Elle fait entendre le cri d'indignation de la société ancienne contre le libertinage , la légèreté et l'insolence de la société moderne, la protestation de la poésie provinciale sentant qu'elle va être anéantie par la cour. Je suis le disciple de l'illustre Crétin que vous avez appelé vous-même l'Homère françois, dit fièrement Sagon. Et c'est bien encore une escarmouche entre la rhétorique du temps de Louis XII et l'esprit littéraire du monde nouveau. J'indique tout cela brièvement. *

En fait , la querelle commencée gravement et philosophiquement par Sagon dégénéra vite. Elle ne produisit que des factums excessifs en injures, en calomnies, en cynisme. L'avantage de la forme resta bien évidemment aux Marotins. Mais, autant que j'en puis juger, les Sagontins remportèrent la victoire dans l'opinion. Sagon eut pour tenants d'assez pauvres rimeurs, Charles de La Huetterie, Macé de Vaucelles, Jean Le Blond de Branville, et par esprit de compatriotisme , sans doute, les farceurs de la Société de Conards, de Rouen. 11 essaya

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d'attirer à soi les vieux poètes, qui étoient les défenseurs naturels de sa querelle, Jehan Bouchet, entre autres. Mais celui-ci étoit procureur en même temps que chaste et aussi peu naïf que paganisant scripteur : il devina qu'il n*y avoit à gagner là que des injures, et il prêcha la paix, tout en donnant, si je comprends bien son épître, tort à Marot. Celui-ci ne fut point secouru par ses grands amis poétiques. Il fut aussi abandonné par ses plus illustres protectrices, M"* de Chateaubriand, entre autres, qui, malgré son vieil attachement pour Clément, passa aux Sagontins. C'est ce qui prouve le mieux combien sa cause étoit socialement mauvaise.

Elle paroissoit excellente pourtant. Il étoit exilé, persécuté, et on Tattaquoit et on lui vouloit prendre sa place. De nos jours, les belles phrases et les plus gros mots sortiroient des plumes indignées de tous les écrivains. L'âme généreuse du XIX* siècle protesteroit dans un chœur d'indignation. Gément, l'illustre poëte, après ces Blasons qui avoient provoqué dans toute la littérature une admiration frénétique, Clément fut défendu presque uniquement par l'humble Charles Fontaine et le compromis Bonaventure.

Pour bien comprendre cette position , il faut se dire que, dans cette société, la religion étoit le premier des éléments sociaux, la seule garantie reconnue d'honnêteté, d'honneur, de dignité, et que trahir sa foi c'étoit, dans les instincts d'alors, s'exposer aux jugements qui attaquent aujourd'hui rhomsîe traître à son parti, à son serment, à sa patrie.

Ce qui ressort de ces pamphlets, c'est que l'on reprochoit à Marot d'être un des chefs du luthéranisme, un chef lâche, qUi s'étoit enfui après avoir poussé vers le bûcher une bande de pauvres nigauds; d'avoir mangé publiquement et comme par déû du lard en carême ; d'être arrogant ; de mener une vie infâme, vide et vile, une vie de gueux empruntant ou mettant en gage pour arriver à se couvrir décemment ; d'avoir fait son dieu de Tibulle ou d'Ovide; d'avoir calomnié d'honnêtes dames; d'avoir délaissé sa femme; de ne savoir un seul

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mot de latin; de n'employer sa plume qu'à médire; de s'être attiré la haine de tout Paris ; de parler en patois et fol langage; d'avoir été fouetté à Ferrare; d'avoir mené à Venise une vie de •vagabond; d'être ingrat envers le pape, à qui seul il doit sa grâce; de s'être fait la terreur des simples femmes; d'être infect, ladre, fourbe; d'avoir de laids enfants; d'être plus noir et plus ridé qu'un singe; de maltraiter la langue françoise en se servant des mots comme hwnile, expelU, imitable, fiUgerUe, pharétre, etc.; de gagner sa vie à faire des rondeaux; d'avoir une maladie vénérienne qui lui a rongé la gorge; d'être camus; de sentir mauvais; d'avoir été forcé d'abjurer à Lyon; de ne savoir pas faire des chants royaux. Nous pouvons arrêter ici cet acte d'accusation, que chacun jugera comme bon lui semblera; mais il est utile d'en retenir quelques points pour la biographie de notre poëte. Je recommande surtout la page du Rabais du caquet de Marot qui peint d'une manière si vive cette scène du pont de Saint-Cloud où notre poète , intimidé par ses ennemis, se sauva la colère dans l'âme.

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